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Notes de campagne (1914-1916), suivies d'un épilogue (1917-1925)

De
234 pages
Ce texte décrit l'expérience d'un jeune homme de "bonne famille" que rien, sauf un vibrant amour de la Patrie, ne prédisposait à se jeter corps et âme dans une guerre épouvantable. En Lorraine, en Picardie, en Artois, en Champagne ou durant sa captivité, ce passionnant récit est celui d'un tout jeune officier de troupe.
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Notes Collectif-Artois 1914/1915
de Thierry Cornet Mémoires Mémoires
campagne et Alain Chaupine edu XX siècle du XX siècle
Les notes de campagne de Jean Duclos furent
rédigées en 1917 pendant les loisirs auxquels le
contraignait sa situation de grand blessé interné en JEAN DUCLOSSuisse, après sept mois de captivité en Allemagne
eoù il fut, selon ce qu’il en rapporte, correctement Sous-lieutenant au 153 régiment d’infanterie
soigné. Elles décrivent en détail et dans un style
impeccable, l’expérience d’un jeune homme de
« bonne famille » qu’a priori, sauf un vibrant amour
de la Patrie, rien ne prédisposait à se jeter corps NOTES DE CAMPAGNE
et âme dans une guerre épouvantable. Loin de
renvoyer le lecteur à un système de valeurs périmé, 1914 – 1916
le texte de Jean Duclos est l’illustration de qualités
Suivies d’un épilogue (1917 – 1925)d’autant plus recommandables que la société
et commentées par son ls, Louis-Jean Duclos de consommation d’aujourd’hui tend à leur faire
écran. Que ce soit en Lorraine ou en Picardie (1914)
où il fut une première fois blessé, en Artois ou en
Champagne où il fut à nouveau blessé (1915) ou
encore durant les épreuves de la captivité (1916) qui
s’ensuivit, ce passionnant récit est celui d’un tout
jeune of cier de troupe engagé avec un parfait oubli
de soi et un esprit de sacri ce absolu dans l’exercice
d’un devoir qu’il estimait sans limite au sein d’une
fraternité d’armes pudique et chaleureuse.
Jean Duclos est né le 27 août 1891 dans une
famille de la bonne bourgeoisie rouennaise.
Affecté en avril 1914 comme sous-lieutenant au
e153 régiment d’infanterie au cours de son service
militaire, il prit part aux batailles de cette unité en
1914 et 1915. Grièvement blessé et fait prisonnier
en Champagne, puis libéré en 1916, il choisit de
rester dans l’armée d’active dans les rangs de
laquelle il fut tué au Maroc le 23 août 1925.
Photo de couverture :
Stéphan Agosto.
ISBN : 978-2-336-00290-3
Prix : 23 €
Collectif-Artois 1914/1915
Notes de campagne 1914 – 1916

JEAN DUCLOS 
Thierry Cornet et Alain Chaupin










NOTES DE CAMPAGNE
1914 – 1916

Suivies d’un épilogue (1917 – 1925)
et commentées par son fils, Louis-Jean Duclos

eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-
2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2,
2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jean-Pierre CÔMES, Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière,
2012.
Claude SOUBESTE, Une saison au Tchad, 2012.
Paul OLLIER, Algérie mon amour, 2012.
Anita NANDRIS-CUDLA, 20 ans en Sibérie. Souvenirs d’une
vie, 2011.
Gilbert BARBIER, Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O,
2011.
Alexandre NICOLAS, Sous le casque de l’armée, 2011.
Dominique CAMUSSO, Cent jours au front en 1915. Un
sapeur du Quercy dans les tranchées de Champagne, 2011.
Michel FRATISSIER, Jean Moulin ou la Fabrique d’un héros,
2011.
Joseph PRUDHON, Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil
des misères de la Grande Guerre, 2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père, 2010.
Roland GAILLON, L’étoile et la croix, De l’enfant juif traqué à
l’adulte chrétien militant, 2010.
Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007.
Lloyd HULSE, Le bon endroit : mémoires de guerre d’un
soldat américain (1918-1919), 2007.
Jean DUCLOS
eSous-lieutenant au 153 régiment d’infanterie







NOTES DE CAMPAGNE
1914 – 1916

Suivies d’un épilogue (1917 – 1925)
et commentées par son fils, Louis-Jean Duclos






Collectif-Artois 1914/1915
Thierry Cornet et Alain Chaupin







L’Harmattan












Photographies :
Collection de la famille de Jean Duclos - pages : 10 - 208
et 4e de couverture
Couverture : Stéphan Agosto
Crédits photos : Collectif-Artois
Croquis tirés des notes de Jean Duclos
Remerciements à Monsieur Arnaud Carobbi


















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00290-3
EAN : 9782336002903


PROLOGUE

C'est naturellement avec émotion et reconnaissance que le
fils plus qu'octogénaire du héros mis en scène dans les pages
qui suivent voit la brève histoire de celui-ci affronter le grand
jour de l'édition après tant d'années d'archivage confidentiel.
Cette reconnaissance n'est pas seulement l'expression
d'un attachement personnel, familial, nous la partageons
avec ceux qui apprécient qu'une lecture de l'Histoire procède
aussi, le cas échéant, du déchiffrement de l'intime, comme
c'est ici discrètement le cas. Ainsi saurons-nous
particulièrement gré à l'association « Collectif-Artois » et à ses
animateurs d'avoir trouvé de l'intérêt au texte que nous leur
avons donné à lire et d'avoir pris la décision de le publier.
Quant à l'émotion, elle ne résulte pas uniquement d'un
rapport de filiation singulier, mais du constat de
l'extraordinaire humanité en son époque d'un personnage
qui, malgré la spécificité des circonstances, ou grâce à elle, se
révèle extraordinairement proche. Ce sentiment d'empathie,
on le doit en premier lieu à la simplicité, à la clarté et à
l'irréprochable correction d'écriture de ces notes de campagne
1914-1916 rédigées à chaud, pourrait-on dire, pendant son
internement en Suisse à l'issue de sa captivité en Allemagne.
S'il est vrai que « le style, c'est l'homme », l'auteur s'y révèle
discrètement passionné, pudique et sensible dans le récit
d'épreuves, de souffrances et d'angoisses difficilement
imaginables aujourd'hui,
certes des lecteurs férus de pacifisme sommaire et
d'antimilitarisme épidermique, ou simplement révoltés par le
caractère proprement monstrueux de cette « Grande
Guerre », voire saturés par les récits édifiants censés la
célébrer pour la consolation des survivants, ne baisseront
pas la garde. Il leur plaira de dénoncer ce qu'ils
interprèteront comme une certaine raideur de caractère, un
élitisme social qu'il est de bon ton aujourd'hui de camoufler,
7

une conception assez peu démocratique de l'ordre politique
et, dans sa conduite, un sens de la « posture » cependant
consubstantiel à l'exercice de l'autorité notamment en
ambiance critique.
Énergie et enthousiasme sont sous la plume de Jean Duclos
des éléments récurrents du discours. Au-delà de leur emploi
un peu convenu, ils s'appliquent à la lettre aux valeurs du
patriotisme antigermanique de l'époque dont la revanche de
1870 et la reconquête de l'Alsace-Lorraine étaient les
ingrédients principaux. Ils s'inscrivent dans les principes plus
généraux d'une morale exigeante dont, en convalescence à
Béziers (nov.1914-mai1915), il prend le temps de théoriser
quelques principes.
Certes ces derniers sont peu complaisants. Le « Front » y
apparaît le site des valeurs suprêmes, haut lieu des joies pures
de l'action, de la camaraderie, de la solidarité du combat, loin des
turpitudes de l'arrière. Ah ! Ces régions de l' « arrière », pourries de
politique, de matérialisme grossier et égoïste.... où ce sont
généralement des gens incapables du moindre altruisme qui
professent les idées les plus avancées ; et de dénoncer dans une
formule ciselée dans l'airain ces gens sans élévation d'esprit qui
donnent le dégoût de la vie par le soin qu'ils mettent à préserver la leur.
D'ailleurs cette société de la « belle époque », encore si
proche des valeurs de l'Ancien Régime, que concurrençaient
irrémédiablement l'élitisme républicain et les hiérarchies d'un
ordre bourgeois dont il est pourtant issu, ne convient qu'à
demi à Jean Duclos. Ainsi a-t-il pour la générosité des
« braves gens » une bienveillance qu'il dénie aux plus fortunés
qui, eux, font le minimum possible. De même, au sein de
l'institution militaire, s'il épargne sans discussion les
généraux, il ne ménage pas la véritable secte des officiers d'état-
major en comparaison desquels, comprend-on, les officiers
de troupe, auxquels Jean Duclos est fier d'appartenir, sont
injustement discriminés.
L'armée, cependant, ses valeurs et ses vertus, telle qu'en
elle-même l'expérience de la guerre l'idéalise, est la grande
8

découverte du jeune officier de réserve que la guerre de 14
maintient sous les drapeaux, il n'aura de cesse d'en intégrer
les rangs d'active. Non seulement il voit dans celle-ci l'outil
de la Victoire, mais, un peu à la manière de Lyautey quinze
ans plus tôt, elle est pour lui l'institution grâce à laquelle
dans le maintien des barrières sociales, intellectuelles et morales (…)
la caserne assouplirait les caractères, disciplinerait les volontés,
formerait de vrais Français sachant mettre l'amour de la France très
au-dessus des intérêts et des amours des castes et des individus.
Comme de juste, l'officier serait la cheville ouvrière de cet
encadrement moral et civique en tant qu'exemple(s) de droiture
et d'honneur, capable(s) non seulement de se faire craindre, mais aimer,
sachant allier avec tact l'énergie à la douceur, l'inflexibilité à la bonté.
Certes ce modèle est aujourd'hui profondément démodé
et c'est sans doute tant mieux. Il dénote en tout cas de la
part de son auteur une certaine candeur et c'est
apparemment sur ce point que, sous son incontestable
raideur, ressort sa profonde humanité : sa perception du
chagrin que son engagement cause à ses proches, parents et
fiancée, mais qui ne compte pas vis-à-vis de la patrie, l'acceptation
pour soi-même du sacrifice absolu, son respect
compassionnel de la mort environnante, l'émotion qu'il
avoue, mais qu'il domine, au sortir des tranchées, l'attestent
sans aucun doute. Élégance et détermination, résilience
comme on dit aujourd'hui et dévouement suprême : nul
doute que ces « glorieux ancêtres » aient encore beaucoup à
nous apprendre.
Moins de dix ans après être tombé grièvement blessé sous
les balles allemandes en Champagne (octobre 1915) le
capitaine Jean Duclos était tué au combat dans les
montagnes du Rif (Maroc) le 23 août 1925. Ainsi, trouvait sa
conclusion le conflit quasi cornélien qu'illustra sa brève
carrière entre la douceur des mœurs civilisées et l'abnégation
absolue qu'inspire à certains la passion du « Devoir ».
Paris, novembre 2011
Louis-Jean DUCLOS
9


Famille de Jean Duclos
10


Fac-similé des notes de campagne



11






Avant la guerre - En garnison.

D’octobre 1912 à octobre 1913, je suis soldat de 2e classe
au 39e régiment d’infanterie à Rouen. Je fais partie du
peloton des élèves caporaux, et je m’initie au métier des
armes. D’abord à la caserne Hatry, ensuite à Jean Rondeaux.
Vie fastidieuse et monotone s’il en fut que cette vie de
garnisons de l’Ouest. Les officiers sont rarement à l’exercice,
ils n’y font qu’une apparition, les maîtres de la compagnie
sont l’adjudant à l’extérieur et le sergent-major à l’intérieur.
Rarement de service en campagne intéressant, manœuvres
de bataillon et de régiment encore plus rares, quant aux
manœuvres de plusieurs armées en liaison pour ainsi dire
jamais.
Un service de place très chargé ; les soldats tous de la
région ou de Paris, sont trop près de chez eux, les officiers
aussi… Bref, une vie abrutissante.
Vers le mois de juin, je vais à Magny-en-Vexin aux tirs de
guerre, ce fut la période la plus intéressante de mon service à
Rouen. Plusieurs fois j’ai pu m’échapper à bicyclette aux
Andelys et passer quelques instants avec ma fiancée. Vers
le mois de juillet, je vais passer 8 jours à Amiens où a lieu
l’examen des candidats Élèves Officiers de Réserve, j’ai ainsi
l’occasion de visiter cette ville, sa cathédrale, et de faire du
canotage aux Hortillonnages.
En rentrant à Rouen une bronchite me mène à l’Hôpital,
puis suivie d’un congé de convalescence de 1 mois, je vais
me remettre au bord de la mer à Quiberville près de Dieppe.
Là, j’apprends que je suis reçu à l’examen des candidats
E.O.R.
Le 10 octobre 1913, je suis dirigé sur Le Havre, j’ai droit
au képi des sous-officiers et ma manche est ornée d’un petit
galon d’aspirant, c’est mon premier grade et j’en suis très
fier. Ma nouvelle garnison est le fort de Tourneville, nous
logeons dans un casernement aux murs épais, aux plafonds
13

voûtés, vraies casemates. Chaque matinée, les cours se
succèdent sur des matières nombreuses, variées et
généralement intéressantes. L’après-midi est consacrée au
service en campagne, ou bien à l’application des théories de
l’école du soldat et de l’école de section, même de l’école de
compagnie. Pas de services de place, la vie au peloton des
E.O.R. est active, souvent fatigante, mais au moins on ne se
languit pas. Étant au Havre, j’ai l’occasion de visiter le fort
de la Hève et des batteries de côte modernes de 240 T.R.
er Le 1 avril 1914, je suis nommé sous-lieutenant au 153e
régiment d’infanterie, à Toul. Je suis heureux d’aller dans
l’Est, d’abord les voyages forment la jeunesse et puis je vais
pouvoir me rendre compte de cette vie militaire ardente dont
l’Est a la réputation.
Donc d’avril à la fin d’août, je suis à Toul, j’habite une mo-
deste chambre, route de la Justice à deux pas de l’immense
caserne où est rassemblé tout le régiment. J’ai de la chance, le
régiment auquel je suis affecté est commandé par le colonel
Loyseau de Grandmaison, une lumière au point de vue mili-
taire et un officier de très grande valeur. Mon capitaine, le
capitaine Sémonin, me reçoit assez froidement, il a beaucoup
de prévention contre les officiers de réserve, et de fait il me
traite en maintes circonstances presque durement. Le lieute-
nant en premier se nomme Hénard, officier énergique et bril-
lant, il m’est très sympathique dès le premier contact. Le lieu-
tenant en second se nomme Toussaint il s’est montré avec
moi un bon camarade.
Toul, notre ville de garnison, est une place forte de pre-
mier rang. Petite ville aux maisons tassées les unes sur les
autres, aux rues étroites et tortueuses, possédant deux églises
gothiques de grande valeur artistique. Elle est encerclée par
une ceinture continue de remparts datant de Vauban, des
fossés pleins d'eau baignent les fortifications, plusieurs
portes monumentales, munies de pont-levis (porte de Metz,
porte de Moselle), relient la ville avec l'extérieur, à chaque
porte un poste d'infanterie monte la garde nuit et jour.
14

Autour de Toul, à plusieurs kilomètres de distance, une
double ceinture de forts, de batteries et d'ouvrages intermé-
diaires bétonnés et cuirassés protège la ville. Le terrain aux
alentours de la ville est accidenté et boisé, de nouveaux ou-
vrages sont continuellement en construction ; des chemins
de fer à voie étroite relient entre eux tous les ouvrages de
défense.
Toul est une grande place d'armes moderne, pas encore
assez moderne cependant, car beaucoup d'ouvrages auraient
besoin d'être transformés et l'artillerie de la place est d'un
modèle ancien, surtout la grosse artillerie. Toul a 12.000 ha-
bitants civils, presque trois fois plus de militaires : en effet,
on y trouve 7 régiments d'infanterie, 1 régiment d'artillerie à
pied, 1 régiment d'artillerie de campagne, 1 régiment de gé-
nie, 1 régiment de cavalerie plus deux états-majors et ser-
vices.
La vie que je mène ici est celle de tous les officiers des
garnisons frontalières. Tantôt sur les plateaux arides et hé-
rissés de forts qui entourent la ville, comme à Ecrouves,
Dangermain, Charmes, Blénod ; tantôt dans des stands ;
souvent sur les terrains d'exercice ou à la caserne. En tout
cas matin et soir, tous les jours, je suis comme mes cama-
rades avec mes soldats, essayant de les développer physi-
quement et moralement en vue d'une lutte imminente dont
les préparatifs de l'autre côté de la frontière sont tangibles à
chaque instant.
Jusque sous nos forts, les fermes isolées, les auberges, ap-
partiennent aux Allemands, qui s'y préparent à un service de
renseignement et d'espionnage dont nous pourrons juger
l'efficacité quelques semaines plus tard. À côté de l'activité
fébrile qui règne chez nos voisins, chez nous c'est presque le
calme, si peut être calme une armée vivant en communauté
d'esprit avec les patriotiques populations lorraines, à 40 km
de la frontière.
Quel contraste pour moi que cette vie militaire de l'Est si
prenante, si remplie, à côté de celle que j'ai menée antérieu-
15

rement à Rouen ! En effet ici la vie militaire nous absorbe
tout entier. Guêtrés toute la journée, nous sommes les
maîtres dans les rues où fourmille une foule indolente de
soldats ne sachant que faire après l'exercice. Les cafés nous
appartiennent, mais au fond triste ville que Toul en dehors
du service, pas de distractions, deux cafés où l'on n'entend
tinter que des éperons, où l'on ne parle que de questions
militaires.
La pension installée à l'hôtel de France est simple, mais
bonne, nous y passons les meilleures heures de la journée,
réunis autour d'une table frugale et gaie, sous la présidence
du plus ancien, le lieutenant Danroux. Celui-ci chargé d'assu-
rer la discipline le fait par l'application d'un code traditionnel,
les sanctions consistent en amendes qui servent à payer des
bouteilles supplémentaires dont toute la table profite. Ainsi
très souvent les bouchons sautent joyeusement au milieu des
rires.
À la pension on effleure parfois des sujets sérieux ou du
moins ceux qui sont généralement considérés comme tels :
sciences, arts, littérature, philosophie ; le plus souvent on
parle de la guerre future, des nouvelles théories de combat.
Très souvent la conversation roule sur les quelques hétaïres
de la ville, personnes généralement peu appétissantes, et qui
valent à ceux qui les fréquentent des risques, et à ceux qui en
parlent trop cavalièrement à la pension des amendes ; les
amendes pleuvent encore chaque fois que l'on aborde les
sujets interdits, qui sont : la religion, la politique, les ques-
tions de service. Le plus jeune lieutenant (sous-lieutenant
Luce) a la charge d'être le secrétaire de la pension, il marque
les extras payés par chacun, et de plus il transcrit textuelle-
ment les motifs des amendes, motifs dont le recueil aurait
valu la peine d'être conservé. Une des fonctions principales
du secrétaire est de mettre sur la table le jour de la fête de
chacun des membres de la pension un bouquet et un gâteau.
Souvent après le dîner on chante, marches militaires, chan-
sons de St Cyr, chansons à boire, chansons du pays de cha-
16

cun (Lafargue : O Toulouse, Danroux : Vivat, Gay : Les Monta-
gnards).
Après chaque repas matin et soir, on va au Cercle mili-
taire jouer au bridge en buvant cafés et bocks. Puis on rentre
chacun chez soi dans des petits garnis très simples, loués très
cher, mais où l'on se trouve tout de même si bien, avec ce
sentiment de chez soi si cher à tous.
Les dimanches à Toul, après le déjeuner, on fait une par-
tie de cheval, sur les montures que gracieusement nos supé-
rieurs nous prêtent. Puis, sauf les dimanches de service, on
se met en civil et l’on va mélancoliquement tourner autour
du kiosque où la musique fait entendre des morceaux sou-
vent peu variés. Le Cercle termine les réjouissances domini-
cales.
Les grandes fêtes consistent surtout en « réceptions »,
réunions obligatoires et par ordre de tous les officiers du
régiment au Cercle pour souhaiter la bienvenue à un nouvel
arrivant ou faire des adieux à l’un des nôtres changeant de
garnison. Après les speechs de rigueur, on chante et boit
ferme, puis les gens mariés vont se coucher et les autres,
après avoir fait les deux cafés de la ville (Le Cholet et La Co-
médie), s’être fait chasser du « Casino », avoir mis en révolu-
tion les deux lupanars de l’endroit, finissent par avoir des
altercations avec la police qui, il faut bien l’avouer, est peu
indulgente pour l’élément militaire de la population.
Les derniers mois, je ne passe pas mes dimanches à Toul,
je pars le matin par le train de 2 h 15 du matin et je vais en
Champagne, à Troissy, auprès de ma fiancée. Là, au milieu
d’une nature riche, près d’une amie qui me comprend à ce
point que l’unité d’âmes entre nous est complète, dans cette
intimité charmante et calme, je me repose des fatigues de la
semaine.
Le lundi, je recommence mon rôle de chef et d’éducateur
avec plus de ferveur.


17







En guerre - La couverture

Le 27 juillet par une journée pluvieuse nous sommes ac-
croupis sous nos tentes alignées et ruisselantes. C’est à Bois-
l’Evêque, malgré le mauvais temps, tous, nous sommes heu-
reux de goûter de la vie sauvage en plein air qui fait diversion
avec la vie civilisée que nous sommes habitués à mener.
À nos pieds la Moselle, au cours pittoresque, sert de mire
au gros village lorrain de Pierre-la-Treiche. Les bois sont
touffus et verts, sur la rive opposée et plus loin le fort de
Villey-le-Sec se présente comme un mamelon vert. Les sol-
dats ont tracé autour de leurs tentes des jardinets fleuris,
chacun est tout entier au bonheur de vivre pleinement au
milieu de l’air pur des bois.
Depuis quelques jours une certaine tension dans les af-
faires diplomatiques transpire jusqu’à nous. Les « huiles » ne
croient pas tous à la guerre, ils ont vu au cours de leur car-
rière combien de périodes de tension semblables à celle
d’aujourd'hui ! Mais nous les jeunes, nous considérons le
conflit comme inévitable.
Le 27 juillet 1914, vers 10 heures du matin, arrive un mo-
tocycliste de Toul. Quelques minutes plus tard, les clairons,
dans tous les coins du camp, rappellent aux sergents de se-
maine. C’est l’ordre de lever le camp et de rentrer le soir
même à Toul. Deux heures plus tard, le régiment quitte
Bois-l’Évêque.
Le soir, à la pension, nous sommes d’un enthousiasme
indescriptible : enfin, nous allons relever l’insulte de 1870,
reconquérir l’Alsace et la Lorraine, jamais le moment ne
pouvait être mieux choisi. Nous croyons tous partir le soir
même. En rentrant chez soi chacun fait sa cantine. Le len-
demain et le surlendemain nous sommes à Toul, dépités. Les
journaux se montrent plus calmes, serait-ce encore une
fausse alerte ?
19

Cependant, certains signes nous font croire que le danger
n’est pas encore écarté. En effet le colonel nous rassemble
souvent dans la salle d’honneur du régiment pour nous don-
ner des instructions concernant une mobilisation possible, la
collection de guerre a été distribuée à chaque soldat, les ef-
fets usagés destinés aux gardes voies de communication sont
expédiés, enfin le pont de Liverdun, le tunnel de Foug et
autres ouvrages d’art près de Toul sont gardés militairement.
Or le 29 juillet, vers 1 heure du matin, j’entends vague-
ment dans mon sommeil le clairon de la caserne Lamarche
sonnant « Aux Sergents-Majors », puis je perçois la rumeur
des cyclistes, cavaliers, ordonnances, courant vers la ville, en
descendant la route de la Justice.
Vers 1 heure 20 on heurte violemment ma porte, c’est
Hauterive, mon ordonnance qui entre :
« Mon lieutenant, vite, on part ! »
« Feuille blanche ou rouge ? » (la feuille blanche est celle
employée pour les exercices d’alerte, la feuille rouge n’est
employée que pour le bon motif)
« Feuille rouge ».
« Enfin tant mieux, ça y est ! ».
Voilà textuellement la conversation qui fut échangée dans
ma chambre. Une demi-heure plus tard, j’arrive au quartier, il
est en pleine effervescence et cependant tout se passe en
ordre. Les caisses de cartouches, ouvertes, sont dans les cou-
loirs.
A quatre heures, le régiment est massé dans la cour. Le
drapeau paraît, sa soie claque au vent. Nous le chérissons
notre drapeau ! L’esprit de corps est très développé dans
l’Est, mais aujourd’hui quand les fusils de tout le régiment,
d’un seul mouvement, rendent les honneurs à l’emblème de
la Patrie, notre cœur à tous, officiers et soldats, vibre avec
une intensité que nous n’avions jamais éprouvée auparavant.
Le colonel de Grandmaison, nous adresse quelques paroles
vibrantes qui sont un serment de fidélité que tous nous répé-
tons tout bas. Bataillon par bataillon le régiment s’ébranle…
20

Pour la première fois, j’ai éprouvé un peu de vague à
l’âme quand, défilant devant le corps de garde, les officiers
èmeaffectés au 353 massés près de la porte nous ont serré la
main en nous disant adieu.
Puis nous descendons la route de la Justice, à chaque fe-
nêtre une femme éplorée regarde un être cher s’éloigner,
nous traversons la Moselle et passons devant la caserne des
Dragons qui en tenue de campagne et l’arme au pied atten-
dent l’ordre de sauter en selle. Après avoir suivi une route
longue, monotone et fatigante, nous traversons Nancy vers
10 heures du matin. La population qui aime trop les soldats
les abreuve de liquides variés qui joints à la fatigue et à la
chaleur rendent le maintien de l’ordre dans le rang assez
difficile. Nous continuons péniblement jusqu’à Villeneuve
devant Nancy ; là dans des prairies au bord de l’eau nous
faisons grand’halte.
Près du général Wirbel qui commande la brigade, nous
déjeunons sommairement de pain et de saucisson, puis nous
reprenons notre marche et vers 5 heures du soir nous arri-
vons exténués à Cercueil (Cerville de nos jours).

Cercueil, malgré son nom lugubre, est un petit village
lorrain comme beaucoup d’autres, assez sale comme il con-
21

vient, avec le fumier devant les grandes portes cintrées. Au
centre du village, une place où se trouve l’église et la mairie,
sur cette place une petite auberge, le café Paquotte (voir plan)
où les officiers du 3e bureau prennent matin et soir leur re-
pas à côté du colonel et des officiers du 39e régiment
d’artillerie.
Le 30 juillet au matin, la 9e compagnie se porte à environ
500 mètres en avant du village vers un mamelon comman-
dant la route de Réméréville. Après avoir jalonné le terrain,
chaque section se met à l’ouvrage et creuse ses retranche-
ments. Ma tranchée est rapidement construite avec des para-
pets bas et épais de 5 à 6 mètres d’épaisseur et un boyau de
communication menant vers l’arrière. Dès l’après-midi je
commence à établir des réseaux de fil de fer barbelé infran-
chissables, confectionnés soigneusement, mais un peu trop
loin de la tranchée ainsi que l’expérience acquise ultérieure-
ment me l’a appris.
Le soir de ce jour les issues du village étant barricadées et
gardées mes camarades et moi dînons joyeusement au café
avec les autres officiers du bataillon. Vers 10 heures, une
nouvelle nous transporte de joie, les réservistes « article 40 »
sont rappelés, c’est un branle-bas général dans le village, les
hommes s’interpellent, les femmes pleurent. Toute la nuit
c’est un défilé ininterrompu d’hommes se rendant à leur lieu
de rassemblement. Pêle-mêle avec eux passent des réfugiés
dans des chariots emportant leur maigre mobilier et pous-
sant devant eux leurs troupeaux. Spectacle lamentable pré-
lude de la guerre qui devient irrémédiable, imminente.
Le 31 juillet nous continuons nos travaux de défense
pendant que le sinistre défilé des paysans désertant leur mai-
son se poursuit. Vers 1 heure de l’après-midi, je repose sur
un lit dans le village, quand dehors on crie aux armes, c’est
un brouhaha général. Je bondis vers ma tranchée, tous mes
soldats sont à leur poste de combat, les Uhlans sont signalés
à la lisière de la forêt en face de nous. Un cheval sort au ga-
lop d’un taillis : il n’a plus de cavalier. Une heure plus tard
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