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Patrice Lumumba, acteur politique

De
434 pages
Cet ouvrage porte sur la période qui va du premier emprisonnement de Lumumba à Stanleyville en juillet 1956 à la clôture de la Table ronde de Bruxelles en février 1960, qui fixait au 30 juin la date de l'indépendance du Congo belge. Période peu étudiée de sa vie, celle où, alors qu'il s'affirme comme acteur dominant sur la scène politique congolaise, se développent les haines et les jalousies qui signeront sa perte. (Avec plusieurs textes inédits de Lumumba).
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CAHIERS AFRICAINS
AFRIKA STUDIES
n° 68-69-70
2005 Jean OMASOMBO et Benoît VERHAEGEN
PATRICE LUMUMBA
Acteur politique
De la prison aux portes du pouvoir
Juillet 1956 - février 1960
n° 68-69-70
2005
KONJNKLIJK MUSEUM L'Harmattan
VOOR MIDDEN-AMURA
MUSÉE ROYAL
DE L'AFRIQUE CENTRALE Paris LES AUTEURS
Jean Omasombo, politologue, est chercheur au Musée royal de l'Afrique centrale. Il est
directeur du Centre d'Études politiques de Kinshasa (République démocratique du Congo).
Benoît Verhaegen a été professeur aux universités de la République démocratique du
Congo (1958-1987). Ancien doyen de la Faculté des sciences sociales de Kisangani, il a
aussi été directeur du CÉDAF (Bruxelles). Il est l'auteur des ouvrages Rébellion au Congo
et co-auteur de la série des Congo aux éditions du CRISP (Bruxelles).
CAHIERS AFRICAINS — AFRIKA STUDIES
MRAC/KMMA
Section d'Histoire du Temps Présent
(Anciennement Institut africain-CÉDAF)
Afdeling Eigentijdse Geschiedenis
(Voorheen Afrika Instituut-ASDOC)
Leuvensesteenweg 13, 3080 Tervuren
Tél. : 32 2 769 57 41 Fax : 32 2 769 57 46
E-mail : africainstitute@africamuseum.be
Site : http://cedaf-asdoc.africamuseum.be et
htty//ww -w.africamuseum.be/research/de t4/research/de t4/africainstitute/index html
Couverture : Conception graphique : Sony Van Hoecke
Illustration : Céline Pialot
Photo de couverture : collection Sonck
Les activités de la Section d'Histoire du Temps Présent (anciennement Institut africain-CÉDAF) sont
financées par le SPP Politique scientifique et par la Coopération belge au développement.
Les Cahiers africains sont publiés avec l'aide financière de la Communauté française.
Musée royal de l'Afrique centrale (MRAC), 2005
ISBN : 2-7475-6392-8
ISSN : 1021-9994 Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 5
Table des matières
Avant-propos 11
13 Liminaire Pleure, ô Noir frère bien-aimé
PARTIE I : PATRICE LUMUMBA EN PRISON 17
La situation de Lumumba à Stanleyville avant le 6 juillet 1956 19
21 Chapitre 1 : Lumumba en prison à Stanleyville
1.Enquêtes à charge de Lumumba 21
2. Une plainte est déposée contre Lumumba 23
24 3. Lumumba vend sa maison pour combler le déficit
Lumumba conteste les procédés de l'administration 25 4.
5. Lumumba se défend mais reconnaît ses torts 26
28 6. Réactions de la presse
33 Chapitre 2 : La défense de Patrice Lumumba
1.Demande de libération provisoire 33
33 Lettre du 13 juillet 1956 à l'avocat Lejeune
2. Rapport écrit à l'attention des autorités judiciaires de Stanleyville 34
37 3. Lumumba nie sa qualité de fonctionnaire
40 4. Lumumba défend l'avenir de ses enfants
5. Lumumba demande au Ministre sa mise en liberté 41
44 6. Lumumba interjette appel contre sa détention
46 La lettre au Roi du 8 septembre 1956
7. Lumumba accuse le directeur provincial des Postes de faux témoignage 51
Chapitre 3 : Le procès Lumumba et les agents belges de la Poste 55
63 Chapitre 4 : La vie en prison à Stanleyville
63 1.Statut
64 2. Activités
3.Le Congo Terre d'avenir est-il menacé ? 65
4. Sort des enfants de Lumumba 68
Lettre de Lumumba au Gouverneur général, 17 octobre 1956 68
Chapitre 5 : Le harcèlement judiciaire 73
Lumumba condamné à deux ans de prison 78 1.
90 2. Le parquet va en appel à Léopoldville
95 Chapitre 6 : L'affaire Lumumba met en cause la gestion coloniale
Carte du mérite civique et Immatriculation 96 1.
2. Le Statut unique, un projet bloqué 97
103 PARTIE II : LUMUMBA À LÉOPOLDVILLE
Chapitre 1: Lumumba s'installe à Léopoldville 105
Chapitre 2 : La Brasserie du Bas-Congo engage Lumumba 111
112 1.Un appui obtenu des milieux belges
Lumumba noue aisément des contacts et sait persuader la clientèle 113 2.
J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 6
3.Lumumba quitte la Bracongo pour entrer pleinement en politique 116
Chapitre 3 : Patrice Lumumba à la Fédération des Batetela 119
1. L'accueil de Lumumba par le président Okuka 119
2. L'organisation de la FÉDÉBATE/Léo 120
3. Lumumba assigne à la FÉDÉBATE/Léo de nouveaux objectifs 123
4. Lumumba prend la direction de la FÉDÉBATE/Léo 125
a) les élections du 29 juin 1958 125
b) les nouvelles élections du 26 octobre 1958 130
5. Le conflit se transpose sur le terrain de la politique nationale 130
6. Okuka crée la FIBAT et combat Lumumba dans l'Interfédérale 135
7. Le congrès de Lodja et tentatives de réconciliation 137
PARTIE III : LA CONQUÊTE DU LEADERSHIP 139
1. L'entrée en politique de Lumumba à Léopoldville 141
2. Premières tentatives de créer le M.N.0 142
3. L'opportunité créée par le Groupe de travail 145
Chapitre 1 : Création du M.N.C. et élection du Président 149
1.L'acte constitutif 149
2. Les membres 150
3. L'élection du président 162
Chapitre 2 : Lumumba domine le M.N.C. 167
1. Les premiers pas du nouveau président 167
2. Conférence d'Accra et premier meeting du M.N.0 169
a) L'invitation 169
b) La participation à la conférence 171
c) Le meeting du 28 décembre 1958 173
3. Les émeutes du 4 janvier 1959 à Léopoldville 175
a) Premières réactions du M.N.C. 177
b) Plutôt que Lumumba, c'est Kasa-Vubu qui tire profit des émeutes 178
c) Diomi quitte le M.N.0 181
4. Lumumba face à la «déclaration gouvernementale» du 13 janvier 184
5. Lumumba voyage au Nigeria 189
6. Le M.N.C. construit à la taille de Lumumba 190
a) Installation des comités sectionnaires 190
b) Installation d'une permanence du M.N.0 193
7. Le Congrès de Luluabourg 195
a) Constitution de la délégation du M.N.C. pour le Congrès 198
b) Choix de Luluabourg et tenue du Congrès 198
c) Le passage de Lumumba à Conakry (Guinée) 208
d) Le séjour de Lumumba en Belgique 210
1)Kasa-Vubu est à Bruxelles, d'autres leaders y sont invités par le Ministre 210
2) Lumumba n'est pas un invité du Ministre 212
Chapitre 3 : La scission du M.N.C. 215
1. Lumumba créé la section du M.N.C. à Stanleyville 215
2. Lumumba rentre à Léopoldville : radicalisation de ses exigences 222
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 7
3. La scission du M.N.C., ou Lumumba contre tous 226
4. «L'affaire Kalonji» intéresse Lumumba 235
238 5. La tournée de Lumumba au Kasaï
les aTetela 238 a) Lumumba chez
240 i)Le message de Lumumba
ii)Deux chefs de secteur intègrent le M.N.C./L. 246
b) Lumumba poursuit sa tournée dans les autres territoires du Kasaï 255
265 6. Kalonji tente de prendre le contrôle du M.N.C.
267 7. Kalonji prend la tête de l'opposition à Lumumba
Chapitre 4 : L'indépendance se précipite, Lumumba est de nouveau arrêté 277
1. Démission de Van Hemelrijck, projet d'élections en décembre 1959 277
280 2. Les Congrès de Stanleyville
287 3. Les émeutes et l'arrestation de Lumumba
4. Lumumba face à ses juges 293
294 a) Les interrogatoires de Lumumba sur procès-verbal
Le recours à des témoins à charge 295 b)
300 c)Un mémoire de Lumumba à la justice
5. La Conférence de la Table Ronde se prépare sans Lumumba 307
308 6. Le Roi arrive à Stanleyville
7. Les élections de décembre 1959 312
8. Le procès de Lumumba 317
317 a) Choix des avocats pour la défense
b) Condamnation et transfert de Lumumba à Jadotville 319
329 Chapitre 5 : Lumumba au coeur de la Table Ronde
La Conférence de la Table Ronde s'ouvre sans Lumumba 329 1.
2. Lumumba libéré afflige l'administration et affronte le gouvernement 333
340 3. Lumumba à la Table Ronde. Le jour où l'indépendance est fixée
Lumumba oriente les travaux de la Table Ronde 345 4.
ÉPILOGUE 365
373 ANNEXES
375 1 : Biographies de l'entourage de Lumumba
1.Albert Kalonji Ditunga 376
382 2. Victor Nendaka Bika
385 3. Maurice Mpolo
386 4. Joseph Kasongo
386 5. Jean Bolikango
389 2 : Notices biographiques des personnes interviewées
393 INDEX
J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 8
Liste des illustrations (cahier photos entre pp.16-17)
Photo 1. P. Lumumba entouré de sa famille au village d'Onalua, en décembre 1952
Photo 2. Antoine Omatuku, chef du village Onalua, devant la stèle à Lumumba (1972)
Photo 3. L'école du village Onalua (photo prise au milieu des années 1990)
Photos 4-5. Endroits de jeux de Lumumba, montrés par son copain André Tshupa
Photo 6. Paul Onankoy, chef de secteur de Lokombe depuis 1945 (photo prise vers 1960)
Photo 7. Lumumba et des notables accueillant le chef Pene Senga à Ndolo (18 octobre 1958)
Photo 8. Louis Sockony et les enfants Lumumba : François, Julienne et Patrice (octobre 1960)
Photo 9. Les 16 délégués congolais en voyage d'étude en Belgique (26 avril 1956)
Photo 10. Huit membres de la délégation à leur retour à Léopoldvile (mai .1956)
Photos 11-12. Manifestation au bar de la Bracongo et action publicitaire pour la bière Polar
Photo 13. Lumumba, C. Adoula et A. Ngwenza inaugurant la permanence M.N.C. (mars 1959)
Photos 14-15. Congrès des partis unitaristes à Luluabourg : Lumumba et A. Kalonji (1959)
Photo 16. Lumumba dans une foule de manifestants, à Léopoldville (24 juin 1959)
Photo 17. Lumumba et des membres du comité provincial du M.N.C. à Stanleyville (1959 ?)
Photo 18. Lumumba au congrès de Stanleyville, avec J-P. Finant et V. Nendaka (octobre 1959)
Photo 19. Lumumba lors de son second procès, et Maître R. Rom (janvier 1960)
Photo 20. Lumumba à Ndjili porté en lipoy à son retour de la Table Ronde (29 février 1960)
Photo 21. Albert Kalonji, présidant le M.N.C./K. (date incertaine)
Photo 22. Faux cachets fabriqués par la Sûreté, portant noms et signature de Lumumba (1959 ?)
Photo 23. Maurice Mpolo avec Emmanuel Nzuzi à l'OK Bar (21 juin 1960)
Photo 24. Lumumba entouré d'Ileo, Gizenga, Ngalula (?), De Schryver, Scheyven (juin 1960)
Liste des abréviations
ABAKO Alliance des Bakongo
ABAZI Alliance des Bayanzi
ACMAF Association des Classes Moyennes Africaines
ADAPES Association des Amis et Parents des Élèves des Pères de Scheut
A.É.S. Association des Évolués de Stanleyville
AFAC Association des Fonctionnaires et Agents de la Colonie
A.I.M.O. Affaires Indigènes et Main-d'Oeuvre
APIC Association du Personnel Indigène de la Colonie
APIPO Amicale des Postiers Indigènes de la Province Orientale
A.R.P. Alliance Rurale Progressiste
ARSOM Académie Royale des Sciences d'Outre-Mer
ASMA Association de Secours Mutuels Atetela
ASSALO Association de Batetela de Lodja
ASSAMÉCA Association des Anciens Élèves des Missions Méthodistes Atetela
ASSANÉCA Association des Anciens Élèves Catholiques Atetela
ASSORECO Association des Ressortissants du Haut-Congo
A.T.(A./P.) Administrateur territorial (assistant et/ou principal)
ATCAR Association des Tshokwe du Congo, de l'Angola et de la Rhodésie
CAPA Centre d'Accueil du Personnel Africain (Exposition universelle Bruxelles 1958)
C.E.C. Centre Extra-Coutumier
CERCA Centre d'Études et de Recherches Culturelles Atetela
CEREA Centre de Regroupement Africain
ÉAMI École d'Assistants Médicaux Indigènes
9 Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960)
É'ville Élisabethville (prend en 1966 le nom de Lubumbashi)
F.B.I. (FOBEI) Fonds du Bien-Être Indigène
FÉDÉBATE Fédération des Associations Batetela 1
FÉDACOL Fédération Congolaise des Classes Moyennes
FÉDÉKA Fédération Kasdenne
FÉDÉQUALAC (ou Iso-Mongo) Fédération de l'Équateur et du Lac-Léopold II
FÉDÉKwiKwA Fédération du Kwilu et du Kwango
FÉDUNEC Fédération du Nord-Équateur
F.G.C. Fédération Générale du Congo
FIBAT Fédération Indépendante des Batetela
F.N.I. Fédération Nationale pour l'Indépendance
G.G. Gouverneur général
INÉAc Institut National pour l'Étude Agronomique du Congo Belge
IRSAC Institut pour la Recherche Scientifique en Afrique Centrale
Léo Léopoldville (prend en 1966 le nom de sa commune centrale, Kinshasa)
M.N.C. Mouvement National Congolais
M.O.I. Main d'Oeuvre Indigène
M.P.N.C. Mouvement pour le Progrès National Congolais
M.S.M. Mouvement Solidaire Muluba
O.m.p. Officier du ministère public [parquet de tribunal]
Officier de police judiciaire 0.p j.
OrzAco Office des Transports Congolais
P.N.P. Parti National du Progrès
P.P. Parti du Peuple
Puc Parti de l'Unité Congolaise
PUNA Parti de l'Unité Nationale
R.A.T. Représentant de l'Autorité Tutélaire
S.p.(p.) Servitude pénale (principale)
S.H.T.P. Section d'Histoire du Temps Présent (Musée Royal de l'Afrique Centrale)
S.T.A. Service des Transports de l'Armée (et de l'Administration)
Stan Stanleyville (le 3 mars 1967, devient Kisangani)
U.C. Union Congolaise
UJEKO Union de la Jeunesse du Kongo
UNACO Union Nationale Congolaise
UNAR Union Nationale Ruandaise
UNACO Union Économique Congolaise
UNIMO Union Mongo
UNIPOCONGO Union des Populations rurales et extra rurales du Congo
UPECO Union du Peuple Congolais
URAC Union des Républiques d'Afrique Centrale
Union Rurale Congolaise URUCO
(d'un verbe signifiant «parler fort, avec véhémence») usitées Les formes Mutetela, Batetela ou Tetela
sous la période coloniale, sont étrangères et refusées dans cette ethnie ; comme elle, nous employons,
honnis les citations, les préfixes o- (sing.), a- (plur.): un oTetela, des aTetela. La langue est l'otetela.
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 11
Avant-propos
Les Cahiers Africains ont publié en 1998 le premier volume de la biographie
de Patrice Lumumba consacré à sa jeunesse et aux années d'apprentissage politique
à Stanleyville.' Cet ouvrage couvre la période de 1925 — sa naissance au Sankuru —
au 6 juillet 1956 — son arrestation. Nous le terminions par la réflexion suivante :
En conclusion de ce long chapitre consacré au rôle et au destin de
Lumumba dans l 'A.É.S. 2, il faut souligner l'étrange similitude qui
existe avec le rôle et le destin nationaux qui seront les siens de 1958 à
1961: la même montée rapide au pouvoir face à des adversaires divisés et .
inconsistants, la même ambiguïté dans ses choix idéologiques, la même
chute brutale organisée par des ennemis acharnés tant congolais
qu'étrangers et enfin le même courage et la même détermination au
moment de la chute. Tout se répète mais sur un mode exacerbé et tragique.
Ce second volume comporte trois parties. La première comprend son
séjour en prison de juillet 1956 à septembre 1957 ; elle traite de son procès et de sa
défense en première instance à Stanleyville, de son procès en appel à Léopoldville,
de son séjour en prison ainsi que de ses nombreux écrits au cours de cette période.
La deuxième partie couvre la fin de l'année 1957 et l'année 1958 jusqu'à la
création du Mouvement National Congolais (octobre 1958). Lumumba s'intègre
dans la capitale congolaise, un milieu qu'il ne connaissait pas ; l'emploi qu'il trouve
rapidement à la Brasserie du Bas-Congo le met en contact avec la masse congolaise
tandis que la fonction de président de la Fédération des Batetela de Léopoldville,
qu'il occupe quelques mois après, le place au même niveau que les divers leaders
de la capitale dont Joseph Kasa-Vubu, une position qui lui permet d'être associé
aux réunions de contacts avec l'autorité coloniale.
Enfin, la troisième partie se centre sur l'activité de Lumumba à la présidence
du M.N.C., son parti, d'octobre 1958 jusqu'à sa participation à la Table Ronde
politique de Bruxelles (janvier-février 1960), qui décide l'octroi de l'indépendance
au Congo. Nous suivons pas à pas, à la lumière de documents nombreux, et
souvent inédits, l'évolution de Lumumba vers le leadership politique au Congo :
devenant le symbole de la lutte pour l'indépendance, il attire de ce fait sur lui-même
des oppositions qui causeront son assassinat quelques mois plus tard.
Nous avons fait usage de deux types de données : d'une part les écrits et
les déclarations de Lumumba, d'autre part les témoignages des acteurs de l'époque
J. Omasombo et B. Verhaegen, Patrice Lumumba : jeunesse et apprentissage politique
Bruxelles, Institut Africain/CÉDAF, Paris, L'Harmattan, Cahiers africains, (1925-1956),
n° 33-34, 1998, 265 p.. L'extrait cité ici est à la p.238.
2
Association des Évolués de Stanleyville.
OMASOMBO et B. VERHAEGEN 12
et divers documents (rapports, procès-verbaux...) recueillis par nous à son sujet.
Les documents ont été trouvés soit auprès de personnes qui les conservaient et ont
accepté de nous les céder, soit dans des sources d'archives encore peu exploitées
au Congo et en Belgique. Une part importante des informations proviennent aussi
de nos enquêtes menées pendant plusieurs années auprès des acteurs et témoins,
dont certains sont aujourd'hui décédés. 3
Nous sommes conscients de la difficulté d'interpréter certaines données, si
l'on considère les contextes très divers dans lesquels les événements ont été vécus,
et dans lesquels les acteurs ou témoins se sont manifestés par écrit ou oralement.
Comme pour le premier volume, nous avons veillé à toujours indiquer la source
de l'information et à exposer au mieux son interprétation. Pour les témoignages,
nous avons observé que souvent des acteurs proches de l'événement, qui même le
vécurent ensemble, ne s'accordent pas exactement sur son déroulement. C'est le cas
de Joseph Mbungu et Martin Ngwete, les deux cofondateurs du M.N.C. encore en vie
(fin 2003), sur l'époque de création du parti, ou de Michel Djunga et Albert Onawelo
qui côtoient Lumumba à Léo, en septembre 1957 lors de sa sortie de prison, et à la
Fédération des Batetela. On ne garde la mémoire des événements vécus qu'à travers
un double filtre : la position que l'on occupait alors, et notre état d'esprit
d'aujourd'hui, fruit du temps qui passe et de nouvelles expériences.
Malgré l'abondance incontestable des données rassemblées ici, il faudra
relever quelques trous importants. Ainsi, les activités — et le salaire — de Lumumba à
la Bracongo (1957-1958) restent difficiles à traiter : les témoins proches sont
devenus rares et l'entreprise aurait détruit les archives. D'autre part, nous avons
relevé divers écrits et déclarations de Lumumba, mais nous ne disposons pas des
réponses des autorités coloniales, par exemple concernant les interventions du
cabinet du ministre Auguste Buisseret afin de le sortir de prison et de lui trouver un
emploi.
Au delà du personnage singulier de Lumumba, de sa construction en plein
contexte colonial, cet essai biographique voudrait contribuer aussi à un effort de
compréhension du Congo Belge vu par le colonisé. Les données réunies éclairent
également les événements de la période qui a suivi, affinant le profil des acteurs et
faisant mieux comprendre le sens de l'assassinat de Lumumba.
Les données réunies dans ce volume ne prennent toute leur ampleur et ne
trouvent toute leur signification qu'à la lumière de l'ensemble de la vie, des actes et
du destin tragique de Lumumba, de l'histoire de la décolonisation manquée du
Congo Belge, et de l'Afrique entière.
Jean Omasombo et Benoît Verhaegen
3 Sauf mention contraire, les textes cités dans cet ouvrage sont tirés des Archives de la
Section d'Histoire du Temps Présent (Archives S.H.T.P.), MRAC, Tervuren (Bruxelles).
13 Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960)
Liminaire
Lorsque Lumumba arrive à Stanleyville en 1944, le système colonial belge
subit ses premiers ébranlements. De 1944 à 1956, année des manifestes politiques
et d'un début de prise de conscience à Léopoldville, que devient l'Afrique ?
Quelques dates jalonnent la période :
— La conférence de Brazzaville, du 30 janvier au 8 février 1944, constitue l'amorce
du processus de décolonisation de l'«Afrique française». Le général de Gaulle
évoque une évolution des colonies françaises d'Afrique qui permettrait aux
habitants de «s'élever peu à peu jusqu'au niveau où ils seront capables de
Et il conclut : participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires.»
» 1 «C'est le devoir de la France de faire en sorte qu'il en soit ainsi.
L'opposition et les colons freinent l'évolution politique vers l'émancipation.
— En Afrique française, il faut attendre l'adoption, le 23 mars 1956 par l'Assemblée
nationale, de la Loi-cadre proposée par Gaston Defferre pour que l'évolution
politique s'accélère ; le suffrage universel direct est instauré. Au Congo Belge,
1956 est l'année des manifestes, de déclarations à Léopoldville et à Bruxelles et
de la publication en français du plan Van Bilsen, mais la politique de
décolonisation n'est pas encore perceptible au niveau de la population congolaise.
L'écart entre l'évolution politique des colonies françaises et du Congo Belge
est d'autant plus évident que Brazzaville, choisie deux fois par le général de Gaulle
pour y annoncer sa politique de décolonisation, est située sur l'autre rive du Pool,
à moins de cinq kilomètres en face de Léopoldville.
En juillet 1956, avec l'arrestation de P. Lumumba, l'autorité coloniale belge
— et d'abord l'administration au Congo — est confrontée à un personnage, Patrice
Lumumba, qu'elle ne s'attendait pas à rencontrer parmi les colonisés. Lumumba a
pris conscience peu à peu de l'impasse politique dans laquelle le Congo est engagé.
Écrit en 1956-1957 durant son séjour en prison, Le Congo terre d'avenir est-il
menacé? reflète son inquiétude, mais aussi la confiance qu'il place encore en la
colonisation et en la Belgique pour apporter au Congo les bienfaits de la civilisation
occidentale. Mais il s'apercevra assez vite, d'abord que les coloniaux n'en ont pas
la volonté, ni vraiment les moyens, mais surtout que le système colonial belge est
dépassé, et que faute de disposer d'acteurs politiques capables d'influer sur les
événements, ce système ne pourra pas se réformer. L'issue pour Lumumba est la
confrontation. Il consacre sa lutte et sa vie à la libération de son pays et de ses
«frères de race» auxquels il dédie en septembre 1959 son poème :
Ch. de Gaulle, Discours et messages, tome I, 1940-1960, Paris, Pion, 1970.
J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 14
PLEURE, Ô NOIR FRÈRE BIEN-AIMÉ 2
Ô Noir, bétail humain depuis des millénaires
Tes cendres s'éparpillent à tous les vents du ciel
Et tu bâtis jadis les temples funéraires
Où dorment les bourreaux d'un sommeil éternel.
Poursuivi et traqué, chassé de tes villages,
Vaincu en des batailles où la loi du plus fort,
En ces siècles barbares de rapt et de carnage,
Signifiait pour toi l'esclavage ou la mort,
Tu t'étais réfugié en ces forêts profondes
Où l'autre mort guettait sous son masque fiévreux
Sous la dent du félin, ou dans l'étreinte immonde
Et froide du serpent, t'écrasant peu à peu.
Et puis s'en vint le Blanc, plus sournois, plus rusé et rapace
Qui échangeait ton or pour de la pacotille,
Violentant tes femmes, enivrant tes guerriers,
Parquant en ses vaisseaux tes garçons et tes filles.
Le tam-tam bourdonnait de village en village
Portant au loin le deuil, semant le désarroi,
Disant le grand départ pour les lointains rivages
Où le coton est Dieu et le dollar est Roi.
Condamné au travail forcé, tel une bête de somme
De l'aube au crépuscule sous un soleil de feu
Pour te faire oublier que tu étais un homme
On t'apprit à chanter les louanges de Dieu.
Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire
Te donnaient de l'espoir en un monde meilleur...
Mais en ton coeur de créature humaine, tu ne demandais guère
Que ton droit à la vie et ta part de bonheur.
Assis autour du feu, les yeux pleins de rêve et d'angoisse
Chantant des mélopées qui disaient ton cafard
Parfois joyeux aussi, lorsque montait la sève
Tu dansais, éperdu, dans la moiteur du soir.
2
Le titre de ce poème de Lumumba est inspiré de l'oeuvre célèbre du Sud-africain Alan Paton,
Pleure, ô pays bien aimé (traduction française : Paris, Albin Michel, 1950), qui dénonce la
politique de ségrégation raciale et décrit la misère de l'homme noir dans son pays.
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 15
Et c'est là que jaillit, magnifique,
Sensuelle et virile comme une voix d'airain
Issue de ta douleur, ta puissante musique,
Le jazz, aujourd'hui admiré dans le monde.
En forçant le respect de l'homme blanc,
En lui disant tout haut que dorénavant
Ce pays n'est plus le sien, comme aux vieux temps
Tu as permis ainsi à tes frères de race
De relever la tête et de regarder en face
L'avenir heureux que promet la délivrance.
Les rives du grand fleuve, pleines de promesses
Sont désormais tiennes.
Cette terre et toutes ses richesses
Et là haut, le soleil de feu dans un ciel sans couleur,
De sa chaleur étouffera ta douleur,
Ses rayons brûlants sécheront pour toujours
La larme qu'ont coulé tes ancêtres,
Martyrisés par leurs tyranniques maîtres,
Sur ce sol que tu chéris toujours,
Et tu feras du Congo, une nation libre et heureuse,
Au centre de cette gigantesque Afrique Noire.
P. Lumumba, in : L'Indépendance, n° 2, septembre 1959.
Photo 1 : P. Lumumba entouré de sa famille au village d' Onalua, lors de sa visite en décembre 1952. De g. à d. : KALEMA Ferdinand (Mateleka), un
oncle ; MUNDALA Pierre, un ami ; LUKULUNGA Charles, son frère aîné ; AMATO Julienne, sa mère ; P. LUMUMBA ; TOLENGA François,
son père ; KODJELA Hélène, sa belle-mère ; DEMBO Marie, épouse de DJONGANDEKE TADJA Victor , son oncle paternel, situé à côté d'elle ;
DIMOKE Henriette, leur fille (cousine) portant sa fille aînée BEMA Thérèse ; LOKOMBE Marie, une tante paternelle ; OTSHOPE Véronique, une
tante paternelle , portant son fils, ONEMA Louis ; KALEMA Émile, son frère cadet. Photo prise par Pierre Clément. Photo 2 : Antoine Omatuku, en parure de chef du village Onalua posant devant la stèle érigée en
1972 en hommage à Patrice Lumumba, sur laquelle est écrit : «Ici naquit le héros national». Photo 3 : L'école du village Onalua, au milieu des années 1990. Elle n'existait pas à l'époque où
naquit et vécut Patrice Lumumba. Photos 4 et 5 : Les endroits de jeux de Patrice Lumumba indiqués par un copain d'enfance,
André Tshupa.
Photo 7 : De g. à d.: inconnu ; Alphonse Shonga ; chef
Photo 6: Paul Onankoy, chef de
Hemery Pene Senga Mulambolo ; Victor Luhaka
secteur de Lokombe (à partir (brigadier chef de la police) ; Patrice Lumumba ; Yekeke,
de 1945). Tôt opposé à P. guerrier (héraut) tetela. Photo prise le 18 octobre 1958 à
Lumumba, tué par les Simba
l'aéroport de Ndolo. Le groupe accueille le chef Pene
en 1964.
Senga en provenance du Sankuru. Photo 8 : Les enfants Lumumba (François, Julienne et Patrice) au Caire oc obre 1960) en
compagnie de Louis Sockony. Photo 9 : Les 16 délégués congolais effectuant un voyage d'étude en Belgique, en réunion de
contact, le 26 avril 1956, avec le ministre des Colonies A. Buisseret. Celui-ci est assis du même
côté de la table que Lumumba. Au fond, on aperçoit Albert Hubert, qui conduisait la délégation
des Congolais. Photo 10 : Huit membres de la délégation, à leur retour à Léopoldville, le 24 mai 1956. Photo 11 : Une manifestation au bar de la Bracongo. On reconnaît P. Lumumba, derrière
l'un des directeurs européens de la brasserie en 1958, et Louis Sockony, à droite de ce
dernier, portant un noeud papillon.
Photo 12 : Publicité pour la bière Polar. Photo 13 : Patrice Lumumba, Cyrille Adoula et Antoine Ngwenza (à l'arrière-plan) le jour
de l'inaneuratinn de la permanence du M.N.C. en /n'us 1959.
Photo 14 : Congrès des partis unitaristes à Luluabourg (avril 1959). On aperçoit Lumumba à
côté de Kalonji. Photo A. Maweja Bajikile. Photo 15 : Congrès des partis unitaristes à Luluabourg (avril 1959). Des journalistes. Photo
A. Maweja Bajikile.
Photo 16 : P. Lumumba dans la foule de manifestants à Léo (24 juin 1959). À ses côtés, en
blanc, Victor Wungundi, président du M.N.C. de la commune de Kinshasa à Léo. La
pancarte porte l'inscription : «Le Congo de Bula Matari et des colons est mort. Si on ne
veut pas le comprendre, nous mourrons tous avec lui.» Photo 17 : P. Lumumba en conver sai avec quelques membres du comité provincial du
M.N.C. à Stanleyville.
Photo 18 : P. Lumumba au congrès de Stanleyville, entouré de la délégation de Léo, à
laquelle s'est joint Jean-Pierre Finant (en costume clair,à la gauche de Lumumba).
Victor Nendaka remet à Lumumba un insigne de pouvoir. Photo collection Sonck.
Photo 19 : Patrice Lumumba lors de son procès à Stanleyville (janvier 1960).
Derrière lui, son avocat, Me Rom. Photo collection Sonck. l'aéroport de Ndjili à son retour de la Table Ronde politique tenue à Bruxelles (janvier—tipoy à Photo 20 : Patrice Lumumba transporté en
février 1960), Léopoldville, 29 février 1960. Il est coiffé d'un bonnet et porte la ceinture en peau de léopard que les membres de son
ethnie, les aTetela, lui ont conférée. Photo Onawelo. Photo 2 I : A !heti Kalonji, président de l'aile NI.N.C'./Kalonji.
Photo 22 : Deux cachets fabriqués par les services de la Sûreté, portant noms et titres de
Lumumba pour le premier, sa signature, pour le second. Ils serviront à la fabrication
de documents pour desservir Lumumba. Photo collection Sonck. Photo 23 : P. Lumumba entouré, à gauche, de ileo et Gizenga, à droite, de De Schrij ver,
Scheven et Ngalula (?). Photo 24 : Maurice M'Polo à l'OK Bar. Derrière lui, Emmanuel Nzuzi, portant une cravate.
Léopoldville, 21 juin 1960. PARTIE I :
PATRICE LUMUMBA EN PRISON
Juillet 1956 - septembre 1957
Le Noir est un homme qui prend en grande estime le maître qui l'apprécie,
il reste attaché au chef qui le considère et le traite en homme.
Patrice Lumumba à Stanleyville, adresse du 18 mars 1956 à l'occasion du
voyage de Roger Tavernier. Ce texte a paru sous le titre «Chez les postiers
de Stan», in : La Croix du Congo, n° 14, dimanche l' avril 1956, p.4. J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 18
Du 6 juillet 1956 au 7 septembre 1957, Patrice Lumumba est en prison.
Engagé en novembre 1944 par l'administration coloniale à Stanleyville, d'abord
au territoire jusqu'en juillet 1947, et à partir d'avril 1948 comme commis de la
Poste, cette arrestation de 1956 met fin à sa carrière comme agent de l'État.
C'est en prisonnier que Lumumba est amené de Stanleyville à Léopoldville
pour être jugé en appel. Libéré peu après ce transfert, il ne retourne pas à Stan,
où l'administration l'a révoqué ; c'est dans le secteur privé qu'il trouve un emploi.
Mais une année après, il s'engage dans un parti politique qui le propulse vers la
conquête du pouvoir.
La première arrestation de Lumumba — la seconde, du l' novembre 1959 au
25 janvier 1960, est traitée dans la troisième partie de ce même volume— est une
période importante dans la construction de l'homme politique en train de se forger.
Son procès résume la condition du colonisé évolué. On y voit déjà Lumumba,
esquissant ses choix politiques, affronter l'autorité coloniale en contestant sa gestion
du Congo, ce qui constituera, en se renforçant, l'élément essentiel de son action ;
car le temps de gouverner son pays ne sera pas laissé à Patrice Lumumba.
Pourtant, ces mois de prison de Lumumba n'ont fait jusqu'à présent l'objet
d'aucune étude ; divers travaux se limitent à l'évoquer. Nous avons recueilli de
nombreux documents, datant de l'époque où ces événements se déroulent : trouvés
au Congo et/ou en Belgique, une partie provient de l'avocat qui l'a défendu,
Jacques Lejeune. La plupart de ces documents sont inédits.
Nous en reproduisons certains dans cette partie de l'ouvrage, notre but étant
de donner la parole le plus souvent possible aux protagonistes des événements :
l'administration coloniale et surtout, Patrice Lumumba lui-même.
19 Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960)
La situation de Lumumba à Stanleyville avant le 6 juillet 1956
En un précédent volume consacré à la jeunesse et à l'apprentissage politique
de Patrice Lumumba,' les auteurs ont relevé les signes annonciateurs de l'érosion
de sa position politique en 1956.
En 1955, Lumumba est au sommet de son ascension sociale à Stanleyville.
Par son dynamisme, ses dons oratoires, ses capacités d'organisateur, il a conquis les
principales associations locales. Il est commis de première classe, et immatriculé ;
président de l'Association des Évolués 2 de Stanleyville (A.É.S.), il a parlé au Roi
et rencontré plusieurs fois le gouverneur de province, qui en a fait l'éloge. Mais
ce sont surtout les relations qu'il a nouées avec le ministre (libéral) des Colonies,
A. Buisseret, 3 qui influeront sur son avenir : il soutient la politique scolaire du
ministre développant dans la Colonie un enseignement laïque, ce qui lui vaut de la
suspicion de la part des milieux catholiques et en particulier missionnaires. Quant
aux évolués, la plupart sont gagnés par la méfiance à l'égard de son ambition...
et de ses succès. Le comité de l'A.É.S. le révoque à l'assemblée du 17 février 1956.
Ici aussi, un des griefs principaux contre Lumumba est son engagement en faveur
de l'enseignement laïque.
Préciser les raisons qui incitent Lumumba à changer de camp est difficile :
ses convictions religieuses catholiques avaient été exprimées à plusieurs reprises ;
ses relations avec les milieux missionnaires étaient étroites, il jouissait du soutien
de Frères maristes et de Pères de Scheut, et publiait régulièrement dans leur presse.
En avril 1954, le gouverneur de la Province Orientale, Luc Breuls de Tiecken,
libéral et franc-maçon notoire, est appelé à Bruxelles comme chef de cabinet du
ministre Buisseret ; il est remplacé par André Schôller, de convictions catholiques.
Malgré ses attaches avec le monde catholique, Lumumba devient membre,
Stanleyville. dès sa création en 1954, du Cercle Libéral d'Étude et d'Agrément à
Le cercle est une émanation du Parti Libéral de Belgique, et est soutenu par les
personnalités libérales de la ville. L'adhésion de Lumumba aurait pu être attribuée
Patrice Lumumba : jeunesse..., op. cit. Les événements du J. Omasombo et B. Verhaegen,
premier semestre de 1956, précédant l'arrestation de Lumumba, sont détaillés dans
L 'Association des Évolués et les débuts politiques de Patrice Lumumba : B. Verhaegen,
(1944-1958), Cahiers du CÉDAF, 1983 n° 2, Bruxelles, 128 pages.
2 C'est ainsi qu'on appelait alors au Congo Belge l'élite africaine.
L'adhésion de Lumumba au monde libéral a été attribuée à une affiliation franc-maçonne. 3
C'est une erreur : il est aujourd'hui certain que Lumumba n'a jamais été franc-maçon. On
ne lui connaît qu'une adhésion à la confrérie des Rose-Croix.
J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 20
simplement à son souci de collaborer à Stanleyville avec toutes les associations
mais on note aussi qu'il est reçu par le ministre ouvertes aux Congolais évolués ;
Buisseret, lors de sa première visite officielle à Stanleyville en octobre 1954, et
qu'il a avec lui un entretien très chaleureux. 4 Des personnalités libérales de la ville
sont intervenues pour préparer cette rencontre.
Dès lors des relations de franche collaboration s'établissent entre le Ministre,
son cabinet, les sympathisants de sa politique au Congo et Lumumba ; celui-ci
n'est pas conscient au début de l'impact, en pleine «guerre scolaire», de son choix
politique entre monde laïque, libéral et missions catholiques.
Mais quand Lumumba refuse de signer les lettres de protestation émanant du
milieu catholique contre la politique scolaire du Ministre, le conflit devient ouvert.
évolués de Stanleyville, dont la Il perd alors l'essentiel de son prestige parmi les
majorité reste sous l'influence des missions. Lumumba ne s'en soucie guère
parce que son objectif est de se faire muter à Léopoldville : il est persuadé que
le pouvoir réel se situe là et à Bruxelles, et qu'à Léo il pourra compter sur l'appui
de l'administration, du ministre des Colonies et du Palais royal.
Pourtant, la carrière de Lumumba ne se déroulera pas comme il le prévoit.
En mai 1956, le parquet de Stan ouvre, d'initiative, une enquête à sa charge.
L'objet de la réquisition d'informations est de faire vérifier, par la Poste, les
comptes chèques tenus par le commis Patrice Lumumba, ceux de ses amis, et ceux
des associations qu'il préside, pour mettre au jour d'éventuels détournements.
Lumumba n'a été l'objet d'aucune plainte préalable. Or on découvre un
habile système de transferts retardés, avec transit par un compte intermédiaire.
Lumumba peut encore espérer échapper à des poursuites judiciaires son voyage en
Belgique en avril—mai 1956 a été un succès, couronné de nombreuses conférences
qu'il fait à son retour, à Stan et dans la province, et il bénéficie encore de l'appui
affiché en 1955 par les plus hautes autorités coloniales.
Quant aux Congolais, à part quelques zélateurs de la Colonie, ils ne jugent pas
comme une indignité le fait d'avoir spolié le «pouvoir blanc». La conscience
croissante des injustices commises à l'égard des colonisés et de l'illégitimité du
système colonial convertit en prouesse ce type de délits.
Mais la procédure judiciaire suit son cours et un mandat de perquisition est
délivré le 25 juin 1956. Le 6 juillet, il est arrêté.
4 A. Buisseret protégera P. Lumumba en prison et contribuera à sa libération en 1957 en
payant sa dette, et en lui trouvant un emploi.
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 21
CHAPITRE 1 : LUMUMBA EN PRISON À STANLEYVILLE
Les adversaires de Lumumba à Stanleyville tiennent leur revanche, avec
le concours de l'administration locale, qui voit d'un mauvais oeil l'ascendant qu'il
prend dans les associations d'évolués, et son dédain pour l'administration coloniale.
Celle-ci fait surveiller Lumumba dès le début de 1956 : son courrier est ouvert ;
les espions ne manquent pas dans son entourage pour noter ses déclarations et
les rapporter aux autorités. 1
Fort de ses relations en haut lieu, Lumumba ne se gène pas pour critiquer
en public, sans précautions, les autorités coloniales locales et ceux qui collaborent
avec elles pour bénéficier de faveurs. Ses propos sont rapportés au fonctionnaire
belge chargé d'administrer le Centre Extra-Coutumier (C.E.C.) ; Lumumba en est
informé, mais il ne se soucie pas de ce qui le menace. Il prépare son voyage en
Belgique, où il a été invité avec un groupe de notables congolais. 2 Il compte
bien y retrouver l'appui des autorités supérieures et une protection contre
l'administration locale. Celle-ci cependant ne demeure pas inactive.
1. Enquêtes à charge de Lumumba
Une double enquête est ouverte à charge de Lumumba le 7 mai 1956 par
le parquet de Stanleyville, auprès de la Poste et des associations dans lesquelles
il a eu un poste dirigeant : l'Association des Évolués de Stanleyville (A.É.S.),
l'Amicale des Postiers Indigènes de la Province Orientale (APIPO) et l'Association
du Personnel Indigène de la Colonie (APIC). L'enquête est réalisée en l'absence de
Lumumba, durant son voyage en Belgique.
La première réquisition d'information émanant de l'officier du ministère
public [o.m.p.] Charles Bar, charge le contrôleur des Postes Jacob J. Bleyen de :
[. .] vérifier les comptes chèques et principalement ceux tenus par
Lumumba Patrice. Vérifier spécialement les opérations des comptes
APIPO, AÉS, APIC, et ceux de tels indigènes qui vous seront indiqués par
l'Officier de Police Judiciaire Thoen comme étant des amis de Lumumba.
Prendre tous devoirs utiles à la manifestation de la vérité et notamment
mettre au jour les détournements de fonds commis par l'ntéressé.
p.236. 1 J. Omasombo et B. Verhaegen, Patrice Lumumba : jeunesse..., op. cit.,
2 Zana Aziza Etambala, «Lumumba en Belgique, du 25 avril au 23 mai 1956. Son récit de
voyage et ses impressions. Document inédit», in : Figures et paradoxes de l'Histoire au
Congo Meuse, Bruxelles, Archives et Burundi, au Congo et au Rwanda, Éditions de la revue
Musée de la Littérature, Paris, L'Harmattan, 2002, pp.191-229.
J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 22
La seconde réquisition confie à l'o.p.j. Thoen de
[...] se rendre au CEC et prendre la liste (avec adresse et fonction)
en deux exemplaires des membres des associations suivantes : AÉS-
Association Évolués Stan, APIC-Association personnel indigène de la
Colonie (comité et membres). Vous informer de l'identité des
principaux amis et connaissances du sieur Lumumba Patrice. Remettre
les listes ci-dessus, un exemplaire à monsieur Bleyen, contrôleur des
postes pour vérification des comptes chèques, l'autre exemplaire nous
le remettre afin que nous puissions les examiner et décider des devoirs
d'instruction nécessaires. M'en référer de l'avancement actuel de votre
enquête pour ce qui est du sac postal affaire connexe à la présente.
Les comptes chèques tenus par Lumumba sont vérifiés pour mettre au jour
d'éventuels détournements. Lumumba avait été informé début 1956, à titre amical,
par Roger Tavernier, le percepteur principal de la Poste, du projet d'enquête :
il effectuait à son profit des prélèvements à la faveur d'opérations de tiers, mais il
avait décidé d'arrêter ces détournements ; pourtant, à partir de mai 1954, il ne
peut combler le déficit accumulé des comptes dans lesquels il puisait qu'en
augmentant le montant global de ses prélèvements. Les filmes qui sont
escroquées sont en ordre principal le grand magasin SEDEC et les deux
pharmacies COPHACO et SOCOPHAR. Lumumba s'explique sur ce choix lors de son
premier interrogatoire le 6 juillet 1956 :
Parce que ces comptes entretenaient un énorme mouvement
d'opérations et que mes prélèvements étaient perdus dans la masse...
D'autant plus que ces firmes s'attendaient à voir des envois contre
remboursement rester en souffrance pendant un certain temps :
changements d'adresse, départs en congés, dcultés de
communication à l'intérieur, mauvaise volonté de certains clients à
régler leurs dettes, etc...
Lors du même interrogatoire, Lumumba reconnaît que le montant total des
prélèvements est d'environ 100.000 frs, 3 mais il précise immédiatement qu'il «a
bien l'intention de tout rembourser».
Dans une autre réquisition d'information datée du 26 juin 1956, l'o.m.p.
Charles Bar, qui coordonne les enquêtes depuis le début, décrit les manipulations
opérées par Lumumba dans son service des comptes chèques à la Poste :
Lumumba, si on comprend bien son système, doit avoir travaillé
comme ceci : le I er avril, il reçoit un paiement pour A, il le fait entrer
nduku [confrère, ami]. Un mois, deux dans son compte ou celui d'un
mois plus tard, lorsque cela devient chaud, vraisemblablement avec la
complicité d'un membre du personnel de A qui le prévient, Lumumba
verse la somme en souffrance au compte de A en prélevant sur un
3 11 s'agira ici de francs congolais, alors à parité avec le franc belge ; en principe 50 FC = $US.
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 23
paiement au crédit de B ou de C par exemple, et ainsi il reporte son
détournement de mois en mois.
Ce système de prélèvements temporaires fonctionne de 1951 à 1954 sans
incident notoire. À partir du début de 1954, les besoins financiers de Lumumba
s'accroissent, et le déficit permanent à la Poste également.
Lumumba avait déjà fait l'objet de mesures disciplinaires pour mauvaise
gestion dès 1949, et en 1952 il est accusé de faux par l'adjoint du représentant de
l'autorité de tutelle auprès du C.E.C., accusation demeurée sans suite. 4
2. Une plainte est déposée contre Lumumba
Le grand magasin SEDEC, qui avait fait l'objet des principaux prélèvements
de la part de Lumumba, dépose plainte en juin pour détournements. Un mandat
de perquisition est délivré le 25 juin 1956 et une enquête est ouverte auprès du
département comptable de la SEDEC. Puis une perquisition au domicile de
Lumumba est exécutée le 4 juillet à 9h30 en sa présence. Le Pro Justitia 5 de
l'o.p.j. Edmond Thomas décrit l'opération :
Accompagné de notre collègue, Mr Thoen, nous [nous] rendons à la
Poste de Stanleyville-1, où nous rencontrons LUMUMBA Patrice, que
nous invitons à nous accompagner à son domicile. Accompagnés de
l'intéressé, nous nous rendons au Belge-1, j e avenue, n° 69, où nous
lui donnons connaissance du but de notre intervention et lecture du
mandat de perquisition dont nous sommes porteur. Nous conformant
aux prescriptions en la matière et en présence continuelle de
LUMUMBA Patrice, nous pratiquons ensuite dans toutes les pièces et
dépendances de son habitation, des recherches minutieuses au cours
desquelles nous découvrons, parmi les fardes contenant des papiers divers,
27 documents pouvant intéresser l'instruction en cours. Nous les
saisissons suivant P. V. de saisie ci-joint.
- Saisissons également, suivant même P.V., et à toutes fins utiles, un carnet
de virements postaux au nom de Lumumba (compte chèque Stan/M 60).
- Au cours de notre perquisition, nous n'avons découvert aucune somme
d'argent importante.
Les documents saisis sont immédiatement remis au «contrôleur des
Postes à Stanleyville afin qu'il puisse continuer ses recherches et vérifications
dans les registres tenus par Lumumba à la Poste de Stan.»
Après analyse des pièces, le service des Postes constate des irrégularités
pour un montant de 25.387 frs, 6 et il dépose plainte. Lumumba est prévenu de
4 J. Omasombo et B. Verhaegen, Patrice Lumumba : jeunesse..., op. cit., p.127 et suiv.
5 Pro Justitia : en procédure belge, équivaut au procès-verbal.
6 Pro Justitia n° 66/70 daté du 5 juillet 1956.
J. OMASOMBO et B. VERHAEGEN 24
«détournements et faux». Il est informé le 5 juillet 1956 des conclusions de
l'enquête et de l'imminence de son arrestation.
3. Lumumba vend sa maison pour combler le déficit
Dès qu'il est informé des soupçons dont il est l'objet, Lumumba décide de
cesser ses prélèvements et de rembourser. Son traitement ne peut y suffire ; il opte
pour la vente de sa maison' Il déclare lors de l'interrogatoire du 6 juillet 1956 :
Depuis le début de l'année, je cherchais une solution [pour rembourser].
C'est en avril dernier que j'ai pris ma décision [de vendre]. Si je n'étais
pas parti en Belgique, je l'aurais fait à cette époque.
Il nie avoir réagi à l'ouverture de l'enquête, puisqu'elle avait commencé
à son insu, peu de temps après son départ en Belgique :
Je vous affirme de la façon la plus formelle que je n'ai appris l'affaire
que le 4 juillet dernier, au matin, lorsque j'ai reçu de mes chefs une
demande d'explication et que j'ai été interpellé par la Police Judiciaire.
L'attitude de Lumumba aux mois de mai et juin confirme cette affirmation.
Durant son voyage en Belgique, il ne fait jamais état de la menace d'une enquête.
Dès son retour, fin mai, il prononce de nombreuses conférences qui connaissent
un réel succès ; des hauts fonctionnaires assistent à l'une d'elles à Stan le 4 juin
au Cercle Belgo-Congolais, soutenant de fait par leur présence le conférencier.
Durant tout le mois de juin 1960, il poursuit normalement ses activités à la Poste
et dans les associations.
La vente de sa maison, construite avec des prêts du Fonds d'Avance,
pose des problèmes. Un acheteur est vite trouvé, comme l'atteste, le 19 juin,
l'A.T.A. Pierre Meurer, administrateur de ce Fonds :
Monsieur Lumumba Patrice a vendu sa maison à monsieur Mohukwa.
Mohukwa dispose d'un crédit de 150.000 francs le 7 juillet, qui sera
versé à monsieur Lumumba.
Le 22 juin, Lumumba demande que la somme provenant de la vente de sa
maison soit versée à son compte à la SOCOBANQUE après déduction de la taxe de
vente de 6.400 francs. Cette somme pourrait suffire largement au remboursement
de sa dette. Le montant du chèque n'est que de 125.000 frs, somme qui correspond
au crédit réel que l'acheteur avait obtenu du Fonds d'Avance. Le prix de vente étant
fixé finalement à 160.000 frs, 35.000 frs restent donc à payer par Mohukwa.
Lumumba retire 120.000 frs à la banque, mais il n'en disposera pas pour
rembourser la Poste car le 6 juillet cette somme est saisie chez lui, au cours de la
perquisition qui aboutit à son arrestation. Dès le 9 juillet l'administrateur
Cette décision est conforme à son projet de quitter Stan et de s'installer à Léo, mais elle a
sans doute été précipitée par la nécessité de rembourser sa dette sans trop tarder.
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 25
L. Hembrechts, R.A.T. du C.E.C., 8 demande au substitut du procureur du Roi
d'ordonner la saisie d'une somme de 79.437 frs, «solde débiteur total du prêt
(par le Fonds d'Avance). accordé à Lumumba»
4.Lumumba conteste les procédés de l'administration
Le 17 juillet 1956, Lumumba demande l'intervention de son avocat,
maître Jacques Lejeune, et conteste sur trois points le bien-fondé de la saisie en
faveur du Fonds d'Avance : les modalités de remboursement, le prix de vente et
l'utilisation de la somme saisie. Il dénonce également l'intervention de
l'administration gestionnaire du Fonds. Sa lettre (deux pages manuscrites) témoigne
d'une connaissance du droit et d'une grande maîtrise de l'argumentation juridique,
qui se manifesteront tout au long de sa détention. En voici de larges extraits :
1. Les modalités de remboursement : «Suivant les stipulations de
l'ordonnance n° 21/193 du 11 juin 1952 du Gouverneur Général et
l'Arrêté d'exécution n° 21/99 du 27 août 1952, modif. par l'arrêté
n° 21/52 du 21 avril 1953 du Gouverneur de la Province Orientale, le
prêt est remboursable dans 20 ans. Quoique la législation m'accordait
un délai plus long, je voulais me libérer de ma dette le plus rapidement
possible ; je rembourse 1.000 francs par mois, soit plus que la moitié du
montant exigé par la législation. J'ai remboursé à ce jour, 51.215 francs.
Je reste redevable de 72.785 francs.»
«Suivant l'accord intervenu entre l'acheteur et 2. Le prix de vente :
moi, la vente de mon habitation était définitivement fixée à 190.000 frs.
Pour des raisons que je vous expliquerai verbalement, Monsieur
l'Administrateur assistant Gestionnaire du Fonds d'Avance s'opposa à ce
que la maison fût vendue à ce prix, pourtant avantageux pour l'acheteur.
Par cette intervention en ma défaveur, la maison fut finalement vendue
avec une perte de 30.000 francs.»
3. L'utilisation de la somme saisie : «Suivant l'attestation en ma
possession qui me fut délivrée par Monsieur l'Administrateur
Gestionnaire du Fonds d'Avance, le prix de vente de mon habitation devait
m'être versé intégralement à la date du 7 juillet ; le remboursement
immédiat du solde de ma dette ne fut pas exigé. Celui-ci devait par
conséquent s 'effectuer normalement dans les conditions et délais prévus
dans l'acte du prêt. Si le CEC réclame le remboursement du solde du prêt,
ce n'est là qu'un simple litige civil qui n'a aucun rapport avec l'affaire
de la Poste, me semble-t-il. Monsieur le Substitut Bar aurait d'ailleurs dit
le 4 juillet que l'affaire de la Poste doit être réglée en premier lieu. Le CEC
a certes le droit de m'assigner pour la récupération du solde du prêt
qu'il m'avait consenti, mais entre-temps je pense que le produit de la
vente de mon habitation me revient.»
8 Représentant de l'Autorité Tutélaire auprès du Centre Extra-Coutumier.
J. OMASOMBO et B. VERHAEG 3 26
L'argumentation de Lumumba est contestée par l'administration qui
affirme que la maison vendue est la propriété du Fonds d'Avance et ne devient
celle de Lumumba «qu'après paiement de la dernière mensualité». La vente de sa
maison ne bénéficie donc pas à Lumumba ; elle sert au contraire, pour l'o.m.p. Bar,
d'argument supplémentaire pour ordonner son arrestation :
[...] en effet le prévenu a vendu sa maison, il y a tout lieu de
craindre que laissé en liberté, il cherche à se soustraire aux
poursuites. 9
Le matin même du 6 juillet 1956, l'arrestation de Lumumba est précédée
d'une dernière confrontation entre lui et l'administrateur du Fonds d'Avance
P. Meurer. Celui-ci donne sa version des faits :
Ce matin vers 8h30, Lumumba est venu dans mon bureau et je lui
ai demandé de me remettre le chèque qu'il aurait obtenu des mains de
Mohukwa et endossé en son nom, d'un montant de 125.000 francs.
J'ai dit que je le remplacerais par un autre chèque à son nom de
+ 45 .000 frs et une quittance d'un montant de 79.437 frs (solde
débiteur total du montant obtenu par Lumumba du Fonds d'Avance). 10
Lumumba aurait, selon Meurer, marqué son accord et dit qu'il reviendrait
à 14h rendre le chèque qu'il n'avait pas sur lui. Meurer croit que Lumumba avait déjà
touché le chèque et déposé l'argent chez lui avant de se rendre à la convocation,
ce qui pourrait expliquer la perquisition en fin de matinée. Meurer aurait été
informé par Hembrechts que Lumumba avait perçu le montant du chèque moins
5.000 frs, laissés sur son compte, soit 120.000 frs.
Patrice Lumumba nie cette version le 6 juillet devant l'o.m.p. Charles Bar.
Il affirme avoir touché le chèque après sa visite au bureau de Meurer et lui avoir
dit qu'il reviendrait «à deux heures avec le chèque», c'est-à-dire dans son esprit
«avec le produit du chèque» ; il n'en a pas eu le temps, l'argent étant saisi à midi.
Lumumba perd ainsi sa seule chance de rembourser les prélèvements illicites
qu'il avait effectués sur les comptes de chèques postaux. L'acharnement des
fonctionnaires Meurer et Hembrechts à mettre Lumumba en difficultés en le
privant du produit de la vente de sa maison, pour créer ainsi les conditions de
son emprisonnement, peut s'expliquer par un souci de revanche à l'égard de celui
qui s'était souvent montré méprisant à l'égard de l'administration.
5. Lumumba se défend mais reconnaît ses torts
Dès sa première comparution, le 6 juillet 1956, Lumumba avoue ses erreurs.
À la question : «Pour quelles raisons avez-vous laissé en suspens, plusieurs mois
parfois, des versements avant de les inscrire au crédit des comptes bénéficiaires ?»,
9 Mandat d'arrêt provisoire signé par l'officier du ministère public Charles Bar le 6 juillet 1956.
10 Pro Justifia d'interrogatoire de Pierre Meurer par l'officier du ministère public Charles
Bar, Stanleyville, 6 juillet 1956.
Patrice Lumumba. Acteur politique (juillet 1956 - février 1960) 27
sa réponse témoigne de sa lucidité : il reconnaît les irrégularités et dit les regretter,
mais il décrit aussi les conditions de vie et les raisons qui l'ont poussé à la faute :
R.— Je veux être sincère. Comme je l'ai dit à mes chefs, j'ai commis des
irrégularités. Je les avoue et je les regrette sincèrement.
Q.— Dans quel but avez-vous commis ces irrégularités ?
R.—Parce que j'avais des dcultés financières. Ce que je touchais comme
traitement ne me permettait pas d'élever mes 3 enfants, dont 2 fréquentent
l'Athénée des Européens.
Q.—Combien touchiez-vous ?
R.—Net, 4.955 frs.
Q.—Vous estimiez que ce salaire n'était pas suffisant ?
R.—J'ai un boy à mon service. J'ai une maison à l'eau courante et
munie de l'électricité. Je dois nourrir ma femme et mes enfants.
Q.— Puisque vous reconnaissez les irrégularités, veuillez expliquer
comment vous procédiez ? Dites-moi depuis quand vous avez commencé.
R.—J'ai commencé, je crois, vers fin 1953.
Q.— Il y en a en 1951 !
R.—J'ai repris le service en 1951, mais pendant un an, je ne crois pas
avoir commis quoi que ce soit.
Q.— Avant de décrire votre processus, comment avez-vous fait pour que vos
supérieurs ne se rendent pas compte de vos irrégularités ? Avez-vous été
l'objet de contrôles ?
Il y a eu des contrôles, et notamment en 1954, par 111 DE KE[S]a. R.—
Q.—Comment avez-vous pu échapper à ces contrôles ?
R.—Supposons un bulletin de versement de 1.500 frs au bénéfice de la
COPHACO. Je comptabilisais ce versement au registre 220/P (registre
d'inscription des versements au crédit des comptes). Mais je n'inscrivais
pas ce montant à la fiche mod. 250/P du compte correspondant.
Q.—Donc votre comptabilité était exacte ?
R.—Oui, parce que la balance du 220/P était juste, mais les 1.500 frs
non inscrits à la fiche du client, je les inscrivais à un autre compte, en
l'occurrence le mien.
Donc en faisant cela, vous commettiez un faux, puisque vous Q.—
inscriviez une opération à un compte qui ne devait pas en bénéficier.
De plus, pendant un certain temps, vous pouviez bénéficier et utiliser
pour vos besoins personnels des fonds destinés à d'autres personnes ?
R.—C'est exact, je reconnais.
Que faisiez-vous lorsque, pour reprendre votre exemple, la COPHACO Q.—
réclamait son argent ?
Après un ou deux mois, avant même qu'il y ait réclamation, je créditais R.—
ce compte en commettant une nouvelle irrégularité au détriment d'un
autre compte.