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Moustapha Kamel l'Egyptien (1874-1908)

De
310 pages
Tous les Egyptiens affirment que sans sa disparition prématurée, Moustapha Kamel aurait été amené à changer le cours de bien des événements importants qu'a connus son pays, l'Egypte. Polémiste violent, orateur fougueux, doué de culture, d'humanisme et de charisme, il contribue, au début du XXè siècle, à l'avènement d'un mouvement nationaliste, le Parti National Egyptien. Cet ouvrage tente d'expliquer le contexte historique dans lequel se sont élaborées les forces qui vont sous-tendre la pensée, les sentiments, le nationalisme et enfin l'oeuvre sociale de Moustapha Kamel.
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MOUSTAPHA KAMEL L'ÉGYPTIEN

@

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole

polytechnique;

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-2%-03529-4 EAN: 9782296035294

Mohamed ANOUAR MOGHlRA

MOUSTAPHA KAMEL L'ÉGYPTIEN
L 'homme et l'œuvre

Mouvement nationaliste et affaires égyptiennes (1881-1914)

L'Harmattan

À Abdallah AL-MOGHIRA

(Vers] 838 - 1937)
Journaliste et écrivain nationaliste égyptien

À Ibrahim Nassef AL- W ARDANI, (1887 - 1910) Patriote et nationaliste égyptien, pendu par les Anglais

«...certains leaders ont été lâches. Ils sont presque allés jusqu'à dire qu'ils avaient trahi un pays qui avait été avec eux d'une générosité sans borne. Quant à moi, je me battrai jusqu'au bout, car un Égyptien récoltera un jour les fruits de cette révolte. Peut-être pas le premier opposant, ni le deuxième, mais ça finira par porter ses fruits ... » Moustapha Kamel, 1898

« Il n'existe pas un seul Égyptien qui ne souhaite que l'Angleterre soit vaincue et que son empire tombe en ruines. Pendant les premières années de la guerre, alors que j'étais encore eri Égypte, je fus le témoin de ce sentiment populaire. Dans les villes et dans les villages, depuis le philosophe jusqu'au simple paysan, tous étaient convaincus de l'amour du kaiser pour l'Islam et de son amitié pour son calijè, et tous espéraient etformaient des vœux pour la victoire de l'Allemagne. » Abdel Malek Hamza, secrétaire du Parti Nationaliste égyptien, 1916

« Il succomba à l'admirable tâche de relever en Égypte la dignité de la Patrie et de l'Islam » Pierre Loti, après le décès de Moustapha Kamel en février 1908

« On ne se querelle pas pour la gloire, quand le pays peut être la rançon du tournoi» Le khédive Abbas-Hélmi II

JAlS"

~

MOUSTAPHA KAMEL PACHA (1874-1908)

AVANT-PROPOS

« L'âme de Moustapha Kamel inspirait un peuple immense, héritier de son idéal ». Le peuple égyptien

Cet ouvrage est un « Moustapha Kamel» vu du Caire, écrit par un Égyptien. Tout comme le rôle fondamental joué par le Parti National égyptien dans la vie des Égyptiens. C'est dire que les faits, les problèmes, les idées, y sont examinés selon une perspective qui ne peut exactement coïncider avec celle que l'on a généralement de Paris, de Londres, de Genève, de Bruxelles, de Berlin ou d'Ankara. Il sera donc sans doute contesté, discuté. Il est important de le savoir. En publiant ce travail qui couvre une période importante de l'histoire politique égyptienne(1881 à 1914) - sans prendre pour autant ce point de

vue à notre compte - je n'ai eu d'autre objectif que de verser au dossier
de l'Égypte et de l'histoire contemporaine une pièce qui nous paraît digne d'attention. Ce livre éclaire, aux yeux des Occidentaux, des points sur lesquels ceux-ci ne sont qu'incomplètement renseigné. Ce travail présente d'une manière plus équitable une personnalité, dont l'Europe ne connaît trop souvent, jusqu'à présent, qu'une image stéréotypée, ajoutée à une confusion regrettable avec son contemporain et presque homonyme turc, l'homme d'État Moustapha Kémal (Atatürk). Aussi célèbre qu'il peut l'être en Égypte, Moustapha Kamel n'en reste pas moins un inconnu pour la plupart des non-arabes qui n'ont à son sujet que des informations fragmentaires et souvent inexactement interprétées. Ce livre, documenté aux meilleures sources inédites égyptiennes et européennes, entend réparer l'injustice et l'insuffisance des jugements d'Occidentaux sur un leader politique dont la véritable personnalité est ici révélée. Tous les Égyptiens s'accordent aujourd'hui pour affirmer que sans sa disparition prématurée, Moustapha Kamel aurait été amené à changer le cours de bien des événements importants qu'a connus son pays. Tant il est vrai aujourd'hui qu'il appartient au prototype de l'intellectuel agitateur. Polémiste violent, orateur fougueux, mû par les mêmes motivations qu'Abdallah AI-Nadim on l'a vu clamant haut et fort: « L'Égypte aux Égyptiens », doué d'une culture, d'un humanisme et d'un charisme qui annoncent dans l'histoire politique, au début du XXe siècle, Saad Zaghloul pacha.

Moustapha Kamel fut I'homme qui introduisit les masses dans la vie politique égyptienne. Ses meetings populaires préparèrent en Égypte « La révolte du peuple» dans laquelle apparut plus tard le trait distinctif de la civilisation du XXe siècle. Contre les Anglais en Égypte, le dirigeant conçut une ambitieuse politique à laquelle il tenta, en vain, d'associer la France. Sa culture française, dont témoigne sa correspondance avec Pierre Loti et Juliette Adam, le prédisposait à gagner la sympathie des cercles dirigeants français et il aurait, dit-on, réussi à obtenir secrètement l'appui du khédive Abbas-Hélmi II dans sa tentative. Fachoda et l'Entente cordiale ruinèrent ses espoirs. Il se rabattit alors sur l'alliance ottomane et le panislamisme qui se doubla, après la victoire japonaise sur la Russie en 1905, d'un culte à la fois vague et prophétique du mythe de l'Orient arabe où, comme il l'écrivit dans son livre «Al-Chams AIMouchriqâ» (Soleil Levant), se rétablirait bientôt le centre de gravité du monde. Le courant islamique et pro-ottoman, anti-anglais et patriote, est représenté par Moustapha Kamel qui, par son ascendant sur les masses populaires, sa « za'amaâ », a monopolisé autour de lui la vie politique égyptienne à la fin du XIXe siècle. L'Égypte au début du XXe siècle, ses dirigeants indépendantistes, l'islam, autant de sujets, souvent étroitement liés, sur lesquels le public européen est, dans l'ensemble, mal informé. Or, ils mettent en jeu, sans aucune exagération, sans aucune rhétorique, notre bien commun: la paix. Sur Moustapha Kamellui-même on a soit dit toutes les sottises même les plus inimaginables soit tout le mal possible dans l'antre des chancelleries occidentales. C'est oublier bien vite que les catégories politiques qui ont cours en France, en Angleterre, en Europe ne peuvent s'appliquer correctement au Moyen-Orient (pas plus qu'à l'Égypte qui a conservé, malgré les apparences, une bonne partie de ses traditions les plus valables). Démagogue, valet, anarchiste, révolutionnaire, opportuniste. Ces caricatures qui voulaient provoquer la haine et l'entretenir tant avec ses proches, ses compagnons de lutte qu'avec le khédive ou ses amis européens s'effacent au premier examen sérieux. D'où la surprise des Français qui rencontrent à l'improviste, ou presque, le tribun du peuple: Juliette Adam, Félix Faure, Pierre Loti, Eugène Calmette, rédacteur en chef du Figaro, et bien d'autres... Or, pour l'intelligence d'un tel destin, il est indispensable de prendre une large vue panoramique du contexte historique dans lequel se sont élaborées les forces qui vont sous-tendre la pensée, les sentiments, le nationalisme et enfin l'œuvre sociale de Moustapha Kamel, devenu pa-

cha - ce titre de noblesse octroyé à un fils du peuple - dans une Égypte
occupée. 6

Où en est l'Égypte, au début du XXe siècle? Où en est le monde musulman dont elle est un chaînon, une composante essentielle dans l'échiquier du califat islamique de Constantinople? Où sont ses faiblesses? Quels sont ses parasites? Et ces griffes incrustées dans sa chair douloureuse, à quelle bête de proie appartiennent-elles? Autant de questions auxquelles je tente de répondre. l'assume l'entière responsabilité des opinions égyptiennes exprimées ici. Qu'il me soit permis de remercier avant tout mon épouse MarieFrance qui m'a épaulé tout au long de ce travail de recherches et a assuré la relecture et la correction, ma fille Bérénice qui s'est occupée de la conception informatique, ainsi que mon fils Ali. Ensuite, les responsables politiques et militaires égyptiens qui ont bien voulu apporter leurs témoignages. Je n'oublie pas mon compatriote Fathi Al-Chérif avec qui j'ai partagé de longs moments à évoquer l'histoire nationaliste égyptienne, Marie-Andrée et Christian Dallaporta avec toute ma profonde amitié, la Fondation AI-Khamsin/AI-Ménabbeh (L'Égypte), M. Ezz-AI-Arab Ali Ismaïl, mes compagnons de lutte les généraux Abdel-Qader AbdelSamad, Ahmed Abdel-Ghaffar et Khédr Mohamed Khédr des Forces Armées égyptiennes. On trouvera, in fine, la liste des documents d'archives et des articles consultés. L'usage est de compléter le texte par des notes. Le lecteur voudra bien croire que tous les faits rapportés ont été soigneusement contrôlés. Mohamed Anouar MOGHlRA Assouan, octobre 2006

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J.-IS'

MOUSTAPHA

KAMEL À 22 ANS

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INTRODUCTION « La civilisation égyptienne ne peut être durable dans l'avenir que si elle estfondée par le peuple lui-même... L'amour du pays est le plus beau sentiment qui puisse ennoblir une âme... Une nation sans indépendance est une nation sans existence! » Moustapha Kamel

Une certaine école historique affecte, de nos jours, de dédaigner les biographies et de ne s'attacher qu'à l'étude, tant sociale qu'économique, des masses. Or, certains individus n'en ont pas moins été particulièrement représentatifs de leur temps, voire leur est-il arrivé d'infléchir le cours des événements. Camper leur portrait présente donc un intérêt qui n'est pas uniquement d'ordre anecdotique et psychologique. À condition, bien entendu, que le fond, sur lequel se détache ce portrait, ne soit pas négligé. Si prématurément interrompue qu'ait été sa courte carrière politique, Moustapha Kamel assume sur la scène nationale égyptienne un rôle de tout premier plan. Il n'est pas sans marquer son époque, celle de l'Égypte à la fin du XIXe siècle. Le mouvement militaire de redressement national du colonel égyptien Ahmed Orabi pacha échoue à la suite de l'intervention anglaise dans le pays en 1882 et du début de l'occupation. Pendant une dizaine d'années, privé de chef, le nationalisme égyptien reste en sommeil. Le 7 janvier 1892, le khédive Théwfiq meurt. L'aîné de ses enfants, le khédive Abbas-Hélmi II âgé de dix-huit ans, le remplace. Au début de son règne, le nouveau monarque encourage le mouvement national qui, timidement, se réveille. Dès lors, le jeune étudiant en droit Moustapha Kamel, âgé de vingt ans, prend la tête de cette marche populaire. Il veut agir par des méthodes modérées et pacifiques. Aucun ouvrage ne lui a été consacré en France. Par conséquent, il m'a paru utile d'en écrire un. D'abord, parce qu'avec le recul du temps, le personnage a acquis un relief nouveau. Les premières élections présidentielles au suffrage universel, engagées en Égypte en septembre 2005, ont fourni un contexte idéal pour la renaissance du nationalisme égyptien. Ensuite, parce que l'impartialité à son égard est devenu aisée. Enfin, des

documents inédits longtemps archivés - en Égypte comme en GrandeBretagne et en Turquie - viennent depuis peu compléter les matériaux de
son histoire. Il s'agit surtout de la très abondante correspondance échan-

gée, pendant plusieurs années, entre lui et son amie française, l'écrivaine Juliette Adam. Tout comme les nombreux éditoriaux et différents articles de presse qu'il écrit - entre 1895 et 1906 - dans les journaux français, mais également dans L'Étendard Égyptien et The Egyptian Standard. Le tribun du peuple, adepte des médias, les considère comme un excelIent outil de propagande véhiculaire de ses idées. Ainsi, il va créer dès 1900 son propre support médiatique avec AI-Liwâ. Je dispose des textes authentiques et d'autres lettres. En dehors de sa correspondance avec Juliette Adam, Moustapha Kamel, épistolier infatigable, rédige force courriers. Notamment à ses

proches - surtout à son frère aîné, le capitaine Ali Fahmi Kamel - et à ses
compagnons nationalistes: Mohamed Farid pacha son principal et fidèle colIaborateur, ainsi qu'à Abdel-Réhim Ahmed, conseiller auprès du khédive, pour l'essentiel. Il adresse aussi ses missives aux autorités britanniques de tutelIe, au souverain Abbas-Hélmi II, aux représentants des communautés étrangères instalIées dans le pays et à la Sublime Porte. Enfin, conformément à une habitude, nous campons l'homme dans le

cadre de son époque, et nous ne négligeons aucun aspect - qu'il soit politique, moral, intelIectuelou culturel - de cette période charnière de notre
histoire nationale. En parlant de Moustapha Kamel, il nous semble essentiel d'aborder l'évolution nationale de l'Égypte de l'occupation au protectorat (1881-1914). Il faut établir la progression du nationalisme populaire en fonction de la situation générale du pays durant cette période. QuelIes sont les conditions diplomatiques qui accentuent les rivalités internationales et les influences étrangères dont Moustapha Kamel et ses compagnons de lutte surmontent les obstacles grâce à leur haute sagesse et à leur esprit politique? Boghos Nubar pacha est président du Conseil des ministres. Lord Cromer représente le gouvernement de la reine Victoria. Le ghazi Moukhtar pacha est haut-commissaire de la Sublime Porte, le gouvernement des anciens sultans turcs. La plupart des personnages qui vont jouer un rôle dans l'évolution politique de l'Égypte occupent déjà des situations en vue. Moustapha Kamel, futur chef du Parti National, licencié en droit depuis peu, commence sa campagne contre l'occupation de l'Égypte par les Anglais. Mohamed Farid, son plus fidèle allié, se prépare à une carrière politique difficile. L'Égypte indépendante est en gestation... Au début du XXe siècle, l'histoire du nationalisme égyptien est marquée par l'importance du rôle joué par le Parti National, qui occupe l'esprit des Égyptiens. Cette période représente une page capitale de l'évolution socio-culturelIe et politique du pays. En effet, Moustapha Kamel et dans son sillage le mouve10

ment indépendantiste qu'il crée inculquent aux Égyptiens, sur plus d'une décennie, cette idée révolutionnaire pour l'époque en Égypte: celle de l'indépendance, du droit, de la reconnaissance internationale et des libertés publiques. Au fil du temps, elle se transforme en un objectif politique qui fait du tribun égyptien le chantre des attentes populaires réclamées auprès d'un colonisateur très présent. Le Parti National égyptien, mouvement majoritairement populiste à la base, se veut progressiste par certains aspects de sa charte fondatrice. Néanmoins, il demeure avant tout évacuateur et panislamique grâce à la multiplicité des groupuscules et autres sociétés secrètes qui se développent autour de lui sur l'ensemble du territoire égyptien et à l'étranger. L'éminence grise du parti, l'homme de l'ombre et réformateur musulman engagé, qui contrôlera plus tard les médias de celui-ci, le cheikh Abdel-Aziz Gaouiche, n'est-il pas l'ardent partisan de l'entrée du mouvement dans le califat installé à Constantinople? Il n'en demeure pas moins que Moustapha Kamel a, le premier, forgé les bases d'une société égyptienne moderne, respectueuse de ses traditions qui développe, au cours de sa lutte pour l'indépendance, les domaines politique, éducatif, économique et social afin de donner à I Égypte sa place prépondérante au sein de la nation arabe sous le joug colonial. Pour les loges maçonniques égyptiennes, bien des zones d'incertitude subsistent aujourd'hui encore sur l'importance de leurs actions politiques et l'apport concret qu'elles ont pu fournir au PNÉ. Considérées d'abord comme des « relais» entre la direction du parti et le peuple, Moustapha Kamel s'emploie à les utiliser, dans un premier temps, comme un redoutable outil de propagande. Elles servent aussi de bras séculier contre les troupes anglaises. Cela lui permet d'enflammer davantage le patriotisme de ses compatriotes puis d'encourager leurs actions à l'encontre de l'occupant britannique. Cette fibre nationaliste, ses profondes convictions, cette inébranlable foi en l'homme du peuple qu'il est et sa mission - ce sacrifice de soi pour la seule cause égyptienne de l'indépendance qui consuma lentement sa courte existence - amènent la jeunesse locale à le suivre et, surtout, à croire en lui, malgré les vicissitudes rencontrées. Au départ, ce travail a été difficile. Les archives n'ont été techniquement consultables que depuis leur informatisation récente. Le reclas-

sement de cette masse de documents - souvent en mauvais état - a duré
plusieurs années.. .Ensuite, tous les acteurs de l'époque ont disparu; leurs mémoires et autres correspondances dispersés en Égypte et parfois en Europe. En revanche, le dépouillement patient de ceux-ci a mis à jour des événements nouveaux, inédits et souvent méconnus du grand public. 11

Ainsi, on sait maintenant que l'emploi de la force contre les troupes anglaises a été plus important qu'on ne le pensait. Il a été encouragé par des membres appartenant à l'aile dure du mouvement nationaliste, la Society of Mutual Brotherhood Gami'aat Al-Tadamoune Al-Akhawy, une des sociétés secrètes les plus actives. Le scénario semble identique lorsqu'il s'agit de complots fomentés à l'encontre de ministres, de tentatives d'assassinats politiques, de rébellions dans les rangs de l'armée -le capitaine d'infanterie Ali Fahmy Kamel, frère de Moustapha, en est l'instigateur principal -, voire la déstabilisation politique visant le gouvernement égyptien pro-anglais ou le renversement du khédivat. AbbasHélmi II est d'ailleurs la cible d'une tentative avortée d'assassinat perpétrée par un étudiant nationaliste... Moustapha Kamel est conscient des divers courants qui traversent sa formation politique sous la pression des sociétés secrètes. Il connaît également le rôle influent joué par la franc-maçonnerie égyptienne. D'ailleurs, son bras droit, Mohamed Farid n'est-il pas franc-maçon, lui qui appartient à une importante loge du Caire? Moustapha Kamel en mesure les dangers, mais ne peut les contenir au risque de se retrouver marginalisé au sein du mouvement indépendantiste par les tenants de la ligne dure, plus âgés et plus expérimentés que lui. Son unique objectif demeure l'évacuation des Anglais d'Égypte puis l'accession à l'indépendance sous l'égide de son parti. Cette suprême aspiration scelle le consensus établi avec les principales cellules clandestines. À lui la politique extérieure et intérieure du Parti National, à eux les actes de résistance contre le colonisateur. Or, la présence charismatique du tribun du peuple à la tête du parti qu'il fonde assure à elle seule devant le peuple la cohésion de l'ensemble du mouvement nationaliste. Tout comme la représentativité de celui-ci face à l'Europe, au vice-roi et à la Turquie constitue un gage certain de reconnaissance implicite. Images que soigne particulièrement Moustapha Kamel dès 1904. Autrement dit, le parti, seul interlocuteur des Anglais, forme la vitrine légale, unique composante essentiellement égyptienne, capable de réclamer l'évacuation et

l'indépendance du pays. À charge des sociétés secrètes - enfantées par le mouvement populaire - d'agir sur le terrain des confrontations avec
l'occupant. Beaucoup d'observateurs croient, après la défaite de la révolution orabiste de 1881, que la résignation gagne progressivement les Égyptiens devant l'occupation britannique du pays. Ils prédisent même l'incapacité du peuple à s'organiser pour une résistance active. Or, des documents classés confidentiels attestent que la révolte des officiers orabistes a créé 12

les embryons des réseaux de résistance armée qui forment les cellules clandestines, bien avant la fondation du Parti de l'Évacuation (Hizb AlGalaa) par Moustapha Kamel. Grâce à lui, celui-ci ne s'officialise en formation politique et devient le Parti National qu'en 1907. Il rassemble toutes les forces vives de la nation: intellectuels, étudiants, paysans, ouvriers et artisans. Le tribun gagne ainsi son pari de voir s'imposer son parti sur la scène politique égyptienne et européenne. Apparaissent ensuite les associations militantes et caritatives comme Al-Ourwa AlWessqâ (le Lien Indissoluble) ou la Gamia'at Khaïréya Islaméya (la Société de Bienfaisance islamique) ou encore l'association paramilitaire des jeunes d'Al-Tadamoune wal-Taawoune (Solidarité et Coopération). Concernant l'assassinat de Boutros Ghali pacha, les documents retrouvés cement ce dramatique événement. Il survient à un moment où la cohésion de l'entité confessionnelle égyptienne, entre musulmans et coptes, semble acquise. Ils nous dévoilent comment certains dirigeants du parti opteront après 1910 pour une ligne politique plus « dirigiste» vis-à-vis des coptes minoritaires qu'ils soupçonnent - à tort - de collusion avec les Anglais. Ces mêmes dirigeants qui réclament l'intensification des actions secrètes des cellules clandestines en Égypte au sein des instituts supérieurs. Le recrutement d'activistes se fait aussi bien parmi les fellahs que

les artisans dont on sollicite la coopération avec les intellectuels et les
militants de base. On remarque également comment le mouvement clandestin AITadamoune AI-Akhawy tente un rapprochement avec les «faucons» du PNÉ. Des textes ont été mis à jour, sauvés d'une destruction souhaitée et

programmée par des responsables nationalistes - Mohamed Farid en tête - traqués par la police anglaise à partir de 1908. Ces pièces, versées au
dossier de l'histoire secrète de la lutte nationaliste, prouvent les contacts discrets qui s'établissent entre AI-Wardani et Farid, près du Caire, en 1909. Ou bien les réunions qui rassemblent à Alexandrie les partisans de Gaouiche et d'Ali Mourad l'un des responsables de la Society of Mutual Brotherhood, lors des grandes manifestations estudiantines et ouvrières pour l'indépendance en 1908 et 1910. De son côté, une partie de la presse française, grâce à Juliette Adam et quelques autres, appuie le dossier égyptien pour l'indépendance et soutient l'action du Parti National contre les Anglais. Néanmoins, les gouvernements européens s'intéressent peu à l'internationalisation de la question égyptienne que défend en Europe le dirigeant nationaliste. Les enjeux et les intérêts des Britanniques et des Français en Égypte sont trop importants. Pour Moustapha Kamel, ses campagnes européennes sont parfois incertaines, mais lui apportent 13

contacts et expérience. Il se veut l'ambassadeur de son parti. Il compose avec le khédivat souvent malgré lui et ménage la susceptibilité de la Turquie dont l'Égypte est vassale. Il défend son action sociale, notamment dans l'éducation et la santé, qu'il souhaite innovante. Partisan du califat islamique dans le cadre de l'empire ottoman, il prône la laïcité dans son pays, instaure l'enseignement obligatoire de l'arabe, appelle à la tolérance entre communautés copte et musulmane mais, paradoxalement, réclame le maintien de certains préceptes recommandés par le Coran. Novateur pour son époque, c'est grâce à lui que le nationalisme égyptien va s'intensifier. Désormais, le combat populaire des Égyptiens est engagé. Toutefois, ils ne pourront éviter l'établissement du protectorat sur l'Égypte en 1914.

14

I

UNE ENFANCE HEUREUSE ET MOUVEMENTÉE

UNE ORIGINE POPULAIRE Novembre 1889, école secondaire de Sayéda Zeinab, au sud du Caire. Ali Moubarak pacha, ministre de l'Éducation et de l'Enseignement, le « Jules Ferry» d'Égypte, effectue une inspection de routine. On lui parle d'un certain Moustapha Kamel, âgé de quinze ans, comme d'un élève modèle, intelligent et studieux. Il souhaite le rencontrer. À sa demande, le jeune homme récite devant le ministre un poème avec une telle assurance dans la voix qu'Ali Moubarak en reste ébahi. «Tu me remémores Arnrou ibn el-Qays, mon garçon! », lui dit-il. Être comparé à ce grand poète arabe de lajahiléyya ne peut qu'éblouir le jeune égyptien. Ali Moubarak lui prédit alors un « brillant avenir au service de l'Égypte! » Le destin sera au rendez-vous. Plus de cent trente ans après sa naissance, la mémoire du tribun demeure présente dans l'esprit de millions d'Égyptiens. Il reste parmi nos illustres contemporains comme le véritable initiateur du mouvement nationaliste égyptien au début du XXe siècle. Pour l'Égypte reconnaissante, le don de sa personne, sacrifiée sur l'autel de la lutte permanente et de l'engagement politique total, illustre l'exemple qu'il donnera aux générations futures. Le 14 août 1874: une zone populaire, considérée comme l'une des plus déshéritées de la capitale égyptienne, sommeille sous la chaleur. Dans une petite maison de pierres noircies par la poussière au 28 de la rue Cheïkhoune, dans le secteur de Darb AI-Mabiada, quartier d'AISaliba rattaché à la circonscription administrative d' AI-Khalifa à l'est du Caire, on remarque une activité inhabituelle. Et pour cause!... Durant cette caniculaire journée d'été, le petit Moustapha Kamel ouvre pour la première fois ses minuscules yeux noirs sur le monde. Son père Ali Mo-

hamed - officier dans l'armée égyptienne - vient d'atteindre ses soixante
ans. Issu d'une modeste famille musulmane, il prête une attention toute particulière à l'éducation de ses nombreux enfants. Il s'attache à leur inculquer la discipline et I'honneur de la patrie. Il reste vigilant avec son

cadet, Moustapha, à qui, dès l'âge de cinq ans, il apporte l'aide à domicile d'un instituteur. Le maître d'école enseigne au jeune garçon les premières notions de la lecture et de l'écrit, mais surtout les rudiments du Coran qu'il récitera plus tard. Souvent, lors des veillées du Ramadan ou des soirées d'hiver, le père réunit sa famille. Il leur raconte les magnifiques histoires et légendes qui jalonnent la tradition islamique au fil des siècles. L'émerveillement se lit sur le visage des enfants. L'intérêt et la curiosité les portent vers un monde qu'ils découvrent pour la première fois. Un foyer simple, où la vie et la mort programment l'existence des Kamel de manière insolite. Le père naît en 1814 au village de Kétamet AI-Ghab, près de la ville sainte de Tanta, dans le gouvernorat de la Gharbieh au cœur du delta du Nil, dans une famille d'agriculteurs et de grossistes en fourrage. Grâce à l'avènement de Méhémet Ali pacha à la tête de l'Égypte en 1805, ainsi qu'à l'ouverture que celui-ci fait en direction de l'Europe afin de moderniser le pays, Ali Mohamed parvient à intégrer l'une des écoles de guerre récemment créées. On peut alors y côtoyer les fils appartenant aux différentes couches sociales de l'époque: les commerçants, les notables et les dignitaires religieux. Dès lors, il abandonne le milieu rural afin de suivre un enseignement préliminaire à l'école militaire de Toura, au sud du Caire. Ses proches insistent afin qu'il ne s'éloigne guère de sa région d'origine et lui trouvent un logement à proximité. Sa mère le rejoint quelque temps après, dans le but de veiller à ses besoins domestiques quotidiens. Or, vers 1827, s'émanciper hors du milieu rural égyptien est mal perçu. Un jour, Moustapha Kamel relate volontiers une anecdote à propos de son père: de nature anxieuse, Ali-Mohamed insiste auprès du directeur de l'établissement scolaire afin qu'il autorise son fils, Moustapha, à «quitter l'école et rejoindre ses parents lorsque l'enfant le désire! » Hormis l'aspect filial et affectif de ce comportement, il y a derrière ce geste une contrainte économique. Subvenir aux frais inhérents à deux logements représente un sacrifice que ne peut supporter, à la longue, la famille de ce petit fellah du Nil qu'est Ali-Mohamed. En 1828, le jeune officier, major de sa promotion, sort de l'école de Toura avec le grade de sous-lieutenant. Il est versé dans l'artillerie. Dès 1830, il enseigne près du Caire, d'abord comme répétiteur, ensuite comme professeur dans le même établissement durant cinq ans. Pour lui, le moment est venu de fonder une famille. Ses proches décident de le marier en 1833. Il devient père pour la première fois à l'âge de quarante ans, en 1854. L'aîné, un garçon prénommé Mohamed, décède en 1866. D'autres enfants suivent et 16

meurent pour la plupart avant d'atteindre la trentaine: Soliman-Éloui mort à 29 ans en 1887, Hussein- Wassef qui deviendra le premier ministre des Travaux publics anobli au titre de pacha d'Égypte et restera un temps le tuteur de son jeune demi-frère Moustapha Kamel pour suivre son orientation scolaire. Après le décès de sa première épouse, le souslieutenant Ali-Mohamed convole en secondes noces avec la fille de l'ingénieur Abdel-Rahman Khalil. De cette courte union voient le jour deux garçons dont l'un, Abdel-Fattah, sera emporté par le typhus à l'âge de 26 ans. En 1868 a lieu le troisième mariage d'Ali-Mohamed avec Hafiza, fille du capitaine Mohamed Fahmy effendi, un notable, ami et ancien élève de l'école de Toura. Pieuse et de bonne éducation, elle appartient à une vieille famille de la petite bourgeoisie d'une banlieue du Caire. Elle aura une forte influence sur son fils qui l'adorait et lui faisait souvent référence. Elle lui lèguera la bonté, la patience et la persévérance. De cette ultime union naissent en 1870 Ali Fahmy qui embrasse la carrière militaire comme son père, l'un des frères les plus proches de Moustapha au début de son combat politique. Moustapha Kamel a trois autres fTères qui ne survivent pas. Vient ensuite Hassan Hosni, qui, le seul de tous les Kamel, atteint l'âge record de quatre-vingts ans. Ses deux sœurs, Néfissa et Aicha, clôturent cette nombreuse fratrie. En consultant l'arbre généalogique de la famille des Kamel, on observe que la mort a tôt frappé à leur porte. Ainsi, outre Moustapha lui-même disparu dans la fleur de l'âge à trente-quatre ans, cinq de ses frères quittent brutalement ce monde. Ils n'ont pas atteint la trentaine. En 1886 son père est emporté à la suite de complications cardiaques, il est âgé de 72 ans. Moustapha, très affecté, garde le souvenir d'un père qui n'a de cesse de l'encourager et de le motiver dans la vie. Mais à douze ans, son esprit vagabonde déjà vers l'amour de sa patrie, comme le lui a appris ce père maintenant absent. Dans ces moments difficiles, Ali-Fahmy lui apporte réconfort et soutien moral. Officier de carrière, il a fait campagne au Soudan et en Asie mineure avant de devenir, un temps, le secrétaire politique de son benjamin. Sa longue carrière de soldat a connu diverses étapes. Malgré les tracasseries dont Ali-Fahmy a été l'objet de la part des troupes britanniques d'occupation, il est resté le principal allié de son frère face aux mesquineries khédiviales et aux intrigues politiciennes au sein du Parti

national. Il mena de pair - souvent dans d'âpres conditions - un combat
militaire et politique dans l'ombre du leader nationaliste. La Sublime Porte ordonna son arrestation et son incarcération à diverses reprises. AliFahmy fut même un temps déporté à Ceylan par les autorités anglaises. 17

Las, il quitta l'armée et se mit, tardivement et avec le soutien de Moustapha, à étudier le droit pour terminer sa carrière professionnelle comme avocat au barreau du Caire. Il mourra dans cette ville d'une crise cardiaque le 31 décembre 1926, presque oublié de tous, à l'âge de cinquantesix ans. Il venait de prononcer un éloge à la mémoire du successeur de Moustapha, Mohamed Farid pacha (1867-1919), dans une salle de cinéma de la capitale. Cruels destins personnels que ceux d'Ali-Fahmy et de Moustapha. Ils sont tous deux célibataires et n'ont aucune descendance. Ils ne bénéficient d'aucune aide financière de la part de l'État, pour lequel ils se sont tant battus. Ils n'assument aucune responsabilité ni fonction officielle. Malgré le charisme de Moustapha, celui-ci ne se voit pas proposer un emploi stable au début de sa très jeune carrière d'avocat. Le sacrifice, l'entière abnégation de soi constituent l'unique et ultime lutte qu'ils mènent, chacun à sa manière, pour leur pays.

PORTRAIT ET CARACTÈRE Mais revenons à Moustapha. Il conservera le sérieux et la noblesse de son caractère tout au long de sa scolarité. Il recevra l'encouragement de ses camarades ainsi que du corps enseignant. Sa vie durant, Moustapha Kamel gardera le comportement d'un homme d'une extrême sociabilité. Toujours proche des plus défavorisés de ses concitoyens, il apporte son aide ainsi qu'un soutien moral surtout aux orphelins des ruelles du Caire. On l'appelle dans son quartier natal d'AI-Saliba« Abou AlYatamah» (le père des orphelins). Lorsqu'il le peut, il aime à retrouver l'ambiance de ces lieux pauvres mais chargés de légendes et de contes. L'histoire égyptienne retient avant tout de lui l'image d'un patriote sincère, courageux, au franc-parler. Volontaire, il lutte sa vie durant contre l'injustice sociale, la disparité des classes, le favoritisme de la puissance occupante. Il ne ménage ni efforts, ni moyens, bien que ces derniers soient parfois limités. Ces traits de caractère, il les tient de son père AliMohamed comme seul bien. Un dicton populaire arabe dit: « I'homme est fils de l'enfant », une image pour décrire la réalité de la gloire d'un adulte engendrée par ses rêves d'enfant. Malgré lui, Moustapha Kamel cumule les paradoxes, ainsi né en plein mois d'été, il disparaît adulé sous les frimas de I'hiver en février. Certains peuvent y voir un signe du destin, le maktoub du monde musulman. La clé de sa complexe personnalité consiste en une 18

lutte pour la patrie, un combat pour la liberté et une victoire du peuple égyptien sur l'oppresseur. Dès sa plus tendre enfance, il les a en lui. Lorsqu'il a le bonheur de se retrouver avec ses frères et son père, vers 1882, assis autour d'un splendide plateau en cuivre rouge portant une inscription, finement ciselée en lettres arabes dorées, «propriété d'Abdel-Rahman AI-Chanaouani, 114 de l'Hégire », l'esprit de compétition l'anime sans cesse. Il cherche toujours à s'asseoir le plus près de cette épigraphe, porte-bonheur de la famille, une manière pour lui de conjurer le sort après avoir évincé les autres, non sans heurts et au grand dam des siens. Autre exemple de son esprit battant: dans le quartier de la Citadelle, lors de rencontres amicales de football, il ne craint point de se mesurer à plus grand et plus fort que lui et assure ainsi la victoire à son équipe la plupart du temps. Un atout dont il se servira lors de ses manifestations politiques à la tête du Parti National. Cette caractéristique combative lui est singulière. L'assurance qu'il a en lui développe sa volonté affirmée de servir cette terre d'Égypte qu'il vénère plus que tout au monde. Mais il demeure un enfant anxieux, parfois en totale opposition avec sa personnalité profonde. Pour preuve, sa scolarité en primaire et en secondaire se fera dans plusieurs établissements publics cairotes: Om-Abbas, Sayéda- Zéinab, AI-Qôrabéya puis à AI-Khédéwéya la première école secondaire à l'époque en Égypte. Tôt également, il apprend à côtoyer les adultes, à discuter avec eux de tout. Il est curieux de la vie. Ainsi, il accompagne son père à la prière de l'aube, bénéficiant par cette action de l'apprentissage des obligations quotidiennes de l'islam. Observateur, il aspire à imiter les grands dans leurs faits et gestes. Son insatiable intérêt de tout le pousse à deviner, comprendre, analyser des situations souvent complexes pour un adulte, à fortiori pour un gamin d'une dizaine d'années à peine. Mais le jeune Moustapha n'a cure de l'étonnement ou des interrogations qu'il suscite de la part d'autrui. Fort expansif, il questionne sans relâche son entourage sur tout ce qui l'interpelle dans son existence. Lors de son entrée à six ans à l'école primaire du quartier am-Abbas - un établissement fort coté à l'époque - un profond contraste apparaît chez l'enfant. D'apparence, il est de taille moyenne, svelte d'allure. De santé fragile depuis sa naissance, elle ne cessera de lui causer des problèmes d'endurance lors de ses nombreux meetings politiques. Il n'apprécie et ne recherche pas les repas copieux! Il compense cette importante carence physique par une vivacité, souvent alliée au stress et à la nervosité, posant d'incessantes questions afin de satisfaire sa découverte 19

de la vie. En quelque sorte une gymnastique de l'esprit et du corps, cette dernière étant la résultante de la première. Il apprend avec le cheikh Ahmed AI-Sayed une partie du Coran qu'il aime à réciter devant les siens. Il continue à perfectionner son savoir sur l'islam. À vingt ans, il connaîtra la totalité du livre sacré. Avec son père et ses frères, il passe des heures durant à lire à voix haute des ouvrages d'histoire. Ce faisant, il élargit son vocabulaire et tente de parfaire sa diction. Cette formule simple lui sera d'une aide fort appréciable dans sa courte carrière patriotique, tant en Égypte qu'en Europe. Un jour de 1883, en fin d'après-midi, le jeune élève rentre chez lui déçu et bougon. Son père l'interroge sur ce comportement. Moustapha lui répond alors qu'il ne souhaite plus retourner à l'école am-Abbas. La raison invoquée? Son instituteur vient de lui infliger deux heures de punition. Le motif de cette décision? Trop sûr de lui, il ne cesse de répondre à toutes les questions qui sont adressées à l'ensemble de la classe. En réalité, le jeune garçon, d'une intelligence supérieure, est en avance sur ses petits camarades. Son père, qui calme ensuite la tension entre son fils et le maître d'école, lui dit à cette occasion: «Tu vois Moustapha, il existe un dicton populaire cairote qui dit : celui qui s'ingère dans ce qui ne le concerne pas directement s'expose à des répliques qu'il ne souhaite pas entendre! » Mais le garçonnet a la répartie facile, arguant du fait d'avoir été doublement réprimandé par rapport à une seule faute commise. Il considère cela comme une injustice, un abus réel d'autorité intolérable pour lui. Or, l'instituteur l'a également insulté. Ce comportement irrévérencieux se retrouve d'ailleurs assez fréquemment dans les établissements publics des quartiers populaires de la capitale à la fin du XIXe siècle, tout comme les châtiments corporels. Ainsi l'enfant est décidé à ne plus remettre les pieds à am-Abbas. Il insiste tant et si bien que le capitaine AliMohamed - après avoir mené sa propre enquête sur l'incident - inscrit Moustapha à l'école primaire du quartier de Sayéda-Zéinab, proche de leur domicile. Par cette décision, son père vise deux objectifs: d'abord éviter une nouvelle confrontation entre son fils et le maître qui ferait de Moustapha le « souffre-douleur» de sa classe. Ensuite, il tient à conserver intacte l'affection toute particulière qu'il lui porte. Il devine en son rejeton les signes précurseurs d'une vive intelligence. Moustapha est perspicace et observateur, son père le sait. Pour cela, il désire ne rien lui refuser, non sans maintenir une discipline pour tous à laquelle il ne déroge JamaIs.

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L'école, qui s'appellera plus tard « Mohamed Ali », représente le plus prestigieux établissement public, primaire et préparatoire, du Caire. On peut y rencontrer l'élite de la capitale et certains élèves étrangers dont les parents travaillent en mission en Égypte. Il s'y révèle également comme un élève subtil et judicieux, mémorisant vite et souvent classé parmi les premiers. Là aussi, la situation dégénère rapidement entre Moustapha et son instituteur d'arabe. Des altercations de part et d'autre ne tardent pas à empoisonner les relations et à créer une tension insupportable pour tous. Le sommet est atteint le jour où Moustapha est expulsé de sa classe, devant ses camarades, par le directeur en personne. Il répond au responsable, lui parle d'injustice et d'incompréhension puis quitte, fier, le bâtiment. Il erre à travers les ruelles de Sayéda-Zéinab, recherchant son père qu'il sait être quelque part dans l'un des innombrables petits cafés populaires. Ille retrouve attablé devant la pharmacie de Fathi effendi, qui met l'imposante terrasse de sa boutique à la disposition de ses amis retraités de l'armée. Il lui conte sa nouvelle mésaventure avec la sincérité qui est la sienne et qui, à l'avenir, lors de ses discours politiques devant le peuple, fera l'admiration de ses détracteurs. Ali-Mohamed effendi est justement en grande conversation avec un vieil habitué des lieux, l'ancien ministre d'État Khourchid Taher pacha. Moustapha salue les deux hommes et raconte l'incident du jour à son père. Le brave homme s'excusera une fois de plus auprès de l'instituteur tout en réfutant les accusations d'insolence et de vulgarité portées à l'encontre du garçon. Mais ce ne sont que quelques péripéties de la vie scolaire mouvementée du jeune Kamel! Le 13 avril 1886, lors d'un exposé prononcé devant des élèves au théâtre Abbas à Alexandrie, précoce, il aborde les conflits extérieurs, africains et asiatiques. Il ne ménage pas ses critiques envers l'occupant britannique. Déjà il fait parler de lui. Le Phare d'Alexandrie et La Réforme - quotidiens alexandrins de langue

française - reprennent son texte. Sans tarder, les médias occidentaux
feront de même avec, toutefois, une prudence dans leurs commentaires. Cette année-là, il perd son père. Hussein-Wassef, l'un de ses frères aînés, devient son tuteur et décide de le prendre en charge. Ingénieur agronome, il occupe un poste au ministère des Travaux publics. Moustapha lui demande de le rapprocher du domicile de son grand-père maternel, le capitaine Mohamed Fahmy effendi. Il l'inscrit dans un troisième établissement, l'école d'AI-Qôrabéya. Lors des fêtes de fin d'année, le jeune Moustapha est reçu premier de son groupe scolaire. Le ministère de l'Instruction publique tient à récompenser ses meilleurs éléments. Une grande manifestation se déroule à l'école avec distribution de prix, de 21

livres et de médailles aux plus méritants. Or, la venue du khédive en personne, accompagné du ministre concerné, est une occasion que Moustapha Kamel ne veut rater à aucun prix. Pensez donc, le monarque, vice-roi d'Égypte, va lui remettre décorations et prix d'excellence! Un événement largement relaté par la presse locale. Des photos sont prises. Une manifestation politique à laquelle il est attaché, lui qui commence à aimer celle-ci et désire le faire savoir autour de lui. En présence du khédive Théwfiq, d'Ali Moubarak pacha accompagné du représentant de la Sublime Porte ottomane, le ghazi Moukhtar pacha et d'autres personnalités de l'État, il revient à Moustapha Kamel de prononcer le discours inaugural. Juché sur l'estrade centrale, quelques notes devant lui qu'il a griffonnées à la dernière minute, il salue le monarque, le remerciant de sa présence parmi ses camarades. Celui-ci apprécie, lui demande nom, prénom et âge. Or, Moustapha Kamel doit se plier à une tradition ottomane en vigueur dans cet établissement: celle de faire précéder presque toutes les réponses concernant son identité de la formule rituelle « Votre Serviteur ». Il s'en plaint à l'un des instructeurs d'éducation civique. Sa conviction profonde est que personne n'est le serviteur d'autrui. Comme il est parmi les premiers et compte tenu de sa ferme assurance, de son aisance dans le discours, de sa perspicacité malgré une relative fatigue physique, cette fâcheuse contrainte lui est exceptionnellement épargnée. En 1887, âgé de treize ans, Moustapha Kamel obtient son certificat d'études primaires et intègre l'unique institut secondaire du Caire: l'école préparatoire, qui devient plus tard l'école khédiviale. Elle porte aujourd'hui son nom. Dès ce moment ses aptitudes de tribun se révèlent. Brillant en arabe et en mathématiques, faible par contre en français, il parviendra pourtant à l'utiliser comme langue véhiculaire, lors de ses discours politiques et dans ses pamphlets nationalistes. Langue qu'il affectionnera à la fin de sa vie, dans sa volumineuse correspondance avec l'écrivaine Juliette Adam. En réalité, son combat nationaliste débute lorsqu'il est encore élève de secondaire à l'école khédiviale. En 1890, il fonde une association socio-culturelle qu'il intitule Association littéraire d'Al-Saliba en l'honneur de son quartier natal. Ses plus proches camarades en sont membres. C'est la première chaire d'importance pour lui à l'époque, d'où il parvient à démontrer ses talents d'orateur et de tribun. Il harangue ses amis et attire sympathie et soutien parmi les enseignants. Ses requêtes nationalistes - révolutionnaires disait-on alors - apparaissent au grand jour.

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Sa première tâche, qu'il s'acharnera à concrétiser sa vie durant, est celle de l'évacuation des Britanniques du sol égyptien. Il appelle au départ des étrangers qui occupent les postes dévolus aux Égyptiens dans l'Administration d'État et souhaite les remplacer par du personnel compétent et qualifié. Il se sent investi d'une mission sacrée, d'un devoir inaliénable envers son pays, comme poussé par une main divine dans la voie du combat politique. Chaque vendredi, en fin de journée, il anime un débat au siège de son association, enjoignant ses camarades à le soutenir. Il ne cesse de peaufiner ses discours, d'adapter sa phraséologie aux multiples situations qu'il peut rencontrer. Trois mois après sa création, son association compte plus de soixante-dix membres. À cette époque, il noue des contacts avec une petite société, Al-Éetédal, installée dans une école voisine. Il participe à certaines des réunions hebdomadaires et y croise des notables et des représentants du monde littéraire. C'est à partir de 1889-1890, qu'il va chercher à rencontrer des personnalités qui défendent si vaillamment leurs idées, gardent de profondes convictions sur les potentialités de l'Égypte et affichent ouvertement, et souvent à leurs risques et périls, leurs idées nationalistes. Son père faisait partie de ces hommes. Sa vie durant, Moustapha Kamel ne cessa de l'admirer, de le vénérer. C'est à l'école d'AI-Khédéwéya que sa santé se fragilise. En 1888, il tombe une première fois malade et passe deux longs mois alité. De constitution fragile, sa convalescence est longue. LE CONTEXTE SOCIO-ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE Le contexte sociopolitique et économique de l'Égypte dans la seconde moitié du XIXe siècle apparaît défavorable, suite aux difficultés financières et à l'intervention européenne de 1875 à 1882 que subit le pays. Les fastes du khédive Ismail et de son entourage accentuent les emprunts et, par conséquent, les dettes de l'État. La diplomatie occidentale au Caire, par le biais des chancelleries, influence la cour khédiviale et fait pression sur le gouvernement égyptien. Dans la mesure même où il multiplie les réalisations grandioses, le khédive Ismail place son pays dès 1863 dans une situation financière fâcheuse. Dans l'Égypte peu industrialisée, les ressources que fournit l'impôt restent limitées. Pour acheter des actions du canal de Suez, pour construire des raffineries, pour recevoir fastueusement les souverains étrangers, pour voyager à travers l'Europe, Ismaïl pacha doit emprunter. De 1864 à 1878, c'est une longue suite de prêts, dont le total s'élève à 2 23

milliards 500 millions de francs. Ils sont faits à l'étranger, par l'intermédiaire de grandes banques. La France est la principale créancière du khédive, suivie par l'Angleterre. Il arrive naturellement un moment où le crédit du gouvernement égyptien s'effondre. Les créanciers réclament les intérêts qui leur sont payés irrégulièrement. Ils confient à leurs gouvernements le soin de les défendre. Ismaîl pacha tente de parer au plus pressé et vend ses actions de Suez. La France hésite à les acheter. Mais le gouvernement conservateur anglais, dirigé par Disraëli, saisit cette occasion pour, le 27 novembre 1870, acheter les 17 602 actions de Suez que lui vend le khédive. C'est pour ce dernier un lourd sacrifice, car il s'exclut de la gestion du canal. De plus, les 100 millions de francs, qu'il obtient en paiement, sont loin de résoudre ses difficultés de trésorerie. Le plus grave de tout est que cette crise se produit au moment même où commence à se développer le grand mouvement d'expansion coloniale des puissances européennes. Celles-ci vont avoir un excellent prétexte pour établir leur mainmise sur l'Égypte. De ces embarras, sort l'idée d'assainir les finances égyptiennes en confiant la direction aux créanciers eux-mêmes. En mai 1876, le khédive doit signer un décret instituant une Caisse de la dette publique gérée par des commissaires français, anglais, italiens, autrichiens, plus tard russes et allemands. À partir de 1877, il instaure un contrôle international sur les recettes et les dépenses de l'État. lsmaîl pacha accepte donc un abandon de son autorité en matière financière au profit d'une institution internationale. À côté des anciennes capitulations qui limitent son pouvoir en matière judiciaire, il est conduit, bon gré mal gré, à subir une servitude nouvelle. Ces capitulations, plusieurs fois séculaires, remontent au Moyen Âge. Peut-être ontelles été déformées et abusivement interprétées, mais, ce qui n'est pas à dédaigner, elles ont encouragé les étrangers à s'établir en Égypte en toute sécurité, pour leur vie comme pour leurs intérêts. C'est pourquoi toutes les puissances se sont longtemps opposées à la suppression des capitulations. Elle n'aura lieu qu'en...1936. Dès lors, l'ingérence étrangère cesse d'être purement financière et devient politique. Ce n'est pas de gaieté de cœur qu'IsmaïI pacha consent à toutes ces concessions, d'autant plus qu'en même temps, on le force à abandonner au profit de la dette, ses immenses propriétés personnelles et une bonne part de ses revenus. Il essaie donc de réagir. Le 18 février 1879, profitant d'une manifestation d'officiers patriotes, le khédive IsmaïI pacha renvoie le gouvernement qu'il a accepté de constituer le 28 août 1878 sous la présidence de Nubar pacha, un égyptien d'origine arménienne. Moins d'un an s'est donc écoulé lorsqu'il 24

prend personnellement la présidence du conseil des ministres. Cette brusque décision attire une riposte immédiate de la France et de l'Angleterre. Il doit, au bout de trois semaines, rétablir les ministères européens sous la présidence de son fils Théwfiq pacha. Le 7 avrill879, il fait une nouvelle tentative d'émancipation. Il crée sous la direction de Mohamed Chérif pacha un ministère purement égyptien de par sa composition. Pour justifier son acte, il allègue l'agitation nationale croissante. Le 22 avril, il cherche à régler le problème financier indépendamment des créanciers européens. Pour retarder l'ingérence imminente des Européens dans les affaires de l'Égypte, le khédive Ismaïl doit aussi approuver la mise en place d'une commission internationale de la Dette publique. Dans ces conditions, les puissances étrangères estiment impossible de sauvegarder leurs intérêts financiers si Ismaïl pacha s'accroche au pouvoir. Elles interviennent auprès du sultan Abdel-Hamid Il. Celui-ci, trop heureux de ressaisir une partie de sone autorité sur l'Égypte vassale, ne garde aucune reconnaissance au vice-roi d'Égypte des secours militaires qu'il lui a envoyés lors de la guerre turco russe. Le 25 juin 1879, il adresse à Ismaïl pacha un télégramme où il le destitue sans plus de cérémonie que s'il s'était agi d'un simple fonctionnaire turc. Le khédive, qui ne s'attend pas à ce coup de théâtre, abdique cinq jours après et quitte définitivement le pays. Ismaïl pacha décèdera à Constantinople le 2 mars 1895. Ses obsèques se dérouleront dix jours plus tard au Caire. Théwfiq, son fils aîné, lui succède. C'est un personnage simple, pondéré, plein de bon sens, mais faible et effacé. Il ne sera jamais capable de dominer les événements. En attendant, dès le 4 septembre 1879, le contrôle général des finances égyptiennes est établi avec l'Anglais sir Evelyn Baring et le Français De Blignières. Le 17 juillet 1880, une convention internationale, acceptée par le nouveau khédive Théwfiq pacha, organise la liquidation de la dette égyptienne et attribue à chaque catégorie de créances des gages: douanes, tabacs, chemins de fer... Dès lors, il paraît naturel que les Égyptiens veuillent secouer le joug, sans cesse plus pesant, de l'étranger. Parallèlement à cette crise politique, de grandes transformations sociales et culturelles prennent place en Égypte. De nouvelles classes émergent, modernisantes, nationalistes, intellectuelles, militaires et ouvrières, qui vont jouer, par la suite, un rôle décisif dans l'histoire de l'Égypte moderne. C'est au sein d'une nouvelle classe de propriétaires terriens que naissent les principaux chefs du mouvement national égyptien. Ils sont également le produit du système éducatif mis en place par Méhémet Ali et beaucoup ont fait leurs études en Europe, à leurs frais 25

personnels ou à ceux de l'État. La plupart des nationalistes sont de souche égyptienne et une génération les sépare de leur origine rurale. C'est le cas, par exemple, de dirigeants politiques incarnés par Moustapha Kamel et Saad Zaghloul, de dignitaires religieux tels les cheïkhs Mohamed Abdou et Ali Youssef, d'intellectuels à l'image d'Ahmed Loutfi AISayed et Taha Hussein et de responsables militaires comme le colonel Ahmed Orabi ou les lieutenants-colonels Abdel-Aal Hélmi AbouHachiche et Ali-Fahmy Al-Dib. L'armée enfin se révèle être un important véhicule de mobilité sociale: en arrachant les paysans à leurs villages pour la durée de leur service militaire, elle leur donne l'occasion de jouer un rôle nouveau dans la société égyptienne. Il est donc inéluctable que ces nouveaux éléments nationalistes s'opposent finalement à l'ingérence des Anglais et des Français dans les affaires financières de l'Égypte et qu'ils s'indignent surtout que tous les budgets soient assujettis au règlement de la dette extérieure. Par conséquent, les réductions budgétaires se font surtout au détriment de secteurs vitaux pour les Égyptiens comme les travaux publics, l'éducation et les dépenses militaires. Les cadres égyptiens de l'armée, fortement discriminés par rapport à leurs homologues turcs et circassiens finissent par ne plus recevoir leurs soldes, après 1882, et doivent accepter la retraite anticipée qu'on leur

impose, avec la moitié de leur salaire. Lorsqu'il est annoncé en 1879que
les deux tiers des cadres de l'armée vont être mis à la retraite, les éléments nécessaires à la révolte orabiste sont, dès ce moment, trouvés. Le 13 avril 1879, un groupe d'officiers fonde une association de lutte contre l'influence étrangère sous le nom générique de « Mouvement» national. Il est composé pour une large part de militaires égyptiens. Il est, en quelque sorte, le précurseur des Officiers Libres auteurs de la révolution de juillet 1952 qui renverseront la monarchie pour instaurer la République. Les autorités ottomanes apprennent son existence, mais ses principaux dirigeants se cachent. Par contre, diverses personnalités civiles adhèrent au nouveau parti. Parmi eux: le cheikh AI-Sayed AI-Bakri doyen d'Al Azhar et chef d'une communauté soufie égyptienne, l'ancien ministre et président de la chambre des députés Ismail Ragheb pacha, Mohamed Soltau pacha sénateur du Caire, Soliman Abaza pacha gouverneur d'AI-Charquieh, Hassan AI-Chéreï pacha gouverneur d'AIMinieh, Omar Loutfi pacha secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Hassan Rassem pacha et Gaafar Wali pacha tous deux notables et anciens ministres, le cheikh Mohamed Ahmed AI-Khalfaoui un dirigeant azhariste très influent dans les milieux populaires du Caire, le cheikh Hassan AI-Adaoui ancien mufti d'Égypte. Tous signent un programme commun, 26

le « Manifeste national », qui traite les problèmes économiques et constitutionnels en priorité. Un peu contraint, le vice-roi le ratifie et demande que l'on traduise le texte en anglais afin d'en communiquer un exemplaire aux consuls européens en poste au Caire. Par ce geste - éminemment politique - il souhaite montrer aux Anglais sa prudence et son « impartialité ». Or, on ne peut nier que son soutien à cette démarche constitue, de facto, un atout essentiel pour les responsables du mouvement national. Néanmoins, cette première tentative de création d'une formation politique appuie, parfois, les intérêts de la cour khédiviale. Une manœuvre plus souvent diplomatique que basée sur une politique. Seuls sont concernés par le changement institutionnel réclamé dans le manifeste, plusieurs ministres et députés pro-anglais. Soulignons que la composante majoritaire, formée d'officiers égyptiens, accepte la présence de deux aristocrates, Chérif pacha et Ismail pacha, et des dignitaires qui appartiennent à l'église copte orthodoxe d'Égypte. Aucun fellah n'est convié dans cette opposition pourtant populaire et citoyenne. On considère leur passivité et leur inculture générale incompatibles avec les objectifs sociaux du mouvement. Seuls l'armée et des notables de province sont censés représenter ces paysans. Aujourd'hui, on veut croire à une véritable influence du mouvement national sur la vie politique égyptienne à cette période. Il n'en est rien. En réalité, le 4 novembre 1879, des officiers nationalistes égyptiens font publier un communiqué qui réclame une meilleure représentativité populaire au sein du mouvement national. Parmi eux, le général Mahmoud Sami AI-Baroudi, le colonel Ali AI-Rouby, le colonel Mohamed Ébeid, le colonel Tolba Esmat et le commandant Soliman Sami Daoud, qui participeront à la révolte de 1881, tous compagnons d'armes du colonel Orabi. D'autres personnalités civiles se joignent à eux, comme Ismail Yousri pacha et Ahmed Chaker bey. Au sein de l'armée égyptienne - qui n'en a que le nom car majoritairement composée d'éléments étrangers

dans la hiérarchie militaire - le malaise couve entre les officiers égyptiens et circassiens. Par ailleurs, le communiqué met l'accent sur la mauvaise gestion financière du gouvernement et refuse la présence au sein de l'administration publique de contrôleurs européens.

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Quatre priorités sont soumises: 1. Restitution des recettes du chemin de fer égyptien dans les caisses de l'État. 2. Hormis la caisse privée, l'ensemble des biens de la cour doit dépendre des caisses khédiviales. 3. Gel des dettes égyptiennes à concurrence de 40 % et compensation octroyée aux donateurs. 4. Formation d'une commission provisoire composée de trois membres chargés de la dette extérieure du pays. Ils doivent établir des contacts, préalablement définis, avec le gouvernement égyptien. Sur ce point précis, le manifeste du mouvement national demeure inchangé.

LE MOUVEMENT INSURECTIONNEL DU COLONEL ORABI Un fort mouvement national, dirigé par un officier égyptien, le colonel Ahmed Orabi pacha, se développe en Égypte pendant près de deux ans. C'est pour écraser Orabi, révolté contre Théwfiq pacha, que surviendra l'intervention militaire de l'Angleterre, que dénoncera Moustapha Kamel à partir de 1890. Le personnage d'Orabi est intéressant. Il marque le tout début de la contestation nationaliste égyptienne. Mais il faut aussi connaître l'homme. Fils d'un fellah du delta du Nil, né à Houriet-Razna, près de Zagazig, il devient officier sous le règne de Saïd pacha. Ce militaire obscur doit son prestige à une éloquence brillante et à la sympathie des paysans égyptiens de la vallée du Nil pour celui qui ne veut être que l'un des leurs. Mais il semble plutôt agitateur que politique et son imprudence naturelle explique à elle seule son échec. Les circonstances font de lui le chef du soulèvement des officiers égyptiens qu'on qualifie de révolution de 1881 ou mouvement Orabiste. Bon orateur, Ahmed Orabi ne semble pas avoir été très doué militairement et politiquement. Il manque de la méfiance nécessaire au succès de son entreprise. Néanmoins, grâce à sa révolte, quelque chose a changé au plus profond de l'Égypte. Une résistance plus décidée, plus enracinée voit le jour, pour la première fois, contre les khédives accusés de trop de complaisance ou de faiblesse visà-vis de l'étranger. Le pays, désormais, joue un rôle par d'autres que par son souverain: ce sont les gens venus de l'Égypte elle-même, en l'espèce les officiers arabes mécontents de toute ingérence étrangère, européenne ou turque. 28

En 1881, avec l'emergence progressive d'une véritable conscience nationaliste populaire, on observe trois facteurs simultanés: 1. Le mouvement de Gamaleddine Al-Afghani appelle au retour à un islam originel qui représente un réel danger pour les Anglais. Il pousse vers l'exil les principaux dirigeants comme Abdallah AI-Nadim, Abdallah Fikry, Mahmoud Sami AI-Baroudi ou Al-Afghani lui-même. 2. L'acte par lequel Mohamed Chérif pacha propose une constitution pour l'Égypte sous l'influence successive des vice-rois Ismaïl pacha et Théwfiq pacha. 3. Le Parti des officiers, dirigé par le colonel Ahmed Orabi pacha, seul mouvement qui conserve le soutien populaire des Égyptiens, garant de l'unité du pays et critique à l'égard de la cour, poursuit ses efforts de rassembleur et de défenseur des droits du peuple. Il réclame l'indépendance de l'Égypte et le départ des troupes anglaises sans délai. Il est le représentant fidèle de cette notion d'« égyptianité » reprise par des dirigeants comme Moustapha Kamel, Saad Zaghloul ou, plus tard, Anouar Al-Sadate. Le 17 janvier 1881, Orabi pacha, colonel du 4e régiment d'infanterie, remet une pétition au nom des officiers indigènes pour demander la révocation du ministre de la Guerre, Osman Rifki pacha d'origine circassienne. Le gouvernement n'arrive pas à réagir contre cette rébellion. Le Hélmi Abou-Hachiche et Ali Fahmy Al-Dib, sont arrêtés. Cependant leurs troupes les délivrent et Théwfiq pacha leur rend leurs commandements. C'en est fait de l'autorité gouvernementale. En septembre 1881, après avoir obtenu le renvoi du ministre de la Guerre, l'armée s'en prend au président du gouvernement, Moustapha Riad pacha, qui doit démissionner. La situation de son successeur, Mohamed Chérif pacha, est très précaire. Personne n'obéit plus au gouvernement. Le khédive réclame des secours militaires à la Turquie contre ses sujets révoltés. Dès lors, se pose un double dilemme. D'abord, un problème intérieur égyptien: qui gouvernera l'Égypte, Orabi ou Théwfiq? Ensuite, une question internationale: quelle sera l'attitude de la France et de l'Angleterre? Concernant le premier cas de figure, le 26 décembre 1881, la chambre des délégués se réunit. Elle subit la pression du «parti» d'Orabi. D'ordinaire consultative et surtout peu influente, elle joue durant quelques mois un rôle prépondérant. Une loi organique du 7 février 1882 élargit ses pouvoirs et lui confère le droit de voter le budget. En même temps, Orabi pacha accède au gouvernement. Nommé sous29

1er février, Orabi pacha et les deux autres colonels déjà cités Abdel-Aal