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Nos enfants vivront

248 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296412866
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NOS ENFANTS VIVRONT!

Collection Mémoires Africaines
Eugène WONYU, De l'U.P.e. à l'U.e.: témoignage à Faube à l'Indépendance (1953-1961). 1985, 336 pages. Sekou TRAoRE,La Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (F.EA.N.F.). 1985, 104 pages. Gaston DoNNAT,Afin que nul n'oublie. L'itinéraire d'un anticolonialiste. 1986, 400 pages. Pierre TITI NWEL, Thong Liken~ fondateur de la religion de Nyambebantu. 1986,240 pages.

Ouvrages du même auteur
Guide de l'éducation pour la santé. Manud pratique pour infirmiers et éducateurs africains. Dakar, Edit. Sillonville, 1978. Guide de la santé au village. Docteur Maïrnouna parle avec les villageois. Coédition Karthala, Paris et Institut panafricain de dévdoppement, Douala, 1985.

Frank KLEFSTAD-SILLONVILLE

NOS ENFANTS VIVRONT
L) éducation pour la Santé chez les Bamileke

Editions L'Harmattan 5-7) rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-85802-920-2

Lutte, médecin Jusqu'au jour où, le rire aux lèvres, les mamans sans angoisse berceront leurs en/ants sous la mélodie bleue des étoiles de la nuit.
GAOUSSOU DIAWARA

Remerciements

A Jean-Nœl Cusset, médecin des Troupes de Marine, ami et associé dans notre action éducative. Grâce à lui l'éducation sanitaire a atteint le fond de la brousse (in memoriam), A Gnimpieba Saatong Victor, infirmier, qui a été mon bras droit tout au long de la campagne d'éducation. Mme Toto, assistante sociale (in memoriam). A A M. et Mme Paul Panka, Pharmacien, maire de Dschang, qui ont bien voulu relire les chapitres 9, 10 et 11 de ce livre. A tout le personnel de l'hôpital et du secteur des Grandes Endémies du département de la Menoua. Aux centaines de maîtres, de guérisseurs, d'accoucheuses, qui sont devenus des éducateurs sanitaires bénévoles dévoués et compétents. A toute la population Bamileke enfin, qui a su discerner que nos actions étaient fastes pour elle. A Inès Parra, ma nouvelle épouse, qui m'a donné la foi, la paix et l'amour nécessaires au recueilJement des faits relatés ici, tous authentiques.

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Préface

Sous un titre poétique et quelque peu optimiste} Frank Sillonville présente un nouveau livre sur tAfrique Noire; livre dense} dont les motifs d}intérêt sont nombreux. C'est d}abord une expérience personnelle d'éducation sanitaire. Récit autobiographique qui nous donne accès à un témoignage} souvent émouvant} une sorte de journal} qui relate les différents temps de son séjour: tarrivée du chirurgien} sa prise de conscience

-

une véritable conversion -}

ses hésitations} la constitution

d'une équipe, l'adhésion des populations, etc. Cet exemple vécu, est loin des doctes prêchi-prêcha et des notes de services bureaucratiques comme des recommandations d'experts. Tout au long de cet ouvrage, on reste en contact étroit avec la réalÜé. Les exigences sanitaires sont en conformité avec le contexte administraltf, culturel et économique. Une remarquable réussite couronne ce programme d'éducation sanitaire et de nombreuses preuves nous en sont données. Modifier les comportements étant le critère d'efficacité de toute action éducative, ici les illustrations ne manquent pas.

Par exemple, la nette réduction de la morbidité ou de la
mortalité, la mise sur pied des équipes, la fabrication de latrines, la création de jardins d'enfants} ou encore la persistance de certaines mesures quinz.e ans plus tard. En témoignent aussi les nombreux petits Camerounais baptisés Sillonville par des parents reconnaissants. Quels actes curatifs sont susceptibles de provoquer à tong terme

desjoies aussi grandes?

.

De nombreux chapitres sont consacrés à des études ethnosociologiques qui ne manqueront pas de faire autorité. 7

Elles lèvent en effet le voile sur des recoins intimes et secrets de la société bamiléké, l'une des plus riches et des plus structurées d'Afrique Noire. L'auteur s'est fait comme africain avec les Africains et on ne peut manquer d'admirer son réel respect, mais aussi sa profonde connaissance, vécue de l'intérieur du groupe, des traditions et de l'âme bamiléké. Ce qui nous vaut des descriptions captivantes, par exemple, du culte du crâne des ancêtres, des scènes d'initiation, des rites des féticheurs ou des sorciers, mais aussi, du comportement de ses amis guérisseurs Penfack et Tchantcho, de leurs croyances en anatomie et physiologie humaines, etc. Le plus remarquable étant d'ailleurs que la médecine traditionnelle africaine est moins figée qu'on pourrait le croire et que de nombreux guérisseurs sont très favorables à une coopération avec la médecine moderne. Enfi:n, la lecture de cet ouvrage débouche sur un inquiétant constat: face à des populations africaines remarquablement réceptives, une infime minorité de programmateurs d'éducation sanitaire valables. Stimulées et aidées, ces collectivités sont à même de trouver, en elles-mêmes, les cadres et les acteurs, mais aussi les thèmes et les solutions de l'éducation en question. Qui à leur place aurait pu

avoir l'tdée de composer les saynètes ou le « chant des éducateurs
sanitaires », d'organiser des défilés de ceUx-Ct~ de composer des menus rationnels, etc. ? Face à une « terre» aussi fertile, que valent les semeurs appelés à se relayer? Beaucoup plus de tièdes ou de sceptiques que de zélateurs! En y mettant beaucoup de pudeur, F. Sillonville ne cache pas qu'il lui a fallu « lutter jusqu'au bout ». Il décrit les difficultés matérielles ou morales et les nombreux obstacles auxquels il s'est heurté. Après son départ, si des pratiques bénéfiques lui ont longtemps survécu, ce fut le mérite des éducateurs qu'il avait formés mais non, laisse-t-il entendre, de ses successeurs immédiats... En maints endroits d'Afrique, ce fut la même chose. Des réussites sans suivi! La leçon essentielle, habituellement oubliée ou même méconnue, qui me paraît se dégager de cet ouvrage est que le goût ou la vocation de l'Education Sanitaire ne peut s'acquérir dans un cursus universitaire. Il n'est pas transmissible; c'est en soi-même que chaque médecin, chaque sage-femme, chaque infi:rmier doit le trouver ou le faire éclore. Il est le don d'une minorité. Ce goût ne relève ni de la compétence, ni de l'intelligence; il procède de l'altruisme et de la générosité. « On ne voit bien qu'avec cœur» a dit Saint Exupéry. Et Pestalozzi: « Pour changer les êtres,

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il faut les aimer... Notre influence ne va pas plus loin que notre amour. » Tel qui n'est pas foncièrement dévoué pour les tiers est inapte à animer un programme d)Education Sanitaire. Inversement celui quz; comme F. Sillonville) sait vivre avec et pour son prochain) sera un « battant» de fEducation Sanitaire. A ce titre) ce témoignage d)une exceptionnelle réussite) ancienne d'une quinzaine d)années) reste et promet de rester d)une constante actualité.

Marseille, le 7 juin 1987
Professeur Marc SANKALE Faculté de Médecine de Marseille Doyen Honoraire de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Dakar Correspondant National de l'Académie de Médecine

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Introduction

Pour beaucoup d'hommes, être en bonne santé c'est se sentir bien, c'est-à-dire ne pas souffrir et pouvoir travailler normalement. Ce qui complique la définition de la santé c'est qu'à ses composantes génétiques, biologiques et psychologiques s'associent des composantes économiques et sociales. La santé comme le bonheur ne s'achète pas mais se mérite. Mieux que les drogues miracles et les rayons magiques, c'est l'application d'une bonne hygiène corporelle et mentale dans un environnement socio-économique adapté aux besoins et aspirations de chacun qui apporte le plus sûrement la paix du corps et de l'âme. A la notion de santé individuelle doivent s'ajouter les notions de

santé familiale et de santé communautaire. L'enfant ne naît pas orphelin, l'homme ne vit pas sur une île déserte, ce qui signifie que
toute action sanitaire doit se situer dans le contexte de la vie

quotidienne et avoir pour

base une bonne connaissance des

conditions de vie, des besoins et des aspirations des familles et des communautés. Les maladies qui perturbent la vie des groupes humains sont exceptionnellement attribuables à des causes isolées. Elles sont le plus souvent dues à un ensemble de facteurs qui se combinent et influent les uns sur les autres. C'est ainsi que la réduction de taux de mortalité infantile ne dépend pas seulement de la construction de centres de santé et d'hôpitaux, mais au moins autant du niveau d'éducation et des conditions de vie des familles, du développement de l'agriculture et de l'industrie, de la facilité des échanges et des communications. L'éducation est le préalable nécessaire à toute activité de promotion et de protection de la santé, qu'elle s'adresse aux individus, aux familles ou aux collectivités. Elle est, plus qu)une discipline particulière, une attitude d'esprit, une orientation de pensée et d'action qui fait appel aux données des sciences médicales, psychologiques et sociales. Elle doit développer la responsabilité individuelle et collective des hommes devant la maladie et la misère. Elle est, de plus, le préalable nécessaire à tout développement économique et social d'une population.

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On ne fait pas le bonheur ou la santé des gens contre eux ou même sans eux: la participation des individus et des communautés aux efforts faits pour améliorer leur sort est non seulement souhaitable, mais réellement indispensable. Comme l'enquête menée au Benin par l'Union Internationale d'Education pour la Santé entre 1975 et 1978 l'a montré, il est possible d'obtenir la participation active des populations intéressées si elles sont associées aux prises de décisions et à toutes les phases de l'opération: enquête, établissement des priorités, plan d'action, exécution et contrôle. Trop souvent, on présente le paysan noir comme un homme sans culture, irrationnel, illogique. Or le raisonnement du paysan est parfaitement logique. Il est fait d'observation poussée de la nature, d'attachement aux valeurs ancestrales et à la culture du milieu. D'où nécessité de la part des formateurs d'une adaptation psychologique, surtout dans le choix des arguments et des techniques qui doivent tenir compte des réalités du milieu. Il est possible encore, grâce à l'animation des masses populaires, des agents des différentes unités de production, des guérisseurs traditionnels, de trouver les valeurs ancestrales, et d'utiliser des ressources qui peuvent contribuer à la promotion sanitaire et sociale des collectivités. Ce qui est sûr, c'est que grâce à une animation intensive, les habitants peuvent être suffisamment sensibilisés pour réfléchir sur eux-mêmes, sur leur situation, et recenser leurs problèmes essentiels. La présente publication « Nos enfants vivront! »se situe dans le cadre de l'important effort d'animation populaire poursuivi pendant 30 années en Afrique par l'auteur. Cet effort est d'autant plus remarquable que Frank Sillon ville n'est pas un médecin de santé publique mais un chirurgien militaire qui s'est rendu compte, à une époque où cette vérité ne s'imposait pas encore, que l'information et l'éducation sanitaires sont le prolongement naturel de tout acte médical effi.cace. Ecrit par un homme qui connaît bien l'Afrique (sa carrière l'ayant conduit en Guinée, en Mauritanie, au Niger, au Tchad, au Cameroun, à Madagascar, au Sénégal), cette publication est un précieux document de base pour tous ceux qui sont en Afrique responsables de l'organisation des soins de santé primaires dans les communautés urbaines et rurales. Je souhaite vivement que cet ouvrage ait le rayonnement qu'il mérite. Etienne BERTHET Expert à l'Organisation Mondiale de la Santé. Directeur général honoraire du Centre International de l'Enfance. Secrétaire général de l'Union Internationale d'Education pour la Santé.

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Prologue

La médecine est l'art de conserver la santé et éventuellement de guérir la maladie survenue dans le corps. Préface du Poème de la médecine
AVICENNE (980-1037)

Sous les tropiques beaucoup d'enfants meurent encore de paludisme, dysenterie, rougeole, malnutrition... Le médecin digne de ce nom ne peut se contenter de les soigner. Il veut faire plus, donner des conseils pour atténuer la souffrance des enfants et des parents et éviter le retour de la maladie. Il pratique alors « l'éducation pour la santé », art de convaincre les gens qu'ils peuvent améliorer leur santé en modifiant certaines de leurs habitudes. Après vingt ans d'exercice de la chirurgie en Afrique et en Asie, j'ai compris la nécessité d'aller au-devant des gens pour les aider. Pendant quinze ans, tout en continuant mon travail, j'ai pratiqué l'éducation pour la santé en Afrique. J'ai publié deux manuels d'éducation sanitaire, fruits de mon expérience d'homme du terrain. Mais des amis m'ont posé cette question: « Comment toi, le chirurgien, le technicien, es-tu venu à l'éducation sanitaire et à œuvrer pour la santé publique? Cette conversion mériterait d'être écrite comme une aventure qui pourrait d'ailleurs arriver à d'autres. » Ceci est donc le témoignage de l'expérience que j'ai vécue au Cameroun de 1967 à 1971 et que j'ai eu la chance d'évaluer en 1984. Raconter mon aventure permet aussi de donner aux Français de la Métropole une idée de travail que font les médecins du Corps de Santé des Troupes Coloniales (appelées maintenant Troupes de Marine) formés à l'Ecole de Santé Navale de Bordeaux et à l'Institut de Médecine Tropicale de Marseille. 13

Comme l'a exprimé le Médecin Générât Lapeyssonnie 1, «Je suis un de ces milliers de médecins militaires coopérants qu'on ignore. Si j'ai accepté de parler de moi, c'est pour sortir de la foule anonyme des bons serviteurs. C'est parce qu'à travers ce que j'ai écrit, d'autres se trouveront et que notre profession sera connue, peut-être estimée dans son ensemble ». J'ajouterai que c'est aussi pour rappeler à des millions d'Mricains avec quel dévouement, nous et bien d'autres, nous les avons soignés. Ce livre s'adresse aux médecins, aux éducateurs et à toutes les personnes préoccupées par le développement du Tiers Monde ou simplement intéressées par les expériences humaines. Il pourra, je l'espère, motiver les médecins et les volontaires expatriés pour leur faire entreprendre une éducation pour la santé dont ils perçoivent la nécessité urgente mais à laquelle ils ne sont pas préparés. L'éducation sanitaire est en effet un art difficile, car lorsqu'on veut éduquer une population, il ne faut pas imposer son propre système de pensée, mais entrer dans le système culturel de cette population et savoir utiliser ses propres arguments. Faute de faire cet effort et de persévérer, les deux systèmes se cotaient sans se pénétrer, d'où l'échec fréquent. Dans ce livre, le lecteur verra s'ébaucher peu à peu la pédagogie de l'éducation pour la santé telle que les besoins de la population, les ressources en hommes, la réflexion la modèlent au fil des jours. Il comprendra la difficulté de l'entreprise et sa grandeur.

1. Voir notes bibliographiques.

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1. Les enfants, ces victimes

Faut-il se résigner?

J'étais de garde à l'hôpital. Vers 21 heures l'infirmier m'appela pour une urgence. Il avait déjà installé dans un lit un petit enfant noir de six mois environ qui présentait un tableau alarmant: yeux révulsés, coma, secousses des membres. Il avait une fièvre à 4105, une nuque un peu raide. Etait-ce une méningite? Le pagne qui l'enveloppait, quand je l'eus déroulé, était souillé par une diarrhée verte. Il avait vomi à la maison, me dit-on. Gastroentérite? Non, en cette saison où pullulent les moustiques anophèles, le bon réflexe devait être de rechercher le paludisme. Lalame de sang montra en effet de très nombreux hématozoaires, ces parasites des globules rouges qui sont la cause du paludisme. Le pronostic était très mauvais, car l'enfant, bien qu'habitant la ville, n'avait été apporté par ses parents qu'après deux jours de fièvre, lorsque les signes nerveux étaient apparus. C'était déjà trop tard, les parasites étaient montés au cerveau et l'asphyxiaient. Malgré les soins donnés d'urgence, y compris la quinine intraveineuse, l'enfant mourut en 24 heures, sans avoir reconnu le visage de sa mère. Ainsi, dans ce cas, comme dans d'autres plus tard, tous les moyens curatifs connus avaient été utilisés, mais ils avaient échoué. Nous, médecins, pris de désarroi, cachons notre impuissance par un besoin de nous justifier en accusant le malade d'être venu trop tard. Ne serait-il pas infiniment préférable de faire en sorte que la maladie ne frappe pas? Ce serait trouver l'arme absolue qui nous manque. Avec résignation, sans un mot, la jeune mère a enroulé son enfant mort dans son pagne et est partie. Mais j'avais eu le temps de parler avec la famille. Il s'agissait d'un deuxième enfant en très bonne santé jusque-là. A la case il dormait avec sa mère sans 15

moustiquaire, personne dans la famille ne prenait de la nivaquine à titre préventif. On ne connaissait même pas le rôle des moustiques dans le déclenchement du paludisme. A cause de signes bizarres qu'il avait présentés, on pensait que l'enfant avait été victime d'une maléfice, c'est tout. Ainsi, ce bel enfant est mort d'un accès pernicieux qui aurait pu être évité si des précautions, élémentaires à mon sens, avaient été prises. Plus jamais çà ! Mais comment empêcher le retour de drames semblables? Je sentais le besoin de crier à la population ce qu'il fallait faire, mais je me voyais seul, tout petit devant une marée humaine qui ne m'entendait pas! Devrai-je me résigner, comme l'ont fait tous mes prédécesseurs? Non, il faut d'abord que je m'informe de l'ampleur du phénomène: combien d'enfants sont-ils les victimes innocentes de l'ignorance des parents? J'irai faire un tour au dispensaire urbain. Le service des consultations est tenu par un infirmier africain ancien qui fait très bien ses diagnostics. Il envoie au médecin de l'hôpital les cas médicaux graves, à la consultation de chirurgie les cas chirurgicaux importants. Dans une salle voisine l'aide infirmier exécute les soins courants et donne les médicaments. - Bonjour M. le médecin chef? - Bonjour Neufack - beaucoup de monde aujourd'hui? - Comme tous les jours, il y en a trop! La salle d'attente est remplie de mères avec leurs enfants, une centaine. Les petits sont portés dans le dos par un pagne. Beaucoup crient et pleurent, c'est un grand vacarme. - Au suivant! Celui-là, M.le médecin chef, est venu il y a deux semaines pour la fièvre, j'ai fait une lame de sang, c'était positif au paludisme, je lui ai donné la nivaquine trois jours. Il revient aujourd'hui pour la fièvre. Je lui donne encore la nivaquine, que puis-je faire de plus? - Au suivant! - La mère présente un bout de papier à l'infirmier. L'enfant a un gros ventre et un teint blafard. « Il a été déparasité il y a trois mois. Il semble qu'il ait à nouveau des vers. Je vais envoyer ses selles au laboratoire pour savoir quels vers sont en cause. Puis je donnerai le vermifuge qu'il faut. » - En as-tu beaucoup comme cela? Paludisme, vers intestinaux ? - Cela fait les 9/1(; des consultants. Il y a aussi les kwashiorkor, je les envoie directement en médecine. - Mais ne donnes-tu pas des conseils aux parents pour que la maladie ne revienne pas frapper leurs enfants? - Non, je n'ai pas été formé à cela, et d'ailleurs, je n'aurais pas le temps? Même si je le faisais, ce serait du temps perdu! 16

Je continue mon inspection par le service de médecine. Le médecin est là. C'est le chef de la tribu la plus importante de la région. Il a fait ses études médicales en France. C'est un homme

imposant, majestueux. TI me reçoit amicalement.
- Pouvons-nous faire un tour dans le service de pédiatrie? - Je voulais justement m'y rendre, cher confrère. Il y a, dans les grands lits pour adultes, de tout petits enfants noirs. Leur mère ou une parente est auprès d'eux. Sous le lit est roulée la natte où elle dort la nuit. Je m'arrête devant un enfant de trois ans qui a l'air triste, indifférent. Ses cheveux sont rares et décolorés, presque jaunes. Son visage est gonflé par l' œdème, de même que ses mains et ses pieds. La peau de ses jambes est noire et ulcérée comme s'il avait été brûlé. Ce sont les signes d'une malnutrition grave par manque de protéines. - Cet enfant a le kwashiorkor, dit le médecin. - Oui, je vois. Comment le soignez-vous? - Je lui donne des vitamines en hydrosols. Il a aussi des comprimés pour sa diarrhée. - Que mange-t-il? - Ce que sa mère lui donne. Du koukoulou de maïs, mais il mange très peu, il n'a pas d'appétit. - Mais il lui faudrait des protéines! Pouvez-vous dire à sa mère d'ajouter un œuf à sa bouillie? - Je lui ai dit, mais elle ne le fait pas. Elle dit que l' œuf donne la diarrhée. Ainsi, c'est bien ce que je craignais, nombreux sont les enfants qui pâtissent ou périssent de maladies que les parents auraient pu leur éviter, si seulement ils savaient certaines choses. Prenons le cas de cet enfant qui a du paludisme. On lui donne de la nivaquine, la fièvre tombe. TI retourne chez lui, dans une case entourée de moustiques. Il est piqué et refait du paludisme. Ne pourrait-on apprendre aux parents à le protéger contre les moustiques? Celui-ci a des vers intestinaux. On le déparasite. Il retourne chez lui, suce ses doigts pleins de terre, il mange une nourriture souillée par les mouches, mouches qui se sont posées auparavant sur les selles déposées derrière la maison. Il avale les œufs des vers et, quelque temps après, il a des vers à nouveau. Peut-on enseigner l'hygiène à toute une population? Mais c'est impossible! Le kwashiorkor est une maladie du sevrage. Pourquoi un enfant est-il malnutri ? L'enfant sevré ne mange que du maïs ou du manioc et aucun aliment animal tell' œuf, le lait, le poisson, la 17

viande. Il fait à trois ans une malnutrition très grave. Le seul traitement est donc une alimentation variée. Mais allez faire comprendre cela aux parents! Chez eux, les enfants ont toujours été nourris comme cela. Et puis on ne peut pas acheter de la viande parce que ça coûte cher, et tout le monde sait que les œufs sont mauvais pour l'enfant! Cette malnutrition est la cause de la moindre résistance des enfants aux maladies infectieuses, rougeole, paludisme, diarrhée, etc. Elle explique l'énorme mortalité, puisque le quart des enfants nés viables meurt avant d'avoir atteint l'âge de cinq ans! J'en étais là de mes réflexions lorsque je tombai par hasard sur une revue médicale, vieille de deux ans, qui comportait un article du Dr Courte joie, du Zaïre. Cet article disait en substance que, pour l'aider dans son éducation sanitaire, ce docteur demandait aux collégiens de sa ville de faire des affiches pendant leurs vacances, et l'on voyait effectivement une photo montrant les élèves en train de dessiner. Au cours de mes études, et plus tard, je n'avais jamais entendu parler de l'éducation sanitaire. J'ignorais même le mot. Il était donc possible d'éduquer les gens? J'eus tout à coup un choc, une illumination. En un instant je compris quelles peines et quels deuils je pourrais éviter aux familles, et quelle joie m'apporterait cette action. J'écris ces lignes vingt ans plus tard, et je me demande quels devaient être mes sentiments, même inconscients, quand je découvris cette idée merveilleuse. Quel avait été jusque-là mon rôle dans la vie? Marié, père de quatre enfants, puis divorcé malgré moi, j'étais remarié depuis peu à une femme vietnamienne de comportement paranoïde et je n'étais pas heureux. Peut-être est-ce ce vide dans mon cœur qui m'a inspiré le désir d'aider vraiment les autres? Mais il n'y a pas eu que cela. Fils et petit fils de médecin, pupille de la Nation, je fis mes études au Prytanée Militaire. Quand j'entrai à l'école de Santé Navale, je rêvais de marine, je sortis dans la coloniale, qui offrait un champ beaucoup plus vaste d'activités médicales. Je fis mon métier de médecin puis de chirurgien d'outre-mer avec la plus grande conscience. Epris de technicité, voulant toujours faire mieux, j'avais perfectionné des techniques chirurgicales et en avais rendu compte aux sociétés savantes de chirurgie. n y a en tout être humain une petite plante qui attend son heure pour fleurir et donner un sens à sa vie. A cet instant de révélation, je dus percevoir que mon rôle de chirurgien était incomplet. Je jouais du bistouri comme un instrumentiste qui joue sa partition avec virtuosité, sans en comprendre l'inspiration. 18

.. de

Il me manquait quelque chose: me sentir responsable de la santé des gens qui m'entouraient. En plus de les soigner, je devais éviter, dans la mesure du possible, qu'ils soient malades. Comment procéder? Un seul moyen: mettre tout le monde dans le bain, se faire aider par tous les gens capables, aller parler dans tous les villages, ne laisser personne dans l'ombre, afin qu'un courant d'opinion se forme, un consensus capable de modifier les croyances enracinées depuis des siècles. Mais pour pratiquer une telle éducation il faudrait du temps. Je suis déjà le seul chirurgien à 100 km à la ronde, je suis en outre médecin chef de l'hôpital, ce qui entraîne des responsabilités supplémentaires. Mais justement j'en ai pris d'autres, en créant un service de chirurgie thoracique. Pourquoi ne pas abandonner cette chirurgie faite au profit de quelques malades, pour une action d'éducation beaucoup plus large, qui atteindrait des centaines de milliers de personnes, et pourrait en sauver des milliers? J'ai dépensé pour plusieurs malades tuberculeux beaucoup d'attention et d'énergie pour les opérer, de fatigue pour contrôler les soins post-opératoires. Toutes choses que j'ai réclamées de mon équipe. Pour arriver à quoi? A un résultat malheureux la dernière fois. Devant l'abondance de misère, ne ferais-je pas mieux d'utiliser ma puissance de travail au profit de la multitude? De plus, ma nouvelle appellation de Directeur départemental de la santé ne me fait -elle pas une obligation morale de me soucier

la santé de tous les habitants du département?

Je vois en rêve une population saine et forte, des femmes qui accouchent dans de bonnes conditions, des enfants beaux et bien portants, exempts de vers, de paludisme, de malnutrition. Dans ma vision tout cela se fond en un tout harmonieux.

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2. Mon arrivée à Dschang

Responsable

de la santé de tous?

Je ne suis nullement préparé à cette démarche: sortir de mon hôpital et aller au-devant des gens pour les éduquer. Jusqu'ici, dans les différents hôpitaux où j'ai travaillé, j'ai attendu passivement les malades qui se présentaient et j'opérais ceux qui devaient l'être. Depuis 1945 j'ai servi comme chirurgien de l'assistance technique française en Guinée Conakry, en Mauritanie, au Vietnam, au Laos, au Niger, au Cambodge, au Tchad, pour des séjours de trois ans. Je me trouve maintenant en 1967 affecté à Dschang, au Cameroun. Parmi les Etats de l'Afrique Noire francophone, le Cameroun jouit parmi mes camarades du corps de Santé des Troupes de Marine d'une bonne réputation. Certes il ne connaît pas la croissance économique de la Côte d'Ivoire ou du Gabon (ce dernier à cause du pétrole) mais il est équilibré dans ses productions. Il connaît la stabilité politique sous la ferme direction du président Ahidjo. A l'inverse de ce qui se passe dans certains Etats nouvellement indépendants, les Français n'y sont pas mal vus. Le Cameroun, grand comme la France, s'étend entre le Nigeria et le Gabon, du 2e au 12edegré de latitude Nord. Sur la carte, le pays a la forme d'une chèvre dressée, dont les cornes affleurent le lac Tchad. Le grand port Douala se trouve dans le fond du golfe du Benin. La capitale Yaoundé est à 150 km plus à l'Est. D'où vient ce nom Cameroun? Au xv siècle, le Portugais Fernando Po découvrit un fleuve dont le mangrove de palétuviers abondait en crevettes. Il appela ce fleuve Rio de Camarones. Dans l'ouest du pays, les Bamileke, des Bantu-Soudaniens venant de directions diverses, étaient organisés en chefferies indépendantes se faisant la guerre entre elles. Celles du Nord 20

furent envahies au XVIIesiècle par un peuple conquérant, les Bamoun. Toute la région fut colonisée par les Allemands au xIX" siècle, mais elle fut conquise par les Anglais et les Français lors de la Première Guerre mondiale. La Société des Nations confia en tutelle les 9/lOe du territoire à la France, et la petite partie occidentale à la Grande Bretagne. En 1960, lors de l'indépendance, les deux parties francophone et anglophone se réunirent pour former la République Fédérale du Cameroun. Je me souviens de mon arrivée à Dschang, dans la province de l'Ouest. Je passai par Bafoussam, chef-lieu de la province, et je pris la route de Dschang. Le pays est vert et vallonné, on se croirait en Auvergne. Mais la route n'est pas goudronnée, quelle poussière! Une farine rouge se dépose dans la voiture, nous transformant en Peaux-Rouges. C'est toujours comme çà? demandai-je au chauffeur. - En saison sèche, c'est la poussière, en saison des pluies, c'est la boue. Le bulldozer doit refaire la route chaque année, dit-il en soupirant. . Le pays a l'air riche: on y voit des bananiers, des caféiers, du manioc, du macabo 1, des patates, et des arbres fruitiers, avocatiers, kolatiers 2. Il n'y a guère de prairies, les cultures semblent monter à l'assaut des montagnes. L'air est bien plus frais que sur la côte ou dans la forêt. Les fermes Bamileke sont éparpillées un peu partout, la population semble dense par rapport à d'autres régions de l'Afrique (100 habitants au km2 au lieu de 5). Elle doit être bien nourrie, il ne doit pas y avoir beaucoup de malades, pensai-je. Nous arrivâmes enfin à l'hôpital de Dschang, ville de 30000 habitants, chef-lieu du département de la Menoua. Je fus accueilli par le médecin colonel Moo.chirurgien et médecin-chef, que je viens remplacer. L'hôpital grand et moderne, construit dans les années 50, comprend 200 lits, répartis entre les 2 étages, et aussi dans des pavillons ombragés. Outre le médecin-chef, un autre médecin coopérant et un médecin Bamileke, roi d'une ethnie, une sage-femme et une vingtaine d'infirmiers, tous Bamileke, composent le personnel hospitalier. - Tu n'es pas seulement médecin-chef de l'hôpital, dit mon camarade, tu es aussi directeur départemental de la santé. - Quelle est cette nouvelle fonction? - Elle te permet théoriquement de superviser tout ce qui se passe dans le département au point de vue santé. Mais
1. Tubercule genre taro. 2. Le fruit du kolatier est la noix de Kola, euphorisiinte.

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pratiquement, tu ne peux pas tout taire, et le service des Grandes Endémies fait seul la médecine rurale... - Dois-je me considér~r comme' responsable de la santé de tous? - Fais comme tu l'entends. Non loin, sur la même « colline santé» se trouve le service des Grandes Endémies et de la médecine rurale, que j'aurai tout loisir de fréquenter. Mais la nuit tombe vite, les présentations se feront plus tard. Mon camarade m'entraîne vers sa maison, située derrière l'hôpital, pour prendre une bonne douche et un repas réconfortant. Son épouse est là, avec ses enfants. La mienne me rejoindra dans quelques semaines. - Tiens, vous avez une cheminée ! - Oui, il fait froid en décembre. N'oubliez pas que nous sommes à 1400 m d'altitude, et certains soirs cela fait plaisir de faire du feu. Des dames de la ville portent même un manteau de fourrure à la Noël, vous verrez cela! Le lendemain je retrouve mon camarade. Dans son jardin, de petites franges de poils rouges terminées par des grains noirs pendent aux branches d'arbres au feuillage léger. - Quels sont ces arbres? lui demandai-je. - Ce sont des faux poivriers. Il y a les mêmes dans mon pays à Hyères. Des oiseaux huppés, les bul-bul, volètent entre ces arbres et les daturas aux larges cloches blanches. Nous voyons bien la ville, dont les constructions couvertes de tôles rouges, séparées par des rangs d'eucalyptus, s'étagent sur sept collines. - Je vois que tu as mis le veston et la cravate. Nous pourrions aller en ville pour les présentations d'usage, dit mon camarade. La Préfecture et les services publics sont répartis sur une large place. Le préfet, un petit homme vif et intelligent, nous invite au dîner donné en l'honneur de mon prédécesseur, dont les services furent appréciés pendant les deux ans de son séjour. En sortant de la Préfecture, je vis sur un édifice une pancarte: Service Social. - Le service social est-il important ici ? - Une assistante sociale organise des cours de cuisine et de couture. Elle supervise dans la ville 5 jardins d'enfants confiés à des aides-jardinières. - Que voyons-nous un peu plus bas, contre l'Eglise? - C'est la mission catholique. Elle est importante car la moitié des Bamileke ici sont chrétiens. Du moins, ils le disent. 22

Après notre visite protocolaire au président de la Cour d'Appel de l'Ouest, qui est français, nous descendîmes vers le marché. Deux énormes cases Bamileke aux toits de chaume coniques forment une entrée magistrale aux ruelles étroites et sombres où s'entassent marchands et chalands. Au début de mon séjour, dit mon camarade, il y avait des têtes coupées placées devant le marché. Car, à l'indépendance, les Bamileke n'ont pas voulu être assujettis au pouvoir fédéral. TIs voulaient faire sécession. Ce fut une guerre de maquis longue et cruelle, la répression fut terrible. Les têtes des maquisards étaient montrées pour faire dissuasion! Je tombai en arrêt devant les étalages d'herbes, d'écorces et de nOIx. - Laisse, dit mon camarade. Ce sont des remèdes traditionnels. Certains écartent le mauvais sort, comme cette main de singe et cette peau de serpent. Peu à peu, nous atteignîmes la gare routière.' Sur les taxis-brousse bariolés se lisaient des enseignes telles que: «Dieu est Grand », « Ô maman », « S'en fout la mort. » Aux appels des cockseurs qui racolaient les clients répondait la musique de bastringue des bars. - Tiens, dis-je, nous avons un collègue. Regarde cette enseigne: le docteur des motos. - Oh, ici il y a beaucoup de docteurs: des vélos, des montres. .. - Ceci prouve notre influence. Mais je ne vois pas de maison de commerce européenne... - Non, commerce et transport sont aux mains des Bamileke. Les Européens n'ont pu résister à leur esprit d'entreprise. Mais n'allons pas plus loin. A quelques kilomètres d'ici, c'est la fin du plateau Bamileke, et la chute de la falaise sur la plaine des Mbos, qui n'est qu'à 600 m d'altitude. Demain nous irons rendre visite aux Sœurs de la pouponnière. - C'est une crêche ? - Si tu veux, mais les sœurs y rassemblent les enfants abandonnés de tout le Cameroun. Certains ne sont jamais réclamés et deviennent grands. Le lendemain nous traversâmes une petite rivière qui coulait entre des maisons en dur dont certaines étaient inachevées. - Cette rivière, c'est la Ménoua, qui donne son nom au département. La cîme de la colline était occupée par de vastes bâtiments où 23

régnaient une dizaines de Sœurs, la plupart italiennes, quelquesunes Camerounaises. - Nous avons plus de 100 enfants en garde, dit la supérieure, et nous sommes aidées par des jeunes filles qui veulent recevoir une bonne éducation. Nous leur donnons des cours d'artménager, certaines restent avec nous et deviennent des aides puéricultrices. - Etes-vous contente de travailler ici, ma Sœur ? - Oui, je me plais ici et nous sommes utiles. - Depuis quand n'êtes-vous pas retournée en Europe? - Cela fait 10 ans. Ce pays était beau, le climat agréable, les gens attrayants, l'hôpital assez moderne. Je sentais que j'allais m'y plaire et faire du bon travail.

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