Nos ancêtres les Germains

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C'est un secret bien gardé. Près de 90% des archéologues allemands ont été membres du parti nazi. Mise au service du nazisme, l'archéologie fournit alors une légitimité scientifique à l'entreprise d'épuration raciale et de germanisation forcée menée par le IIIe Reich dans toute l'Europe occupée.
Archives à l'appui, Laurent Olivier lève le voile sur l'embrigadement de l'archéologie allemande et met en évidence son obsession à prouver la présence germanique en Europe, et en particulier en France. Il s'agit d'établir la parenté supposée entre les mégalithes de Bretagne et ceux du nord de l'Allemagne et de la Scandinavie pour promouvoir l'idée d'une communauté de sang nordique, ou de prouver le passé exclusivement germanique de l'Alsace. Ce que révèle Laurent Olivier, dans cette enquête fouillée, c'est à quel point les archéologues français ont largement coopéré, sous Vichy, avec leurs homologues nazis à la réécriture des origines de l'Histoire.
Publié le : jeudi 13 septembre 2012
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EAN13 : 9782847349993
Nombre de pages : 320
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couverture
LAURENT OLIVIER

NOS ANCÊTRES LES GERMAINS

Les archéologues français et allemands
  au service du nazisme

Préface de Jérôme Prieur

TALLANDIER

À Jean-Pierre Legendre,
mon frère spirituel

« Si nous ignorons que nous faisons quelque chose, nous pouvons par conséquent faire les pires choses. »

Günther Anders, Le Temps de la fin.

Préface

Disons-le tout net, ce livre provoque la sidération.

Ce livre est gênant. Il déterre un cadavre. Il s’en prend aux monstres.

Comme le commun des mortels, nous imaginions que les morts très anciens, les morts sans nom et sans visage des âges antérieurs à l’histoire étaient à jamais en sécurité dans les tréfonds du globe terrestre. Nous croyions qu’ils ne rôdaient plus parmi les âmes errantes auxquelles le pire pouvait advenir puisqu’ils avaient une sépulture, la terre, et que des sortes de prêtres, des prêtres sans religion qui ne parlaient que la langue des lumières et de la raison, veillaient sur eux et que, tôt ou tard, ils permettraient à leurs ossements, à leurs ruines, à leurs restes, à leurs débris, à leurs détritus même – n’importe quoi du moment que ces miettes nous lancent des signes à l’extrême bout de l’océan de l’oubli – de retrouver un peu de vie, d’être un peu moins morts.

Et voilà soudain que ce livre s’aventure dans la nuit brune comme vers la pièce condamnée du château de Barbe-Bleue, nous jetant sous les yeux un méchant secret. Maintenant nous avons vu ce que nous n’aurions pas dû savoir. C’est que même la science des choses passées a été empoisonnée, contaminée, irradiée.

On le savait bien pourtant que le passé était une conquête, que le passé était toujours une invention, une construction, une reconstitution, parfois une falsification, toujours une fiction, c’est-à-dire un récit. On le savait, et pourtant nous voulions tous nous persuader que c’est l’interprétation qui peut être la coupable. Toujours séduisante et malaisée, la spéculation est risquée, mais au moins l’archéologie, qu’elle soit historique, préhistorique et plus encore protohistorique, contiendrait en dépôt une part de la vérité du monde, de l’essence de l’humanité : les faits bruts. Les traces matérielles, pensions-nous, composent le noyau dur de la science du passé. Les faits peuvent être trompeurs, mais les faits eux-mêmes ne peuvent pas mentir. Ni la terre, d’ailleurs, d’où les archéologues ont la patience de les extraire.

Or ce livre est un séisme. Il fissure cette certitude. Il lui suffit de l’exemple d’une profession a priori très éloignée des engagements militaires et politiques pour montrer que l’archéologie a été l’une des pièces de la machine de guerre de l’idéologie nazie. Avant d’être une entreprise d’interprétation, une entreprise de construction de « faits ».

Près de 90 % des archéologues allemands inscrits dans les rangs des organisations nationales-socialistes, 7 chaires d’archéologie non classique en 1933 contre 25 en 1942, les chiffres suffisent à dire l’ampleur de la liaison coupable entre ce secteur intellectuel et le nazisme. Ce ne serait que symptôme d’opportunisme ou d’aveuglement des élites si la profession s’était contentée de pratiquer la politique de l’autruche. Mais elle a été bien mieux, bien pire, un agent savant et cultivé d’une autre espèce de politique, la politique d’aryanisation du IIIe Reich.

Qu’il s’agisse d’aryaniser, au lieu du présent, le passé n’incite pas plus à l’indulgence, même si après guerre la plupart des intéressés ont poursuivi, comme tant d’autres serviteurs de l’État en Allemagne fédérale ou ailleurs, une carrière académique respectable. C’est dire que l’enquête détaillée menée par Laurent Olivier fait froid dans le dos.

Ce livre contient quelques portraits hauts en couleurs des acteurs principaux de cette histoire – Hans Reinerth qui fut l’âme damnée d’Alfred Rosenberg ou Herbert Jankuhn, son rival à la tête de l’Institut scientifique de la SS créé par Himmler, jusqu’au bourguignon Jean-Jacques Thomasset, régionaliste fasciné par le pangermanisme… Mais ce ne sont pas les excès ou les égarements de quelques-uns qui sont en cause, comme on l’affirme encore aujourd’hui – tant et si bien que la solidarité de corps est l’une des formes les plus persistantes de solidarité. Les archives officielles, les publications scientifiques, les correspondances jusqu’aux réserves des musées et aux greniers des universités ont gardé la mémoire de preuves accablantes.

C’est une « révolution culturelle » qui s’est nouée à la faveur de l’expansion territoriale, à travers les luttes de pouvoirs et la concurrence des méthodes, les rivalités d’institutions et de personnes, les logiques d’émulation ou de revanche, les guerres de bureaux…

De quoi s’agissait-il au fond ? De coloniser le passé, de faire disparaître l’autre, celui qui n’appartient pas à la « race » du vainqueur, puisque l’archéologie nazie s’avère être une « science raciale », qu’épaulent les géographes, les ethnologues, les linguistes.

En dehors de l’asservissement et de l’extermination de masse, ce qu’établit Laurent Olivier, avec une incroyable minutie, à l’aide d’une documentation allemande largement inédite, c’est que le nazisme comportait un projet scientifique de grande ampleur dont l’archéologie a été la face cachée.

Au-delà de l’œuvre de légitimation, c’est un système mental qui, par sa rationalité, son ampleur, sa modernité, n’a pas disparu dans les décombres du bunker d’Hitler. Mais un virus qui est resté plus ou moins en sommeil, d’autant plus pernicieux qu’il a même gagné nos têtes puisque certaines de ses hypothèses ou de ses méthodologies semblent toujours aller de soi.

Cet héritage (où Vichy, entre contrition et ascèse, soumission et dirigisme, a aussi sa part, même si, du point de vue nazi, c’était la part du pauvre auquel on a su montrer de la sollicitude), il était temps d’en écrire enfin l’histoire, comme on déchire un voile. Le voile des loyautés invisibles. Le voile des loyautés inconnues.

Jérôme PRIEUR

Introduction
 ou
 comment je suis devenu chercheur de nazis

Ce livre est né d’un coup de fil d’un vieux professeur de l’université Humbolt de Berlin, que j’ai reçu en 2000. « Mon nom est Achim Leube, m’a-t-il dit, et j’ai consacré ma vie à rechercher, ici à Berlin-Est, les archives officielles du IIIe Reich qui témoignent de l’engagement des archéologues allemands au service du nazisme. Mais les choses ont bien changé depuis la Réunification. Nous préparons un grand ouvrage sur la politique de l’archéologie nazie à l’est du Reich et nous avons pensé à vous pour nous parler des opérations menées à l’Ouest. Pourriez-vous nous écrire un chapitre sur les actions réalisées en France, et sur les relations entretenues par les chercheurs allemands avec les archéologues de votre pays ? »

Je ne savais pas grand-chose du travail accompli par les archéologues allemands sous l’Occupation. J’avais lu que les nazis avaient exploité les données de la Préhistoire, pour accumuler les prétendues preuves scientifiques selon lesquelles le peuplement de l’Europe aurait été dominé par une race supérieure, dite « aryenne ». En France, la « Nouvelle Droite » des années 1970 et 1980 avait récupéré une partie de ces thèses, qui infiltraient jusqu’au Front national de Jean-Marie Le Pen. L’embrigadement de l’archéologie au service du nazisme n’était donc pas un « point de détail » de l’histoire des sciences humaines ; c’était, au contraire, une question d’actualité, qui concernait autant l’Allemagne que la France.

Leube m’avait dit : « Nous avons pensé à vous parce que vous êtes l’un des rares, dans la profession, à vous intéresser à cette question, et aussi parce que vous êtes français. Vous avez, sur le nazisme et l’Occupation allemande, un regard différent du nôtre. » Sans le savoir, Achim Leube frappait à la bonne porte. J’attendais depuis plusieurs années cette proposition pour m’y consacrer. Le cadre général était connu : deux grands organismes du IIIe Reich s’étaient disputé la possession de l’archéologie européenne. Alfred Rosenberg, l’un des premiers idéologues du national-socialisme, avait créé sa propre structure de recherche, sous le nom d’Amt Rosenberg. Le grand maître de la SS, Heinrich Himmler, avait fondé de son côté un institut scientifique tentaculaire, connu sous le nom de SS-Ahnenerbe (ou « héritage ancestral »). L’obstacle majeur était cependant l’accès aux sources. Si, grâce aux travaux des historiens, on connaissait assez bien l’organisation générale de ces institutions, on savait au contraire peu de chose de l’archéologie allemande elle-même, de ses objectifs de recherche en France occupée, de ses interventions sur le terrain et surtout de sa contribution effective à la politique idéologique nationale-socialiste.

Après la Chute du Mur de Berlin, les chercheurs allemands avaient lancé un travail sans précédent de désenfouissement de leur propre discipline, en explorant les fonds d’archives laissés par le régime national-socialiste. Ces recherches méticuleuses avaient révélé l’ampleur du « pacte faustien » qu’avait passé la plus grande part des archéologues allemands avec le nazisme. Au début des années 2000, ce travail de dépouillement des archives de l’archéologie nazie avait permis le surgissement d’une masse de travaux nouveaux. En Allemagne, une nouvelle génération de jeunes chercheurs entreprenait désormais des thèses sur ce sujet, resté tabou pendant si longtemps, de la mobilisation de l’archéologie allemande au service du nazisme. Ce pan obscur de l’histoire de la discipline accédait enfin au statut d’objet d’histoire.

La France était restée à l’écart de ce mouvement. À la fin des années 1990, on commençait seulement à découvrir l’étendue de la politique de germanisation entreprise par les autorités nazies en Alsace annexée, dans laquelle l’archéologie avait joué un rôle de premier plan. Un constat similaire s’imposait pour la Moselle annexée, où le nouveau régime avait cherché à promouvoir le développement d’une archéologie exclusivement « germanique ». Quant au reste de la France, en zone occupée, ou dans l’ancienne « zone libre », les informations étaient presque inexistantes. Pour la majorité des chercheurs, il ne s’était rien passé dans la mesure où personne n’avait véritablement mené d’enquête pour le savoir. On savait bien, néanmoins, que plusieurs des grands archéologues allemands – qui parvenaient alors à la fin de leur vie – avaient connu l’archéologie française durant la période de l’Occupation. Il était d’usage d’attribuer cette proximité aux circonstances de la guerre : c’était parce que eux aussi avaient été enrôlés dans l’armée allemande, comme des millions de leurs compatriotes…

« Votre musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye était une institution centrale, m’avait dit Achim Leube ; il a nécessairement été en relation avec les autorités allemandes chargées de l’exploitation de l’archéologie française. » Dans les jours suivants, j’ai commencé à dépouiller les archives du musée, à la recherche de lettres ou de documents de cette période. Il y avait malheureusement un trou dans la correspondance du musée pour les années 1940 à 1944. La documentation avait disparu ou n’avait pas été archivée. Je tentai une autre approche, en recherchant les courriers envoyés avant guerre par les archéologues allemands, dont je savais qu’ils avaient connu l’archéologie française durant la période de l’Occupation. Seules quelques lettres en apparence banales demandaient des informations sur des collections archéologiques entrées au musée, ou bien sollicitaient la consultation de telle ou telle pièce conservée à Saint-Germain. Je ne voyais rien d’autre que les habituels échanges entre collègues de nationalités différentes. Par acquit de conscience, je décidai de dépouiller tous les courriers envoyés au musée de Saint-Germain par des archéologues allemands au cours des années 1920 et 1930. Il s’agissait, là encore, de demandes d’informations, de publications ou de photographies. Un courrier, cependant, sortait du lot. Dans une lettre de juillet 1937, le Dr Hülle remerciait, au nom du Pr Reinerth, le directeur du musée de Saint-Germain, d’avoir bien voulu accueillir la visite d’une délégation de leur organisation du Reichsbund für Deutsche Vorgeschichte. Je connaissais ce Reinerth : c’était l’archéologue favori d’Alfred Rosenberg.

Le courrier de Hülle donnait l’extrémité d’un fil, qui menait en Bretagne. À l’été 1937, l’organisation de Reinerth y avait fait un voyage d’études spécialement consacré aux sites préhistoriques de la région de Carnac. Sur place, les chercheurs de l’organisation archéologique du parti nazi avaient tissé des liens avec les nationalistes bretons. De la Bretagne, d’autres fils conduisaient au nord de la France et aux nationalistes flamands qui revendiquaient, avec le soutien de l’Allemagne nazie, leur « identité germanique ancestrale ». Parmi eux, l’abbé Gantois était lié au préhistorien bourguignon Jean-Jacques Thomasset. Celui-ci militait de son côté pour l’incorporation de la Bourgogne au Reich, en raison des prétendues « origines raciales germaniques » de la région bourguignonne.

La « piste Thomasset » menait directement à l’institut scientifique de la SS contrôlée par Himmler. Les chercheurs SS menaient une guerre féroce contre leurs rivaux de l’organisation de Rosenberg dirigée par Hans Reinerth. De nombreux liens rapprochaient l’Ahnenerbe du SD (Sicherheitsdienst), les services secrets nazis, qui traquaient les opposants au national-socialisme. On y retrouvait en première ligne des archéologues qui s’intéressaient à la France, comme en particulier le spécialiste d’archéologie des Vikings, Herbert Jahnkuhn. Celui-ci avait été missionné par la SS pour coordonner des projets scientifiques en Normandie, mais il travaillait parallèlement pour les services de renseignements nazis, en effectuant des actions en Bretagne… Ces nombreuses ramifications dessinaient les contours d’un vaste programme de recherches méticuleusement conçu, période par période, pour apporter les preuves scientifiques que le territoire actuel de la France avait été colonisé depuis les origines de l’humanité par des groupes ethniques d’origine « raciale » aryenne.

 

« Il existe encore de nombreuses traces, m’avait averti Achim Leube, mais elles sont souvent peu visibles, bien qu’on les ait sous les yeux : c’est pourquoi il faut les chercher partout. » J’ai découvert que la demeure jadis transformée par Jean-Jacques Thomasset, le « penseur de la Bourgogne germanique », en un refuge dédié aux minorités germaniques, existait encore. À Metz, les archives du service d’archéologie allemande qui avaient été précipitamment remisées à la cave du bâtiment en 1944 y étaient toujours. En Allemagne, l’extraordinaire musée-sanctuaire de Hans Reinerth, où celui-ci avait vécu reclus durant la période de l’après-guerre, avait à peine bougé. L’ancien Bundesführer de la « Préhistoire allemande » y avait laissé une partie de ses affaires personnelles, comme son manteau, son chapeau et sa canne. Les vastes archives des organisations nazies du Reichsbund et du Reichsamt für Deutsche Vorgeschichte étaient serrées sur des dizaines de mètres linéaires de rayonnages, tandis qu’au grenier étaient soigneusement remisées les grandes banderoles couvertes des slogans de Rosenberg, qui dataient des temps grandioses du IIIe Reich. On aurait dit qu’elles attendaient silencieusement le retour des anciens maîtres de l’Allemagne, qui s’étaient absentés depuis bientôt soixante-dix ans.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la profession des archéologues cachait le rôle qu’avait joué la recherche allemande au service du nazisme. Plus que toute autre organisation professionnelle, les archéologues allemands avaient soutenu massivement l’idéologie du régime. Après la conquête des territoires à l’ouest du Reich, ils s’étaient engagés dans une entreprise dirigée par les plus hautes instances du parti nazi ou de la SS. Ce projet idéologique visait à démontrer que, depuis la Préhistoire, les pays conquis étaient des terres de colonisation germanique. En France occupée, les chercheurs envoyés par les autorités nazies avaient bénéficié de la coopération des archéologues français. Pour la plupart, ceux-ci leur avaient apporté leur aide. Certains d’entre eux avaient pris leur parti et déclaré que la recherche allemande du IIIe Reich devait être considérée comme un modèle pour la France. D’autres étaient allés plus loin encore. Ils en avaient appelé, au nom de ces prétendues racines germaniques préhistoriques, à l’annexion d’une partie de la France au territoire de l’Allemagne nazie.

 

En me lançant dans cette enquête, je n’imaginais pas les réactions d’hostilité qu’elle allait déclencher dans la communauté des chercheurs. Je trahissais un secret, dont tout le monde connaissait l’existence, mais qui, pensait-on, avait été gardé pour de bonnes raisons. Il n’était pas nécessaire, disait-on, de faire ressurgir les souvenirs d’une période si douloureuse et encore si proche de notre histoire. Certains s’inquiétaient du risque que ces révélations ne ternissent les bonnes relations établies de longue date avec les collègues allemands. Surtout, beaucoup doutaient que la participation des archéologues allemands à l’entreprise nazie ait été aussi importante. Selon eux, on exagérait à mauvais escient le rôle qu’avaient pu jouer des chercheurs réputés, en leur attribuant des responsabilités qui n’avaient pas pu être les leurs.

Ce ne sont pas tant les archéologues allemands qui manifestèrent leur désaprobation vis-à-vis de cette enquête. Eux savaient ce qui s’était passé, même si certains préféraient que l’on ne parle plus de ces affaires. Ce sont en grande part les chercheurs français, dont aucun n’avait pourtant connu cette époque. Certains niaient l’évidence établie par les sources d’archives et contestaient l’engagement des archéologues au parti nazi ou dans la SS. Beaucoup minimisaient la portée idéologique de leur implication dans la politique du régime. La plupart leur trouvaient des circonstances atténuantes, en soutenant qu’ils n’avaient pas pu faire autrement.

Cette indulgence est une exception bien française, qui n’est propre ni à une tranche d’âge, ni à une classe sociale ou une famille politique particulière. Cette réaction spontanée fonctionne comme un réflexe, en grande partie inconscient. Il se déclenche dès lors que l’on aborde la période de l’Occupation ou quand on évoque l’implication personnelle des individus au service du national-socialisme. C’est pourquoi le nazisme n’en finit pas d’être une question d’actualité. Il exige que nous prenions parti face à lui. La question n’est pas tant de savoir ce que nous aurions fait dans les mêmes circonstances – qui peut d’ailleurs le savoir ? Elle est de déterminer, face aux actes des individus qui ont servi le nazisme à un titre quelconque, la part de leur responsabilité individuelle. Cette question nous engage personnellement, car elle interpelle notre propre conscience.

Le nazisme a la figure de Janus, le dieu inquiétant de l’Antiquité aux deux visages opposés. Aux Allemands, qu’il prétendait protéger, il montrait la figure de l’abondance, de la jeunesse et de la puissance. Aux autres, qu’il avait condamnés à disparaître, il se révélait sous l’apparence de la terreur, de l’horreur et du désespoir. Nul ne devait connaître la face cachée du nazisme. Personne ne devait savoir – hormis ceux qui les faisaient fonctionner – la réalité des camps d’extermination industrielle. Les tueries massives à l’Est ne devaient laisser aucun témoin. Le monde devait ignorer l’envers du décor, l’arrière-cuisine où les nazis préparaient et organisaient la domination de l’Europe. « C’est une page de notre histoire qui n’a jamais été écrite et qui ne le sera jamais », déclara Himmler à ses SS réunis à Poznan, sur le front de l’Est. Lorsqu’ils sauront que tout est perdu, les nazis voudront détruire tous les témoins, toutes les archives, toutes les traces qui permettraient de savoir. C’est pourquoi les historiens du nazisme sont confrontés à de nombreuses zones d’ombre. Les chercheurs sont souvent contraints de travailler à partir de traces incomplètes ; ils rassemblent des fragments épars, qui ne se raccordent pas tous. C’est pourquoi l’histoire du nazisme est incroyable : nous ne pouvions pas penser qu’ils avaient pu aller jusque-là.

L’incrédulité vis-à-vis des actes commis par les nazis est elle-même un produit dérivé du nazisme. Il faut pourtant oser regarder dans le miroir que nous tend le passé nazi de l’archéologie. Le métier d’archéologue n’est pas une pratique innocente. Il ne se résume pas à la découverte d’extraordinaires reliques provenant des civilisations du passé. En exhumant les créations des hommes des temps anciens, l’archéologie consiste aussi à construire une image des peuples et des civilisations qui les ont produits. Ce faisant, elle interroge les origines à partir desquelles nous envisageons notre identité collective. De quelles cultures du passé nous pensons-nous les héritiers, de quels peuples anciens nous considérons-nous le plus proches ? L’archéologie alimente ce questionnement, en lui fournissant la matière d’une argumentation. Ces objets précieux délicatement ornementés, retrouvés dans les fouilles, ne sont-ils pas en effet le témoignage d’une culture élaborée ? Et ces constructions monumentales, que découvrent les archéologues, ne sont-elles pas le signe d’une société avancée ? Tout cela ne prouve-t-il pas que les premiers occupants de ce pays appartenaient déjà à une « civilisation supérieure » ?

 

« Une nation, a dit malicieusement le sociologue Karl Deutsch, est un groupe de personnes unies par une erreur commune sur leurs ancêtres et une aversion commune envers leurs voisins. » En effet, l’identité collective d’une communauté, d’un peuple ou d’une nation n’est jamais donnée en soi. Elle se construit dans le rapport à l’autre, dans la relation à l’altérité. Les valeurs dans lesquelles une collectivité aime à se reconnaître sont celles par lesquelles elle se distingue des autres. L’unité se fabrique dans son rapport à la différence. C’est pourquoi cette notion est particulièrement instable ; l’Autre a de multiples visages. Les circonstances dans lesquelles nous sommes confrontés à lui ne cessent de changer. Elles nous en révèlent de nouvelles facettes. Comme nous-mêmes, l’Autre est insaisissable.

L’identité dans laquelle la collectivité cherche à trouver son unité ne cesse de se défaire. Où trouver les fondements de cette cohésion évanescente, sinon dans le passé ? C’est le passé qui, croyons-nous, nous montre que notre identité a toujours été la même. Les plus anciens textes historiques évoquent les premiers peuples qui ont occupé les territoires dans lesquels nous vivons aujourd’hui. Nous les identifions comme nos ancêtres, car ils nous renvoient l’écho des valeurs dans lesquelles nous nous reconnaissons, comme collectivité. Ils ont toutes nos qualités et certains de nos défauts. Bien sûr, c’est une erreur : nous préférons ignorer, ou relativiser, les comportements de ces peuples disparus qui sont devenus aujourd’hui inacceptables. D’ailleurs, que savons-nous d’eux ? Ceux qui nous ont rapporté leurs mœurs appartenaient généralement à des civilisations étrangères à la leur. Ils ne les comprenaient pas ou bien ils croyaient les connaître : ils les appréhendaient à l’aune de leur propre culture, qu’ils pensaient supérieure à la leur. L’image de nos origines est brouillée. Comme nous le rappelle l’historien britannique Eric Hobsbaum, toute tradition procède d’une invention.

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