Novembre 1942

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Conséquence directe du lamentable armistice franco-germano-italien du 25 juin 1940, Vichy s'était refusé à toute initiative de réorganisation militaire qui aurait pu compromettre sa politique servile de collaboration avec Hitler. Du 8 au 11 novembre 1942, quand les Anglo-Américains débarquèrent au Maroc et en Algérie, Vichy ordonna de s'y opposer par les armes. Le 10 novembre, on admit même, sans aucune réaction, le principe d'une invasion de la "zone libre" par l'armée allemande. Et, le vendredi 27 novembre 1942, les armées de terre et de l'air de l'"Etat français" du maréchal Pétain capitulèrent sans réaction devant le coup de force de la Wehrmacht allemande. Toutes les unités furent dissoutes ; les armements et matériels, canons, avions, véhicules, casernes, dépôts, bases terrestres et aériennes, furent livrés intacts à l'ennemi. Le même jour, la flotte de Haute-Mer se saborda sans combat et sans risques à Toulon. Ainsi la France avait perdu tous moyens d'être reconnue comme une grande puissance. Ce 27 novembre 1942, le Commandant du 30ème Chasseurs, parmi d'autres, constate avec amertume : "C'est un jour de deuil sans précédent dans notre histoire. L'armée française cesse d'exister... sans que seulement nous puissions sauver notre honneur militaire." Ce livre, basé sur les témoignages et documents français de l'époque et, surtout, sur des archives allemandes inconnues jusqu'à nos jours, présente la vérité, les acteurs, les logiques, les ambitions et décisions qui aboutirent à cette honteuse et tragique capitulation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296279995
Nombre de pages : 240
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NOVEMBRE LA GRANDE

1942: HONTE

Collection CHEMINS DE LA MÉMOIRE dirigée par Alain FOREST
Claire AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939). Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises pendant la drôle de guerre. Robert BONNAUD, Les tournants du XX'siècle, progrès et régressions. Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc.

Genèse d'une sociabilité (X<-XIV< siècle).
Tome I: Du château au village (X'-xllr siècle). Tome II: La démocratie au village (xllr-XIV' siècle). Jean-Yves BOURSIER, La politique du PCF, 1939-1945, Le parti communiste français et la question nationale. Jean-Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France 1942-1944, La 35' brigade FfP-M01, préf. de Claude Lévy. Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Jacques DALLOZ, Georges BIDAULT, Biographie politique. Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-démocratie (1848-1864). Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. Pierre FA YOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains, Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (1840-1851). Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-1943). Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L'odyssée mamelouke à l'ombre des armées napoléoniennes. Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Michel PIGENET, Au cœur de l'activisme communiste des années de guerre froide, « La manifestation Ridgway». Henri SACCHI, La Guerre de Trente ans. Tome I: L'ombre de Charles Quint. Tome II: L'empire supplicié. Tome III: La guerre des Cardinaux. Christine POLETTO, Art et pouvoir à l'âge baroque. Alain ROUX, Le Shang aï ouvrier des années trente, coolies, gangsters et syndicalistes. Elisabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise 1647-1649. Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux xv//r et XIX'siècles. Sabine ZEITOUN, L' œuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

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ALBERT

MERGLEN

NOVEMBRE LA GRANDE

1942: HONTE

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

DU MEME AUTEUR

Groupefranc, Grenoble, 1943. Mission spéciale en France, Paris, 1945. Le Grand Livre du monde, Paris, 1948. Les Eclaireurs de l'Ohio, Montréal, 1960. La Guerre de l'inattendu, Paris, 1967 ; Bruxelles, 1968 ; en anglais, Londres, 1968; en arabe, Damas, 1970. La Guerre à lafrançaise, Paris, 1967. Histoire et avenir des Troupes Aéroportées, Paris, 1968 ; en allemand, Freiburg, 1970 ; en polonais, Varsovie 1970 ; Prix de l'AéroClub de France 1969. Naissance des mercenaires, Paris, 1970. Drames et aventures de la Deuxième Guerre mondiale, Paris, 1985.

En couverture; Casablanca, 1942. Général italien reçu par des officiers français et allemands

@ L'HARMATTAN,

1993 ISBN: 2-7384-2036-2

Préambule

Au Maroc, 8 au 11 novembre 1942
Fin novembre 1940, j'ai eu la chance de m'évader d'Allemagne. Je pris le train de Strasbourg pour me rendre à Saint-Louis, pensant passer de là en Suisse. En cours de route, je vis en gare de Colmar un train de chars français neufs, en route vers l'Allemagne. En mai-juin 1940, je n'avais vu aucun char français au combat. A Mulhouse et Saint-Louis, pour ne pas me faire remarquer, je dus faire le salut hitlérien avec « Heil Hitler! », moi, lieutenant de réserve français, chef du groupe franc du 18ebataillon de chasseurs alpins, trois citations et Croix de chevalier de la Légion d 'honneur pour le 13 mai 1940. Je constatai que tout était germanisé. Mon oncle de Saint-Louis (lieutenant allemand de 1914 à 1918, commandant de compagnie sur le front russe, croix de fer de 1reclasse) m'aida, avec des cheminots alsaciens, à passer en zone « libre ». Tous ces gens - nés allemands avant 1918 comme moi en 1915, nommé Albert en souvenir d'un autre oncle tué peu avant ma naissance dans les Carpathes comme sous-officier de chasseurs allemands - prouvaient qu'ils voulaient rester français. Et ce vieux maréchal Pétain abandonnait « dans l 'honneur! » cette Alsace-Lorraine à laquelle pensaient des milliers et des milliers de Français tués au front de 1914 à 1918. 5

Aussi je n'ai jamais été « pétainiste », j'ai toujours pensé
que la France devait se redresser, tenir les engagements donnés aux Anglais le 28 mars 1940 de ne pas cesser le combat. Et ne devait pas profiter de l'ombre tutélaire fasciste d'un Hitler pour changer de régime politique. J'ai réussi à me faire affecter au Maroc, certain que le combat contre l'ennemi reprendrait. D'abord à la Commission d'armistice allemande de Fès, j'accompagnais le « Major» allemand Kruska, en inspection à travers le Maroc. Il m'exprima souvent son admiration pour les troupes françaises qui avaient réussi à conquérir cet immense territoire. Et il ne me cacha pas alors que s'emparer d'un tel espace serait très difficile, même à la Wehrmacht. Début novembre 1942, j'étais à l'état-major de la division de Casablanca. Le samedi 7 novembre 1942, le colonel Molle, chef d'état-major du général Béthouard, m'apprit le débarquement américain du lendemain matin. J'acceptai naturellement d 'y aider et reçus une mission de neutralisation de certaines personnes. A èette date, l'Allemagne nazie avait déjà annexé l'AlsaceLorraine, mis deux départements aux ordres de Bruxelles, instauré trois zones interdites, fusillé 1 400 Français, expédié 100 trains vers les camps de concentration, pillé et exploité l'agriculture et l'industrie, épuisé les finances françaises par une imposition de 400 millions de francs par jour, par la collaboration « dans l 'honneur» du Maréchal. Si des gens jouaient le double jeu, c'était le moment, le 8 novembre 1942, de jouer franc jeu en profitant de l'arrivée en Afrique du Nord française des Alliés. Dimanche 8 novembre au matin, j'étais à l'état-major lorsque arrive une jeep avec le colonel américain Wilbur débarqué à l'aube à Fedhala. Très ému, en parfait français, il me dit avoir été à Saint-Cyr, combattu en France en 1918, et qu'il n'était pas possible que Français et Américains s'entretuent pour Hitler. Il me demanda de le mener chez le général. Je le conduisis au général adjoint, qui avait promis au général Béthouard de l'aider, mais avait retourné sa veste en apprenant que le général Noguès, commandant en chef à Rabat, exécutant les ordres de Vichy, ordonnait la résistance contre les 6

Américains. Ce derIÙer me renvoya à l'amiral Ronarch, installé à l'état -major, qui ne voulut pas recevoir l'Américain. C'était la guerre ! Cet amiral qui, en juin 1940, avait sauvé le cuirassé JeanBart en finition, de Saint-Nazaire à Casablanca, qui, le 7 juin 1940 avait déclaré aux marins et aux ouvriers: « Les Allemands ne vont pas bouffer la terre entière. Pour ce qui nous concerne, les positions de repli ne nous manquent pas; nous avons un grand empire où la lutte pourra continuer. » Et le Jean-Bart ouvrit le feu sur la flotte américaine, fut démoli par elle, et regagna en août 1945 la France, ne s'étant battu que contre nos Alliés. Et le général adjoint de Casablanca fit rédiger par un de ses Capitaines un noble ordre du jour. Ordre général n° 1, Casablanca le 9 novembre 1942 : « Au moment où la bataille pour Casablanca va s'engager (...). L'ordre est de tenir sur place, si besoin est, jusqu'au sacrifice suprême. Tout recul ou repli non prescrit par le commandement devra être sanctionné sur-le-champ par les armes. Quelles que soient les conditions dans lesquelles nous soyons amenés à recevoir l'attaque de l'ennemi, il y aura lieu (H') volonté de vaincre... » Jusqu'où peut aller le manque de caractère et la bêtise humaine! Car malheureusement à Rabat, dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, un autre amiral, Michelier, affirmait à Noguès qu'il n'y avait rien devant les côtes du Maroc (seulement une centaine de grands bâtiments, entre autres des cuirassés et porte-avions, les transports de troupe de deux divisions d'infanterie, une division blindée). Ce renseignement, faux, inexcusablement faux, amena Noguès à ne pas croire Béthouard et déclencha une lutte absurde de trois jours, où les Américains laissèrent 630 tués, 887 blessés et 52 disparus. Jusqu'à présent je n'ai jamais connu les chiffres des pertes françaises. Pendant ce temps, presse et radio déversaient au Maroc les messages de guerre de Pétain, contre les Américains et les Anglais. En revanche, les Allemands et les Italiens étaient autorisés et aidés à débarquer sans opposition en Tunisie. Et le 7

11 novembre 1942, Pétain acceptait l'invasion allemande de la France « libre », sans aucune résistance. Les envahisseurs disposaient de peu de troupes et de médiocre qualité, car le front de l'Est absorbait alors toutes les forces vives nazies. Stalingrad commençait à être encerclée. L'armée de l'armistice comprenait 72 bataillons d'infanterie, 12 régiments de cavalerie, 8 régiments d'artillerie avec de nombreuses unités de la garde et de la gendarmerie. L'armée de l'air avait 370 avions de combat. Les Allemands envahissaient la zone « libre» avec 30 bataillons d'infanterie, 2 régiments de chars, 8 régiments d'artillerie, des éléments transportés en chemin de fer, d'autres avec 2 500 bicyclettes. La Luftwaffe avait dans l'Ouest, de Norvège en France, 400 appareils de combat. Les autorités vichystes zélées de Rabat voulant arrêter le consul américain de Casablanca, on me demanda de le cacher à mon domicile, ce que évidemment je fis aussitôt. Puis cette « guerre France contre Alliés» se termina. On vit des rencontres et réunions de pimpants officiers français et américains, on se congratula. Hitler devait aussi être content de cette résistance, qui lui permit de prendre pied en Tunisie sans frais, aide importante pour l'armée allemande d'Afrique se repliant, avec difficultés, après sa défaite d'El-Alamein. Puis Hitler en eut assez de ces agitations à l'Ouest alors que l'Est lui donnait tant de soucis. Le 27 novembre 1942, il ordonna l'opération « Lila» : les Allemands « foutèrent à la porte» à l'aube les unités de l'armée de terre et de l'air de l'armistice, mettant la main sur tout, armements, casernes, dépôts, avions, véhicules, etc. Bien sûr sans résistance, comme l'avait voulu Pétain. Le commandant du 30e bataillon de chasseurs à pied exprima son émotion en un ordre du jour: « C'est un jour de deuil sans précédent dans notre histoire. L'armée française cesse d'exister sous la pression des événements et sans que seulement nous puissions sauver notre honneur militaire. » Et la Marine offrit aux ennemis allemands et italiens la plus belle des victoires navales. Plus de 230 000 tonnes de bâtiments de guerre français coulés, sans risque aucun, sans un coup de feu contre l'ennemi, sans aucune perte pour ce dernier. Ciano,

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ministre des Affaires étrangères de Mussolini, pouvait écrire avec satisfaction: « Pour nous, Italiens, c'est un avantage: celui en toute éventualité d'avoir effacé pour de longues années une puissance navale en Méditerranée. » Le 9 septembre 1943, l'Italie, à bout de forces et de moral, se rendit aux Alliés. Hitler réagit évidemment comme avec les Français, le Il novembre 1942. Mais la flotte italienne sortit de La Spezia avec 3 cuirassés, 6 croiseurs et 6 destroyers. A terre, de durs combats eurent lieu en certains points, jusqu'en Céphalonie. Près de Rome, la 2e division parachutiste allemande a eu, en un jour, 106 tués, 510 blessés et 21 disparus. Souvenirs amers, souvent remâchés plus tard lorsque je partis volontaire au Groupe de commandos d'Afrique, puis pour deux missions spéciales en France occupée. Avec le souvenir de ces soldats français, américains, anglais tués ou blessés en ces journées de l'absurde et de l'aide à Hitler des 8 au Il novembre 1942 au Maroc. Et le besoin et la volonté de savoir ce qui s'était réellement passé en France métropolitaine ces 11 et 27 novembre 1942, pourquoi pas un seul coup de feu n'a été tiré par « l'année de l'armistice» contre l'Allemagne hitlérienne envahissant son territoire pour ensuite jeter à la porte toutes les unités françaises de Vichy, de terre, de mer et de l'air.

Le résultat de mes recherches est exposé dans ce livre:
Novembre 1942 : l'armée de l'armistice trahie.

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Tableau d'ensemble
« La volonté de vaincre, telle est la première condition de la victoire, tel est par conséquent le premier devoir du soldat. »
Maréchal FOCH

Les générations nées après la Seconde Guerre mondiale de 1939 à 1945 doivent souvent s'étonner de nos jours de ces flambées soudaines de rappels virulents et d'âpres disputes à propos d'événements français qui se déroulèrent alors. Tout cela est si loin, il y a plus d'un demi-siècle, si oublié en général: « l'Etat français» du maréchal Pétain, la « France libre» du général de Gaulle, l'occupation allemande, la collaboration française, résistance, soumission, prisonniers de guerre, miliciens, fusillés, déportés. Comment se fait-il que ces souvenirs déchaînent encore autant de passion? Pourquoi déclenchent-ils autant de révélations, d'affirmations, de condamnations ou de justifications? Il Y a là une courte période de 1'histoire de France qui ne semble pas encore avoir été entièrement éclaircie et admise unanimement. Cela justifie une étude attentive et objective. des recherches fondées sur des documents et des faits de l'époque, pour pouvoir approcher de plus près. enfin, la vérité sur cette époque si sombre de notre histoire nationale. En particulier, les événements du mois de novembre 1942 en France métropolitaine, bien que si souvent et si diversement 11

exposés, restent encore très flous dans la mémoire collective. Mais avant de présenter le tableau de ce cas particulier de
«

l'armée

de l'armistice

», rappelons le cadre historique

d'ensemble

de ces années de 1939 à 1942.

* * *

Le 1cr septembre 1939, Hitler attaque par surprise, sans
déclaration de guerre, la Pologne. Le 3 septembre, liées par un traité d'aide avec ce pays, la Grande-Bretagne et la France entament les hostilités contre l'Allemagne. Mais, quoique disposant de troupe considérables, supérieures à la Wehrmacht qui a engagé le gros de ses forces, surtout blindés et aviation, à l'Est, les Alliés n'entreprennent aucune action d'importance. En trois semaines, la Pologne est écrasée, partagée entre Hitler et Staline. Commence alors la « drôle de guerre ». L'armée allemande se réorganise et s'entraîne intensivement à la guerre offensive. Les Alliés, confiants derrière la ligne Maginot, affirment: « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. » Les gloires militaires françaises renchérissent. En mars 1939, le maréchal Pétain appuie le livre du général Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible? - réponse évidemment négative - d'une préface de dix-sept pages soutenant avec force le front défensif continu, repoussant la manœuvre offensive avec ses chars, concluant: « Ce sera le rare mérite du général Chauvineau d'avoir montré que le front continu est à la fois fondé sur les leçons de l 'histoire et sur les propriétés techniques des armes et de la fortification. » Une deuxième édition de ce livre sort encore en février 1940. Le général Weygand, le 2 juillet 1939, proclame à Lille: « Je crois que l'armée française a une valeur plus grande qu'à aucun moment de son histoire. Elle possède un matériel de première qualité, des fortifications de premier ordre, un moral excellent et un haut commandement remarquable. Personne chez nous ne désire la guerre, mais j'affirme que si l'on nous oblige à gagner une nouvelle victoire, nous la gagnerons. » 12

On ne peut reprocher à des hommes politiques d'avoir alors accepté la guerre après avoir lu ces textes et entendu ce discours. Et tout va bien pour les Alliés, qui se lient encore plus étroitement contre l'Allemagne de Hitler en faisant une déclaration solennelle franco-britannique le 28 mars 1940, en un engagement mutuel de « ne négocier, ne conclure d'armistice ou de traité de paix durant la présente guerre ». Cependant le 10 mai 1940, nouvelles agressions hitlériennes contre la Hollande et la Belgique, et l'offensive brutale contre la France, totalement surprise. Les unités de combat françaises résistent avec courage - plus de 110 000 tués en six semaines l'attestent - mais les erreurs doctrinales, stratégiques et tactiques du haut commandement, son manque d'imagination et de caractère entraînent un écroulement complet des forces alliées en France métropolitaine. Dès le début du mois de juin, le maréchal Pétain et le général Weygand pensent à un armistice, envisagent même une paix avec l'Allemagne. L'ambassadeur d'Allemagne à Madrid télégraphie le 5 juin 1940 à Berlin: « D'une source absolument sûre de Paris: si la nouvelle offensive allemande réussit et que l'armée allemande s'approche de Paris, Lebrun se retirera au profit du maréchal Pétain. Celui-ci, avec Weygand,expliqueraau peuple français que la catastrophe militaire est due à la politique du Front Populaire et qu'une paix séparée avec l'Allemagne est nécessaire. »
Le Il juin 1940, il rend compte: « D'une source généralement bien informée, il est déclaré au sujet du conseil de guerre d'hier à Paris: Weygand a déclaré que la bataille de Paris est perdue, qu'il fallait faire une paix séparée. Pétain a partagé ce jugement de la situation. Reynaud et quelques autres ministres se sont élevés contre avec véhémence, accusant Pétain de trahison, déclarant une capitulation ou paix séparée hors de question. »

Pourtant, des milliers de recrues sont envoyées de France par navires en Algérie (les trois départements français d'Algérie) et au Maroc, où se dirigent aussi des centaines 13

d'avions modernes de combat. La marine de guerre déplace ses bâtiments vers l'Angleterre et surtout sur Casablanca et Oran. Déjà, le 7 juin, l'amiral Ronarch disait aux ouvriers et marins du cuirassé Jean-Bart en finition à Saint-Nazaire: « Les Allemands ne vont pas bouffer la terre entière. Pour ce qui nous concerne, les positions de repli ne nous manquent pas: nous avons un grand empire où la lutte pourra continuer. » Le cuirassé moderne Jean-Bart de 35 000 tonnes, comme le Richelieu, venant de Brest, se replient alors respectivement sur Casablanca et Dakar. Mais le Conseil des ministres se réunit le 16 juin sous la présidence d'un Paul Reynaud affaibli par le défaitisme de son entourage immédiat. Alors que les présidents de la Chambre des députés et du Sénat sont prêts à continuer la guerre, le maréchal Pétain s'oppose à un départ à cet effet en Afrique française du Nord. Au cours de la discussion sur un éventuel armistice, sur les vingt-quatre ministres présents, douze sont

contre, sept pour et cinq « douteux ». Mais l'intervention, pour
une fois déterminante, de l'incolore président de la République Lebrun, excessivement impressionné par les vieilles gloires militaires, aboutit à confier le pouvoir au maréchal Pétain ce 16 juin à 23 heures. Dès le 17 juin, une demande d'armistice est présentée à l'Allemagne par l'intermédiaire de l'Espagne franquiste, annoncée de suite ce même jour à midi par Pétain: « C'est le cœur serré que je vous dis aujourd 'hui qu'il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l'adversaire pour lui demander (...) dans l'honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. » Le 24 juin, le général Huntziger, le vaincu de Sedan, évoque devant la délégation italienne à laquelle la France demande aussi l'armistice « la paix qui interviendra bientôt ». Et la guerre s'arrête en France métropolitaine le 25 juin à Oh 35. C'est bien à une paix avec l'Allemagne que Pétain, le « vainqueur de Verdun », pense. Ce maréchal Pétain dont le Journal de Poincaré souligne le pessimisme, dont Oemenceau dit « qu'il est agaçant à force de pessimisme ». Pétain et Weygand, qui se sont tant trompés sur les conditions modernes 14

de la guerre, vont encore se tromper plus lourdement sur son évolution. Avec suffisance, ils sont persuadés que l'Angleterre va aussi s'avouer banue, que l'Amérique n'interviendra jamais, et donc que Hitler, avec ses invincibles armées, est l'incontestable vainqueur et dominateur de l'Europe et qu'il faut par conséquent se soumettre entièrement à lui. De partout à travers le monde, ambassades et légations envoient des télégrammes adjurant la nécessité de continuer la lutte. Dès le 17 juin, le général Noguès écrit au général Weygand: « Les troupes de Terre, de l'Air et de la Marine demandent à continuer la lutte pour sauver l 'honneur et conserver l'Afrique du Nord à la France. » Il reprend ensuite: « Toutes les troupes ainsi que les populations françaises de l'Afrique du Nord me prient, dans des démarches émouvantes, de demander respectueusement au gouvernement de continuer la lutte. » Il a été établi par documents allemands et faits de l'époque que la France pouvait continuer la guerre en Afrique française du Nord en juin 1940 parce que Hitler ne voulait pas s'en emparer alors et ne pouvait s'y attaquer ensuite. A la fin du mois de juin 1940, la situation stratégique est la suivante: -l'année française est battue dans la métropole; -la France a pris l'engagement de continuer la guerre avec la Grande-Bretagne; en Afrique française du Nord (AFN) il Ya des forces années françaises terrestres et aériennes importantes, par rapport aux moyens existants ou disponibles des ennemis allemands et italiens; - la Méditerranée est libre, dominée par les flottes française et britannique; - les forces années allemandes ont besoin de repos, de réorganisation et de concentration au nord-ouest de la France et en Belgique pour abattre l'ennemi principal anglais et se préparer à la guerre contre l'Union soviétique; -l'aide militaire et civile des Etats-Unis d'Amérique et de la Grande-Bretagne est possible; - l'Italie et l'Espagne, danger; faibles, ne représentent pas un

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- enfin, l'Allemagne hitlérienne reste une puissance fasciste, totalitaire et raciste, agresseur et exploiteur de six nations, ennemie jurée de toute démocratie et de toutes les libertés. La France peut et doit donc continuer la guerre en AFN. Mais ses dirigeants ont pris la décision contraire, sans étude rationnelle des données politiques et stratégiques, en particulier militaires, découlant de leurs erreurs fondamentales de jugement. La suite des événements leur ayant donné tort, ils ont prétendu pour justifier leur attitude, que la France ne pouvait pas continuer la guerre en AFN, prétention que, depuis plus d'un demi-siècle, on s'efforce parfois encore, de maintenir contre la réalité historique des faits. Pour faire admettre la nécessité de l'armistice par rapport à l'armée, au lieu d'une capitulation en métropole, à la façon de Léopold III de Belgique, ou d'une décision unilatérale de cessez-le-feu comme la reine Wilhelmine des Pays-Bas, le général Weygand écrit dans ses Mémoires: « Au Conseil des ministres tenu le 12 juin au château de Cangé, le président du Conseil et la majorité des ministres repoussent cette solution (l'armistice). Ils la jugent contraire à l'honneur, en raison de l'engagement pris vis-à-vis du gouvernement britannique de ne pas conclure avec l'ennemi de convention séparée. La lutte doit être continuée (...). Au nom de l'Honneur, l'armistice est écarté et la capitulation exigée du chef qui refuse de commettre cet attentat accablant, définitif, irrémédiable à l 'honneur militaire d'une nation. Car le code de justice militaire considère la capitulation en rase campagne comme le crime le plus grave que puisse commettre un chef et le punit de mort. Il n'y a pas d'ordre écrit du gouvernement qui puisse laver sa conscience et les Drapeaux d'une telle honte. » Le 18 juin, le maréchal Pétain déclare à Lebrun, qui voudrait partir le lendemain en Afrique du Nord: « Vous savez que j'ai décidé de rester en France quoi qu'il arrive. » Le 23 juin, c'est Laval qui fait pression sur Lebrun pour qu'il ne parte pas: « Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas partir. Nous n'acceptons pas que par ce biais frauduleux, le gouverne-

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ment aille continuer en Afrique un combat qui s'avère impossible... Déux hommes, le général Weygand et le maréchal Pétain, ont, seuls, qualité pour dire si la guerre peut être poursuivie. S'ils estiment qu'il faut cesser le feu, nous devons nous

incliner. »
Ainsi est établie clairement la responsabilité d'un armistice franco-germano-italien par lequel la France a failli à la parole donnée à l'Angleterre le 28 mars 1940, et qui l'a fait descendre de son rang de grande puissance mondiale. L'armistice, dont l'Allemagne avait besoin pour combattre l'Angleterre, accorde au gouvernement Pétain une zone non occupée dans le sud de la France, l'Etat français de Vichy, environ un tiers du territoire français, le moins peuplé, l' occupation allemande s'étendant sur les autres deux tiers avec les plus riches régions agricoles, industrielles et minières. Les départements du Nord et du Pas-de-Calais sont rattachés à l'administration allemande de Bruxelles; une zone interdite du nord-est est créée où les réfugiés de l'exode ne sont pas autorisés à rentrer. Une indemnité d'occupation de 400 millions de francs par jour à compter du 15juin 1940 est fixée. Hitler consent à Pétain une« armée d'armistice» de 100000 hommes aux seuls armements légers et de ce fait aux possibilités très réduites. * * * De son côté, le général de Gaulle lance son appel du 18 juin 1940 tout inspiré d'une vue globale et d'avenir de la guerre :
« Car la France n'est pas seule! (oo.)Elle a un vaste Empire

derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis (...) Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale... Foudroyés aujourd 'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là. » Hélas! ces nobles et fortes paroles ne sont pas entendues, balayées par les homélies chevrotantes d'un vieillard défaitiste 17

aussi imbu de lui-même qu'influençable et entouré de personnages aux fantasmes et idées rétrogrades. * * * Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain, sur sa demande, rencontre Hitler à Montoire ; le 30 octobre, il prononce un discours empreint d'optimisme: « C'est dans l'honneur et pour maintenir l'unité française, une unité de dix siècles, dans le cadre d'une activité constructive du nouvel ordre européen, que j'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration. » Collaborer: « travailler de concert avec un autre, l'aider dans ses fonctions ». L'unité française: Hitler fait son entrée à Strasbourg le 28 juin; le 15 juillet, la barrière douanière de l'Alsace est repoussée jusqu'à l'ancienne frontière d'avant 1918 ; le 18 octobre (six jours avant Montoire), Hitler signe le décret régularisant l'annexion de toute l'Alsace et du département de la Moselle, créant le Reichgau Westmark, capitale Sarrebruck et le Reichgau Oberrhein, capitale Strasbourg. Laval, chef du gouvernement de Vichy, admet l'emprise allemande sur les finances françaises, intervient sans cesse dans

le sens de la concession, voulant « donner témoignage de notre
bonne foi », cédant à tout moment en tout, pour rien, pour le retour des cendres du duc de Reichstadt, le petit roi de Rome, mort en 1831. Allant jusqu'à envisager de « libérer» les colonies passées à la dissidence. C'est le prétexte de son élimination du gouvernement le 13 décembre 1940. Les SS viennent le chercher et protéger à son château de Chateldon, sous la conduite de l'ambassadeur d'Allemagne, Otto Abetz.
Le 1er décembre 1941, le maréchal Pétain rencontre le maré-

chal Goering à Saint-Florentin, réitérant encore ses plaintes pour s'entendre répondre: « Mais dites donc, Monsieur le Maréchal, quels sont maintenant les vainqueurs, vous ou bien nous? » L'amiral Darlan succède à Laval et poursuit une collaboration plus « subtile », admettant l'emprise économique croissante de l'Allemagne, se laissant aller jusqu'à signer des accords militaires pouvant conduire à un conflit immédiat avec 18

l'Angleterre ou les Etats-Unis. Une opposition menée par le général Weygand fait heureusement échouer cette politique. Mais la Syrie, sur les instructions de Darlan, laissant passer des avions allemands et fournissant des armements à l'Irak, une guerre du 8 juin au 8 juillet 1941 y fait s'affronter Français « vichystes » contre Britanniques et Français libres. Pendant ce temps, les dirigeants de 1'« Etat Français» de Vichy, englués dans leur collaboration demandée à Hitler, ne réalisent même pas que la guerre lentement change de rythme. C'est la méconnaissance de l'attitude activement anti-hitlérienne des Etats-Unis, de plus en plus nette depuis juin 1940. Encore des erreurs de jugement sur la conduite des USA, comme sur la résolution de l'Angleterre. On se demande quels rapports faisaient l'ambassadeur et les attachés militaires français à Washington. Car en 1940 et 1941, la volonté des USA d'aller au secours de l'Europe nazi fiée apparaît dans la presse, la radio, l'effort industriel de guerre, les activités militaires terrestres, aériennes et navales: 1940 : - discours de Roosevelt de juillet, septembre, octobre, etc. ; le 8 décembre pour l'aide à l'Angleterre; le 29 annonce des USA « le grand arsenal des démocraties» ; - 3 septembre: cession de 50 destroyers à l'Angleterre ; - 16 septembre: premières mesures de conscription, événement de première importance; - 10 novembre: avions de guerre américains en Irlande du Nord; - 20 décembre: production militaire renforcée (Conseil national de défense). 1941 :

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6 janvier:

discours au Congrès sur les « quatre

libertés» ; - 29 janvier au 27 mars: à Washington, entretiens militaires américano-anglais ; - Il mars: loi prêt et bail en faveur des gouvernements alliés; 19

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30 mars: confiscation des navires marchands allemands

et italiens dans les ports américains ;
- 24 avril: patrouilles navales étendues par les USA dans l'Atlantique; - 14juin: gel des avoirs allemands et italiens aux USA; - 16 juin: fermeture des consulats allemands et italiens aux USA; - 7 juillet: troupes américaines en Irlande et en Islande; - 1cr août: embargo sur le pétrole des pays agresseurs ; - 12 août: Roosevelt et Churchill: charte de l'Atlantique, liberté des démocraties, etc. ; - Il septembre: ordre de tir à vue sur Allemands et Italiens dans l'espace de sécurité des USA; - 24 septembre: 15 gouvernements alliés s'associent à la charte de l'Atlantique;

- 27 octobre: discours de Roosevelt: « La progression de
Hitler sera aITêtée » ; 1942 : - déclaration commune du 1erjanvier 1942 de vingt-six nations pour combattre et vaincre l'Allemagne hitlérienne dont sont signataires les gouvernements en exil de Belgique, Tchécoslovaquie, Grèce, Luxembourg, Hollande, Norvège, Pologne, Yougoslavie. Il ne manque que le Danemark et la France. * * * Le 22 juin 1941, Hitler attaque l'Union soviétique. Dès l'été 1941, les chefs collaborationnistes de Paris: Doriot, Bucan, Déat, Deloncle, créent une « Légion de volontaires français contre le bolchevisme» (LVF). Le maréchal Pétain signe une lettre de félicitations à ces soldats en feldgrau orné d'un écusson bleu blanc rouge. Il n'y a jamais plus de 2 300 de ces combattants. Et la fin de l'année 1941 montre l'invincible Wehrmacht aITêtée et repoussée par l'Armée Soviétique. Le 8 décembre 1941, le Japon attaque par surprise les EtatsUnis dans le Pacifique et se lance dans une conquête rapide du 20

Sud-Est asiatique. Ces éclatantes victoires d'au moins l'un des partenaires de l'Axe germano-italien-japonais redonnent espoir aux tenants de la politique de collaboration franco-allemande. Cependant, l'étoile d'un Darlan qui commence à se rendre compte que l'Allemagne n'est peut-être pas en train de gagner la guerre commence à décliner. C'est le retour en avril 1942 comme chef de gouvernement d'un Laval dont l'attachement à la collaboration s'exprime le 22 juin 1942 à la radio par son affirmation: « Je crois à la victoire de l'Allemagne. » Et qui, après la défaite de Rommel en Libye, la réussite du débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie le 8 novembre, le début de l'encerclement de la 6e armée allemande à Stalingrad, prononce encore le 19 novembre 1942 la phrase: «J'ai la certitude que l'Allemagne sera victorieuse. » Pourtant, les signes prém'onitoires commencent à se présenter à ces dirigeants de l'Etat français de Vichy au cours de l'année 1942. L'opinion publique, dés informée par les consignes de censure, ne peut en avoir connaissance. Mais le maréchal Pétain et son entourage ont les moyens de savoir. Mille bombardiers britanniques sur Hambourg en mai 1942: la flotte nippone défaite dans la bataille aéronavale de Midway en juin; le débarquement américain à Guadalcanal en août; l'enlisement allemand dans le sud de l'Union soviétique dès septembre; l'offensive anglaise à El-Alamein en octobre. Le 8 novembre 1942, les Alliés anglo-américains débarquent au Maroc et en Algérie. Pétain ordonne d'ouvrir le feu contre eux et autorise Allemands et Italiens à s'installer en Thnisie. Le Il novembre, l'Allemagne envahit la zone « libre » de Vichy et dissout« l'armée d'armistice» le 27 novembre. C'est ainsi que la décision prise le 17 juin 1940 de demander l'armistice, de ne pas continuer la guerre en AFN, amène l'armée, le 27 novembre 1942, en France métropolitaine encore « libre », à effectuer sur ordre du maréchal Pétain, cette capitulation militaire « attentat accablant, définitif, irrémédiable à l'honneur militaire d'une nation» (général Weygand). En novembre 1942, ce gouvernement de Vichy refuse aussi de reprendre la guerre contre cette Allemagne, qui viole à nouveau les conventions d'armistice, et se livre, encore plus servile et impuissant, à l'ennemi. Lui offrant en plus une 21

victoire navale complète, sans combat, sans perte aucune pour lui, en détruisant soi-même la magnifique flotte de guerre française dont la raison d'être était pourtant de se battre et non de se couler.

* * *
Mais il y a, dès juin 1940, au-delà des erreurs de jugement, des fautes graves, surtout contre l'âme et les idéaux de la France, contre les valeurs de la république: cet abaissement devant Hitler, allant à la collaboration Pétain-Hitler. Hitler agresseur de six nations, fasciste, ennemi de toutes les libertés, néo-paganiste, raciste, antisémite, avec ses brutalités à l'intérieur de l'Allemagne, ses KZ, tout cela connu en France, révélé par tous les réfugiés et les presses du monde entier. Cette idéologie de conquête et de haine que personne ne pouvait ignorer. Un comité d 'historiens, universitaires et chercheurs a rappelé, à propos du cinquantenaire du 11 novembre 1942, que Philippe Pétain a trahi la confiance que les Françaises et les Français avaient placée en 1940 dans le vainqueur de Verdun. Il s'en est servi pour: « abolir la république; livrer des réfugiés politiques confiants dans la tradition française et républicaine ; instaurer de son propre chef, en devançant toute pression de l'occupant, une politique d'exclusion à l'égard de diverses catégories de citoyens français, en raison de leurs origines (juifs) ou de leurs opinions (francs-maçons) ; choisir une politique de collaboration, qui a servi les desseins du Reich, et pratiquer la répression contre toutes celles et tous ceux qui refusaient cet assujettissement à l'occupant et aux nazis. Il a été complice ou directement responsable de la déportation d'hommes, femmes et enfants juifs et tziganes. » Les tragiques événements de novembre 1942, le général de Gaulle en fait sobrement le résumé: « Ainsi achève de se dissiper, sans que Vichy ait fait ou laissé tirer sur l'ennemi un seul coup de fusil, la mensongère fiction d'indépendance dont ce régime s'était couvert pour justifier sa capitulation et tromper tant de bons Français. » 22

Telles ont été les conséquences de cet annistice francogennano-italien de juin 1940 qui ont provoqué l'abaissement de la France s'offrant à collaborer à la victoire du nazisme. Dans une époque d'un incroyable désarroi des esprits et du bouleversement de toutes les couches d'une société explosée, l'impulsion défaitiste de dirigeants aux courtes vues et sans ressort a provoqué à nouveau, comme après les accords de Munich en septembre 1938, ce « sentiment de lâche soulagement et de honte» propre à accepter toute servitude noblement annoncée par une vieille gloire du temps passé. * * *

Ce bref rappel historique est indispensable pour tracer le cadre général dans lequel se déroule le récit de la création ambiguë, la vie terne et la disparition honteuse de cette « année de l'annistice » trahie par l'Etat français du maréchal Pétain. Les sources de cette évocation sont des documents français de l'époque, les déclarations d'une cinquantaine d'acteurs et de témoins, et les nombreux textes d'ordres et de rapports allemands de 1940 à 1942 révélés par les microfilms des Archives nationales de Washington. Cette vérité est parfois amère à admettre. Mais il est nécessaire de la présenter. Les jeunes générations, comme ceux qui ont vécu ces temps d'abîme national, peuvent y trouver une explication à l'âpreté des discussions qui éclatent parfois encore de nos jours sur ces temps bien lointains. Et aussi une claire perception de la nocivité de cet Etat français de Vichy. S'il n'y avait eu que lui pour représenter la France après ce mois tragique de Novembre 1942, que serait-il advenu de notre pays voué par son gouvernement à la collaboration alors que le peuple se détachait de plus en plus de lui? Le débarquement allié du 6 juin 1944 sur les côtes de la France aurait vu l'établissement d'une autorité et d'une administration étrangères. Les fonctionnaires de « l' AMGOT » (Allied Military Government Occupied Territories Gouvernement Militaire Allié des Territoires Occupés) étaient 23

prêts en juin 1944 pour la France, comme pour l'Italie et l'Allemagne vaincues. C'est le général de Gaulle, continuant le combat avec nos alliés, chef incontesté de la « France libre ~, qui, après et malgré la collaboration en temps de guerre de Vichy avec l'Allemagne de Hitler et de Mussolini, a épargné à notre pays, après la défaite militaire de 1940, cette dernière humiliation nationale. Et durant toutes ces années de l'été 1940 à l'automne 1942, « l'année de l'annistice » n'aura joué que ce rôle secondaire avec cette triste fin qui est relaté maintenant.

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