Oran, 5 juillet 1962

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Le 5 juillet 1962, l’Algérie devient officiellement indépendante. Ce jour-là, à Oran, un massacre, expéditif, fulgurant même, a lieu. Pendant plusieurs heures, des Européens sont pourchassés à travers la ville par des soldats algériens et des civils en armes. Les forces de l’ordre françaises, fortes de 18 000 hommes, restent consignées dans leurs casernes, obéissant aux ordres du général Katz. Assassinats et enlèvements : près de 700 Européens sont victimes des tueurs. Les morts musulmans, victimes d’une épuration aussi sauvage que hâtive, n’ont jamais été décomptés avec rigueur.
S’appuyant sur une somme considérable de documents et de témoignages, Guillaume Zeller remet en perspective ce drame oublié qui permet de comprendre ce que fut la guerre d’Algérie dans sa complexité.
Publié le : jeudi 28 février 2013
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EAN13 : 9782847348859
Nombre de pages : 224
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GUILLAUME ZELLER

ORAN, 5 JUILLET 1962

Un massacre oublié

Préface de Philippe Labro

TALLANDIER

À Louis, Thibault, Paul et Colombe,
en mémoire de leur arrière-grand-père.

Préface

Il y a cinquante ans… c’est loin et c’est très près. Il aura fallu un tel espace de temps pour que l’on parvienne à étudier, avec un semblant d’équilibre et de raison, ce que l’on appela trop souvent « les événements ». En vérité, ce fut une guerre, la guerre d’Algérie, avec ses causes, ses conséquences, ses effets seconds – dont nombre d’entre eux subsistent encore aujourd’hui. Le rapport de l’Algérie à la France, et de la France à l’Algérie demeure difficile, lourd d’un passé qui fit trembler deux Républiques, et provoqua, dans la société française, des clivages, ruptures, à peine réparés – si tant est que l’on puisse réparer l’irréparable.

De chaque côté, sont apparus essais, documents, archives, documentaires de télévision, films de fiction. L’universitaire et le journaliste, le scénariste et le metteur en scène, l’historien et le romancier, le polémiste et l’observateur, le militant et le témoin, le sociologue et l’ancien combattant, tous ont contribué à ce qu’il soit possible, au long des décennies, d’éclairer, révéler, examiner, peser les causes et les conséquences, les erreurs et les rendez-vous ratés. À cette somme, encore incomplète, de travaux et publications concernant « les événements », vient s’ajouter, en cette année du cinquantenaire des accords d’Évian, le livre de Guillaume Zeller, Un massacre oublié, qui relate les exactions commises le 5 juillet 1962 à Oran et dont les Européens, mais aussi des musulmans, furent victimes.

« OUBLIÉ », IGNORÉ, SOUS-ESTIMÉ, PASSÉ SOUS SILENCE

Ce n’est pas un cas unique : combien d’années se seront écoulées avant que l’on fasse la lumière sur la répression de Sétif en 1945, les disparitions d’Algériens au cours d’une nuit à Paris, le 17 octobre 1961, sous la surveillance du préfet Papon ? Combien de temps, aussi, pour les disparitions et séances de torture pendant la bataille d’Alger ? Massacre pour massacre, s’il fallait tenter d’établir une comparaison avec celui d’Oran, ce serait, en effet, mais dans un sens inverse, la bataille d’Alger. Elle présente un point commun avec le « massacre oublié » d’Oran, dont ce livre décrit l’atroce déroulement. Il s’agit des disparitions. La bataille d’Alger dure, dans sa version « étendue », du 30 septembre 1956 (attentats du Milk Bar et de la Cafeteria) à septembre/octobre 1957 (arrestation de Yacef Saadi, mort d’Ali la Pointe). Selon François Mitterrand (voir le livre de Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Calmann-Lévy), alors garde des Sceaux, 900 musulmans auraient disparu. Selon Paul Teitgen, alors secrétaire général de la préfecture d’Alger, en charge de la police (qui démissionnera), les disparitions se seraient élevées à 3 000. Le 5 juillet 1962, à Oran, en une seule journée, un massacre eut lieu, plus expéditif, fulgurant même, de la part, cette fois, de forces militaires ou paramilitaires algériennes, à l’encontre des Européens. Il y a, cependant, d’autres différences : pour la bataille d’Alger, on peut arguer qu’il s’agissait d’une « bataille » opposant les militaires français aux réseaux de combattants FLN. À Oran, il n’y eut aucune bataille, mais une attaque frontale, unilatérale, contre des innocents désarmés. Enfin, la bataille d’Alger a fait l’objet de nombreux documents, et le drame du 17 octobre 1961 à Paris aura été raconté et commenté par trois livres et pas moins de quatorze documentaires ou fictions. Dans le cas du massacre d’Oran, en revanche, les écrits ont été très rares. Aucun documentaire télévisé, ni fiction. Il s’agit bien d’un « massacre oublié ».

De quelque côté que l’on se situe, la vérité sur les horreurs commises par chaque camp a toujours du mal à surgir. Aucun événement majeur n’échappe à cette loi : tout n’a pas encore été écrit ou révélé. On n’en finira jamais de fouiller les charniers encombrés de cadavres que les hommes, dans leur folie, ont ouverts aux quatre coins de la terre, tout au long de ce qui aura été le terrible XXe siècle.

Voici donc qu’un épisode de la guerre d’Algérie (ou plutôt de la fin, c’est-à-dire à la date du premier jour de l’Indépendance) encore peu étudié et analysé, surgit sous la plume d’un jeune journaliste. Celui-ci a la franchise, dans son texte d’introduction, de préciser pourquoi et comment il a suivi son chemin pour effectuer un travail qu’il a souhaité situer « loin des lectures manichéennes ». Il rappelle ses origines, un grand-père général qui fut un des instigateurs du putsch d’Alger, sa propre enfance et son adolescence marquées par un héritage culturel d’« Al-gé-rie-fran-çaise ». Sa détestation du général de Gaulle, et l’ignorance, qui était la sienne, selon quoi pour toute étape importante de l’Histoire, il n’existe pas une version, mais deux, ou plus, toujours contraires. Depuis cette jeunesse, Zeller, en choisissant et pratiquant le journalisme, a appris les principes fondamentaux de l’enquête honnête, l’incessante exigence, sinon de l’objectivité, terme utopique, du moins de la discipline qui consiste à faire la part des choses, afin de poursuivre une vérité cachée et ne pas se contenter de refléter un seul côté du miroir. Aussi bien, selon leurs convictions ou leurs connaissances, les lecteurs du Massacre oublié jugeront si Guillaume Zeller a réussi ce qui est une sorte de pari : établir, de la part d’un auteur qui admet son engagement, un document à la recherche d’une vérité qui ne souffre pas de contestation.

On trouvera, dans cet ouvrage, suffisamment de références, sources d’informations, recours aux archives et aux témoignages, extraits de reportages aussi professionnels que ceux d’un grand journaliste, Serge Lentz (pour Match) ou de mémoires d’un ton aussi original que ceux d’un Jean-Pierre Chevènement, pour comprendre et saisir la volonté de l’auteur de ne pas verser dans l’inexactitude, l’approximatif, la rumeur non vérifiée, la partialité et le fantasme, mais de proposer l’image la plus achevée de cette effrayante journée. Il s’est évertué à répertorier, reconstituer, donner la parole, transcrire des paroles, s’appuyant sur une somme considérable de documents et de recherches, maniant parfois le conditionnel, lorsqu’il n’était pas sûr de ses informations. Il a tenté d’interpréter le phénomène des violences de masse, tel que l’a étudié le philosophe et anthropologue René Girard. Il a envisagé plusieurs hypothèses sur l’origine du massacre. Dans l’ensemble, on voit bien qu’il a su éviter un excès de jugements de valeur ou la tentation du pathétique. C’est d’autant plus estimable que l’on peut imaginer sa réaction lorsqu’il a commencé à découvrir l’ampleur du drame, sa sauvagerie, et le mutisme général qui l’a entouré, et qui n’a pas vraiment diminué un demi-siècle plus tard.

C’est un texte saisissant, à plus d’un titre. L’attitude si indifférente du général Katz ; les rumeurs folles (les « vampires ») ; ceux qui ont, malgré tout, côté algérien, aidé les pieds-noirs en détresse ; les phrases glaçantes des pouvoirs publics en métropole et, en particulier, du général de Gaulle ; la passivité de la majorité des militaires français ; le digne et juste comportement du lieutenant Rabah Khelif ou de l’ambassadeur Jean-Marcel Jeanneney ; la difficulté de définir un nombre exact de victimes ; un sentiment général de honte (Stora) et de douleur ; le « long chemin de la vérité », etc. Et puis, avant tout, par-dessus tout, le corps et le cœur mêmes du récit : cette description du véritable incendie humain, dont l’étincelle s’est allumée à 11 h 15, un 5 juillet, et dont les cibles furent de malheureuses victimes européennes auxquelles il faut ajouter des musulmans. Exécutions et enlèvements : tout y est, de ce « massacre sans nom », ainsi défini par Georges-Marc Benamou dans son propre ouvrage consacré au Mensonge français (Robert Laffont). Le bilan, selon Zeller, est sans appel.

Un bilan ne répond pas à d’autres bilans. Un massacre n’en efface pas un autre. Oran et ses atrocités ne sont pas exonérés par Alger et ses disparus. Mais en toutes choses il faut accepter que l’on expose les deux faces d’une guerre et de ses ultimes soubresauts. Les faits, les chiffres, les archives et les témoignages sont là pour ça : tout doit être dit – même si cela prend cinquante ans. Le silence demeure une faute impardonnable. Car, s’il est une chose que l’on doit attendre de ceux qui se consacrent à l’Histoire, c’est que celle-ci soit livrée de façon complète, que rien ne soit laissé dans l’ombre, que l’on s’efforce de tout mettre en perspective, et qu’ainsi soit accompli le devoir de vérité.

 

L’ouvrage de Guillaume Zeller contribuera sans aucun doute – pour ce qui concerne la guerre d’Algérie et les premiers jours de l’Indépendance – à remplir cette mission. C’est tout à son honneur, et tout son mérite. Le « massacre oublié » ne peut plus, désormais, être oublié.

Philippe LABRO

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