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Par-delà les voiles

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224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 82
EAN13 : 9782296303010
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COLLECTION

"COMPRENDRE

LE MOYEN-ORIENT"

dirigée par Jean-Paul CHAGNOLLAUD

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui, il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il parait plus "compliqué" que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s' y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que I'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

" PAR-DELA LES VOILES

Titres déjà parus dans la même collection
Abdelli-Pasquier Fadhel, La banque arabe de développement économique en Afrique et la coopération arabo-africaine, 1991. Bendelac Jacques, Israël à crédit, 1995. Bensimon Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël, 1989. Bensimon Doris, Religion et Etat en Israël, 1992. Besson Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. Blanc Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. Blin Louis (sous la direction de), L'économie égyptienne. Libéralisation et insertion dons le marché mondial, 1993. Bokova Lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat (19251927), 1990. Chagnollaud Jean-Paul et Gresh Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. Chagnollaud Jean-Paul, Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990. Chesnot Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient, 1993. Cornand Jocelyne, L'entrepreneur et l'Etat en Syrie. Le secteur privé du textile à Alep, 1994. De George Gérard, Damas, des Ottomans à nos jours, 1994. Desmet-Grégoire Hélène, Le Divan magique. L'Orient turc en France au XVI1/ème siècle, 1994. El Ezzi Ghassan, L'invasion israélienne du Liban, 1990. FeIjani Mohammed-Chérif, Islamisme, lal'cité et droits de l'homme, 1991. Essid Hamadi. Chronique du Monde arabe (1987-1991). 1992. Fiore Annie, R~ves d'indépendance. Chronique du peuple de l'Intifada, 1994. Giardina Andrea, Liverani Mario, Amoretti Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. Gouraud Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie (1919-1923), 1992. Graz Liesl, Le Golfe des turbulences, 1989. Halkawt Hakim, Les Kurdes par-delà l'exode, 1992. Hamilton A.-M., Ma route à travers le Kurdistan irakien, 1994. Hautpoul Jean-Marcel, Les dessous du tchador. La vie quotidienne en Iran selon le r~ve de Khomeini, 1994. Heuzé Gérard, Iran aufil des jours, 1990. Ishow Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. Jacquemet Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer: le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. Jeandet No!!l, Un Golfe pour trois r~ves, 1992. Labaki Boutros et Abou Rjeily Khalil, Bilan des guerres du Liban, 1993. . Maatouk Frédéric, Les contradictions de la sociologie arabe, 1992. Mahdi Falih, Fondements et mécanismes de l'Etat en Islam: l'Irak, 1991. Makhlouf Hassane, Culture et trqflC de drogue au Liban, 1994.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3259-X

Rouzbeh SABOURI

PAR-DELÀ LES VOILES
Changements sociaux et condition féminine en Iran

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Couverture: Réza Y. En arrière plan: Déesse de l'Antiquité iranienne, symbolisant la joie, la fertilité et la plénitude. Statuette en argile, datant de 5 600 avant J.e., découverte à Tourang Tappeh, près de l'actuelle ville de Gorgân.

Sommaire

Préface
Introduction.

(de Jacques

Lautman)

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. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .13

Chapitre premier:
modernité.

la confrontation avec la
" ... ., .. .. .. . . . . . . .. .17

..................................

- La Révolution constitutionnaliste
- Les prémices de l'éveil féminin Chapitre deux: obligatoires dévoilement et revoilement

..18 20 ...23 .23 23 29 50 .54 57 64 69

- L'Évolution du statut des femmes dans l'Iran des PAHLAVI - Grandeur et décadence d'une dynastie - Les réformes sociales et juridiques
Les grandes lignes du changement culturel.

. . . . . . . . . . . . . . . .41

- Typologie schématique des femmes iraniennes - Les femmes et la Révolution de 1979 - Les femmes et le mouvement révolutionnaire - Le discours de l'ayatollah Khomeiny... - La diffusion d'un nouveau modèle de la femme

. . .' ' IS . n Ch apl t re t rOIS: Ia socle t e n. Iamlque ..... .. .. ... .. ...77
.78 .79 ...83 .91 .96

- L'œuvre de l'ayatollah KHOMEINY - Le royaume du docte - Le statut de la femme - L'institutionnalisation de la discrimination - Aperçu des changements juridiques

- Le statut de la. femme dans la Constitution de la . ' ' "R epubl lque IS1arruque " d 'Iran .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .97 - La femme, le Code civil, et les règlements généraux. . . . . .99 - La femme dans le Code pénal de la "République islamique" d'Iran.. ...108 - Les "traitements inhumains" et certaines de leurs conséquences sur la vie quotidienne des Iraniennes 112 - Les traitements "cruels et inhumains" 113 - Certaines conséquences de cette situation sur la vie quotidienne des Iraniennes 124 - Désillusion et résistance des femmes 133 Conclusions Annexe: la représentation au sein du clergé chi'ite Chronologie: islamique" N 0 te s Bibliographie Postface indicative sociale de la femme 151 179 185 212 222 147

L'an un de la "République

A Tourân, qui n'est plus là pour voir à quel point elle avait raison.

Remerciements

Je voudrais avant tout exprimer toute ma reconnaissance à Madame Simone ATLANI et à Monsieur le professeur François-René PICON sans lesquels je ne me serais peut-être jamais engagé dans l'aventure universitaire qui est à l'origine de cet ouvrage et qui a certainement bouleversé mon existence. Je voudrais aussi exprimer ma gratitude à tOJ.ltes les personnes qui, au cours de ces quatre dernières années, m'aidèrent à rassembler les données auxquelles je fais référence. Je pense notamment à des amis comme AssaI, Homâ, Manijeh, et Mehrdâd, qui m'ont régulièrement approvisionné en données officielles ou fiables, mais également aux sociologues iraniens qui par leur patience et leur bonne volonté me permirent de mieux connaître le fond des choses Ge pense notamment à Madame Vida NASSEHI qui m'a permis de photocopier les parties de ses archives qui pouvaient m'être utiles). Je remercie ma mère pour ses nombreuses critiques constructives, et je suis également très reconnaissant à tous mes interviewés, notamment aux éminents juristes qui me permirent d'éclaircir certains points sur lesquels nombre d'iranologues restent allusifs. Ma reconnaissance va enfin à mes maîtres: Madame le professeur Annick BARRAU, dont les lectures attentives furent pour moi le meilleur des encouragements, et Monsieur le professeur Jacques LAUTMAN qui accepta de diriger mes recherches et de me recevoir régulièrement, en dépit du poids de ses responsabilités à l'École Normale Supérieure. J'espère m'être montré digne de l'intérêt qu'ils m'ont témoigné. Rouzbeh SABOURI, Paris, le 2 décembre 1994.

Préface

L'Iran, qui s'appelait la Perse, a été un des pays d'Orient avec lesquels la France a entretenu les relations culturelles les plus soutenues. A la création de l'École des Langues Orientales en 1795, avec trois chaires seulement au début, l'une des trois est celle de persan, et elle n'a jamais disparu. Pour autant, l'histoire et la société iraniennes sont mal connues aujourd'hui à Paris. Peut-être nos liens privilégiés avec les pays du Proche Orient, Liban au premier chef, et la vision d'un Iran longtemps disputé entre mouvance russe et zone d'influence anglaise, nous ont-ils détournés d'une culture dont nous ne retenions guère que l'art graphique et les tapis. Le Docteur MOSSADEGH en 1951 s'était pourtant imposé à la face du monde en défiant les compagnies pétrolières. De l'Islam, les français connaissent surtout la mouvance sunnite, l'Université Al Azhar au Caire; mais, de la tradition chi'ite et plus encore de la place du clergé dans la société iranienne, nos images sont floues, d'autant plus que des ressemblances apparentes génèrent des confusions qual}t aux relations entre Eglise et État. Oui, l'Iran a une Eglise hiérarchique organisée depuis le début du dix-neuvième siècle, mais il faut savoir que les hiérarques religieux ont joué un jeu de balance entre le pouvoir du Chah et le Bazar, le monde la richesse commerçante et celui de la modernisation. Comme en Pologne sous la domination soviétique, le nationalisme populaire a appuyé une Église fondamentalement conservatrice, ce que les observateurs on pu sousestimer.

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Le petit livre de Monsieur SABOURI est parti d'un travail d'étudiant. Émigré par nécessité, il a voulu appliquer son savoir à l'analyse de la société iranienne en prenant un angle privilégié, parce que nœud de plusieurs contradictions: la condition des femmes. Finalement, la fresque est large, trop peut-être, mais le pari est tenu. Ci et là, des citations feront frémir le lecteur français, qui aurait tort de ne pas les prendre aux sérieux. Le scepticisme distancié n'est pas de mise. Cependant, les tensions mises au jour au fil de l'étude montrent la fragilité et presque l'irréel de l'actuelle situation. C'est un des mérites de Monsieur SABOURI que d'avoir dit seulement ce qui peut actuellement être documenté et prouvé. La suite appartient aux acteurs sociaux.

Jacques LAUTMAN Directeur-Adjoint de l'École Normale Supérieure de Paris.

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Introduction

La Révolution iranienne de 1979, l'instauration de la "République islamique", et les importants bouleversements qui ont suivi le changement du système politique en Iran ont posé avec urgence un certain nombre de problèmes et de questions, ceci notamment en raison de la résurgence du phénomène religieux dans ce pays, de la diffusion de certains idéaux à travers le monde musulman, et de la violence qui leur est généralement associée. Ces différents aspects, de même que le champ d'étude qui nous intéresse dans le cadre de cet ouvrage, à savoir l'évolution du statut général des femmes iraniennes en tant qu'indicateur des changements sociaux dans l'Iran contemporain, ont bien entendu fait l'objet d'un certain nombre d'études et de conclusions, parfois très pertinentes, et parfois un peu moins. Notre travail s'inscrit dans une perspective semblable, même s'il véhicule, selon nous, une approche relativement nouvelle, et ce du fait que l'accent y est mis sur une interprétation sociologique des faits de l'histoire contemporaine iranienne qui est basée sur une vision et une argumentation en termes de processus. En effet, même si bien des auteurs ont pu analyser les différentes convulsions de la société iranienne du vingtième siècle (prises distinctement), peu nombreux sont ceux qui ont su ou voulu voir une réelle continuité dans ces événements, un processus socio-historique, déclenché notamment par la pénétration de la "modernité" et des "nouvelles" philosophies politiques occidentales, mais dont les réalisations iraniennes
ont

- finalement

- souvent

été bien loin de concrétiser

les

idées. Processus qui aura néanmoins été à la base même de l'ensemble des bouleversements de la société iranienne, 13

depuis la fin du dix-neuvième siècle jusqu'à la Révolution de 1979. De notre point de vue, l'évolution de la condition féminine constitue probablement le meilleur indicateur permettant de vérifier l'existence de ce processus. Cette démarche pouvant d'ailleurs être complétée par l'étude diachronique des changements sociaux, pris dans leur globalité. C'est ce à quoi nous nous sommes essayés ici. Dans cette perspective, l'éveil de la conscience politique du peuple iranien, ainsi que la volonté de combattre l'absolutisme (résultats du choc des épi sté m ès, de l'acculturation, de leurs conséquences socio-économiques, et de l'existence d'un terrain culturel favorable à de tels développements - l'humanisme persan -), de même que la diffusion progressive parmi les femmes iraniennes du refus de l'autorité masculine et de son incarnation ultime, à savoir le despotisme de l'État, seraient les éléments explicatifs majeurs des évolutions contemporaines. Éléments qui transcenderaient les divisions idéologiques, sociales et économiques en s'inscrivant dans un paradigme bien plus global: la recherche des libertés fondamentales et du respect des droits humains inaliénables. Pour tenter de démontrer cette double hypothèse de base, nous allons d'abord donner un aperçu de l'évolution socio-historique de l'Iran depuis la fin du dix-neuvième siècle, et ce afin d'approcher les conséquences de la confrontation de la société iranienne avec la "modernité". Outre cet aspect contextuel, nous étudierons l'évolution de la place des femmes dans l'Iran pré-révolutionnaire, ainsi que la sociogenèse d'un nouveau modèle de la femme (réaction aux nombreux excès du régime impérial). Nous verrons également quels ont été les rôles joués par les Iraniennes au sein du mouvement révolutionnaire de 1979. Nous nous intéresserons ensuite, de manière plus détaillée, à la condition féminine dans l'Iran" islamique"; entre autres par une analyse des changements juridiques effectués par le pouvoir clérical, et ceci après avoir étudié l'évolution du discours, ainsi que le contenu des œuvres majeures de l'ayatollah KHOMEINY, notamment en ce qui concerne ses représentations de la femme. Tout cela nous amènera à nous intéresser aux conséquences de ces bouleversements sur la condition 14

féminine au sein de la société iranienne actuelle. Enfin, nous verrons qu'il est possible de distinguer un certain revirement dans les attitudes et les pensées féminines, revirement qui s'est accentué depuis la fin des années 1980, et ce en dépit de la diversité des représentations et des attitudes existant parmi les femmes iraniennes. Au niveau méthodologique, signalons, avant tout, que nous avons pris le parti de nous baser quasi-universellement sur les données officielles (recensements, journaux et publications du régime "islamique", etc.). C'est la raison pour laquelle, même si nous avons également pu effectuer une série d'entretiens avec des spécialistes qui critiquent le système actuel (de même que le précédent, d'ailleurs), les conclusions auxquelles nous sommes arrivées peuvent parfois être bien en dessous de la réalité et ne montrer que le sommet de l'iceberg. Cette démarche aura toutefois l'avantage de rendre notre travail difficilement critiquable quant aux sources et aux données utilisées. Tout en ayant le plus souvent recours à la démarche comparative et documentaire, nous y avons néanmoins tenté de respecter un certain équilibre au niveau de l'utilisation des méthodes quantitatives et des instruments qualitatifs; car nous sommes persuadés que le "chiffre" a besoin du verbe pour trouver toute sa signification, tout autant que la pensée du chercheur ne peut réellement prétendre à l'exactitude sans l'apport de la "mesure". Notons également qu'en raison même des hypothèses que nous avons avancées, le champ de cette recherche est le plus souvent limité à l'étude de la condition des femmes vivant dans les zones urbaines de l'Iran, autrement dit, celles qui sont effectivement "objets" de l'évolution et "actrices" dans les changements sociaux qui ont retenu notre attention dans le présent travail (environ 60 % de la population féminine totale actuelle du pays). Précisons enfin que notre recherche est plus particulièrement consacrée à l'étude de l'évolution du statut général des femmes iraniennes au cours des trente dernières années, même si, en raison du fait que les conditions humaines ne sont compréhensibles que dans leur conception évolutive, nous avons d'abord donné un aperçu historique remontant à la fin du dix-neuvième siècle.

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Chapitre I LA CONFRONTATION AVEC LA MODERNITÉ

L'Iran du XIXème siècle est une société féodale, dirigée par une monarchie despotique et s'appuyant sur les principales ethnies, celles-ci étant largement autonomes en raison de la faiblesse du pouvoir central. C'est au début de ce siècle que les impérialismes britannique et russe se tournèrent vers l'Iran. Cette évolution, qui aboutit à la subjugation de la Perse par l'Occident, trouve sa genèse dans les défaites iraniennes au cours des deux guerres contre les armées russes (1803-1814 et 1828), conflits qui entraînèrent la perte de vastes territoires pour l'Iran. La rivalité entre ces deux puissances empêcha une réelle colonisation du pays, mais pour le reste du XIXèmesiècle l'Iran fut divisé en une zone d'influence russe au nord et une zone d'influence anglaise au sud, et chacune des deux puissances obtint une multitude de concessions cédées par les souverains QADJAR (1796-1926). Ces concessions firent progressivement entrer les marchés iraniens dans le système économique mondial, mais ceci au détriment de l'économie traditionnelle iranienne. Dès lors, se voyant de plus en plus menacés, notamment par l'inflation et la concurrence occidentale, les marchands traditionnels, les bâzâ ri, commencèrent à manifester leur opposition à l'influence étrangère et à tenter de défier le pouvoir central (1). Dans cette lutte pour survivre, la "classe" marchande trouva un allié précieux: les ulémas. Ces derniers constituaient une force essentielle dans le système social iranien; force qui, "à l'encontre des ulémas dans l'Islam sunnite, ressemble beaucoup à une sorte de caste qui a ses institutions bien enracinées, ses métastases bien étendues et 17

ses réseaux de communication" (2). Les religieux avaient d'ailleurs la mainmise sur le système éducatif, l'administration, ainsi que sur la justice. Or, le clergé commençait également à se sentir menacé par l'ouverture vers l'Occident, ceci en raison de ses nombreux intérêts économiques, mais aussi par la pénétration des idées laïques et "modernistes ". L'alliance des bâzâri et du clergé joua son premier grand rôle historique au cours de l'affaire de la concession du monopole de la production et de la distribution du tabac iranien, accordé en 1890, par Nasser-ed-dine Chah QADJAR aux Britanniques. Sous la pression du Bâzâr et de la population, le plus haut dignitaire religieux de l'époque, l'ayatollah CHIRAZI, promulgua une fatwâ ("édit religieux") où la consommation du tabac était déclarée être "équivalente à faire la guerre contre l'Imam du Temps" (3). Ne réussissant pas à écraser le mouvement de contestation, le Chah annula le traité, ceci en dépit des lourds dédommagements qu'il dut payer aux Anglais.

La Révolution

constitutionnaliste

Avec l'affaire du monopole du tabac, pour la première fois, une décision royale était annulée sous la pression populaire, et ce en dépit des intérêts des puissances étrangères. Toutefois, malgré sa réussite, la "Révolte du tabac" n'était qu'une bataille victorieuse dans la lutte qui opposait le peuple aux despotes. L'autocratie était intacte dans ses fondements et des réformes profondes et structurelles étaient nécessaires pour garantir la souveraineté nationale. Or, ni les ulémas ni les bâzâri ne pouvaient distinguer une telle exigence impérative, voire souhaiter de tels bouleversements. Ce rôle décisif fut celui de la couche sociale en émergence constituée par les lettrés et intellectuels laïcs. Formée pour une bonne part en Europe, la nouvelle intelligentsia était convaincue que si le pays voulait sortir de l'ornière semi-colonialiste, il devait impérativement se doter d'une Constitution. Pour la première fois, on se mettait à critiquer les méfaits de l'absolutisme et on manifestait un intérêt de plus en plus vif pour les droits de l'homme et les 18

libertés fondamentales. Des idées nouvelles, s'inspirant des philosophies sociales et politiques de l'Occident envahissaient le pays. Parallèlement, la situation économique et sociale ne cessait de se détériorer. L'État, dominé par l'influence russe et britannique, s'endettait de plus en plus. Dès lors, l'instauration de nouvelles taxes et la dépression économique transformèrent le mécontentement populaire en une Révolution. Les marchands financèrent le mouvement, les ulémas lui donnèrent la légitimité religieuse, et les intellectuels lui fournirent une idéologie. Le 5 août 1906, impuissant face à l'ampleur de la contestation qu'il ne pouvait réprimer, Mozaffar-ed-dine Chah QADJAR signa le décret ordonnant la création d'une Assemblée consultative nationale (Majlès), chargée de la rédaction d'une Constitution. "La Constitution de 1906 fut un compromis entre les trois forces qui demeuraient face à face sans s'articuler dans un ensemble cohérent: la monarchie, la religion, et la modernité dans son sens très large (...) La définition même du pouvoir royal dans l'article 35 du Supplément demeurait on ne peut plus contradictoire: "La monarchie est un dépôt divin confié de la part du peuple à la personne du roi". Ici, la source de légitimité est double. Peuple et Dieu se disputent la souveraineté tandis que le monarque est pris en tenaille entre les deux" (4). Cette Constitution fut celle de l'Iran jusqu'à la Révolution de 1979. Pendant toute cette période, elle ne fut appliquée que de 1911 à 1920, puis de 1941 à 1953. Et encore, le principe démocratique qui l'animait au départ fut-il mis à mal durant ces périodes par l'ingérence constante des puissances étrangères et par le roi. Elle donna à l'Iran un visage "moderne", avec des institutions fantômes (Parlement, premier ministre, etc.) La non résolution définitive des conflits latents entre la monarchie et le peuple d'une part, et entre le clergé, l'intelligentsia laïque et le pouvoir politique d'autre part, empêcha la création d'un ordre social stable. Les 73 années qui suivirent montrèrent bien l'impossibilité de cette "alliance des contraires" (monarchie, clergé, modernité). Ces conflits devaient inévitablement aboutir à l'éclatement du système et à des modifications profondes au niveau de ses diverses composantes. 19

Les prémices de l'éveil féminin
L'ouverture de l'Iran sur le monde entraîna également la diffusion des idées en vogue en Occident parmi les Iraniennes, et ce jusque dans les harems. Des femmes commencèrent alors à remettre en cause leur situation. Tâdj-al-Saltaneh, fille de Nâssered-dine Chah QADJAR (1845-1895) fut parmi les premières femmes à parler de l'abolition de l'obligation du port du voile et de la liberté des femmes. Elle fut partisan de l'instauration d'une monarchie constitutionnelle, et adhéra avec sa sœur, Fakhrod-doleh, à une organisation féminine de tendance socialiste (l'Organisation de la Liberté des Femmes). Ghorrat-ol-Eyne (1814-1852) combattit activement pour l'instauration d'un nouveau régime. Pour montrer son hostilité à la réclusion des femmes, cette poétesse se présenta sans voile devant une assemblée d'hommes. Elle fut assassinée à l'âge de trente-huit ans, cela en raison de son adhésion à la foi bahâïe. En 1835, la première école pour jeunes filles fut construite par des missionnaires américains. Mais ce ne fut qu'en 1875 que les musulmanes purent s'y inscrire. Dès lors de nouvelles écoles féminines furent construites à travers le pays. Ces écoles formèrent toute une génération de femmes (notamment des poétesses telles que Parvine ETESSAMI et Rochanak NODOUST) qui, s'y étant familiarisées avec les idées "modernistes", contribuèrent grandement à la diffusion de la nouvelle philosophie sociale et propagèrent la volonté de rompre avec la réclusion. Bien que religieuses, ces écoles furent fortement critiquées par le clergé qui y voyait un moyen de perversion des femmes. D'ailleurs, en 1917, la directrice de l'une de ces institutions, à Ispahan, fut battue et mise en prison pour trois mois. Néanmoins, la tendance ne s'inversa pas et, en 1918, après des années d'efforts de la part des Iraniennes, la première école publique pour jeunes filles ouvra ses portes. D'autre part, tout au cours des différentes phases de la Révolution constitutionnaliste, c'est-à-dire de 1905 à 1909, les Iraniennes participèrent activement à ce mouvement national. Non seulement elles se servaient de leurs tchadors pour transporter des armes et des munitions pour les

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combattants (5), mais elles acheminaient également des messages, préparaient des vivres pour les troupes, etc.. Enfin, l'Iran ne restait pas non plus insensible aux espoirs naissant en Russie, avec laquelle il a plus de 2.600 km. de frontière commune. Ainsi, fIle début de ce siècle fut-il marqué par la profusion des organisations féminines de tendance socialiste. La première d'entre elles, l'Organisation des Femmes de la Patrie, fut créée en 1900" (6). En 1907, l'Union Invisible des Femmes vit le jour et commença ses activités clandestines à Téhéran. La même année (1907), le Comité des Femmes était créé à Tabriz, dans le Nord-Ouest de l'Iran. Ces organisations, clandestines pour une part, réussirent progressivement à s'imposer et à diffuser leurs idéaux, notamment par l'intermédiaire de publications et de journaux féministes, tels que le Chokoufeh ("bourgeon" ou "bouton de fleur"), le Dokhtarâné Irân ("les filles d'Iran"), et le Zabâné Zan ("la parole des femmes") qui fut créé par Sedighé DOLAT-ABADI, l'une des grandes figures du combat féminin en Iran, et qui devint assez rapidement le plus célèbre de ces périodiques. De plus, nombreuses furent les associations féminines qui virent le jour après la Révolution constitutionnaliste. La Compagnie des Dames (fondée en 1919, à Ispahan); l'Association du Messager du Bonheur des Femmes (Raschte, 1921), l'Association des Femmes Patriotes (Téhéran, 1921), l'Association de la Révolution des Femmes (Chirâz, 1927) et l'Association de l'Éveil des Femmes (Chirâz, 1927) furent quelques-unes d'entre elles. Ces efforts constants aboutirent à une amélioration progressive, mais sensible, de la condition sociale et humaine des Iraniennes, au cours de la seconde moitié de notre siècle (7), ceci jusqu'à l'instauration de la "République islamique", en février 1979.

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