PASSEURS DE RIVES

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Passer d'une rive à l'autre, changer de nationalité et même de Dieu n'est plus aujourd'hui se condamner inéluctablement à l'exclusion, au moins dans les sociétés les plus ouvertes. Mais de nombreux obstacles persistent : l'intolérance des intégrismes religieux, l'uniformité imposée par les nationalismes, la soumission des femmes à l'ordre masculin, à la règle de la reproduction du groupe… La période coloniale au Maghreb a été une mise en contact d'une ampleur sans précédent entre les populations du Nord et du Sud, offrant des possibilités multiples de franchissement de frontières.
Publié le : dimanche 1 octobre 2000
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EAN13 : 9782296419087
Nombre de pages : 160
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PASSEURS DE RIVES

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières

parutions

Zoubir CHATTOU,Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA, syndicalistes algériens, 1998. Les André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD,Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND,De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL,L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLA Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. TI, Laurent MULLER, e silence des harkis, 1999. L Gilles LAFUENTE, a politique berbère de la France et le nationalisme L nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, 'Algérie: Diagnostic d'un développement, L 1999. Bernard DOUMERC,Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT,La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999. Moktar LAMARI- Hildegard SCHÜRINGS, Forces féminines et dynamiques rurales en Tunisie, 1999. Thomas de SAINTMAURICE, ahara occidental 1991-1999, 2000. S Marianne LEFEVRE, éopolitique de la Corse. Le modèle républicain en G question,2000. Maurice FAIVRE,Les archives inédites de la politique algérienne, 19581962, 2000.

ClaudeLIAUZU

PASSEURS DE RIVES
Changements d'identité dans le Maghre b colonial

L'Hannattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-1384-9522-2

Du même auteur: -Salariat et mouvement ouvrier en Tunisie. Crises et mutations (1931-1939), CNRS, 1978 -Aux origines des tiersmondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939),L'Harmattan, 1982 -Si les immigrés m'étaient comptés, Syros, 1990 -Militants, grévistes et syndicats, Cahiers de la Méditerranée, 1983, 125p. -Les intellectuels français au miroir algérien. Cahiers de la Méditerranée, 1984, 182 p. -L'enjeu tiersmondiste : débats et combats, L'Harmattan, 1987. -Sociétés urbaines contemporaines du Middle East (Maghreb et Moyen-orient). Dix ans de recherches en langue anglaise (19751985). Essai de bibliographie critique, Paris, IMA, 1987,210 p. -L'islam de l'Occident. La question arabe et musulmane dans la conscience occidentale, Arcantère, 1989. -Crises urbaines et mouvements sociaux dans le monde arabe. Urban crisis and social movments in the Arab world, (codirecteur), l'Harmattan, 1991. -Race et civilisation.L'Autre dans la culture occidentale. Anthologie historique, Syros, 1992 -L'Europe et l'Afrique méditerranéenne. De Suez (J869) à nos jours, Ed. Complexe, 1992 -Histoire des migrations en Méditerranée occidentale, Ed. Complexe, 1996 -Histoire de la Méditerranée (co-auteur), sous la direction de J.Carpentier et F.Lebrun, Seuil, 1998 -La société française face au racisme. De la Révolution à nos jours, Ed.Complexe,1999

Sommaire

Introduction

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Chapitre I - Epouses et compagnes
1- Tabous coloniaux et tabous islamiques 2- Les vies multiples d'Aurélie Picard, épouse Tidjani 3- Epouses des leaders nationalistes

13 13 19 26

Chapitre 11- Chrétiens et musulmans convertis 1- Convertis et apostats, passeurs extrême 2- Itinéraires contrastés: Dinet, Eberhardt 3- De l'islam vers le christianisme 4- Fadhma Amrouche et quelques autres

31 32 38 45 53

Chapitre 111-Passeurs de nationalités, passeurs d'utopie 1- Ralliés équivoques 2- Les naturalisés: m 'fourni ou précurseurs? 3- De la colonisation vers l'utopie: Elie Cohen Hadria et Ali Djrad

61 61 66 82

Chapitre IV-La tin de l'Algérie française et la porte étroite vers l'Algérie algérienne 93
1- Audisio, Camus, Sénac : entre Méditerranée et impossible algérianité plurielle 2- Iveton, Laban, Maillot et les autres: communistes algériens 3- De l'Eglise coloniale aux prêtres algériens

94 106 116

Chapitre V-Ambivalences refusées 1- Thomas Ismayl Urbain: bâtard, mulâtre, apostat et apôtre d'une Algérie franco-musulmane 2- Algérie, printemps 62, Amrouche et Feraoun : disparition de deux hybrides culturels

123

123 130

Conclusion Index des noms de personnes

147 155

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Introduction

Couples mixtes, convertis, colonisés ayant adopté la culture et la citoyenneté françaises ou l'internationalisme, prêtres et communistes européens ayant rallié l'Algérie indépendante: on appellera passeur quelqu'un qui change volontairement d'identité, partiellement ou totalement, ou qui transfonne, transgresse, l'identité à laquelle il a été assigné en fonction de son origine. C'est en effet cet engagement personnel qui est fondamental, et ne seront pas abordées ici les naturalisations automatiques par application du jus soli, moins intéressantes du point de vue de ce travail que les choix individuels. L'étude des passeurs, qui s'inscrit dans l'importance récente prise par la biographie pour les sciences sociales, se situe parfois à la limite incertaine de 1'histoire et de la littérature romanesque. On peut aussi la rapprocher de la « micro-histoire ». Dans tous les cas, la démarche s'attache à des dimensions différentes de celles qui prévalent à propos de la « grande histoire », de l'histoire politique si l'on veut, et de 1'histoire massive, souvent confondue avec l'histoire sociale. Elle est à l'opposé de l'histoire sérielle fondée sur la répétition des faits. La problématique aussi est différente. Les questions posées, qui concernent plus l'individu que les groupes, les classes, les communautés, les nations, sont nouvelles pour le monde

musulman1 . Elles s'appuient sur le postulat que les hommes et les
femmes des sociétés méditerranénnes ne se définissent pas seulement par une appartenance collective, par un mythe de fondation, par la
R. llbert 00., Individu et société dans le monde méditerranéen musulman. Questions et sources. Progranune de recherche de la Fondation Européenne de la Science, 1998.
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Loi religieuse, ou par une culture conçue comme une identité close. Contrairement aux conceptions essentialistes, les civilisations ne sont pas des personnages historiques immuables, intangibles et réfractaires à l'échange. Les çomportements refusant l'enfermement dans leurs limites sont et ont été beaucoup plus fréquents qu'on ne le croit. Certains sont connus, sont le fait de personnages connus, voire recoonus -on pense à Etienne Dinet, converti à l'islam et peintre quasi officiel de l'Algérie française- mais, le plus souvent -on pense à Iveton ou à l'archevêque d'Alger, appelé par les pieds noirs « Mohammed Duval »- les choix de ce type ont fait scandale. En outre, à côté de noms célèbres, ce travail s'est efforcé de retrouver des sans-grade, ceux qu'on pourrait appeler les passeurs inconnus. De ces remarques découlent des questions de méthode. Les franchissements de frontières suscitent des réactions profondément significatives, et une telle étude appelle un décryptage des discours (ou des silences) dominants, qui déforment et occultent ce qui est considéré comme la violation de la norme. Mais, bien sûr, cette recherche exige d'abord une quête des témoignages des passeurs eux-mêmes, qui sont le plus souvent discrets, voire dissimulés, mais ou qui, au contraire, s'affichent parfois avec ostentation. Elle exige aussi une analyse non moins critique de leur parole, en faisant donc un sort particulier à l'autocensure, à l'ésotérisme d'initiés, ou, en sens opposé, à la légitimation de l'apostasie et à la «trahison» proclamée. Ce domaine est trop mal connu encore pour permettre des approches systématiques. Aussi, le parti qui a été adopté est-il de présenter des itinéraires soit d'individus, soit de petits groupes, afin d'établir d'abord les faits le plus précisément possible. Pour les mêmes raisons, il fallait délimiter un cadre spatial et chronologique. C'est la Méditerranée occidentale, cette mer intérieure, cette « Manche» entre Europe latine et Maghreb, de Gibraltar au détroit de Sicile, qui a été retenue. La Méditerranée est une frontière à la fois économique, entre développement et sous-développement; démographique, entre une Europe dont la population n'augmente plus et un Sud perçu comme proliférant; et géo-politique entre une ère de calme et une zone de tempêtes. Elle est en même temps espace d'interdépendances étroites et lieu de dérive des continents, mais,

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aujourd'hui, elle est we plus encore comme une frontière entre civilisations. Va-t-on vers une guerre des cultures entre Dieux ennemis dont elle serait le front principal, comme le pense Samuel Huntington? 2. La Mer du milieu des terres est-elle, au contraire, le creuset qui brasse les civilisations et les fait parentes? Il y a là un domaine d'étude insuffisamment balisé. Région névralgique du monde, la Méditerranée n'a pas fait l'objet, durant le dernier demi-siècle, de recherches à la hauteur des problèmes qu'elle pose. Il est donc nécessaire de limiter le cadre chronologique étudié, d'autant plus que la période contemporaine est celle sur laquelle la problématique est la moins élaborée. D'où le choix de la période coloniale. On n'a pas de mal à s'en expliquer: avec les conquêtes, l'implantation du capitalisme, l'immigration des populations européennes, puis l'émigration des Maghrébins vers l'Europe, avec l'intégration dans le système occidental de sociétés jusqu'alors sinon fermées du moins essentiellement autocentrées, les situations de contact se sont amplifiées à une échelle qui n'a pas de précédent. Et pourtant, les passages sont restés limités, bien moindres qu'au Moyen Age et à l'époque moderne, et, assurément, que dans la période actuelle. Il n'y a là aucun paradoxe: la colonisation va dans le sens de la ségrégation, de l'apartheid, sinon en droit ici, du moins en fait. Elle pousse à une fermeture des identités des dominants pour préserver leur prépondérance, et de la société dominée pour se préserver du rouleau compresseur occidental. Cétte contradiction, qui est la contradiction principale du système colonial, les passeurs, parce qu'ils se situent dans un espace de relations à la fois refusées et inévitables, permettent de l'éclairer. Ils rejoignent donc par là eux aussi la grande histoire. Pour essayer de cerner ces réalités, on suivra successivement les itinéraires d'épouses de couples mixtes, d'apostats ou convertis, ceux, plus politiques, des indigènes qui ont choisi de devenir français, ou qui ont préféré une patrie intemationaliste, puis les passages vers l'Algérie algérienne d'intellectuels, de chrétiens et de communistes d'origine européenne.
2_ Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997. 11

A travers ces destins, souvent tragiques, s'impose une constatation: l'ambivalence a été quasi impossible à l'époque coloniale, elle a été refusée à Ismayl Urbain au début de la colonisation, comme elle l'a été à Feraoun et à Arnrouche à la fin de la pièce. Pire, au plus fort de la guerre d'Algérie, ce sont les passeurs eux-mêmes qui se condamnent en se considérant comme des «monstres », des anomalies de l'histoire! Tout cela ne peut pas ne pas avoir de portée générale, et on s'efforcera sinon de proposer une synthèse, du moins de dégager le sens des franchissements des frontières identitaires. La réalité, aujourd'hui massive, mais qui s'impose difficilement, d'un islam français, exige de s'interroger sur le statut des passeurs de religion dans les deux cultures concernées. Peut-être la transition actuelle, difficile et heurtée, de l'Algérie vers l'acceptation de sa propre pluralité, la voie étroite qu'elle emprunte après l'échec de l'Etat né de l'indépendance comme des islamistes est-elle une revanche des passeurs d'hier, leur vérité d'aujourd'hui?

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Chapitre 1

Epouses et compagnes

Les mariages mixtes ont été extrêmement rares dans le Maghreb colonial. On n'en compte guère qu'une soixantaine par an autour de 1950 en Algérie. Pourquoi cette marginalité? «Au pays du dieu Bélier », comme l'appelle Jacques Berque, quels interdits furent assez puissants pour expliquer une telle différence avec les Antilles et les vieilles colonies bien sûr, mais aussi avec l'Indochine, où les métis ont été une catégorie non négligeable, l'Afrique Noire et Madagascar? Alors que ces territoires ont fait l'objet (péniblement et tardivement dans les années 1930) d'une règlementation concernant le statut des enfants «naturels» de colons et de colonisés, il n'y a rien de tel en Afrique du Nord, faute d'un nombre
suffisant de cas
3

.
4

1- Tabous coloniaux et tabous islamiques

Faut-il incriminer l'islam? S'il n'empêche pas les mariages des musulmans avec les femmes des autres religions du Livre, il considère comme une apostasie toute union d'une musulmane avec un chrétien ou un juif Le tabou est toujours assez puissant, aujourd'hui, pour que la législation de la plupart des Etats arabes le rappelle explicitement et prévoit de lourdes sanctions en cas de
3_

Cf. Emmanuelle Saada, « Enfants de la colonie: bâtards raciaux, bâtards

sociaux », in Discours sur le métissage, identités métisses. En quête d'Ariel, Sylvie Kandé dir., L'Hannattan, 1999. 4_ Cf. Claude Liauzu, « GuetTes des Sabines et tabou du mariage. Discours sur les mariages mixtes de l'Algérie coloniale à l'immigration en France », in Discours sur le métissage,op.cit.

transgression. Ainsi, un couple marié légalement en France risque d' être stigmatisé comme adultère si 1'homme n'est pas converti à l'islam. Au demeurant, la ségrégation des ethnies et des sexes, beaucoup plus rigoureuse à l'époque coloniale qu'aujourd'hui, rendait quasi impossibles les rencontres. Une situation comparable à celle. des maîtresses aztèques et incas des conquistadores, interprètes, conseillères, expertes des questions indigènes, ou à celle des signares de la côte africaine, qui bâtissaient leur fortune en assurant des fonctions de médiation entre marins et négociants européens et leur société, est inconcevable en raison du statut de la femme musuln1ane. La mixité dans l'espace public est le plus souvent postérieure aux indépendances et n'est apparue que récemment en France avec les générations des jeunes filles issues de l'immigration. L 'histoire montre pourtant que, parfois, les longues coexistences de communautés, comme dans les Balkans, ont favorisé les mariages mixtes. Tous les obstacles ne sont donc pas dus à l'islam et il faut, sans que l'on puisse faire la part des choses, ajouter le tabou colonial. Bien sûr, ce tabou n'a jamais eu d'expression légale, analogue à l'apartheid, mais il a été puissant. Et plus encore au Maghreb que dans les autres territoires de l'Empire, alors que la distance entre les prétendues races pouvait, à priori, paraître moindre qu'au Sud du Sahara ou en Asie. Peut-être cela tient-il à ce que les femmes en ont fait leur affaire. En effet, l'Afrique du Nord n'a pas manqué de femmes européennes, françaises, espagnoles et italiennes -nombreuses dès l'origine-, qui se sont érigées en surveillantes sourcilleuses des moeurs et de la pureté raciale. En réciprocité, cette exclusive n'a eu d'égale que celle manifestée par les associations féminines nationalistes d'Afrique du Nord envers les rivales étrangères que les jeunes étudiants ramenaient au pays à leur retour. Au début de la colonisation, certains avaient pourtant espéré, comme cela avait été le cas pour la France entre envahisseurs gennains et gallo-romains, une « affamiliation» des populations. Des saint-simoniens et des officiers des Bureaux arabes en particulier y ont w la chance d'un dépassement des conflits entre communautés. Pour Pélissier de Reynaud, « il n'y a de conquête légitime et durable que là où le peuple vainqueur amène à lui le 14

peuple vaincu, de manière à ce que l'avenir amène une fusion complète...En vivant au milieu d'eux, sur le pied d'égalité, en les admettant dans l'intérieur de nos familles, et en pénétrant chez eux, en leur faisant enfin partager et nos travaux et nos plaisirs, nous amènerions bientôt cette fusion désirable. Le point essentiel serait de favoriser les alliances mixtes et d'affaiblir les préjugés religieux sans détruire les croyances »5. De même, le capitaine Richard considère que « le germe le plus puissant de la fusion est le mariage mixte... Pour s'attacher un peuple que l'on soumet, il faut autre chose que les liens de l'intérêt, il faut encore ceux du sang, les plus puissants de tous. Par une de ces folies inexplicables, nous avons jusqu'à ce jour été disposés à blâmer et à tourner en ridicule l'union des deux peuples par le mariage, au lieu de l'encourager et de la respecter comme une des tentatives des plus louables et des plus fécondes... Le mariage des femmes arabes avec les Français porte en lui le germe le plus puissant de la fusion des deux races. fi faut le prendre au sérieux et l'encourager par tous les moyens »6. Afin de faciliter une telle évolution, il n'exclut pas la polygamie7. <<Nous avons des colons français qui sont juifs, protestants, catholiques,

pourquoin'ajouterions-nouspas à cette liste des musulmans? » 8 .
Cependant, ce projet n'a jamais exprimé une orthodoxie. Les quelques officiers à avoir pris femme chez les notables indigènes ont été mis à l'index et ont été victimes de sanctions plus ou moins hypocrites. Si les liaisons discrètes étaient tolérées et alimentaient même un thème de la littérature exotique, il n'en allait pas de même

pour les unions légitimes9 .
Rares, les mariages mixtes sont mal connus. Et le peu que l'on en sait souffre de dissymétrie, car si l'on écarte la littérature romanesque, qui cultive les clichés, il est malheureusement
5-Annales algériennes,1836-l839, p.112. 6_ Charles Richard, Du gouvernement arabe, Typographie Bastide, 1848, pp.5961. 7_ Cf Annales algériennes, 1854, Alger. 8_ Cf Charles Richard, Du gouvernement arabe. op. cit. et Jean-Loup Amselle, Vers un multiculturalisme français, Aubier, 1996, qui tend cependant à donner flus d'importance qu'il n'en a eu au courant prônant l'affamiliation. - Dans une littérature surabondante exotico-érotique, il n'est pas besoin de citer l'oeuvre de Pierre Loti, ni de rappeler la chanson « Ma Tonkinoise », etc... En colonie, on n'épouse pas.

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impossible, en l'état de la documentation, d'appréhender les réactions des femmes musulmanes ayant vécu avec l'un de ces officiers. Elles n'ont pas laissé de traces dans les archives et, sauf erreur, elles n'ont pas écrit de témoignages, elles n'apparaissent donc pas dans leur individualité. On ne dispose que de quelques correspondances privées ou des dossiers administratifs de leurs

maris

10.

On ignore même, à la vérité, le nombre de ces unions,

quelques-unes légales, d'autres relevant des « mariages d'Afrique ». Du moins, est-on assuré que, dans plusieurs cas, l'amour a été réciproque et plus puissant que le poids des interdits. Il reste que les informations portent sur les problèmes rencontrés par les officiers considérés comme mésalliés. Dans sa correspondance avec Ismayl Urbain, le commandant de Neveu, l'un des meilleurs connaisseurs de la société kabyle, qui a longtemps vécu avec Balleia Bent Abdallah Khodja puis l'a épousée, fait état des difficultés suscitées par son choix. Il est en butte à la mauvaise volonté du général Daumas et on lui refuse la fonction de directeur des Bureaux arabes parce qu'il veut légaliser son union. On lui refuse également un lot de colonisation. «Il est vraiment singulier qu'un homme destiné comme moi à rester perpétuellement en Afrique, qui a épousé une femme arabe, qui a deux enfants participant aux deux races, ne puisse obtenir pour cette femme et ces deux enfants un coin de terre qui sera le leur après la mort du père» 11 . Ses plaintes se renouvellent contre le gouverneur général Mac Mahon. «Aprés douze ans d'Afrique, il me semble qu'on pourrait me donner ce qui sera sans nul doute donné... au premier colon arrivé de France» (27 juillet 1853). Ce n'est qu'à la fin de l'année 1855 que sa concession sera enfin titularisée. Apparemment, la demande d'autorisation de son mariage selon la loi française traîne, et elle est accompagnée d'appréciations négatives par la hiérarchie. Cette situation est utilisée dans des cabales, se plaint-il (27 juillet 1853). Il faut ajouter qu'il a eu « aussi à lutter contre la famille de
10_

Fait exception, François Bonjeandont l'oeuvre est nomne de la connaissance

de la société marocaine qu'il devait en partie à sa fenune, cf. par exemple Confidences d 'unefille de la nuit, Alger, Baconnier, 1942. 11-Archives d'Outre-Mer, Aix-en-Provence, GGA, MIOM 31, lettre du 1° juin 1852. 16

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