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Paroles d'appelés

De
242 pages
Ce recueil de témoignages a été réalisé principalement en interviewant 32 appelés à servir en Algérie pour "y maintenir l'ordre" selon l'expression de l'époque. Informations minimisées, censure systématique de certains sujets, cercueils rapatriés en silence, comment, dans ces conditions, oser témoigner publiquement ? Avec 50 ans de recul, ces récits relatent la diversité et la complexité des situations vécues et contribuent à la transmission de la mémoire pour mettre un point final à un long silence.Š
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Fernand PAROLES
D’APPELÉS FournierMémoires Mémoires
ee du XX siècledu XX siècle
L’État français nous a obligés à faire la guerre en Algérie
lorsque nous avions 20 ans, dans le cadre du service militaire
obligatoire. Étrangement, nous n’en avons jamais parlé
publiquement, ou presque pas. Certains d’entre nous n’osent PAROLES
toujours pas témoigner, par pudeur, par ignorance de l’intérêt
que cela peut avoir, ou encore par peur de se remémorer des D’APPELÉSépreuves douloureuses et traumatisantes. Offi ciellement, on ne
partait pas faire la guerre mais on allait participer « aux opérations
de maintien de l’ordre » concernant les « événements d’Algérie ». LEUR VERSION
Il n’était pas question de parler de guerre d’indépendance, et
encore moins de guerre coloniale. Les informations étaient DE LA GUERRE D’ALGÉRIE
minimisées, voire occultées, la censure systématique pour
certains sujets, les cercueils rapatriés en silence. Dans ces
conditions, comment oser témoigner publiquement ?
Ces témoignages d’aujourd’hui, après 50 ans de recul,
sont sincères, apaisés, pudiques. Ils relatent la diversité et la
complexité des situations vécues. Ils résultent d’une initiative
personnelle encouragée par la curiosité des jeunes, du besoin
de transmettre la mémoire et enfi n de mettre un point fi nal à
un long silence, quasi collectif. Nos enfants et petits-enfants
ignorent ce que nous avons vécu. Il est temps de le leur dire.
Espérons aussi que ce livre incitera à écrire d’autres témoignages
pour mieux comprendre ce passé et regarder ensemble plus
sereinement notre histoire en face.
Fernand Fournier est né en avril 1939. Il a effectué son service
militaire en Allemagne, à Trêves, puis en Algérie, à Aïn-Sefra, au
e363 Groupement de Transport. Pendant dix mois, il a participé
« aux opérations de maintien de l’ordre » en sillonnant les pistes du
Sud Oranais, principalement pour transporter les légionnaires et les
commandos basés dans cette région, aux confi ns du désert.
Photo de couverture : GMC du GT 363 d’Aïn-Sefra prêts à partir en
mission. À l’arrière-plan, le djebel Haïssa.
ISBN : 978-2-343-03202-3 Série S25 € Maghreb
PAROLES D’APPELÉS
Fernand Fournier
Leur version de la guerre d’AlgérieParoles d’appelés
Leur version de la guerre d’AlgérieeMémoires du XX siècle


Déjà parus


Marguerite CADIER-REUSS, Lettres à mon mari disparu
(1915-1917), 2014.
Nadine NAJMAN, 1914-1918 dans la Marne, les Ardennes et
la Belgique occupées, 2014.
Marcel DUHAMEL, Ça jamais, mon lieutenant !, Guerre 1914-
1918, 2014.
Xavier Jean R. AYRAL, HÉROÏSME - Jean Ayral, Compagnon
de la Libération, Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral
(18 juin 1940 – 22 août 1944), 2013.
Sabine CHÉRON, Les coquelicots de l’espérance, 2013.
Pierre BOUCHET de FAREINS, Madagascar, terre
ensanglantée, 2013.
Jacques SOYER, Sable chaud. Souvenirs d’un officier
méhariste (1946-1959), 2013.
Edith MAYER CORD, L’éducation d’un enfant caché, 2013.
Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.
Robert du Bourg de BOZAS, Lettres de voyage. Avant-propos
et notes de Claude Guillemot, 2013.
Marion BÉNECH, Un médecin hygiéniste déporté à
Mauthausen. Portrait de Jean Bénech, 2013.
Larissa CAIN, Helena retrouvée. Récits polonais, 2013.
Lucien MURAT, Carnets de guerre et correspondances 1914 –
1918. Documents présentés et annotés par Françoise FIGUS,
2012.
Zysla BELLIAT-MORGENSZTERN, La photographie,
Pithiviers, 1941. La mémoire de mon père, 2012.
Serge BOUCHET de FAREINS, De l’Ain au Danube,
reTémoignages de vétérans de la 1 Armée Française (1944–
1945), 2012.
Gabriel BALIQUE, Saisons de guerre, Notes d’un combattant
de la Grande Guerre, 2012. Fernand FOURNIER
Paroles d’appelés
Leur version de la guerre d’Algérie
L’Harmattan



































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03202-3
EAN : 9782343032023
Remerciements
Ce recueil de témoignages a été réalisé principalement
en interviewant 32 appelés à servir en Algérie, comme moi,
pour « y maintenir l’ordre » selon l’expression de l’époque.
Je tiens à les remercier très vivement. Sans leur concours,
ce document n’aurait pas pu voir le jour.
J’exprime aussi de chaleureux remerciements à mon
épouse, Yvonne, et à Jean-Marc, l’un de mes enfants
qui ont relu mes notes et m’ont apporté de précieux
conseils pour écrire ce mémoire.Introduction
Dans le cadre du service militaire obligatoire, nous avons été appelés
par l’Etat français pour faire la guerre d’Algérie. Étrangement, nous n’en
avons jamais parlé publiquement, ou presque pas. Certains d’entre nous
n’osent toujours pas témoigner, par pudeur, par ignorance de l’intérêt que
cela peut avoir, ou encore par peur de se remémorer des épreuves trop
douloureuses et traumatisantes. Il reste sans doute aussi chez certains
d’entre nous un vague sentiment de culpabilité, plus ou moins conscient,
parce que le sujet a longtemps été tabou. En effet, ce n’est qu’en 1999
que l’État français reconnaît l’existence d’une guerre. Offciellement, on
ne partait pas faire la guerre mais on allait participer « aux opérations de
maintien de l’ordre » concernant les « événements d’Algérie ». Il n’était
pas question de parler de guerre d’indépendance, et encore moins de
guerre coloniale. Les informations étaient minimisées, voire occultées. La
censure était systématique pour certains sujets. Les cercueils étaient rapa-
triés en silence. Dans ces conditions, comment oser témoigner publique-
ment ? Aujourd’hui, les jeunes générations ne sont pas avares de confes-
sions, parfois très personnelles, devant des millions de téléspectateurs ou
d’internautes, pour des motifs qui peuvent paraître dérisoires au vu de
ce que nous avons vécu. Pourrait-on actuellement obliger 1,5 million de
jeunes à partir en terre inconnue et lointaine, avec le risque d’y mourir ?
Et à ne pas en parler au retour ? L’époque n’est tout simplement pas la
même. Nous sommes d’une toute autre génération, pour laquelle il était
presque normal de mettre sa vie en danger pour la Patrie.
Ni historiens, ni journalistes, ni chercheurs, nous n’avons jamais écrit de
livre. Nous habitons en majorité la Normandie et nous avons fait notre
service militaire obligatoire aux quatre coins de l’Algérie. Nos expériences
sont très différentes selon que nous étions affectés dans le désert, dans les
montagnes, dans les plaines, dans des villages pacifques ou au contraire
dans des zones de confits armés intenses. C’était une sorte de loterie. Les
situations variaient également si on se trouvait dans le bled ou en ville,
en unité combattante ou dans un service auxiliaire, au début ou à la fn de la guerre. Certains pouvaient vivre des expériences très enrichissantes,
humainement et professionnellement, voire joyeuses, alors que d’autres
vivaient les cauchemars d’une guerre insidieuse et diffcile, où la mort
rodait à chaque instant. L’objectif de ce livre n’est pas d’apporter une vi-
sion complète ou exhaustive du vécu des appelés au service militaire. Il
s’agit plutôt d’apporter nos témoignages qui forment une mosaïque de
situations. En effet cela nous semble aujourd’hui important de dire ce que
nous avons vécu, de donner notre version des choses. A nos âges, retrai-
tés, nous n’avons pas sur ce sujet d’enjeu idéologique, politique, fnan-
cier ou professionnel à défendre. Notre seul intérêt, c’est d’expliquer aux
nouvelles générations ce qu’il s’est effectivement passé pour nous sur le
terrain, de livrer notre version des faits, en fonction de ce que l’on pouvait
voir et comprendre sur place. Nous souhaitons de cette manière apporter
notre pierre à l’édifce, certes modeste mais sincère et sans arrière-pensée,
afn de contribuer à construire une phase de l’histoire encore trop mal
connue.
Par ailleurs, en parcourant les nombreux livres parus sur la guerre d’Al-
gérie, le lecteur appelé du contingent, que je suis, et aussi bien d’autres, ne
s’y retrouve pas, se reconnaît mal dans les écrits des auteurs : ce n’est pas
vraiment ce que nous avons vécu. D’où l’idée de citer des faits concrets,
réels, d’apporter son propre vécu et son ressenti. C’est en même temps
donner un peu plus de place à ceux qui étaient sur le terrain et qui se sont
trop peu exprimés sur le sujet, à ceux qui ont été confrontés au quotidien
à la vie spartiate des pitons, aux frayeurs des embuscades, aux mines en-
fouies sur les pistes, aux angoisses des patrouilles de nuit. A ceux aussi
qui ont côtoyé le sympathique commerçant sur le souk ou le brave berger
qui, la nuit venue, se déguisait, de gré ou de force, en agent de soutien du
FLN, pour renseigner, racketter, ou encore participer aux attentats. Écrire,
ce n’est pas seulement un devoir de mémoire, c’est aussi la nécessité d’ap-
porter sa contribution, de laisser des traces en arrivant au terme de sa
vie, de participer à l’histoire, d’enrichir la complexité des situations pour
mieux les comprendre.
Témoigner 50 ans après avoir vécu les événements, c’est pour certains,
le temps nécessaire pour oublier l’accessoire, le détail encombrant. Pour
d’autres, c’est le temps indispensable pour digérer, refermer les plaies,
faire sauter les verrous et dire enfn les choses, se libérer d’un poids in-
défnissable. Que reste-t-il après une telle distanciation ? L’inoubliable !
Ce qui a marqué pour la vie : les événements majeurs, les faits de guerre
bien sûr, les grands moments de déception, de tristesse, de peur, d’hor-
reur. Il y avait aussi, heureusement, les moments de détente, de plaisir
comme l’arrivée du courrier, d’entraide, de convivialité et d’amitié entre
10les copains. Cependant, il faut se méfer de sa mémoire. Elle est forcément
sélective, partielle, subjective, incertaine. En discutant en cercle restreint
avec ceux qui ont connu les mêmes situations, ou en regardant des pho-
tos d’époque, on s’aperçoit que la mémoire, enfouie au plus profond de
soi-même, se réveille et resurgit extraordinairement avec force détails,
comme si les années passées n’avaient pas compté.
Entre 1954 et 1962, pendant huit ans, c’est toute une génération d’hommes
nés entre 1932 et 1943 qui sont envoyés combattre. Nous étions 1,5 million
appelés du contingent à partir, de gré ou de force. Seuls les réformés, les
pupilles de la nation, et les chargés de famille étaient exemptés. Les autres
n’ont pas eu le choix. Ils ont effectué partiellement ou totalement leur
service militaire en Algérie, qui légalement devait durer 18 mois. Suite
aux diffcultés rencontrées sur place, il a été prolongé à 24, puis à 28 mois.
Nous sommes partis sans crier gare, comme nos pères l’avaient fait pour
la guerre de 1939-1945. C’était dans les mœurs du moment. C’est un peu
pour cette raison que les récalcitrants, trop peu nombreux et inorganisés,
n’ont pas pu opposer de réelle résistance. A cette époque, il n’y avait ni
téléphone portable, ni réseaux sociaux pour pouvoir diffuser une opinion
divergente. Cette expérience fut marquante à bien des égards. Elle a sû-
rement forgé des caractères, mais aussi entraîné de sérieux traumatismes.
Les épreuves à surmonter étaient nombreuses : l’éloignement en terre
inconnue, l’isolement dans le bled, le climat qu’il fallait supporter avec
ses énormes variations de température entre le jour et la nuit, les efforts
physiques à produire pour crapahuter, l’insécurité et la « trouille » au
ventre quasi permanentes, le manque de préparation et d’entraînement
à la guérilla, aux guet-apens, aux combats meurtriers, aux exactions, aux
tortures et autres actes de barbarie.
Pendant plus d’un an, j’ai rencontré une trentaine d’appelés. Le détail des
méthodes de collecte de ces témoignages se trouve en fn d’ouvrage, après
la conclusion. Les récits ont été recueillis dans l’intimité des conversations,
seul à seul, entre quatre yeux, sans la présence d’aucune autre personne.
Certains secrets restent diffciles à exprimer, même 50 ans après, surtout
lorsqu’ils n’ont jamais été formulés avant. Il est diffcile d’expliquer des
choses que l’on n’a jamais dites à personne, même pas à sa femme. Au
fl des rencontres, les souvenirs enfouis ont refait surface. L’essentiel est
resté ancré, les détails annexes et sans importance ont été oubliés. On ne
fait pas la guerre à vingt ans sans que cela ne laisse des traces pour la
vie. Par hasard, les récits recueillis s’étalent dans le temps, du début à la
fn de la guerre, et sont géographiquement assez bien répartis sur tout le
territoire de l’Algérie comme le montre la carte. Les contacts générés par
cet ouvrage ont été aussi l’occasion d’établir ou de resserrer de nombreux
11liens d’amitié et de fraternité. Ce travail a été réalisé dans la plus grande
confance, entre frères d’Armes si j’ose dire, où l’on peut tout se dire, ou
presque. Dans une certaine mesure, au-delà de l’amnistie offcielle, il y
a prescription à un niveau personnel. En dépit de cela, l’anonymat était
une condition pour la grande majorité des personnes que j’ai rencontrées.
Le sujet continue de déranger. Les tabous ne sont pas tous levés. De plus,
après relectures et réfexion, quelques passages ont été supprimés à la
demande de leurs auteurs, essentiellement par pudeur, plus rarement par
les traces d’un sentiment de culpabilité, désormais très atténué, mais qui
n’a pas totalement disparu. Cela ne change rien au tableau général car
ce que certains n’ont pas pu expliquer, d’autres ont pu le faire. Ces récits
éminemment personnels, réalisés sur la base du volontariat, sont avant
tout authentiques et sincères. A ces 31 témoignages, j’ai ajouté le mien :
neuf textes relatant ma propre expérience dans la région d’Aïn-Sefra, aux
confns du désert, en 1961. Je les ai intercalés à différents endroits de l’ou-
vrage pour que l’ensemble soit cohérent.
Nos petits-enfants ignorent ce que nous avons vécu. Il est temps de le leur
dire. Espérons aussi que ce livre pourra inciter d’autres appelés à écrire
leur témoignage pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé, et permettra
de regarder ensemble plus sereinement notre histoire en face.
1213
Répartition géographique des témoignages
Bone
Bougie
Alger
CV
AP JL BA
GC
MG
JA
PH
AB W I L A Y A 3
PH
BL
JCG
CL
GH
S.V.
M E R M É D I T É R R A N É E Constantine RB
RL
W I L A Y A 2
CB Sétif
AG
RD
A L G E R O I S
RG
Oran C O N S T A N T I N O I S
MB
DL
W I L A Y A 4
GL W I L A Y A 1
NM
MA
AL
O R A N A I S
Tlemcen
W I L A Y A 5
MD
GB
T U N I S I E
T E R R I T O I R E D U S U D
FF
JR
Barrages électrifiés (ligne Morice) terminés en 1960
Aïn-Sefra
Limite des trois départements français en 1954
50 kms
M A R O C Contours simplifiés des wilayas en 1956
Localisation principale des témoins (Initiale des prénoms + noms)
AA
RS
A L G É R I EDépart pour l’Algérie
Voilà seize mois que je suis incorporé au Groupement de Transport 500
(GT 500) à Trêves en Allemagne. Depuis la fn de mes classes, apprentis-
sages de base de tout militaire, je suis affecté au groupement d’instruction.
Tous les deux mois, à chaque arrivée des nouvelles recrues, j’apprends
aux Bleus (les nouveaux arrivés qu’on appelait aussi les « Bleubites »,
ou « la bleusaille ») à marcher au pas, à manier et présenter les armes, à
crapahuter sur un terrain vague du Grunberg, à démonter et remonter
pistolets et autres armes automatiques. J’en ai assez de répéter le même
programme de Formation Commune de Base (FCB), de faire les marches
forcées avec sac à dos, fusil sur l’épaule, casque lourd sur la tête. J’en ai
vraiment marre des combats de nuit, des revues de détail, du parcours
du combattant, et autres brimades réservées aux Bleus et à ceux qui les
encadrent.
Normalement, nous aurions dû partir en Algérie depuis déjà deux mois.
C’était la règle générale dans cette caserne : 14 mois en Allemagne et au-
tant en Algérie. Avec les copains, nous en parlons régulièrement, et sur-
tout avec les secrétaires du commandant de compagnie et de l’État-Major
qui sont au courant de tout avant les autres. Nos conversations sur ce
sujet sont plutôt brèves. Nous sommes partagés entre le désir de chan-
ger de lieu et d’occupation, et la crainte de participer aux opérations de
guérilla dans les villes, ou de ratissage sur le terrain des Fellaghas. Bien
que les informations que nous diffusent les radios soient limitées ou com-
plètement censurées, nous savons que toutes les semaines des appelés du
contingent, comme nous, sont blessés et quelquefois victimes d’attentats
mortels. De toute façon, nous n’aurons pas le choix. Il faudra obligatoire-
ment y aller, donc pas trop d’état d’âme ! Puis, à un moment où l’on ne
s’y attendait plus, nous apprenons de source offcielle que le départ pour
notre contingent est fxé au début mars. Zut, il me faudra encore assurer
èmejusqu’au bout la 7 Formation Commune de Base.

15Quelques jours avant le départ, le groupe des appelés partant pour l’Algérie.
Le 7 mars 1961. Photo F. F.
Avec les jours qui passent, l’information se fait plus précise. Il ne s’agit
plus de rumeurs de caserne, mais d’une réalité qui devient imminente.
Environ trois semaines avant le départ, nous apprenons qu’une partie
de notre groupe sera affectée dans un bataillon de services dans le Sud
Oranais. On dit qu’il fait très chaud dans cette région située aux confns
du désert. La chaleur est assommante dans la journée à Méchéria qui se
trouve dans une cuvette à environ 300 km au sud d’Oran, dans l’atlas sa-
harien. A Aïn-Séfra, située à 160 km plus bas, entre Méchéria et Colomb-
Béchar, c’est vraiment la porte du désert. De l’alfa et du sable à perte de
vue, et la proximité de la frontière marocaine. C’est là que nous devrions
passer les dix mois qu’il nous reste à faire. L’ambiance entre les copains
change brutalement. Au sein des équipes, il y a ceux qui partent et ceux
qui restent et parmi ceux qui partent, les lieux d’affectation sont dispersés.
Il faudra se séparer des bons copains, en retrouver d’autres et s’adapter
à une autre vie, dans un tout autre contexte ! Le moral en prend un coup.
On ne rit plus. On devient songeur, grave. Le voyage dure quatre jours.
Une journée de train de Trêves à Marseille, où nous sommes hébergés la
nuit dans un centre militaire de regroupement, puis une journée et demie
de bateau de Marseille à Oran, et enfn une journée et demie d’Oran à
Aïn-Séfra, en train.
16Départ. Coucher de soleil sur le château d’If, près de Marseille.
Il me rappelle « Les misérables », célèbre roman de Victor Hugo. Le 11 mars 1961. Photo F. F.
Ce qui fut le plus pénible, et j’en garde toujours un très mauvais souvenir,
c’est la traversée de la mer méditerranée sur le « Ville d’Oran » . L’embar-
quement était interminable : plusieurs heures d’attente sur les quais avant
de gravir la passerelle, en colonne les uns derrière les autres, le paquetage
sur l’épaule et la valise dans l’autre main. Nous aboutissons dans la cale
du paquebot. C’était l’emplacement réservé à la piétaille que nous étions.
Je me souviens d’une immense plate-forme métallique rouillée, obscure,
humide et nauséabonde. Nous étions des centaines de « troufons » à nous
entasser par vagues successives jusqu’à saturation complète. Quelle pro-
miscuité ! Les sous-offciers, offciers et civils occupaient les ponts supé-
rieurs et disposaient d’une cabine confortable. La troupe avait droit à un
transat, du moins pour ceux qui étaient entrés les premiers, pour y ins-
taller les bagages et s’asseoir ou s’y allonger. Il fallut encore attendre au
moins deux heures pour entendre la sirène, larguer les amarres et enfn
partir dans un bruit infernal. Nous étions près des machines, et la vieille
carcasse du « Ville d’Oran » tremblait de toutes parts.
La mer était déchaînée et très rapidement le bateau se mit à tanguer, et à
tanguer à n’en plus fnir. Les toilettes étaient encombrées en permanence,
bouchées, et recouvertes de vomissures. Nous étions tous, ou presque
tous, dans un état nauséeux avancé. Les vomissements devinrent quasi
généralisés et tellement abondants qu’ils recouvraient une bonne partie
du sol qui devînt terriblement glissant. Imaginez ce spectacle horrifant
des transats qui se déplacent brutalement en glissant à chaque tangage. Et
vlan vers l’avant, et vlan vers l’arrière. Nous avons vécu ce calvaire sans
broncher pendant toute la traversée, soit 36 heures, dans cet endroit sor-
17dide, avec cette odeur pestilentielle qui nous rendait tous malades. C’était
vraiment l’horreur dans tous les sens du terme !
Arrivée à Oran. En arrière-plan, la colline de Santa Cruz. Photo F. F. Le 12 mars 1961.
Arrivés à Oran, il fallut attendre le débarquement des civils et des gradés
pour descendre sur le quai. La troupe se retrouva parquée sur un terre-
plein dans l’attente de transiter dans un centre de regroupement pendant
quelques heures. Un brin de toilette et un bon repas nous remirent en
forme pour affronter la dernière étape, de Oran à Aïn Sefra.
Les wagons de la « rafale » qui emmenaient les hommes de troupe. Inscription sur la porte
coulissante : Hommes 32 - Chevaux (en long) 8. Photo F. F. Le 13 mars 1961.
Le train qui nous emmenait était un véritable tacot qui avançait en vitesse
de pointe à 60 km/heure. De plus, il se trouvait toujours un obstacle pour
ralentir ou s’arrêter complètement en pleine nature. Ce train, qui assu-
18rait la liaison entre Oran et Colomb-Béchar, était surnommé ironiquement
« la rafale ». Il était composé à l’avant d’une draisine poussée et chargée
de pierres pour amortir le choc en cas d’explosion de mines sur la voie,
puis une locomotive diesel poussive qui traînait deux ou trois wagons de
deuxième classe destinés aux civils et gradés de l’armée française, puis
en queue de rame, une demi-douzaine de wagons à bestiaux réservés à
la troupe. Je vois encore l’inscription en peinture blanche sur la porte à
glissière de chaque wagon « hommes 32 - chevaux (en long) 8 ».
Paysage des hauts plateaux et de l’Atlas Saharien :
collines dépourvues de végétation, érodées et quelques aloès. Mai 1962. Photo F. F.
Nous nous sommes installés à l’intérieur, avec pour siège la valise ou le
paquetage. Mais, par rapport à la cale du bateau, c’était confortable. On
pouvait se déplacer facilement, laisser la porte ouverte, contempler le
paysage et respirer l’air pur !
Au fur et à mesure des arrêts dans les gares situées sur le parcours, l’ef-
fectif des troufons diminuait. En fn de journée nous nous sommes re-
trouvés à une quinzaine pour la garnison d’Aïn-Sefra, petite ville peuplée
majoritairement de militaires. J’ai été affecté au Bataillon de Services 53
(BS 53) pour assurer, avec d’autres, le transport des troupes et marchan-
dises à disposition de la Légion Étrangère et des Commandos. J’y suis
resté jusqu’à la fn de mon service militaire, fn décembre 1961. Je faisais
partie du dernier contingent qui avait l’obligation de servir pendant 27
mois et 27 jours.
19(1)Témoignage de A. B. Classe 56-1A
J’ai longtemps hésité à me remémorer ces moments diffciles passés en
Algérie. Les deux guerres que j’ai connues, celle de 1939-45 quand j’étais
enfant, et celle d’Algérie, en tant qu’appelé, ont laissé trop de mauvais
souvenirs dans ma mémoire pour que je puisse m’exprimer facilement.
La guerre d’Algérie, je n’en parle pas. Je n’en ai jamais parlé, même pas
en famille !
Je suis parti au service militaire le 5 mars 1956, à Saumur. Je découvre une
grande caserne qui comprend quatre régiments :
- les Cavaliers, avec le célèbre Escadron Noir, qui se distingue toujours
par les superbes spectacles de dressage de chevaux qu’il offre au public ;
- les Spahis, cavaliers algériens en principe, dissout aussitôt la guerre
terminée en 1962 ;
- le Train ;
- le premier Dragons, unité dans laquelle je suis incorporé.
Dès la fn du premier mois de service, je suis appelé au bureau du capi-
taine de la compagnie. Il me demande si j’accepte de travailler aux cui-
sines. Oui bien sûr ! Je saisis immédiatement ce qui me paraît être une
aubaine. Je n’ai pourtant rien fait pour ça. Mes copains en sont étonnés
et j’ai ressenti qu’ils auraient aimé avoir ma place, avec une pointe de ja-
lousie peut-être. Je n’ai suivi que cinq semaines de classes alors qu’ils ont
dû en faire le double. A leurs yeux, le statut de cuisinier, c’est la planque.
Exempté de garde, d’appel, d’uniforme pendant le travail. Que demander
de mieux ? En plus, nous disposons d’une petite chambre réservée aux
gars du service.
(1) Le numéro d’identifcation du contingent est construit à partir de la date de naissance de
l’appelé et tient compte du fait qu’un appel a lieu tous les deux mois.
Janvier-février = 1A Mars-avril = 2A Mai-juin = 1B
Juillet-août = 2B Septembre-octobre = 1C Novembre-décembre = 2C
Exemple : 56-1A= appelé ayant eu 20 ans (âge de conscription) en janvier ou février 1956.
21Moment de détente : l’heure du dîner avec le chef cuistot.
Saumur, avril 1956. Photo A. B.
Et pour la nourriture, nous sommes bien placés pour les meilleurs plats,
ceux que nous préparons pour le mess des sous-offciers. Le soir, après
notre service à la cuisine, il nous arrivait fréquemment de « faire le mur »
en tenue civile pour des balades en ville, ou encore pour se retrouver
« chez Simonne » le café-bar du coin. Notre chef, l’adjudant du service,
qui habitait en ville et venait à la caserne en vélo solex équipé de sacoches,
remportait chez lui régulièrement le menu du jour et autres victuailles que
mon copain, le boucher, et moi-même nous lui fournissions. Pour nous ré-
compenser, il nous invitait à prendre l’apéro chez lui. Ce n’était pas l’apé-
ritif qui nous attirait, mais plutôt sa flle, une mignonne blonde de vingt
ans ! Quand nous partions en permission, nous emmenions, nous aussi,
café et sucre bien appréciés par nos familles. C’était vraiment la planque
par rapport à ce qui nous attendait en Algérie.
Le 9 mai 1957, nous partons pour l’Algérie. Après un bref séjour à Vannes,
èmenous embarquons à Marseille, pour Alger. Affecté au 20 Dragons, régi-
ment de baroudeurs, c’est dans la région de Sétif que je resterai pendant
dix mois. Cette région, la Petite Kabylie, est très montagneuse. En arri-
vant, j’ignore presque tout de la garde, de l’utilisation des armes, de la
tactique du combat en terrain accidenté ou couvert. J’ai eu le malheur de
m’en vanter. Qu’avais-je dis ? J’ai été servi. Mon tour de garde revenait
plus souvent qu’au rythme normal, et sur le terrain, je me suis retrouvé
aux avant-postes, avec la peur au ventre ! Pendant huit mois consécu-
tifs, les opérations s’enchaînent, sans relâche : ratissages, bouclages, pa-
trouilles, embuscades, fouilles de village, contrôles d’identité, etc. C’est
dur, éprouvant, éreintant, physiquement et moralement.
22Le quotidien des fatmas : corvée d’eau et le bois, en plus du travail des champs,
de la cuisine et des soins aux enfants. Environs de Sétif. Juillet 1957. Photo A. B.
A plusieurs reprises, nous avons changé de campement. Je ne me sou-
viens plus exactement de la dénomination des lieux, mais c’était toujours
dans les environs de Sétif, de Djémila, et un peu plus à l’ouest de Kerrata,
en allant vers Tizi-Ouzou . Dans ce fef au relief tourmenté, le FLN était
bien implanté. Les accrochages étaient fréquents et sévères.
Héliportage des troupes avec « la banane ».
Cet engin à double rotor (Piasecki H 21) restait à 1,5 m du sol.
Il fallait sauter rapidement pour débarquer. Environs de Djémila, le 9 juillet 1957. Photo A. B.
Il me revient en mémoire des paroles, des actes, des scènes que je ne pou-
vais pas supporter. En voici quelques exemples :
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