Pasteur et Besançon, naissance d'un génie

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Le nom de Louis Pasteur inspire le respect parce qu'il est inscrit au fronton de l'Institut mondialement connu pour sa lutte contre les maladies infectieuses. Mais si le nom est célèbre, qui connaît les origines de l'homme et de sa carrière ? Le futur savant avait des attaches familiales à Besançon depuis le XVIIe siècle. La première partie de l'ouvrage relate cette histoire. Les deux dernières parties du livre racontent la saga méconnue, de Besançon à Strasbourg, de Paris à Lille, qui marqua le début d'une vie professionnelle d'exception.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296247512
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Pasteur et Besançon
Naissance d’un génie

Acteurs de la Science
Richard Moreau, professeur émérite à l’Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille I
La collection Acteurs de la Science comprend des études sur les acteurs de l’épopée scientifique humaine, des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui firent la Science ou sur eux par leurs pairs, des débats et des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et sur la pratique de la Science. collection dirigée par

Titres parus
René Vallery-Radot, La Vie de Pasteur. Préface par Richard Moreau, 2009. Nausica Zaballos, Le système de santé Navajo. Savoirs rituels et scientifiques de 1950 à nos jours, 2009. Roger Teyssou, Une histoire de l’ulcère gastro-duodénal. Le pourquoi et le comment, 2009. Robert Locqueneux, Henri Bouasse. Réflexion sur les méthodes et l’histoire de la physique, 2009. Etienne Mollier, Mémoires d’un inventeur. De la photographie 35 mm au rétroprojecteur (1876-1962). Préface et épilogue de Suzanne SéjournantMollier, 2009. Jérôme Janicki, Le drame de la thalinomide. Un médicament sans frontières (1956-2009), 2009. Yves Delange, Plaidoyer pour les Sciences naturelles. Dès l’enfance, faire aimer la nature et la vie. Introduction de Richard Moreau, 2009. Marie-Thérèse Pourprix, Des Mathématiciens à la Faculté des Sciences de Lille (1854-1971), 2009. Pierre de Félice, Histoire de l’Optique, 2009. Roger Teyssou, Dictionnaire des médecins, chirurgiens et anatomistes de la Renaissance. Préface de Richard Moreau, 2009. Alexis et Dominique Blanc, Personnages célèbres des Côtes d’Armor, 2009. Jacques Arlet, La Fayette, gentilhomme d’honneur, 2008. Jean-Pierre Renau, Eugène Woillez (1811-1882), le véritable auteur du poumon d’acier. Préface du Dr Pouliquen, 2008. Roger Teyssou, Dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois. Préface de Richard Moreau, 2007 Michel Cointat, Florian 1755-1794. Aspects méconnus de l’auteur de Plaisir d’amour, 2007. Suite des titres de la collection à la fin du livre

Richard Moreau

Pasteur et Besançon
Naissance d’un génie

ancien élève de l’Ecole normale supérieure

Préface de Jean Defrasne,

L’Harmattan

Préface
C’est avec plaisir que j’écris ces quelques mots en préface d’un ouvrage sur Pasteur et Besançon. Je le fais aussi en toute amitié pour Richard Moreau, qui fut mon élève au Lycée Victor Hugo, scientifique rigoureux, mais aussi historien de qualité, qui met au point depuis des années une solide biographie de Pasteur. Il est vrai qu’aujourd’hui, si le grand savant, bienfaiteur de l’humanité, est connu dans le monde entier, on parle moins qu’au siècle dernier de ses attaches comtoises qu’il n’a cessé de revendiquer. Son souvenir s’est singulièrement estompé à Besançon, où l’on célèbre plus volontiers Hugo ou Vauban. Et pourtant la capitale comtoise a joué un grand rôle dans ses traditions familiales, à la fin du dix-huitième siècle, et dans la formation de Pasteur lui-même au collège royal de Besançon. Richard Moreau a recherché la généalogie des Pasteur, paysans de Mouthe attirés par le Bas-Pays, sans dissimuler les difficultés qu’ils ont rencontrées et l’humilité de leur condition. Rien de commun avec l’ascension des Granvelle. Le grand-père de Pasteur, Jean-Henry Pasteur, né à Salins, est soldat au Royal-Artillerie de Besançon, il s’installe ouvrier tanneur au 53, rue d’Arènes. En 1791, il épouse Gabrielle Jourdan, fille d’un périgourdin, soldat de fortune, devenu cabaretier à Battant, près des casernes. Jean-Henry mène donc une vie simple au coeur des événements révolutionnaires, avec des familles amies, les Cobet, Bouillard, Vichot, près de l’église des Bousbots, la Madeleine, qui était alors en pleine reconstruction. Le père de Pasteur, Jean-Joseph, marque pour un temps une rupture avec Besançon. Il grandit à Salins, combat honorablement dans les armées de l’Empire, devient tanneur à Dole, où Louis naît en 1822, puis il est artisan et négociant à Arbois, où il acquiert une certaine aisance. Richard Moreau prend bien soin de situer les Pasteur dans le cadre et dans l’époque où ils vivent, les fermes de Mouthe, les petites villes jurassiennes, le faubourg Battant. Il tient 5

à montrer ce qu’ils sont, paysans, soldats, ouvriers, ce qui contredit parfois la légende dorée que la Troisième République et René Vallery-Radot ont créée sur le grand homme. La jeunesse de Pasteur se déroule à Arbois. Il entre à l’école mutuelle, puis au collège où, grâce à un bon maître, M. Romanet, il fait une scolarité honorable tout en montrant un réel talent d’artiste pour le dessin et le pastel. Richard Moreau nous apprend à connaître le père de Pasteur, travailleur, autoritaire, adepte de la Charbonnerie spiritualiste, mais très attaché aux biens matériels. On le voit s’opposer maintes fois aux aspirations de son fils et accepter de mauvais gré qu’il fasse de longues et coûteuses études. Et Besançon reparaît en 1839, l’année où Pasteur entre au collège royal. Il faut lire les pages que Richard Moreau consacre à la ville de Besançon dans ces années 1830 où elle n’a pas encore pris son essor, à la vie des élèves au collège royal, aux rapports avec les professeurs, aux lacunes de l’enseignement, à l’indiscipline générale, toutes conditions qui ne garantissent pas la réussite scolaire. Richard Moreau s’intéresse aussi à l’entourage du jeune Pasteur, à ses amis Chappuis, Marcou, Bertin, au peintre Flajoulot, au philosophe Joseph Droz, qui exalte le travail et la science. Il met fin à une légende qui voulait que Pasteur ait reçu des leçons de chimie d’un pharmacien de la ville. Il nous montre Pasteur, bon élève, sérieux, mais sans aptitudes particulières en physique et en chimie, ses difficultés à décrocher le baccalauréat ès Sciences, son peu d’intérêt pour son emploi de répétiteur qu’il assure à partir de 1840 parallèlement à ses études, ses hésitations à préparer les grands concours. C’est pourtant à Besançon que Pasteur prend conscience de ses possibilités, qu’il choisit la carrière universitaire, qu’il se décide pour l’Ecole normale supérieure, où il intègrera en 1843. A cette date, il quitte Besançon, pour Paris. Agrégé de sciences physiques et naturelles en 1846, il serait peut-être revenu professeur dans cette ville où il était proche des siens, mais la Providence lui réservait un tout autre destin. Jean Defrasne ancien élève de l’Ecole normale supérieure

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Avant-Propos
Pays des grands rochers... / Et des sources coulant d’emblée à rives pleines, / Pays des vrais savants, des nobles songe-creux, / Des robustes soldats et des vins généreux... Max Buchon

Entre le 24 et le 31 mai 1923, eut lieu en France la commémoration nationale du centenaire de la naissance de Pasteur1. Après Paris, Versailles et Chantilly, le président de la République, Alexandre Millerand2, consacra les 26, 27 et une partie du 28 mai aux villes de Dole, Lons-le-Saunier, Arbois, Salins et Besançon, pour honorer Pasteur en son pays, au prix d’un marathon de cérémonies, discours et banquets. Le président quitta la FrancheComté le 28 mai après-midi pour l’Alsace et Strasbourg, où s’achevèrent les célébrations. A son arrivée à Dole le 26 mai un peu avant neuf heures du matin, Alexandre Millerand fut accueilli par Victor Bérard3, sénateur du Jura, qui lui remit des eaux-fortes représentant des sites dolois, lédoniens, arboisiens et bisontins. C’était le programme du voyage, à la ville de Salins près. Des discours de qualité furent prononcés. Les principaux orateurs : Léon Bérard4, Victor Bérard, Charles Dumont5, Georges Goyau (18691939), membre de l’Académie française, et Alexandre Millerand,
____________ 1. Livre d’Or de la Commémoration nationale du centenaire de la naissance de Pasteur, célébrée du 24 au 31 mai 1923. Imprimerie nationale, 1928. 2. Alexandre Millerand (1859-1943), d’origine haut-saônoise, fut avocat d’affaires à Paris, député de la Seine, plusieurs fois ministre, notamment de la Guerre (1914-1915), président du Conseil (1920), président de la République (1920-1924), puis sénateur. 3. Victor Bérard (1864-1931), né à Morez (Jura), ancien élève de l’Ecole normale supérieure, membre de l’Ecole française d’Athènes, il traduisit l’Odyssée et découvrit des sites décrits par Homère. Sénateur du Jura de 1920 à 1931. 4. Léon Bérard (1876-1960), à ne pas confondre avec le précédent, fut avocat, député, puis sénateur des Basses-Pyrénées, ministre de l’Instruction publique, Garde des Sceaux et finalement ambassadeur de France du gouvernement de Vichy auprès du Saint-Siège. Académie française : 1934. 5. Charles Dumont (1867-1939) fut député du Jura de 1898 à 1924, sénateur du Jura de 1924 à 1939, président du Conseil général du Jura de 1921 à 1939, plusieurs fois ministre, notamment des Finances. - Cf. Pierre Jeambrun (1995) Charles Dumont. Un radical de la Belle Epoque. Tallandier, Paris.

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abordèrent les aspects notables de la vie de Pasteur, et les mirent en perspective avec des questions nationales. Deux discours nous intéressent au premier chef et d’abord celui, superbe, d’Arbois, où Victor Bérard fit des variations brillantes sur « Pasteur comtois »6, mettant à leur place le poète comtois d’occasion, vite oublieux, sauf par un vers, de la ville où il naquit, et le savant enraciné dans sa terre : Quand, au seuil de la nouvelle Sorbonne, la France du XIXème siècle voulut personnifier les sciences et les lettres, elle érigea devant la chapelle de Richelieu les deux statues de Pasteur et de Victor Hugo. C’est de notre terre comtoise que, depuis un siècle, se sont élevées les deux plus grandes voix de la poésie et de la pensée françaises. Mais c’est le vent du hasard et des guerres qui jeta le berceau du poète dans notre Besançon, vieille ville espagnole... Celui que nous célébrons aujourd’hui est vraiment l’enfant de notre terre, le fils de notre sang, la pensée de notre esprit, le témoin devant la France de notre caractère et de notre idéal, le répondant de notre mémoire devant les siècles à venir. On ne savait pas alors que la grand-mère paternelle du savant était bousbotte (originaire du faubourg de Battant, à Besançon), et qu’elle avait des ancêtres venus de Suisse, de Savoie, de la Creuse et du Périgord, tous fondus dans le moule bisontin et comtois. Tout en soulignant l’universalité du génie de Pasteur, Victor Bérard rappela (nous savons bien, nous autres, nous les Comtois) que par ses plus lointaines origines et ses fibres les plus profondes, par le tempérament de tout son être, par ses conceptions et ses règles de vie, par le ton, par l’allure et par le geste, il était de chez nous et le plus Comtois des Comtois qu’ait jamais connu notre histoire ; en lui, notre province offrit à la nation le plus beau type de notre race. Elle nous l’avait préparé durant des siècles : pour donner aux ancêtres de Louis Pasteur toutes les qualités diverses et parfois contraires qu’elle inculque aux enfants de ses divers finages, elle les avait conduits, étape par étape, sur cette route coutumière qui, des forêts et des granges de là-haut, amena toujours nos rudes « montagnons » vers les douceurs et vers les villes du « bon pays ». Il brossa ensuite la descente des aïeux de Pasteur des hautes terres de Mouthe et de Reculfoz jusqu’à Salins,
____________ 6. Victor Bérard, Livre d’Or de la Commémoration nationale..., discours d’Arbois, pp. 213-214.

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au XVIIème siècle et dans la seconde moitié du XVIIIème, pour finir avec l’arrière-grand-père du savant, qui y fit souche : Au XVIème siècle, la famille des Pasteur vivait là-haut, sur le faîte des monts, dans les pâturages de Reculfoz, sous les sapins de la Haute-Joux. Au XVIIème et au XVIIIème, elle descendait au large et clair Val de Miège, dans les labours de Plénisette et de Nozeroy, puis au rebord du plateau, dans les jardins et prairies de Lemuy. En 1763, le bisaïeul Claude-Etienne entrait enfin dans ce refuge de Salins, qui fut si longtemps la porte de la vie franche pour nos gens de la montagne que la mainmorte maintenait encore dans le servage. En fait, le statut des ancêtres de Pasteur7 n’avait rien à voir avec les clichés voltairiens qui furent un élément de la légende pasteurienne, mais Victor Bérard n’avait pas tort : ce fut bien à Salins que Claude-Etienne Pasteur, comme d’autres, effaça la macule de la mainmorte, passant d’une survivance obsolète du monde médiéval au monde moderne. Puis il acheta la bourgeoisie de la ville lorsqu’il se maria avec Jeanne Lambert, de Cernans, village sur le bord des pentes du Premier Plateau. A la fin du siècle des Lumières, la ville des Pasteur était Salins. En 1788, JeanHenry, l’aîné du couple, s’engagea au régiment d’Artillerie de Metz, stationné à Besançon. Il y épousa une bousbotte dont il eut un fils, Jean-Joseph, né en 1791 : c’est la première partie de l’histoire bisontine de la branche du savant. Les parents de l’enfant étant morts tôt, il fut récupéré à Salins par ses grands-parents. Devenu jeune homme, une vie agitée le conduisit sur les champs de bataille de l’Empire, puis il revint à Salins, se maria, s’établit tanneur à Dole, où son fils Louis naquit, à Marnoz et à Arbois. Là, Louis fit ses études secondaires jusqu’à la Rhétorique. On préparait le baccalauréat dans un collège royal (lycée). Pour lui, ce fut celui de Besançon où, une fois reçu (difficilement) au baccalauréat ès Sciences, il fit le choix déterminant de l’Ecole normale supérieure avec l’envie, aiguillonnée par son père, de revenir dans la capitale comtoise. C’est cette histoire des Pasteur et de la jeunesse de leur descendant que nous allons suivre, en partant du HautDoubs et en passant par Besançon et Paris. Elle se termina à Strasbourg, avant l’envol du savant vers Lille et la capitale.
____________ 7. R. Moreau, 2000, Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris, cf. Mainmorte et légende pasteurienne, pp. 101-126.

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En 1923, au banquet du Casino de Besançon, le maire Charles Krug et Alexandre Millerand évoquèrent la richesse de la FrancheComté en hommes de valeur et la nécessaire régionalisation des centres de décision. Le président de la République prit l’exemple des années collégiennes de Pasteur à Besançon : La FrancheComté apporte à ces fêtes la participation émue et fervente de la petite patrie. Ce n’est pas seulement à son titre de métropole de la Franche-Comté que Besançon doit notre visite. Pasteur y vécut des années importantes. Paris était trop éloigné, trop différent de sa chère Comté pour qu’il pût tout de suite s’y acclimater ; une courte expérience l’en avait convaincu. D’Arbois à Besançon, on ne compte qu’une cinquantaine de kilomètres. Il viendrait donc au collège de Besançon préparer ses baccalauréats et l’examen de l’Ecole normale8. Puis, après avoir décrit la voie suivie par le jeune homme, les qualités des Comtois à travers lui, et cité les gloires de la province au XIXème siècle, il demanda : N’est-il pas légitime de grouper aujourd’hui, à la gloire de la Franche-Comté, autour de Pasteur, quelques-uns des hommes illustres dans tous les ordres de l’esprit, auxquels elle donna naissance (...), sont-ils indignes d’être nommés dans ce florilège des gloires franc-comtoises et françaises, en cette ville de Besançon, passionnée pour les recherches d’histoire régionale et qui possède dans sa célèbre bibliothèque un de nos fonds les plus précieux et les plus riches ? La veille, Marius Pieyre, maire de Dole, avait parlé aussi9 des fils de la Comté, terre française depuis 1678 (...) qui se plaisent à rappeler que la vieille province, bien que tard venue à l’unité, y est venue cependant assez tôt pour que déjà son rôle dans notre histoire brille de l’éclat de noms fameux (...), tous, suivant l’expression de Lucien Febvre, se montrant, dans des situations diverses, « Comtois comtoisant dépourvus un peu de brillant, mais pleins de solidité et d’endurance », « droits fermes et pleins de conscience, d’une indépendance ombrageuse et fière ». Pasteur en fut, mais on peut lui appliquer ce que Balzac disait de Besançon dans Albert Savarus : Des gloires de la ville, on ne s’en occupe pas. Lors de la tournée des Excellences de la République de 1923,
____________ 8. Alexandre Millerand, Livre d’Or de la Commémoration nationale..., discours au Casino de Besançon, p. 232. 9. Marius Pieyre, Livre d’Or de la Commémoration nationale..., discours à la Salle des fêtes de Dole, p. 198.

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Victor Bérard fut le seul à évoquer Victor Hugo, mais pour l’évacuer aussitôt : C’est le vent du hasard et des guerres qui jeta le berceau du poète dans notre Besançon, vieille ville espagnole... Or, à Besançon, ce n’est pas le souvenir de l’enfant de notre terre, du fils de notre sang, (de) la pensée de notre esprit..., qui prime, mais celui de Victor Hugo ou plutôt de l’événement de sa naissance en 1802. Là s’arrête son lien avec Besançon. Il est marqué par une statue à l’antique place Granvelle, par son nom donné à la place où est située sa maison natale ainsi qu’à une rue, et par le lycée où Pasteur fut élève (et moi un siècle après), devenu depuis collège Victor Hugo, lié au lycée Pasteur voisin, ex-lycée de filles. Un nouveau lycée Victor Hugo a été construit en banlieue. Pasteur a son buste sur la fontaine accolée à l’ex-lycée Victor Hugo et son nom a été donné à une rue et à la place qui la termine. Des cartes postales commémorent la ville de naissance d’un poète qui n’y revint pas et qui ne l’a citée que dans un vers : Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,/ Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,/ Et du premier consul, déjà, par maint endroit,/ Le front de l’empereur brisait le masque étroit./ Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,/ Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,/ Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois/ Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix (dans Les Feuilles d’automne). Quant aux cartes postales sur Pasteur, point. La raison est aisée à trouver : le poète, monarchiste de famille bonapartiste, conservateur, puis réformiste, combattant les inégalités sociales tout en justifiant l’enrichissement, devint une figure politique de la République après la chute de Napoléon III à qui il s’était opposé. Il reste le symbole de la défense des libertés : en février 2009, un magazine n’en fit-il pas l’empereur des démocrates10 ? A la différence des poètes, les savants s’insèrent dans une longue suite où les progrès de la science les enfouissent peu à peu. Admirables sciences que les vôtres, disait Ernest Renan11 dans sa réponse au discours de réception de Pasteur à l’Académie française. Rien ne s’y perd. Vous aurez inséré une pierre de prix dans les
____________ 10. Fabrice d’Almeida (2009) Contre Napoléon le petit, Victor Hugo, l’empereur des démocrates. Marianne, n° 620 du 7 au 13 mars 2009, pp. 28-29. 11. Réponse de M. Ernest Renan, in : Discours prononcés dans la séance publique tenue par l’Académie française pour la réception de M. Pasteur, le 27 avril 1882. Firmin-Didot, Paris, 1882. - Oeuvres, VII, p. 341.

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assises de l’édifice éternel de la vérité. La méthode expérimentale implique en effet une marche dans l’inconnu, à la lumière de la raison, les découvertes, vite dépassées, s’ajoutant aux autres. La condition des lettres et des sciences est bien différente, observait Pasteur dans un article sur Lavoisier12. Les chefs-d’oeuvre de la littérature ont un caractère de beauté absolue qui est le principe tout à la fois de leur immortalité et de leur éternelle jeunesse. Si les grands écrivains de l’antiquité pouvaient renaître un moment, ils seraient charmés de voir que rien dans leurs oeuvres n’a vieilli et qu’après les mille vicissitudes par lesquelles l’humanité a passé depuis qu’ils ont cessé de vivre, le temps n’a fait qu’accroître le nombre de leurs admirateurs. Le sort des grands hommes de science est bien différent (...) C’est que le propre des découvertes scientifiques est de se surpasser les unes les autres. Ainsi en fut-il de lui-même. Dès 1815, Pierre-Fidèle Bretonneau (1778-1862) avait individualisé la « diphtérite » et, en 1822, les fièvres typhoïdes (« dothiénenthérite ») et soupçonné leur contagiosité. En 1840, Pasteur étant élève au collège royal de Besançon, Jakob Gustav Friedrich Henle (1809-1885), s’appuyant sur les observations d’Agostino Bassi (1773-1856) sur une maladie des vers à soie, de Charles Cagniard de Latour (1777-1850) et de Theodor Schwann (1810-1892) sur les fermentations, affirma de façon prémonitoire qu’isoler un « germe » d’un sujet atteint de maladie infectieuse ne prouvait pas qu’il en était la cause. Pour s’en assurer, il fallait reproduire l’affection en l’introduisant dans un organisme sain. Ces principes furent repris par Robert Koch13 dans ses célèbres « postulats ». De même, en 1847, l’autrichien Ignaz Philipp Semmelweis (1818-1865) démontra la transmission manuelle de la fièvre puerpérale aux femmes en couches14. Etc. Pasteur se plaça donc dans un courant qui fut mondial. D’ailleurs,
____________ 12. L. Pasteur (1865) Lavoisier (A propos de l’édition complète de ses oeuvres par M. Dumas). Le Moniteur universel, n° du 4 septembre 1865. - Oeuvres, VII, p. 280. Antoine-Laurent de Lavoisier (1743-1794), fermier général, inspecteur général des poudres et salpêtres, grand propriétaire en Beauce, fonda la Chimie moderne. 13. Robert Koch (1843-1910), médecin allemand élève de Friedrich Henle, fut l’un des fondateurs de la Microbiologie. Koch découvrit le bacille de la tuberculose et le vibrion du choléra. Prix Nobel de Physiologie et de Médecine : 1905. 14. Voir la thèse de Médecine de Louis-Ferdinand Céline (1924) : La vie et l’oeuvre de Philippe Ignace Semmelweiss (1818-1865). Cahiers Céline 3, Semmelweiss et autres écrits médicaux. Gallimard, Paris.

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il suffit de lire le livre de microbiologie (1878) du docteur Antoine Magnin (1848-1926) 15 ou les éditions françaises de ceux des médecins allemands Ferdinand Hueppe16, qui résumait dix ans de travaux, et Karl Flügge17, pour comprendre que Pasteur et ses collaborateurs auraient été bien en peine de créer ou de décrire seuls les techniques citées et les microorganismes déjà connus tant leur nombre était grand. On parla très tôt des écoles de Berlin et de Paris, britannique, italienne, russe, roumaine, américaine, nippone. Tout cela échappait au public. En revanche, le succès des vaccinations antirabiques donna de Pasteur une image en gloire tant la rage pesait sur les esprits : Elle évoque des visions de malades furieux, inspirant la terreur à tout leur entourage, attachés et hurlants, ou bien asphyxiés entre deux matelas, écrivait Emile Duclaux en 189618. La réalité est bien plus calme, et peu de morts sont plus douces que certaines morts rabiques ; mais il était facile de prévoir qu’une victoire sur la rage n’en compterait pas moins pour une grande victoire. La peur de l’infection était si forte que, malgré l’opposition de nombreux médecins19 et les bagarres anti____________ 15. Antoine Magnin (1878) Les Bactéries. F. Savy, Paris. - L’opposition à la théorie microbienne des maladies infectieuses était telle que ce livre coûta l’agrégation de Médecine au docteur Antoine Magnin en 1878. En revanche, son ouvrage fut traduit en anglais et en russe et l’auteur fut désigné comme vice-président de la section d’Hygiène du Congrès international de Médecine à Washington en 1887 (in Jules Beauverie, Antoine Magnin. Ann. de Géographie, 1927, 36, 201, pp. 279-281). 16. Emile Van Ermengen (1887), Manuel technique de Microbiologie (Die Methoden des Bakterien-forschung, par le Dr F. Hueppe). Méthodes générales. G. Steinheil, Paris. - En 1896, Van Ermengen (1851-1932) fut le premier à isoler et à décrire une souche de Clostridium botulinum, bactérie sporulée anaérobie, agent du botulisme. 17. Karl Flügge (1887), Les Microorganismes étudiés spécialement au point de vue de l’étiologie des maladies infectieuses, par le Dr C. Flügge. Traduit de l’allemand d’après la seconde édition par le Dr F. Henrijean, A. Manceaux, Bruxelles. - Karl Flügge (1847-1923) décrivit en 1880 les gouttelettes qui, émises lors d’éternuements ou en parlant, sont chargées de bactéries et virus. Cette constatation contribua à faire porter un masque de gaze aux chirurgiens pendant les opérations dès la fin du XIXème siècle. 18. Emile Duclaux (1896) Pasteur, histoire d’un esprit, p. 363. - Emile Duclaux (18341904), agrégé-préparateur de Pasteur à l’Ecole normale supérieure, professeur à la Faculté des Sciences de Clermont-Ferrand, professeur de Chimie Biologique à la Sorbonne et à l’Institut national agronomique, chef du service de Microbie générale à l’Institut Pasteur (1888) dont il fut directeur à la mort de Pasteur. Académie des Sciences : 1888 ; Académie d’Agriculture : 1890 ; Académie de Médecine : 1890. 19. A Besançon, Antoine Magnin, devenu professeur à la Faculté des Sciences et à l’Ecole de Médecine, membre du Conseil d’Hygiène, fut attaqué violemment quand il s’occupa des épidémies de typhoïde qui sévissaient dans la ville. L’idée d’une cause bactériologique était si peu entrée dans les esprits qu’il dut lutter contre l’administration et la plupart des médecins de la ville pour faire reconnaître le rôle (page suivante)

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pasteuriennes de la fin de siècle, l’opinion s’enthousiasma pour ces victoires qui faisaient espérer un avenir meilleur pour tous. En 1900, la Vie de Pasteur, par René Vallery-Radot20, son gendre, organisa la légende. Ensuite, les vaccins, l’asepsie, la lutte contre l’infection se banalisèrent tandis que la microbiologie et l’immunologie croissaient exponentiellement et Pasteur ne fut plus bientôt qu’un « pionnier »21, de génie certes, mais un parmi d’autres, dont on donne des éléments de biographie dans les manuels de microbiologie. En 1923 déjà, il n’est pas sûr que l’affluence des Bisontins, massés sur le trajet de la gare Viotte à la Préfecture, n’ait pas été provoquée plus par la curiosité d’apercevoir le président de la République que par le souvenir du savant. Deux exemples me paraissent caractéristiques. En 1946, on proposa aux élèves des lycées, dont j’étais, un devoir non obligatoire dans le cadre d’un concours national pour le cinquantième anniversaire de la mort de Pasteur. Je fus le seul de ma classe à le faire après avoir lu, sans tout comprendre, le petit livre d’un médecin bisontin, le docteur Eugène Ledoux22. Dans mon imaginaire d’enfant, Pasteur était un bon docteur qui, au prix de désagréables piqûres, m’avait guéri de la diphtérie à cinq ans, même si l’inventeur du sérum contre cette maladie avait été Emile Roux23, mais le
____________ (fin de la note) de la contamination des eaux d’Arcier depuis le plateau de Nancray dans ces épidémies annuelles. - Voir R. Moreau (1998), Le docteur Antoine Magnin (1848-1926) et la Botanique bisontine au tournant du dix-neuvième siècle. Ac. Sci., Belles-Lettres et Arts de Besançon et de Fr. Comté, P.V. et Mém., 192, pp. 341-366, et Robert Bidault et André Ledoux (1974), La vie médicale bisontine et comtoise à l’aube de l’ère pasteurienne (2ème moitié du XIXe siècle). 99e Congr. nat. Soc. sav., Besançon, Sciences, V, pp. 161-170. 20. R. Vallery-Radot (réédition 2009) Vie de Pasteur. L’Harmattan, Paris. Introduction par R. Moreau. 21. Max F. Perutz (1996) Parti pris pour le pionnier. La Vie des Sciences, Revue de l’Académie des Sciences, 13, n° 1, pp. 87-94. - Prix Nobel de Chimie en 1962. 22. E. Ledoux (1941) Pasteur et la Franche-Comté. Dole-Arbois-Besançon. Ed. Chaffanjon, Besançon. 23. Emile Roux (1853-1933) participa aux travaux de Pasteur sur le charbon et la rage. Il acheva la mise au point du vaccin antirabique. En 1890, il trouva la toxine diphtérique avec Alexandre Yersin (1863-1943). Elle avait été entrevue en 1884 par l’allemand Friedrich Löffler (1852-1915). Puis Roux créa avec Louis Martin (1864-1946) et Auguste Chaillou (1866-1915) la sérothérapie anti-diphtérique, qui résultait de l’application à l’homme de la découverte en 1890, par l’allemand Emil von Behring (18541917) et le japonais Shibasaburo Kitasato (1852-1931), des propriétés antitoxiques du sérum de cobaye vacciné avec une culture chauffée de bacille diphtérique. Roux fut à l’origine du Grand cours de Microbiologie, une des célébrités de l’Institut dont il fut le troisième directeur en 1904. Académies de Médecine : 1895, et des Sciences : 1899.

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portrait du maître figurait sur les boîtes. Et il avait été un petit Comtois comme moi dont, à cent ans de distance, je rencontrais l’ombre sur les bancs du lycée. Ensuite, nos professeurs ne nous parlèrent plus de palmarès, ni de prix. Passée la fête, adieu le saint. L’autre exemple est plus récent. Le nom de Pasteur figure sur des plaques de rues ou de places dans toutes les villes françaises et dans de nombreuses villes étrangères. En Indochine, elles ne furent pas débaptisées par le Viêt Minh. Mais, si le patronyme inspire toujours le respect, c’est surtout parce qu’il est inscrit au fronton de l’Institut mondialement connu que le public identifie à juste titre à la lutte contre les maladies infectieuses. Le nom est célèbre, mais combien de gens savent encore qui fut l’homme et même s’il exista ? J’ai eu un élément de réponse le 27 décembre 1983. Etant en vacances en Comté, je voulus savoir l’heure de la cérémonie d’anniversaire de la naissance de Pasteur, qui a lieu chaque année à sa Maison natale de Dole, afin d’y assister. Je précise que je demandai directement le numéro de la Maison aux renseignements téléphoniques de la ville. La préposée, jeune d’après sa voix, ne connaissait apparemment pas le musée, ni l’existence de Pasteur dont elle me demanda le prénom. Je jouai le jeu. Après une brève recherche, elle répondit qu’il n’y avait pas de « Pasteur Louis » à Dole, mais que d’autres personnes répondaient à ce patronyme. Cette téléphoniste n’avait sans doute jamais entendu parler du savant car le temps était loin où les instituteurs le donnaient comme modèle laïque et républicain. Il est vrai qu’il est plus facile d’intéresser les enfants à une poésie épique comme : Mon père, ce héros au sourire si doux... (« Après la bataille », dans la Légende des Siècles), qu’à un texte de Pasteur. De plus, le souvenir des enseignements des leçons de choses et d’hygiène auxquels se dévouaient les hussards de la République dans l’enseignement primaire, a été oublié ou noyé dans la permissivité actuelle. Hormis un « accident » de ce genre, assez révélateur toutefois de notre époque, les villes de Dole, où Pasteur enfant passa deux ans et demi au début de sa vie, moins qu’à Besançon où il fut élève de grandes classes, et d’Arbois, où il vécut sa jeunesse, puis ses vacances dans la maison familiale, oeuvrent à la célébration de sa mémoire. C’est le contraire à Besançon où il prit pourtant le tournant décisif de son existence. Récemment, à côté de Victor 15

Hugo et à cause des fortifications et de la Citadelle, s’est ajoutée la mise en valeur de Vauban, homme de guerre. En face, on ne parle pas ou si peu de Pasteur, homme de paix. Mon but est d’y pallier. Au moment de clore cet avant-propos, je suis heureux de rappeler ce que je dois à quelques amis, et d’abord à Jean Defrasne, qui m’a fait l’amitié de préfacer cet ouvrage ; je l’en remercie vivement. Nous nous connaissons depuis 1948. A peine sorti agrégé de l’Ecole normale supérieure, il fut le premier professeur d’Histoire et Géographie du lycée Victor Hugo à avoir su enflammer par la qualité de ses cours et par son verbe, des élèves à peine plus jeunes que lui, moi parmi d’autres. Il fut aussi l’un des rares, avec Henri Huot (+), mon instituteur de septième au lycée, à me faire aimer notre Alma Mater. Je n’oublie pas Françoise Barthelet, avec qui j’ai épluché longuement les Archives départementales du Doubs et celles de Besançon, ni Martine Bellague et Jean-Marie Gallois, qui ont publié un véritable « Bottin » des Pasteur24. Le devoir de mémoire ensuite, à Dole et à Arbois. Dans l’ancienne capitale du Comté de Bourgogne, Jacques Touzet (+), qui présida longtemps l’association des Amis de la Maison natale de Pasteur, excellent collègue qui devint très vite un ami toujours souriant, aimable et efficace, me fit découvrir les dossiers de son prédécesseur, le docteur Jean Piton, ce qui me donna l’envie d’en savoir plus, et il me fournit la documentation dont il disposait. Il est cité plusieurs fois dans cet ouvrage. A Arbois, capitale vigneronne du Jura, Henri Maire (+), autre ami cher, fut longtemps l’âme du souvenir pasteurien jusqu’à ses dernières vendanges de la vigne du savant, en septembre 2004, vigne qu’il avait fait renaître à la demande du petit-fils de celui-ci, Pasteur Vallery-Radot25.
____________ 24. M. Bellague, J. M. Gallois (1999) Généalogie des familles Pasteur. Ed. BellagueGallois, 73, rue de la République, 39110 Salins-les-Bains. 25. Louis Pasteur Vallery-Radot (1886-1970), fils de René Vallery-Radot et de MarieLouise Pasteur, fille du savant, médecin des Hôpitaux, professeur à la Faculté de Médecine de Paris, membre de l’Académie de Médecine en 1936, de l’Académie française en 1944, résistant entre 1940 et 1944, membre du Conseil constitutionnel (1959), releva le nom de son grand-père et prit celui de Pasteur Vallery-Radot. Ses travaux portèrent sur les allergies et les maladies rénales. Gardien de l’orthodoxie pasteurienne, il publia les Oeuvres complètes de Pasteur (1922-1939, Masson, Paris), sa Correspondance (Flammarion, Paris, 1940-1951), des Images de la vie et de l’oeuvre de Pasteur (id., 1956) et Pasteur inconnu (id., 1959). Rappelons son témoignage de médecin au front pendant la Grande Guerre : Pour la terre de France par la douleur et par la mort (la colline de Lorette), 1914-1915 (Plon, Paris, 1919).

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Concluons. Ce fut dans la métropole comtoise que Pasteur, le plus Comtois des Comtois qu’ait jamais connu notre histoire (Victor Bérard) vécut des années importantes, car Paris était trop éloigné, trop différent de sa chère Comté pour qu’il pût tout de suite s’y acclimater (Alexandre Millerand) : il trouva en effet sa vocation à Besançon. Or, cette période cruciale est méconnue. C’est pourquoi je publie cette synthèse de certains de mes textes précédents revus et complétés. La première partie évoque les aïeux montagnons et bousbots de Pasteur : qui se souvient encore que son père naquit en 1791 rue d’Arènes à Besançon26 ? Deux interludes résument les décennies passées par la famille Pasteur à Dole, Marnoz et Arbois. Viennent ensuite la partie bisontine de la vie du futur savant et son départ pour Paris. Les derniers chapitres, basés sur des archives jamais utilisées jusqu’ici, décrivent les débuts de Pasteur dans la science et les raisons pour lesquelles, après avoir pensé revenir à Besançon, il y renonça finalement. Une chronologie de sa vie termine le livre. En chemin, on examinera certaines libertés prises par la légende pasteurienne, voire par le savant luimême, dans le récit de ces événements. Bien sûr, il ne s’agit pas de dévaloriser Pasteur comme c’est devenu la mode, mais, chacun étant faillible, de faire mieux connaître celui pour qui la vérité était tout27. Je me place dans la ligne des Duclaux, Chamberland28 et Roux, dont Pasteur Vallery-Radot disait qu’ils admiraient, aimaient avec passion leur maître, tout en ne se privant pas de le critiquer29. Ainsi va la vie dans les familles scientifiques et celle de Pasteur est aussi la mienne.

____________ 26. Néanmoins, à tout seigneur, tout honneur et parce que je descends de bousbots, j’ai publié en 2006 un article de deux pages : Les ancêtres bousbots de Pasteur, dans L’Echo des Bousbots, animé par Daniel Weber (n° 19). 27. LP à Francisque Grenet, 7.6.1874, 2ème lettre, AN, AB XIX 5004, 23 c. 28. Charles Chamberland (1851-1908), né à Chilly-le-Vignoble (Jura), agrégé-préparateur de Pasteur (1875), député du Jura (1885). Il est surtout connu pour ses travaux sur la stérilisation : filtre Chamberland et autoclave. Académie de Médecine : 1904. 29. L. Pasteur Vallery-Radot (1962), préface pour : Albert Delaunay, L’Institut Pasteur. Des origines à aujourd’hui. Editions France-Empire, Paris, p. 13. Note : on trouvera à la fin de ce volume, un index des principaux savants et personnalités cités en notes, et un autre des sigles employés.

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Extraite d’un livre de voyage à bicyclette à travers la Franche-Comté vers 1880, cette carte de Fraipont montre les voies principales et l’étagement des plateaux. La région de Mouthe est marquée par la source du Doubs, avec, à l’Est, le Risoux, partie des Hautes-Chaînes qui tombe du côté suisse sur la vallée et le lac de Joux (Le Lieu).

CARTE DE LA FRANCHE-COMTÉ

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Première partie

Les ancêtres de Pasteur
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De Mouthe à Salins
Nos fugaces destins et nos aubes fanées, / Tant de larmes, de sang, de sueur, tant de jours / Au labeur consacrés, nos joies et nos amours / Irontils s’abîmer au gouffre des années ? Théodore Monod

Les premiers Pasteur
A l’origine, il y avait la forêt jurassienne primaire1, impénétrable, avec ses grands carnivores inquiétants et surtout « dévorants », comme chantaient les bergers de la Crèche comtoise, ours, lynx, loups. Avec la conquête romaine en l’an - 51, commença une importante période de défrichements. Sur le versant Est (côté suisse actuel), plus raide, mais plus bref, la forêt fut refoulée par l’homme entre le lac Léman et le Haut Jura. A l’Ouest (côté français actuel), c’était le desertum jurense, immense forêt que les Romains ne firent que fragmenter pour sécuriser leurs routes, en créant des « hôpitaux » de place en place. Bien qu’attaquée sur ses marges, la sylve primitive restait difficilement exploitable. L’arrivée vers 535 des « grands moines du Jura »2, qui furent à l’origine de l’abbaye de Condat, plus tard Saint-Oyend (Saint Claude, Jura), fit progresser la colonisation des hautes régions, « les joux ». Les
____________ 1. Cf. Richard Moreau et René-André Schaeffer (1990), La forêt comtoise. Centenaire de la Société forestière de Franche-Comté et des Provinces de l’Est, Besançon. 2. Saint Romain et saint Lupicin. Il s’agit du Jura géographique. - Cf. Richard Moreau (2000), Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris, chapitres 1 et 2, et la description de la Franche-Comté par Lucien Febvre (1912, éd. 1970), Philippe II et la FrancheComté. Champs-Flammarion, Paris, Première partie, chapitre premier : Le Pays, pp. 1431, d’où sont tirées les citations de cet auteur pour ce paragraphe.

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abbayes essaimaient par établissements de deux à six moines, chaque point de vie religieuse étant un centre de colonisation : en 819, l’abbaye de Condat avait plus de huit cents colonies qui procuraient des récoltes et des revenus. Chacune possédait un cheflieu et des hameaux. Néanmoins, les joux les plus élevées, les plus inaccessibles, restèrent longtemps vierges de présence humaine à l’exception de rares « hôpitaux » et furent attaquées à la fin du XIème siècle : en 1077, Symon de Valois (né à Crépy-en-Valois) fut envoyé au lieu-dit de Muttua, futur bourg de Mouthe, par l’abbaye de Condat, où il était moine, pour fonder un prieuré. La transformation de la terre de Mouthe en prieuré remonte à l’aube du douzième siècle. A la même époque (1100), des chanoines augustins créaient dans des conditions semblables l’abbaye de Montbenoît près de Pontarlier. Une église est attestée à Mouthe en 1120. Formée de quatre moines, la communauté monastique, qui était aussi seigneurie, donc entité administrative, comprenait le chef-lieu et huit hameaux, dont les habitants allaient aux offices à l’église de Mouthe. Les Pontets eurent une chapelle vicariale en 1443, Boujons en 1629, Crozet ou Crouzet (la toute petite N-D. du Carmel) en 1633, Petite Chaux en 1634. Celle de Gellin fut construite entre 1634 et 1649. L’église du Sarrageois fut bénite en 1684, Reculfoz n’en eut jamais. Avec Crouzet, c’est le village le plus éloigné de Mouthe (« les Combes derniers ») ; les essartements n’y furent pas plus tardifs puisque Crozet apparaît dès 1266. Tant qu’ils furent peu nombreux, les moines se contentèrent de la production des terres proches du monastère. Mais des prétendants à la vie religieuse arrivaient en nombre croissant. Pour les faire vivre, il fallait des moyens. Or, aux moines rudes et analphabètes de l’époque barbare avaient succédé des religieux lettrés pour qui le travail manuel passait au second plan. Les frères convers, voués aux travaux de force, travaillaient au défrichement, mais cela restait insuffisant. On mena alors une politique d’immigration, la principale différence avec l’actuelle étant que les populations nouvelles étaient géographiquement proches, de même culture et de même religion. Les gens arrivaient dans des conditions, la mainmorte3, qui constituaient une amélioration par rapport à
____________ 3. Cf. R. Moreau, Préhistoire de Pasteur, chapitre 3 : Accensements et mainmorte en Terre de Mouthe, pp. 73-100.

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l’esclavage antique car la pérennité pluriséculaire des exploitations était assurée aux familles tant que la filiation directe se maintenait, sans qu’aucune augmentation des redevances soit possible. Il en résultait une cohésion familiale qui se traduisait par une mise en

établie et complétée d’après J. Musy (1930) Mouthe. Histoire du Prieuré et de la terre seigneuriale. Ed. de la Gentiane Bleue, Pontarlier, 2 volumes, p. 79. - Les noms des villages sont soulignés. Autres dénominations en petits caractères : lieux-dits et granges.

CARTE DES VILLAGES ET PRINCIPAUX LIEUX-DITS DE LA TERRE DE MOUTHE,

commun patriarcale des moyens et des résultats. Après l’annexion de la Franche-Comté par la France en 1678, les choses évoluèrent de manière négative en raison des abus des nouvelles autorités et de privilégiés laïcs profiteurs, mais la colonisation des Hautes Chaînes était faite. 21

Le besoin de main d’oeuvre des propriétaires des joux avait pour corollaire une pression migratoire en provenance des régions surpeuplées de basse altitude de l’est de la chaîne. Placées aux confins des mondes roman et germanique, les joux furent donc des espaces de peuplement ouverts à des milliers d’émigrants et de malheureux : des hommes de toute provenance venaient en quête de terres libres (Lucien Febvre). En raison des faibles rendements agricoles de l’époque, beaucoup de gens mouraient de faim. Pour étendre les surfaces cultivables, il fallait défricher les régions vierges mais au prix d’un travail rude sous un climat difficile. Le peuplement des joux s’inscrivit en trois périodes sur environ six siècles. La première, qui nous intéresse ici, intervint entre la fin du XIème siècle et le XIVème siècle4. Elle fut marquée par l’implantation d’immigrants appelés par les abbayes et les seigneurs locaux. Ces colons, les abergeurs, essartaient la forêt par cantons discontinus, travail difficile à une époque où la force des bras et les outils étaient souvent insuffisants pour abattre des arbres souvent énormes. On les « cernait » : on enlevait un anneau d’écorce complet autour des troncs, ce qui faisait sécher les arbres que l’on brûlait. Ensuite, on défrichait. Le desertum jurense fut maillé progressivement. De ces combats variés, de cette libre existence pleine d’imprévu, le montagnon 5 sortait plus farouche mais plus robuste aussi, plus indépendant, malgré les privations, le dur régime de vie, la promiscuité du poêle6 mal aéré, abritant pêlemêle les animaux et leurs maîtres (Lucien Febvre). L’origine de la migration en terre de Mouthe des premiers Pasteur abergeurs eut lieu vers le XIIIème siècle. Ils venaient des bords du lac Léman, où le nom est encore répandu, voire peut-être même de Savoie7.
____________ 4. La seconde période de peuplement du comté de Bourgogne se plaça entre la fin de la guerre de Cent ans et le début de la guerre de Dix ans (1632-1642), qui fut la partie comtoise de la guerre de Trente ans (1618-1648). La troisième, la mieux connue, intervint après la guerre de Dix ans au cours de laquelle la moitié de sa population comtoise fut tuée par les armées françaises et suédoises associées. Ces deux périodes furent caractérisées par l’installation dans les villages comtois « déconfortés, malheurés, désabités » du fait des guerres et des pillages, d’émigrants venus parfois d’assez loin. Lors de la dernière, des familles arrivèrent de Picardie, Lorraine, Suisse et Savoie. 5. Nom donné habituellement aux habitants des montagnes du Jura géographique. 6. Pièce commune où l’on mangeait et où l’on faisait avec les voisins, des veillées au cours desquelles se préparaient souvent les mariages. 7. Cf. général F. M. Fournier (1959) L’immigration savoyarde en Franche-Comté avant 1789. Mém. Soc. Emul. Doubs, NS, Besançon, p. 87.

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Vers les « bons pays »
La seconde moitié du dix-septième siècle fut une époque charnière pour de nombreux habitants de la seigneurie de Mouthe. Certains « nationaux comtois » émigrèrent. D’autres, succombant à l’émiettement des propriétés par suite des héritages, s’en allèrent simplement vers la France et même jusqu’à Paris. Le processus fut peu différent dans son principe de ce que connurent nos arrière grands-parents quand, au dix-neuvième siècle et au début du vingtième siècle, leurs fils partirent travailler à Paris au PLM, ou nos parents après la désertification des campagnes qui suivit la guerre de 1939-1945. L’avocat Charles-Gabriel-Frédéric Christin, de Saint-Claude, correspondant de Voltaire, incriminait la communion 8 dans les pays de mainmorte, parce que, selon lui, elle s’oppos(ait) à la propagation de l’industrie et aux progrès de la population en ôtant aux jeunes habitants la faculté de sortir de chez eux, d’acquérir des connaissances et de contracter des mariages. C’était inexact, sachant que l’industrie horlogère fit une apparition, timide il est vrai, en terre de Mouthe. En revanche, la comparaison avec d’autres régions du Deuxième Plateau au dixhuitième siècle apporte des enseignements. Ainsi, la montagne maîchoise vit le développement de petites industries mécaniques et de l’horlogerie, de même que la région de Morez-Les Rousses s’industrialisa très tôt. Or, la première était franche de temps immémorial, tandis que l’autre était soumise à la mainmorte, qui n’empêcha donc rien. La situation des villages du prieuré ne fut pas non plus la conséquence des guerres car, au cours de celle de Dix ans (1628-1638), ceux du plateau de Maîche furent pillés avant eux. Son insuffisance de peuplement (en 1550, puis entre 1657 et 1688, la densité de population allait de zéro à trente habitants au kilomètre carré, contre trente à soixante à Pontarlier et Morteau9) n’explique rien non plus. Il faut aller chercher l’explication du côté des ressources. Malgré son faible niveau de population, celles de la terre de Mouthe étaient limitées du fait de ses surfaces cultivables insuffisantes (le temps des abergements était
____________ 8. In Suzanne Daveau (1959) Les régions frontalières de la montagne jurassienne. Etude de géographie humaine. Revue de Géographie de Lyon, Institut d’Etudes rhodaniennes, Lyon, 14, p. 137. 9. S. Daveau, Les régions frontalières... , « La population », pp. 131-145.

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passé et il n’y avait plus de bonnes terres à défricher), des faibles rendements et de la rudesse des conditions climatiques, la région étant un pôle français du froid. Le pays devenait donc vite « trop étroit » pour des familles la plupart du temps nombreuses. En d’autres termes, il ne pouvait nourrir que peu de monde. Comme les zones montagnardes en voie d’industrialisation étaient relativement peuplées, les plus jeunes franchissaient le crêt Saint-Sorlin et partaient vers l’ouest lorsque les ressources de la maison familiale et du village natal étaient insuffisantes, prenant la route coutumière qui, des forêts et des granges de là-haut, amena toujours nos rudes montagnons vers les douceurs et les filles du bon pays (Victor Bérard10). Le « bon pays » était le nom donné autrefois au Revermont, qui était sensé produire de tout à foison, céréales, fruits, vigne, où la vie était plus douce parce que le climat y est plus clément. C’était le début de la « perpétuelle plaine » (Loys Gollut), qui constituait ce que Lucien Febvre appelait la « ceinture dorée » des plateaux du Jura. Les gens suivaient une route marquée depuis un temps immémorial, village après village, par des membres plus ou moins éloignés de leurs familles, qui fonctionnaient comme des relais et qui constituaient un véritable réseau marqué par des petits villages d’une importance plus proche des Pontets ou de Reculfoz que de Mouthe, le chef-lieu. A mesure que l’on descendait de plateau en plateau, on se plaçait comme couvreur, tonnelier, domestique, garçon-meunier, garçon-tanneur, archer (nous dirions maintenant gendarme). On se mariait avec des jeunes filles des villages où l’on s’arrêtait ; si elles avaient de la terre, on redevenait paysan, puis leurs plus jeunes enfants prenaient à leur tour la route des « bons pays ». On se déplaçait aussi en fonction « d’engins »11, que l’on amodiait ou que l’on achetait et dont la roue à aube apportait l’énergie néces____________ 10. Victor Bérard, Discours d’Arbois. Livre d’Or de la Commémoration nationale du centenaire de la naissance de Pasteur, célébrée du 24 au 31 mai 1923. Impr. nationale, Paris, 1928, pp. 213-218. 11. On appellait « engins » des « usines agricoles rudimentaires », disait Lucien Febvre (Philippe II et la Franche-Comté. 1912, rééd. 1970, Flammarion, Paris, pp. 115-119), scieries, « forges à usage de mareschal », foules à drap, moulins à blé, à écorce ou à huile, etc. Les propriétaires ne les exploitaient à peu près jamais eux-mêmes car les seigneurs habiles étaient rares, comme étaient rares aussi ceux qui géraient eux-mêmes, utilement, leurs domaines. Comme les engins étaient généralement en décrépitude, les propriétaires préféraient les accenser pour peu de chose à des gens qui les remettaient en état à leurs frais. L’abandon de propriété n’était pas loin.

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saire aux industries. Les propriétaires intéressés par la continuation du défrichement attiraient également par des franchises. A Lemuy12, les habitants furent exemptés de corvées, livraisons de fromages, « exactions » diverses, et purent couper du bois de chauffage dans des « foresteries » et le vendre, avec pour seule réserve l’autorisation du seigneur de Nozeroy. Les privilèges des régions franches (vignoble, côtes de la Loue d’Ornans, Vuillafans jusqu’à Besançon) augmentèrent encore l’attirance des migrants. Savoyards, Suisses, Picards, Piémontais, qui amenaient avec eux le « blé de Turquie » (maïs). Les demandes d’affranchissement affluaient à Mouthe, dont celles de nombreux Pasteur : Mathieu Pasteur, le 14 novembre 1675, à vingt-sept ans ; Claude Pasteur, parti des Pontets pour Salins le 16 juillet 1690 ; un autre Mathieu Pasteur en 1695, qui épousa une salinoise ; un Claude Pasteur, d’Arbois, le 16 novembre 1711 ; Jean-Etienne, fils de ClaudeAntoine Pasteur et petit-fils de Pierre Pasteur et Denyse Besuchet en 1713 ; messire Louis Pasteur-Braud, diacre, en 1716 ; Simon, fils de Pierre Pasteur-Braud, en 1733, etc. Enfin les dots permettaient aux filles de trouver des partis ailleurs et d’essaimer, comme Anne-Pierrette Pasteur de Crouzet, qui épousa un garçon de Sirod en 1701. Il y eut d’ailleurs beaucoup plus de lettres de formariage13 pour les filles que pour les garçons. Les liens s’élargissaient aussi à des familles d’autres origines géographiques. Ainsi, entre 1726 et 1754, on compte au moins cinquante-cinq formariages hors de Mouthe, surtout des femmes, seulement six hommes, dont la plupart furent célébrés dans un rayon de vingt kilomètres, mais certains le furent néanmoins à Pesmes, Besançon et au delà (Bonnay, Châtillon-le-Duc) ou même encore Vaucluse. La terre de Mouthe était insérée dans le bailliage de Pontarlier, touchait ceux de Salins et d’Ornans, l’ensemble étant intégré dans le bailliage d’Aval. Cela explique que l’histoire des Pasteur s’y soit surtout déroulée, mais des raisons géographiques influencèrent aussi leur parcours. Venant de Reculfoz et une fois franchi le
____________ 12. Louis Pigetvieux (1990 ? ) Lemuy (Jura). Regard sur son passé. Multicop., pp. 4-5. 13. Mariage d’un mainmortable hors de la seigneurie ou avec une personne d’autre condition. Normalement interdit, il exigeait une autorisation (lettre de recedo) et le paiement d’un droit. Les filles qui se mariaient hors terre de mainmorte avec un nonmainmortable étaient libres, mais elles ne pouvaient pas disposer de biens fonciers dans leur ancien pays. La dot avait pour objet de leur donner leur part de la fortune familiale.

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col à 1.200 mètres d’altitude, on atteignait le val ou terre de Mièges14. Située à une altitude moyenne de 800 mètres, entre la forêt de la Haute-Joux et celle de la Joux proprement dite, la terre de Mièges-Nozeroy est partagée entre le Doubs et le Jura actuels avec une prédominance pour le second. C’est une partie du Second Plateau, riche de pâturages et de forêts, émaillée de localités, Biefdu-Fourg, Mignovillard, Communailles, Longcochon, Censeau, Mièges, Plénise, Plénisette. Mièges est située à un kilomètre au pied Nord-Ouest de Nozeroy, bourgade qui a conservé tous les caractères de la petite cité guerrière d’autrefois. Au Sud, près des sources de l’Ain, on trouve Doye. La route de Lons-le-Saunier à Pontarlier traversant le val de Mièges, une bifurcation s’offrait. La voie la plus directe court vers Salins, mais butait sur la forêt de Joux et ses sapins gigantesques et au Sud sur le terrain chahuté de la cluse d’Entreportes et des pertes de l’Ain. Il était plus court et moins risqué de traverser la forêt, frontière naturelle avec le Premier Plateau, et de s’installer à une douzaine de kilomètres, vers 600 mètres d’altitude, à Supt, Montmarlon, Lemuy, puis une forte dénivelée permet d’atteindre Salins. L’autre voie prenait avant la forêt de Joux, par Boujailles et le balcon de Châteauvieux (Châtel-Viel), où des Pasteur furent vignerons au seizième siècle. De là, on gagnait Besançon par la vallée : Ornans, remontée sur le plateau avec des points d’arrêt à Tarcenay, La Vèze, Fontain, Saône, Montfaucon, Gennes et enfin Besançon. La généalogie de Pasteur illustre ces installations par gradins. Je la résume sans entrer dans les détails des réseaux familiaux15. Le premier ancêtre assuré de Pasteur se nommait Estienne Pasteur, dit Gaillard, dans l’acception d’homme joyeux ou audacieux. Il naquit à Mouthe à la fin du seizième siècle et épousa Jeanne Rouget16, née à la même période, l’une et l’autre à des dates non connues. Ils moururent au dix-septième siècle. Dans les vastes familles de l’époque (dans sa Vie de Pasteur, René ValleryRadot, gendre du savant, parlait de « tribus » sans savoir apparem____________ 14. Cf. A. Pidoux de la Maduère (1934) Nozeroy et le val de Mièges. Le Pays comtois, 2e année, n° 36, « Le Haut Jura », pp. 285-289. 15. Cf. R. Moreau, Préhistoire…, chapitres 5, 11,12 13, 14, 15 et 17. 16. Ce qui rattache plus ou moins la lignée du savant à celle de Rouget de l’Isle, puisque l’ascendance de celui-ci remonte aux Rouget de Mouthe. On imagine les débordements d’enthousiasme des thuriféraires de Pasteur d’hier et d’aujourd’hui s’ils avaient subodoré une parenté entre lui et l’auteur de La Marseillaise !

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La carte mentionne les principaux villages de la route des Pasteur vers les bons pays. Onglières et les Nans, non mentionnés, sont légèrement à l’ouest de Mièges. Dessin de René Létolle, d’après un carton de Marie-Claire Drezet.

DU HAUT-DOUBS AUX « BONS-PAYS »

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ment qu’elles étaient la conséquence normale de la mainmorte), les surnoms permettaient de distinguer les souches et d’exprimer la solidarité du lignage, essentielle en pays de mainmorte justement puisque les terres étaient concédées tant que la famille durait et ne pouvaient pas être retirées à ceux qui vivaient en communion avec leur titulaire : une maison, une famille, un nom. La cohésion familiale se manifestait par l’hérédité des surnoms, dont l’importance, et plus généralement celle accordée au lien familial, venait moins des intéressés que de la part d’autrui, pour des raisons matérielles de propriété. Pasteur appartenait donc à la lignée des Gaillard. Il aurait pu naître sous ce patronyme si l’usage avait réduit son nom de sa famille au second surnom comme cela arrivait. Estienne Pasteur et Jeanne Rouget eurent six enfants : Anthonia (1606), Françoise (1613), Claude (?), Pierre (?), Jean (1619), Symon (1624. Claude Pasteur, toujours dit Gaillard, sans doute né vers 1615, épousa en janvier 1639 Jeanne Beschet Amye, dont le père était dit de Mouthe comme Estienne Pasteur. Le couple eut six enfants : Anthoinette (16 février 1641), Jehanne (29 mai 1642), Mathieu (5 juillet 1645), tous trois mentionnés au registre de Mouthe, puis Pierre (28 juin 1649), Pernette Françoise (13 septembre 1651), et enfin Denys (9 décembre 1656), les trois sur la paroisse de Mièges, Denys à la grange dite de « Mont Thouru » (Monthury), sur le territoire d’Onglières, paroisse de Mièges : les parents avaient passé le Mont Saint Sorlin. Puis Denys Pasteur se maria avec Jeanne David, dont la famille était originaire de Septmoncel, mais qui était née à Onglières. Denys Pasteur et Jeanne David eurent deux enfants à Plénisette : Claude (15 février 1683) et Hyacynthe-Françoise (21 décembre 1689), et deux à Doye : Guillaume (2 décembre 1692) et Christine (23 mars 1696). Plénisette et Doye sont de part et d’autre de Mièges. A la fin du siècle, Denys Pasteur partit à Lemuy, après avoir passé l’immense forêt de La Joux, arrivant ainsi sur le rebord du plateau qui domine Salins. Il continua à être paysan et amodia le moulin du comte d’Udressier, qui venait d’hériter les droits sur Lemuy. Claude Pasteur, l’aîné des enfants, épousa Jeanne Belle, de Lemuy, dont la mère avait son origine aux Pontets, en terre de Mouthe. Ils eurent huit enfants. Le dernier, Claude-Etienne, arrière grand-père du savant, franchit la dernière étape en allant travailler 28

à Salins avant que son fils se marie avec une Bisontine et son petit-fils avec la fille d’un jardinier de Marnoz, près de Salins. Ainsi, proclamait Victor Bérard à Arbois en 192317 : C’est Arbois où, de tout temps, se rencontrent, s’affrontent, se comprennent, s’entendent les deux sortes de Comtois qui se partagent notre terre. Car il est deux et trois étages de Comtois par l’altitude, et il est deux sortes de Comtois au moins par la façon de voir les hommes et les choses et d’en user. Ceux de là-haut, comme il est naturel, le voient souvent d’un peu trop haut : juchés sur leurs falaises ou plongés dans les cluses, ils planent ou rêvent, imaginant la réalité bien plutôt qu’ils n’apprennent à la connaître, et leurs horizons infinis ou fermés tantôt les replient trop sur euxmêmes et tantôt leur donnent l’envol des oiseaux migrateurs (...) Le Comtois du bas (...) voit les choses de plus près ; il les regarde, il les étudie ; sa vigne l’oblige au dos courbé vers le sol, aux yeux fixés sur le cep, à la vie réglée par les mêmes travaux, par les mêmes soins minutieux que ramènent les saisons, et le vin, dans la cave, grand maître de courage et d’ardeur, grand conseiller d’espoir et d’optimisme, est aussi un terrible donneur de surprises et de soucis... Pasteur eut l’heureuse fortune de n’avoir pris à ces deux Comtois que leurs qualités ; dans son travail et dans toute sa vie, ils collaboraient fraternellement, chacun ayant son heure.

Claude-Etienne Pasteur à Salins18
Quel goût de l’aventure, quel grain d’ambition poussa ClaudeEtienne à quitter les hauteurs du Jura pour venir à Salins, demandait René Vallery-Radot19, gendre du savant, qui se répondait à lui-même : Un désir d’indépendance dans le sens le plus complet du terme. La réalité fut très différente. Lorsque Claude Pasteur mourut le 5 octobre 1746 à soixante-trois ans, son dernier fils Claude-Etienne avait treize ans. Les frères aînés ayant repris la ferme et le moulin, l’adolescent fut obligé d’aller travailler à Salins et sa mère de souscrire une obligation de plusieurs cen____________ 17. Victor Bérard, Discours d’Arbois, Livre d’Or, pp. 216-217. 18. Pour plus de détails, cf. R. Moreau, Préhistoire..., chapitre 13, pp. 333-362. 19. RVR, p. 2.

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taines de livres remboursables en dix ans, au profit d’un cousin, sans doute. A la mort de Jeanne en 1761, la dette fut reprise par son fils Claude, dit Claude-Etienne. Devenue veuve à son tour, la femme de celui-ci, Thérèse Chopard, vendit un champ de deux journaux (deux tiers d’hectare) à Claude-Louis Ganevat, allié de la famille, pour cent cinquante livres qui éteignirent l’obligation. Ce n’était pas la fortune : le gendre bourgeois du savant n’avait aucune idée de la manière dont vivaient les gens du peuple. A Salins, Claude-Etienne Pasteur s’embaucha comme garçontanneur. C’était un métier difficile, rude et insalubre où les ouvriers gagnaient peu. Après avoir vécu cette vie durant dix-sept ans, fait quelques économies et peut-être vendu des pièces de terres de son hoirie, Claude-Etienne s’établit à son compte et rompit avec le mode de vie ancestral, la mainmorte, dont il se fit affranchir. En abolissant cette sujétion ancestrale, il changea de monde vingt-trois ans avant la Révolution, soixante ans avant la naissance de son arrière petit-fils Louis Pasteur. La formalité d’affranchissement de la mainmorte revenait à régler une taxe au propriétaire des droits par contrat notarié et paiement de quatre louis d’or de vingt-quatre livres, soit quatre-vingt-seize francs, très loin du prix qu’il donna en 1767 pour sa maison avec la tannerie, hors les murs de Salins, aux numéros 66 et 68 du faubourg Champtave, près de l’église des Carmes, soit quinze cent cinquante livres monnoye du royaume, douze cents pour la maison, trois cent cinquante pour le jardin. Plus tard, le 25 juin 1779, il se fit recevoir bourgeois de Salins moyennant encore quatre-vingt livres. Ayant pignon sur rue, il était reconnu et l’aisance était là. C’est ce que confirma Jules Rémond20 en 1911, lorsqu’il écrivit que l’arrière-grand-père de Pasteur était devenu un tanneur aisé possesseur de deux maisons et de sa tannerie à Champtave, de terres à Cernans, de créances, etc, comme la plupart des tanneurs. Une fois rendu libre de ses mouvements et installé à son compte, Claude-Etienne Pasteur convola en justes noces avec JacquesFrançoise Lambert, fille d’un laboureur de Cernans, le 16 octobre 1764, à l’église de ce village installé au dessus de Salins. La
____________ 20. J. Rémond (1897) Du domicile au faubourg Champtave, à Salins, des ascendants de Louis Pasteur. Le Salinois, dimanche 17 janvier 1897, n° 5. - Repris en 1911, sous le titre : Note sur le séjour à Salins de la famille Pasteur. Le Messager Comtois, Almanach-annuaire pour 1911, Dole (« pages 53-56 » de ce fascicule non paginé).

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séquence affranchissement, installation de son industrie et mariage avait été trop rapide pour ne pas avoir été mûrement réfléchie. La jeune mariée avait vingt-six ans, puisqu’elle était née à Cernans le 22 novembre 1738. Sa famille, originaire de la paroisse-mère de Lemuy, sur la route de Pontarlier à Salins, était un autre exemple de groupe familial descendu par degrés, eux depuis Saint-Antoine, près de Métabief, au pied du Mont d’Or, Boujailles et auparavant Boujons dans la terre de Mouthe. Le couple Pasteur eut onze

DESCENDANCES SIMPLIFIEES DE DENYS ET CLAUDE PASTEUR

enfants, nés à Salins entre 1765 et 1782, sauf le premier né à Cernans et qui mourut peu après. La figure de la page 33 donne la liste. Cinq, deux garçons et trois filles, arrivèrent à l’âge adulte. Les tanneurs mariaient leurs filles dans un milieu différent du leur pour accéder à la notabilité, tandis que les garçons cherchaient des héritères ou des filles de tanneurs pour assurer leur industrie. Claude-Etienne Pasteur fut déçu car l’aîné, Jean-Henry, grand-père de Pasteur, partit à Besançon où il décéda en 1796. Nous verrons 31

ci-après, avec les Marcou, ce qu’il en fut de l’autre garçon de la famille. Les filles de Claude-Etienne se marièrent conformément aux habitudes de l’époque et du milieu. Deux mariages sont à signaler ici. Tout d’abord, en 1798, Claudine-Marguerite épousa Claude-Philibert Bourgeois, marchand de bois. Ils eurent douze enfants, dont cinq atteignirent l’âge adulte. Philibert Bourgeois était associé avec François-Joseph Chamecin (1782-1857), qui convola en 1803 avec Jeanne-Antoine Pasteur, de huit ans son aînée. Ces alliances bourgeoises, qui impliquaient une dot de bon niveau pour les filles, consacrèrent la notoriété salinoise des Pasteur. Le second mariage eut des suites bisontines. En effet, le couple Chamecin eut cinq garçons et deux filles. Un des garçons, Narcisse, se maria avec Cornélie Caumartin, et leur fille Marguerite, née en 1854, épousa en 1871, Jules Rémond, notaire à Besançon. Ils eurent sept enfants. L’aîné, Paul Rémond (18731963) devint prêtre et fut aumônier général des Armées à la fin de la Grande Guerre de 1914-1918, puis il fut nommé archevêqueévêque de Nice où il mourut en 196321. L’historien René Rémond, de l’Académie française, descendait aussi de la famille.

Les Marcou de Salins22
Ils n’étaient pas Pasteur, mais ils leur furent alliés d’une manière officielle et d’une autre qui l’était beaucoup moins. Jules Marcou, leur descendant devenu géologue, fut un ami intime de Pasteur avec qui il fut élève au Collège royal de Besançon à partir de 1839. Il y a donc de bonnes raisons de faire connaissance avec cette famille dont le premier ancêtre connu fut Claude-Joseph, sellier-tapissier, exact contemporain de Claude-Etienne Pasteur. Son seul enfant (la mère était Thérèse-Joseph Beau), Jean-Claude, homologue de Jean-Henry Pasteur, mais plus âgé que ce dernier de
____________ 21. Sur Mgr Rémond, cf. R. Schor (1984) Un évêque dans le siècle : Monseigneur Paul Rémond (1873-1963). Serre, Nice. 22. Cette partie est tirée de R. Moreau (1994) Jules Marcou (1824-1898) ou « le diable au corps ». P.V. et Mém., Ac. Sci., Belles-Lettres et Arts de Besançon et Fr-Comté, années 1992-1993, 190, pp. 153-196. - J’ai publié également en 2002 un livre sur Jules Marcou, en collaboration avec Michel Durand-Delga : Jules Marcou (1824-1898), précurseur français de la géologie nord-américaine. L’Harmattan, Paris.

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sept ans, naquit à Salins le 9 avril 1762. La brutalité de son père l’amena à s’enfuir et à partir en Amérique après s’être engagé en avril 1776, donc à quatorze ans, au régiment de Saintonge, comme grenadier. Blessé trois fois, dont deux à la bataille de Yorktown, il conserva une balle dans la jambe toute sa vie. Après la guerre d’Indépendance, il passa par Saint-Domingue, puis il rentra en

DESCENDANCE DES LAMBERT ET DE CLAUDE-ETIENNE PASTEUR

France et s’établit comme tapissier à Lyon, où il se maria et eut deux enfants. Devenu veuf, il épousa Marie-Thérèse Pancera, dont le père, un verrier de Rives-de-Gier (Loire), était originaire de Giromagny (près de « Béfort », écrivait Jules). Plus lointainement, le père était d’origine tessinoise. La Révolution arriva, puis le siège de Lyon. Jean-Claude Marcou commanda l’un des trentedeux bataillons de gardes nationaux qui résistèrent pendant deux 33

mois au général Kellermann. Après la prise de la ville, les prisonniers furent massacrés au canon dans la plaine des Brotteaux. Le beau-frère de Jean-Claude Marcou fut tué, lui-même en réchappa. Au prix de d’aventures dignes d’un roman d’Alexandre Dumas père, il réussit à rentrer à Salins, où sa seconde femme le rejoignit et où il s’installa de nouveau comme tapissier. Il mourut à Salins le 23 avril 1833. Son petit-fils Jules se souvenait d’un vieillard droit, habillé comme avant la Révolution, mais avec pantalon, et chaussé de souliers à boucle. Il avait une queue de cheveux blancs poudrés, un chapeau à la française et, paraît-il, toutes ses dents. Le premier enfant du couple fut Philippe, né le 14 brumaire (5 novembre) 1795, aîné de trois frères et de deux soeurs et futur père de Jules. Il fut baptisé par l’abbé Collison, un prêtre réfractaire. Philippe Marcou suivit les cours du collège de Salins, puis il s’en alla en 1812 au lycée impérial de Dijon afin de préparer le concours d’entrée à l’Ecole Polytechnique. A la même époque, Jean-Joseph Pasteur, futur père du savant, qui était de quatre ans plus âgé et qui avait été élevé à Salins par son grand-père ClaudeEtienne Pasteur, était ouvrier-tanneur. A la fin de 1813, Philippe Marcou rejoignit le lycée de Besançon où il resta deux mois. Le 1er janvier 1814, il voulut quitter la ville alors que les portes étaient fermées. Arrêté comme espion, il fut conduit au quartiergénéral à Granvelle, puis libéré, et il rentra finalement à Salins. Requis aux Cent-Jours, il se cacha. Durant cette période, son père fut l’employé du major Kierawicz, qui commandait la troupe autrichienne d’occupation. Fut-il assimilé à un collaborateur ? Fut-ce la mauvaise conjoncture ou les deux ? Jean-Claude Marcou fit de mauvaises affaires en 1816, année de la misère et année du pain cher. Philippe arrêta ses études et prit l’emploi mal rémunéré de secrétaire de mairie à Salins, qu’il conserva jusqu’en 1848. Il semble avoir géré la ville à la satisfaction générale sous les ordres de maires d’horizons politiques divers. Il refusa un poste de chef de bureau à la préfecture de Lons-le-Saunier pour rester dans sa ville. Mal lui en prit car il fut chassé en 1848 après trente-deux ans de service. Le calme revenu, il fut intégré dans la commission chargée de créer la ligne de chemin de fer de Salins, sa grande affaire, mais il ne vit pas la ligne achevée car il mourut du choléra le 9 septembre 1854. 34

Le 22 novembre 1820, Philippe Marcou épousa JeanneAntoine Bordy, « la plus belle fille de Salins », aux dires de leur fils Jules. Elle était née dans la ville le 5 mai 1786 et plus âgée que lui de près de dix ans. Le père de Jeanne, issu d’une famille d’Alaise (l’Alesia de Vercingétorix et de César, précisait Jules), s’était marié avec une fille du boulanger Vercel (à prononcer Verçé), le plus important de Salins, de famille bourgeoise ancienne. Le boulanger, qui vécut plus de quatre-vingt-dix ans, affirmait ne jamais avoir bu d’eau pure, tandis que sa fille disait n’avoir jamais bu que de l’eau, ce qui est exceptionnel en région de vignoble, écrivait le petit-fils. Vercel avait épousé une fille Huguenet, de la ferme de Beaucul, au Mont de Cernans. Une de ses soeurs se maria avec le père de Philibert Bourgeois, premier grand marchand de sapins de Salins : les Marcou et les Pasteur étaient donc alliés par les Bourgeois, Philibert Bourgeois étant le grand-oncle commun de Jules Marcou et de Pasteur. JeanneAntoine Bordy alla vivre avec sa mère et sa soeur chez son grandpère Vercel. Prévoyant qu’elle devrait subvenir aux besoins de tous, elle gagna Paris où elle fut passementière. Longtemps après, elle restait enthousiaste au souvenir des défilés des régiments de la Garde pendant les beaux jours du règne de Napoléon Ier. Vers 1812-1813, elle revint à Salins où elle ouvrit un petit magasin d’articles de Paris, de nouveautés et de modes, puis elle épousa Philippe Marcou. Le couple eut trois enfants, mais perdit les deux aînés. Seul survécut Jules, le plus jeune, qui rencontra plus tard Louis Pasteur au collège royal de Besançon. Charles Pasteur, dernier enfant de Claude-Etienne Pasteur et de Françoise Lambert, né en 1782, autre grand-oncle du savant, le fut aussi d’une certaine façon pour Jules Marcou. Plus connu sous le prénom de Jean-Charles, il apprit la tannerie avec son père et semble avoir repris l’entreprise au décès de celui-ci, son frère aîné Jean-Henry étant mort à Besançon depuis plusieurs années. En 1803, alors âgé de vingt et un ans, il fréquenta de si près ClaudineFrançoise Bordy, soeur aînée de la mère de Jules Marcou, que naquit une petite Anne-Baptiste, le 11 octobre 1804, reconnue par son père en 1808 seulement. Jean-Charles mourut célibataire, le 8 juin 1832 à Salins. Jules Marcou précise pourtant que sa tante Claudine-Françoise Bordy avait épousé le tanneur Pasteur. En 35

fait, il n’y eut pas de mariage, mais Jean-Charles était considéré par les Marcou comme de la famille. La mère de Jules recueillit même Anne-Baptiste, car les Pasteur ne voulurent pas reconnaître l’enfant du péché, dit Jules. Le « couple » Pasteur-Bordy disparut vite, laissant une fille innocente, soignée et morte chez ma Mère, précise encore Jules. Anne-Baptiste avait vingt-neuf ans à la mort de son père, ce qui montre l’état de délaissement où elle était du côté des Pasteur. Les Marcou s’occupèrent d’elle jusqu’à sa mort (date inconnue). Lorsque Jules ajoute : Une soeur de Louis Pasteur était aussi innocente et elle est morte vers l’âge de 16 à 17 ans, l’innocence était dans cette famille de Pasteur, il faisait le lien entre Anne-Baptiste et Emilie Pasteur, dernière fille de JeanJoseph Pasteur, handicapée mentale aussi 23 . Dans la Vie de Pasteur de René Vallery-Radot, qui gomma certains aspects de la biographie de son beau-père24, Jean-Charles, Claudine-Françoise, Anne-Baptiste n’apparaissent pas (Emilie peu), probablement pour cacher des enfants du péché, alors qu’il y eut d’autres grossesses hors mariage dans la famille, à commencer par celle de la mère de Jean-Joseph Pasteur, suivie par la première grossesse de la mère de Pasteur. Il est vrai que René Vallery-Radot se garde bien de les évoquer. Ni Claudine-Françoise, ni Anne-Baptiste ne devaient être assez « présentables » dans l’optique de la légende pasteurienne. Nous quittons maintenant le Jura département et nous partons pour Besançon, avec Jean-Henry Pasteur, fils de Claude-Etienne, pour la première étape bisontine de la famille du savant.

____________ 23. R. Moreau (2003) Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Joseph et Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois). L’Harmattan, Paris, « Emélie, la benjamine », pp. 189-193. 24. L’image universellement connue (du savant) ressort en effet d’un petit nombre de sources « officielles », dont la Vie de Pasteur par René Vallery-Radot est la principale. Le gendre de Pasteur a établi (...) une chronologie détaillée des origines du maître, de sa vie familiale, de ses travaux, ses luttes, ses épreuves et ses triomphes, note René Dubos dans Louis Pasteur, franc-tireur de la science. PUF, Paris, 1955, p. 21.

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Les ancêtres bousbots de Pasteur
Eh dé, bondjou, mam’zelle Suzon,/ Yo quéqu’tchose ai vou dire. / Et peu, si vô n’sâtes pé mon nom,/ Y m’en vais vous le dire. /I m’seu engaidgie iô souè/ Dans l’pu bé rédgiment du Rouè, /Tro lo lo lo, tro lo lo lo. Chanté par mon arrière grandmère Léonie Billey-Sancey (1858-1942)1.

Jean-Henry Pasteur s’en-va-t-en-guerre
Le quatrième enfant de Claude-Etienne Pasteur, mais l’aîné de fait, naquit à Salins le 28 août 1769. Prénommé Henry, puis connu sous le double prénom de Jean-Henry, il apprit la tannerie chez son père et devint chamoiseur, spécialiste des peaux de mouton fines et souples vendues sous le nom de peaux de chamois. Après son apprentissage, il s’engagea dans l’armée à Besançon. Pourquoi tout quitter quand on est le seul de la famille, au moins sur le moment, capable de travailler avec le père ? A dixneuf ans, le jeune homme était certainement tanneur confirmé et d’ailleurs, trois ans plus tard, à peine libéré de son régiment, il se mit à son compte à Besançon. L’explication est plutôt à rechercher dans des divergences familiales ou dans une question de caractère, ce qui revient au même. En effet, si Claude-Etienne était aussi pénible que l’était Claude-Joseph Marcou, le départ du jeune JeanHenry se justifierait aisément. Il s’engagea le 8 novembre 1788 au régiment Royal Artillerie dit de Metz2. Peut-être avait-il trouvé aussi, comme Jean-Claude Marcou, des sergents-recruteurs sur sa route, souvent des gars du pays devenus soldats, qui connaissaient les jeunes et les embobinaient en misant généralement sur leur jobardise. C’est l’histoire de « Vise-lou-Bu », surnom qui fut
____________ 1. Eh, dé, bonjour, Mademoiselle Suzon, / J’ai quelque chose à vous dire. / Et puis, si vous ne savez pas mon nom, / Je m’en vais vous le dire. / Je me suis engagé hier soir / Dans le plus beau régiment du roi, / Tro, lo, lo, lo. 2. SHAT, 10 YC 15..

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donné au « héros » de Chapelle-des-Bois3 : Tout en arrivant, je vis deux beaux soldats qui avaient des tuniques blanches. Il y avait sur les manches et devant des pattes jaunes : c’était le Roz et l’Antoine de chez André de Foncine. L’Antoine était un des maîtres. Il avait des sous-pieds de cuir cousus sur sa gargasse (culotte). Je me crampai devant lui. Ils me demandèrent si je voulais m’engager. Je leur dis : « Oui, foutre d’abord ! » Ils me menèrent dans un cabaret et firent venir du vin et on buvait. Ils firent un écrit sur du papier et me demandèrent si je savais signer. Je leur dis : « Holà ! non, jamais je n’ai su ce que c’est d’écrire ». Ils le firent signer à celui-ci, à un autre (témoins, sans doute payés), et me firent faire une croix dans un rond, et firent revenir du vin. Qu’il y faisait bon ! cent diables ! Après un repas chez l’Antoine de chez l’André où l’on mangea de toutes sortes de viandes, des poules, des cuisses de porc (sic), des ventres des vaches (met de choix), des chèvres, en un mot, de tout ce qu’on peut donner à des gens de meilleur. Qu’il y faisait bon ! cent diables ! J’étais plein comme une andouille. On l’aura compris : on étourdissait les futurs soldats en leur faisant faire bombance comme jamais ils ne l’avaient fait. Ensuite, en route pour le régiment et la guerre qu’il traversa sans s’en apercevoir avant de revenir raconter ses aventures à sa façon. Ainsi étaient les moyens contestables par lesquels on s’assurait des conscrits sous l’Ancien régime. Pourquoi cet engagement alors que Vise-lou-Bu était heureux jusque là, marié, travaillant peu et mangeant bien. Justement, sa femme s’étant montrée un jour trop acariâtre et près de ses sous à son gré, il était parti à la foire de Châtelblanc, lâchant tout, notamment son troupeau de chêvres. Ce fut alors qu’il rencontra les recruteurs et s’en fut servir le Roi, alcool aidant, sans comprendre ce qui lui arrivait. Cette histoire montre que, dans ces aventures, il y avait souvent un problème humain. Cela avait été le cas pour Jean-Claude Marcou, ce le fut sans doute pour Jean-Henry Pasteur. Son mariage et son installation sans retour à Besançon en témoignent. S’engager au régiment d’Artillerie de Metz ne voulait pas dire que Jean-Henry Pasteur fit le voyage de Lorraine. En effet, cette unité était stationnée à Besançon depuis 1786. Sous l’Ancien régi____________ 3. Francis Bono (1996) Histoire et mémoire de Chapelle-des-Bois, sans nom d’éditeur. Lire le chapitre : Un héros de légende : Vise-lou-Bu, pp. 71-79.

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me, les régiments portaient le nom de leur école de formation, qu’ils conservaient quand ils changeaient de garnison. Ainsi, celui de La Fère (Aisne), célèbre parce que Napoléon Bonaparte y eut sa première affectation, conserva ce nom quand il fut stationné à Besançon entre 1769 et 1771. Parler du Royal Artillerie de Metz (ou troisième régiment d’Artillerie, devenu deuxième régiment de Canonniers le 1er janvier 1791) ne voulait donc pas dire que le régiment était en garnison à Metz, mais qu’il y avait été formé. Depuis le 19 juin 1785, il avait pour colonel Bernard de Riverieux de Jarlay, qui démissionna le 1er juin 1791 pour des raisons sans doute politiques, mais sans se rendre dans le camp de l’ennemi (sans émigrer). Le futur général Pichegru y fut adjudant-major en 1792. Cette fonction avait été créée en 1790 et était attribuée à un capitaine qui devait s’occuper des détails administratifs, de l’instruction des bas-officiers et de la discipline. A la Révolution, le régiment fut maintenu à Besançon à la demande de la population qui appréciait justement sa discipline : cela voulait dire que les hommes s’abstenaient d’exactions notoires sur les habitants. Les rapports entre militaires et population étaient caractérisés par des tensions permanentes. Claude Fohlen rapporte4 qu’en 1791 des troubles éclatèrent entre les citoyens et des hussards du 8ème régiment. Plus tard, le 28 thermidor an V (15 août 1797), le général commandant la sixième division militaire publia un ordre du jour enjoignant aux troupes d’éviter les provocations, insultes, menaces, voies de fait contre les gens de la ville. Le registre du contrôle du régiment de Jean-Henry Pasteur mentionne son engagement sous le numéro 1024. Son nom est suivi de la mention « dit Pasteur », dont voici l’explication. Les soldats étaient inscrits sous leurs noms et prénoms et affectés d’un nom de guerre, noté avant leur identité. J’ai eu la curiosité d’en relever dans les registres du régiment d’artillerie de La Fère5, celui du futur beau-père de Jean-Henry, à la bonne période du milieu du dix-huitième siècle. Leur variété est réjouissante. Nombre d’entre eux évoquent des fleurs ou des arbres et sont bien connus ou célèbres comme La Ramée ou La Tulipe. Mais il y avait aussi La
____________ 4. Cl. Fohlen (1965) De la prospérité à la stagnation. Les rapports entre civils et militaires, in Cl. Fohlen (sous la direction de) Histoire de Besançon, II, De la conquête française à nos jours. Nouvelle Librairie de France, Paris, pp. 259-260. 5. SHAT : 10 YC 23 (années 1745-1765) et 22 (années 1765-1775).

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Verdure, Fleurdépine, La Treille, Bellefleur, La Violette, Bellerose ou Giroflée. D’autres reflètent probablement des qualités ou des tendances de caractère : La Franchise, La Tendresse, La Douceur, Divertissant, Léveillé, La Vigueur, Vadeboncoeur, Sansoucy, Bienaimé, Jolicoeur, Fleur d’amour, mais aussi Sansfaçon ou Prest à boire, dans ce cas un languedocien apparemment habitué aux vins de l’Aude. Certains noms évoquent les vertus théologales (L’Espérance), des valeurs militaires (La Fortune, La Victoire) ou, plus ennuyeux, La Déroute. D’autres soldats prenaient les attributs de leur spécialité, tel Joseph Garnier, né en 1743 à Chambly (Jura actuel), de Pierre Garnier et de Jeanne Dufaut : tambour de seize ans, il choisit Baguette. J’ai trouvé La Grenade, pour un grenadier bien sûr. Certains surnoms sont énigmatiques comme Dur Rasoir ou Bréviaire, rappelant peut-être une ancienne vocation. Le soldat qui avait choisi le second s’appelait Jacques La Grandeur de son nom de famille. Castor, observé une fois, correspondait peut-être à un personnage habitué aux bord de fleuves où vivent ces animaux. Le recrutement du régiment d’Artillerie de Metz s’exerçait dans toute la Comté, dont les naturels manquaient d’imagination à voir leur choix, moins intéressant, moins varié et moins poétique que le précédent. Il s’agissait en général du nom de la province ou de ceux des villages d’origine des soldats : Comtois, Chousselot pour Chouzelot, près de Quingey (Doubs), Quingey, Saint-Ferjus (sic), Saint Fériol (id.)6, Chantrans, Ornans, Mercey, etc... Les noms de famille étaient courants également : ce fut le choix de Jean-Henry Pasteur. Mentionnons aussi un Chamberland, dit Chamberland, premier canonnier, né en 1726 à « Ré » (Ney ? ), du bailliage de Poligny, fils de Jean Chamberland et de Marguerite X, peut-être un ancêtre du collaborateur de Pasteur, qui fut aussi député du Jura, un Chapuis (Claude de son prénom), né en 1732 au Valdahon, (les parents étaient Etienne Chapuis et Marguerite Laboré), et qui devint sergent ; Redouté (Charles), fils de Louis Redouté et de Claudine Guillaun (Guillaume probablement) de Château Farine, né en 1740, engagé en 1761 ; Beaubillier (Bobillier), Etienne, de La Combe en Comté (combe de Morteau, Grandcombe-Chateleu ou encore Grandcombe-des-Bois ? ), un fils
____________ 6. Pour Ferjeux et Ferréol, noms de saints comtois de la période romaine, martyrisés à la périphérie de Besançon. Une basilique leur est consacrée dans la banlieue de la ville.

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d’Antoine Beaubillier et de Marie Guinet ( ? ) en 1740. Engagé le 16 avril 1763, il réussit la performance sans doute rare d’être congédié le jour même. Un Rognon (Guillaume-François), de Morteau, né en 1760 de Claude Rognon et de Pernette Rognon, s’engagea en 1781. Un Joseph Pacifique Renaud, dit Renaud, né à Charquemont en 1763, de Pierre-François Renaud et de MarieAnne Midie ou Midey, avait signé en 1781 à l’âge de dix-huit ans. D’autres choisissaient leur prénom, comme Pierre Golut, dit SaintPierre, fils d’Etienne Golut et de Philiberte Degout, de Trepigny (pour Etrepigney ?) en Comté. Etc. Le registre de contrôle précise les origines familiales de JeanHenry Pasteur : né en 1769 à Salins en Franche-Comté, de ClaudeEtienne Pasteur et de Françoise Lambert de Cernans, ce qui authentifiait l’engagement. Le seul élément de signalement est sa taille : cinq pieds, cinq pouces, deux lignes. Le pied de roi valant 0,32484 m, le pouce 0, 02769 m et la ligne 0, 00225 m, JeanHenry toisait environ 1,78 m, ce qui était une bonne stature à l’époque. Il passa par quatre compagnies et fut promu à la seconde classe le 18 juillet 1790. Ses signatures sans orthographe des registres paroissiaux de 1791 montrent qu’il était à peu près illettré, ce qui interdisait de dépasser le grade de caporal.

Jean-Henry Pasteur, bousbot
La vie militaire de Jean-Henry Pasteur s’acheva assez vite puisqu’il fut « congédié par grâce » le 10 janvier 1791, après deux ans et environ deux mois de service. Cette brièveté amena le docteur Jean Piton à douter7 de la réalité de l’engagement : selon lui, sans doute, il n’aurait pas été digne que le grand-père de Pasteur eût été militaire de base. Son argument principal était qu’il n’existait pas d’engagement de moins de trois ans, mais le docteur Piton ne connaissait apparemment pas le congédiement par grâce que le conseil du régiment prononça en faveur de Jean-Henry et qui est inscrit au registre de contrôle. Cette mesure, qui n’était pas exceptionnelle, était liée à la situation familiale du soldat, comme ce fut
____________ 7. Dr. J. Piton (1976) La vie de Jean-Henry Pasteur, le grand-père du savant. Nouv. Rev. Fr-comtoise, XV, fasc. 2, n° 58, pp. 65-77.

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le cas ici. Le docteur Piton basait aussi ses affirmations sur un recensement de 1796 selon lequel le Salinois habitait depuis huit ans, donc depuis 1788, année de son arrivée à Besançon, au 53 actuel de la rue d’Arènes, qui fut en effet son domicile. C’était interpréter des faits du dix-huitième siècle à la lumière de pratiques beaucoup plus tardives d’encasernement des soldats. Il est plus probable que Jean-Henry Pasteur ne fit pas de différence entre sa date d’arrivée à Besançon après son engagement et celle de son installation professionnelle. Son logement put d’ailleurs être le même. Entre 1600 et 1789, les villes françaises avaient été déchargées de l’obligation et du « privilège » de défense, comme on disait, les troupes du roi recevant cet office abandonné par les bourgeois. En revanche, la population dut loger la garnison, seuls étant exemptés certains nobles et les officiers municipaux ayant exercé pendant au moins vingt-cinq ans. Dans les maisons soumises à cette obligation, une chambre devait être réservée aux soldats, ce qu’indiquait une plaque scellée au-dessus de la porte. Ainsi, un Jean-Pierre Guinard avait à Battant, une maison avec une chambre haute et une chambre basse, la seconde étant réservée au logement militaire8. La Municipalité racheta la redevance en 1765, à charge pour les rédimés de verser cent livres par soldat, deux cents par lieutenant et trois cents par capitaine. En 1738, des casernes avaient été construites à Arènes, dont une pour l’artillerie, à l’emplacement d’un carrefour du Moyen-Age, la place SaintJacques, nom d’un hospice désaffecté, devenue plus tard place de l’Artillerie, puis place de la Gloire à la Révolution et enfin place Marulaz en l’honneur du général d’Empire Jacob-François-Joseph Marulaz9, maire de Filain (Haute-Saône), mort en 1842. Etrécie de vieilles masures, sillonnée de ruelles10, nommées de Venise, de Carotte, de Troyes..., Arènes donnait sur une porte, dominée par la Tour Maillefert, dépôt des poudres. Les casernes
____________ 8. J. Garneret, P. Bourgin (1964) Vignerons et paysans de Besançon et des environs à la fin du XVIIIème siècle. Mém. Soc. Emul. Doubs, N.S., 6, pp. 3-47. 9. Général Marulaz, né en 1769 dans le Palatinat, ancien enfant de troupe du régiment Esterhazy. Devenu français à la Révolution, il commanda la place de Besançon en 1814. Brutal et intrépide, il fut sans doute le modèle du « général Sans-Gêne ». 10. Place de l’Artillerie : voir G. Coindre (1908) Mon Vieux Besançon. Histoire pittoresque et intime d’une ville. Paul Jacquin, Besançon, tome 2, deuxième fascicule, pp. 923-934. Ci-contre : trois vues de Besançon au XVIIIème siècle (coll. part.).

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