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MOUVEMENT ETUDIANT ET CRITIQUE DU FASCISME EN ALLEMAGNE DANS LES ANNÉES SOIXANTE

De
312 pages
Dans l'Allemagne des années soixante, la réflexion sur le fascisme a été un élément décisif dans l'élaboration de la théorie et de la pratique du mouvement étudiant révolutionnaire. Le présent travail permet de découvrir ce que fut la première confrontation des Allemands avec leur passé national socialiste et de mieux saisir la réelle dimension politique des événements de 68.
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Mouvement étudiant et critique du fascisme en Allemagne dans les années soixante

@ L' Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-8773-4

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui

Christiane Kohser-Spohn

Mouvement étudiant et critique du fascisme en Allemagne dans les années soixante
Préface de Pierre Ayçoberry

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Gaus: « Qu'est-ce qui vous a le plus dégoûté dans les rapports berlinois et dans les rapports de la RFA? »

Dutschke: « Peut-être l'incapacité des partis politiques à me montrer quelque chose d'attrayant, au sens où ça me concerne, où je puisse m'engager [.. .J. Nous pouvons nommer les raisons de l'échec du SPD et du KPD dans les années 20-30. Pourquoi le NSDAP a pu manoeuvrer les masses dans une direction fasciste [...J. A cause de certains principes de l'activité politique. Obstruction de l'activité propre des masses, principe du guide et pression terroriste sur les Hommes ».
Extrait d'une interview télévisée entre Rudi Dutschke et le journaliste Günter Gaus le 3 décembre 1967 sur ARD

Préface

Entre les derniers événements évoqués par ce livre et les débuts de sa rédaction, il ne s'est pas écoulé vingt ans. Vingt ans, ce n'est guère: comment l'auteur a-t-elle réussi, selon la formule classique, à « s'impliquer sans complicité»? Toute l'histoire du passé récent, qu'on l'appelle Zeitgeschichte, histoire du temps présent ou histoire immédiate, doit en permanence répondre à trois types de critique, qui lui imposent autant de contraintes. La première est d'ordre documentaire: trop de sources, dit-on, restent encore inconnues ou inaccessibles. La deuxième résulterait du défaut de perspective: une distance trop courte entre la période observée et l'observateur empêcherait celui-ci de dégager les grandes lignes de l'évolution, il ne pourrait que reproduire le fourmillement de cette quasi-actualité. Enfin, retracer des événements et des conflits dont l'écho suscite encore des polémiques et dont les protagonistes vivent encore contraindrait presque fatalement le rédacteur à prendre parti. Manque de sources, manque de recul et manque d'objectivité: pour reprendre des slogans dont Marc Bloch déjà se moquait gentiment dans son Apologie pour l'histoire, « depuis 1914, ou 1940 (ou telle date à la convenance du critique), ce n'est plus de l'histoire, c'est de la politique [...] c'est de la sociologie [...] c'est du journalisme ». II est intéressant de noter comment Christiane Kohser-Spohn a pu satisfaire à ces contraintes.

Au départ, il avait été convenu d'un thème historiograghique: les progrès, les tendances et éventuellement les lacunes de la recherche historique sur le national-socialisme dans l'Allemagne des années soixante. Or, il est apparu très vite que cette confrontation avec le passé avait largement débordé le milieu des historiens professionnels, et qu'elle avait même déclenché dès 1965 les premières escarmouches entre des étudiants trop curieux et des professeurs trop discrets. Le projet de recherche s'est donc réorienté vers les origines et le déroulement du mouvement étudiant, principalement berlinois. Là s'offrait une masse exceptionnelle de sources: le fonds « Opposition extraparlementaire et mouvements sociaux », tracts, correspondances internes, articles et livres rassemblés au département des sciences politiques et sociales de l'Université Libre. L'exigence de documentation trouvait là de quoi se satisfaire presque trop: on imagine difficilement le travail de tri, de découpage et de montage qui a dû précéder l'étape, essentielle, de l'analyse. D'autant que les réflexions sur le national-socialisme, vite élaborées en « théories du fascisme », s'étaient inextricablement mêlées aux discussions d'actualité: visiblement, tous ces jeunes philosophes, sociologues, politologues et historiens ne s'étaient pas penchés sur les années 1933-1945 par simple curiosité, mais bien pour en tirer des conclusions applicables à leur condition actuelle. Difficulté supplémentaire: l'extrême sophistication de ces textes, rédigés dans une langue particulière, l'allemand universitaire. Le lecteur remarquera avec reconnaissance que la traductrice n'a pas abusé des termes allemands prétendument intraduisibles, et qu'elle lui a le plus souvent épargné les phrases-tiroirs à accumulation de subordonnées. La mise en perspective paraissait également difficile. Entre les premières prises de position non-conformistes de 1964 et l'éclatement du SDS en 1970, comment ne pas s'égarer dans la forêt des controverses? En distinguant deux phases différentes. Dans sa prime jeunesse, le « mouvement antiautoritaire » (c'est là l'expression la plus adéquate) ne pouvait que réagir face aux événements et aux pressions extérieures, en approfondissant au fur et à mesure ses analyses. La première partie du livre est donc scandée par le balancement permanent entre expériences quotidiennes et 10

progrès de la théorie. Contre les lacunes de l'historiographie universitaire du nazisme paraît la série d'articles de la revue Dos Argument - avec, notons-le au passage, des innovations fructueuses de la part de ces « amateurs », qui par la suite inspireront bien des « professionnels ». Déjà se manifeste le besoin de sauter du passé au présent: la République adenauerienne qui s'achève suscite d'abord des indignations et des attaques personnalisées contre les anciens nazis réinstallés. Puis voici que cette société, toute fière de s'intituler formierte Gesellschoft en signe de stabilité et de prospérité, commence à s'inquiéter et prépare les « lois d'urgence» répressives contre toutes sortes d'ennemis indéterminés. En réplique, quelques-uns de nos opposants d'historiens se font sociologues, et lancent l'idée qui dominera les années suivantes, celle d'une continuité sociale - ce qui ne veut pas dire: identité - entre le fascisme et la « société formée ». Ils se heurtent d'ailleurs immédiatement à un dilemme qui ne sera pas moins permanent: les intellectuels, c'est-à-dire eux-mêmes, doivent-ils aider à la résurrection politique de la classe ouvrière ou bien conduire la lutte d'émancipation à sa place? En 1965, les tensions se renforcent: placés devant une réforme des universités qui les choque, les étudiants s'interrogent sur le comportement de ces mêmes universités pendant le Troisième Reich; la réponse professorale - des cours magistraux qui se réfèrent à l'idéal ancien de la « science pure» - ne les satisfait pas, et ils élaborent alors la thèse, choquante pour bien des gens, de l'instrumentalisation des disciplines scientifiques. Voici alors que le monde entier se propose à leurs indignations puis à leurs réflexions: la guerre du Viêt-nam, la visite de Tschombe à Berlin etc. Reprenant une phrase de Marx, les étudiants berlinois visent désormais à « l'union de l'humanité pensante avec l'humanité souffrante» contre les diverses formes de société, fascistes, postfascistes ou « fascistoïdes ». Enfin, c'est l'arrivée au pouvoir de la Grande Coalition en 1966 qui provoque une mise au

point définitive, avec notammentles thèses d'Agnoli:l'Etat de Bonn
et plus généralement les Etats de l'Occident capitaliste y sont qualifiés d'« autoritaires» et de « postfascistes », parce qu'ils ont ôté tout pouvoir réel aux parlements et aux partis et qu'ils pratiquent la violence voilée; ce ne sont plus que des « démocraties sans demos ». Il 11

en résulte que la lutte d'émancipation doit abandonner la défense des libertés constitutionnelles et passer à l'offensive. Avec quel type de stratégie: un parti de type léniniste? Des conseils dans la tradition anarchiste? Auditeurs et lecteurs de Reich et de Marcuse, nos théoriciens trouvent chez eux la solution: l'offensive sera dirigée directement contre les instruments privilégiés du pouvoir, ceux qui permettent de manipuler les masses, et quittera les amphithéâtres pour la rue. A la différence de cette première période, les années 1968-1970 ne sont donc plus marquées seulement par les réponses successives du Mouvement à des stimuli extérieurs, mais par ses initiatives spontanées. L'attentat contre Dutschke en avril 1968 est suivi par des violences, que les animateurs-théoriciens veulent toujours « symboliques» et « éducatives », contre la guerre du Viêt-nam et

contre le groupe de presse Springer.L'espoir d'une alliance avec les
masses populaires tantôt s'éloigne - les braves gens de Berlin, lecteurs précisément des journaux Springer, manifestent leur hostilité tantôt se rapproche - la protestation contre le vote définitif des « lois d'urgence» attire des responsables syndicaux. Et puis, la grève générale en France ne va-t-elle pas dans le même sens? - En fait, le Mouvement va bientôt connaître l'éclatement: le SDS se dissout dès mars 1970. Les raisons en sont multiples: la classe ouvrière n'a pas bougé, mais les étudiants, pris dans un réseau d'orthodoxies contradictoires, sont aussi responsables.Les uns ont succombé à la violence gratuite, allant jusqu'à se brouiller avec leurs maîtres de Francfort. Les autres, imbus de Reich et de Marcuse, ont sombré dans des « discussions psychologiques terroristes ». Il n'y a plus qu'à recourir aux recettes anciennes qu'on avait proclamées dépassées: partis marxistes-léninistes, trotskistes, maoïstes, communes anarchistes. On est frappé de constater à ce moment la réapparition du langage stéréotypé (<< petits-bourgeois », « idées erronées », « sectarisme » etc.) dont les simplismes contrastent avec la virtuosité étourdissante des textes des années fécondes. Fécondes vraiment? Tout ceci n'a-t-il pas été verbal et vain? Christiane Kohser-Spohn ne pose pas la question, ayant décidé d'avance de ne pas « faire une lecture critique », mais de placer 12

« l'angle visuel à l'intérieur du mouvement ». La compréhension gagne certainement à ce type d'approche, si la distance manque parfois. Certes, les contre-attaques intellectuelles de l'époque, et les plus virulentes (Habermas, etc.), sont soigneusement rapportées, de même que les autocritiques, qui n'ont pas manqué à la fin de l'aventure. Mais on regrette que la langue française ne dispose pas, comme l'allemande, du discours indirect, grâce auquel un commentateur, sans même recourir aux guillemets, peut résumer la pensée d'autrui en laissant entendre qu'il réserve son jugement personnel. Faute de cette figure rhétorique le lecteur est ici conduit à imaginer que l'auteur partage en permanence les idées qu'elle expose. Concluons donc à sa place, sans disposer de son intime connaissance des textes et des gens. Des « théories du fascisme », en dépit de leurs outrances, la recherche historique sur le national-socialisme a reçu des impulsions décisives. Même si les historiens mentionnés au début et à la fin sont aujourd'hui un peu oubliés, même si les novateurs des années 70 et 80 ne se rattachent pas toujours expressément au Mouvement antiautoritaire, leur thématique - le Troisième Reich tel que perçu et reçu par les divers milieux sociaux en découle de toute évidence; et la continuité est encore plus marquée avec les ateliers d'histoire, avec les écoles d'historiens free lance encore bien vivaces de nos jours. Des sillages intellectuels analogues pourraient être reconstitués dans le domaine politique, notamment chez les « fondamentalistes» verts. Plus généralement, quiconque s'interroge sur les originalités de la société allemande actuelle (tout au moins dans sa partie ex-occidentale), comme par exemple la permissivité, trouvera des clés d'explication dans cette critique des moeurs des années soixante, apparemment fort éloignée de la vie concrète et pourtant génératrice de nombreux comportements quotidiens. Enfin l'universitaire, à quelque nation qu'il appartienne, sera conduit par la lecture de ces textes impertinents à méditer sur les conditions sociales de son propre travail, ce qui n'est jamais superflu.
Pierre Ayçoberry

13

Introduction

Pour comprendre l'origine de la discussion sur le fascisme dans les années 60, il suffit d'observer la biographie de ceux qui animèrent le débat, c'est-à-dire les étudiants. Cette démarche, même si elle n'est pas « scientifique », révèle cependant de façon exemplaire ce que furent, au niveau individuel, les motivations et les conditions de la controverse autour de la question du fascisme en RFA. Au hasard, nous pouvons choisir la biographie de Hans-Jürgen Krahl, un acteur du mouvement étudiant qui, avant de décéder en 1970, sans même avoir atteint l'âge de 30 ans, nous a laissé une autobiographie dont la présentation ne doit cependant pas servir à « héroïser » Krahl. Le mouvement étudiant allemand ne connut ni héros, ni leader - du moins en principe - et nous respecterons cette caractéristique du mouvement antiautoritaire des années 60 en n'accordant aucune place privilégiée à tel out tel auteur et en renonçant aux notes biographiques. Mais on peut profiter de l'introduction pour présenter un acteur au moins, en le laissant tout simplement parler: « En Basse-Saxe, du moins dans la partie agraire dont je suis originaire, il existe encore [...] les idéologies mystiques les plus noires [...]. Aussi, j'étais déjà énormément progressiste lorsqu'en 1961, je créai la Jeune Union dans ma ville natale d'Alfeld et que j'adhérai à la CDU. C'était un premier pas qui me libérait des idéologies orientées encore au sang et au sol [...]. Le pas suivant fut l'église

chrétienne, qui me libéra de la CDU. Là, j'entendis parler pour la première fois de la résistance contre le national-socialisme [...] même si ce n'était que dans le sens de Bonhoeffer. C'était déjà trop pour nos lycées de province [...]. Car le directeur de mon lycée m'apprit que Bonhoeffer était un homosexuel pervers [...]. [...] le même proviseur m'enseigna que tous les maux du monde étaient venus des Anglais et des Juifs et que le plus grand crime de l'histoire de l'humanité avait été le procès de Nuremberg. C'est ce genre de personnes qui se vantaient en public jusqu'à quel point ils avaient été dénazifiés [...]. Lorsque, après mon baccalauréat, je fus invité par une corporation étudiante, je fis la connaissance d'un de ces « vieux messieurs », un fonctionnaire de justice, qui m'expliqua que la classe ouvrière était immature et idiote, qu'elle le serait toujours et que nous étions l'élite [...]. [...] lorsque je fis mes études, je devins membre d'une corporation [...]. Ces corporations produisent une telle répression et une telle stupidité [...] que je me suis rebellé contre un « vieux monsieur» et on m'a mis à la porte [...]. Après que la classe dominante m'a mis à la porte, je décidai de la trahir définitivement et je devins membre de l'union des étudiants socialistes allemands, le SDS. Au sein du SDS, j'appris pour la première fois ce que signifie le mot « solidarité» [...]. Dans le SDS, nous avons appris pour la première fois qu'il existait une monstrueuse répression américaine au Tiers-Monde [...], dans le SDS, nous avons appris que lorsque la classe dominante dit: liberté, elle pense à celle qu'elle s'octroie pour réprimer la liberté, que lorsqu'elle dit: tolérance, elle croit que c'est celle [...] envers ceux qui ont le droit de tout dire et de ne rien changer [...]. Cette déchéance de l'individu bourgeois fut une des raisons essentielles de la protestation antiautoritaire issue du mouvement étudiant [...]. Nous nous affligions de la mort du citoyen, nous regrettions ses périodes héroïques, comme la Révolution Française, et nous croyions que seuls les groupes en marge et les intellectuels pouvaient [...] prendre l'initiative d'une sorte de révolution humaniste. Ceci fut très certainement une idéologie. Nous avons reconnu consciemment les premiers critères de classe [...] à travers les actions contre la guerre au Viêt-nam, contre le groupe de Springer; et contre les lois d'urgence. La révolte antiautoritaire était un pro16

cessus d'apprentissage dans lequel nous nous sommes débarrassés des idéologies de la bourgeoisie, dans lequel nous avons démasqué ses promesses d'émancipation comme une simple idéologie [...] et dans lequel il devint clair pour nous d'acquérir, à travers la lutte contre l'Etat [...] et la toute-puissance organisée du capital, les moyens d'atteindre la classe ouvrière et de créer la condition historique de la formation de la conscience de classe. Ce fut là un processus historique de longue haleine qui dut s'imposer dans le SDS lui-même »1 L'odyssée de Krahl est révélatrice du contexte de déformation, d'ignorance et de continuité avec le passé, dans lequel eut lieu la confrontation avec le problème du fascisme. Jusqu'au début des années 60, le mot même - fascisme - était inconnu en RFA. Il existait en RDA mais il qualifiait le capitalisme. Le concept réapparut au sein d'une génération qui n'avait pas connu le national-socialisme (sinon en tant qu'enfant, pas en tant que «participant ») et qui avait donc la distance nécessaire pour affronter librement le problème. La discussion sur la question du fascisme ayant eu lieu essentiellement dans les universités, je me concentrerai davantage sur les étudiants que sur les autres groupes de cette génération (apprentis etc.). Les étudiants des années 60 avaient grandi avec l'idée que le « passé» avait été « terrible» et « honteux », mais que désormais, grâce à sa constitution démocratique exemplaire, la RFA était hors de tout danger de dictature. Le doute sur cette question trouva ses origines dans plusieurs événements comme l'Affaire du Spiegel ou la préparation des lois d'urgence. Ces faits firent craindre aux étudiants que le passé pût rattraper le présent. Mais le problème de la continuité ne fut posé que lorsque les étudiants s'aperçurent que la RFA s'était nichée dans un héritage bien confortable: il suffisait de dire que l'extermination des Juifs avait été une chose « affreuse », que la marche vers l'Est l'avait été moins, que l'on savait tirer les leçons du passé et que désormais on luttait concrètement contre les dictatures, c'està-dire contre le communisme.

I H.J. Krahl: Konstitution und Klassenkampf lur historischen Dialektik von bürgerlicher Emanzipation und prolelarischer Revolution. Schriften, Reden und Entwüife aus den Jahren 1966-1970, Francfort, 1971. p. 19-30

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Cependant, la première confrontation avec le concept du fascisme était déficitaire parce qu'elle fut menée au nom du concept de la démocratie formelle. Pour les étudiants du début des années soixante, l'ingérence du fascisme dans la société n'était possible que dans une démocratie chancelante. Aussi les premières mesures « antifascistes» des étudiants allemands ne se dirigèrent pas contre l'Etat, mais contre ses lacunes morales (<< protection» des criminels de guerre au nom de l'Etat de droit, tolérance envers la « renazification» etc.).

La guerre du Viêt-nam transforma de fond en comble l'attitude des étudiants envers l'Etat. Une véritable réflexion sur le fascisme débuta lorsque les étudiants se rendirent compte que le fascisme ne se définissait pas en tant qu'antipode de la démocratie formelle, celle-ci pouvant mener la même politique meurtrière que le fascisme. Posée dans ce contexte, la question du fascisme n'intéressa pas quelques experts, mais toute une génération d'étudiants pour laquelle la définition du fascisme était politique et contenait les pensées pour une stratégie antifasciste. La discussion sur le fascisme ne prit donc son véritable élan que lorsque les étudiants furent politiquement sensibilisés et que la révolte fut en place. Sous cet aspect, les chapitres du texte qui s'éloignent quelque peu du sujet ne sont pas de vaines digressions. Ils servent à montrer dans quel contexte de confrontation l'analyse du fascisme eut lieu et à mettre en lumière la réciprocité de l'analyse du fascisme et de la critique de la société contemporaine. Dans cette situation de réciprocité, les théories de l'Ecole de Francfort jouèrent un rôle déterminant. Une raison non négligeable à cela fut la présence des théoriciens critiques dans les universités allemandes (Horkheimer et Adorno, par exemple, enseignaient à Francfort). Dans le désert théorique des années 60, leur analyse du fascisme constitua un point de départ important pour la réflexion des étudiants. Ces derniers dépassèrent cependant le temps de l'Ecole de Francfort. Celle-ci avait critiqué le fascisme sans lien historique. Dans les années 60, les étudiants reprirent cette critique en la reliant à la démocratie bourgeoise, élaborant ainsi une construction historique de la théorie du fascisme.

18

Dans cette perspective, la compréhension des menaces était différente. Le danger ne venait pas du passé, mais du présent. Il n'était pas déterminé par l'organisation politique, mais par le capitalisme et les classes dominantes. Dans la mesure où le fascisme et la démocratie bourgeoise avaient la même classe dominante, la même forme de production et les mêmes valeurs sociales, le passage de l'un à l'autre pouvait se faire rapidement dès lors que les rapports de production étaient menacés. Cette théorie trouva conftrmation dans les événements. La réaction de l'Etat envers le mouvement étudiant révélait combien rapidement l'Etat pouvait se transformer et suspendre les formes démocratiques ( après la manifestation sanglante du 2 juin 1967 par exemple, où le droit de grève fut interdit et où eurent lieu des procédures juridiques sommaires contre les manifestants). L'Etat n'était même pas sérieusement menacé, les étudiants en lutte ne constituant qu'une toute petite minorité sociale (précisons que jusqu'en 1967 le SDS ne compta pas plus de 800 membres actifs). Dans cette situation, les étudiants s'interrogèrent sur ce qui pouvait advenir si les dépendants - les ouvriers qui n'étaient pas du côté des étudiants - se soulevaient réellement. A partir de 1967, la confrontation avec la question du fascisme devint pratique et se dirigea contre celui que les étudiants crurent déceler dans l'actualité. Si dans le texte, j'accorde une place privilégiée à l'actualité berlinoise, c'est parce que Berlin fut la locomotive du mouvement étudiant dès lors que celuici s'afftrma dans le domaine public (Francfort resta la forteresse théorique). La reprise de la confrontation théorique eut lieu après 1970. Les années 70 ouvrirent l'ère de la recherche scientifique sur le fascisme historique. Elles réhabilitèrent la recherche marxiste sur le fascisme, en particulier sur sa structure, sa base sociale, ses victimes sociales, ses bénéficiaires politiques. En présentant la décennie qui « prépara» cette réhabilitation, mon parti pris n'a pas été d'en faire une lecture critique. Ceci explique l'absence de littérature secondaire sur le mouvement étudiant dans le texte (le lecteur trouvera une brève bibliographie générale en fin d'ouvrage). Une analyse critique de l'APO eut impliqué un posi19

tionnement par rapport à cette littérature. Or, mon propos a été d'exposer tout simplement les conditions politiques dans lesquelles la Nouvelle Gauche mena le débat. Dans cette optique, j'ai placé l'angle visuel à l'intérieur du mouvement de la Nouvelle Gauche. C'est pourquoi j'ai surtout utilisé la littérature primaire: livres à thèse écrits dans le feu de l'action, tracts, protocoles, journaux, papiers internes du SDS, manuscrits ronéotypés. Le département
« Sciences politiques et sociales» de l'UniversitéLibre de Berlin a

rassemblé en archives bon nombre de ces documents dans le bureau: APO und soziale Bewegungen (opposition extraparlementaire et mouvements sociaux), qui constitue ainsi une source primordiale2.

2 Je tiens ici à remercier le précieuse qu'il m'a apportée. Je Nico Pechstein, Clemens Koch récalcitrant, ainsi que Dominique

directeur d'archives, Monsieur S. Lônnendonker pour l'aide profite de cette note pour remercier également de tout coeur et Andreas Heidtmann qui ont su dompter mon ordinateur Guglieri pour la fabrication du photomontage en couverture.

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PREMIÈRE PARTIE

L'analyse du fascisme dans un processus d'apprentissage politique (1961-1966)

I
La réalité de la « société formée» au début des années 60

~~

En zone Ouest, écrivait Rudi Dutschke,le jour de la libération

vit unis en une seule âme tous les groupes [...] qui rejetaient le fascisme à moitié et qui aimaient le capitalisme de tout coeur. Grâce à la formule magique du « rétablissement de la liberté et de l'Etat constitutionnel », ils étaient venus pour empêcher une fois encore le nécessaire déplacement des rapports de pouvoir. La social-démocratie, affaiblie par la guerre et la persécution, et le KPD, entièrement soumis à l'Union Soviétique, n'étaient pas capables, ni même ne témoignaient la volonté d'opposer à la Restauration un programme radical-démocratique qui aurait enfin accompli les revendications de 1918 [...]. Par la conjuration du danger communiste et la création d'un ennemi idéologique, les forees conservatrices de la RFA acquirent la chance de détourner la majorité de la population de la nécessité de faire disparaître les racines du fascisme, à savoir la production capitaliste. Un conflit apparemment doté de traits réels, la guerre froide, servit [...] de foree productive idéologique et matérielle pour adapter et exploiter les masses »3.
, R. Dutschke: « Demokratie, Universitiit und Gesellschaft » in B. Larsson: DemonstraBerlin, 1967, p. 143-157

tionen. Ein Berliner Modell,

Dans ce contexte, il ne pouvait y avoir de réflexion d'ensemble sur le fascisme dans sa relation avec le système capitaliste. Dans les années 50, sous le gouvernement d'Adenauer (1949-1963), la politique de la CDU était principalement axée sur « le maintien et le rétablissement des rapports de propriété privée en tant que fondement de la reconstruction économique »4. Parallèlement à cette décision économique, la « démocratie de chancelier» (Kanzlerdemokratie) établissait une politique constitutionnelle autoritaire, que les plans de la « société formée» (jormierte Gesellschaft) devaient sédimenter5. La conception de la « société formée» était la réponse de la CDU au socialisme démocratique qui dans l'immédiat après-guerre connut un certain succès en s'affirmant pour la révision des rapports de propriété capitalistes. Les plans de la « société formée », conceptualisés par le ministre de l'économie Ludwig Erhard dès 1948 - il parlait alors d'économie de marché social- ne prévoyaient pas de limiter le pouvoir du grand capital comme le souhaitaient les forces politiques de l'immédiat après-guerre, mais de favoriser l'intégration des syndicats ouvriers par leur collaboration avec l'entreprise. La « société formée» revendiquait l'harmonie entre les partenaires sociaux et niait l'antagonisme entre le capital et le travail. Afin que les divers groupes sociaux puissent résoudre leurs différends de façon harmonieuse, la conception de « la société formée» attribuait à l'Etat un rôle renforcé d'arbitre et d'organisateur social; outre sa fonction d'administrateur social, il avait pour mission de défendre l'économie nationale au moyen d'alliances militaires. Dans le cadre de sa fonction, l'Etat devait regrouper une élite de direction unie par la conscience du rendement économique et spécialisée dans la politique de « l'intérêt général ». Dans la mesure où cette élite de spécialistes avait une fonction «technique» au-delà de tout « -isme » politique, les institutions démocratiques (parlement, partis politiques ...) devenaient superflues, ou plutôt elles devaient servir à inciter tous les groupes sociaux à se subordonner
4

H.H. Hartwich: Sozialstaatpostulat

und gesellschaftlicher

Status Quo, Cologne! Opladen,

1970,p.54

,

cf. l'analyse critique de R. Opitz: « Der grosse Plan der CDU: die « forrnierte
», Blatter fir deutsche und internationale Politik. 9, 1965, p. 750-777

Gesellschaft

24

au « bien général» et aux intérêts de l'ensemble de la nation. Contre les groupes qui mettraient leurs intérêts particuliers égoïstes audessus de l'intérêt commun, l'Etat se réservait le droit d'exercer des sanctions d'exclusion6. Sous cet aspect, les « lois d'urgence» (Notstandsgesetze) planifiées dès 1960 s'inscrivaient dans la conception erhardienne de la « société formée ». En cas de menace intérieure et extérieure, « les lois d'exception» fournissaient à l'Etat le droit d'interdire la liberté syndicale ou l'opposition parlementaire et lui accordaient le droit de s'arroger les pleins pouvoirs sans en référer au parlement pour le système établF. La conception de la « société formée» n'était que le diagnostic et la théorie de ce qui existait de fait. L'évolution politique du SPD correspondait déjà à ce qu'ambitionnait la « société formée ». Parti institutionnalisé, le SPD, après plusieurs échecs électoraux, avait trouvé dans le programme de Bad-Godesberg (1959) la fin d'un long processus de révisionnisme. Le SPD était devenu un parti électoraliste et sans « idéologie », ayant renié son étiquettede « parti ouvrier» pour devenir un parti populaire voulant représenter les intérêts de toute la population et non plus les intérêts spécifiques d'une classe ou d'un groupe. Les syndicats ouvriers qui depuis 1951 participaient de façon paritaire dans les grandes entreprises de l'industrie lourde anticipaient eux aussi en quelque sorte l'idéologie de la « société formée» puisqu'ils se contentaient de mener une politique ayant pour seul but d'assurer le progrès social des ouvriers. A l'époque du miracle économique, ils constituaient ainsi un élément dynamique

de ce qu'Erhard appelait la « société formée »: une société où la
pression au rendement économique était équilibrée par un bien-être social garanti au plus grand nombre.

6

pour la critique de cette conception autoritaire de l'Etat et sa réalité sociale, cf.
Nedelmann: Der CDU-Staat. Francfort, 1969 Analyse zur Verfassungswirklichkeit in der

G. Schafer/C. Bundesrepublik,
7

cf. les nombreux articles critiques de la revue marxiste Neue Kritik et l'analyse

critique de J. Seifert: Gefahr im Verzuge. Zur Problematik der Notstandsgesetzgebung, Francfort, 1963

25

Jusqu'au milieu des années 60, il n'y avait donc en RFA aucune force oppositionnelle qui eût pu remettre en cause la politique autoritaire de la CDU. Toute critique était bannie et mise sur le compte de la propagande communiste: tout « rebelle» était automatiquement taxé « d'agent de l'Est ». 12 ans de complète dépolitisation sous le national-socialisme, une répression féroce du communisme sous Hitler et durant la Guerre Froide, les préoccupations matérielles que posait la Reconstruction, puis la ruée vers la consommation à l'époque dudit miracle économique, voilà qui contribua fortement à éloigner la population allemande de la « chose politique ». Ce désintérêt était corroboré par les médias qui véhiculaient l'idée que le « drame» hitlérien était dû au fait que les masses n'avaient pas su rester à leur place en s'immisçant dans un domaine - la politique qui n'était pas le leur. De ce fait, la population allemande était fortement convaincue soit que la politique était une affaire de compétence, soit une « chose sale »8. Les citoyens allemands, trop heureux d'avoir retrouvé la démocratie parlementaire aux normes de laquelle ils s'identifièrent complètement, étaient de toute façon à mille lieues de vouloir remettre en question le système qui s'imposait à eux. Bernd Rabehl, un acteur du mouvement antiautoritaire, résume ainsi « l'esprit politique» de cette période: « Les idéaux du « monde libre» s'opposaient au communisme qui « détruisait la vie », le rouge était égal au brun [...J. Comme principal argument du monde libre, on opposait au marasme économique à l'Est et aux mesures qui en étaient résultées la capacité de production industrielle et la politique économique de l'Ouest: libre concurrence contre planification, possibilité de voyager librement contre frontières fermées, élections libres contre liste unique, agrumes contre choux de coopérative. La liberté de l'Ouest fut réduite aux dimensions de la réclame pour touristes, de l'affiche publicitaire d'un supermarché qui vante le libre choix parmi un assortiment standardisé [...]. Offrir la contre-image de l'Est était le seul titre auquel aspirait l'Ouest
8 cf. U. Meinhof: « Aktenzeichen XY aufgelOst », Konkret, 17, 1968, reproduit dans: U. Meinhof: Dokumente einer Rebellion, 10 Jahre « Konkret »Kolumnen, Hambourg, 1972: « Les Allemands [...] en ont assez de la politique. Ils ne peuvent voir dans l'engagement politique qu'un engagement national-socialiste dans le piège duquel ils sont tombés », p. 91

26

libre [...] pour les frères et soeurs derrière le rideau de fer, le Coca-Cola - boire frais - devait devenir la substance de la liberté démocratique »9.

9

B. Rabeh1: « Du mouvement
Rabehl: La révolte

antiautoritaire
des étudiants

à J'opposition socialistes»
allenwnds. Paris.

dans: U. Bergmann!

R. Dutschke/B.

1968. p. 327

27

II
Faiblesses des analyses du fascisme jusqu'au début des années 60

A l'amnésie politique de l'ère Adenauer correspondait une profonde amnésie historique. La dénazification, pennettant de réduire le national-socialisme à la responsabilité de quelques-uns, était un alibi masquant toute analyse véritable du fascisme. Pourtant, dans l'immédiate après-guerre, les grands procès contre les criminels de guerre, où furent jugés non seulement les hauts fonctionnaires du NSDAP mais aussi des industriels comme Flick ou Krupp, témoignent que les alliés avaient saisi le lien existant entre le fascisme et le capitalisme1o. Quand survint la guerre froide, l'absence d'analyse du fascisme eut des répercussions sociales et politiques. Le seul intérêt que l'on portait au fascisme, loin d'être scientifique, avait une valeur propagandiste et idéologique et correspondait aux pressions politiques du conflit Est-Ouest. Les traits dominants de la vision du fascisme étaient alors: a) de montrer la seule responsabilité d'Hitler dans l'avènement du national-socialisme. Souligner les abus poli10 E. Carlebach: Von Brüning zu Hitler. Das Geheimllis der faschistischen Machtergreifung, Francfort, 1971. L'auteur cite le porte-parole américain au procès de Nuremberg: « Sans la collaboration de l'industrie allemande et du NSDAP, Hitler n'aurait jamais eu le pouvoir en Allemagne », p. 53

tiques d'Hitler devait bien évidemment garantir la sécurité de la démocratie parlementaire contre toute menace « radicale» de droite ou de gauchell; b) de considérer la dictature nazie comme« un accident de l'histoire ». Le silence sur la genèse politique et économique du national-socialisme avait pour fonction, en pleine Restauration, de taire les liens entre le fascisme et les rapports de production capitalistes 12;c) de faire apparaître le national-socialisme et le bolchevisme (sous la forme du stalinisme) comme deux frères siamois. Le but de cette corrélation était de faire l'apologie de la démocratie de type occidental et de ses valeurs contre tout autre système d'organisation sociale. Le fait qu'en 1953, un scientifique aussi sérieux que D. Riesmann ait proposé d'utiliser les documents nazis à la place des sources soviétiques pour analyser le système soviétique, révèle combien peu scrupuleuse était la « réflexion» sur le passé allemand à cette époque'3: plus que de vouloir comprendre le phénomène du fascisme, la vision dominante du national-socialisme servait d'arme idéologique contre « le camp ennemi »14. Après 1945, les principaux représentants de cette « école» furent J. Friedrich (Totalitiire Diktatur, Stuttgart, 1957) et H. Arendt (Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft, Francfort, 1958) qui établirent le concept du « totalitarisme ». Pour Arendt, le totalitarisme signifiait l'élimination de la liberté politique. Son origine s'expliquait par l'apparition de la « masse» au 20e siècle. L'homme isolé et atomisé rechercha une explication du monde que lui fournit la doctrine totalitaire, qui la propagea à l'aide de la terreur. Pour Arendt, l'idéologie, la terreur et la tutelle d'un guide tout puissant étaient les caractéristiques du totalitarisme. Sous cet aspect, le système communiste de type stalinien et le système fasciste de type hitlérien pat1icipaient de la même façon du système totalitaire. Pour Friedrich, le totalitarisme signifiait la perversion de la liberté et de la démocratie par a) une bureaucratie et une idéologie s'emparant de
F. Glum: Der Nationalsozialismus, Munich, 1962; RG. Adler: «Hitler " keit» dans: G. Buchheit: Der Führer ins Nichts, Rastatt 1960 H. Buchheim: Totalitiire Herrsclzaft, Munich, 1962 ais Personlich-

"N. Kadritzke: Faschismus und Krise, Francfort, 1976, p. 98 14 P. Ayçoberry: La question nazie. Les interprétations du national-socialisme
Paris, 1979, p. 171

"

1922-1975,

30

tous les domaines sociaux; b) une économie contrôlée au sein d'un pouvoir centralisé et despotique; c) l'organisation d'un parti unique pris en charge par un seul homme. Sous cet aspect, le totalitarisme impliquait également le bolchevisme. Si, avec l'apaisement de la Guerre Froide, les travaux de NoltelS, de Bracher16ou de Bracher/Schulz/Sauer!? marquèrent « le triomphe

de la science sur la Guerre Froide »1& tout en optant pour le système

démocratique parlementaire comme unique garant contre le totalitarismel9, dans les sphères de l'opinion publique, la théorie du totalitarisme restait encore profondément ancrée. L'historien marxiste Kühnl analysa comme suit l'image du Troisième Reich véhiculée dans la presse et dans les livres scolaires des années 6()2°. es jourL nalistes et les pédagogues insistaient sur la personne d'Hitler, seul responsable selon eux de la « barbarie» totalitaire et qualifiaient « son» régime de « bestial» et d'« inhumain ». Ils rendaient la République de Weimar responsable de l'avènement du nationalsocialisme. Celle-ci avait été trop « idéaliste », trop « faible» pour diriger un peuple« immature », lequel précipita la démocratie dans le chaos à cause de son « impatience» politique. Le devoir de toute démocratie était donc de se défendre contre les extrémismes (Ie fascisme et le communisme) et d'inciter les citoyens à se subordonner à une démocratie « modérée », gouvernée par des partis ayant « le sens profond de l'esprit républicain »21.

"E.
.6

Nolte:

Der

Faschismus

in seiner

Epoche,

Munich,

1963

K.D. Bracher:

Die Auflosung

der Weimarer Republik,

Villingen,

1960

11

K.D. Bracher/G. Schulz/W. Sauer: Die nationalsozialistische Machtergreifung,

Cologne/Opladen, 1963, 1974 Il U. MüJler-Plantenberg: « Neue Literatur über den Faschismus », Das Argument, 30, 1964,p.145 ,. Sous cet aspect, cf. aussi les travaux de R. Dahrendorf et T. Parsons où le fascisme est analysé et jugé selon les valeurs pré-établies de la démocratie parlementaire; R. Dahrendorf: « Demokratie und Sozialstruktur in Deutschland », Gesellschaft und Freiheit, Munich 1961; T. Parsons: « Demokratie und Sozialstruktur in Deutschland vor der Zeit des Nationalsozialismus », Soziologische Theorie, BerlinlNeuwied, 1964 20 R. KUhnl: Das dritte Reich in der Presse der BRD, Francfort, 1966; « Springer-Presse und Neofaschismus » dans: P. Brockmeier: Kapitalismus und Pressefreiheit, Francfort, 1969, p. 128-141; Geschichte und Ideologie, Hambourg, 1974, p. 114 sq.; cf. également J. Redhardt: NS-Zeit
21

im Spiegel des Schulbuchs, Francfort, 1970 R. KUhnl: Geschichte und Ideologie, op. cit., p. 126

31

Au début des années 60, Adorno critiqua ces fonnes de « conjuration du passé »22.Selon lui, les « interprétations» existantes du fascisme et du national-socialisme, laissant dans l'ombre les racines du fascisme, servaient à éliminer l'histoire des consciences. Pour Adorno, le passé ne pouvait être surmonté que si sa continuité dans la pratique contemporaine cessait d'être aussi présente. Toute la discussion marxiste du fascisme qui s'épanouit en Allemagne à partir du milieu des années 60 s'inscrit dans ce contexte de la continuité. Le renouveau de cette discussion trouve ses origines scientifiques dans la revue Das Argument qui consacra trois numéros à la critique des théories existantes du fascisme.

" T. Adorno: « Was bedeutet: Aufarbeitung der Vergangenheit?» Francfort, 1963, p. 125 sq. 32

dans: Eingrijfe,

III La première confrontation scientifique avec l'opinion dominante sur le nazisme et l' antinazisme: la revue Das Argument

Enpubliant« les théories du fascisme »23,la revue Das Argument
ne se proposait pas seulement de présenter toutes les théories du fascisme, mais également de les placer à la lumière de l'analyse marxiste pour en tester la véracité. La revue Das Argument était l'organe théorique du Club Argument, qui était un des groupuscules marxistes éparpillés dans toute l'Allemagne. Ces groupuscules étaient pour la plupart issus du « mouvement anti-mort atomique» suscité par la politique militaire d'Adenauer (consentement à l'arme atomique, création de la Bundeswehr, entrée de l'Allemagne dans l'OTAN). L'exemple du Club Argument et de sa revue, publiée par Haug à Berlin en 1959, montre qu'à la fin des années 50, une partie de la population allemande, pour minime qu'elle fût, avait cessé d'être obsédée par le communisme et orientait sa critique vers la société dans laquelle elle
« Faschismus-Theorien » (I), Da:; Argument, 30, 1964, 6e édition, 1973; (II), Da:; " Argument, 32, 1965, 4e édition, 1968; (III), Da:; Argument, 33, 1965, 4e édition, 1972