Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire

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Cet ouvrage retrace le parcours de cinq communistes résistants de Saône-et-Loire, qui furent tous confrontés plus ou moins brutalement à la politique de leur parti, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Par le récit de faits ou d'itinéraires singuliers, l'histoire complexe du communisme français, chargée de non-dits, de tabous et de mythes, peut être approchée différemment, faisant sauter les masques d'une histoire officielle convenue et conformiste.
Publié le : mardi 1 mai 2007
Lecture(s) : 218
EAN13 : 9782296172401
Nombre de pages : 190
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Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire
Antoine Tissier, Camille Vaillot, EIsof Leroy, Pierre Grille, Antoine Bar

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus

Christophe-Luc ROBIN, Les hommes politiques du Liboumais de Decazes à Luquot, 2007. Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007. Janine OLMI, Oser la parité syndicale, 2007. Jean-Claude DELORME, Marie-Claude GENET-DELACROIX et Jean-Michel LENIAUD, Reconstruction, restauration, mise en valeur. Historicisme et modernité du patrimoine européen
aux X/xe et xx: siècle, 2007. Gavin BOWD, Le Dernier Communard. Adrien Lejeune, 2007. David MATAIX, L'Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006. Paul TIRAND, Émile D/GEON (1822 - 1894). L'itinéraire singulier d'un communard, 2006.

Hugues MOUCKAGA, La Rome ancienne,
fr

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siècle avoJ.-C. -

s. ape J. -C., 2006. Jean-Pierre GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l'outremer, 2006. Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère de la France, 2006. Cécile BERL Y, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006. Antonin GUY ADER, La revue Idées, 1941-1944. Des nonconformistes en Révolution nationale, 2006. Jacques LELONG, Le Bocage bourbonnais sous l'Ancien Régime,2006.

Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006.

Robert CHANTIN

Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire

Antoine Tissier, Camille Vaillot, Elsof Leroy, Pierre Grille, Antoine Bar

L'Harmattan

L.Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-03232-3 EAN : 9782296032323

AVANT-PROPOS
Cet ouvrage, même s'il décline une partie de travaux antérieurs, n'aurait probablement jamais existé sans des rencontres qui l'ont d'une certaine façon rendu nécessaire, tant il correspond aux attentes de ceux dont il sera question ou de leurs descendants.

Le temps de le dire
Il s'agit là d'une situation fréquemment rencontrée par tous ceux qui, historiens, anthropologues, philosophes, chroniqueurs se penchent sur la mémoire du passé. Alors que bien des épisodes douloureux de 1'histoire du 20e siècle firent l'objet de nombre de tabous, de non-dits, de chapes de plomb d'une histoire officielle, nous assistons aujourd'hui à une sorte de libération de mémoires enfouies, suscitant chez des acteurs, ou leurs descendants lorsqu'ils sont disparus, le souci de voir élucidé, éclairé et dit un passé souvent passé sous silence. Ce phénomène se manifeste par une abondante production éditoriale de lettres, de témoignages, de récits ou d'autobiographies, par une pratique de plus en plus répandue de dialogues instaurés avec des élèves de collèges et lycées enfin par une parole libérée au sein des familles. Bien sûr, le meilleur côtoie alors le pire. Inévitablement, une image brouillée des réalités peut en surgir. Le fait concentrationnaire de la Seconde Guerre mondiale en est une illustration éloquente: chaque déporté vécut des situations diverses et les perçut différemment selon sa personnalité. De plus, l'inévitable jeu du temps pendant lequel la mémoire trie ou efface, sur dimensionne tel ou tel aspect de la réalité, renforce la diversité et la qualité des témoignages. Il est alors nécessaire d'intégrer

ces mémoires éclatées dans une appréhension globale de la réalité, et cela s'appelle l'Histoire. Sans elle, il n'y a rien à penser, il n'y a que l'émotion, la compassion dont personne ne peut contester la fragilité et l'incapacité absolue à donner du sens aux événements. Cette libération du témoignage, dont ce livre est en grande partie le produit, interroge. Pourquoi un tel phénomène, perçu dans les dernières années du 20e siècle et toujours aussi dynamique en ce début du siècle suivant? Le manque de recul exclut toute certitude et impose de se limiter à de prudentes hypothèses. Une piste de réflexion possible est de connecter deux angles d'approche: Pourquoi se sont-ils tus? Pourquoi parlent-ils aujourd'hui? Poser la première question exige de se replacer dans le contexte des années 1945-1990. La bipolarisation a pendant près d'un demi-siècle clivé le monde en deux camps rivaux sur tous les plans, idéologique, géopolitique et géostratégique. La répercussion sur les consciences collectives et individuelles fut terrible. Le fort sentiment d'appartenance à l'un des deux camps excluait que l'on regarde de trop près les turpitudes de celui-ci, d'autant plus facilement qu'il était si facile d'en trouver d'autres chez l'adversaire. Les massacres coloniaux perpétrés par la France, le soutien de la diplomatie des Etats-Unis d'Amérique à des régimes militaires fascisants permettaient de ne pas trop s'interroger sur les crimes staliniens, et inversement. Et gare à l'impudent qui rejetait cette bipolarisation des consciences, ainsi que l'écrivit Albert Camus dans Combat en 1947: «Chaque fois qu'une voix libre s'essaiera de dire, sans prétention, ce qu'elle pense, une armée de chiens de garde, de tout poil, de toute couleur, aboiera furieusement pour couvrir son écho.» Sur un même registre, Dominique Desanti dans

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Les Staliniens observait que «pour tout communiste de ces années-là, s'arrêter, mettre en question, douter, c'était flancher, retomber, déserter [...] La guerre froide exigeait une armée de marche ou crève. .. »1 Alors s'instaura un silence imposé. La forme familière du résultat fut le propos si souvent entendu: «Il ne faut pas donner d'arguments à l'adversaire.» Derrière cette formulation gisait une énorme machine organisant le silence et les mythes, silence sur un vécu douloureux et installation dans une histoire mythifiée, confortable et rassurante. Chez les communistes ou leurs proches, puisqu'il s'agit d'eux dans cette étude, ce fut la construction mythique d'un «Parti des 75 000 fusillés» constituant la force principale de la Résistance. Cela permettait de ne pas trop s'attarder sur le sens du pacte germano-soviétique et de la politique du PCF avant l'offensive allemande contre l'URSS de juin 1941. La dislocation du bloc soviétique entre 1989 et 1991 et l'effondrement militant et électoral du PCF ont fait sauter ces barrières. Une sorte de devoir de silence que certains s'étaient imposés, non sans douleur, n'opère plus. Dès lors, la voie s'ouvre au témoignage. Ul1e autre dimension, qui touche tout autant les esprits libres échappant à la contrainte bipolaire, est celle de la vie. La frénésie mémorielle et commémorative de notre époque ne facilite pas la compréhension d'une réalité pourtant fort simple. Pour la grande majorité des acteurs survivants des maquis comme des camps, la volonté de vivre, de construire une vie de travail et de famille l'a d'abord emporté. Cela exigeait plus de regarder vers l'avenir que se retourner vers le passé. Et cette dimension somme toute bien compréhensible est entrée en
1. Dominique Desanti, Les staliniens: une expérience politique, 19441956, Paris, Marabout, 1985. 9

dynamique avec le sentiment que finalement ce qu'ils avaient vécu n'intéressait pas tant de monde que cela. Nombre de déportés ont répondu à la question «Mais pourquoi n'avez-vous pas témoigné? » par cette remarque terrible: «Nous l'avons fait mais on ne nous a pas entendus. » Qu'un ouvrage aujourd'hui considéré majeur comme Si c'est un homme de Primo Levi2 soit passé quasiment inaperçu lors de sa première publication, que les programmes d'Histoire des classes terminales de nos lycées se soient longtemps arrêtés en 1939, cela en dit long sur la difficulté de la nation française à regarder lucidement son passé. Comment ne pas comprendre que beaucoup, écrasés par le sentiment de ne pas être entendus, soient devenus muets? Et s'ils parlent plus volontiers aujourd'hui, c'est que joue en plus l'effet de l'âge. Ceux qui survivent de la génération des acteurs, dont les plus jeunes seront bientôt octogénaires, ont vu et voient partir nombre de leurs compagnons. Ils ressentent l'urgence de faire trace, mus par la conviction que, sans cela, la porte sera ouverte aux négationnistes, aux sceptiques ou à ceux qui, produits d'une mode médiatisée, estiment que rien ne vaut d'être pensé, que seules doivent régner l'émotion, la perception immédiate et fugitive des choses. Tout cela produit un brutal saut de génération. Alors que les enfants étaient restés souvent dans une connaissance assez générale du passé paternel ou maternel, ce sont les petits-enfants qui ont droit à des récits circonstanciés, et les éditeurs qui sont assaillis de récits de vie.

2. Primo Levi, Si c'est un homme, Paris, Robert Laffont, 2002. 10

Rencontres et circonstances
Ma première rencontre, pour ce qui concerne ce livre, fut celle de Camille Vaillot-Le Dus, ancien mineur du bassin de Montceau-les-Mines, témoin exceptionnel puisque sa vie militante commença, à 9 ans, par la distribution de tracts exigeant la grâce de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens, émigrés aux USA et condamnés à mort pour des crimes dont ils étaient innocents (70 ans après leur exécution, en 1997, le gouverneur démocrate du Massachusetts, Michael Dukakis, les réhabilita). Nous étions en 1996 et Dus cherchait quelqu'un qui l'aiderait à publier des mémoires écrits 25 ans plus tôt3. De cette première circonstance naquit une interlocution prolongée, avec un personnage qui peut être qualifié de «monument historique », tant il a traversé, et de façon engagée et active, tous les grands moments de la séquence historique qui va des années 20 à la fin du 20e siècle. Comme il s'agit d'un homme de fidélité absolue, il me permit de rencontrer à la fois ses vieux compagnons, survivants des grandes luttes ouvrières et de la Résistance, mais aussi les fils de communistes résistants, tombés au combat, comme Elsof-Raymond Leroy ou disparus depuis comme Antoine Bar-Le Barbu. Du dialogue avec ces fils, soucieux de préserver et faire connaître la réalité et la mémoire de ce que furent les pères, naquit l'idée de les re;grouper dans une étude commune, puisque leurs engagements les avaient associés. Le hasard, mais celui-ci doit être provoqué, me permit de préciser ce que ni les archives écrites, ni la presse, ni la mémoire familiale ne permettaient de savoir précisément: les circonstances de
3. Camille Vaillot, Le Dus, Mineur de Montceau-les-Mines, Paris, L'Harmattan, 1997, 266 p. Il

la mort d'Elsof Leroy, le 30 juin 1942, tombé sous les balles de forces de l'ordre de Vichy, à Saint-Bérain-surDheune. Ce fut à l'exposition de Jean-Yves Boursier, consacrée aux FTP de la Côte chalonnaise 4 et du camp Jean Pierson, présentée en novembre 2002 à Saint-Désert, village viticole proche de Chalon-sur-Saône, que je rencontrai deux habitants de Saint-Bérain qui avaient assisté aux ultimes moments de ce drame, alors qu'ils étaient adolescents. Et grâce à l'article que j'avais alors consacré à la mort de Leroy, publié dans Samedi et Cie, supplément hebdomadaire du Journal de Saône-et-Loire, le Il juirlet 2003, où je faisais état de la présence aux côtés de Leroy de Pierre Grille, je fus contacté, via le journal, par la fille de ce dernier. Je savais l'existence d'une fille issue du mariage de Grille, mais elle m'était restée introuvable jusque-là, puisque mariée elle avait changé de nom. Il en est ainsi, du nom des filles comme de celui de pseudonymes sur lesquels il est parfois si difficile de mettre un nom.

Lieux de rencontre
Il est aussi des lieux de rencontres, et s'il en est un qui fut un véritable lieu de mémoire, c'est bien, à Montceaules-Mines, le bar connu sous plusieurs dénominations puisqu'il fut sans nom officiel, et que ce furent ses fidèles qui lui en attribuèrent un, «Chez Roger », «Chez Juliette» ou bien « L'annexe ». Roger et Juliette, parce que c'est le couple Joly qui le tint jusqu'en 2006. Roger, c'est l'ancien maquisard FTP du camp Jean Pierson,
4. Exposition constituée de documents originaux, collectés lors des enquêtes dont est issu l'ouvrage de Jean-Yves Boursier, Chroniques du maquis (1943-1944) FTP du Camp Jean Pierson et d'ailleurs, L'Harmattan, 2000, 350 p. 12

l'engagé volontaire au 5e Régiment de Dragons, reconstitué après la Libération et intégré à la Division alpine. C'est aussi l'ancien mineur du puits Plichon, porteur de la mémoire des grandes grèves de 1948 et 1963 et des drames comme le coup de grisou du 16janvier 1958 à ce puits. L' « annexe» de quoi? Celle de la Maison des mineurs, sise rue Jean Jaurès à Montceau-les-Mines, tout près du café Joly. Cette « maison », financée au 1ge siècle par des collectes chez les mineurs, abritait le syndicat des mineurs CGT. Elle est aujourd'hui un lieu chargé de souvenirs comme la visite du « grand» Jaurès en 1912 et de Maurice Thorez en 1946, venu annoncer l'adoption du statut des mineurs par le gouvernement tripartite. Et il fallait bien un lieu proche, pour aller boire un coup après les réunions. Ce lieu fut dès lors «l'annexe », située à quelques pas. Ce café n'avait rien du lieu banal où l'on s'enivre de l'air du temps, sur le mode du « y a qu'à, faut qu'on... » C'est là où nous pouvions rencontrer Le Dus, Le Guerrier, Blanchette, Facteur, chacun porteur d'une histoire riche de faits résistants ou de luttes de mineurs, où vivait la trace de ceux qui nous ont quittés, il n'y a pas si longtemps parfois. Même les murs étaient à l'unisson avec leurs affiches et avec deux assiettes décorées en souvenir de ce fameux congrès syndical de 1946. Et si, lors des froidures hivernales, le gros «garlot» en fonte diffusait une forte chaleur, c'était encore parce que Roger avait conservé le droit au charbon des mineurs. Surgissaient alors les récits, les souvenirs de ces hommes, qui d'une certaine façon n'ont pas cessé de vivre la mine, le maquis, la grève. Il suffit pour cela qu'ils sentent que l'auditeur est en empathie avec ce qu'ils furent et ce qu'ils firent.

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Un moment emblématique en ce lieu fut la signature par Camille Vaillot de son livre de mémoires, deux samedis matin, jours de marché à Montceau, en 1997. Les deux séances de dédicaces (la première eut un tel succès qu'il fallut récidiver) virent surgir tout un monde, celui de la mine, et toute l'histoire d'un grand demi-siècle. Exclus, proscrits ou marginalisés côtoyaient dirigeants locaux, militants connus et élus. Le député-maire Didier Mathus voisinait avec l'ancien maire RPR, les ouvriers mineurs retrouvaient d'anciens cadres. Et l'on vit resurgir, pratiquement à l'état natif, des confrontations, des échanges depuis longtemps enfouis. Et chacun put percevoir ce que jamais aucune archive écrite ne pourra révéler et permettre de ressentir, le sentiment pour la plupart de ceux qui étaient là que c'était « leur» histoire qui était dite au travers de celle du Dus, qu'elle était enfin légitimée et qu'ils se reconnaissaient en lui. Chacun put percevoir que la plupart de ces hommes, par l'expérience du fond, se ressentaient comme membres inséparables d'une communauté de destin, celle de la mine. L'un d'eux, les larmes aux yeux, me confia: « Il est notre trace, et elle est dite ». Je ne sus alors s'il parlait du livre ou de son auteur, plausiblement des deux.

Des itinéraires l'Histoire

singuliers,

donnant

sens

à

De ces rencontres, de ces témoignages, j'en vins inévitablement à l'idée que ces itinéraires si particuliers méritaient d'être reconstitués et surtout mis en connexion, puisque ces hommes s'étaient connus, côtoyés, avaient milité, parfois combattu ensemble. S'ajoutait à cette première motivation la conviction profonde que même si leur histoire personnelle ne pouvait 14

être le résumé du tout de I'histoire des «communistes résistants », il y avait forcément des leçons à en tirer, dès lors qu'ils avaient traversé tous les moments de cette histoire. Et l'on débouche alors sur une hypothèse que ce qui suit devra bien assumer: Ces parcours singuliers contribuent à expliquer, à éclairer, mais aussi à infléchir I'histoire de ce qui constitue les grands mouvements de celle-ci. Cette hypothèse, si elle est avérée, permet non seulement de restituer ces hommes dans leur dimension et dignité personnelle, mais aussi d'évaluer l'impact de leur histoire sur l'Histoire, sur ses enjeux, sur les débats qu'elle suscite.

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INTRODUCTION
Tous ceux dont il sera question dans cet ouvrage, avant même de partager des situations communes au sein de la Deuxième Guerre mondiale ou des temps qui la précédèrent, ont tous vécu ou été marqués par celle de 1914-1918, celle dont les protagonistes proclamaient qu'elle serait la « der des der », la dernière des dernières. Cependant, 21 ans plus tard, ils durent revêtir à nouveau l'uniforme pour les plus jeunes, ou voir leur(s) fils devoir le faire pour les plus anciens des « poilus ».

Le poids de la Première Guerre mondiale et l'influence de la Révolution russe
La terrible expérience de la guerre pour les plus âgés comme Antoine Tissier, de même que les récits paternels pour les plus jeunes, dont Camille Vaillot, ont inscrit dans les mémoires une marque indélébile. Elle pesa inévitablement sur leurs comportements et leurs choix politiques lorsqu'ils furent précipités dans les tourmentes des années 30-40. L'horreur de ce conflit, et, tout particulièrement pour ceux qui étaient engagés dans le mouvement ouvrier, le regret de ne pas l'avoir vu s'y opposer en 1914, contribuèrent au renforcement d'un pacifisme qui plongeait ses racines dans un 1ge siècle finissant, où engagement socialiste, pacifisme et antimilitarisme allaient de pair. Mais, dès lors qu'à cette construction idéologique s'ajouta à partir de 1922

l'antifascisme, rendu encore plus impératif en 1933 avec l'accession au pouvoir de Hitler, cet équilibre était rompu. Un pacifisme de droite extrême et d'extrême droite surgissait, porté par ceux pour qui il était exclu de montrer sa force aux régimes mussolinien et hitlérien, tant ils étaient perçus comme des réponses adéquates aux désordres des économies et sociétés issues de la guerre et du séisme de la crise de 1929. Ce pacifisme coexistait, pour des raisons diamétralement opposées, avec celui de la gauche qui, en se référant soit à Jaurès soit à Lénine, ne voyait dans la guerre que la manifestation des rivalités entre impérialismes. L'autre terrain politique qui exigea des militants ouvriers de se déterminer fut la Révolution russe. L'idéal qui avait bercé et porté des générations de militants prenait forme, très loin, en Russie et inévitablement suscitait d'immenses espoirs. Ceux-ci entraient en télescopage avec les brutales conditions imposées en 1919 par les bolcheviks pour l'adhésion des socialistes à la nouvelle Internationale, Ille du nom, née à Moscou. Elle prétendait se substituer à une lIe Internationale socialiste qui avait failli dans sa tâche en 1914 en laissant la plupart de ses partis membres se rallier à la guerre. Le congrès socialiste de 1920, tenu à Tours, vit la majorité se prononcer pour l'adhésion, une minorité refusant de se soumettre aux exigences des nouveaux maîtres de la Russie. La scission était dès lors inévitable, la majorité créant la Section française de l'Internationale Communiste (SFIC)-PCF. La minorité conservait la « vieille maison» socialiste sous la houlette de Léon Blum. Très vite, le sigle SFIC fut peu usité, au profit de celui, désormais familier, de PCF. Rapidement, l'élimination de toute opposition politique en URSS, expliquée par le contexte de guerre civile, mais maintenue après la fin de celle-ci, ]' écrasement dans le

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sang de tentatives révolutionnaires en Allemagne par une jeune République de Weimar dirigée par les sociauxdémocrates dressèrent entre les deux partis français, la SFIO et le PCF, un mur lourd d'antagonismes, de rancœur et de rivalité au sein du mouvement ouvrier. L'unité syndicale, constituée depuis la fin du siècle précédent au sein de la CGT volait inévitablement en éclat. La majorité réformiste conservait le sigle, alors qu~ les communistes, alliés pour la circonstance à une partie de la mouvance anarcho-syndicaliste, fondaient une CGTU, dont le U pour unitaire résonnait étrangement tant les premiers temps de l'existence de cette organisation étaient marqués par un antagonisme vigoureux à l'égard des réformistes. Les communistes, puisque c'est de certains d'entre eux qu'il s'agit ici, étaient non seulement déterminés dans leurs choix par leurs engagements sociaux et nationaux mais devaient s'aligner sur la politique soviétique. En effet, la Ille Internationale, conçue initialement pour étendre par le monde la révolution ouvrière, était rapidement devenue une organisation strictement liée aux intérêts exclusifs de la citadelle assiégée qu'était l'URSS. Assurer son engagement aux côtés de la classe ouvrière française, suivre la stratégie nationale très tortueuse de son parti et enfin se soumettre aux intérêts de l'URSS constituait un rude défi, face à la montée des périls des années 30, incarnés par le nazisme allemand. Une illustration de la façon dont le PCF articulait la question sociale et la question nationale, au détriment de celle-ci, fut administrée par son attitude en octobre-novembre 1938 : Alors qu'il ne formula son opposition aux Accords de Munich que sur un terrain strictement parlementaire, il soutint l'appel à la grève de la CGT du 30 novembre contre les décrets-lois d'un gouvernement Daladier qu'il avait investi au printemps, le 12 avril, tout en lui confiant

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les pleins pouvoirs et la possibilité de procéder par décrets-lois afin de prendre «les mesures qu'il juge(ait) indispensables pour faire face aux dépenses nécessitées par la Défense nationale et redresser les finances et l'économie de la Nation »5. Et si l'on considère qu'à cette singulière hiérarchisation des choses, entre les enjeux sociaux et les enjeux nationaux, dans un contexte de risque croissant de guerre, s'ajoute la nécessité pour l'appareil du PCF de coller à la politique extérieure de l'Etat soviétique, on peut facilement imaginer la difficulté de s'y retrouver pour des militants communistes.

Le pacte germano-soviétique
Le moment paroxystique de la contradiction entre les données des questions sociale, nationale et internationale fut constitué par la signature du pacte de non-agression signé pour 10 ans, le 23 août 1939, entre l'URSS stalinienne et l'Allemagne nazie. Ce véritable séisme diplomatique intervenait au terme de quelques cinq années qui avaient vu se développer les agressions allemandes, toutes en rupture avec les traités en cours. Face à cette politique expansionniste, conjuguant pangermanisme et conquête d'un espace vital pour la « race des seigneurs », la diplomatie britannique, suivie par la France, n'opposa qu'une série de renoncements ou pire lors de la conférence de Munich de 1938, opéra une franche trahison de l'allié et ami tchécoslovaque. Staline, pour sa part, était conscient des faiblesses d'une Armée rouge dont il avait éliminé la grande majorité de l'Etat-Major en 1937-1938. Par ailleurs, l'épisode
5. A la suite du vote d'investiture du gouvernement Daladier le 12 avril 1938, ce dernier sollicite de la Chambre des députés la possibilité de légiférer par décrets-lois, ce qui lui fut accordé par 514 voix. 20

munichois de 1938 comme les hésitations des diplomaties britannique et française le rendaient très circonspect à l'égard de l'idée d'une alliance de revers encerclant l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste. De ce fait, qu'il ait cherché à gagner du temps aurait pu s'expliquer. Cela s'expliqua aux yeux de ceux qui bien sûr ignoraient tout des clauses secrètes prévoyant le démantèlement et le partage de la Pologne. D'ailleurs, contrairement à une présentation simpliste de la situation, le pacte germanosoviétique ne constituait en rien un virage à 1800 de la diplomatie soviétique6. Quoi qu'il en soit, ce pacte plongeait les militants communistes dans une situation terrible: alors que jusquelà leur antinazisme allait de pair avec la conviction que la « patrie des travailleurs» en constituait l'ennemi le plus crédible, il fallait se convaincre qu'il n'en était plus ainsi, fût-ce temporairement, et qu'il fallait bien se conformer à la thèse dogmatique d'une guerre entre impérialismes à laquelle les classes ouvrières n'avaient aucun intérêt à prendre part. Cela était d'autant plus difficile que leur parti, bien que vilipendé de toute part pour son soutien au pacte, poursuivait sa politique parlementariste, en votant les crédits de guerre, dès lors que la France, tenant enfin ses engagements, déclarait la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939. Celle-ci avait, deux jours plus tôt, agressé la Pologne. Une longue habitude de soumission nourrie de
6. Une démonstration de la continuité de cette politique est accessible dans Jean-Yves Boursier, La politique du PCF, 1939-1945, le Parti Communiste Français et la question nationale, Paris, l'Harmattan, 1992, p. 16-19.

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