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Paris et les élections municipales sous la troisième République

De
462 pages
Paris tient une place singulière dans la vie politique française. En analysant les élections municipales sous la troisième République, ce livre souligne les fonctions politiques et les représentations de cette scène capitale. Paris est au fil des décennies la ville républicaine, la cité radicale, l'espoir des boulangistes, le rempart des nationalistes au début du XXème siècle...Le Paris-municipal apparaît comme une scène politique exceptionnelle riche d'enseignements pour l'histoire de la vie politique sous la Troisième République.
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PARIS et les élections municipales sous la Troisième République
la scène capitale dans la vie politique française

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
Dernières parutions
Jean VERLHAC, La/ormation de l'unité socialiste (1893-1905). M.-Tb. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVIIIe siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bureau international des expositions. COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. BemardALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits. Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sanglant d'Altona" .19321997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. Yveline RIOTTOT, Joaquin MAUURIN, De l'anarcho-syndicalisme au communisme (1919-1936). Jean-Yves BOURSIER (dir), Résistants et résistance. Réda BENSMAÎA, Alger ou la maladie de la mémoire. Claude SCHKOLNYK. Du socialisme utopique au positivisme prolétaire. Victoire Tinayre 1831-1895. Dominique POULOT (dir), Patrimoine et modernité. Alain PAUQUET, La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXè siècle.

(Ç)L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6307--X

Yvan COMBEAU

PARIS

et les élections municipales sous la Troisième République
scène capitale dans la vie politique française

La

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

je travaille depuis de longues années avec le Professeur jean-Marie Mayeur. A chacun de mes séjours en métropole, il a trouvé le temps de me rencontrer et de me faire part de ses conseils. je veux ici lui exprimer ma gratitude et mon amitié

A Jean-Baptiste,

Mélanie

René, Jeanine, Eve, Boris, Nicolas...

Introduction la scène capitale les élections municipales à Paris

Mars 1977 A un an des législatives, les élections municipales sont dominées par les consultations parisiennes. Si l'exécutif peut craindre une poussée de la gauche dans de nombreuses communes, il doit surtout affronter à Paris les listes de l'ancien premier ministre Jacques Chirac. Sa candidature, quelqùes jours après la conférence de presse du chef de l'État, donne à la campagne pour les élections municipales une toute autre dimension.
"Je viens dans la capitale de la France parce que, dans notre histoire, depuis la Révolution de 1789, chaque fois que Paris est tombé, la France a été vaincue".1

La capitale devient le temps d'une élection nationale le centre d'un affrontement entre le président du nouveau R.P.R. (le mouvement a été créé en décembre 1976) principale composante de la majorité parlementaire et le chef de l'État au travers de la candidature du ministre de l'Industrie Michel D'Ornano. "Bataille pour Paris" qui concentre l'attention de l'opinion nationale, voire européenne et occulte partiellement les autres consultations locales. Certes, les électeurs sont invités à élire pour la première
1. Déclaration de candidature de Jacques Chirac, le 17 janvier 1977.

Introduction

fois un conseil municipal de droit commun (ou presque), mais l'impressionnante mobilisation autour des deux provinciaux dans les dix huit secteurs de la capitale s'explique surtout par l'enjeu représenté par ces scrutins. La première ville de France tient le temps d'une campagne électorale une place particulière dans la vie politique française. Ces élections remplissent une fonction spécifique entre l'élection présidentielle de mai 1974 et les prochaines législatives de mars 1978. Trois années après l'élection de Valéry Giscard D'Estaing, la capitale est le cadre d'un nouveau conflit, plus frontal et spectaculaire, dans ce bras de fer interne à la majorité où se jouent les rapports de forces entre le mouvement gaulliste (chiraquien?) et giscardien. Quelques mois avant les législatives, le RP.R entend faire la démonstration de sa capacité à résister à la poussée communiste et socialiste. Ce qui sera fait à Paris doit servir d'exemple pour les législatives futures et mettre un terme à une série d'échecs ( des partielles de l'automne 1974 aux cantonales de 1976). Il s'agit dans la capitale de regagner le leadership sur son partenaire-adversaire face à la gauche (encore) unie.
"Nous livrons dans ces élections parisiennes, à la coalition socialocommuniste qui déferle depuis deux ans, notre bataille de la Marne,,2

Autre intérêt de ces consultations, la participation du tout jeune mouvement écologiste, qui investit la capitale moins dans l'espoir de conquérir quelques sièges que d'en utiliser l'audience afin d'accroître sa propre influence dans la vie politique. Symboliquement, un de ses dirigeants, Brice Lalonde, se présente dans le troisième secteur contre Jacques Chirac. Mars 1983 La capitale tient à nouveau l'espace d'une campagne municipale une place d'exception dans la vie politique de

2. Discours de Jacques Chirac au palais des sports, Le Monde, 7 mars 1977. 8

Introduction

notre pays. En fait dès l'été 82, la réforme du statut parisien ouvre les hostilités entre le maire de Paris et l'exécutif. Les scrutins du printemps 83 dépassent le simple enjeu des mairies d'arrondissement. Deux ans après l'élection de François Mitterrand, dans un contexte de grandes tensions politiques, les élections parisiennes sont au delà de "la tendresse" de Paul Quilès et du bilan du maire sortant les images les plus fortes d'une vive bataille entre une opposition ragaillardie et un exécutif affaibli. Le grand chelem électoral de la majorité municipale conforte le cliché du "Paris-Chirac".3 A la faveur de ces consultations locales, le Front national engage dans la capitale une campagne autour des thèmes de l'immigration et de l'insécurité. Il concentre son action sur sept arrondissements. Le président du mouvement, Jean Marie Le Pen, candidat dans le XXème arrondissement, y regagne son premier mandat politique. Avant les municipales partielles de Dreux (septembre 1983) et les élections européennes de 1984, les municipales parisiennes constituent comme l'écrit Pierre Milza4 , la première étape de la percée électorale de l'extrême droite française dans l'histoire politique de ces années 80. 1977-1983, deux dates, deux élections municipales où Paris tient une place particulière dans la vie politique française: politisation extrême, enjeu national, entrée en lice de forces nouvelles.. Les élections parisiennes prennent un caractère national. Elles sont un enjeu de portée nationale. Cette situation remarquable de 1977 ou de 19835 est-elle un phénomène récent? Trouve-t-elle son explication dans le
3. M. Ambroise-Rendu, Paris-Chirac, Prestige d'une ville, ambition d'un homme, Plon, 1987. 4. Pierre Milza, Fascisme français, Passé et Présent, Flammarion, 1987, pp.398-400. 5. Depuis les élections municipales parisiennes de 1989 (un an après l'échec de Jacques Chirac) comme les consultations singulières de 1995 confirment bien la place de la capitale dans la vie politique française. 9

Introduction

nouveau statut de 1975 de la capitale? Faut-il au contraire comme nous le croyons évoquer une permanence, une continuité dans le rôle particulier tenu par la capitale et l'expression parisienne lors des élections municipales françaises. Notre recherche vise justement à s'interroger sur la place et les fonctions de ces élections municipales parisiennes dans la vie politique française. Par l'étude des élections municipales, nous entendons: -le temps de la campagne électorale dans un contexte politique précis - le jeu des acteurs politiques - l'enjeu que constitue l'expression municipale parisienne (vote des électeurs, mais aussi sa traduction dans la composition du conseil municipal et le symbole qu'est l'Hôtel de Ville. Une recherche qui s'attache en amont et en aval des résultats à caractériser ce que plus globalement nous pouvons appeler l'expression municipale parisienne (les thèmes de la campagne, les projet des acteurs, l'expression de l'électorat parisien. jusqu'à la composition et à la fonction de l'Hôtel de Ville de Paris, voir le schéma ci-dessous)..
Expression Hôtel de Ville résu Itats

composition conseil municipal

La troisième République se présente comme une période pertinente pour engager une telle étude. Elle offre le double intérêt de permettre un travail sur la longue durée avec une série satisfaisante d'élections (19 scrutins6) et de symboliser la
6. Calcul qui inclut les élections de novembre 1870 et mars-avril 1871. 10

Introduction

renaissance d'une démocratie municipale7. La question du statut de la capitale est posée dès les premiers jours de septembre 1870. Les élections municipales dès juillet 1871 (troisième consultation) s'inscrivent dans les limites de la loi d'avril 1871. Paris est déjà (ou encore) replacé de par son statut dans une situation municipale distincte des autres communes. En engageant ce travail sur les consultations municipales dans la capitale, nous avons conscience, d'une part que les ouvrages sur l'histoire de Paris et sa vie politique sous la troisième République sont paradoxalement encore peu nombreux8, d'autre part que les élections locales, malgré de fréquentes invites, demeurent comme le note René Rémond un vaste" champ à défricher9". Notons cependant que depuis quelques mois, plusieurs livres, revues et mémoires ont été consacrés à l' histoire de la capitalel0. Il importait donc dans un premier temps d'essarter les terres parisiennes et de réunir ces données de base (candidatures, résultats des élections municipales nationales et partielles pour chacun des 80 quartiers, 90 en 1935, de Paris) qui composent une grande partie de notre propre corpus.
7. Sur cette seconde naissance du suffrage universel, nous renvoyons à l'ouvrage de R. Huard, Le suffrage universel en France, Aubier, 1991, p. 101-124. et de J.George, Histoire des maires 1789-1939, Plon, 1989, p. 175-202. 8. LaNouvelle Histoire de Paris, publiée par la ville de Paris ne couvre que les toutes premières années de notre période. La thèse de Louis Giard, Les élections à Paris sous la Troisième République, thèse de troisième cycle de sociologie de Dakar, 1966-1968, est consacrée aux élections législatives. Notons aussi la thèse de Bertrand Joly, Les élections municipales de 1900 à Paris, Paris IV, 1980 et la thèse d'État de sciences politiques de Michel Offerlé, Les socialistes et Paris 1881-1900-Des communards aux conseillers municipaux, Université de Paris I, 1979. Retiennent aussi notre intérêt deux mémoires: Jacqueline Hirschenhaut, Le changement d'orientation politique de Paris au tournant du XXème siècle, Université de Paris X-Nanterre, 1969 et Emmanuel Rémond, Le conseil municipal de Paris 1925-1929, Paris X-Nanterre,1980. 9. R. Rémond (sous la direction de), Pour une Histoire politique, Paris, Seuil, 1988, p. 45 et de manière plus globale son chapitre sur les élections p. 33-48. 10. Voir dans la bibliographie les mémoires de maîtrise et de D.E.A.. 11

Introduction

Pendant de long mois, notre travail a donc d'abord été celui de la recomposition, de la reconstruction d'une connaissance faite de chiffres, de noms... qui devait permettre l'étude de l'expression municipale parisienne. A la consultation des dossiers et des ouvrages de la Bibliothèque administrative de la ville de Paris, des Archives de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, des Archives Nationales, des Archives de la Seine et de la Préfecture de Police s'ajoute un dépouillement systématique de quotidiens de la presse nationale et parisiennell. Cette tâche première se complète d'une étude visant à mieux connaître les mots, les discours12, éléments primordiaux des stratégies des acteurs politiques parisiens ou non13

dans leurs interactions avec la ville. Les professions de foi des
candidats, les articles de presse, les livres ou les débats du conseil municipal14 chargés de représentations, d'images de la capitale et de son histoire reliant, voire subordonnant une action présente à un passé participent profondément à la définition de l'expression municipale parisienne. Cette recherche nous l'avons entreprise tout d'abord à Paris, puis à La Réunion. De fréquents voyages vers la métropole ont permis de poursuivre ces travaux. A notre regard et à notre questionnement de parisien, s'est ajouté avec l'éloignement un nouvel angle d'observation. La scène-capitale Dès le 4 septembre 1870, Paris est déjà au coeur (le centre?) de la République naissante. Le corps législatif aban11. Notons aussi les ouvrages d'Ernest Gay, Les Édiles, 1910 et le principal travail de synthèse sur les élections municipales de 1929 par J.L d'Artrey, Les Élections municipales des 5 et 12 mai 1929, Librairie des publications officielles, 1929. 12. Sur cette approche, nous renvoyons aux publications de la revue Mots et au numéro 5 de Politix consacré aux "Domaines d'élection", 1989 13. Lire le texte de l'entretien d'A. Corbin, "De l'histoire des représentations à l'histoire sans nom", in Politix, n° 21, 1993, consacré aux représentations de Paris. 14. Dans ce long travail de dépouillement des Procès verbaux du conseil municipal (que nous noterons désormais P.V.CM.), les services de la Bibliothèque Administrative de la ville de Paris ont facilité notre tâche. 12

Introduction

donné, le pouvoir est désormais à l'Hôtel de Ville. Il faut se rendre au plus vite place de Grève15, comme l'affirme Jules Favre au général Trochu: "C'est là que doivent se rendre les hommes qui entendent contribuer à sauver le pays16". Étudier les différents aspects des élections municipales parisiennes impose donc de partir, de définir ce territoire politique singulier que nous qualifions de scène capitale, plagiant ainsi le titre du célèbre ouvrage de Pierre-Jean Jouve. Nous avons voulu marquer le poids de Paris: scène politique d'exception, qui ne peut Être a~préhendée comme un simple espace ou cadre géographique1 . La scène est certes un lieu, un emplacement où les acteurs paraissent, sont vus et connus, mais aussi un temps avec son unité, sa propre histoire. La scène se compose de 20 arrondissements, 80 quartiers, mais nul ne peut ignorer son avantscène, ses cotés, ses coulisses. Et ces dernières ne côtoient pas toujours le pôle parisien. Que l'on songe aux consultations de 1890 et au général Boulanger chef d'orchestre depuis Jersey. Il nous importe de bien définir notre propos. Filer la métaphore scénique ne nous conduit pas à verser dans un registre par trop facile et stéréotypé où la politique ne serait que théâtre, comédie. De la même manière, le terme d'acteur s'entend ici dans une acception centrée sur l'échange "interactif" ville-politique. Les acteurs politiques cherchent à obtenir de Paris un comportement, une réponse dont dépendent leurs propre capacités d'action18. La ville est outil d'un projet, mais elle est parallèlement sur le temps de plusieurs actes le lieu d'itinéraires originaux dans la vie politique de la France.

15. Dans son ouvrage Paris Livré, Maurice Choury évoque avec ironie cette course éperdue vers l'Hôtel de Ville (" A pied, à cheval, en fiacre c'est à qui arrivera le premier..."p. 35) 16. Discours de Trochu à l'Assemblée nationale, 13 juin 1871. 17. Lire sur cette étude des espaces politiques, J. Lévy (sous la direction de), Géographies du politique, Références, F.N.S.P., 1990. 18. M. Crozier et E. Friedberg, L'acteur et le système, Seuil, 1981. 13

Introduction

La scène capitale c'est une ville avec son histoire, des acteurs et une VOIX. - une ville avec son histoire... S'interroger sur le caractère distinctif saisir qu'en toute chose Paris est autre. de la capitale c'est

"Paris était beau, céleste, merveilleux, pétillait de vie, ce qui était ancien et vénérable se mêlait par enchantement avec ce qui était moderne et hardi1911.

Paris aimé. De Hugo à Zweig, et combien d'autres, hier, aujourd'hui, le florilège des phrases, des pages passionnées empreintes de Paris est sans fin. Paris séduit. Chargé de symboles, d' Histoire, la ville fascine. Elle est de ces villes adorées ou haïes qu'écrivains, peintres, photographes, poètes, voyageurs n'ont eu de cesse de décrire. Paris c'est un cliché de Willy Ronis ou les passages de Walter Benjamin. Fille de la Seine et du roi, la cité est bien selon la formule simple de Fernand Braudel "une ville pas comme les autres20".Toulouse, ce "Paris qui n'a pas réussi" ou Lyon "la seconde" ne peuvent rivaliser. Oui, s'interroger sur le caractère distinctif de cette scène capitale c'est bien saisir qu'en toute chose, par son Histoire, par "le poids de son passé21", Paris est autre. Cette scène se construit, se dresse, à partir, d'une Histoire parisienne souvent confondue avec l'Histoire de France. Elle renvoie des images, des mots, des bruits d'un passé fait de la conscience, de la mémoire, "Paris a une prodigieusemémoire séculaire" (J. Rougerie), de l'exemplarité de Paris ("cet Hôtel de Ville d'où sont partis les grands signaux patriotiques en 1792, en 1830, en 1848")22.
19. Ernst Weiss, Le témoin oculaire, Alinéa, 1998. 20. Fernand Braudel, L'identité de la France Espace et Histoire, Flammarion, 1986, p. 227. 21. Voir sur cette notion la thèse d'État de Jean El Gammal, Recherches sur le poids du passé dans la vie politique française de 1885 à 1900, Université Paris- X-Nanterre, 1990. 22. Extrait du premier message aux parisiens adressé par Arago le 5 septembre 1870. 14

Introduction

"Les siècles (à Paris) usent les pierres plus vite qu'ils n'usent les mots. L'importance d'une cité et sa permanence sont constituées essentiellement par les actes, les peines,; les drames, les rêves des hommes qui s'y sont succédé, et dont le souvenir survit à leurs demeures23" .

Paris est bien le haut lieu d'une alchimie où se mêlent images et imaginations, où les discours se construisent sur un passé magnifié. Tout son passé imprègne encore la capitale....
"Imaginez vous cette ville universelle, où chaque pas sur un pont sur une place, rappelle un grand passé où à chaque coin de rue s'est déroulé un fragment d'Histoire" (Goethe).

et paraît préjuger de son action présente. Dans ces discours, la vie est insufflée à la ville. Paris est un être. Il ou elle? Homme ou femme emblématique?24.
"Si j'avais à peindre Paris, je le représenterais sous les traits d'une belle femme qui ne sait pas si elle doit s'asseoir ou rester debout prête à se défendre" (Balzac)25. "Un être dynamique, capable de jouir et de souffrir, dont le trait essentiel, mais une vie immense et bouleversante" (Zola)26"

Paris est ainsi au travers des mots une existence, une conscience, qui a traversé les siècles et marqué l'Histoire de la France. Un être exemplaire, qui a acquis le droit de parler à tout un pays. Paris devient comme le note Florence Haegel, une métonymie de la Nation27.
23. M. Druon, Paris de César à Saint Louis, Hachette, 1964, p. 8. 24. Sur cet être parisien, il faut lire l'amusant ouvrage de F. Hottet, PsychanalysedE Paris, Grasset, 1953 et sa lettre-préface signée Bernard Grasset. Dans ce registre, rappelons le récent livre d'A. Schifres, LesParisiens,J.C Lattès, lm. 25. R. Chollet, Balzac journaliste, le tournant de 1830, Paris Klincksieck, 1983, p. 505. 26. Cité in le livre de N. Kranowski, Paris dans les romans d'Émile Zola, P.U.F., 1968, p. 152. 27. F. Haegel, Un maire à Paris, Mise en scène d'un nouveau rôle politique, Presses de la FN.s.P., 1994, p. 27. 15

Introduction

Dans la définition de cette position parisienne: que peuton ajouter à ce texte de C. F. Ramuz? comment mieux évoquer la scène capitale?
"Paris a été comme surélevé de manière à être vu, non seulement de toute la France, mais du monde entier. Paris est devenu une espèce de théâtre où chacun parle et agit comme s'il était en scène, et c'est bien qu'il est regardé, puisque par ses journaux, son théâtre, sa littérature, et jusqu'à ses potins et à sa politique, Paris prend soin chaque jour d'occuper de lui l'univers. L'univers y est intéressé, j'entends continue à s'y intéresser, moins peut-être à cause de l'intérêt réel de ce qui se passe à Paris, qu'à cause de tant de souvenirs qui datent du temps du grand roi quand Versailles s'imposait à toutes les cours européennes. Paris a encore ce privilège de donner l'exemple. Et tous ceux qui y habitent participent à ce privilège. Ils n'ont pas besoin d'être nés à Paris, ils n'ont pas besoin d'être "Parisiens". Il leur suffit d'être à Paris et de se conformer à Paris. Aussitôt ils sont haussés au-dessus d'eux mêmes et de leur province28".

Paradoxale situation de cette ville dominante, au point que "l'histoire urbaine française s'est trop souvent confondue avec l'histoire de la capitale29", qui est restée pendant des siècles sous la tutelle du pouvoir. C'est la force, l'indépendance de cette ville que les pouvoirs (Monarchie, Empire, République) tentent d'affaiblir. Sous la troisième République, la ville est distincte de toutes les communes de France. Placée sous un régime spécial caractérisé par un amoindrissement des libertés communales, Paris reste en dehors de la loi commune. Autre, la capitale le demeure jusqu'en l'année 1975. Sous la troisième République, elle est distincte de toutes les communes de France. Les lois de 1884, véritable charte municipah~, ne s'appliquent pas à la capitale30. Le président du conseil municipal s'efface devant le préfet, homme clé de l'exécutif. La capitale française, contrairement à Londres,
28. Extrait du très beau livre de C. F. Ramuz, Paris, N.R.F., Gallimard,
1939, p. 88-89. 29. Jean Luc Pinol, Le monde des villes au XIXème siècle, Hachette, 1991, p.9. 30. Voir sur ce statut particulier le chapitre I. 16

Introduction

Berlin, Vienne, New York31 reste une coquille vide de pouvoirs municipaux. Surveillée, voire crainte, elle est politiquement mineure. L'attraction, la fascination pour Paris n'en sont pourtant pas atteintes. La passion de Prévost-Paradol est encore amplement partagée.
"Est-ce Ormuz, est-ce Ahriman qui a eu la fantaisie d'allumer sur un coin de la planète ce lumineux et dévorant foyer d'idées et de passion qu'on appelle Paris32".

-

des acteurs et une voix.

Paris reste un instrument politique redoutable.
"Il est certain qu'une pareille ville peut rêver de faire contrepoids à la France entière et par suite au gouvernement que s'est donné la France33".

La capitale par son histoire, le poids de son passé, a dans la vie politique française un statut symbolique. Elle est encore l'unique cité française qui ait une audience nationale et internationale. Singularité parisienne qui en fait en France La scène politique par excellence. Sous la troisième République, tous les grands mouvements politiques nationaux ont cherché à conquérir une part ou la totalité de ce maigre pouvoir municipal. L'influence de la capitale se révèle inversement proportionnelle à celle de l'Hôtel de ville. Paris concentre lors des élections municipales une large partie de l'attention nationale. La lecture de la presse des départements, voire des grandes villes est bien significative de cet impact.
"The provincial editors also read the Paris newspapers, maintened a Paris office if they could afford it, suscribed to a Paris agency otherwise, and the Paris Letter was a stapie feature of the local newspaper34".

31. Lire sur le statut de ces villes l'article très documenté d'A. Cochin, "Le Régime municipal des grandes villes", La revue des deux mondes, Tome LXXXVII, 1870. 32. A. Prévot-Paradol, Nouveaux Essais de littérature et de politique,1869, tome.II. p. 70. Lire dans cet ouvrage les pages consacrées à Paris, p. 67-70. 33. Paris-Journal, quotidien versaillais, 12.7.1871. . 34. Eugen Weber, The nationalist revival, 1905-1914, University of California press, 1950. 17

Introduction

Les états-majors nationaux utilisent les scrutins parisiens assurés de s'y faire entendre de la France entière. Paris est de ce point de vue un "instrument politique" remarquable: élément essentiel des stratégies partisanes ou personnelles, moyen de concrétiser ou de conquérir une notoriété. La voix de la capitale c'est cette réponse demandée par les acteurs. Voix républicaine, radicale, boulangiste, nationale...qui est la manifestation politique de la ville. Les élections municipales parisiennes tranchent par leur politisation, la mobilisation et la personnalité des acteurs politiques sur la plupart des consultations où les enjeux locaux l'emportent. La singularité s'exprime d'autant plus fortement lors de ces scrutins de quartiers, que l'objet de la conquête, l'Hôtel de ville, est une unité politique. Et c'est tout le passé de Paris qui resurgit lors des grandes batailles électorales. Les discours sont chargés des références à l'histoire de la capitale. L'intérêt de ces élections passe d'ailleurs par une réflexion sur les représentations, les stéréotypes ("ville révolutionnaire", "ville frondeuse", "Athènes de la civilisation moderne", "avantgarde politique") qui sont communément associés à Paris. Victorieuse, la majorité municipale de l'Hôtel de Ville, contrairement à la représentation parlementaire parisienne, ne se dissout pas dans un ensemble plus vaste. Le Paris municipal de 1900 est un bastion nationaliste, mais "les 23 députés (élus en 1902) de Paris favorables aux idées nationalistes ne furent qu'un tout petit groupe perdu au milieu de la masse radicale et socialiste35". L'Hôtel de ville s'identifie à Paris. Il devient le symbole de l'expression parisienne. Il est la voix de cet être parisien déjà évoqué. L' Hôtel de Ville selon les conceptions de la majorité municipale sur les rôle de Paris place différemment cette voix. Mais, très rapidement, avec le discours d'investiture du nouveau président du Conseil municipal nous assistons à ce phénomène extrêmement intéressant de la production d'images, voire d'allégories sur le rôle du Paris-municipaI36
35. Louis Giard, op. cit, p.1l8. 36. Le Paris-municipal ce mot composé que nous utilisons dans cette étude est en fait une autre manière d'évoquer de manière globale l'expression électorale parisienne dans ses 80 quartiers. 18

Introduction

dans la vie politique d'aujourd'hui.

française;

une réalité

d'hier

et

"La capitale, qui était, depuis 1981,l'un des hauts lieux de la résistance de la droite, est désormais le symbole de la reconquête37".

Dans cette scène capitale, quelle place donner à l'expression électorale? Le travail de fourmis qui a consisté à recomposer quartier par quartier les résultats de chacun des candidats pour toutes les élections municipales de la troisième République ne doit pas nous faire oublier l'essentiel c'est à dire la composition du conseil municipal, la répartition de 80 sièges. Lire la parole de Paris c'est d'abord prendre la mesure des équilibres internes à l'assemblée municipale. Nous nous attachons donc davantage à la globalité de la réponse électorale de Paris qu'à une analyse fine de chaque scrutin de quartier. Nous privilégions une lecture d'ensemble des résultats (suffrages et édiles) et la sanction électorale d'une capitale à un dessein politique, qui ne distingue pas lui même entre les quartiers. Cela ne signifie en rien que nous nous interdisons d'affiner l'analyse des votes des Parisiens au regard de chaque arrondissement, de distinguer les particularités d'une géographie électorale de la ville, mais cet ouvrage ne prétend pas faire oeuvre de sociologie électorale. Notre approche ne vise pas à décrypter les votes des Parisiens dans leurs quartiers au travers de la structure des populations. Les résultats chiffrés, les commentaires sur les équilibres internes à chaque arrondissement ne doivent cependant pas cacher que l'expression de Paris telle que les contemporains la vivent tient essentiellement à la composition interne du conseil municipal. L'expression électorale parisienne ne se lit cependant pas uniquement au travers de la constitution des groupes municipaux. Il faut la corriger afin de prendre la mesure de l'inadéquation entre le nombre des suffrages sur l'ensemble de la ville et la représentation édilitaire, dans le cadre d'un scrutin majoritaire à deux tours.

37. F.O. Giesbert, Jacques Chirac, Seuil,1987, p. 352. 19

Introduction

Il faut ici poser la question plus large de l'expression municipale parisienne. Cette expression se manifeste lors des élections, mais aussi, nous parlions de voix, au travers des délibérations de l' Hôtel de Ville. La première entre dans le temps de la campagne électorale, la seconde (traduction de la première) joue sur la durée d'un mandat. Dans les premiers mois de la République naissante, cette double expression municipale parisienne est très rapidement l'objet de soins et d'attentions vigilants de la part de l'exécutif. Le statut de 1871 reste à l'évidence tout au long des années de la troisième République (et au delà) un carcan visant avant tout à restreindre la voix politique de Paris. Etudier la singularité de l' expression municipale parisienne c'est donc s'interroger sur le fait de savoir si Paris peut encore avoir (et comment) une expression politique et si Paris doit sortir de ce cadre rigide? Ces deux questions sous-tendent des conceptions opposées de l'expression municipale parisienne qu'ils s'agissent de la politisation des consultations, de la place de Paris ou du rôle et de la fonction de l' Hôtel de Ville sur la scène politique française. Dans cette recherche sur la singularité des élections municipales parisiennes nous avons délibérément privilégié les acteurs et les itinéraires parisiens. Les forces politiques, les comités, les partis sont des acteurs, mais la ville est elle même un personnage essentiel. Sur la courte durée d'une campagne électorale, le projet des acteurs politiques est placé au centre de l'analyse. La spécificité de ces élections s'observe au travers des rapports ville-candidats. Il s'agit de comprendre l'exact jeu d'une ville dans la marche et le temps de (des) acteurs(s) politique (s). Quelle est la fonction donnée par les républicains aux scrutins municipaux entre 1871 et 1879? Quelle est la place de la ville dans la stratégie boulangiste? Quels sont les enjeux de ces consultations, quelles sont les attentes des forces politiques qui se présentent devant le corps électoral? Quel ministère est donné à Paris? Quel message, quelles images la première ville de France doit-elle délivrer au pays? Les itinéraires parisiens ce sont ceux des mouvements qui investissent la scène capitale à un moment de leur histoire, mais aussi les itinéraires politiques d'une ville et de ses élus. 20

Introduction

Sur la durée de plusieurs élections la recherche porte sur la singularité des réponses électorales du Paris-municipal et sur l'histoire politique d'une ville dans l'histoire de France: Analyse qui part des expressions électorales de la capitale afin d'appréhender dans cet ensemble de quartiers et d'arrondissements l'itinéraire d'un mouvement politique comme le radicalisme, les rapports de forces au sein de la gauche française dans l'entre-deux guerres ou le propre glissement à droite de Paris. L'analyse de la stratégies de ces acteurs, des itinéraires politiques parisiens, et des votes de l'électorat lors de ces élections municipales nous a conduit à distinguer cinq grandes périodes dans l'histoire de cette scène capitale sous la troisième République. Elles se caractérisent par la nature des enjeux que représente Paris. Elles se différencient par le rôle particulier attribué à l'expression électorale de la première ville de France ou à l' Hôtel de Ville, mais elles révèlent aussi les affrontements entre candidats et conseillers sur les fonctions de la ville. De l'élection de Joseph Vau train à celle de Jean Chiappe, le Paris-municipal apparaît au travers de ces périodes comme une scène politique exceptionnelle riche d'enseignements pour l'histoire de la vie politique de la troisième République.

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Chapitre
Définir une expression 1870-mai

I
municipale 1871)

(septembre

Le 4 septembre 1870, la République proclamée, se pose une nouvelle fois et de manière très rapide la question du statut de Paris. Une nouvelle fois, parce que depuis la Révolution française chaque changement de régime a été l'occasion de remanier l'organisation politique de Paris. Paris aimé et redouté, la flamme du poète n'a eu d'égale que la volonté du législateur de contrôler la première ville de France.
"Paris ne peut jouir à la fois des honneurs de la capitale et des prérogatives, si faibles pourtant, laissées aux municipalités. L'un est incompatible avec l'autre, il faut en prendre son parti". (Proudhon 1).

L'histoire du statut de Paris fait de savoir s'il faut distinguer communes de France et quelle conseillers choisis par le pouvoir

est un permanent débat sur le ou non la capitale des autres doit être sa représentation: ou élus?

1. LE STATUfDE PARIS La fonction de maire n'a été instituée entre 1789 et 1870 qu'à deux reprises (1789-1794, 1848). Le Paris-municipal est en fait une coquille vide de pouvoir politique. Ce que nous appelIons au cours de cette étude le statut-cadre de Paris de

1. Proudhon,

De la capacité politique des classes ouvrières, p. 294.

Définir une expression municipale

1871 vise telle l'enceinte de Philippe Auguste à "murer politiquement" la cité. La question du régimé municipal reposée dès les premières heures de la troisième République s'inscrit donc dans un conflit quasi-constant entre la capitale et les pouvoirs politiques. Évoquons brièvement quelques aspects et moments de cette histoire. Toujours prêts à encourager le mouvement communal au détriment de leurs vassaux, les capétiens n'ont jamais laissé les Parisiens former une commune2. Certes, il existe bien le chef des prévôts des marchands représentant de la Bourgeoisie parisienne, mais son autorité est grandement limitée, chichement mesurée par la présence du prévôt royal, qui administre la ville au nom du roi. C'est la Révolution qui donne à Paris de 1789 à 1794 ses premiers maires élus. Six en l'espace de cinq années. Le premier d'entre eux, le plus célèbre, Jean Sylvain Bailly, prend ses fonctions au lendemain de la prise de la Bastille. Il assure un mandat de deux ans jusqu'au 11 novembre 1791. Il établit ainsi le record de longévité à ce poste avant l'élection de l'actuel maire de Paris. Lui succèdent: Jérôme Pétion, Philibert Borie, René Boucher, Nicolas Chambon et Jean-Nicolas Pache. Ce dernier, girondin rallié aux montagnards, est surtout connu par la devise "Liberté, Égalité, Fraternité", qu'il fait graver sur les édifices publics. Le rôle de la première Commune de Paris dans l'éclatement et le déroulement de la révolution fait de l'Hôtel de Ville et du maire les symboles des libertés communales et de la révolution elle même. C'est à ces deux symboles, que s'est attaquée la réaction provoquée par la Commune insurrectionnelle (1792-1794). Ainsi les régimes post-révolutionnaires renouent avec le mouvement séculaire, qui depuis les États généraux de 1357 dominés par Étienne Marcel, a conduit l'exécutif à voir dans Paris une menace politique virtuelle, un adversaire potentiel. Le Directoire, puis l'Empire privent la capitale d'une administration autOnome. Le préfet devient le personnage
2. Voir la synthèse de C. Petit-Dutaillis, Les communes françaises, Caractères et évolution des origines au XVIIIème siècle, Albin Michel, 1970. 24

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central de l'organisation, de la gestion parisienne: homme lige du pouvoir. Capitale sujette, capitale surveillée. Tout le XIX ème siècle, qu'il soit monarchie, empire ou république vise à encadrer la ville, à la distinguer des autres communes de France. Ainsi les dispositions de la loi du 21 mars 1831 règle l'organisation municipale sous la Monarchie de Juillet, mais exclut dans son article 35 Paris avec la mention laconique "pour quelques années". La loi de 1833 repousse à nouveau l'étude du cas parisien. Ce n'est qu'en 1834 qu'un ensemble de dispositions définit l'architecture municipale de la ville. La première ville de France conserve un statut singulier. Le préfet de la Seine et le préfet de police sont garants de l'État. Le roi se réserve la désignation dans chacun des 12 arrondissements d'un maire et de deux adjoints, nommés pour 3 ans et révocables. Le conseil se compose donc de 36 membres, qui sont aussi présents au Conseil général de la Seine. Le président et le vice-président du conseil de la ville sont directement nommés par Louis Philippe d'Orléans. Un cadre politique des plus restrictifs puisque l'article 17 autorise ces représentants du roi à ne délibérer que sur "la matière fournie par le préfet." La révolution de 1848 bouleverse ce schéma. L'un des premiers actes du gouvernement provisoire est de rétablir la mairie de Paris. Mais, si le décret du 24 février 1848 redonne à la ville un régime proche de 1789,le gouvernement prend grand soin de nommer le maire (Garnier Pages) et les adjoints (Guinard et Regurt) ainsi que le secrétaire général Flotard. Le renversement le plus notable concerne davantage la Préfecture de police mise désormais sous l'autorité du premier édile. Dès mars 1848, le maire, membre du gouvernement, détient les pouvoirs des préfets et de l'ancien conseil dissout le 27 février. Les promesses de février ne se concrétisent pas. Armand Marrast succède à Garnier Pagès en mars. Du 9 mars au 19 juillet 1948, il ne remplit son mandat qu'au titre de maire nommé par le gouvernement. Paris n'entre pas dans les arrêtés de la loi du 3 juillet 1848. Et en septembre 1849, le ministre 25

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de l'Intérieur Dufaure installe dans la capitale une commission municipale. Chacun de ses 36 membres est choisi par le nouveau pouvoir. De nouveau parce que l'ordre est rétabli, la fiction municipale devient inutile et les préfets retrouvent leurs places.3 Comme l'écrit Bernheim" le système municipal que transmet la seconde révolution au second empire est bien moins libéral que celui dont elle avait hérité"4. Louis Philippe s'autorise une sélection entre des candidats, émanation d'un corps électoral très restreint, alors que le projet Dufaure ne fait aucune place à la moindre élection5. Avec le second empire, la ville gagne un bâtisseur, mais non un maire. Les articles de la loi du 8 mai 1855 reprennent bien les termes de conseil municipal, mais Napoléon III s'attribue la nomination des 36 conseillers et le choix de la présidence. L'ambition impériale pour Paris est ailleurs. Il lui faut non revoir le statut de la capitale mais métamorphoser la ville malade. Le baron Haussmann est investi d'une mission:" faire de Paris la plus belle ville du monde"6. Le préfet de la Seine projette même de créer un ministère de Paris avec absorption de la municipalité. Devenu conseiller municipal, il ambitionne d'ajouter au cadre législatif un cadre ministériel. La révocation du préfet en janvier 1870 vient mettre un terme à ses projets7. En septembre 1870, la question des droits de la capitale resurgit. Pendant près de dix mois, le débat sur l'organisation
3. Sur l'ensemble des lois évoquées ici, se reporter à J. George, op.cit. Une rapide synthèse se trouve aussi dans le livre de P. Massat, Manuel de la Législation administrative spéciale à la ville de Paris et au département de la Seine, Arthur Rousseau Éditeur, 1901, p3-6. 4. P. Bernheim, Le conseil municipal de Paris de 1789 à nos jours, Paris, Les Presses Modernes, 1937, p. 98. 5. J.P.Granier, "Le maire de Paris", in Pouvoirs n024, 1983, p. 117-123. 6. Sur l'oeuvre et les projets d'Haussmann voir le superbe ouvrage de J.Des Cars et P. Pinon, Paris Haussmann - le Pari d'Haussmann, Édition du Pavillon de L'Arsenal, Picard Éditeur, 1991. Livre paru à l'occasion de l'exposition Paris-Haussmann. 7. L'étude de ces années du second Empire nous renvoie à l'ouvrage essentiel de Jeanne Gaillard, Paris, la ville (1852-1870), Paris, Honoré Champion. 26

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politique de la capitale (représentation de la population, mode d'élection, rapports avec l'exécutif ) mobilise la plupart des acteurs politiques de la période: gouvernement, parlementaires, maires, communards, comités..... Sans exagérer ce phénomène que Ferry appelle "la folie du siège", comment ne pas constater que Paris vit cette période dans un grand isolement militaire et politique? La capitale est repliée depuis les premières semaines de la guerre derrière ses forts. La ville prend des allures de camp retranché alors que ceux qui le peuvent encore £uient8. Le 17 septembre, la capitale est assiégée par l'armée de Molke soit 300.000 prussiens. Le dernier trait d'union entre la ville et l'extérieur, le télégraphe du chemin de fer de l'Ouest ne fonctionne plus: Paris est isolé du reste de la France. C'est dans ce contexte que s'ouvre une nouvelle page des relations entre l'exécutif et la capitale. S'ajoute à ces circonstances, le fait que le gouvernement provisoire de défense nationale siège à l'Hôtel de Ville.
"Quoique composé de politiciens, qui à la tribune parlementaire, avaient, maintes fois, protesté contre l'absence de représentation communale, à Paris, le gouvernement de la Défense nationale sentit, bientôt, qu'avec des listes électorales entre les mains de gens sortis d'un peu partout, une assemblée élective exposerait au pire destin la grande cité à la veille d'être investie9".

L'importance du dossier parisien et la valeur symbolique d'une reconnaissance des droits politiques de Paris justifient la promptitude avec laquelle le gouvernement annonce dès le 6 septembre 1870 qu'il "n'entend usurper aucun des droits du peuple" et que" dans un délai aussi court que le permettront les circonstances" les citoyens seront appelés à élire leur municipalité. Pour Paris, afin de pourvoir aux nécessités urgentes de la cité, il nomme les maires provisoires des vingt
8. Sur ces journées, l'ouvrage de Geneviève D. Sée, Aujourd'hui Paris ou les 133 jours du siège 1870-1871 par ceux qui les ont vécus, Éditions les Sept Vents, 1988. 9. Alfred des Cilleuls L'Administration parisienne sous la Troisième République, Paris, Picard fils, 1910. 27

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arrondissements. Comme en 1848, la République promet, s'engage, mais commence par placer ses hommes. Au total, 63 membres composent cette première structure municipale. Le gouvernement donne à la capitale son empreinte politique: un personnel politique républicain qui est amené à jouer un rôle déterminant. A ce dispositif d'encadrement s'ajoutent deux personnages-clés: Étienne Arago occupe le fauteuil de maire de Paris11, Jules Ferry les fonctions de délégué du gouvernement près de l'Administration du département de la Seine.
Nominations du Gouvernement de Défense Nationale 6 septembre 1870Le Maire Tenaille-Saligny Tirard Bonvalet Greppo Bocquet Hérisson Ribeaucourt Carnot Ranc O'Reilly MoUu Grivot Passedouet Ducoudray Corban Henri-Martin François Favre Clemenceau Richard Braleret Les adjoints: Méline, Meunichet Sermet, Turpin Chavagnat, Murat, Cléray Amoult, Haran, Bidault Fizière, Vrimont Rousselle, Robinet Hortus, Bardot BeIliard, Renaud Parent, MassaI Dujarrier, Ollive Poirier, Denizot, Perdiguier Porcher, Combes Limousin, Deberle Deck, Duval Marmottan, Chaudey Richard, Goudounèche Lafond, Simonot Gargan, Boyer Lati!, Cartigny

Arrondissement I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX

11. Son principal adjoint est Henri Brisson 28

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Dans son premier message aux Parisiens, le maire en appelle au passé et à la continuité du Paris révolutionnaire et patriotique. Ce discours se construit autour de ce nous appelons le Paris-conscience en ce sens qu'il fait vivre à un moment donné l'expression de Paris à partir de cette prise de conscience d'une filiation avec l'existence passée de la capitale12. Notons aussi qu'Arago transforme très aisément cet ensemble de désignations, maires et adjoints, en une municipalité.
"Citoyens, Je viens d'être appelé par le peuple et le gouvernement de défense nationale à la mairie de Paris. En attendant, que vous soyez convoqués pour élire votre municipalité, je prends au nom de la République, possession de cet Hôtel de Ville, d'où sont toujours partis les grands signaux patriotiques en 1792, 1830, 1848. Comme nos pères ont crié, je vous crie: citoyens, la patrie est en danger! Serrez vous autour de cette municipalité parisienne, où siège aujourd'hui un vieux soldat de la République".

La célérité des désignations du pouvoir se veut aussi une réponse aux diverses motions publiées dès le 5 septembre en faveur d'un thème auxquels les Parisiens sont attachés: la constitution d'un conseil municipal.
"Citoyens, Ne nous laissons pas escamoter le pouvoir que nous avons su reprendre. Dès aujourd'hui, réunissons-nous dans nos quartiers respectifs, et nommons des délégués qui, provisoirement, formeraient la municipalité de Paris. Elle fonctionnerait immédiatement à l'Hôtel de Ville. Le peuple pourrait se réunir à cet effet dans les monuments publics. Citoyens, c'est une condition de notre liberté, de notre salut. L'ennemi est à nos portes, organisons-nous. Vivre libres ou mourir,,13.

12. Nous revenons sur ce thème dans la troisième partie de ce chapitre. 13. Texte cité par J. Dautry et L. Scheler, Le Comité Central Républicain des vingt arrondissements de Paris (septembre 1870-mai 1871), Éditions sociales, 1960, p. 15.

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Parmi les signataires de cet appel: Édouard Vaillant, Charles Longuet (adhérents de l'Internationale) et le docteur Dupas, médecin montmartrois. Notons que la plupart des textes réclamant la nomination de délégués ou des élections municipales définissent le pouvoir municipal comme un ensemble politique ayant pour base l'arrondissement avec le plus souvent une subdivision en quartiers ou en délégations au nombre de quatre14 et une autorité sur la préfecture de police.
"Il faut élire des municipalités qui feront elles-mêmes leur police et remplaceront la préfecture de police" (Tolain, le 5 septembre).

Le gouvernement provisoire est ainsi confronté quelques heures après la proclamation de la République à de nombreux comités parisiens concurrents15. Certes, leurs effectifs sont encore modestes, mais la reconquête des droits municipaux est un projet ambitieux et assuré d'un soutien populaire. Entre ces deux forces, l'enjeu n'est rien moins que Paris! Ainsi, dans sa première déclaration, sa première" Affiche rouge", le 15 septembre, le Comité central réclame à plusieurs reprises l'élection d'une municipalité et le contrôle de la sécurité publique, des problèmes de subsistances et de logements par l'administration municipale. Alors que le gouvernement apparaît en septembre et octobre sur la défensive repoussant l'idée d'une consultation du corps électoral, l'action des comités et des délégations est de plus en plus pressante, exigeant l'élection d'une Commune républicaine. Le Journal Officiel du 16 septembre 1870 fixe les prochains scrutins municipaux pour le dimanche 25 septembre et le mercredi 28 (second tour)16. Le gouvernement ne peut pourtant tenir ses engagements. Dès le 18 septembre, le J.o. fait état du report des élections.
14. Il est aussi intéressant de noter que le nombre de délégués par arrondissement est de quatre au sein du Comité central républicain de défense nationale des vingt arrondissements créé le 5 septembre. 15. Sur cette bataille pour le contrôle des comités républicains de quartiers et d'arrondissement, voir J. Dautry, op.cit.,p.49-120. 16. Les dernières élections municipales se sont déroulées sous le second Empire en août 1870. 30

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Les nouvelles dates sont désormais: les 28 et 29 septembre. Le décret établit à quatre le nombre de conseillers à élire par arrondissement, soit 80 conseillers pour l'ensemble de Paris. Le conseil doit nommer son président, quatre vice-présidents et six secrétaires. Le 23 septembre, le gouvernement annule les élections. Il se refuse même à fixer de nouvelles dates avant que les événements ne le permettent. L'opportunité de ces joutes électorales est mise en doute face à l'unique priorité: la défense de Paris et de la France. Le gouvernement, le 8 octobre, précise qu'il ajourne toutes décisions concernant les consultations municipales parisiennes jusqu'à la levée du siège. La République songe-telle comme en 1848 à confisquer le pouvoir municipal? C'est ce sentiment qui explique en partie la montée des oppositions dans les clubs et au sein de la Garde nationale. Pourtant, Le 21 septembre, le dialogue s'instaure entre Ferry, de plus en plus présent alors qu'Arago s'efface et les délégués du Comité central républicain de Défense nationale des vingt arrondissements17. Ces derniers lui présentent un texte en cinq points adopté lors de la réunion de l'Alcazar (20 septembre): I. La République ne peut pas traiter avec l'ennemi qui occupe son territoire. II. Paris est résolu à s'ensevelir sous les ruines plutôt que de se rendre. III. La levée en masse sera immédiatement décrétée à Paris et dans les départements, ainsi que la réquisition générale de tout ce qui peut être utilisé pour la défense du pays et la subsistance de ses défenseurs IV. La remise immédiate entre les mains de la Commune de Paris de la police municipale; en conséquence la suppression de la Préfecture de police V. L'élection rapide des membres de la Commune de Paris. Elle se composera d'un conseiller à raison de 10.000habitants18.
17. Parmi ces délégués: Beslay, Dupas, Lefrançais, Longuet, Ranvier. 18. Ce texte est apposé sur les murs de Paris par voie d'affichage avec la mention: "Les citoyens seront invités à veiller en armes à la conservation des affiches". 31

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Le procès-verbal de la rencontre19 traduit la satisfaction des délégués devant les réponses faites par Ferry. L'accent est principalement mis sur les aspects militaires, "le citoyen Ferry a donné tant en son nom qu'en celui du gouvernement, sa parole d'honneur que le gouvernement ne traiterait à aucun prix avec la Prusse". Cette parole donnée fait nettement passer la revendication communaliste au second plan.
"Enfin, en ce qui concerne l'élection de la Commune de Paris, le citoyen Ferry a répondu qu'il ne pensait pas que les élections puissent être faites avant le 28 septembre En présence des observations du citoyen Ferry, relatives à l'élection de la Commune de Paris, les délégués ont jugé qu'ils pouvaient lui abandonner ce point, surtout après la réponse si nette, si précise qu'ils avaient reçue quant à l'intention du gouvernement de poursuivre la guerre à outrance"20

La confiance dans les engagements de Ferry est telle que le Comité central des vingt arrondissements fait paraître le 22 septembre un texte-programme en vue des scrutins du 28. Le document prend en compte les exigences des blanquistes, qui au delà de la constitution d'un organe municipal entendent retirer au gouvernement la direction des combats.
"Il est, en principe, juste, et en fait, indispensable, que Paris assiégé, prenne lui même, par des conseillers municipaux élus, la responsabilité morale et matérielle de sa propre défense et du salut de la République" 21

Dans cet isolement né du siège, l'alternative n'est pas pour ces comités, comme le gouvernement le propose, de faire la guerre ou des élections, mais bien d'élire une municipalité pour mieux faire la guerre. La municipalité parisienne apparaît dès lors comme l'outil indispensable pour organiser la défense de la capitale. Ce qu'écrit Marc Fournier sur la France vaut pour Paris: "La France, demain sera une

19. Le Rappel, 22.9.1870. 20. Sur le détail de la rencontre et des procès-verbaux, Scheler, op.cit., p.54-60. 21. Texte du Comité central le 25 septembre 1870. 32

J. Dautry et L.

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République, soit! Mais aujourd'hui, il faut qu'elle soit une armée!"22. Qui mieux que des représentants élus des quartiers peuvent engager Paris dans la voie d'une victoire? La commune avant d'être une structure politique est vue comme l'organe patriotique capable comme en 1792 de combattre l'ennemi.
"La Commune doit vivre ou périr avec la capitale...Nous ne saurions trop vous le répéter, citoyens, à la constitution de la Commune de Paris, formée de républicains résolus, s'attache la vie ou la mort de la patrie, le succès ou la ruine des principes politiques de la Révolution24" .

Dans un tel schéma, le fait de repousser les élections est vécu comme une trahison gouvernementale25.
"Considérant, du reste, que les motifs qui ont autorisé l'ajournement des élections à la Constituante ne sauraient s'appliquer aux élections municipales; le Comité central républicain proteste contre l'ajournement des élections municipales de Paris et invite la population à y procéder elle-même dans le plus bref délai"26

Dans les premiers jours d'octobre, la revendication communaliste et la défense de la capitale sont de plus en plus fortement liées. Le 5 octobre, plusieurs bataillons27 venus de Belleville exigent une sortie massive contre les prussiens et l'organisation d'élections municipales. Le 8, le Comité central des vingt arrondissements réunit devant l'Hôtel de Ville, siège du gouvernement, près de 8.000 personnes.
22. Paris-Journal, 4.9.1870. 24. Le Rappel, 24.9.1870. 25. Notons que la trahison est aussi en cette fin septembre le thème de plusieurs articles parus dans Le Combat et Le Réveil accusant Vermorel, Briosne, Vallès, Rouillier d'avoir été des agents bonapartistes. Cette campagne mobilise largement les séances du Comité central dans la dernière semaine de septembre. 26. Texte du 25 septembre 1871 paru après l'annonce faite par le gouvernement de repousser aussi les élections à l'Assemblée Constituante. 27. A la tête de ces bataillons se trouve Flourens, commandant en chef des 63ème, 172ème, 173ème, 174ème et 240ème bataillons de Belleville. 33

Définir une expression munidpale "Par suite de l'ajournement des élections de la municipalité de Paris, la garde nationale et tous les citoyens qui veulent l'élection de la Commune de Paris sont invités, au nom du Comité central républicain à se rendre aujourd'hui, samedi 8 octobre, à deux heures du soir, sur la place de l'Hôtel de Ville, afin de manifester hautement leur opinion"

Signent cet appel: Camélinat, Français, Dupas, Treillard, E.Roy, Chatelain. Se mêlent aux cris de "Vive la Commune!", "Vive la République", des attaques contre Trochu et Ramisier accusés de trahir et de capituler devant l'ennemi. Ce qui était le 5, un simple mouvement venu d'un quartier de l'est parisien prend une autre dimension avec cette représentation de l'ensemble des arrondissements. Certes, le rassemblement du 8 est encore de faible importance. Le 84ème bataillon de la garde nationale (quartier du faubourg Saint Germain) peut assurer encore sans difficulté la protection du gouvernement. Mais cette journée préfigure celle du 31 octobre. La nouvelle de la capitulation de l'armée française à Bazaine, de la mort de près de 1500 soldats lors des combats du Bourget et les rumeurs de négociations entre Thiers et Bismarck, soulèvent la colère de milliers de parisiens et de gardes nationaux. La confiance en Trochu n'existe plus. Se conjuguent une fois encore, mais avec quelle intensité: la volonté patriotique d'en découdre avec "le boche" et l'exigence d'une municipalité. Le slogan de Félix Pyat28 devient un mot d'ordre: "La Commune ou la mort" .
"Des groupes passionnés se forment devant les boutiques à journaux. Bientôt les rues se trouvent pleines de monde. Sur les visages, on sent la douleur de la capitulation de Bazaine, une espèce de fureur de l'échec d'hier au Bourget, en même temps qu'une volonté colère et héroïquement irréfléchie de ne pas faire la paix" (Robida)

La rue de Rivoli est tumultueuse. Autour de l'Hôtel de Ville l'agitation est extrême. Vers 3 heures de l'après-midi,

28. Directeur du quotidien Le Combat. 34

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des listes d'un Comité de Salut Public ou d'une Commune provisoire commencent à circuler. Mais l'objet de toutes les discussions dans la salle du conseil est plus sérieusement un décret que les comités tentent d'imposer aux représentants du gouvernement. Il vise à convoquer les électeurs dans les trois jours à venir afin de nommer une Commune de Paris. Sa composition se limite à 80 citoyens, dont les pouvoirs expirent le jour de l'évacuation du sol de France par les troupes ennemies et après l'élection d'une Assemblée constituante. Si la Commune n'était pas encore nommée, elle avait tout au moins défini sa mission. Paris prend non seulement la direction des affaires militaires du pays, mais impose au gouvernement la mise en place d'une Constituante "régulièrement élue". Devant l'émeute Arago cède et donne son accord aux vingt maires provisoires afin de procéder à des élections dans les heures à venir. Dans un texte, co-signé par V.schoelcher, Ch.Floquet, H.Brisson, Ch.Hérisson, les électeurs sont convoqués pour le 1er novembre. Le maire de Paris peut discourir, faire des annonces ou se référer aux traditions révolutionnaires de la capitale, mais il ne peut ordonner. Le gouvernement provisoire n'entend pas marcher à son rythme. La capitale n'est nullement maître de son calendrier politique. Le gouvernement reprend l'initiative et décide. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, chargé par intérim du département de l'intérieur s'oppose à ce scrutin "matériellement impossible à organiser" dans les limites fixées. Il impose d'autres modalités: le 3 novembre, un référendum sur le maintien ou non du pouvoir du gouvernement de défense nationale, les 5 et 6 novembre l'élection d'un maire, les 7 et 8 de 3 adjoints dans chaque arrondissement de la ville de Paris. Le vote a lieu par scrutin de liste et à la majorité absolue des suffrages. Les élections ajournées depuis deux mois, parce que leur organisation était incompatible avec les nécessités de la guerre, sont sous la pression des comités de vigilance et la garde nationale remplacées en quelques heures par un référendum avant que les Parisiens puissent élire des maires et des adjoints dans chaque arrondissement. 35

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une expression municipale

L'ordre n'est pas sans importance. L'objectif premier de cette consultation référendaire, plébiscitaire?, est de susciter avant toute élection municipale un mouvement d'adhésion à la politique du gouvernement. Derrière la bataille d'affiches dans la nuit du 1er novembre c'est une nouvelle fois l'illustration de l'affrontement Paris-Gouvernement. Le premier est en quête d'un pouvoir municipal, le second pose le problème en termes de reconnaissance, voire d'allégeance.
"Madame le Chatelier sort de l'église de Saint-Sulpice. Il est sept heures du matin. Elle lit une affiche qui a été apposée pendant la nuit: "Les maires provisoires des 20 arrondissements, réunis à l'Hôtel de Ville de Paris ont déclaré à l'unanimité que dans les circonstances actuelles, et dans l'intérêt du salut national, il est indispensable de procéder immédiatement aux élections municipales. Les électeurs sont convoqués pour demain mardi 1er novembre dans leur section électorale, à midi" ...Il est maintenant 9 heures, les affiches de la nuit sont lacérées et remplacées par de nouvelles affiches: "La population de Paris maintient-elle, oui ou non, les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale?,,29.

2-L'EXPRESSION

PARISIENNE

ET VERSAIUAlSE

La volonté municipale est vue et vécue comme une menace pour le pouvoir central. Et la nature de l'expression électorale n'est pas indifférente: une élection municipale ou un vote de confiance au gouvernement? Le gouvernement s'assure d'abord des intentions parisiennes avant de lui accorder non une Commune mais des élus! A la question: "la population maintient-elle, oui ou non, les pouvoirs du Gouvernement de la Défense nationale?", les Parisiens répondent massivement par l'affirmative. Seuls, les blanquistes et les révolutionnaires jacobins font campagne pour le non. Passant sur"ce qu'a d'immoral le vote secret", ils appellent les républicains à ne pas déserter le terrain électoral
29. G.De Sée, op.cit., p.155. 36

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afin de répondre négativement à une question plébiscitaire "digne des pratiques de L'Empire":
"Voulez-vous une résistance énergique, la lutte à outrance? Voulez-vous l'intégrité du territoire et une paix durable? Voulez-vous la Commune, plusieurs fois promise, aujourd'hui refusée? Voulez-vous la République définitivement fondée? Votez NON ,3D".

La manoeuvre électorale du gouvernement est un plein succès. Les résultats du référendum lui sont extrêmement favorables: 557.996 oui (90,1 %) contre 62.638 non. Le détail des résultats fait apparaître que parmi les électeurs civils (population parisienne et les réfugiés), le gouvernement obtient 321.373 oui contre 53.585 non. Les gardes mobiles, marins, soldats le plébiscitent avec 236.623 oui (96,3%) contre 9.053 non. Seul le XXème arrondissement se démarque avec un nombre supérieur de non (9.635) sur le oui (8.291). Cette assurance donnée par la population parisienne, le gouvernement considère avec sérénité la contre-partie que sont les élections municipales de novembre. Les municipales de novembre 1870

Paris peut passer à la seconde partie du projet Favre. Précisons bien l'objet de ces vingt scrutins. Il ne s'agit pas d'élire un conseil municipal, et bien moins une Commune, mais de donner à chaque arrondissement un maire (le 5 novembre) et ses trois adjoints (le 7 novembre). Les scrutins de ballottage sont fixés au dimanche 6 novembre pour les élections des maires, au 8 novembre pour les adjoints. Prolongeant la réussite du référendum, le gouvernement attend avant tout la confirmation des nominations de septembre. Peuvent participer à ces scrutins, les Parisiens domiciliés dans un arrondissement, inscrits sur les listes électorales ou ayant acquis depuis la clôture des listes leurs droits électo30. Appel à voter d' arrondissement. signé par 180 membres délégués des comités

37

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une expression municipale

raux. Tout électeur de Paris est éligible dans chacun des vingt arrondissements, quelque soit l'arrondissement où il réside. Gustave Chaudey (maire du IXème arrondissement) et le docteur Bertillon (maire du Vème)31 illustrent dans leur profession de foi les oppositions qui se font jour lors de cette très courte campagne électorale. Face au gouvernement de défense nationale, Chaudey maintient sa confiance, ("apporte un ferme concours").
"Si j'affronte aujourd'hui l'épreuve de l'élection, c'est uniquement pour continuer à soutenir la République et le Gouvernement".

Approbation pour Bertillon ("Je ne puis approuver tous ses actes"), mais surtout exigence de réelles franchises municipales ce qui le place en opposant au Ministre de l'Intérieur.
"Je ne puis admettre, comme il en résulte de la proclamation du 2 novembre, que les Mairies soient administrées par des Maires qui ne seraient que" des agents du pouvoir exécutif" et sans contrôle de Conseils municipaux. Les franchises sont la base, l'élément indispensable de toutes les libertés nationales et les municipalités ne sauraient être en possession de ces franchises que par la constitution de Conseils municipaux élus, ayant à leur tête des Magistrats municipaux"

Chaudey n'entre pas dans ce débat et préfère montrer du doigt le danger d'une Commune pour se satisfaire du projet gouvernemental.
'Tai demandé l'élection des vingt municipalités par opposition à cette idée de la Commune".

Rappelant son action contre "les envahisseurs" du 31 octobre, il ne recherche "ni les voix de ceux qui ne l'admettent point, ni les voix de ceux qui la compromettent". Dans cette définition de l'expression municipale de la capitale apparaît dans plusieurs déclarations le thème de la non politisation des délibérations de l'Hôtel de Ville.

31. Ils ont remplacé septembre. 38

respectivement

Ranc et Bocquet,

nommés

le 5

septembre 1970

-

mai 1871

"Le Gouvernement et l'opinion publique demandent qu'en ce moment, l'autorité municipale s'occupe avant tout des questions administratives32" .

Le 5 novembre, 228.348 électeurs se rendent aux urnes. Dès le premier tour, onze" maires sortants" retrouvent leur siège: Tenaille-Saligny (maire du 1er arrondissement), Tirard (IIème), Bonvalet (IIIème), Hérisson (Vlème), Carnot (VlIIème), Pernolet (XIIlème), Corbon (XVème), Martin (XVlème), Favre (XVIIème) et Clémence au (XVIIlème). Certains candidats sont plébiscités tels Tenaille-Saligny avec 95,7% des votants33, Carnot (84,9%) ou Martin (97,2%). Neuf mairies ont un nouveau représentant: Vautrain (IV), Vacherot (Vème), Arnaud de l'Ariège (VIIème), Desmarest (IXème), Dubail (Xème), Asseline (XIVème), Delescluze (XIXème) et Ranvier34 (XXème). Ces deux derniers représentent l'entrée d'éléments révolutionnaires dans la structure municipale de Paris. Les radicaux peuvent compter sur trois élus: Mottu (Xlème), Asseline (XIVème) et Clémenceau (XVIIIème). Les secondes consultations des 7 et 8 marquent une très nette baisse de la participation. Le second point, déjà noté lors des élections des maires, concerne l'entrée sur la scène politique parisienne d'hommes nouveaux. Sur les 60 adjoints (45 le sont dès le 7 novembre) seuls 15 sur les 41 sortants sont élus. Parmi eux, les internationalistes (Murat, Tolain, Héligon, Dereure, Meillet, J.B Perrin, Nègre) et les blanquistes (Lafont, Jaclard). Inversement, plusieurs personnalités échouent: Floquet, Flourens, Greppo, Hugo, Valles. Cette série de quatre consultations observations concernant le gouvernement et adjoints). appelle plusieurs et les élus (maires

32. Cet extrait de la profession de foi de Chaudey préfigure les circulaires électorales des républicains municipaux. 33. Les chiffres connus ne font pas apparaître le nombre des inscrits. Nous suivons les résultats publiés par G. D'Heylli, Journal du siège de Paris, Tome 2, Paris, 1871, p..353-370. 34. Ranvier déclaré inéligible est en prison lors de l'annonce de son élection. 39

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une expression municipale

I~LECTIO~ DU )IAIfiE.
-.-' . --. --..

AUX n'LECTEURS
du 9c Llrl.oullissClileJlt
rai :lCCCf'I~ fonctions .Je ~I;\ire le U Octobre ~\ec l'inlenlÏon (1';1)1les
porH'f UI1ferme concours :11I(~ou\"erllun('nt dl' b }It{cn~c n:l~iun:rh;. Je \"ieCl~ aujourd'hui, (bl1~ It: m(./lw bUl, ,II'IIJ:l11Ih'r;1\I SutTr:';i<-'l"IIÎH'IV,1 la cOlllinualion tic <:c mar)(lal. Quelques mois ~umront à fl'lHJre Ilia sÎllwtion I,i.:>nn('l(C de\:ml IfUI'S. Je ne u':-.i pas cess~ depuis le .i Seplcmbre, l]uc. j'ai tDujours soutenus dans "I<'S rerits. C(lmmUllf dr. Paris. J':li (Jemanùé
iù(.e tic
.

le;:. ncc-

conforrll\'mclIl au); prineif'cs de résiSlcr :\ !'i,)t-c (h- la ~ ctlle

J'élection

(tes vin"l :llunicip;llité~ p:lT 0l'I'0~ition

la Co,nfflUIlt',

J';li, le 31 OClobre, Iull~ fll'nùanl Irois heures, (bns 1:1~:lIII~.Il's ~bire~, contre. les envahis;;eurs de l'lIùll'! .11'\ïlle. la Je suis fl'rmcmcnt l'OUT HëJlu\;liqlle, comme en .\m"I'ique l"l l'II:-;lIis~e, el je ne rechcrch~ ni les roh J(' ("'II), qui Ill'h,dIlH'ttent l,oilLl, lLiIt-s ~oix dl:'

ccux qui la compromellent.
Pfo~crjl :. I;, ~ui!e .Iu '2 !J"~l'('m'II'C, j'ai 1111p;I';S~ d.! yingl :IJ1S POUI' fèpondrc de 1:\ ~oli~ilê de ml'S cOIniClions, Je me suj~ lellt! pCndJlIl \'EmpÏl'e en ùehors de .Ionle lulle .clectol~I1c, Si j'affJ'(lntc aujounl1wi l'épreu\'e (Je I-':\t'clit)n, (:'C~I unirJlI('I1WIII l'(lur cOlllinu~r;1 sOlltenir la lIépubliquc el 1('Gml\'l~fncmcnt de la lIC:fclIse :'iationalr:

GUSTAVE
J'l1r,f.3 ol'tJ7II", 1~~iI.

CHAUDEY.

40

septembre 1970

-

mai 1871

Le gouvernement est le grand bénéficiaire, grand vainqueur sur le court terme (novembre-janvier) de ces scrutins. Il se sort d'une situation périlleuse où il subissait la pression de la rue. Lui, que les comités accusaient de trahison, de ne pas vouloir affronter les électeurs parisiens, peut se réclamer et tirer ~rofit de cette renaissance du suffrage universel à Paris3 . Il en joue avec succès puisqu'il obtient de Paris un acte de confiance sur lequel il peut s'appuyer au plan national et international et qu'il peut utiliser face aux organisations révolutionnaires. En sa faveur aussi, il faut noter la confirmation de nombreux maires et adjoints désignés le 7 septembre. Avec le suffrage universel, le gouvernement a su choisir le moment et le registre. Quand il interroge Paris "maintien ou non de la confiance", il opte pour le référendum. La capitale parle d'une voix, sans intermédiaire, il y a unicité du message: la réponse faite au gouvernement en a d'autant plus de poids. Quand il s'agit de définir le poids politique de la capitale, la réponse est morcelée dans les vingt mairies. Il n' y a pas une élection, mais vingt: la voix de Paris est atomisée. Cette division en petites unités (les mairies d'arrondissement) est-elle un moyen sûr d'affaiblir politiquement la cité? Cette question resurgit en mars 1871lors des débats de l'Assemblée à Versailles sur les lois municipales. Paris est ainsi neutralisé jusqu'à la fin de janvier 1871. La ville continue à être dirigée par une autorité émanant du gouvernement. Ce dernier considère toujours que: "jusqu'à ce que la ville soit sortie des conditions tout à fait exceptionnelles où elle est placée" la mairie centrale ne peut être qu'une délégation du gouvernement. Aussi c'est dans cette logique qu'est publié (J.O du 16 novembre) le décret mettant fin aux fonctions de maire d'Étienne Arago36. Le gouvernement de Défense nationale accepte sa démission et nomme à la mairie centrale un de ses membres: Jules Ferry37. Ce statut particu35. Sur ces aspects, voir Raymond Huard, Le suffrage universel en France
1848-1946, Aubier, 1991. 36. Il est nommé commissaire général des monnaies en remplacement de Pierre Clément, décédé. 37. Ses adjoints à la mairie centrale sont Clamageran, Hérisson, Chaudey. 41

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une expression municipale

lier de délégué à la mairie de Paris marque bien l'absence d'autonomie, la volonté de contrôle et la méfiance d'un exécutif qui vient pourtant d'être "plébiscité" par le corps électoral pansIen. S'ils ne détiennent pas de réels pouvoirs politiques, les élus (maires et adjoints) de ces premières municipales n'en occupent pas moins une place particulière. Ce bloc de républicains, hostile dans son immense majorité à l'agitation des clubs révolutionnaires, constitue tout d'abord pour le gouvernement une évidente protection supplémentaire entre lui et la garde nationale ou les comités de vigilance. Mais, il ne faut pas négliger le rôle de ces édiles dans leur mairie respective tour à tour organisateurs à l'échelle d'un arrondissement de la défense de Paris, négociateurs, médiateurs, puis éléments du renouveau municipal dès l'été 1871. De novembre à janvier, ils ont avant tout en charge la gestion de la vie quotidienne des arrondissements dans une période où les. souffrances des Parisiens s'accentuent. Dès le 9 novembre, la neige recouvre la capitale et les conditions de vie se détériorent considérablement.
"Paris est livré à lui-même. Il n'a plus à compter que sur ses réserves personnelles et sur son propre courage. Paris est seul" (Sarcey). "Les Parisiens eurent alors à souffrir du froid et de la faim, auxquels s'ajouta en janvier le bombardement. L'hiver fut rigoureux, le thermomètre tomba à _13°,,38.

L'action de Clemenceau à Montmartre nous renseigne avec précision sur les priorités des maires et adjoints39: le ravitaillement et la guerre. Les devoirs des quatre élus du XVIIIème sont d'ailleurs l'objet d'une proclamation affichée le 10 novembre.
"Citoyens, vos suffrages librement conférés nous imposent de grands devoirs. Nous nous efforcerons de les remplir. L'heure des sacrifices 38. L. Dubech et P. D'espezel, Histoire de Paris, 2 tomes, Les Éditions Pittoresques, 1931. 39. rB. Duroselle, Clemenceau, Fayard, 1988. Nous reprenons ici plusieurs indications des chapitre IV et V. 42

septembre 1970

-

mai 1871

va sonner. Par votre abnégation républicaine, par votre patience obstinée dans les longues épreuves noblement supportées, vous assurez le salut de la patrie"

La défense du territoire parisien contre le prussien se prépare dans les locaux de la mairie. Clemenceau, Lafont, Dereure, Jaclard organisent la fabrication de bombes Orsini40: "armes défensives, dans une bataille de rues, qui devaient être aux mains des femmes et des enfants"41. Après l'armistice, les maires se manifestent davantage comme des négociateurs entre l'exécutif (gouvernement provisoire, gouvernement à Bordeaux puis à Versailles) et la Garde nationale avant d'être, pour bon nombre d'entre eux, des médiateurs entre l'Assemblée monarchiste et la Commune. Ils cherchent à préserver les droits municipaux de Paris dans la tourmente de la guerre civile où la capitale s'isole du reste de la France.
"Je suis horriblement triste ici, comme tu peux aisément l'imaginer. Nous sommes une douzaine ou deux qui nous sommes donnés la tâche réjouissante de parler le langage de la raison aux aliénés de toutes couleurs qui mènent si gaiement aux abîmes ce qui reste de notre pays,,42.

Ce combat se concrétise avec la création le 5 avril de la Ligue républicaine des droits de Paris une des deux grandes forces politiques lors de la campagne municipale de 1871. L'isolement politique de Paris (janvier-mai 1871)

Cet isolement parisien n'est plus militaire (avant que ne reprenne le siège par les Versaillais). La capitale se reconnaît de moins en moins dans le gouvernement de la Défense nationale et principalement dans son président, le général Trochu, et son ministre de l'Intérieur, Ernest Picard. Le renvoi de Trochu est réclamé par de nombreuses organisations, dont
40. Référence à l'attentat perpétré par Félix Orsini contre Napoléon III en 1858. 41. J.B. Duroselle, op.cil., p.96. 42. Lettre du 7 mai de Clemenceau à Scheurer-Kestner. 43

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une expression municipale

L'Alliance Républicaine créée en 1870. "Mais qui l'a nommé président de ce groupement {le gouvernement)? Ses collègues.Qui l'a nommé gouverneur de Paris? Ses collègues. Et général en chef de l'armée?Ses collèguesencore.Ils ont le droit de défairece qu'ils ont fait et ils en ont le devoir". Signent cet appel Floquet, Brisson, Bertillon, anciens adjoints d'Arago à la mairie centrale, Cournet, chef de bataillon à la garde nationale, Delescluze, Edmond Levraud, Tony Révillon43. En janvier, la situation parisienne repose avec encore plus d'intensité les questions touchant aux rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire et à la place de la Garde nationale (près de 200.000 hommes) mal utilisée, mal commandée par le général Clément Thomas. Deux mois après la référendum, le gouvernement affronte un large mouvement de contestation qui fait de la Municipalité parisienne "l'unique salut du Peuple, son seul recours contre la mort". La célèbre Affiche rouge qui recouvre les murs de la capitale dans la nuit du 5 au 6 janvier exprime avec force la voix de La Délégation des vingt arrondissements44.
"Si les hommes de l'Hôtel de Ville (le gouvernement) ont encore quelque patriotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris, prendre lui-même le soin de sa délivrance. La Municipalité ou la Commune, de quelque nom qu'on l'appelle, est l'unique salut du Peuple, son seul recours contre la mort. "La population de Paris ne voudra jamais accepter ces misères et cette honte. Elle sait qu'il en est temps encore, que des mesures décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre.

43. Des membres de l'Alliance Républicaine qui occupent des fonctions municipales à Paris dans les années 1870-1880. 44. Le Comité central prend ce nouveau nom dans les tous premiers jours de janvier 1871. "L'Affiche rouge", en fait couleur violette, est sa première proclamation. Elle est signée par 140 personnalités où se retrouvent des Internationaux et des radicaux. 44

septembre 1970

-

mai 1871

Réquisitionnement général Rationnement gratuit Attaque en masse. La politique, la stratégie, l'administration du 4 septembre continuées de l'Empire, sont jugées. Place au Peuple' Place à la Commune ,45

-

Depuis septembre, le message est identique: l'élection toujours exigée immédiate d'une assemblée municipale, au nombre de membres très variables, est la réponse au péril de l'heure. Trochu ne répond ni par la promesse de consultations à venir, ni par une question de confiance, mais par une affiche blanche où il jure de ne jamais capituler, reprenant ainsi les

propos de Ferry à la fin septembre.

.

"Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Courage, confiance, patriotisme. Le gouverneur de Paris ne capitulera pas."

Engagement qu'il ne peut tenir. Le 19 janvier, la sortie de près de 100.000 hommes sous le commandement de Bellemare, Ducrot et Vinoy est un échec sanglant où disparaissent 5.000 soldats.
"Aujourd'hui, on n'entend plus vivre Paris" "Il y eut dans tout Paris un moment de stupeur qui fut suivi d'une tristesse infinie" (Françisque Sarcey)46.

-

Reste à prendre la responsabilité de la décision. Qui veut, peut, doit annoncer la capitulation? Abandonné par le gouvernement, les maires, voire plusieurs généraux, le gouverneur de Paris, Trochu réunit le 20 janvier les élus des arrondissements afin qu'ils annoncent et convainquent les Parisiens de la nécessité de capituler. Les mairies se voient ainsi transférer la charge non de conduire la guerre, mais de la déclarer perdue. Les protestations et le refûs des maires
45. Le terme de Commune est ici retenu pour lancer cet appel. Il correspond davantage que celui de Municipalité aux références à la Révolution française et au programme proposé. La dernière partie de ]'affiche est rédigée en caractères gras. 46. F. Sarcey, Le siège de Paris, Lachaud, Paris, 1871. 45

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une expression municipale

ouvrent une nouvelle période d'émeute. Pendant plusieurs semaines, Paris est objet de conquête (et de reconquête) et enjeu d'un pouvoir municipal ou embryon d'un futur pouvoir national parce qu'une fois encore comme le 4 septembre Paris peut suffire à représenter la France. Le gouvernement est discrédité. Il ne reste en place que par l'impossibilité où se trouvent les comités de le remplacer. Le 21, l'Alliance Républicaine exige l'organisation d'un scrutin municipal afin de donner à Paris le moyen de reprendre le combat sous la direction d'une Commune de 200 membres. Le même jour, Flourens, emprisonné à Mazas depuis la journée du 31 octobre, est libéré par les gardes nationaux du XXème. Il occupe la mairie du XXème où il a été élu au cours de son incarcération. Depuis Belleville, il s'agit d'opérer un mouvement de reconquête de la capitale et de l'Hôtel de Ville. Le gouvernement réagit en désavouant le Gouverneur de Paris et par un appel à la Garde Nationale. Avec le départ de Trochu, la population parisienne obtient ce qu'elle demandait avec ses comités et ses maires depuis plusieurs semaines. Mais, le gouvernement se garde bien de le remplacer. Il supprime une fonction et le gouvernement même de Paris: il n'y a plus d'autorité parisienne47, plus rien à conquérir, le gouvernement de Défense nationale neutralise une nouvelle fois Paris non par un référendum, mais en vidant la capitale de tout pouvoir politique. Ces mesures s'accompagnent d'une série de mesures répressives: appel du général Clément Thomas, nomination du général Vidoy. A la Garde nationale.
"Cette nuit, une poignée d'agitateurs a forcé la prison de Mazas et délivré plusieurs prévenus, parmi lesquels monsieur Flourens. Ces mêmes hommes ont tenté d'occuper la mairie du 20ème arrondissement et d'y installer l'insurrection. Votre commandant en chef compte sur votre patriotisme pour réprimer cette coupable sédition.

47. Analyse étayée par le maintien du général Trochu au sein du Gouvernement de Défense nationale. Sa disgrâce n'est que parisienne. La suppression du Gouvernement de Paris libère Trochu de son engagement du 7 janvier. 46