Oran la Joyeuse

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Depuis sa fondation en 902 par des marchands andalous, Oran a subi la loi de nombreux conquérants, mais ces péripéties n'ont guère affecté son empreinte espagnole. L'hispanité a atteint son apogée sous la présence française. Les concepts d'immigré et d'autochtone se confondaient alors. Une population majoritairement issue de l'immigration ibérique faisait d'Oran la cinquième ville de France, tandis que l'écrivain Albert Camus, aux ascendances espagnoles, lui donnait une renommée mondiale à travers son ouvrage clé La Peste.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296363045
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Oran la Joyeuse

Alfred SALINAS

Oran la Joyeuse
Mémoires franco-andalouses d'une ville d'Algérie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6585-8 EAN: 9782747565851

Table des chapitres
Avant -propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 9

Chapitre 1 - Le droit à la mémoire... ... ... Chapitre 2 - Oran, une création espagnole. .. ... ...... Chapitre 3 - La souveraineté des Rois Catholiques... ...

13 33 49

Chapitre 4 - Un préside andalou entre guerres et paix. .. 63 Chapitre 5 - 1830, une mission de police internationale.. 111 Chapitre 6 - 1831-1962 : un petit coin de France ou un
petit bout d'Espagne? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 131

Chapitre 7 - Melting-pot et pluralisme culturel. .. ... ...
Chapitre 8 - Le temps des bâtisseurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

185
261

Chapitre 9 - Les cendres de juillet... ... ... ... ... ... ... ...
Chapitre 10 - Un patrimoine en péril. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

279
287
3 03

Bib Ii 0 graphie.

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Avant-propos
Quand les gens me disent que je suis Pied-noir parce que natif d'Oran où j'ai vécu jusqu'à l'adolescence à l'époque de la présence française, j'éprouve toujours le besoin, non point de réfuter le propos, mais de le nuancer car à mes yeux cette simple référence communautaire ne saurait définir complètement mon identité; je suis en effet un Oranais avant d'être quoi que ce soit d'autre, cela veut dire que «je ne suis pas né en Algérie après 1830 mais mille ans auparavant », que mes racines plongent dans le passé le plus lointain de la terre nord-africaine à l'égal de tous mes semblables, originaires, comme moi, d'Andalousie et du reste de l'Espagne, qui peuplèrent majoritairement la ville d'Oran avant l'indépendance du pays en 1962 et dont la mentalité volontiers optimiste et insouciante contribua à lui donner le surnom de« La Joyeuse ». Les Pieds-noirs, et en particulier ceux d'Oran, donnent l'impression d'être sur la défensive lorsqu'ils explorent leur mémoire. S'estimant maltraités par médias et historiens, ils cherchent une parade, se mettent à raisonner en termes de bilan socio-économique, détaillent l'oeuvre que leurs aïeux et eux-mêmes ont accompli pendant 132 ans sous l'empire des lois françaises, se glissant dans la peau de n'importe quel mandataire qui à la fin de son exercice rend compte à ses mandants de ce qu'il a fait de bien et de durable au cours de son mandat. Les chiffres abondent, précis et sentencieux, de nature incontestables et incontestés: on a construit tant de routes, tant de villages, tant d'écoles, tant d'hôpitaux, tant de barrages hydrauliques, on a défriché tant d'hectares, récolté tant de tonnes de céréales, planté tant d'arbres, des pins d'Alep et des clémentiniers, des chênes et des vignes, on a créé tant d'emplois, tant d'usines, tant de commerces, on a fait ceci, on a fait cela, avant nous il n'y avait rien, sans nous il n'y aurait rien, seulement de la poussière et le désert à perte de vue... Une question de légitimité Le bilan remplit une fonction légitimante. Il libère une rhétorique de la justification. Par ses résultats nettement positifs il sert d'argument à l'implantation des Pieds-noirs en Algérie, l'accent est mis sur leur côté « bâtisseurs» et « administrateurs ». A ceux qui les accusent d'être entrés dans ce pays par effraction, le bilan se veut une réponse des plus pertinentes. Mais au jeu des inventaires et des chiffrages la mémoire ressort tronquée. Les débats sont faussés, enfermés qu'ils sont dans une 9

problématique qui néglige de s'interroger sur la réalité des situations juridiques découlant de l'histoire. Il existe en effet une autre voie pour justifier de sa légitimité et enlever aux détracteurs une grande part de leur crédit. N'est-il pas vrai que seul un propriétaire, en raison du droit le plus absolu qu'il possède sur ses biens, peut se dispenser de rendre des comptes sur la façon de gérer son patrimoine? Son titre suffit à légitimer sa présence. Or la figure par excellence du propriétaire est celle de l'autochtone, un terme que l'ethnologie utilise pour désigner l'habitant originel d'un territoire avant que n'arrive le colonisateur. L'autochtonie, se conjuguant avec antériorité, est source de propriété et de droits intangibles. Les habitants installés de fraîche date sont exclus de cette catégorie. Ils composent les populations allogènes, c'est-à-dire étrangères au pays, à ses traditions et à ses moeurs, même si leur participation à l'essor économique se révèle déterminante. Toute la question est donc de savoir si les Pieds-noirs oranais sont des autochtones ou des allogènes. Au lieu de rechercher des convergences à défaut de synonymie entre ces deux types de peuplement, l'analyse sociologique tend à les opposer et à les diversifier sur le plan des modes de vie et des comportements culturels. Elle envenime les débats, car les mots, même s'ils sont employés dans le cadre d'un raisonnement scientifique, ne sont jamais neutres. Ils apparaissent toujours chargés de sens ou connotés de manière partisane. Avec ses sousentendus, le critère ethnique a ainsi largement inspiré le droit international. Autant les traités de paix de 1919-20 se soucièrent de protéger les minorités allogènes dans les Etats du Vieux Continent, autant la doctrine qui prévalut à partir des années 1950-60 plaça en tête des préoccupations de l'Organisation des Nations Unies (ONU) le sort des majorités autochtones en Afrique et en Asie, insistant sur leur nécessaire émancipation du modèle colonial. Aussi, est-ce en pleine conformité avec la norme internationale que la communauté pied-noire, considérée comme un sous-ensemble allogène, a subi en 1962 le sort des peuples condamnés à l'exode et au déracinement. Réhabiliter le passé La fonction des historiens de la mémoire est d'exhumer le passé afin d'en démonter les causes et d'en comprendre la genèse. Encore faudrait-il ne pas se contenter d'exhumer les dernières séquences de l'histoire et laisser les autres dans l'oubli. Rares sont les auteurs à avoir saisi le particularisme d'une ville et d'un département, comme l'étaient Oran et l'Oranie avant l'indépendance, qui rassemblaient l'essentiel de la population européenne 10

d'Algérie (environ 45 %). Les récits ont conforté le découpage temporel de l'Afrique du Nord française. L'Algérie des Pieds-noirs et des Européens demeure souvent représentée par les deux millésimes 1830-1962: rien avant, rien après, une mémoire millésimée soigneusement délimitée. L'histoire commence avec le débarquement sur la plage de Sidi-Ferruch et s'achève au soir du référendum d'autodétermination. Oran s'est fondue dans un ensemble géostratégique dessiné par le pouvoir colonial et avalisé par le discours nationaliste algérien. Ses habitants ont vu leurs branches élaguées tandis que leurs racines étaient amputées de plusieurs siècles. La date de naissance de leur communauté fut fixée à 1830. Les recensements qu'effectua périodiquement l'administration française les répertoriaient au sein de la population européenne (française et étrangère) et non parmi les indigènes comme le furent notamment les Juifs avant leur naturalisation par le décret Crémieux en 1870. De manière générale, Albert Camus eut beau s'écrier, en pleine tounnente, dans sa « Lettre à un militant algérien» que « les Français d'Algérie sont eux aussi, et au sens fort du terme, des indigènes». Peine perdue! Cela faisait déjà belle lurette que l'erreur faisait office de vérité historique. D'où la nécessité, non point d'une réécriture de l'histoire, mais d'un travail de réhabilitation dont cet ouvrage voudrait poser les jalons essentiels.

Il

Chapitre 1 Le droit à la mémoire
Oran,Oran,VVahran Ceux dont la langue maternelle est l'espagnol prononcent Grane et orthographient Oran. Ceux dont la langue maternelle est l'arabe ou l'hébreu disent Ouahrane qu'ils transposent dans l'alphabet des langues latines sous le vocable de Wahran. La phonétique a déterminé la forme d'écriture. L'origine du mot est arabe. TIdésigne une brèche, une coupure qui dans le cas d'Oran est symbolisée par le ravin Raz-el-Ain qui partage la ville en deux du nord au sud. La sémantique embrouille parfois les repères et les explications. La controverse surgit lorsque Wahren, mot d'origine berbère qui signifie « l'endroit aux lions », est invoqué comme matrice du nom d'Oran. Un article du journal algérien El Watan, daté du 5 mai 1999, fait l'historique de « Wahren, ville millénaire». Certains historiens affirment que cette appellation remonterait au VIlle siècle lorsque le ravin Raz-el-Ain était infesté de lions qui venaient se désaltérer auprès des sources d'eau douce assez nombreuses dans les parages. Les envahisseurs arabes auraient ensuite transformé Wahren en Wahran. En fait les seules indications qui évoquent les lions sont:

- d'une

part la chaîne boisée du Djebel Orouss, à l'Est d'Oran, qu'on a

surnommée « la Montagne des Lions» à cause de sa forme royale et allongée qui rappelle celle d'un lion accroupi; - d'autre part le blason de la ville sur lequel sont gravés deux lions comme ceux en bronze qui trônent à l'entrée de la mairie. Contes et légendes des lions d'Oran L'histoire des lions d'Oran a cependant existé. Aux temps préhistoriques, il y en avait qui, aux côtés du zèbre, du rhinocéros, de l'éléphant atlantique, de l'hippopotame et de la girafe, composaient la faune de cette contrée où vivaient des familles de troglodytes entassées dans des cavernes et des grottes que les Berbères appelaient !fri. Mais chassés par les hommes, la plupart de ces animaux s'étaient repliés vers le Sud depuis l'Antiquité. Le géographe arabo-andalou Léon l'Africain signala l'existence, dans la première moitié du xvr siècle entre Fez et Tlemcen, de « lions de pâture» qui s'attaquaient aux troupeaux et qui dévoraient «aussi les personnes quand ils peuvent les aborder». Quelques décennies après, vers 1605, un Espagnol d'Oran se 13

distingua dans la traque des lions autour du préside: c'était le capitaine de cavalerie Gil Hernandez de Sotomayor qui s'était fait une réputation de bravoure tant dans la lutte contre les Turcs que dans la chasse aux lions au moyen d'une simple lance. Certaines espèces demeuraient toujours actives dans les environs d'Oran au tout début de la colonisation française. Alors qu'il installait son bivouac sur la plaine de Brédéah en mai 1837, un détachement commandé par le capitaine Bernard de Montagnac, futur héros malheureux de la bataille de Sidi-Brahim en 1849, abattit un lion d'une taille impressionnante qui dévorait les cadavres des animaux. La chair de ce lion agrémenta les repas d'un grand nombre d'officiers. Elle fut jugée d'un excellent goût. La chronique de SaintCloud, un village à mi-chemin d'Oran et d'Arzew, relate pour sa part que dans la nuit du 24 au 25 mai 1849 une lionne faisant 2 mètres 60 de longueur avait été abattue par l'ouvrier espagnol Bartolo Navarro dans le parc à moutons du colon Campillo au moment où elle s'acharnait sur une brebis. L'histoire des lions fut réactivée au début du XXe siècle. Elle était surtout destinée aux touristes. Peut-être n' a-t-elle été ressortie des mémoires que pour satisfaire les gogos et les m'as-tu-vu, genre Tartarin de Tarascon, qui après avoir visité la ville s'en retournaient en métropole où ils colportaient la légende de fauves terribles rôdant la nuit dans les rues. Alphonse Daudet, même si ses pensées n'étaient pas spécialement tournées vers Oran, a contribué à répandre, depuis son voyage en Algérie en 1861-62, l'image d'un pays hanté par des bêtes féroces. Avant de créer « Tartarin» en 1869, il avait imaginé en 1863 un personnage tout aussi fanfaron et tout aussi tarasconnais, Chapatin alias « le tueur de lions », dont le coup de fusil ne laissa aucune chance à un lion aveugle qui appartenait à des mendiants arabes de la Mitidja. Peu avant 1939, la nouvelle courut. Elle était à prendre au sérieux: des moutons avaient été retrouvés égorgés près d'Oran; ça ne pouvait être que l'oeuvre d'un lion; c'est ce que prétendaient en tout cas les bergers. Une battue fut organisée. L'écrivain Amédée Moréno, gardien de la mémoire pied-noire, raconte dans son ouvrage sur le parler oranais que son grand-père figurait parmi les chasseurs. Le résultat de cette traque fut qu'en fait de lion c'est un « caracal », une espèce de lynx afro-asiatique, qu'on débusqua et qu'on tua. Sans doute y eut-il deux lions juxtaposés à des tourelles dans les armoiries de la ville telles qu'elles furent reproduites sur des timbres de série courante émis en 1942 et 1947 par l'administration postale algérienne. Mais ces lions représentaient la province espagnole du Leon qui littéralement signifie lion en français. Ils n'avaient pour toute finalité que de rappeler la longue présence ibérique de part et d'autre du ravin Raz-el-Aïn. 14

La discussion serait-elle enfm close? Non, car voilà, selon le dessin défInitif des armoiries adopté en mai 1960 par la municipalité oranaise, une autre paire de lions fiers et somptueux qui font leur apparition. Ils figurent en décoration extérieure. Leur posture n'est pas celle de prédateurs comme l'histoire du mot Wahren le suggère, mais de protecteurs, de défenseurs de l'ordre et de la paix. Cette omniprésence de fauves remplit les fonctions d'un mythe. Conçue postérieurement à l'événement, elle tend à conforter l'idée qu'Oran serait effectivement Wahren « la ville aux lions ». La querelle étymologique se nourrit d'une dernière version selon laquelle ce serait le calife Bou Charam Ouaraham, gouverneur de la ville au xe siècle, qui lui aurait donné son nom. Il est fort peu vraisemblable que le nom d'Oran provienne de ce personnage. Plus pertinent serait d'imaginer l'inverse. Par l'effet même de cet aspect géographique de brèche qui la caractérisait, la ville possédait déjà son toponyme lorsqu'elle se dota d'une organisation administrative et politique dont le calife Ouaraham fut l'un des maillons. A la sauce italienne Une fois donc le mot Wahran pérennisé par l'usage, il est passé dans la langue espagnole avec un sens bien précis. il est devenu un nom propre, un patronyme plus qu'un toponyme, un nom de baptême donné à l'espace composant le ravin Raz-el-Aïn et ses alentours. Puis, à partir des XIIIe et XIVe siècles, lorsque les échanges commerciaux se développèrent entre les deux rives de la Méditerranée, ce fut au tour des autres langues latines de récupérer le mot. Les Italiens ont quelque peu joué avec l'orthographe en écrivant: « Gram» tels les Vénitiens, «Boran » made in Pise, ou «Horan» selon un Atlas génois de 1318, ou bien encore de manière synthétique «Horam » comme les Toscans, mais la phonétique ne variait guère. Même lorsqu'un portulan génois de 1384 transcrivit « Oran» pour la première fois dans un document géographique, la prononciation s'effectuait toujours «à l'espagnole». La langue française a hésité avant d'adopter une orthographe défInitive. Les marchands de Marseille qui disposaient au XIne siècle d'un représentant consulaire à Oran devaient certainement employer dans leur correspondance l'une quelconque des formes italiennes du mot. Indécis fut le libraire lyonnais Jean Temporal d'origine italienne qui, traduisant vers le milieu du XVIe siècle la version toscane des écrits de Léon l'Africain sur le monde berbère, employa simultanément les noms de Roram et Oran. Un siècle plus tard, en 1654, Charles Chaulmel dans son opuscule « L'Afrique» utilisa exclusivement le mot « Oran ». Comme s'ils se fussent trouvés devant un diminutif de la ville d'Orange, les lecteurs choisirent d'asseoir une prononciation typiquement française. L'orthographe définitive tarda toutefois à s'établir puisqu'à la fm 15

du XVllle siècle, la forme «Horan» était encore reproduite par des auteurs comme Venture de Paradis, au contraire des consuls français en poste à Alger qui, comme en témoigne leur correspondance, s'étaient familiarisés avec le mot « Oran ». Dans cette évolution, il avait suffi d'un simple rajustement phonétique par rapport à la prononciation espagnole: l'accent que la langue castillane met sur le a d'Oran fut supprimé. Achevant son périple linguistique, le mot retourna en Italie où il se figea sous l'expression « Orano », conservant ainsi l'essentiel de son orthographe hispano-française. Voilà donc autant de langues qui avec des sonorités pratiquement voisines se sont associées pour identifier la même ville. A travers ce rapprochement, se profile le message de paix et de tolérance qu'Oran a essayé de porter tout au long de sa trajectoire. L'hommage des peuples Une ville, c'est comme un fleuve qui tout au long de sa marche ou de son cours porte le même nom mais dont la physionomie diffère selon les rivages et les lieux qu'elle côtoie. Les gens qui y vivent à un moment donné de son histoire n'ont pas nécessairement la même origine ou la même mentalité que ceux qui les ont précédés ou qui leur succéderont. Mais derrière cette diversité, percent souvent des sentiments communs d'attachement et d'enracinement. S'est-on fait violence pour aimer Oran? Tous les peuples qui l'ont connue ont recherché un peu de son esprit, de son art de vivre, de sa beauté, de ses merveilles. Oran a surtout été une histoire d'amour entre une ville et ses habitants. L'écrit, qu'il fût prose, vers et ritournelles, chants sacrés et profanes, drames et comédies, histoires et mythes, a servi de support et de canal à cet hommage. Les figures les plus éminentes de la littérature espagnole du XVIe au XVllle siècle ont situé à Oran le lieu d'action de certaines de leurs romances et de leurs nouvelles. Se dessine un florilège qui ne dépareillerait nullement n'importe quelle bibliothèque. Le poète cordouan Luis de Gongora y Argote (1561-1627), chapelain de Philippe III, dont le style fit école sous le nom de gongorisme ou cultisme, créa « L'Espagnol d'Oran », une oeuvre en apparence secondaire quand on la replace dans son immense répertoire où dominent les sonnets, les romances et des poésies assez particulières comme « Polyphème« et« les Solitudes ». Le sujet en était la vie d'un soldat du préside. Qu'y faisait-il? « Dans Oran il servait le roi », commença Gongora à raconter. Ce soldat servait son roi avec loyauté, muni de quelques lances et d'un bateau. Puis il tomba amoureux d'une jeune femme berbère. Une histoire banale en somme. Mais le fait de parler d'Oran, alors qu'existaient à cette époque des thèmes de réflexion et de 16

représentation davantage porteurs, répondait à un besoin social. L'existence de cette enclave en terre nord-africaine était loin de passer inaperçue ou de laisser indifférente la société espagnole. Le poète madrilène Felix Lope de Vega Carpio (1562-1635), que ses amis baptisèrent « El mons/ruo de la Naturaleza» (Le monstre de la Nature) en raison du caractère prolifique de sa production artistique qui dépasse le chiffre de 2.000 pièces, drames, poèmes et intermèdes, écrivit «Le siège d'Oran» une comédie dans la même lignée que celles qu'il conçut sous les titres «Le siège de Madrid », « Le siège de Tolède» ou « Le siège de Tunis par Charles Quint». On ne saura malheureusement jamais le texte exact de ce divertissement, aucune trace du manuscrit ou d'éventuelles copies ne subsiste. Un fait cependant est certain: c'est que l'action se déroulait lors du siège de 1563. Lope de Vega évoqua également Oran dans sa pièce «La demoiselle Théodor » publiée en 1617, soit peu de temps après être devenu prêtre au service de son protecteur le duc de Sessa. Le sujet, inspiré d'un conte des «Mille et une nuits », naITe en trois actes la folle passion unissant l'étudiant Félix à la jeune Théodor que le père voudrait voir mariée à un autre homme. Les deux amoureux s'enfuient de Tolède. Mais le bateau qui les transporte vers l'Italie est capturé par les corsaires d'Alger et c'est à Oran, lieu d'action du deuxième acte, qu'ils sont emmenés afm d'être les esclaves du chef arabe qui règne sur la région. Point de prison toutefois à Oran. L'amour y fleurit à chaque dédale de rues et de venelles. Le chef arabe s'éprend en vain de la fille Théodor et, après l'avoir envoyée à Constantinople pour y être vendue au marché aux esclaves, finit par lui rendre la liberté. Au troisième acte, les deux amoureux retournent à Tolède pour vivre désormais sans aucune entrave, pas même paternelle, leur touchante idylle. Par la plume et par l'épée Le poète et romancier sévillan Luis Velez de Guevara (1575-1645) composa environ 400 comédies dont deux se rapportent à l'histoire d'Oran l'Andalouse: «La vie du marquis des Ardales à Oran» et «La conquête d'Oran» publiées respectivement en 1667 et 1671. Ses oeuvres furent représentées de son vivant sur les scènes de théâtre avec autant de succès que celles de ses plus illustres contemporains. Bachelier en arts de l'Université d'Osuna dès l'âge de 14 ans, il avait d'abord servi de page au cardinal Rodrigo de Castro, archevêque de Séville, qui lui donna l'opportunité d'assister au mariage de Philippe nI avec Marguerite d'Autriche à Valence et d'en écrire une relation versifiée parue en 1599. A la mort du cardinal, il abandonna la plume pour le métier des armes. Il fréquenta les champs de bataille d'Italie et se retrouva à Alger, très vraisemblablement dans le sillage 17

de l'armada de Andrea Doria qui tenta en 1601 de prendre possession de cette ville. Après une dernière activité militaire qui l'amena à s'occuper des galères de Naples, il revint en 1605 à sa vocation initiale d'auteur. Son éclectisme, qui puisait largement dans la richesse de ses aventures à travers la Méditerranée, lui permit d'associer le nom d'Oran au rayonnement artistique de l'Espagne du XVIIe siècle. Sous prétexte de divertir et de plaire, il fit connaître le bouillant et téméraire Juan Ramirez de Guzman, marquis des Ardales, qui mourut de maladie le 4 juillet 1607 alors qu'il assumait les fonctions de gouverneur du préside oranais depuis le 6 décembre 1604. Marié à quatre reprises, passant successivement au service peu rémunérateur du comte de Saldano et du marquis de Penafiel, il acheva sa carrière sous la protection de l'archiduc Charles, l'oncle du roi. Eugenio Gerardo Lobo (1679-1750), d'origine tolédane, surnommé en son temps «El Capitan coplero» (le capitaine chansonnier), fut l'auteur entre autres d'un récit poétique: «Un aspect épique de la conquête d'Oran». A l'image de Velez de Guevara, il mêla dans sa vie fortune des armes et envolées littéraires. Déjà capitaine à vingt ans du vieux régiment grenadin de cavalerie cuirassée, il avait participé en 1732 à la reconquête d'Oran par les troupes de Philippe V, un monarque qui avait Louis XIV pour grand-père et auprès duquel lui, l'illustre Lobo, ne jouissait pas d'une très bonne renommée car il raillait souvent les moeurs françaises dans des sonnets qui péchaient par excès de lyrisme. Mais sa conduite sur les champs de bataille étant irréprochable, il fut épargné par les disgrâces, obtenant même plusieurs promotions. Nommé lieutenant général et gouverneur militaire de Barcelone, il mourut d'une méchante chute de cheval dans l'exercice de ses fonctions. Le dramaturge et poète Vicente Garcia de la Huerta (1734-1787), qui fut un véritable pôle d'attraction pour la jeunesse espagnole de la seconde moitié du XVIIIe siècle, élabora sa tragédie en vers « Les Berbères» d'après ce qu'il avait vu et entendu au cours de son séjour d'une dizaine d'années à Oran. Issu d'une modeste famille de la province de Badajoz, il avait étudié à

l'Université de Salamanqueavant de nouer de solides relations avec le duc
d'Albe dont l'entremise lui valut d'être nommé à la direction de la Bibliothèque royale de Madrid. Il possédait un esprit critique qu'il employait à médire des théâtreux français et surtout de quelques grands personnages du royaume. C'est ainsi qu'à la suite de poésies satiriques qui s'en prenaient à Pedro Pablo Abarca de Bolea (1718-1799), dixième comte d'Aranda et président du Conseil de Castille, il fut condamné en 1767 à la relégation dans le préside nord-africain du Penon de Velez. Mais grâce à ses réseaux de proches et d'amis, sa peine fut commuée en résidence surveillée à Grenade. Se croyant sans doute intouchable, il ébruita un nouveau pamphlet contre le comte d'Aranda. Et c'est ainsi qu'il se retrouva en exil jusqu'en 1777 à Oran 18

où il donna naissance aux « Berbères». Quand il rentra à Madrid, ce fut pour régler ses comptes. Le climat oranais l'avait rendu plus teigneux que jamais. Il publia le « Theatro Hespanol », un recueil de vieilles pièces espagnoles d'où celles de Lope de Vega étaient exclues, ce qui causa une violente polémique. Ses détracteurs prétendirent que la chance et le talent ne furent jamais ses compagnons de route. A peine achevée, «Les Berbères» sombrèrent dans l'oubli. Cervantès, captif à Alger, espion à Oran De cette Académie des Belles Lettres, émerge Miguel de Cervantès de Saavedra (1547-1616), l'auteur universellement connu du «Don Quichotte de la Manche ». Il écrivit une pièce de théâtre en trois actes «L'Espagnol courageux» (El Espafiol valiente) dont l'intrigue, en forme de comédie, se déroule en 1563 à Oran, sous les remparts et dans la campagne environnante. Le regard que pose l'auteur sur la terre algérienne est assez romantique. Il raconte une histoire d'amour entre un gentilhomme espagnol (Don Fernando de Saavedra) et une princesse musulmane (Alarxa). Les personnages arabes ont ceci de particulier qu'ils sont tous européanisés, ils ont un langage policé, ils s'expriment avec une infinie galanterie. L'un d'eux, chef de guerre, mais poète, n'hésite pas à dire à la belle Alarxa «qu'elle peut augmenter la lumière du soleil en lui prêtant l'éclat de ses yeux ». La pièce fut notamment traduite en français par l'écrivain oranais Emmanuel Roblès et jouée pour la première fois au monde le 22 juillet 1959 à l'occasion d'un festival d'art dramatique organisé au fort de Mers-el-Kébir. Cervantès, dont la vie avait été jusque-là fort agitée (perte de la main gauche en 1571 à la bataille navale de Lépante, esclave à Alger de 1575 à 1580), connaissait Oran pour y avoir vécu un mois en mai-juin 1581 dans une loge de la vieille Casbah. Il y effectuait alors une mission secrète pour le compte du roi Philippe II. Son salaire s'éleva à 100 ducats dont le paiement fut étalé en deux versements selon les instructions données par Juan Fernandez de Espinosa, argentier de la Couronne: une moitié le 23 mai au départ à Tomar, le reste le 26 juin au retour à Carthagène. Oran lui fit grande impression. Il arpenta les « ruelles étroites, grimpantes et tortueuses» de cette ville dont il confia qu'elle était «protégée comme une poule garde ses poussins». «L'Espagnol courageux» ne fut pas la seule référence algérienne dans l'oeuvre de Cervantès. Outre le «Don Quichotte» dont trois chapitres sur l'histoire d'un «captif» furent construits d'après les nombreuses observations qu'il recueillit lors de son séjour forcé chez les Barbaresques, il y eut également la comédie «Les bagnes d'Alger» publiée en 1615 dans le même lot de sept autres pièces parmi lesquelles « Le labyrinthe de l'amour » et « La grande sultane Dona Catalina d'Oviedo». 19

Roblès, entre Oran et l'Italie Côté français, les rapports qu'Oran entretint avec les écrivains de sa communauté chrétienne pourraient être qualifiés de compassés s'il n'y avait pas eu chaque fois une phrase ou un mot trahissant l'attachement pour cette ville qui aurait le double don, assez équivoque, d'éblouir et de rebuter. Emmanuel Roblès (1914-1995), petit-fils d'immigrants andalous natifs de Grenade, fils d'un ouvrier maçon et d'une lavandière illettrée, qui fut notamment reporter au journal de gauche «Oran-Républicain)} et académicien Goncourt, donna l'impression d'être inconstant dans sa fidélité à sa ville natale. Il semblait avoir le corps et l'esprit enracinés en Italie, un pays qu'il regardait souvent avec la couleur sépia des souvenirs émus depuis qu'il l'avait parcouru comme soldat du corps expéditionnaire français en 1944-45. Certes l'Algérie le passionnait, mais pas autant que Naples, Rome ou Venise, trois villes obsédantes, enjôleuses et exubérantes, dont il fit la trame de ses romans: « le Vésuve» (1961), « Un printemps d'Italie» (1970) ou « Venise en hiver» (1981). Oran fut cependant le thème central de ses ouvrages «Jeunes saisons» et « Saison violente », morceaux d'autobiographie publiés respectivement en 1961 et 1974, qui furent loin d'égaler le succès littéraire obtenu par son ouvrage « Les hauteurs de la ville» (lauréat du prix Fémina en 1948 et dont l'action se passe en grande partie sur « les hauts d'Alger »). Mais le fait de revenir au moyen d'une évocation nostalgique sur les lieux de son enfance témoignait d'une profonde fidélité à ses racines. Camus l'insolent Paradoxe de l'Histoire, celui qui laissa la plus forte empreinte à Oran était né à Mondovi, près de Bône, et avait passé toute sa jeunesse à Alger entre Belcourt et « les Bains Padovani» : Albert Camus (1913-1960), seul Piednoir à figurer au palmarès du prix Nobel de littérature, consacra plusieurs de ses oeuvres à Oran. Son récit « La Peste» (publié en 1947 chez Gallimard) qui relate la résistance des Oranais face à une épidémie assez meurtrière est tout aussi emblématique d'une ville que peuvent l'être les romans « Ulysse» (1923) de James Joyce pour Dublin, « La Ruche« (1951) de Camilo José Cela pour Madrid ou même les films de Woody Allen et de Martin Scorsese pour New York. Bien qu'il eût épousé en secondes noces une fdle de la rue d'Arzew et qu'il eût dit que les Oranaises étaient parmi les femmes les plus jolies d'Algérie, Albert Camus a parfois eu la plume féroce contre les habitants de cette ville, les dénigrant au point de se demander s'il n'avait point cédé à cette manie qui voulait que ceux d'Alger disent systématiquement du mal de ceux d'Oran (et vice versa d'ailleurs). Son essai « Le Minotaure ou la halte d'Oran» sonna 20

comme une curée; ce fut une attaque en règle, une entreprise de démolition systématique. Il daubait sur la laideur des immeubles, le mauvais goût architectural des monuments publics, la saleté des bars, le ridicule de cette jeunesse extravagante qui dans ses flâneries le long des grands boulevards se prenait pour Clark Gable ou Marlène Dietrich. Initialement, l'ouvrage aurait dû paraître en septembre 1942 chez l'éditeur algérois Edmond Charlot dont Camus était le conseiller littéraire. Mais la censure s'interposa. Estimant que les propos de Camus constituaient une atteinte caractérisée «au régionalisme et au patriotisme local », elle interdit leur publication. Ce n'est qu'en février 1946 que « le Minotaure» paraîtra: la revue mensuelle « l'Arche» créée en 1944 à Alger lui servit de support. Camus avait obtenu la caution du comité de rédaction (dont il était d'ailleurs l'un des membres aux côtés notamment d'André Gide), pour régler ses comptes avec «Anastasie », sans se soucier du préjudice moral qu'il pouvait causer aux Oranais. De cet essai satirique, l'éditeur Charlot réalisera une plaquette en 1950 avant d'en céder les droits à la maison Gallimard. L'ouvrage trouva alors un écho parisien, c'est -à-dire national. Dans la préface de l'édition de 1953, Camus esquissait toutefois une marche arrière. Diable! c'est qu'il avait reçu pas mal de lettres de reproches et de menaces dont l'une émanait du propre frère d'Emmanuel Roblès. Il avait médit des jeunes Oranais et ironisé sur leur dégaine hollywoodienne alors que lui, Camus, n'était au fond guère différent d'eux. Ne ressemblait-il pas avec sa cigarette aux lèvres, ce feutre sur la tête et cet imper froissé couvrant ses épaules, à Humphrey Bogart, la vedette ténébreuse de « Casablanca » et du « Faucon maltais» ? Il reconnut finalement qu'Oran était une « belle ville », une «cité heureuse et réaliste» qui n'avait plus besoin d'écrivains, mais de touristes. Victime d'une manipulation Rares furent les fois où Camus faisait son mea culpa. Sa fierté, caractéristique de son tempérament espagnol, le lui interdisait. Pourquoi alors y dérogea-t-il ? Parce que ses impressions sur Oran ne résultaient pas d'une réflexion qui lui aurait été personnelle. Il n'avait fait qu'intérioriser et reprendre à son compte un discours que tenaient depuis le début du siècle urbanistes et politiciens locaux, tous acharnés à démontrer la laideur du « vieil Oran» afm de solliciter du pouvoir central l'approbation d'un plan d'aménagement livrant la ville aux appétits des promoteurs privés. Le géographe René Lespès (1870-1944) avait déjà exposé la question dans un ouvrage « Oran, étude de géographie et d'histoire urbaines» paru en 1937 et qui soulignait «le paradoxe d'une ville... qui... regarde la mer, mais ne la voit pas ». L'esprit du « Minotaure» s'y profilait. Camus n'a rien inventé. Il 21

s'est laissé enfermer dans un cadre de pensée qui visait à la satisfaction d'intérêts fmanciers. Ses lecteurs découvriront d'ailleurs, au fil des pages, qu'il n'était pas vraiment animé d'un total ressentiment contre cette ville car, après avoir assisté de plus près au spectacle de la mer et de la terre, il avait lâché ce cri du coeur : «Sur ces plages d'Oranie, tous les matins d'été ont l'air d'être les premiers du monde ». Ce qui équivalait au plus grand des hommages, comme le signalera Jean Grenier, son ancien professeur de philosophie, en commentant cette phrase en 1968 : « Le premier dans le temps est aussi le premier dans l'excellence », dirat-il. Un matin au printemps 40, sur l'une de ces plages, plus précisément celle de Bouisseville, l'idée vint à Camus, en assistant à une dispute entre ses amis juifs, les frères Raoul et Loulou Bensoussan, et deux jeunes Arabes, de tisser l'histoire de «L'Etranger », un livre qui sera vendu à plus de trois millions d'exemplaires. L'un des Arabes a blessé l'ami Raymond d'un coup de couteau. Meursault le retrouve sur la plage, et à cause de ce soleil qui rend dingue, qui brûle jusqu'à l'incandescence, le voilà qu'il sort un revolver de sa poche et se met à tirer cinq fois, détruisant « l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage» où il avait été heureux. La ville d'Oran resta, au demeurant, la grande inspiratrice de l'oeuvre camusienne. C'est dans ses murs également que mûrit «Le Mythe de Sisyphe» et que s'ébaucha dans sa première version la pièce « Caligula ». Sidi El Houari, le « saint patron» de la ville A toute époque, il y a eu aussi des Musulmans qui ont porté Oran dans leurs coeurs. Aux XIVe et XVe siècles, le mystique Sidi Mohammed El Rouari (1350-1439), un Berbère tlemcénien de la tribu des Maghrâwa, qui avait fait le pèlerinage de La Mecque et auquel la légende populaire confère le statut de saint homme, voulait que tous les Oranais fussent heureux, qu'il n'y eût aucun pauvre dans cette ville où, après avoir longtemps voyagé entre Fez et Damas, il s'était établi, prêchant le désintéressement et le don de soi. Il menait lui-même une vie très ascétique, marchait pieds nus et s'habillait de vêtements misérables. Mais soucieux de promouvoir ses idées, il passait ses temps libres à composer des poésies dans lesquelles il flattait son ego à l'excès. A en croire la tradition orale, les étudiants venaient nombreux l'écouter et solliciter ses conseils; le nom d'Oran aurait été connu de tout le monde arabe grâce aux sermons qu'il prononçait; chaque jour un navire aurait accosté au port de Mers-el-Kébir, chargé de présents et d'ex-voto à son intention; les sauf22

conduits qu'il distribuait aux voyageurs auraient fait de lui la véritable autorité politique de la ville. Malgré cet engouement, il paraissait parler dans le désert et lorsque son fils Ahmed fut tué, victime de l'inimitié et de la jalousie de ses concitoyens, il se mit à maudire ce peuple de sourds et d'immoralistes qui ne pensait qu'à croquer la vie à pleines dents. On lui prêtait une réputation de faiseur de miracles, notamment des qualités de sourcier. Il serait parvenu à faire jaillir, d'un coup de baguette magique, de l'eau douce d'un rocher au lieu-dit «Bilai », sur la rive gauche du ravin Razel-Aïn. Exhumant de l'oubli des manuscrits arabes datés (pour la plupart) des XVe et xvr siècles, « le Journal Asiatique », organe d'une ancienne société savante française, publia en 1906 un « Recueil des légendes populaires dont El Houari est le héros». La liste des «faits merveilleux» qu'on prête à ce personnage est impressionnante. Une mosquée lui a été dédiée en 1800 : elle est située place de la Perle, à proximité de sa koubba de la rue du VieuxChâteau, dans ce qu'on appelait autrefois les Bas-Quartiers et qui porte désormais le nom de ce religieux. En faisant l'historique, vers la fin du XVIlf siècle, du monde musulman dans une compilation de «Voyages extraordinaires et nouvelles agréables », Mohammad Abou Ras al Nasri se montra moins rigoriste que Sidi El Houari. Il offrait une image de sa « belle cité» où la jouissance des plaisirs n'était pas forcément inconciliable avec la ferveur religieuse. Oran la joyeuse allait de pair avec Oran la pieuse. Sous «le voile protecteur de la liberté des Musulmans», la ville se présentait comme «un jardin émaillé de fleurs printanières et caressé par les brises parfumées». L'éloge ne tarissait pas. Ce n'était point péché que d'imaginer « Oran toujours en jète », «à la vie abondante et facile », avec «le bien-être matériel et les douceurs de l'existence}) . Plus contemporaine se situe la figure du chanteur Ahmed Wahbi (19211993), dont la famille était originaire du « Village nègre ». Lui-même était né à Marseille, mais ses parents le rapatrièrent à Oran peu de jours après sa naissance. TIrésida jusqu'en 1947 place Sidi Blal, au coeur de la médina, avant de s'en retourner à Marseille. A l'exemple de son père qui était chanteur (interprétant surtout des airs andalous), il entama une carrière musicale. En 1950, il composa une chanson très nostalgique intitulée « Wahran, Wahran» dans laquelle il évoquait sa ville, son père et les siens. Elle fut éditée chez Pathé Marconi. Les jeunes chanteurs de raï des années 90 (en particulier Cheb Khaled, un enfant de la rue des Flandres dans le quartier d'Eckmühl) l'ont remise au goût du jour. Elle reste fréquemment diffusée sur les ondes de la radio d'Etat algérienne. A l'heure où les chanteurs Jean Candela et Pedro de Linarès pleuraient la solitude des Pieds-noirs déboussolés par la perte de leur « Drane» chérie, 23

Cheb Sahraoui faisait un tabac sur les scènes oranaises avec sa chanson « Bab Wahran» (la porte d'Oran) dans laquelle il disait en arabe que c'était « la cité de l'art, la ville de mes ancêtres, la ville de la vérité où la parole du lâche est du vent». Reinette l'Oranaise, la mémoire juive Le peuple juif se montra à l'unisson des autres communautés dans ce concert de louanges. André Belamich, mélomane amoureux de Chopin et de Schumann, grand hispanisant et éminent spécialiste de l'oeuvre de l'Andalou Federico Garcia Lorca, vécut aux abords de la rue de Tlemcen et garda le souvenir ému des ballades en vélo qu'il effectua au début des années 40 le long du littoral oranais en compagnie d'une bande de copains parmi lesquels se trouvait Albert Camus dont il fut le condisciple en hypokhâgne en 1932-33 à Alger: «Je me rappelle la mine effarée de pêcheurs, brusquement surgis du paysage, à la vue de cette demi-douzaine de garçons et de filles nus, allongés sur le ventre et scandant sagement la vieille mélodie anglaise « Green sleeves» ». Jours heureux où les images que l'on retient se composent de bains de soleil, du parfum des lentisques et des asphodèles, de la douceur exquise des citronnades glacées. «Agua limon» criait le vendeur arabe. On imagine facilement la suite. Les voilà tous, jeunes et vieux, qui accouraient pour goûter au nectar. Quant à la romancière Hélène Cixous, qui habitait au 54 de la rue Philippe, à deux pas de la mairie, et qui en 1969 reçut le prix Médicis pour son ouvrage « Dedans », la première chose qui accouche de sa mémoire lorsqu'elle évoque son enfance, c'est la colline de Santa-Cruz. Elle en parle avec des accents camusiens : «Santacrousse, sens ta crousse, on disait que c'était « la montagne », la famille y allait le dimanche comme à une messe romaine, saturnalement, en foulant les chemins tracés par les autres générations, les omelettes serrées étaient aux pommes de terre, sûrement elles descendaient d'omelettes millénaires, et tout au long de l'ascension on répétait les passages devanciers, et l'on renouait plaisamment avec les morts », écritelle dans un recueil de souvenirs « Une enfance algérienne» publiée sous la direction de Leïla Sebbar. Chanter à Oran des airs arabo-andalous équivalait à chanter Oran l'Andalouse. Dans l'entre-deux-guerres, au quartier israélite du Derb, rue de la Révolution, là où le compositeur et chef d'orchestre Saoud Medioni, dit « Saoud I 'Oranais », tenait son bistrot, la jeune juive Sultana Daoud (19161998), aveugle depuis l'âge de deux ans et issu d'un milieu déshérité, 24

interprétait lors de ces apéros-concerts qui faisaient alors fureur un répertoire valorisant l'héritage andalou de la ville. «Koumtara» fut son principal succès. Elle chantait en arabe littéraire et s'accompagnait d'un « oudh », un instrument analogue au luth. Très vite, bien qu'elle fût née à Tiaret, on la surnomma Reinette l'Oranaise. Elle gardera ce nom d'artiste pendant plus d'un demi-siècle, se produira à l'Olympia et sur d'autres scènes en France; mais n'ayant jamais été considérée comme une « diva» par les producteurs du star-system elle bénéficiera rarement des honneurs de la télévision et des programmateurs de radios, excepté ceux de Radio-Algérie d'avant et d'après l'indépendance. D'un humour très contagieux et d'une grande force de caractère, elle avait appris la musique par la méthode braille. Sa canière illustrait la mémoire d'une communauté qui vibrait également aux rythmes des Algérois Lili Boniche et Blond-Blond et dont la richesse d'expression complétait le fonds culturel des autres mémoires sociales. Le millénaire de 1902 Tous ces peuples, malgré leurs cultures dissemblables et leurs VISIons particulières de la vie, avaient pour Oran les yeux de Chimène, c'est-à-dire les yeux de la tendresse. En 1902, par un beau dimanche d'avril, la célébration du millénaire de la ville tenta d'aller au-delà des trajectoires individuelles. Elle voulut mettre en évidence non seulement la passion qui unissait les diverses communautés, mais également ce sentiment d'appartenir à une même histoire et à un même collectif, l'impression de faire partie d'un même destin et d'une même dynamique. Personne ne fut exclu des festivités commémoratives. Un cortège de chars fleuris transportant des jeunes filles tout de blanc vêtues sillonna les principales artères devant une foule bigarrée et admirative. Les chars représentaient l'anivée en 902 des Pères fondateurs sur leurs navires. A travers cette mise en scène les organisateurs de l'époque semblaient faire l'analogie avec ce qui s'était passé aux Amériques au XVIIe siècle lorsqu'une centaine d'immigrants européens débarquèrent en 1620 du navire anglais «Le Mayflower» pour s'installer sur la terre du Nouveau Monde. Mais il y avait aussi, accompagnant les chars, des troupes de cavaliers arabes sanglés dans des tenues traditionnelles du plus bel effet, tandis qu'un orchestre de bédouins tambourinait au beau milieu du défilé. La guerre des mémoires Un siècle a passé depuis cette commémoration unitaire. La planète a fait un grand bond en avant. La ville a changé de maîtres et de statuts. Elle a perdu la plupart de ses habitants originaires. Et dans ce grand chambardement la 25

mémoire collective s'est brouillée: elle n'est plus consensuelle. Elle s'est fissurée en plusieurs morceaux. La voilà diffractée en plusieurs éclats. Désormais c'est la guerre des mémoires. Elle embrasse un champ multidimensionnel. A l'origine, elle opposait les tenants et les adversaires de la présence espagnole. Puis une autre confrontation s'y est agrégée, occultant la première et dressant les uns contre les autres partisans et dénigreurs de la colonisation française. Le conflit algérien ne se joue plus en effet dans les djebels et les mechtas, mais sur les rayons des bibliothèques, dans les conférences-débats, les tables rondes, les interviews, les reportages télévisés, les scoops réchauffés et les confessions tardives. Une tension se fait jour entre plusieurs lectures de l'histoire. Chacune d'elles justifie sa légitimité et sa raison d'être au nom du devoir de mémoire. Chez certaines, la narration du passé procède davantage de mobiles politiques que d'un raisonnement scientifique. L'histoire n'est plus perçue de manière académique ou savante. Elle est instrumentalisée à des fins de propagande, provoquant ainsi une surenchère commémorative qui plutôt de témoigner de la possession d'un droit irréfutable tendrait à exprimer une réponse défensive à un déficit de légitimité historique. Les autorités algériennes ont notamment relié la célébration du Il ème centenaire d'Oran aux thèmes fondateurs de la société post-coloniale. La référence aux valeurs induites par la guerre de libération nationale permet d'interroger en forme de mythification la mémoire de ce phénomène lointain qu'est la création de la ville en 902 et surtout de le mettre en perspective avec des phénomènes plus récents, vécus par un grand nombre dans les dernières années de la présence française. La relation mémorielle met résolument l'accent sur des atrocités imputées au pouvoir colonial. Selon le quotidien

« El Watan» du 20 février 2002, l'idée de symboliserle Il ème centenaireau

travers d'un film sur la torture a été émise et sa réalisation confiée à deux Pieds-noirs. Or, dissoudre Oran dans une histoire de «gégène» revient à faire l'économie de sa mémoire espagnole et de son passé français. Aussi est-ce pour cette raison qu'il y a lieu d'ajouter qu'Oran n'est pas seulement une histoire d'amour, elle représente aussi une histoire de spoliation, de dépossession matérielle et spirituelle, de captation d'héritage et de mémoire occultée quand elle n'est point purement bafouée. Arabes et déshérités Car, telle une source qui ne tarit jamais, continue à se répandre une littérature qui martèle l'idée selon laquelle les Algériens étaient chez eux là-bas en Algérie et qu'il était normal que les Pieds-noirs aient dû quitter leur sol natal. Des auteurs algériens d'origine oranaise se sont lamentés sur le peu de place qu'occupait la population musulmane au sein de la société coloniale. Fatima 26

Bakhaï, une avocate oranaise née en 1949, évoqua en 1993 dans « La Scalera», un roman mélodramatique entièrement axé sur l'histoire contemporaine d'Oran, l'argument de la spoliation des Algériens. Elle dit de l'un de ses personnages que: « son enfance avait été nourrie du récit des anciens. De ceux qui avaient vécu dans leur j"eunesse les premières années de la colonisation. On lui avait raconté la guerre, les morts, la résistance. La souffrance des vaincus d'unjour, qui ne vivent que pour la vengeance. La misère, lafaim

et la soif, et la terre qu'on a cultivée, qui vous a nourri et qui vous est
interdite. L'Européen était l'ennemi, il nefallait pas l'oublier ». Pourquoi affirmerait-elle le contraire si, côté ffançais et au plus haut degré, on opinait dans le même sens? Le socialiste Vincent Auriol, président de la République de 1946 à 1953, culpabilise dans ses mémoires « Journal d'un septennat» les Français d'Algérie dont le jeu favori aurait consisté à «faire suer le burnous». TI s'était pourtant rendu en visite officielle en mai-juin 1949 en Algérie, notamment à Oran, mais il n'en avait retenu que ce que lui avait dit le nationaliste Ferhat Abbas au cours de l'entrevue qu'il lui avait accordée. Quant à l'équipe de chercheurs mandatée par le Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT) pour une compilation des archives sur la guerre d'Algérie elle n'hésite pas à écrire d'emblée, et sans aucune nuance, dans le premier tome de ses travaux paru en 1990, que le colonisateur bien qu'ayant mis en valeur cette terre algérienne l'avait «arrachée par la force». On aurait pu, au regard du contexte politique qui prévalait en 1830, écrire «pacifier» ou «restaurer l'ordre» ou bien «réaliser une opération de police internationale» à défaut de mettre « libérer» ou « conquérir», mais on a préféré la formule pléonastique « arracher par laforce », ce qui revient d'une part à assimiler la finalité de l'opération avec les moyens utilisés pour l'atteindre, et d'autre part à suggérer qu'il y a eu des centaines de milliers de victimes qu'on a expropriées. En conclusion d'une biographie parcellaire écrite en 1995, l'écrivain oranais Abdelkader Djemaï (né en 1948) reproche à Albert Camus de n'avoir fait nulle part mention, dans ses oeuvres consacrées à Oran, de la présence des « autochtones» comme acteurs sociaux et économiques, un terme qui pour un lecteur avisé renvoie assurément à celui « d'Arabes» : «Oran, une ville où les autochtones sont... comme ignorés, comme effacés de ses rues, de ses places, de ses maisons, des drames qui les agitent ou de /a beauté qui les inonde. Invisibles, absents de la vi/le et du récit, du décor, de / 'histoire, de l'écriture de La Peste ou du Minotaure, ombres fugaces ou débris de silhouettes, comparses à peine esquissés, les voilà retournés dans la nuit de l'encre ». 27

Même des écrivains pieds-noirs de renom, succombant aux contraintes érosives de la mode, ont intériorisé cette liturgie de l'aliénation et abondamment exploité le thème de l'inégalité des conditions. Contrairement à Camus, Emmanuel Roblès se garda de faire des Arabes uniquement des accessoires de la vie sociale. A ceux d'Oran, il leur donna d'ailleurs le nom d'autochtones, écartant ostensiblement la population européenne de cette qualification. Dans son roman «Les hauteurs de la ville» c'est un Arabe (Smaïl Lakhelar) qui tient le rôle d'autochtone et de victime, celui qui a droit à toute la compassion du lecteur, tandis que le rôle du méchant et de l'étranger est dévolu à un Pied-noir (Almaro) dépeint sous les traits réprouvés d'un être fourbe, au demeurant raciste et collaborateur des nazis. L'Arabe finit par tuer le Pied-noir parce que ce dernier le méritait amplement tant ses crimes, au fil des pages, étaient devenus abjects. En clair, Roblès prophétisait le destin de l'Algérie européenne, elle paierait à ses yeux pour tous les crimes qu'on lui imputait. S'il avait choisi une intrigue diamétralement opposée, il n'est pas du tout certain que même écrit avec autant de fmesse son ouvrage eût remporté le prix Femina. L'image de l'Arabe spolié cherchant à recouvrer sa liberté était médiatiquement d'un bon rapport; elle passait bien la rampe, elle était conforme au portrait que s'en faisaient la plupart des milieux intellectuels parisiens. Roblès, sentimentalement homme de gauche, fit partie du clan des libéraux qui sous la houlette d'Albert Camus préconisèrent comme solution au conflit algérien la voie d'une paix négociée avec le FLN. En 1974, il réitéra dans son autobiographie romancée «Saison violente» sa vision militante d'une société oranaise cultivant la haine de l'Arabe. «Le récit... révèle la plupart des maux qui feront mourir la société coloniale », signale la notice en quatrième de couverture. Roblès y évoque la condition misérable de la communauté espagnole d'Oran, mais on suppose que ce n'est point cela qui a tué « l'Algérie de papa », ce seraient plutôt des attitudes comme celle de ce Pied-noir policier, le dénommé Ortéga, qui brutalise un vieil Arabe sans défense et profondément croyant, ou comme celle de ces bourgeoises du centre-ville qui déconseillent à l'auteur d'avoir des Juifs pour copains. Coupable! Pas besoin de preuves pour le démontrer. Le Pied-noir est coupable du seul fait de sa présence sur le sol algérien. Fatalité de l'existence, il traîne en lui le péché originel, terrible fardeau. La romancière juive Hélène Cixous en eut le sentiment lorsque toute petite, en 1942, elle se trouva nez à nez au beau milieu de la rue Philippe avec un «yaouled », un jeune garçon à peine plus âgé qu'elle, qui voulait lui cirer sa belle paire de sandales blanches. D'étranges idées cheminèrent dans sa tête. Elle éprouva du remords d'être, malgré la politique antisémite du régime de Vichy, plus heureuse et finalement mieux chaussée que le petit Arabe dont le métier de 28

cireur revêtait, au regard de la propagande nationaliste, une connotation humiliante. Elle crut alors comprendre que ce « scintillement» dans ses yeux, » c'était la convoitise de la haine, la première lueur du désir». Ainsi s'inventa-t-elle une culpabilité. A peu près à la même époque, en février 1940, Albert Camus porta un jugement différent, moins contrit et plus enthousiaste, lorsqu'il croisa boulevard Gallieni, à dix heures du matin, des cireurs de chaussures dans l'exercice de tout leur art, car pour lui il s'agissait bien d'un art, d'un métier qui nécessitait un don spécial. Amis lecteurs, consultez donc les « Carnets » de l'auteur et imaginez un peu comment travaillaient ces princes de la brosse: « Tout est fini, fignolé, conduit dans le détail. A un moment, on peut
croire

que l'étonnante opération est terminée, à les voir manier les

brosses douces et à contempler le définitif poli des souliers. Mais alors la même main acharnée repasse encore du cirage sur la surface brillante, la ternit, la frotte, fait pénétrer le cirage dans le tréfonds des peaux et fait jaillir sous la brosse le double et vraiment définitif éclat sorti des profondeurs du cuir ». A New Yark, à Chicago, à Mexico, à Marseille, ils sont alors des milliers à faire ce métier, à la fois gagne-pain et ouvrage d'artiste. Non, il n'y avait vraiment pas de quoi se sentir gêné ou se lamenter sur le sort des cireurs de chaussures. Camus les voyait heureux, satisfaits de leur existence. Pourquoi Hélène Cixous les voyait-elle aliénés à une tâche, couvant la révolte au fond de leurs coeurs? Comment interpréter l'histoire? La question de l'interprétation est fondamentale dans la connaissance historique. Les canaux qui assurent d'un siècle à l'autre, d'un groupe à l'autre, la transmission du passé, ne sont pas exempts de partialité. La difficulté provient du fait que les traductions successives et les diverses compilations modifient parfois le sens et la portée des événements qui y sont relatés. Au lieu de rendre intelligible le passé, les procédés de transmission aboutissent à transformer l'histoire en fable, en mythe ou en mensonge. Ces différentes figures de style composent la philosophie du «mentir-vrai », préfiguration de l'esprit d'orthodoxie auquel Jean Grenier, le professeur d'Albert Camus, consacra une étude. D'où la nécessité pour tout historien qui écrit sur la mémoire de clarifier au préalable les notions afin d'éviter les erreurs d'interprétation. En ce qui concerne Oran, c'est le problème de sa genèse qui se trouve au coeur du débat. Une mémoire « officielle» et érudite s'est mise en place, donnant à penser qu'Oran fut l'oeuvre en 902 de navigateurs arabes. Elle reprend les termes de 29

« marins andalous» utilisés par les chroniqueurs des xr-XVIe siècles et, sur cette base, elle induit une interprétation sur l'origine ethnique et religieuse des fondateurs de la ville. « La Grande Encyclopédie» d'André Berthelot, publiée à la fm du XIXe siècle, parle même de « Musulmans andalous». L'américaine « Columbia Encyclopedia» lui emboîtera le pas; dans sa 6ème édition en 2001, elle fait état de «Moorish andalusians » (Maures andalous). Or qui sont ces Andalous? Qui se cachent derrière cette épithète? C'est en analysant la signification exacte du mot « andalou», à la lumière des données politiques et géographiques de l'époque où il est apparu, que se dévoile avec plus de clarté l'identité de ces marins. Si on étend l'investigation aux onze cents ans d'existence de la ville, elle révélera alors comme une évidence que les véritables autochtones, les véritables indigènes, c'étaient ceux qu'on appelle désormais «Pieds-noirs» et dont la grande majorité étaient d'origine espagnole. Un chroniqueur musulman, Sid Abdelkader El Mecherfi, qui vécut à Oran vers 1730-32, pressentit sans doute qu'une relation trop fidèle de la naissance de cette ville risquait de préjudicier aux intérêts «du peuple arabe». Une violente hostilité l'animait contre les Espagnols qu'il qualifiait de « roum-elAndalès» (c'est-à-dire « romains du pays des Anda/ous »). Dans une notice historique il mentionna « l'opinion» selon laquelle « un certain nombre de maures espagnols}) seraient les fondateurs de la cité, mais ce fut aussitôt pour la réfuter en déclarant qu'il existait une version «plus sûre}) laquelle attribuait le mérite de la création d'Oran au chef d'une tribu arabe, personnage au nom interminable comme le voulait l'époque, « Khazer ben Hafs ben Sou/at ben Ouezmar ben Saqleb ben Maghraou El Maghraoui », dont la famille s'empara en 928 de la ville pour le compte du calife omeyade de Cordoue. El Mecherti se gardait d'indiquer les éléments qui assuraient selon lui davantage de crédibilité à cette hypothèse. Déjà en son temps se profilait la guerre des mémoires dont l'enjeu n'était point d'asseoir le fondement juridique de la conquête de ce bout de terre, sinon le droit de rêver à une patrie qui plongerait ses racines très loin dans le passé. Des voyageurs musulmans se rendant au Xe siècle à Oran disaient qu'ils allaient à «Ouahran de Khazer»; c'était le nom sous lequel la ville était communément désignée, il entendait marquer le lien unissant la ville à un fondateur qui serait venu de l'intérieur des terres et non pas d'outre-mer. Faudrait-il remonter à l'âge des cavernes pour établir les bénéficiaires de l'antériorité? Les recherches archéologiques effectuées en 1880-90 dans la grotte des « Troglodytes» à Oran par l'érudit Paul Pallary, ont ouvert une piste qui n'a pas été suffisamment explorée. Les objets qui y furent trouvés, comme les haches en pierre polie, les pointes de flèches assez bien taillées, les poteries avec des traits gravés et ornés de cordons en saillie, les parures en 30

coquille, les deux crânes dolichocéphales, les peintures rupestres de rhinocéros et d'antilopes, avaient une origine néolithique similaire à ceux que des scientifiques avaient découvert en Andalousie. En 1894, dans la «Revue africaine» (organe de la Société historique algérienne), Stéphane Gsell, spécialiste de l'archéologie nord-africaine, conclut au vu de ces ressemblances que les deux contrées avaient été habitées par des hommes ayant la même civilisation. «Serait-ce aussi des hommes appartenant à la même race? », se borna-t-il à ajouter, levant ainsi un lièvre qui, davantage qu'une énigme, renveITait à l'hypothèse selon laquelle les Troglodytes oranais pourraient bien avoir une parenté andalouse. La recherche des origines va de pair avec une mise à plat des différents niveaux de production et de transmission de la mémoire. L'important est moins d'assurer un devoir que le droit à la mémoire, tout aussi primordial que le droit à la vie et de même nature que cette kyrielle de droits dont les démiurges révolutionnaires de 1789 affirmèrent qu'ils étaient imprescriptibles, inaliénables et sacrés. Ce droit à la mémoire, qui mériterait une portée supranationale, a pour fonction de valoriser et de protéger un patrimoine qui est menacé de disparition par dilution ou extinction de la communauté qui en est porteuse.

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