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Mustafa Tchokay dans le mouvement prométhéen

De
153 pages
Mustafa Tchokay, connu en Occident pour son passé démocratique, fut le président du Gouvernement national du Turkestan. Ayant émigré en France en 1921, il participa aux activités du mouvement prométhéen entre 1917 et 1921. L'histoire d'une lutte de 15 ans durant laquelle Staline et le "Prométhée" s'étaient violemment opposés est très peu connue. Propagande, intriques, liquidations physiques confiée aux services secrets ne servaient qu'aux intérêts personnels du "père des peuples"...
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MUSTAFA TCHOKAY
DANS LE MOUVEMENT PROMETHEEN

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-03281-1 EAN : 9782296032811

Bakhyt SADYKOVA

MUSTAFA TCHOKAY
DANS LE MOUVEMENT PROMETHEEN

L'Harmattan

CENTRE-ASIE, L'HARMATTAN, IFEAC Collection dirigée par Rémy Dor

- E. Choisnel, Les Parthes et la Route de la Soie, 2004. - S. Peyrouse, éd. Islam et politique en ex-URSS (Russie d'Europe et Asie centrale) 2004. - G. Raballand, Asie centrale ou la fatalité de l'enclavement ? 2005. - A. Fenot, C. Gintrac, Achgabat, une capitale ostentatoire Urbanisme et autocratie au Turkménistan, 2006. - H. Fathi, Femmes d'Asie Centrale, Genre et Mutations dans les sociétés musulmanes soviétisées, sous presse, 2007.

AVANT-PROPOS Durant toute la période du pouvoir soviétique la propagande officielle présenta Mustafa Tchokay comme ennemi de son peuple qui avait collaboré avec les nazis, avait calomnié le pays des Sovets dans ses ouvrages et avait été l'agent de services secrets des pays étrangers. Le destin a voulu que je rencontre en 1996 un ancien prisonnier de guerre turkestanais, M.Alim Almat, âgé de 85 ans et vivant actuellement à Istanbul. Il avait été abrité en 1945 par la veuve de Mustafa Tchokay à Nogent-sur-Marne. Maria GorinaTchokay est décédée à Chelles en 1969. Elle avait confié au jeune Alim ses dernières volontés – reconstituer la vérité historique sur la vie et les activités de son époux pour démentir les fausses accusations de l’administration stalinienne. Le présent essai est mon quatrième livre de recherches sur Mustafa Tchokay, les trois premiers ayant vu le jour au Kazakhstan. Les photos de Mustafa et Maria Tchokay figurant dans le livre sont tirées de l'album de famille Tchokay gentiment offert par M.Alim Almat.

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L’EXODE De nombreuses forces politiques se sont mises en mouvement en Asie centrale dès la défaite du Gouvernement provisoire en Russie et l’usurpation du pouvoir par les bolcheviks en octobre 1917. Des centaines de Turkestanais furent obligés de se réfugier dans des pays voisins (la Chine, l’Afghanistan, l’Inde) afin d’éviter la répression entreprise par le gouvernement des Soviets. Au Turkestan1, parmi les premières victimes des répressions, on comptait surtout des intellectuels nationaux capables de résister à la dictature des bolcheviks et de mettre à nu les dessous de la politique bolcheviste. Le nouveau pouvoir s’appuyait sur la couche la plus dense mais la moins riche et intelligente de la population de la Russie – celle des ouvriers et des paysans. C’est pour cette raison que les bolcheviks tentèrent de se débarrasser, en premier lieu, d’intellectuels russes qui furent nommés “pourris” puis de ceux d’origine non-russe nommés des “nationalistes bourgeois”. Ces derniers étaient considérés comme très redoutables, surtout les plus avancés d’entre eux des djadids. Les djadids croyaient qu’après l’obtention de l’indépendance nationale, leur première tâche était de réformer la société musulmane. Et cela d’autant plus nécessaire que “le droit à l’autodétermination” proclamé par Lénine n’allait s’avérer qu’un pur mensonge : les programmes des bolcheviks promettant aux non-Russes les libertés ne furent pas réalisés et le pouvoir des Soviets poursuivit la politique colonisatrice tsariste. En vue d’instaurer définitivement leur dictature et de soumettre à leur idéologie les peuples opprimés de la Russie, les bolcheviks déclenchèrent une lutte contre le nationalisme en général et le nationalisme bourgeois, en particulier. Ce qui, de

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Le Turkestan – ancienne dénomination administrative des pays d’Asie centrale comprenant le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan.

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fait, n’était autre chose qu’une interdiction de faire avancer toute idée nationale. Le terme de nationalisme a plusieurs sens dont le premier se formule comme l’ensemble d’indices formant une nation : langue, religion, histoire et civilisation. On entend également par le nationalisme le sentiment de l’amour pour ses origines, celui du patriotisme. Ces deux acceptions du nationalisme trouvent leur expression dans la définition formulée dans l’Encyclopédie Universelle : « Dans la situation antérieure à l’existence d’un État-nation juridiquement autonome, le nationalisme semble pouvoir être défini comme la volonté d’une collectivité ayant, par suite de circonstances diverses, pris conscience de son individualité historique de créer et de développer son propre État souverain »2. Cette forme du nationalisme, égale au patriotisme, était considérée par Mustafa Tchokay, l’ex-président du Gouvernement national du Turkestan, comme le nationalisme démocratique. Mustafa Tchokay soulignait que le nationalisme démocratique n’avait aucun rapport ni au panturquisme, nu au panislamisme et avait besoin d’être protégé contre les forces réactionnaires3. Il est pourtant important de ne pas confondre le nationalisme démocratique avec la doctrine du nationalisme qui prétend “apporter une clef déterminante à la solution et à l’explication des problèmes de l’humanité. La réalité nationale en serait la valeur centrale et décisive”4. Dans ce dernier cas le nationalisme perd son essence démocratique et se revêt de formes radicales comme le nazisme ou le chauvinisme. Ce dernier est caractérisé par Mustafa Tchokay de la manière suivante :

Encyclopoedia Universalis, Paris, 1990, t.16, p.18. Mustafa Tchokaïeff, “Les buts et les tendances du mouvement nationaliste au Turkestan”. Archives du Ministère des Affaires Étrangères de France. Série E, sous-série Russie d’Asie, dossier 39, ff. 218-219. 4 Jean-Luc Chabot, Le nationalisme, Paris, PUF, 1993, p.3.
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« Le chauvinisme représente la concentration d’une nation dans ses propres besoins. Il abandonne à l’oubli les besoins d’autrui et les subordonne aux intérêts d’une seule nation ; c’est aux fins de ses intérêts que la nation chauvine détient le plein pouvoir »5. Le principe de classe, introduit par les bolcheviks russes comme base de leur doctrine, provoqua une scission du peuple russe même ainsi que d’autres peuples de la Russie. Par conséquent, bien des notions furent faussées. Un vocabulaire spécifique se forma servant de repère pour identifier des “ennemis de classe” : les mots tels que “intelligent”, “bourgeois”, “nationaliste” servaient à exprimer des notions étrangères à la nouvelle société de Russie ; il en découlait que cette même société mettait à l’ostracisme ceux que ces mots désignaient. Ainsi, les points 3, 4, 5 de l’ordre de la Vétchéka signé par Félix Dzerjinsky portaient : « 3. En vue de mettre en relief les différences entre la classe d’ouvriers et de paysans et celle de la bourgeoisie, classe qui nous est hostile, j’ordonne de renforcer la répression à l’égard de cette dernière. a) Il n’est permis de mettre en liberté sous caution les représentants de la bourgeoisie nationale que dans des cas échéants, et ce n’est qu’après s’être assuré de l’impossibilité de leur remplacement dans des entreprises ; b) Il est interdit de pratiquer leur mise en liberté avant terme. 4. Il est de toute urgence de prendre des mesures nécessaires pour séparer les représentants de la bourgeoisie se trouvant dans des lieux de détention de ceux d’ouvriers et paysans. 5. Il est indispensable de créer pour la bourgeoisie des camps de concentration spéciaux »6.
5 Mustafa Tchokay, Oeuvres choisies en deux volumes (en langue kazakhe), Almaty, Kaïnar, 1998-1999, v.1, p. 63. 6 F.E.Dzerjinski, O karatelnoï politike organov Vetcheka (prikaz ot 08. 01. 1921) (en langue russe) <Sur la politique punitive des organes de la Vétchéka

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En fin de compte, la purge de la société de ceux qui, aux yeux des bolcheviks, n’étaient pas dignes de vivre dans “le premier et unique pays d’ouvriers et de paysans” prit le caractère d’une terreur d’État. Cependant, les bolcheviks russes ne se contentèrent pas d’avoir usurpé le pouvoir dans les limites des frontières de la Russie tsariste. Exaltés de succès, ils procédèrent à la mise en place d’une politique d’expansion de leur idéologie dans d’autres régions du monde. Visant à déclencher une révolution mondiale et désireux d’accélérer cet événement, ils déployèrent une large propagande de leur doctrine, organisèrent des diversions idéologiques, des instigations et des provocations. Ils considéraient comme bons tous les moyens y compris des méthodes criminelles pour liquider physiquement leurs opposants politiques, c’est-à-dire ceux qui devinaient les dessous de la politique des Soviets à l’échelle intérieure et internationale. À cette fin, les bolcheviks profitèrent du chauvinisme russe et attisèrent le nationalisme des peuples non-russes. Ils mirent en place des centres de panislamisme et ceux de propagande dans différents continents du monde : en Europe, en Asie, en Afrique du Nord. Ils y accueillaient des représentants de toutes les races et nations qui devaient essaimer les grains de l’idéologie bolcheviste et les faire germer dans leurs pays. Ainsi tous les moyens accessibles se concertaient pour faire enflammer une révolution mondiale. Pour le triomphe de leur doctrine, les bolcheviks sacrifiaient, en premier lieu, le peuple russe. Après s’être débarrassés de l’intelligentsia russe, partie la plus instruite de la population, les bolcheviks avaient allégé leur tâche car convertir à l’idéologie bolcheviste les ouvriers et les paysans illettrés n’exigeait pas beaucoup de peine. Afin de préparer les esprits à accepter la nouvelle doctrine (la leur), ils menèrent parallèlement une acti(ordre datant du 8 janvier 1921)>. Oeuvres choisies en 2 volumes, Moscou, 1977, v. 1, pp. 226-227.

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vité de propagande orientée vers un but précis – détourner le peuple de la religion baptisée “opium”. C’est de cette manière qu’ils se frayaient le chemin vers une conscience de masse en vue de l’empoisonner par des règles antihumaines. L’émigration turkestanaise, comme toute émigration de la Russie et puis de l’URSS des années vingt du XX siècle, se forma dans ces circonstances. Ce qui y contribua c’est la politique d’intransigeance des Soviets avec les revendications de l’autonomie des peuples non-russes et le refus de trouver des formes de coopération avec les autonomies proclamées sur places. La présente étude se fixe pour tâche l’analyse de l’activité de Mustafa Tchokay, président du Gouvernement national du Turkestan. Devenu l’un des plus forts opposants du régime stalinien, il émigra en France où il continua pendant vingt ans sa lutte politique contre le gouvernement soviétique dont quinze dans les rangs du mouvement antibolcheviste de “Prométhée”. Le mouvement prométhéen fut longtemps l’objet d’une attention particulière des services secrets soviétiques étant donné que “le travail avec l’émigration dans les années vingt et trente avait été qualifié par les services de sécurité soviétiques, y compris les services extérieurs, comme une tâche prioritaire”.C'est ce qu'affirme Lev Sotskov, major général des services secrets qui avait participé à la persécution des émigrés russes7. Actuellement, tout ce qui est lié à l’activité de Mustafa Tchokay et d’autres prométhéens commence à susciter de l’intérêt de la part de leurs sympathisants et opposants politiques. Des

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Lev Sotskov, Neïzvestnyi séparatizm. Na sloujbe SD i Abvera. Iz sekretnykh dossie razvedki (en langue russe) <Un séparatisme inconnu. Au service de SD et Abwehr. Relevés des dossiers confidentiels des services de renseignements>. Moscou, 2003, p.7. Lev Sotskov a consacré plus de 40 ans de sa vie aux services secrets soviétiques.

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publications d’ordre scientifique et publiciste parues récemment en Russie et ailleurs en sont une preuve évidente8. Qui était Mustafa Tchokay ? Voilà ce que disent les documents conservés aux archives diplomatiques du Ministère des Affaires Étrangères de France: « Mustafa Tchokaieff9 a reçu son instruction à la faculté de droit de l’Université de Petrograd. Pendant la grande guerre il occupa à Petrograd la place du Directeur du Comité musulman de secours aux combattants blessés et à leurs familles. Pendant la révolution10, il a toujours été président du “Comité musulman du Turkestan” et de toutes les organisations régionales des musulmans du Turkestan. En 1917 il fut nommé membre du Comité du Turkestan du Gouvernement provisoire (de Russie), situation qu’il occupa jusqu’au coup d’État bolchevik. À la fin du mois de novembre 1917, après que le Turkestan ait été proclamé État autonome de la République russe, il a été élu président du Gouvernement national du Turkestan.

L.Sotskov, op. cit. ; Iz istorii rossiyskoï emigratsii (1924-1932). Pisma A.Z.Validova i M.Tchokaïeva (en langue russe) <Sur l’histoire de l’émigration de Russie (1924-1932). Lettres de A.-Z.Validov et M.Tchokaïev>, Moscou, 1999 ; Étienne Copeaux, Le mouvement “prométhéen”. CEMOTI, nº 16, juillet-décembre 1993 ; Tatiana Simonova. Prometeisme vo vnechnei politike Pol'chi. 1919 – 1924 (en langue russe) <Le prométhéisme dans la politique extérieure de la Pologne>. Dans : Novaya i noveychaya istoria, n °4, 2002, pp. 47-63 ; A. Kara. Mustafa Çokayın hayatı ve orta Asia tükk cumhuriyetlerinin bağımsizlığı yolundaki mücadelesi<La vie de Mustafa Tchokay et sa lutte pour l'independance des pays d'Asie centrale> (thèse de doctorat), Istanbul, 2002. 9 Le nom de famille de Mustafa Tchokay a plusieurs écritures : les chercheurs russes le qualifiant comme celui de l’émigration blanche le nomment Tchokaïev ou Tchokaîeff tandis que les auteurs turcophones l’appellent Tchokayogly. 10 Il s’agit de la révolution russe de février 1917.

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Dans les élections à l’Assemblée constituante panrusse, il a été élu député de la province de Ferghana (Turkestan). Après la chute du Gouvernement des autonomistes du Turkestan par les bolchevistes, il est resté pendant plusieurs mois au Turkestan où il se plaça en tête du groupement qui se forma pour libérer le Turkestan de la propagande bolcheviste. En novembre 1918, il fut désigné pour diriger le Comité pour la convocation de “l’Assemblée constituante du Turkestan”, lequel comité poursuit encore son travail visant la libération nationale du Turkestan. En 1921 selon la proposition des organisations nationales du Turkestan il s’est rendu en Europe et arriva à Paris au cours de l’été 1921. Il collabore alors dans les différentes organisations de la presse russe et européenne, s’occupant surtout des questions qui se rapportent à la politique des bolcheviks en Orient musulman »11. Le choix des organisations nationales tomba sur lui pour plusieurs raisons : premièrement, Mustafa Tchokay parlait et écrivait en plusieurs langues européennes et turques ; deuxièmement, il avait une formation juridique et une parfaite connaissance de la politique soviétique et internationale ; troisièmement, c’était un brillant journaliste - analyste. Voilà comment le correspondant particulier du Temps Jean Norvill (Henri Rollin) donne sa première impression sur lui lors de leur rencontre à Constantinople (Istanbul) : « J’ai eu l’occasion de rencontrer l’un des plus intéressants représentants des musulmans de l’Asie Moyenne, M.Tchokaieff, ancien membre de l’Assemblée constituante de Russie qui jouit au Turkestan d’une influence considérable. C’est un exemple caractéristique de musulman asiatique aux yeux bridés, aux pommettes saillantes, fort lettré et remarquablement au courant des
11 Archives diplomatiques du Ministère des Affaires Étrangères de France. Série E, sous-série Russie d’Asie, dossier 39, f. 215.

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