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NE TE RETOURNE PAS

De
277 pages
Sont assemblées ici des bribes de la marche d'Edwige, quand elle avait l'âge d'être enfant, avec sa voix de petite fille des années 40 et son regard de grand-mère en l'an 2000. Rien n'est authentique, tout est vrai. Une figure domine ce récit que traversent Paris, la France, la Suisse, l'Angleterre : celle d'un vieil homme allemand, Opa, le grand-père qui, en sauvant sa petite-fille, terminera son chemin en mai 1943 à Auschwitz.
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Ne te retourne pas
Profils perdus

Collection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944,2001.

d'une

Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en France (1939-1945), 2001. Jean SAUVY, Unjeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945), 2001. Gérard SESTACQ PINTO, L'usurpateur ou la résurrection de Lazare, 2001. Madeleine COMTE, Sauvetages et baptêmes - Les Religieuses de NotreDame de Sion face à la persécution des juifs en France (1940-1944), 2001. Hanania Alain AMAR, Unejeunesse juive au Maroc, 2001

Paul DELCAMPE

Ne te retourne pas
Profils perdus

Préface de Serge KLARSFELD

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1562-1

Préface

Il est des textes sublimés par l'amour; celui de Paul Delcampe en est un car Ne te retourne pas, récit de l'enfance et de l'adolescence de son épouse Hedwige, n'aurait pu être écrit par elle-même. C'est au fil de quarante années de coexistence amoureuse que Paul s'est mis à l'écoute, a fidèlement recueilli les morceaux épars de la mémoire éclatée d'Hedwige et qu'il les a si bien restitués et ciselés qu'il en a fait des bijoux à l'éclat douloureux. Hedwige, enfant d'une mère juive allemande exilée en Angleterre et d'un père inconnu était arrivée seule en 1938 dans un Paris populaire et miséreux en provenance de Francfort. Elle allait avoir 4 ans. Par bribes elle se souvient des violences de la Nuit de Cristal. Elle a laissé derrière elle pour ne plus jamais les revoir sa grand-mère et sa tante. Son grand-père, Opa, parti en avant garde à Paris prend soin de la petite. Avec ce grand père de la rue de Charonne qui sera déporté en 1943, elle noue une relation profonde, vitale, fondamentale, qui dure encore. Opa est et reste à jamais sa référence; il lui a enseigné la vie et les valeurs d'humanité et de tolérance qu'elle a su toujours préserver malgré les épreuves. Dans le Paris de l'occupation, la fillette apprend la faim, le froid, l'exclusion, l'étoile jaune; elle est ballottée d'un foyer à l'autre pour éviter les rafles.

Pendant l'été 1942, elle aboutit à l'orphelinat Rothschild où les seuls vrais rayons de soleil sont les visites du grand-père et les longues promenades du vieil homme et de l'enfant, main dans la main. Le 10 février 1943, couchée sous une couverture, terrorisée, elle entend les policiers français, ceux qui sont censés protéger les enfants contre les méchants, arrêter ses petits camarades juifs apatrides comme elle. L'horreur de cette nuit tragique ne cessera de la poursuivre comme elle nous hante nous-mêmes: n'avons-nous pas apposé sur la façade de cet orphelinat au n° 9 de la rue de Lombardie dans le 12èmearrondissement le 16 juillet 1996 une plaque commémorative portant les 24 noms des fillettes kidnappées par la Préfecture de Police pour les livrer aux Allemands qui les déportèrent aussitôt. Sortie de l'orphelinat Rothschild, Hedwige se retrouve dans l'orphelinat de la Varenne St Hilaire. Une photo de l'hiver 1943 montre une vingtaine d'enfants, leurs baluchons à la main ou sur l'épaule prêts à quitter l'institution pour échapper aux rafles. Pour quelle destination? Hedwige se reconnaîtra-telle parmi les enfants? C'est à cette époque qu'Hedwige et un groupe d'enfants rejoignent Aixles-Bains, Annecy et Annemasse après des multiples péripéties. Grâce aux braves gens restés anonymes, grâce aux bonnes sœurs et aux ecclésiastiques les enfants parviennent à franchir la frontière suisse et ne sont pas refoulés. Après les traumatismes de la chasse à l'enfant juif, Hedwige va connaître les traumatismes de la sensibilité meurtrie de l'enfant ballotté par des tribulations sentimentales: elle est

accueillie dans un foyer chaleureux où un médecin veuf et sa gouvernante la choient et soignent son éducation jusque-là si négligée. Pour la première fois à 9 ans elle va à l'école; mais ce n'est qu'un répit. Elle apprend la déportation de son grand-père; en Angleterre sa mère s'intéresse à elle pour la première fois et la réclame; elle s'envole de Zurich pour Londres en 1945 et retrouve plutôt une marâtre qu'une mère. Elle entre en conflit avec sa nouvelle famille et connaît une adolescence traumatisée et de dures années d'apprentissage avant de rencontrer un jeune français, Paul Delcampe. Il l'arrache à une existence qui aurait pu se poursuivre dans l'amertume et la solitude. Leur union est heureuse; trois petites filles d'abord et des petits-enfants plus tard; mais ce passé d'un enfant juif pourchassé pendant la Shoah fait corps avec Hedwige et Paul, thérapeute, la soigne en se faisant le confident de son enfance mutilée, de ses affections arrachées ou avortées. Sans lui ce passé serait resté enfoui et aurait probablement gâché leur vie; en reconstituant patiemment, pas à pas l'itinéraire d'Hedwige, il lui a fait accomplir une nécessaire catharsis; mais il nous a également donné à nous tous un récit ô combien attachant, du parcours d'une enfant juive sensible confrontée à la ségrégation, au mépris, à la haine, à la violence, à la perte des êtres chers, à la promiscuité ou à la solitude. Quant à l'intensité dramatique du récit, elle est toujours présente grâce à la quête par Paul de la vérité d'Hedwige, comme si la profondeur de leur amour avait dépendu du

résultat de cette recherche. Il est de grandes amours qui restent égoïstes et méconnues; celui de Paul et d' Hedwige n'est pas seulement une réussite familiale: il a aussi donné naissance à ce très beau texte que beaucoup liront, aimeront et retiendront.

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Z"lt),OI

Ce livre a été écnt pour nos descendants et pour ceux £fUtY trouveront sans gratk
ont Stluvé

raison désplrer

dans les hommes. Des rebelles sans a1me et

le mom:k ..Marianne
.. .. Le Père Dt1Iaux. . .

Colm. .. Mila Racine. .. L â66é Minard/is. Mademoiselle Madame Heyman.

Nicoltrs. .. et mes convoyeurs oubliés;

et !esjustes inconnllS.

Ekdy

A Opa, mon grand-pèrF allemand du convoi 55, Aux plus de 75 000 Juift de Fm1l£e qui n'ont pas pu être soustraits à kt mort industrielle programmée, gouvernement voulue par des gens de dWJemagne et de France, zélés et des

exécutée par des fimctionnaires victime, mes camarades aussi. Notre profonde gratittuk

monstres. Opa fùt leur gibier avant d'être leur

à ceux qui leur ont
et

construit une sépulture
les KlarsftkJ,

rnuiu une dignité,

Serge et Beate.

Paul et Hedy

Avec Opa

Arriverai-je à parler de cette nuit du 10 février 1943 ? Mon grand-père, Opa, avait quitté l'Allemagne en 1933 et moi, j'arrivais de Francfort en 1938. Nous vivions rue de Charonne, dans une pièce avec un grand lit. La cour et les ruelles me devinrent vite familières. Opa ni enseignait les débrouilles et les fuites dans le dédale des ateliers, et je ne fus pas longue à user des subterfùges que les gibiers jouent d'instinct. Je raccompagnais pour chanter dans les cours. Des fenêtres s'ouvraient: on nous lançait des pièces. Il était fonnidable ce grand-.f>ère la rue de Charonne de qui m'apprenait la vie, sa dignité et sa bestialité. Son exemple me faisait une nature subtile. Avec un français qui trahissait ses origines allemandes, il avait tout à redouter dans Paris. De tout le monde, ou presque. Le XIè arrondissement fut d'abord notre oasis avant d'être notre souricière. Nous arri-

vions à survivre. TI était fort. Il était mon père - inconnu -,
ma mère - perdue -, mes frères et soeurs - inexistants -, toute ma famille, le monde entier. . . Qùil a dû m'aimer pour que sa présence d'amour ni ait toujours acrompagnée au long de ce demi-siècle qui me sépare de ces événements! Et puis, nous nous rendions « rue Amelot », notre havre de paix. C'est là que fut décidée mon entrée à l'orphelinat Rothschild. Opa avait près de soixante-dix ans, et moi, un peu plus de sept.

À Rothschild, l'hiver 42 s'installait. Le froid pénétrait les bâtiments, comme ailleurs; la nourriture était limitée, ici peut-être plus qu'ailleurs. Les grands mangeaient chez les petits quand on dallait pas assez vite. Je me rappelle m'être fait bouffer ma gamelle. Pas souvent, parce que j'étais une petite bête, vive, extrêmement nerveuse et agressive. On vivait au jour le jour, ne sachant pas de quoi le lendemain serait fait. Toujours avec la peur de se faire prendre et de partir. Où ? On ne savait pas. Je vivais dans l'espoir du dimanche. Opa venait. Parfois je le suivais. Je retrouvais mon foyer, ma cour, ma rue, mon caniveau. Mais on venait toujours me rechercher. Opa était trop vieux, à ce qu'on disait. Ou bien, il ne venait pas. Pour moi, il n'a jamais été trop vieux. Ce petit marin du 10 février 43, à l'orphelinat, je me terre

dans l'immense dortoir. :Lair est glacial.
La nuit a été calme, je suis enfoncée au creux de mon lit. C'est ma maison. Celle des rêves d'affection, celle de la tiédeur du corps engourdi, des retrouvailles avec mon grand-

père...

n y a bien

longtemps que je dors sous mon amas de cou-

vertures. Quand ai-je pris l'habitude de me lover ainsi jusqùà calmer le mouvement de ma respiration? Je ne sais comment je respire, mais enfin, je respire. Je passe inaperçue. Mon lit est plat. Mon lit est vide. Je n'existe plus. Il ne faisait pas encore jour. Ou à peine. Une cavalcade dans l'escalier.. C'est ainsi qu'ils grimpent et dévalent les immeubles de la rue de Lappe. 14

Et ils gueulent. Ils gueulent en français. Sans accent~ Ça se passe en dessous, au-dessus, à côté. Je suis ooincée, je suis acculée, je le sais. Pas d'échappée possible. Ne plus bouger, pas un mouvement, pas bouger,... pas bouger, pas respirer... Que ferait Grand-père? Et mon cœur qui bat trop fort. Mes tempes. Un fracas. La porte du dortoir s'éclate. Folle course dans mon allée. Remue-ménage de mes compagnes qui crient. de la cohue. Des voix graves, quelques éclats. Éloignement

Mon cœur ne s'arrête pas. Respirer. Ne pas bouger, encore. Surtout, ne pas bouger.. Ne plus être là. Éloignement de la cohue. Ne pas bouger. Je ne sais combien de temps je reste ainsi. Est-ce que je me suis évanouie? Sans doute. Je ne sais plus. Un trou. Je sors de mon lit. Le dortoir est vide. Mes camarades? Je pleure. Et je ne me rappelle plus rien de ce qui va suivre. Pour la vie. Jamais je ne le saurai. Où suis-je allée ? Qù a-t-on fait de moi? Dans les heures qui ont suivi cet événement, qù ai-je vu ? entendu? qu'ai-je fait? Je suis incapable de le dire. Et pourtant, étais envahie

r

d'une monstrueuse trouille dont tous les détails auraient dû imprimer ma mémoire à jamais. Quds mots employer? Estee que la langue dira, un jour, la densité de la peur qui avait investi mes esprits et mon corps? la faim, oui, il me semble qu'on peut en parle!: Mais la peur ! En moi s'entrechoquaient la course et la paralysie. Ttraillements dont les forces me tombaient dessus par hasard. Se sauver. Être prise. Mes camarades avaient été prises.

La peur ma sauvée. On m'a sauvée. Qui ? Le 12 février, 15

on me fait quitter l' otphelinat. Pour où ?Trois mois plus tard quelqu'un m'annonce que je ne reverrai plus mon grandpère. Peut-être me l'a-t-on dit avec ménagement? Ça a été terrible. Un nouvd effondrement. Opa a quitté Draney en juin, par le convoi 55. Je ne l'ai plus revu, c'est vrai. En septembre, dans la nuit du 14, je &anchissais les barbelés de la frontière suisse. En 45, j'atterrissais à Londres. À l'âge de dix ans, mon quatrième pays. . . Cinquante ans après, il me reste la peur. Rien d'autre.
({

Plus aucun souvenir. Mais le vertige.

Un jour, j'ai lu cette belle maxime:

On a toujours assez

de foree pour supporter le malheur des autres ». Je suis privée de cette force.

Nous voilà en 1996. Que s'est-il passé depuis, tout au long de ce demi-siècle? À qui ai-je parlé de ce vide? À mon mari, oui : il est le seul.Jamais à mes enfants, ni à un proche, ni à un inconnu. Je m'étais construite lU1efonnule brève qui me permettait, en deux mots, de ne pas mentir et de barricader les confidences: j'avais échappé à l'horreur mais je n'évoquerai qu'un accident lors d'un constat administratif n m'arrivait de fi égarer au-delà de ces mots sans âme pour . . ,. I . . ajouterque ee « souvenIr» m aVaitmarquee au poInt que Je l'avaistoujours senti familier à mes sens. Impudeur sacrilège, j'étais allée trop loin. Regret d'une confidence, trahison de ceux qui ne peuvent plus dire, mes compagnons à l'enfance sacrée.. Lorsque, par un hasard rarissime, une amie de longue date m'invitait à en dire plus, je me contentais de répéter les 16

mots sees de ma description fabriquée. Au besoin je complétais mon propos en disant que mes souvenirs devenaient vagues.. Et on parlait d'autre chose. Et puis, on n'en parlait plus jamais. Pourquoi aurais-je ennuyé mon entourage et mes amies avec mes histoires incompréhensibles? Tout ce que je portais en moi était anormal. Enfin, je respirais un air quelconque. J'allais et venais dans une vie ordinaire. Qùya-t-il de plus inestimable qu'une vie ordinaire? Ce qui me plaisait dans la compagnie de ces amies, c'était la normalité de leur enfance, la séduisante banalité de leur histoire familiale, leur attitude conventionnelle; c'était ce à quoi j'aspirais de tout mon être. Avoir une &mille à moi, des enfants à nous, les conduire chaque jour dans les écoles les meilleures, suivre leurs progrès, accueillir mon mari le soir. .. le bonheur de vivre, la sensualité de la douceur. Mon ambition unique. Ou mon instinct. Et puis sont apparues des découvertes. Il y a quelques mois, j'ai confinnation des événements dont je viens de par1er: mon séjour à l'orphelinat Rothschild que je trouve dans un des registres sauvegardés, et la date de la rafle inscrite au calendrier de Serge Klarsfeld. À la page où est calligraphié mon nom, dans la colonne « Observations partia.ilières », la même écriture appliquée laisse sur plusieurs lignes un mes-

sage terrible:

«

Prise par R Police ». [horreur totale: toute

ma vie j'avais parlé de rafles exéœtées par les Allemands.. TI fi en est rien. C'étaient des Français. Mon mari consulte le « Mémorial des enfants juifS déportés de France» de Serge Klarsfeld. Trois de mes camarades « prisespar E Police ») comme dit le registre) se trouvent dans

17

le convoi S3 du 25 mars 1943. Vous vous appeliez Erna Majzels, Maria Mularz, Herte Muller. Vous avez complété un wagon. Raconter de vive voix, je ne le peux toujours pas. J'ai bien essayé d'en comprendre la raison. Jamais je ri ai entendu de réponse à mes questions intimes. Lécrire, sans témoin, je le fais aujourd'hui, par fidélité à VOllS avcr.vécu l'ultime traqui gédie de la perte de vie, Erna, Maria, Herte. Pourquoi suis-je une miraculée mulri-récidiviste ?J'ai écrit en votre nom un des messages que le temps vous a subtilisé. Mes adorables amies de Rothschild, mes tendres compagnes de toutes les langues de la terre, panni vous, sans doute s'en trouve-t-il pour espérer que quelqu'un rappellerait, un jour, que vous étiez plus que des noms sur une liste. Des vies interrompues. Je prie le ciel de ne pas vous avoir trahies.

Hedwige.

18

Voilà. Vous savez tout, mes petits. Et vous ne savez rien Pas plus que moi, qui ne me rappelle même pas que raie pu me trouver derrière les barbelés de l' otphdinat Rothschild de Paris.
«

Il faut tourner la page », répète mon entourage.

Je me le suis toujours dit. Qu'est-ce qùil sait de ma page, mon entourage? Il fi aime bien, a m'entoure jusqu'à ni étouffer. Pour « tourner la page », il faut avoir un livre. Je ri en ai jamais eu. Comment les autres pourraient-ils imaginer qu'on puisse traverser les années sans lU1livre dans sa besace ? C'est mon vide; je me brinquebale sans littérature dans mon sac, ignare de moi-même. Les autres ont des tas de choses à dire : des poupées qù elles ont eues, des jeux qu'dIes ont échangés dans les cours de récréation, des colères de l'oncle Jules, de la jalousie de la tante Jeanne et des greniers qu'elles sillonnaient avec leurs cousins, dans ces étés insouciants de la guerre. C'est ce qu'elles appellent leurs sOLWenirs. lIes se les racontent. Et lorsqù elles F se revoient, elles se les répètent avec le plaisir toujours renouvelé du refrain qu'elles entonnent pour la énième fois. Un air qui sent bon une douceur de naguère. On appelle ce manège, la fondation de la maison. La mémoire de mes amies foisonne de visages et de vergers, d'écoles où ça piaille entre deux punitions ou deux leçons de choses. C'est quoi, une punition? Un truc de temps de paix.

19

J'espère, mes petits-enfants, avoir fourni qudques pierres à vos fondations. À votre âge, je zigzaguais sur les pavés, d'une peur à une faim. Une peur qui recouvrait tout, la nuit comme le jOlll;au roin de ma cour, derrière le platane de l'avenue Ledru Rollin, dans mon escalier, dans ma tête. Où riétait-elle pas? C'est en mai 1995 que Paul découvre le registre de l'hôpital Rothschild et la page où est noté mon nom. La voilà ma page. Je savais que je ni étais trouvée dans des salles communes, des dortoirs, des réfectoires avec des gamelles à protéger, des couloirs à geler. Dans ma page il n'y a de place que pour l'hiver ou r orage. Je ne savais pas qu'une partie de l'histoire s'était passée à l'hôpital Rothschild, roe de Lamblarclie, Paris XIIe, métro DawnesniI (aujourd'hui DaumesnillFélix Éboué). fi faut la regarder cette page. En entendre parler est une chose, la tenir entre les mains en est une autre. Le gros livre sent la cave où a séjourne depuis. . . depuis quand? La jeune secrétaire n'en sait rien. Elle nous apporte la relique.
«

Registre des entrées et sonies, années 1942/1943 », tailé

noir, encore en bon état. Folio 6, neuvième ligne, je suis là :

- Nom etprénoms tk assistés:Plaut Hedwige (mon prénom a été francisé d'un e final, et plus de tréma sur le u de Plaut).
C'est à r encre noire, avec pleins et déliés. Écriture soignée, à l'anglaise. remployé avait été choisi pour sa calligraphie et le soin qu'il apportait à la tenue des documents. À qui appartenait cette main posée et fmne ? Un ami ? Un homme encore jeune, ou vieux ? .. Pourquoi pas une femme? J'imagine un père de famille, déjà grand-père, un brave homme. - Date et lieu de naissance: 6 février 1935, Francfort.

20

Situation de[amiUc: ... Rien. Absolument rien. Ma case est vide. Mes voisines de folio ont quelque chose : « parents décédés », ou « ... défX>rtés ». Le mot « parents» ayant été porté une fois pour toute en tête de colonne, il est

-

ensuite remplacé par des sortes de guillemets; ou « père inconnu, « mère décédée ».Qudque chose.
Moi, blanc intégral, elSe nulle. Pas de père, même pas de mère. lis ont bien existé quelque part du côté de Francfort. Situation limpide: pas de parents à pleurer. Ça va me coûter cher. J'apprendrai que r affection a horreur du vide.

- Date
({

et condition diulmission : 1er août 1942. Quinze jours avant, il y avait eu une grande rafle dans

Paris, la rafle du Vel'd'Hiv ». J'avais sept ans, je portais une étoile jaune, prête pour le pré-tri. En arrivant ici, je suis à l'abri; c'est ce que me dit Opa. Voilà des semaines qu'avec Opa je me planque à droite et à gauche, pourquoi pas ici? J'ai un lit, des couvertures, une assiette. Des demoiselles s occupent de nous. n yen a qui sont gentilles. Je voudrais retrouver Opa et ma rue. Dans mon caniveau personne ne rri oblige à marcher en rang. Enfin, ici, j'ai moins peur, suttout la journée. La nuit, je me cache. Je viens de pénétrer dans la nasse. Ça n'est pas inquiétant quand on y entre.

-

Date

et motif

ek sortie:

12 février

1943.

Depuis l'avant-veille, le 10, j'ai perdu la mémoire, totalement incapable de savoir ce qui s'est passé. La peur cette fois-ci IDa anéantie. Je lis la dernière colonne:

-

Observations

particulières:

remise

UGIF.

21

En ce mois de septembre 1995, cinquante-deux ans après les évènements, je sais ce qui m'est arrivé. Qu'est-ce que l'UGIF ? LUnion Générale des Israélites de France. C'est le regroupement officiel de tous les organismes juifs que peut compter la France. Une affaire montée par les boches pour le bien des Juifs. Une super nasse, gigantesque piège, pour notre plus grand bien, énonne bombe à retardement entre les mains de ceux qui ont accepté de coopéret; en toute bonne foi. Attrape-youpins machiavélique. Vase communiquant: de l'orphelinat où des fonctionnaires &ançais pères de fâmille,

pourquoi pas, s adonnent à la battue à r enfant, on me transtère dans l'administration de la chasse généralisée. Je ne le savais pas. C'est aujourd'hui que je mesure la monstruosité qui était mon ordinaire de l'époque, à l'âge où, à quelques pas d'ici, mes amies de maintenant, couraient avec leurs cousins dans les saisons de l'enfance. Au fait, que faisaient le père de mes amies d'aujourd'hui

à l'époque? Cette question trouble, je ne me l'étais jamais
posée. Est-il possible que le mal des années 40 revienne insidieusement ? Ce ri est pas à faire. C'est fait. La question a fait irruption en moi. Je tiy peux rien. Maintenant, il faudra vivre avec. Le mieux possible. Je sais que le sommeil et les joies désormais ne me la feront plus sortir de la tête. Lorsque je vous regarde, mes chers petits-enfants, je me vois gamine, j'avais votre âge. Comment serait-il possible que des policiers &ançais viennent aujourd'hui vous enlever? Pas possible. c:e le fut.

22

La foudre de la rafle n'a pas retiré de ma mémoire un fait puéril, un de ces détails que les adultes mettent de côté sans y prendre garde. Du sans intérêt, du pusillanime, du rien du tout qui marque une vie. Je me suis toujours demandée pourquoi ce grain de sable fi avait autant marquée. Lévénement se passe dans une salle des fêtes. Ce doit être Noël. Sur mon banc, je suis en compagnie de camarades de mon âge, grandes ou moins grandes, sept à huit ans, comme moi. Mais je suis plutôt petite. Il Y a une estrade, remplie de poupées. Une darne nous appelle à tour de rôle et remet une poupée à chacune. De mon banc j'en vise une dont la robe est à mon goût; elle est ravissante, à déshabiller, à coiffer, à rhabiller.. Je ne suis pas encore appelée. J'ai tout le temps de la détailler. Blonde, les yeux grand ouverts, elle porte une robe à petits carreaux rouges, un col Claudine bordé de croquet blanc, des froncés smoke, des petires manches bouffantes. Le défilé suit son cours. Mes camarades se rassoient en compagnie de leurs nouvelles amies. Elles sont bien leurs poupées, celle de l'estrade, la petite blonde y est toujours. C'est mon tour.. Je cours, je saute les marches, je regarde la demoiselle qui se dirige vers le fond de la scène aux poupées. Elle consulte le papier qù die tient à la main) hésite et)

23

prestement s'empare d'un chat en peluche qu'elle me tend en souriant. C'est pour moi? Quelle horreur! Je n'en veux pas de son chat !Qu'est-œ qui lui a pris de m'apporter autre chose qu'une poupée! Le chat va à ten-e. Je crie, je chiale comme je suis, sans demi-mesure. Je fonce vers la petite blonde. La demoiselle m'arrête et me prend dans ses bras. Je me débats.

Sois raisonnable, ma petite Hedwige... sois raisonnable...
«
)

Je n'entends pas le raisonnable qùelle me serine. Je redescends les marches. Le chat se balance le long de mes cuisses. Je me rassois au milieu d'un attroupement compatissant. Mes camarades portent le deuil de ma maternité contra., flee. Et pourtant. La demoiselle de l'estrade me dit un mot qui ni a poursuivi jusqu'à aujourd'hui: «Tu verras, ton chat noir te portera bonheur ». Qu'est devenue celle qui a eu la poupée blonde? Éliminée. Elle fait partie de la liste de celles qui) dans six semaines, vont se faire kidnapper par des gens raisonnables. Oui, j'aurai un jour ma part de bonheur, une peur plus souvent éloignée, la chance de vivre, el'avoir une famille, de vous avoir. Mon chat était noir. C'était un après-midi de décembre 1942. Ça se passait à 1'orphelinat Rothschild, ou dans un autre. Hanoucha C'est vous qui connaissez Noël. 1942.

J'ai autre chose à vous dire de ce piège à enfants juifs.

24

C'est tout récent..Le 23 mai 1996..Journée du souvenir au cours de laqudle une plaque commémorant la monstruosité exécutéepar lesgens raisonnablesdu 10 février 1943, doit être posée à l'ancienne entrée principale de l'hôpital, rue C'est organisé par rAssociarion pour la Fondation Mémoire d'Auschwitz. Réunion le matin dans le grand amphithéâtre pour un exposé d'historiens et de grands témoins. La salle est comble. Je suis appelée à la tribune. Si
J avaIS su, Je ne seraIS pas venue. J'y vais. Je ni assois. Je ri ai rien à dire. Pour les laïus des intellectuds, passe encore. C'est trop bien dit pour que les mots me touchent. Leur discours ne reflète en rien ce que je connais. Je pOJXles écouter sans avoir mal, ou ne pas les écouter, ce qui revient au même. Il suffit d'attendre que ça se passe. De toute façon, à midi, historien ou pas, je lève la séance. Mon témoignage publié dans le bulletin de l'association a été lu par de nombreuses personnes de l'assistance. Certaines demandent à me voir: deux anciennes du convoi 77, Suzanne Barman, Jeanine Akoun qui s'étaient faites prendre à Vauquelin en juin 1944. Je n'ai rien à dire. Strictement rien. Mon voisin parle. nsappelle Léon FavieI: C est un colosse à la voix forte. Ancien de Rothschild, romme tous les témoins qui sont ici, il s'est fait piquer avec ses parents le 17 juillet 1942. Il est resté dans l'étuve puante du Vel'd'Hiv jusqu'à ce qùune pauvre dingue lui balance une bouteille sur le crâne. Cette malheureuse ne savait pas que cet instant de folie allait sauver l'enfant. La chance de sortir pour se faire hospitaliser. Son père comprend tout de suite: « Va-t-en, mon fils, ne 25

.,

..

.

reviens surtout pas ». n nia serré tres fan contre lui. « Mein Kind». Ce sont ses derniers mots. Les mots ne viennent plus. Le colosse éclate en sanglots. Je ne peux pas supporter cette peine. Le malheur, j'en suis sattu'ée, écoeurée, j' ai l'overdose de trouille, de peur de devant, de derrière, de course sans retour, de planque sans respirer. Je vomis le chagrin des autres et le mien. Arrêtez ces séances de Hagellation, ces couteaux fouaillant nos plaies, ces nuits qui n'en finissent plus. Je vis, je respire, j'ai des petits-enfants. mettrai pas ma terreur: Je ne leur trans-

Qùest-ce que je suis en train de faire en écrivant? Matinée horrible dans cet amphithéâtre de carabins.

Pour la première fois je vais entendre ce que fut le petit marin du 10 février 1943. FlIe était jeune interne à r époque, ici même, à l'hôpital et à l'orphelinat. C
est

le docteur

C:Olette

Brull-Ulmann qui raconte.
«

Le 10 février au matin une assistante sociale de mon
me trouver

service vient

affolée pour me dire qu'il se passe

quelque chose au pavillon de l' otphdinat. Nous y allons et là je découvre un spectade que je rioublierai jamais. J'ai vu des enfants qui couraient affolés dans tous les sens. Une panique générale de pleurs et de cris. J'ai vu des hommes, des Français qui pourchassaient les enfants. Les petits de quatre à cinq ans étaient attrapés les premiers. Les autres se sauvaient dans les escaliers. Indescriptible bousculade de bruits et de hurlements. Les hommes ne donnaient plus « d'ordre, jls s'interpellaient: Attrape-la! En voilà une !Flle 26

grimpe l'escalier! " Us couraient hallucinés. Des fous. Nous sommes intervenues. lis nous ont brutalisées. Je n'ai rien pu faire. Cinquante puissance me poursuit. ans après, ce sentiment d'im-

Ils ont fait les greniers, ils ont passé des quarts d'heure à fouiller les lieux. J'ai assisté au spectacle inimaginable de la chasse à l'enfant jusque dans les caves où certains s'étaient terrés. Jamais je ne pourrai oublier l'attitude sauvage de ces fonctionnaires de notre pays, jamais je n'ai oublié le regard de certains de ces enfants qui allaient, dans quelques semaines, entrer dans les fours. »
Il faut que je sorte ou que je fasse quelque sens tout. Je ne peux pas en entendre
« Je

chose. Je res-

plus. Je prends le micro :

suis une de ces enfants. J'ai été sauvée parce que j'étais

peureuse. Je m'étais cachée sous mes couvertures, ce que je fais encore souvent pour ni endormÎl: Et je suis vivante, maintenant grand-mère de plusieurs petits-enfants. Nous tous qui sommes ici, si nous avons survécu, nous le devons à des gens qui nous ont sauvés. Tout au long de cette matinée, je n'ai entendu que les horreurs que nous avons subies, je n'ai entendu que ce que je ne veux plus entendre. Il faut témoigner, c'est vrai, il yen a tant qui ne croient pas que notre histoire soit vraie. Moi, je voudrais qù on n'oublie pas les braves gens à qui nous devons d'être en vie, les membres des filières d'évasion, les passeurs... fi tiya pas eu que des mauvais, il y a eu des gens bien. Nous devons le dire. Si nous pouvons aujourd'htÙ nous exprimer, c'est à eux que nous le devons. »

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