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Paul d'Estournelles de Constant (Prix Nobel de Paix 1909)

De
464 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 628
EAN13 : 9782296310957
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Laurent BARCELO

PAUL D'ESTOURNELLES DE CONSTANT (Prix Nobel de la Paix 1909) L'EXPRESSION , , D'UNE IDEE EUROPEENNE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de I'École- Polytechnique
, 75005 Paris

Ouvrage publié avec le concours du Conseil général de la Sarthe

D 'Estournelles de Constant, eau-forte de Zorn, J905.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3767-2

PRÉFACE

A l'aube de notre siècle, le 18 août 1900, Paul d'Estournelles de Constant, un diplomate français entré en politique, s'interrogeait sur la portée d'événements qui se déroulaient en Extrême-Orient. La guerre
, des Boxers constituait à

ses yeux un avertissementpour les puissances

européennes. Ce conflit, qui mettait en évidence la vulnérabilité des positions européennes en Chine, était l'occasion d'une réflexion plus vaste sur le « futur» de l'Europe.
« Les Etats d'Europe aveugles jusqu'à ce jour découvriront qu'ils ne sont pas seuls au monde et qu'il existe des Etats considérables en Amérique, en Australie, en Afrique, en Asie. Un nouveau partage s'établira. Les nations perdront de leur importance, eUes s'apercevront qu'eUes sont petites et faibles si eUes restent isolées; eUes seront acculées comme les individus à l'association, non par amour mais par l'intérêt bien compris, par l'instinct de conservation. Le vingtième siècle sera le siècle de l'association, non seulement des hommes mais
des peuples. »
1

L'idée d'Union européenne esquissée auparavant, notamment à la fin du XVIIIeiècle, puis en 1849, à l'occasion du Congrès de la Paix à s Paris, émerge à nouveau dans certains milieux européens à l'époque où s'amorcent certains mouvements de contestation de la domination européenne. Le débat se développe dans un contexte international marqué par une compétition entre nations armées. Jusqu'où peut conduire la course aux armements? La première Conférence sur le désarmement qui s'ouvre à La Haye en 1899 évoque cette question,
I. Entretien accordé par Paul d'Estournelles de Constant pour le Chicago Record Cable Office, 18 août 1900, cité par Laurent Barcelo en annexe p. 388.

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L'historiographie européenne et américaine est riche en travaux consacrés au rôle de la lIe Internationale mais les études sur les autres courants pacifistes sont encore peu nombreuses. En 1994, les Editions Bruylant ont publié, sous le titre Le Pacifisme européen, 1889-1914, les résultats d'une thèse soutenue par Verdiana Grossi à Genève en 1992.2 Dans cet ouvrage important, l'auteur consacre de très intéressantes pages à Paul d'Estournelles de Constant et à son action; mais on attendait une étude de plus grande ampleur, en langue française, sur le diplomate et parlementaire sarthois. Le livre de Laurent Barcelo permet enfin de connaître l'homme, de découvrir le cheminement de sa pensée et d'apprécier la portée de son action au moment où il reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1909. Etudiant sarthois, Laurent Barcelo, qui s'est intéressé précocement à d'Estournelles de Constant dès la maîtrise et le DEA brillamment soutenus à l'Université du Maine, s'est engagé ensuite dans une thèse sous notre direction et l'a présentée avec succès en Sorbonne, à Paris III, en juillet 1994 dans un jury présidé par Jean-Claude Allain et où figuraient également René Girault et Gilles Le Béguec. L'ouvrage que nous propose le jeune docteur en Histoire présente les principaux résultats de la recherche universitaire en y insérant les précieux témoignages recueillis auprès de la famille. Outre les nombreux dossiers déposés aux Archives départementales de la Sarthe et qui fonnent un important corpus, Laurent Barcelo a vu la documentation familiale conservée par Jacques Le Guillard, petit-fils de Paul d'Estournelles de Constant, qui lui a réservé le meilleur accueil. La carrière du futur prix Nobel de la Paix et son action en faveur de la conciliation internationale sont connues par les spécialistes de droit international mais l'ensemble de son œuvre reste largement méconnue. L'ouvrage de Laurent Barcelo retiendra l'attention à plusieurs titres. Paul d'Estournelles de Constant est le témoin d'une époque, son action se situe à une période charnière de l'Histoire européenne, dans les années qui précédèrent le premier conflit mondial. Né en 1852, au lendemain des tounnentes révolutionnaires qui embrasent l'Europe de 1848 à 1850, il compte panni ses aïeuls paternels Benjamin Constant. Condisciple de Paul Bourget au Lycée Louis-Ie-Grand, il passe son baccalauréat quelques semaines après la signature du Traité de Francfort cédant à l'Empire allemand l'Alsace et une partie de la Lorraine. Il a songé à s'engager cette année-là pour défendre la
2. Verdiana Grossi, Le Pacifisme européen, /899-/9/4. Bariety, Bruxelles, Bruylant, 1994. Préface de Jacques

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France, sa patrie. Esprit éclectique, licencié en droit, il prépare un diplôme en grec moderne de l'Ecole des Langues orientales et se passionne pour l'histoire des peuples d'Europe, et notamment l'histoire des Balkans et de la Grèce. Son engagement initial est celui d'un diplomate passionné par ses premières expériences sur le « terrain ». Il est à Saint-Pétersbourg en 1879 à la fin du règne d'Alexandre II, au Montenegro à 1'heure du Congrès de Berlin où se discute le sort des Balkans, puis il est en poste à Londres où il constate les vives tensions qui opposent la France et le Royaume-Uni à l'époque de la reine Victoria. La compétition est vive en Afrique et d'Estournelles de Constant est chargé d'une mission à Tunis, excellent poste d'observation pour un jeune diplomate, au moment des négociations en vue d'établir le protectorat (1881-1882). Il s'intéresse tout particulièrement au débat sur les minorités nationales en Europe puis à la question de la «colonisation ». Dès cette époque, il met sa plume au service de son action et rédige de nombreux articles puis des ouvrages de plus grande ampleur. L'un d'entre eux,
consacré à la Tunisie, recevra en 1892 un prix de l'Académie Française
3.

De retour à Londres où il est conseiller auprès de Paul Cambon de 1890 à 1894, Paul d'Estournelles songe à d'autres formes d'action. En 1895, il quitte la «carrière» pour s'engager sur le terrain politique. Dès 1892, il a acquis une propriété dans la Sarthe à Clermont-Créans. En 1895, il se présente aux élections législatives et est élu dès le premier tour. Désormais, il représentera la Sarthe au Parlement, à la Chambre des Députés jusqu'en 1904, puis au Sénat jusqu'à sa mort en 1924. Le parlementaire sarthois, proche de Léon Bourgeois, va consacrer une partie de son activité parlementaire à sensibiliser les milieux politiques aux réalités de la vie internationale. Il ne cesse, en effet, de s'intéresser aux problèmes posés par le règlement des conflits ou leur prévention, et c'est à ce titre qu'il représente la France aux côtés de Léon Bourgeois et Louis Renault à la Conférence internationale sur la Paix et le Désarmement qui se tient à La Haye à l'initiative de Nicolas II en 1899. Cette conférence ne constitue qu'une ébauche de codification des relations internationales mais elle amorce une réflexion plus large sur le concept d'arbitrage international, et c'est à La Haye qu'est adoptée la décision de principe de la création d'une Cour d'arbitrage. Paul d'Estournelles de Constant va s'attacher à faire connaître les résultats de cette conférence, notamment aux Etats-Unis, et il fonde en 1903 le groupe parlementaire français de l'Arbitrage. Quatre ans plus
3. Paul d'Estoumelles de Constant, La Politiquefi'ançaise en Tunisie: torat et ses originesFançaises (/854-189/). Paris, Plon, 1891. le protec-

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tard, il est délégué français à la seconde Conférence de La Haye qui voit progresser la réflexion sur la conciliation internationale. En 1909, il reçoit le Prix Nobel de la Paix, qui vient couronner ses efforts mais il est conscient de la portée limitée de son action et tente de prévenir les risques de guerre européenne grâce à une meilleure entente francoallemande. Ces initiatives sont mal reçues en France et mal comprises en Allemagne. Les textes qu'il rédige pendant ces années de l'avant-guerre méritent un réexamen. L'ouvrage de Laurent Barcelo s'efforce de trouver un intéressant fil conducteur. Relisant les déclarations du député sarthois et l'ensemble de son œuvre pour la période 1900-1914, il discerne l'ébauche d'une idée européenne. En ces dernières années du XX"siècle marquées par un certain « euroscepticisme », il paraît tout à fait opportun de livrer aux lecteurs contemporains les réflexions d'un Européen né au milieu du siècle précédent. Ses vues sur l'espace européen, sur les relations intereuropéennes et sur la place de l'Europe dans le monde gardent toute leur pertinence; elles peuvent fournir quelques clés d'intetprétation pour entrer dans l'Europe du futur.
Elisabeth du REAU Professeur à l'Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III).

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AVANT-PROPOS

« Je suis certain (...), d'avoir insuffisamment fait revivre la personne et l'action de Paul d'Estournelles ; il mériterait assurément de se voir consacrer tout un livre, qu'il faudra bien écrire un jour et qui, en réalité racontera, à travers cet homme de premier plan, trois décennies de l'histoire française, européenne et même universelle... » Un historien sarthois, Fernand Letessier, débutait ainsi, en 1973, le second volet de son étude sur la correspondance de Paul d'Estournelles de Constant. La parution cette année-là, à Hambourg, d'une synthèse sur l'homme politique répondait en partie à ses attentes. L'étude d'Adolf Franzosische Verstandigung und europaïsche Einigung -, n'annonçait cependant pas un important regain d'intérêt pour ce personnage. Le présent ouvrage ne se prétend pas à la hauteur des espérances de Fernand Letessier. Il livre les fruits d'une recherche dirigée par madame le professeur Elisabeth du Réau, et présentée le 6 juillet 1994 devant messieurs les professeurs Jean-Claude Allain, René Girault et Gilles Le Béguec pour l'obtention du doctorat de l'Université de Paris III Sorbonne nouvelle. Madame du Réau sait ce que je lui dois. Elle a encore la patience et la gentillesse de s'associer au présent projet. L'entreprise eût cependant relevé de la pure utopie sans le concours de monsieur Jacques le Guillard, petit-fils de Paul d'Estournelles de Constant, ni les recommandations de messieurs les professeurs Jean-Claude Allain, Marc Auffret et Gilles Cottereau, pour l'approche des questions juridiques. Je me réserve le droit de rendre ici un hommage particulier à l'amitié et au soutien témoignés par mademoiselle Chantal Metzger et madame Christine Manigand, maîtres de conférences à l'Université du 9

Wild - Das wirken eines riedensnobelpreistragersfür die deutsch-

Maine, mais aussi par toute l'équipe pédagogique de l'Université de Haute-Bretagne (Rennes 2). Que tous ceux, directeurs et personnels des services d'archives, membres de structures associatives ou d'organismes administratifs, particuliers (avec une mention spéciale pour messieurs François Maspéro et André Fertré), qui ont su répondre aux sollicitations par leur bienveillance, enfin les amis qui me soutiennent, trouvent également ici l'expression de mes plus vifs remerciements. Un regret tempère la satisfaction d'avoir mené ce travail à son terme: la disparition prématurée de Jacques Termeau, maître de conférences à l'Université François-Rabelais de Tours, qui œuvra activement pour faire connaître d'Estournelles et me demanda, en 1990, mon premier article.

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INTRODUCTION

« L'avenir n'appartient à personne. Il n'y a pas de précurseurs, il n'existe que des retardataires. »
Jean Cocteau.

ché comprend les succès de sa propagandepersonnelle»

« L'homme est de taille moyenne; les traits fins, nets et fermes; le regard à la fois méditatif et perspicace. De sa personne se dégage une impression de force, mais mesurée par une haute distinction native; une exquise affabilité, une simplicité vraie l'enveloppent; des sourires, des détentes de gaieté et d'esprit, des abandons jeunes, des élans charmants d'amitié la traversent. Comme tous les hommes de volonté forte, de cœur chaud et bon, M. d'Estoumelles est un charmeur d'homme. Il s'entend à les manier. Il rayonne de lui une puissance d'énergie qui se communique et enflamme. Qui l'a seulement appro].

Dans la nuit du 14 au 15 mai 1924, la mort enlève Paul d'Estournelles, baron de Constant de Rebecque. La nouvelle est communiquée dans la journée par le New York Evening Post, et le lendemain par le New York Times. Dans les jours qui suivent, son fils reçoit des messages de sympathie qui témoignent de la notoriété acquise par

le disparu 2. Dans un petit mémoire biographique, Nicholas Murray
Butler, président de l'Université Columbia, érigerait à l'égal d'Alexis de Tocqueville sa capacité à comprendre les Etats-Unis et le peuple d'outre-Atlantique: « en tant qu'ami et collaborateur, il fut parfait; en tant que guide et conseiller à la fois sûr et averti dans les moments de difficultés et de doute, il fut inégalable; en tant qu'exemple d'une grande âme travaillant sans relâche pour son pays et pour l'humanité, il apparaît au premier rang des personnalités de son époque» 3. Il

Qu'en est-il aujourd'hui? Un bref sondage avec la question « connaissez-vous Paul d'EstoumelIes de Constant? » pour objet susciterait l'embarras. L'éventail des réponses serait large, depuis le désarmant « qui ça?», jusqu'au souvenir d'un nom gravé sur un monument manceau, lu à l'occasion d'une visite du musée de Tessé. Bien peu argumenteraient sur l'homme et son action, ou au moins se souviendraient qu'il fut gratifié du Prix Nobel de la paix.

Une famille cosmopolite
Paul d'EstournelIes de Constant naît le 22 novembre 1852, à La Flèche. Mais la Sarthe n'est pas le berceau d'une famille en fait cosmopolite. Le point de référence des Constant de Rebecque est évidemment Benjamin Constant. Né à Lausanne en 1767, il est lui-même originaire du Dauphiné du côté maternel et des seigneurs du bien de Rebecque situé en Artois espagnol, qui avaient émigré vers les horizons helvétiques au début du XVII"siècle pour nourrir en toute quiétude leur conviction protestante. Les Balluet d'Estournelles ne comptent pas dans leur rang de figure de l'envergure de Benjamin. Une tradition prédomine dans leurs choix socio-professionnels, se consacrer au métier des armes et au service du pays. L'arrière-grand-père de Paul d'Estournelles, Jean Claude BalIuet, naît à Arnouville, dans l'actuel département du Vald'Oise, en 1730. Propriétaire de l'ancien fief des Tournelles, situé sur la commune du Thillay, il est successivement écuyer, conseiller du roy, maréchal de camp puis contrôleur des tailles de l'élection de Paris. La Révolution qui survient le soulage de son domaine, saisi et vendu au titre de bien national, dont il ne conserve que le nom. Couvert de dettes, il quitte son épouse pour s'engager en qualité d'officier dans les rangs de l'armée d'Espagne et expire à Bayonne le Il février 1795. Son seul fils, Claude Louis François Marie, né à Paris le 8 octobre 1773, lui emboîte le pas. Formé aux armes dès l'âge de quatorze ans, il se distingue en qualité d'officier supérieur de cavalerie, puis de lieutenant des gardes de Napoléon. La jonction des deux familles s'effectue en janvier 1817 dans le Jura, par le mariage de Claude Balluet d'Estournelles avec la demisœur de l'apôtre du libéralisme politique, Louise. Dans l'année, le 29 décembre, un heureux événement paraît confirmer la valeur de l'engagement des époux, en l'espèce de l'avènement de Louis Benjamin Léon, plus couramment appelé Léonce. Benjamin Constant est désigné pour servir de parrain à l'enfant. Mais le bonheur du ménage 12

sera de courte durée. Abstraction faite de la différence d'âge entre les conjoints, l'affectation de Balluet d'Estournelles au fort de Montlouisprès-Perpignan en qualité de major de la place n'est pas étrangère à la dégradation de leurs rapports; son épouse rechigne à le suivre au hasard des garnisons. Dès la fin du mois d'octobre 1818, la rupture est consommée.

L'installation dans la Sarthe
L'implantation à La Flèche découle du jeu de hasard et des circonstances. L'élection de Benjamin Constant en qualité de député de la Sarthe en 1819 n'est pas significative; il convient d'y discerner une stratégie politique plutôt qu'un attachement à la terre. Mais les contacts pris à l'occasion et son aura s'avèreraient déterminants. L'avenir de Léonce était en effet tracé: sa mère devait veiller à son éducation jusqu'à ce que son père le rappelle pour le former à l'art militaire. La marche du temps puis une tentative de réconciliation concrétisée par la naissance d'un second enfant avaient modifié ce projet. Léon était supposé intégrer une école militaire, en l'occurrence Saint-Cyr ou La Flèche. Ce sera La Flèche; grâce à l'intervention de son illustre parrain, il gagne le prytanée en octobre 1829. L'année 1830 marque une césure dans l'évolution de la famille. Au mois de mai, la rougeole emporte prématurément le second enfant de Louise. Sous le choc, celle-ci manifeste la volonté de vivre près de Léonce. Son demi-frère le lui permet en faisant diligence auprès du gouvernement tout juste issu des barricades, pour lui obtenir la direction des postes de La Flèche, laissée vacante. Ce sera le dernier geste de Benjamin Constant en faveur de sa demi-sœur: il décède le 8 décembre 1830 à Paris. Soucieuse de perpétuer le nom et le patrimoine de celui dont « l'amitié» lui avait valu une meilleure situation et d'assumer l'éducation de Léonce, son héritier mâle le plus proche, Louise presse bientôt son époux de lui laisser demander pour leur fils l'adjonction au nom des d'Estournelles du patronyme des Constant de Rebecque. Balluet accède à sa volonté: le 14 octobre 1831, sur le rapport du comité de législation et de justice administrative, Léon est désormais autorisé à se faire appeler Balluet d'Estournelles de Constant de Rebecque. La révérence morale et matérielle de la famille envers l'auteur d'Adolphe sera profonde: la présence parmi les prénoms supplémentaires de Paul d'Estournelles du prénom usuel de $on grand-oncle en témoigne.

13

La formation
L'enfance de Paul d'Estournelles de Constant est rythmée par les déménagements nécessaires à son père pour honorer ses prérogatives de garde des forêts impériales. Bien qu'il y ait effectué ses études, ce n'est pas La Flèche qui retient les faveurs de Léonce, mais le département de son enfance, le Jura, où il a pris femme le 2 I mai 1845 et conçu ses premiers enfants. Faute d'argent pour réaliser son projet d'installation le couple avait dû se replier en région parisienne. A partir de 1858, la santé de Léonce se dégrade. Il souffrait du diabète et d'induration du foie. La mort l'emporte le IS mai 1859, lui interdisant de connaître son second fils, Jean, qui naîtra en septembre portant à six le nombre d'enfants laissés à la charge de son épouse. Selon l'adage, un malheur n'arrive jamais seul. La mort de son père augure une série de ponctions sur l'environnement de Paul d'Estournelles. Sa grand-mère, Louise de Constant, ne résiste pas longtemps à la perte de son fils; elle décède le 8 février 1860. L'année 1866 ensuite, annonce deux événements qui restreindront encore le noyau familial. Le premier est un drame; le 13 mars, sa sœur Charlotte décède prématurément. Née le 25 décembre 1847, élevée par sa grandmère pour décharger ses parents du surcroît de charges qu'entraînait l'élargissement de la famiBe, elle avait affiché très tôt une réflexion d'un caractère particulier, jusqu'à souhaiter entrer dans les ordres. Ce qui aurait pu s'avérer une lubie enfantine s'était érigé en vocation. Créditée par ses frères et sœurs d'une très grande beauté, Charlotte est emportée deux mois avant qu'elle ne prononce ses vœux. Elle est donc privée du bonheur de son aînée Jeanne qui contracte au mois de septembre en l'église orthodoxe de Genève son mariage avec Georges Messinési, un Grec marchand de raisins Staphidès, dits de Corinthe. S'il peut s'avérer difficile pour les écoliers de se conformer aux exemples, de s'élever à la hauteur des gens prestigieux associés à l'établissement scolaire qu'ils auraient marqué de leurs premières prouesses, ce problème ne devait pas se poser aux élèves de Louis-IeGrand envers d'Estournelles, qui fréquente le lycée de la rue SaintJacques de 1862 à 1870. Il n'y briBe pas. Avec humour, il s'étonne rétrospectivement de cette évolution qui le conduit le 29 juiBet 1904 à présider la distribution des prix du lycée Janson de SaiBy, alors que lui-même, depuis la huitième jusqu'à la classe de Rhétorique A, n'en a guère obtenu que lors de sa première année, 4c accessit en thème latin et en récitation classique, pour ne plus jamais figurer au palmarès. Dans le cadre de l'allocution qu'il prononce en 190I à l'Ecole alsacienne de Paris, il dépeint même ces 14

sept années d'internat comme « les plus dures et les plus vilaines en vérité, si dures et si laides qu'après elles, tout (lui) a paru préférable et supportable» :
« La plupart d'entre nous ne vivaient, les yeux fixés sur le calendrier, qu'en comptant les heures, les jours, les semaines, les mois, les années (...). Le professeur écrasé ne pouvait s'occuper que du banc d'honneur, les 10 premiers de la classe, à cause du concours général et des succès indispensables à la bonne réputation et au recrutement du lycée. Ainsi nous étions 40 à 50 sur 60 qui croupissions dans la paresse, l'absence totale de direction. Jamais depuis lors ma conscience n'a cessé de protester contre cette forme déguisée de l'abandon moral de l'enfance (...). Ainsi avec de bons instincts et toute leur petite bonne volonté prête à bien faire, combien d'enfants ont été pénétrés au lycée de cette impression qu'il n'y a pas de place dans la société pour les faibles, et que la justice, le droit ne comptent pour rien

devant l'autorité, la routine et l'égoïsme. » 4 Le compagnon privilégié de ses jeunes années se nomme Paul Bourget. Ils se rencontrent sur les bancs de Louis-le-Grand et ont ceci en commun d'avoir été touchés par la mort de l'un de leurs proches parents sensiblement au même âge. Leur amitié survivra à la période du lycée; c'est avec Paul Bourget que d'Estournelles passera le jour

de l'an 1881à Londres 5. Son ami aura obtenu entre-tempsune licence
ès Lettres et publié en 1875 son premier recueil de vers, La vie inquiète. Il pensera peut-être déjà à ses Essais de psychologie contemporaine qui paraîtront en 1883 et le placeront au premier rang des critiques littéraires. C'est alors que leurs chemins se sépareront. Tandis que d'Estournelles vibrera un peu plus chaque jour aux accents du libéralisme, Bourget retournera au catholicisme qu'il avait remis en cause vers 1867, puis, dans les premières années du XX. siècle, se découvrira une sympathie pour la cause de l'Action française. Le 19 juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Bien qu'il soit exempté d'obligation militaire parce que fils aîné de veuve, et qu'il n'ait pas encore fêté son dix-huitième anniversaire, d'Estournelles aurait tenté de s'engager. Sa mère coupa net à son élan patriotique en le ramenant par la peau du cou du bureau d'enrôlement 6, avant de prendre le parti de l'expédier en Grèce, chez sa sœur Jeanne, pour l'obliger à terminer ses études secondaires et le préserver. Le 4 août 1871, son diplôme de bachelier ès Lettres est signé et sa capacité à bien répéter un savoir inculqué dans une institution éducative reconnue. Mais s'il témoigne de sa volonté de « rattraper le temps perdu» dans les errances de son adolescence, les rouages de ce revirement se 15

trouvent hors des murs du lycée. Il s'était éveillé auprès des gens de province, en observant leurs coutumes et leurs mœurs, à la faveur d'excursions hardies, en cumulant un savoir assujetti à sa volonté et au hasard de la vie. Par récurrence, il s'était intéressé à la facette institutionnelle du savoir, jusque-là négligée. Il revient à Paris fort de son expérience et déterminé à assurer l'avenir des siens. Son abnégation porte ses fruits; il fait son droit, obtient sa licence le 25 octobre 1873, sort diplômé en grec moderne de l'Ecole des Langues orientales J'année suivante. Enfin, le 26 juillet 1876, il se classe en 3° position au concours de recrutement du ministère des Affaires étrangères et se trouve mis à la disposition de la direction des consulats et affaires commerciales. Pour tromper l'ennui qui l'étreint dans la capitale, il transcrit entre-temps son inclination pour la Grèce. Dès 1875, l'Association pour l'encouragement des études grecques en France lui ouvre son bulletin pour trois essais. Les 1ermars et 15 septembre 1876, la Revue des Deux-Mondes diffuse à son tour deux articles qui annoncent la parution, en 1878, d'un ouvrage de synthèse sur La vie de province en Grèce. Dans la biographie qu'il lui consacre en 1904, le professeur agrégé ès Lettres Gustave Rudler constate son manque d'informations sur l'enfance de d'Estournelles, malgré les renseignements demandés à l'intéressé. Tout ce qu'il pourrait dire de l'enfance de son interlocuteur se résumerait ainsi:
« il vit sa mère jeune et veuve sans aucun soutien mais vaillante, admirable, aux prises avec l'éducation de six enfants, une fortune compromise, des relations brillantes dans les jours heureux mais disparues ensuite pour la plupart; il connut l'isolement, l'abandon, la gêne d'une famille nombreuse et sans chef en plein Paris; il entrevit tout jeune les abîmes où tombent les faibles et les malchanceux; dès son plus jeune âge il dut participer avec ses sœurs à la lutte, avoir ses petites responsabilités. Ces premières années ont laissé sur sa vie entière leur empreinte; elles contiennent en germe tout le reste; et c'est dès lors que les défaillances mondaines et sociales lui auront révélé, sans qu'il s'en doutât, l'unique et profonde vérité humaine» '.

Thèmes et problèmes L'oubli dans lequel d'Estournelles fut plongé est d'autant plus surprenant, que la liste et la notoriété de ses amis, du moins de ses fréquentations, est longue. Aristide Briand, qui prendra plus tard le bâton de pèlerin de la paix, se sera peut-être familiarisé avec les notions 16

d'arbitrage et de conciliation dans les rangs du Groupe parlementaire de l'arbitrage international que d'Estournelles crée en 1903. Il s'agit donc d'inscrire le singulier dans le général, de tenter de cerner les raisons pour lesquelles ce personnage n'est pas resté comme un point de référence de notre héritage culturel. L'objet d'une étude sur le Prix Nobel de la Paix 1909 n'est pas de l'ériger en visionnaire; il fournit d'abord un indice des craintes qui jaillissent à l'orée d'un nouveau siècle. Au cœur de ces interrogations se pose le problème du devenir de l'Europe. La perception d'un« péril jaune» et d'un « péril américain» contre le vieux continent précipitent l'impression d'un bouleversement des valeurs, aggravé en France par les remous de l'affaire Dreyfus. Il s'ensuit des débats, au cours desquels certains apportent leur conviction d'une nécessaire évolution des mentalités, leur croyance résolue au principe de l'association. D'Estournelles est précisément de ceux qui aspirent à un changement des mœurs, et qui tentent de développer une politique d'« éducation de l'opinion» dont la finalité serait de donner à chacun les éléments de réflexion qui lui permettront de décrypter les choix des dirigeants et de les discuter. A travers lui, il s'agit de mesurer la vitalité des milieux pacifistes et internationalistes, la validité de leurs arguments dans le combat qui les oppose aux chantres du nationalisme. Il en aura fallu des polémiques, pour établir cette seule distinction entre la limitation des armements et le désarmement. Les débats du début de ce siècle démontrent que le choix de termes pour formuler clairement des idées, avant de songer à les discuter, n'est pas une mince affaire. La principale originalité de d'Estournelles semble une vision optimiste des relations internationales, le désir farouche, à l'heure des choix, de délaisser l'expectative pour promouvoir une solution de « bon sens» dictée par la « bonne volonté ». D'autres, avant lui, auront espéré l'avènement des «Etats-Unis d'Europe ». Mais il reste à coordonner les revendications, à faire la part du rêve et du réalisable. Les questions d'espace européen, de statut et d'identité des acteurs supposés s'entendre, de structure d'accueil de ces acteurs, viennent immédiatement à l'esprit. Mais d'autres difficultés surgissent. Celle, fondamentale, de la fixation d'un vocabulaire européen tout d'abord; celle, ensuite, des relations à instituer entre le vieux continent et les nations qui en sont déduites, en particulier les Etats-Unis. Pour les tenants de la paix par le droit, parmi lesquels d'Estournelles prend sa place, cette réflexion s'inscrit dans le champ d'investigation plus large de la codification des relations internationales. L'inspiration culturelle européenne du droit, la domination du vieux continent, modèrent a priori la contradiction des deux idéaux: 17

œuvrer pour le progrès du droit international, c'est œuvrer pour l'entente européenne. Les balbutiements d'une vie internationale, perceptibles dans la conclusion d'accords - administratifs, économiques ou

politiques

-,

plutôt que d'entamer l'indépendance et la souveraineté

des Etats, les délimitent. D'Estournelles, parce qu'il n'est pas apatride, doit en fait se pencher sur la question posée par Ernest Renan: « qu'est-ce qu'une nation? ». «Aucun de nous n'abdique sa volonté de défendre de toutes ses forces sa patrie; et non seulement le sol de sa patrie, mais la Liberté, le Droit, la Justice. L'existence de la patrie, l'indépendance et la sécurité de chaque nation, sont les conditions essentielles de bonnes relations internationales. Pas de nations, pas d'internationalisme; la paix n'est que la sécurité garantie à chaque patrie par toutes les autres patries; sans cette sécurité, la paix n'est qu'un mot vide de sens, une menace déguisée; c'est la paix armée. » '

La légitimité de la nation étant érigée en règle, il reste à établir le statut de chaque Etat dans une vie internationale, en fait conçue sur le modèle d'une société démocratique respectueuse de l'héritage de la Révolution, du principe de l'égalité de ses citoyens. Seulement voilà: l'analogie entre les Etats et les individus est-elle valable? Les Etats sont-ils toujours les représentants d'une aspiration nationale? Ont-ils tous la même importance dans la vie internationale? Ce sont autant de points à traiter, pour parvenir à une esquisse des organisations internationales modernes, établir les fondations sur lesquelles la Société des Nations -le terme est explicite -, d'abord, tentera de s'élever. Avant qu'il ne les formule, il aura fallu que les idées internationalistes séduisent Paul d'Estournelles de Constant. Et lorsqu'il en sera imprégné, il s'avèrera qu'elles subiront de multiples retouches, jusqu'en 1906-1907 où, semble-t-il, ses convictions sont définitivement ancrées. La recherche de méthodes en matière d'exercice biographique est propice aux interrogations. Citons pour l'anecdote le travers éventuel de la sympathie ou de l'antipathie, les excès du Roquentin attaché par Sartre à la vie de Rollebon : «il avait besoin de moi pour être et j'avais besoin de lui pour ne pas sentir mon être (...). Il était ma raison

d'être et m'avait délivré de moi» 9 ! La multiplicitédes facteurs explicatifs de telle action ou de telle idée pose des difficultés plus sérieuses. Le milieu, le social, le psychologique, l'économique, l'inné et l'acquis peuvent être invoqués respectivement ou simultanément. Alors, comme l'a écrit Raymond Aron, ou bien il faut renoncer «à atteindre la compréhension globalè d'une existence et se cantonne(r) dans l'établissement des événements d'une vie groupés en listes chronologiques ou 18

thématiques )), ou bien trancher, «en fonction d'une idée directrice,

rarement dégagée, mais d'autant plus agissante)) JO.
Plutôt que de normes, il semble qu'il faille parler d'orientations. Pour mesurer l'audience du personnage, les polémiques ont été privilégiées. Celles-ci permettent une approche quantitative, selon leur support, mais également qualitative, en ce sens où elles fournissent d'intéressantes indications sur l'univers mental d'une époque. La seconde préoccupation majeure consiste en la présentation de l'homme en situation. La tâche est d'autant moins aisée que d'Estournelles de Constant préfère les coulisses au devant de la scène. Rapporter son action revient à tenter de mesurer l'importance du facteur humain et des relations humaines au sein des structures politiques nationales et internationales, s'initier aux notions de suggestion et d'influence. Les archives privées du Prix Nobel de la paix 1909 forment le terreau essentiel de cette étude. Les trois premières parties du fonds, composées de documents concernant les ascendants de d'Estournelles, ont été acquises par le service des Archives départementales de la Sarthe en 1955. Puis en 1957, madame Albert Le Guillard, fille du sénateur, léguait les papiers de son père, soit 463 dossiers. Le choix de la seconde conférence internationale de la paix pour césure peut sembler aléatoire. Mais il s'avèrera que l'essentiel de la réflexion de Paul d'Estournelles de Constant en faveur d'une union des pays européens aura été mené avant 1907. L'idée européenne, en effet, recule devant la préoccupation internationaliste, cède la place à la promotion de l'arbitrage international. L'union des nations européennes au faîte de leur puissance, scellée pour conserver cette puissance en prévision d'un possible transfert des centres géopolitiques et de l'émergence de «périls )), ne verra pas le jour. Plutôt que d'anticiper, les dirigeants européens devront désormais envisager l'union comme une solution d'adaptation. La lutte du pacifiste contre le nationalisme, puis sa façon de vivre la «grande guerre)) tant redoutée, paraissent des thèmes qui méritent une analyse distincte de la problématique livrée ici, et s'inscrivent dans un projet biographique global.

19

Notes

I. Rudler, Gustave, M. d'Estournelles de Constant, La Flèche, 1904. Cette notice est également parue dans La France contemporaine, t. III, Clément Deltour et Cie éditeurs, Paris, 1903, pp. 173-175. 2. Archives départementales de la Sarthe, fonds Paul d'Estournelles de Constant, cote 12 J 376; James Shotwell, l'un des dirigeants de la fondation « Carnegie endowment for international peace », voyait en lui « a great citizen of the world but on that account, he was all more a true citizen of France. He represented its best ideals, its highest historic mission ». 3. Ibidem, idem. 4. Archives départementales de la Sarthe (ADS), cote 12 J 346. 5. ADS 12 J 75 ; agendas. 6. Anecdote rapportée par François Maspero, petit-neveu de d'Estournelles, d'après sa grand-mère Louise Maspero née d'Estournelles de Constant. Les archives de la viIle de Paris, où se trouve la fiche de d'Estournelles (classe 1872, matricule 2434, versement 10452/67/1), ne permettent pas la vérification. . 7. Rudler, Gustave, M. d'Estournelles de Constant, o. c. 8. Introduction de d'Estournelles à une étude sur «La limitation des charges navales et militaires », Bulletin de la conciliation internationale, Paris, 1911. 9. La Nausée, passage cité par Daniel Madélénat (<< biographie », La Encyclopaedia universalis, tome Le savoir). 10. Raymond Aron, cité par Daniel Madélénat, Ibidem, idem.

20

TABLE DES ABRÉVIATIONS

Sigles employés dans le texte: COIN: Comité de Défense des Intérêts Nationaux. GP AI : Groupe Parlementaire de l'Arbitrage international. INCl/CI: Comité de Défense des Intérêts Nationaux et de Conciliation Internationale, devenu Comité de Conciliation Internationale. VI : Union Interparlementaire. Sigles employés dans les notes: ADS: Archives départementales de la Sarthe. JORF : Journal Officiel de la République Française. Déb. : Débats Parlementaires. Ch. : Chambre des députés. Sé. : Sénat. MAE: Archives du Ministère des Affaires étrangères. Coll. : Collection. éd. : édition. ms. : manuscrit. p. : page. s.I.n.d. : sans lieu ni date. t. : tome. vol. : volume. Cf. infra: voir ci-dessous. Cf. supra: voir ci-dessus. Ibidem: même référence. idem: même référence.
Il. Ç.. (QJl1J,5.. d11n!1)

: ouvrage

cité.

21

PREMIÈRE PARTIE

La formation d'un esprit européen

CHAPITRE PREMIER

LE DIPLOMATE

« La manière d'entretenir et retenir pays nouvellement conquestés n'est (...) les peuples pillant (...) et régissant avec verges de fer. ))
Rabelais, Pantagruel, Livre III, chapitre 1"'.

Paul d'Estournelles de Constant fait le choix de servir la diplomatie de son pays dans un contexte difficile. La lourde tâche du relèvement, après le désastre de Sedan, a été conduite sous l'égide d'Adolphe Thiers; la libération du territoire est chose faite depuis septembre 1873, mais le souvenir du conflit est encore vivace. La perte de l'Alsace-Lorraine, non confirmée par la signature d'un accord international, contribue largement à entretenir l'animosité dans les relations franco-allemandes. L'émergence d'un esprit de revanche, le vote des lois militaires françaises en juillet 1872, inquiètent assez le chancelier Bismarck pour qu'il cherche à grouper autour de l'Allemagne, dans une « Entente des trois empereurs )), l'Autriche et la Russie, et qu'il songe bientôt à conduire une guerre préventive contre la France. Un temps, de 1875 à 1878, l'attention des dirigeants se détourne vers l'Orient: les Anglais entendent maintenir au Moyen-Orient une influence qui leur permettent de protéger la route terrestre de l'Inde, les Russes briguent un moyen de contrôler les Détroits du Bosphore et des Dardanelles, les Autrichiens s'efforcent de réaliser dans les 25

Balkans le rêve d'une hégémonie que la bataille de Sadowa, en 1866, avait brisé sur le sol allemand. La France retirera son profit de la situation. Bien que tenus à la discrétion, les représentants de la République sont invités au congrès qui se réunit à Berlin en juin-juillet 1878 pour établir le morcellement des Balkans, et ses dirigeants peuvent espérer une rupture de leur isolement diplomatique. L'apprentissage Sa première sortie à l'étranger pour le compte du ministère conduit
d'Estournelles
Saint-Pétersbourg

en Russie avec pour tâche l'acheminement
est gagnée le samedi 6 janvier
2.

de dépêches

1.

1879 dans la soirée;

un « accueil parfait» l'attend à l'ambassade

A peine descendu de traî-

neau, il s'émerveille des « beaux» escaliers gravis sur les talons d'un « grand» domestique, qui lui ouvre la porte d'un « immense» salon

« en jetant: général, le courrierde France! 3 ». Le généralLe Flô laisse
échapper «un "ah" joyeux»; le marquis Melchior de Voguë lui emboîte le pas pour serrer la main du visiteur« avec une cordialité charmante» 4. La chambre qui lui est assignée est «superbe»; le dîner, «préparé pour (lui)), est partagé avec Voguë, l'appétit du général n'ayant pu résister aux deux heures de retard prises par le train 5. Le fonctionnement de l'ambassade connaîtra quelques jours plus tard une mutation profonde, provoquée par le mot d'ordre politique de républicanisation de l'administration, particulièrement affiché depuis l'élection le 14 octobre 1877, et pour la deuxième fois en un peu plus d'un an, d'une Chambre des députés à coloration républicaine. Le 16janvier, alors que d'Estournelles furètera encore à Saint-Pétersbourg, le cabinet Dufaure manifestera sa volonté de s'intéresser de près à ce thème. Et lorsque, le 30, le président Mac-Mahon se retirera, il sera suivi dans la démission par quelques hauts fonctionnaires des Affaires étrangères, dont le général Le Flô et le marquis de Voguë". La visite de l'attaché apporte une touche de gaieté à la vie de l'ambassade, réputée monotone. Le général lui fait l'honneur de sa table midi et soir, tandis que Voguë et Vielcastel font télégraphier au ministère pour lui obtenir « l'autorisation de rester quelques jours de plus, c'est-à-dire aller à Moscou et voir ici quelques belles fêtes », une fois réglée la question de « l'uniforme indispensable (qu'il n'a) pas et qu'on (lui) prêtera» 7.Ce dernier point peut paraître désuet, si l'inclination du tsar Alexandre II pour tout ce qui se rapporte à l'armée est méconnue. Melchior de Voguë peut en témoigner, puisque, fiancé à 26

une jeune fille coutumière des cercles de la Cour, il avait été marié par l'autocrate en personne, lequel lui avait alors accordé le privilège de suivre les grandes manœuvres parmi sa suite à la condition qu'il

arbore son uniforme d'artilleur R.
Les quelques jours qu'il occupe à arpenter le sol russe impriment à son existence une impulsion « si nouvelle et si charmante» qu'il ne parvient pas à décrire aux siens toutes les « longues impressions », qui

émanent d'un Pétersbourg « charmant, très original, très amusant» l'Orient qu'entre la Russie et l'Europe»
JO.

9.

Tout ce qu'embrasse le regard « est saisissant pour qui surtout connaît l'Orient: car il y a, malgré le froid, plus de rapports entre la Russie et rapide », offre un surcroît de pittoresque à « ce qu'est la perspective (Nevsky) vers 3 heures, quand elle est sillonnée dans tous les sens par une infinité de ces petits traîneaux étroits avec leur cheval mince et
.

Le « traînage si doux et si

agile, leur cocher si caractéristique» blanc de la neige et du ciel pâle»
12.

Il.

L'aquarelliste y voit la matière

à un tableau que sublimeraient la richesse des couleurs, l'attrait de ces « palais rouges, roses, oranges, jaunes, verts, bleus, gris, sur le fond L'excursion de Moscou ne flétrit pas ses bonnes dispositions. Faute de pouvoir observer les conditions de vie de la campagne, la même opulence suggérée par Saint-Pétersbourg se dégage depuis les « mille flèches, les coupoles, les tours et les toits, (les) croix d'or étincelantes,

(les) dômes dorés»

13.

Son séjour semble un rêve, « tant la vie est ici
14,

différente et tant on se trouve transporté comme par enchantement

dans un milieu où chaque impression est un plaisir»
en Grèce
15.

renouvelé par

la découverte chez un libraire de son ouvrage sur La vie de province Tout cela l'accapare du mardi jusqu'au vendredi 14 où il rallie la capitale pour assister au Palais d'Hiver à la célébration du mariage de la grande-duchesse Anastasie Michailovitch, nièce de l'empereur, avec le prince Frédéric de Mecklembourg. Son regard vagabonde vers « l'empereur, le grand duc, le corps diplomatique », s'arrête sur « des uniformes, des épaules de femmes étincelantes, des robes d'or garnies de vair comme au Moyen Âge, des pages portant des queues de plusieurs mètres, des chambellans portant à cinq le manteau royal et la traîne de la fiancée» Iii. Cependant, peut-être averti par ses interlocuteurs de l'ambassade, il discerne au-delà de la magnificence « un spectacle bien curieux et qu'il est temps de voir, car il est bien à croire que ces usages de la gloire de l'ancien régime mêlés au faste de l'Orient

dureront peu»

17.

Fort de sa prémonition, il se rend encore au bal

donné pour l'occasion, puis le dimanche soir, à ur. spectacle de gala au grand opéra, avant de s'en aller le lundi à 14 heures via Berlin, « sans 27

regrets », avec le «bonheur (d'être) tombé juste pour voir ces choses exceptionnelles dans un temps où les lendemains sont si peu assurés» I".

Faire « Carrière»
Sa première mission digne de ce nom lui est confiée six mois plus tard: d'Estournelles retrouve les rivages de l'Adriatique pour remplacer le comte Ceccaldi dans la tâche de secrétaire de la commission de délimitation du Monténégro, rendu indépendant l'année précédente par le traité de San Stefano. De retour à Paris en novembre, il est promu le 27 janvier 1880 commis-principal à la direction du personnel, service nouvellement créé et placé sous la responsabilité de Jules Herbette, avec fonction de rédacteur. Il n'y restera guère: le temps pour la commission de reprendre son ouvrage et il boucle de nouveau ses valises. C'est au cours de ces travaux qu'il se lie d'amitié avec un jeune Britannique, Vincent Caillard 19.Les deux hommes partagent la même inclination pour le théâtre, les jolies jeunes femmes et les aquarelles, et deviennent bientôt inséparables. Le 22 juillet, une bonne nouvelle le rejoint à Scutari. Par un décret en date du 12, il est nommé consul de 2e classe et Chargé d'Affaires par intérim au Monténégro pour pallier le départ de Saint-Quentin, nommé ministre plénipotentiaire. La carrière de d'Estournelles est lancée, d'autant qu'il peut se reposer sur la promesse de ses supérieurs de lui confier une place à Paris puis un poste de 2e secrétaire en Europe; Athènes ne lui déplairait pas 20. La confiance que lui témoigne le ministère alors qu'il n'a que 27 ans, le convainc qu'il entrevoit enfin une issue heureuse à ses efforts. « Reportons-nous, écrit-il le 24 juillet 1880 à sa mère, pour sentir notre véritable état, au moment où je faisais mon droit, entre le mariage de Jeanne, à Genève, et le mariage de Marie: arrêtez-vous à cette époque 1872 et voyez ce que sont peu à peu les années suivantes: le grec, les hellénistes, le travail sérieux, Saint-René (Taillandier), Bourget, la revue, le ministère, les premiers articles payés, les appointements, le cabinet, le Monténégro, tout cela en moins de quatre années» 21.
Son début de carrière le rend d'autant plus «heureux» 22,qu'il lui

paraît « irréprochable»

23

; il a le sentiment d'avoir évolué « sans écra-

ser personne, sans laisser derrière (lui) des amis, des parents sacrifiés, une ombre, un regret », de telle sorte qu'il ne puisse affirmer: « me

voici arrivé mais nous y voici! Et tous trois - sa mère, sa sœur Louise
et lui-même -, en nous regardant, nous n'avons aucun reproche à nous faire, bien loin de là, nous sentons que chacun de nous trois doit un peu de ce qu'il est à l'autre, que jamais aucun n'est resté en arrière, aban-

28

donné, que tous trois en se tirant, se poussant, s'aidant, nous sommes arrivés et arrivés sur un terrain solide où nous sommes inattaquables, où il n'y a ni supercherie, ni tréteaux, ni comédie, ni rien d'équivoque:
De la volonté, mais de la volonté persistante et du courage, une affection confiante, une sincérité ahsolue entre nous, un accord toujours égal, voilà nos armes, nos seules armes: mais celles-là, n'est-ce-

pas, nous ne les avons pas laissées rouiller»

24.

Le 9 septembre 1880, d'Estournelles est de retour à Paris. Jules Herbette lui annonce le 4 octobre qu'il l'a désigné au comte de Choiseul, sur le point de lui succéder à la direction du Personnel, pour le

poste de second secrétaire à Londres affectation à Mexico
27.

25.

En attendant sa décision, il

accepte le 6 de faire fonction de sous-chef du cabinet de Barthélemy . Saint-Hilaire 26. Un frisson le parcourt le 7, lorsqu'on lui propose une

Le IS, il est nommé secrétaire du congrès inter-

national postal, expérience qui s'avèrera utile plus tard. Enfin, le 26, ses vœux sont comblés. Parmi toutes les candidatures proposées à l'ambas-

aquarelles, nourrit le projet d'en exposer,voire d'en vendre 29. Au mois
de juin 1881, il fait également ses grands débuts d'acteur, sur la scène
du Shelley theatre, dans une comédie en un acte
30.

sadeur de France à Londres, Challemel Lacour, la sienne est retenue 28. A condition de ne pas être rebuté par le travail, une affectation à Londres est enviable. Un séjour dans la capitale britannique, considérée comme un observatoire privilégié du monde, promet d'être formateur en matière politique. Dans un autre registre, la vie mondaine, active, permet une multitude de rencontres plaisantes. L'amateur d'art et de littérature trouve également son compte; d'Estoumelles, souvent flanqué de Caillard et de Paul Bourget, profitera de ses deux années au bord de la Tamise pour tenter des expériences. Ainsi, il se décide à montrer ses

L'éducation politique
Le 12 mai 1881, le bey Mohamed el Sadok signe avec le général Bréard, au palais de Kassar Saïd, un traité qui place la Tunisie sous la tutelle française. De fait, la France saisit une opportunité proposée au ministre français des Affaires étrangères Waddington au congrès de Berlin par la Grande-Bretagne, contre le consentement de Paris à l'annexion de Chypre. L'initiative recevait l'aval de Bismarck, plus eJ;1clinà voir ses voisins tenter des aventures lointaines que de songer à la revanche. Les dirigeants italiens étaient plus réticents; bien que la 29

France fût l'alliée du bey depuis 1831, et que son engagement finan-

cier était allé grandissant sous le Second Empire 31,l'Italie, malgré son
poids politique relatif, avait mis à profit le revers de Sedan et tenait, en raison du nombre de ses colons et de la part occupée dans le commerce tunisien, un rôle non négligeable. La formation d'un parti italien à la cour du bey, les tentatives d'une compagnie italienne pour racheter la voie ferrée qui reliait Tunis à La Goulette, la visite d'une délégation tunisienne au roi en janvier 1881, étaient autant de symptômes inquiétants pour la réussite du projet français. L'engagement ne s'effectue pas aveuglément. La ratification du Parlement est obtenue le 23 mai, mais il reste à donner à l'entreprise l'accord d'une opinion défavorablement marquée par les velléités impériales au Mexique, soupçonneuse envers les groupes d'affaires, et soucieuse des charges qu'entraînerait une éventuelle annexion. Dès juillet 1878, Waddington avait refoulé cette dernière possibilité, en arguant qu'« une annexion pure et simple ne serait pas en harmonie avec notre politique générale », et avancé le terme de «protectorat »12. L'administration de Jules Ferry ensuite, par la bouche de ce dernier et par celle de son ministre des Affaires étrangères Barthélemy Saint-

Hilaire, avait abondé dans ce sens 33. Gambetta enfin, sous le mot

d'ordre «ni annexion, ni ahandon» avait acquiescé et s'était essayé à donner une définition du mot, à énumérer les vertus d'une formule qui préserverait la dynastie, les coutumes et les repères autochtones, ménagerait les sensibilités des grands Etats ainsi que le portefeuille des cation du pays, le véritable contenu de la notion de protectorat, qui ne figurait pas dans le traité de Kassar Saïd, plus communément appelé traité du Bardo, n'était pas arrêté. Ce serait l'essentiel de la tâche qui serait confiée, sous la direction du successeur de Gambetta, Freycinet, aux hommes pressentis pour évaluer sur place les possibilités offertes à la France. Le 31 mars, à Toulon, Paul Cambon s'embarque avec son collaborateur Maurice Bompard sur « L'hirondelle ». Il mesure peut-être le chemin parcouru depuis la préfecture du Nord, qu'il avait quittée pour intégrer avec le grade de ministre plénipotentiaire le Quai d'Orsay, jusqu'à sa nomination, le 18 février, comme ministre résident en Tunisie en remplacement de Théodore Roustan. Il se repose sans doute moins sur les consignes données par Freycinet, «allez, voyez, proposez» 3\ que sur les enseignements de ses entretiens avec Jules Jusserand, ancien sous-chef de cabinet de Saint-Hilaire, rédacteur à la direction des Affaires politiques et futur chef, à dater de juillet 1882, du bureau des Affaires tunisiennes. Car celui-ci, sous les directives de 30

Français 34. Mais au début de l'année 1882,jusqu'au terme de la pacifi-

Gambetta, avait déjà eu l'occasion, de décembre à février, de tâter le terrain tunisien. La traversée se prête certainement pour Cambon à une prise de contact plus approfondie avec le premier secrétaire d'ambassade qui lui est affecté. Freycinet avait choisi d'Estournelles « parce qu'il fal-

lait de l'intelligence, du tact»

36

; Cambon n'avait fait sa connaissance

que le 18 mars, l'avait revu depuis mais toujours en compagnie de Jules Herbette, de Francis Charmes, d'Albert Decrais, de Saint-René

Taillandier,de Jusserand, de Cogordan 37.
Challemel Lacour, le premier, avait fait méditer au jeune diplomate

les avantages qu'il retirerait à participer à l'organisation d'un Etat 3K.
Ce n'était pas tout à fait l'opinion de d'Estournelles lorsque Sylvius du Boys lui avait transmis, le lundi 27 février, la proposition de Jules

Herbette de l'envoyer à Tunis 39. Il avait même opposé son «refus

empressé», tant «il serait si triste de quitter Londres après tant d'efforts» 40,quand il était sur le point, surtout, de goûter aux channes d'une jeune personne qu'il convoitait depuis longtemps. Mais la consultation de ses amis l'avait rendu bientôt à la raison: il lui était « impossible de refuser Tunis » et il s'était résolu, le 1crmars, à télégraphier son acceptation, «parce que c'est un port de combat et qu'un homme de cœur jeune, non marié, ne peut pas refuser l'honneur d'y

être désigné»

41.

L'enthousiasme n'est pas de mise sur le bateau. D'Estournelles a la nostalgie de Londres, des représentations théâtrales, lotos, clubs, thés qu'il prenait toujours en excellente compagnie. La Méditerranée lui

paraît « petite, laide»

42. Les impressions sont encore mitigées à

l'arri-

vée à La Goulette. Le temps est certes splendide; les salves, les drapeaux, les matelots, la chaloupe du bey qui vient les prendre, «tout grand nombre d'Européens. L'activité fébrile qui les attend aura bientôt raison de ses états d'âme. Il s'agit déjà de nouer des relations aussi satisfaisantes que possibles avec les ressortissants français. Vis-à-vis de Monseigneur Lavigerie, promu le 16 avril au cardinalat, cela ne crée guère de diffi-

cela est imposant mais triste» 43. Tunis n'est pas plus enthousiasmante à première vue, jonchée de «beaucoup de saletés» 44, dénaturéepar le

cultés: l'homme est «tout à fait XVIe siècle», «très intéressant» 45.
L'abord des militaires nécessite en revanche plus de tact. La première négociation avec le général Forgemol de Bostquenard, sur les conditions et les circonstances d'utilisation des annes, débouche cependant

sur une issue «heureuse»

46.

Il leur faut surtout composer avec des

représentations étrangères rétives envers la prédominance française, réduire la résistance des Italiens surtout, supérieurs en nombre et parti31

culièrement intéressés par la maîtrise du sol tunisien. Amener les agents britanniques, autrichiens, espagnols et italiens à se présenter rapport sur la réorganisation de la Tunisie enfin, monopolise leur attention. Le 22 avril, soit trois semaines seulement après leur arrivée, ils expédient à Paris un document qui fera office de modèle. Les bases du protectorat sont jetées; il reste à les mettre en application en composant avec les éventuels retournements et contradictions politiques de la métropole. L'expérience tunisienne s'avère d'autant plus formatrice pour d'Estournelles, qu'il doit pallier les absences de son supérieur lorsque celui-ci inspecte le pays ou rend compte de leur action à Paris, en assumant l'intérim. Ce cas de figure est fréquent; le ministre l'abandonne une première fois du 24 avril au 6 mai 1882 pour parcourir le pays. A son retour, aucun incident n'aura ébranlé la résidence française. D'Estournelles pourra même porter à son crédit un événement d'une importante signification symbolique. Le 27 avril, l'explorateur Gustav Nachtigal, nouveau représentant du gouvernement allemand, lui est présenté. Né en 1834, il avait pris pied sur le continent africain en 1861, pour exercer sa profession de médecin sous les cieux algériens puis tunisiens. En 1869, il était parti pour une grande expédition de reconnaissance vers l'Afrique centrale, n'en était revenu qu'en 1875, après avoir traversé des contrées où nul Européen n'avait jamais pénétré. Ses récits seraient consignés dans son livre Sahara und Sudan, paru en trois volumes, de 1879 à 1889. D'Estournelles a peutêtre lu le premier ouvrage; il accorde en tout cas beaucoup d'importance à lui réserver un accueil de qualité et ne laisse surtout à personne le soin de le présenter au Bardo. La réussite est « complète» : « ceux qui, parmi les Européens et les Arabes, croyaient encore que notre occupation n'était pas définitive, que les puissances ne l'approuvaient pas, virent avec surprise un matin le nouveau représentant de l'empire se rendre au palais du Bardo, dans la voiture du Chargé d'affaires de France, pour être présenté par lui au Bey» 4R. En agissant de la sorte par le biais de son nouveau consul-général, la chancellerie allemande reconnaissait la prédominance de la France. Des moments plus délicats attendent le résident français et ses assistants. La sensibilité exacerbée des militaires les obligent à déployer leurs qualités conciliatrices: «la moindre irrégularité chez les Arabes choque un officier comme une infraction à la discipline; une faute, un délit, un mensonge, deviennent pour lui un manque de respect, de l'insubordination, de la révolte» et l'invitent à avoir la main lourde 49. Certains soldats, rêvant de campagnes glorieuses, de 32

devant Cambon n'est donc pas une mince affaire 47. La réalisation du

« razzias », « s'exagèrent très naturellement les moindres incidents qui pourraient toucher la dignité du drapeau; (...) l'épée de la répression frappe quelquefois un peu trop vite et risque de provoquer plutôt que de prévenir l'insurrection» S0,gênant ainsi considérablement l'action de l' administration. Les enjeux économiques génèrent également des tensions. L'affaire de l'Enfida, qui focalise l'attention de Paul d'Estournelles pendant le mois de mai 1882,luipermettra de se familiariser avec une notion qui prendra plus tard une importance particulière dans son. existence: l'arbitrage. Le domaine de l'Enfida, compris dans un quadrilatère que formeraient les villes de Zaghouan au nord-ouest, Hammamet au nord-est, Sousse au sud-est et Kairouan au sud-ouest, jouit d'une réputation de richesse et de fertilité légendaire pour avoir été le grenier à blé de la Rome antique. Bien qu'ils aient été négligés depuis, les 100 000 hectares, environ, qui le composent attisent des rivalités qui s'exacerbent en 1882, jusqu'à générer une tension entre les gouvernements britannique et italien d'une part, britannique et français d'autre part. Le 26 mai, «à la joie de tous» SI, l'affaire est terminée. La Société marseillaise de Crédit est reconnue seule et légitime propriétaire du domaine, qu'elle avait acheté à l'ancien premier ministre du bey, le général Khéridine, contre le protégé anglais. Parmi tous les problèmes de fond à régler - négocier le rachat de la dette auprès de la commission financière internationale, engager une réforme administrative en délimitant les pouvoirs respectifs du bey et du résident, établir des moyens de communication entre le pouvoir politique et l'outil militaire -, la question judiciaire s'affirme comme la plus épineuse. La situation qui réserve aux consuls étrangers la facuIté de juger leurs nationaux et leurs protégés indigènes s'avère une source intarissable de complications. Les incidents sont nombreux, surtout auprès de la communauté italienne, lorsqu'il vient par exemple à un barbier sicilien l'idée saugrenue de dépouiller un zouave de son sabre-baïonnette pour l'offrir à son consul; les esprits s'échauffent, la presse s'empare de l'événement, les administrations s'invectivent par le biais de notes 52. Il ne sera mis fin au désordre qu'en 1883, une fois que la position française se sera affirmée sur place par une première vague de réformes et que les dirigeants auront établi plus clairement, à Paris, leurs objectifs. Dès l'automne 1882, une campagne de pétitions menée sous la houlette de d'Estournelles, avait permis de sonder les intentions des puissances étrangères sur la suppression des capitulations et leur acceptation à soumettre leurs nationaux délinquants sous le coup de la justice française 53. Mais ce n'est qu'au premier semestre 1883 33

que les infrastructures françaises, sur l'insistance de Cambon, se mettent en place: le 27 mars, par une loi qui crée en Tunisie des tribunaux compétents à l'égard des Français et de leurs protégés et le 5 mai, par un décret promulgué par le bey qui stipule que les nationaux des Etats dont les tribunaux consulaires seraient supprimés deviendraient justi-

ciables des tribunaux françaisrécemmentinstitués 54.
Encore faut-il obtenir le consentement des puissances. L'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Russie s'y résignent sans trop de difficultés. Les Britanniques, en revanche, manifestent des réticences. Le 23 novembre 1883, d'Estournelles reçoit de Cambon la mission de se rendre d'urgence à Paris puis à Londres: « les capitulations ne marchent pas, loin de là» 55.Le passage au ministère lui permet d'y

rappeler son existence.;ce qui «ne fait pas de mal, au contraire» 56.
Chargé des recommandations de Jules Ferry et de Jusserand, il retrouve le 5 décembre les bords de la Tamise. Un « immense travail» l'absorbe pendant trois semaines 57. Le 27, «enfin, c'est fini» 58; Sir Julian Pauncefote est tombé d'accord avec lui: le 31, la reine signera « l'order in council» qui mettra fin à la juridiction consulaire britannique en Tunisie. Les Italiens obtempèreront le mois suivant, moyennant compensations. D'un point de vue intime, il s'en faut de beaucoup pour que ce séjour lui laisse un souvenir enchanteur. Le 5 novembre 1882, sa mère, venue le rejoindre à Tunis, tombe malade. Le diagnostic du docteur Forgemol indique une pneumonie. Un important élan de solidarité se développe alors autour d'eux. Nachtigal et le docteur Forgemol viennent plusieurs fois par jour; Cambon, le cardinal Lavigerie, l'état major, «tous pleins de bonté et de sympathie» compatissent à son

inquiétude 59. Malgré de légers mieux épisodiques, l'issue fatale de la

maladie se dessine. Le 20 décembre, le cardinal Lavigerie donne son absolution; le 26, le cœur de la malheureuse s'arrête. Le décès de sa mère touche d'Estournelles au moment même où il lui paraissait accéder au bonheur. Le matin du 22 décembre lui avait réservé une agréable nouvel1e, véhiculée par un télégramme à l'adresse de Cambon: le président de la République, en témoignage de la satisfaction du gouvernement pour le « zèle efficace» déployé par le jeune collaborateur lors de sa campagne de pétitions décidait de relative, tant le bruit d'une distinction prochaine s'était précisé au cours des trois derniers mois. Le 15 du reste, une lettre de Cogordan et de Jusserand, après un mot de Decrais, le lui confirmait: « le ministre (avait) dit de prendre une croix n'importe où mais sans plus tarder et

lui confier la Croix de la Légion d'honneur 60. La surprise n'était que

sans attendre la promotion de janvier»
34

61.

Mais dans les jours pénibles

qu'il traversait, la joie était intacte. « Tout le monde (était) parfait»

avec lui 62, et nulle contestation ne minimiserait la reconnaissance
qu'il reçut, à trente ans, de ses qualités. Il ne tarderait pas en outre à se repentir d'avoir cherché le réconfort de la baronne « Mary» Visconti. L'idylle qui commence le 14 décembre contrariera sa capacité de travail. Lorsque le 14 mars 1883 Ferdinand de Lesseps loge chez lui, d'Èstournelles lui abandonne volontiers ses appartements pour coucher ailleurs. Quand Cambon arrive de Paris le Il avril avec Adrien de Montebello, il ira « quand même» retrouver

l'objet de ses pensées: il ne la quitte «pour ainsi dire plus» sement devient notoire»
64.

6J. S'éloi-

gner d'elle trois semaines, du 20 avril au 11 mai 1883, pour faire visiter le pays à Montebello est une souffrance; peu à peu, son « abrutisLe problème est d'autant plus épineux, que le charme de l'Italienne ne laisse pas indifférent un autre Français en fonction à Tunis. Le 27 mai, une lettre du colonel Serrault l'informe que son rival sera envoyé à Gabès. Pour d'Estournelles, cet éloignement serait la « seule

solution»

6S,

et la nouvelle devrait le combler d'aise. Mais l'homme a

des scrupules, au point d'obtenir de Cambon et de Serrault le maintien du courtisan à Tunis. Peut-être que sa confiance « la touchera» : « estce la conserver que de la conserver ilIa condition de l'isoler et de ne lui laisser voir que (lui) ? » 66. Dès lors, d'Estournelles est de nouveau emporté par les méandres qui avaient déstabilisé ses vingt ans. L'« incertitude» le ronge, sans qu'il sache se « résigner» ou « partir» : « partir où ? Je dois rester ici. Rester ici sans la voir: je n'en aurais

pas longtemps le courage et elle me ferait bien revenir»

67.

Sa résolution à rompre ne résiste effectivement pas à la décision de Mary d'éconduire son rival. Dès lors, à l'orée du mois de juillet 1883,

commence une existence qui lui paraît dépasser (ses) « rêves»

6H.

En

emménageant chez elle à La Marsa, il touche « à l'apogée de sa jeu-

nesse », nourrit des projets d'avenir 69. Son bonheur sera néanmoins
70.

soumis à de rudes épreuves. Par le colonel Serrault d'abord, lorsqu'il ramène son rival à Tunis, « à perpétuité... en congé », pour lui « faire

plaisir»

L'affront, sans doute aggravé par des dissensions sur les

méthodes à employer avec les indigènes, est lavé le dimanche 2 septembre par l'épée; assisté du docteur Forgemol, « le frais du matin sur le buste », d'Estournelles recoit l' Lssaut71. « Sans le vouloir », il traverse de son arme la main de son adversaire, « ce qui arrête tout », lui Mais « la leçon est perdue» ; le « silence absolu» est en effet prescrit sur les discordes au sein de la population française 74. 35

laissant le regret de ne lui avoir « pas donné davantage» 72. Cambon, informé de la querelle par Bompard, 1'« embrasse» à son retour 7J.

domestique, arrive le mari 75. Le procès redouté n'aura pas lieu: le
baron repartira pour Turin avec sa fille, tandis que d'Estournelles écoulera en Espagne les derniers jours de son idylle jusqu'à ce que Mary, à son tour, regagne l'Italie. Le 22 avril 1884, le point final sera donné à un amour que l'éloignement aura effiloché. Les deux années qu'il aura passées à Tunis auront permis à d'Estournelles de poursuivre son ascension. Il aura beaucoup appris aux côtés de Cambon, avec lequel il conservera des liens. Paul Cambon, en effet, incarnera une sorte de garde-fou, prompt à réfréner l'imagination de son protégé, à prévenir ce qu'il jugera comme des égarements. D'Estournelles gardera également un souvenir ému du cardinal Lavigerie et du général Forgemol, pour leur soutien dans l'épreuve. Pressenti successivement pour Rome, Constantinople, puis Berlin,

«Toute la ville s'attend à un scandale» lorsque le 17, averti par un

d'Estournelles se voit proposer,le 17juin 1884,La Haye 76. Les efforts
consentis pour amener le gouvernement anglais à composer sur le chapitre des capitulations, les meurtrissures laissées par sa relation amoureuse, lui font préférer cette affectation réputée paisible: «c'est

Fontainebleau» 77. En son état, tandis que «plus rien, ni beauté, ni harmonie, ni poésie, ni art, ni charme ne (Ie) touche plus» 7\ alors que
tout lui semble «moins gai ou moins triste que ce qu'(il) a vécu », sans que ses amis, «toujours les mêmes» - Jusserand, Drake de Castillo, Charmes, Duboys, Cogordan, Saint René Taillandier -, ne parviennent à entamer sa morosité, cet « ensevelissement » aux Pays-Bas l'attire 7Q. Les forces lui manquent pour secouer « le poids insupportable» de son existence; il ressent profondément le « besoin de vivre sans responsabilité » KII. La villégiature ne sied guère à d'Estournelles de Constant. L'été 1884 est ainsi placé sous le signe de la mélancolie et de l'autodérision. Spectateur complaisant de sa propre et « lente décadence », il se sent « devenir malade, faiblir peu à peu mais de plus en plus », se met en tête d'écrire un roman qu'il intitulerait «Trop de raison» ou «La recherche du mieux », libellé qui lui paraît convenir à l'évolution de sa personnalité: « pour ne rien vouloir faire qui ne fût pas sage, je ne me suis pas marié quand je l'aurais pu, j'ai rompu avec Mary quand je ne puis pas être heureux sans cela: si à présent que je suis attristé par ces excès de raison je ne sais plus charmer je vivrai solitaire et malheureux, sans foi, sans espoir religieux ni politique, n'étant sûr que de

l'indifférence des hommes. La fin de ce roman ne sera pas gaie»

KI.

Dix années plus tôt, lorsque des doutes semblables l'avaient saisi, le travail lui était apparu comme un refuge. Le même processus 36

s'engage progressivement. En s'emplissant d'activités, outre ses obligations de Chargé d'affaires, de représentations théâtrales, de promenades, de parties de chasse, son emploi du temps ne lui laisse bientôt guère l'occasion de s'apitoyer sur son sort. Surtout, l'ouvrage qu'il a mis en chantier sur la Tunisie contribue fortement à lui redonner confiance. En décidant de s'atteler à la production d'un livre, il renoue avec un exercice auquel il avait déjà consenti pour la Grèce. Les circonstances sont similaires: l'ouvrage est un salut, un échappatoire à l'ennui. Les buts sont également semblables: d'Estournelles écrit un rapport et livre un témoignage. Mais la politique et la volonté de défendre l'œuvre entreprise l'emportent de beaucoup cette fois sur l'inclinaison pour un pays qu'en fait, à propos de la Tunisie, il n'a que peu ressentie. La rédaction, entamée au printemps 1884, va bon train. Au 20 septembre, les chapitres I, II, III, IV, VII, VIII sont achevés; le chapitre IX est en bonne voie tandis qu'il envoie à Gabriel Charmes son chapitre V, sur les ordres religieux, et termine le VI, consacré à l'es-

clavage H2. Du reste, comme il l'avait fait auparavant, d'Estournelles
envisage sûrement de livrer sous forme d'articles, les conclusions intermédiaires de son projet. Son entourage devra pourtant attendre deux ans avant de le lire. Car entre-temps, il réalise enfin l'équilibre affectif qui manquait à son existence. Le 27 mai 1885, en effet, il passe la bague de fiançailles au doigt de Margaret, dite Daisy, Sedwick Berend, enseignante de profession, née en 1864 sur le sol anglais de l'amour d'une Ecossaise et d'un banquier allemand. Depuis un an qu'il la fréquentait, il ne s'était pas passé une rencontre sans

qu'il lui découvre « un charme, une qualité, un mérite de plus»

HJ.

Ses

amis accourus au dîner qu'il offre le 3 juin pour marquer l'événement - Caillard, Jusserand, Gabriel Charmes, Camille Barrère, Godefroy Cavaignac -, ne démentiront pas son jugement: Daisy « dépasse de beaucoup» ses attentes, « ce n'est pas peu dire» : « elle est à la hau-

teur de toutes les situations, elle comprendra tout»

H4.

D'Estournelles

ne mesure sans doute pas alors toute la portée de son propos. Le mariage, protestant, est célébré le 25 juin en la Basilique SainteClothilde à Paris sous les yeux de deux témoins prestigieux: Barthélemy Saint-Hilaire et Ernest Renan.

Bilan de l'expérience
L'intérêt de Buloz, le directeur de la Revue des Deux-Mondes, pour les questions coloniales est indéniable. Gabriel Charmes avait livré

37

pour le numéro du 1cr novembre 1883 un article sur « La politique
coloniale », qui ne laissait guère de doutes sur le souhait de la publication de voir la France s'engager dans la course pour la « domination» du monde. De 1885 à 1887, la revue accueille également les pages de Camille Rousset - fort de son expérience dans la commission des archives diplomatiques, créée à l'initiative du duc Decazes le 21 février 1874 -, sur la conquête de l'Algérie. Il n'est donc pas étonnant que des contacts aient été renoués entre Buloz et d'Estournelles pour livrer un aperçu de l'action française en Tunisie.

Le 1cr mars 1886, paraît une première étude sur «Les sociétés
secrètes chez les Arabes et la conquête de l'Afrique du Nord », qui adopte un ton préventif à l'usage des militaires. Fort de son séjour dans cette région du monde, d'Estournelles y analyse en effet les préceptes de l'islam et le rôle des sociétés secrètes dans sa propagation. Car il lui semble être parvenu au moins à connaître ces sociétés, à cerner leurs rouages. Pour que ces observations ne soient pas perdues, « quelles que soient dans l'avenir nos ambitions coloniales, qu'il s'agisse pour nous de continuer à conquérir ou simplement de conser-

ver » K5, il estime nécessaire de connaître les dangers pour mieux les
affronter et ne pas commettre d'impairs irréparables aux yeux des autochtones:
« Il n'y a pas dans le monde arabe d'institution politique qui n'ait pour base la religion. L'école et le tribunal sont dans la mosquée; le peuple ne se compose pas de citoyens mais de fidèles; les hordes qui s'opposent à nos conquêtes ne recrutent pas des volontaires mais des croyants; la guerre ne fait pas de ces croyants des soldats, mais des fanatiques; c'est l'étendard seul du Prophète qui peut conduire à la

victoire un musulman»

HO.

« Tandis que par tous les points du littoral, l'Europe envahit avec éclat l'Afrique, l'entame bruyamment par le rivage, le flot du fanatisme pousse silencieusement au cœur même de ce continent immense et le submerge déjà en grande partie; deux conquêtes rivales s'y avancent simultanément, mais par des moyens bien différents: nous montons à l'assaut; l'islam, au contraire, se répand comme fait l'huile sur une étoffe» H7.

Les sociétés secrètes, sous leur pieuse enveloppe de «congrégations charitables », jouent un rôle actif dans la propagation des préceptes islamiques; « elles luttent entre elles à qui réussira le plus vite; elles ont chacune leurs voies, leurs caravanes, leurs mandataires, et si ce n'est pas l'une, c'est l'autre qui a converti déjà la plupart des

peuples païens des régions équatoriales» KK. Son expérience lui paraît
38

assez grande, son propos assez pertinent, pour justifier son désir d'édicter une « ligne de conduite»: «d'une part, ne cherchons pas à nous faire d'illusions et rendons-nous compte que l'Afrique centrale est, ou sera entièrement conquise par les musulmans, kadrya, chadelya, derkaoua, senoussya ou autres. L'Europe entretiendra ou créera des colonies sur le littoral. Ces colonies seront comme des îles, entre la mer et un continent hostile: à cela nul remède. Nous perdrions notre peine à vouloir convertir les peuples encore vierges; en nous obstinant à en faire des chrétiens, nous aurons la guerre, nous les repousserons dans

l'intérieur»

89.

S'il convient de persévérer dans l'envoi de mission-

naires, l'ouverture de comptoirs et de voies de communication, cette politique ne doit tendre qu'à «nous faire connaître, dissiper les préjugés contre nous, amener insensiblement à nous les commerçants et les producteurs indigènes par l'appât du gain et la confiance dans nos relations » 90. Le point de vue est intéressant, qui établit que les armes ne suffisent pas à réduire les pensées ou les cultures, que les actes d'héroïsme militaire ne sont pas les éléments exclusifs d'une implantation durable. Mais tous les principes préconisés pour réduire les résistances musulmanes ne rejoignent certainement pas les opinions de la majorité des colonialistes:
« Diviser, déconsidérer, ne pas combattre: tel est le sens général des instructions à donner aux fonctionnaires qui sont aux prises avec les fanatiques, n'employer nos soldats qu'à repousser des incursions ou à les punir, si le châtiment est opportun, s'il n'exige pas des sacrifices disproportionnés avec l'offense ou le préjudice. Une telle politique confiée à quelques hommes habiles, froids, équitables, (...) ne serait peut-être pas glorieuse, mais elle serait sage »... (ne pas) «jouer les don Quichotte» (ou) «préférer à une politique préventive efficace les expéditions héroïques, mais folles, qui consistent à poursuivre pendant des semaines, en plein désert, un ennemi insaisissable. Nos soldats ne sont pas des volontaires, notre budget de la guerre doit être ménagé, et toutes les fois qu'il est possible de remplacer une de ces expéditions par l'envoi d'un agent de discorde, nous ne devons pas hésiter à nous servir de cet agent. Il faut avoir le courage de le dire, ne pas craindre de passer pour peureux: le temps est fini des guerres d'Afrique; que nos officiers s'en convainquent, qu'ils en prennent leur parti; sinon, dans l'oisiveté des postes avancés, comment ne seront-ils pas à chaque instant tentés de se mettre en campagne et, pour employer un mot élastique et funeste, de réprimer des commencements d'agitation? » 91. '

39

L'année suivante, les 15 février puis 15 mars 1887, paraît en deux temps un article sur «Les débuts d'un protectorat; la France en Tunisie; les réformes accomplies et les perspectives d'avenir ». En consentant à dévoiler les grands traits du livre auquel il travaille, d'Estournelles sonde peut-être le goût du public. Mais la volonté de défendre les préceptes de Jules Ferry, qu'il tient en grande estime, est manifeste. Au milieu des années 1880, le grand débat colonial fait rage. En juillet 1885, tandis que le «Tonkinois» Jules Ferry s'escrime à défendre son action passée, les oppositions s'acharnent. Georges Clemenceau, qui avait déjà dénoncé l'entreprise tunisienne en y flairant la pression de quelques affairistes, ne laisse à personne le soin de discuter l'opportunité des entreprises lointaines: « lors donc que, pour vous créer des débouchés, vous allez guerroyer au bout du monde, lorsque vous dépensez des centaines de millions, lorsque vous faites tuer des milliers de Français pour ce résultat, vous allez directement contre votre but: autant d'hommes tués, autant de millions dépensés, autant de charges nouvelles pour le travail, autant de débouchés qui se

ferment» 92. L'économiste Frédéric Passy abonde, qui se refuse « à

sacrifier en pure perte des choses précieuses, l'or et le sang de la France» : « C'est par le naturel progrès de la richesse, de la population débordant sur les territoires étrangers, par l'émigration volontaire, par le commerce libre et fructueux, et non par ces aventures, coûteuses et stériles, expéditions lancées au hasard en tous sens, qu'on peut arriver à répandre le nom, la langue, l'esprit et les intérêts de la France. C'est en la rendant plus forte qu'on la fera rayonner avec plus d'éner-

gie et plus d'éclat en dehors»

93.

Bientôt, d'Estournelles ne tiendra pas un raisonnement très différent de celui que formule Passy. Les deux hommes seront d'ailleurs conduits à se connaître et à s'apprécier. Pour l'heure, il s'agit de défendre la légitimité de l'action entreprise, en réfutant l'argumentation pour la Tunisie de la ponction des économies et des vies des Français. L'Algérie offre en la matière un point de comparaison tout désigné. Certes, d'Estoumelles n'omet pas de préciser combien « la terre d'Afrique devenue française est bien belle », ni comment « notre armée s'est montrée une fois de plus héroïque dans cette guerre intermeurtrier des combats et des maladies, l'importance de la note à payer pour l'Algérie, est surtout mentionné pour mettre en valeur la rapidité des opérations de pacification du sol tunisien et la modicité de leur coût. 40

minable» 94. Certes, « on ne pense aux sacrifices qui lui ont été prodigués que pour lui trouver plus de prix» 95. Mais le rappel du bilan

Une longue liste de réalisations s'ensuit. Toute l'argumentation développée dans ces deux articles tend vers un seul but: montrer que la Tunisie « récompense du désintéressement avec lequel nous avons

civilisé l'Algérie»

96.

L'inclination pour la formule du protectorat est
97.

profonde: « si nous avions purement et simplement annexé la régence à l'Algérie, nous n'aurions qu'un chapitre de plus à ajouter à l'histoire

de notre colonie, et un chapitre des moins intéressants»

Mais en

prenant le parti de ne pas lever « une armée de fonctionnaires », de stimuler «une vieille administration boiteuse », «un corps habitué à ses infirmités », plutôt que de greffer à grands renforts de fonds une infrastructure métropolitaine, la France a« inauguré un système nouveau» grâce auquel, tandis qu'elle avait « trouvé le désordre, la corruption, des procès, des dettes, une population diminuée de moitié par la disette et les exactions, aujourd'hui elle a entrepris de grands travaux publics, rappelé les émigrés, dégrevé les impôts, payé des indemnités, son budget se solde chaque année par des excédents» :
« Avons-nous besoin de conclure? Aussi longtemps que nous saurons maintenir devant nous sur le trône, dans la régence musulmane, un prince musulman et, autour de ce prince, une administration indigène dirigée par quelques Français d'élite, nous aurons en Tunisie du calme et, si on en juge par les revenus de ces dernières années, des bénéfices. (...) Un jour, quelques impatients réclameront l'annexion, et l'opinion publique, trompée, mettra peut-être son amour-propre à les soutenir; elle se lassera de voir durer le bey; elle en rira, probablement, parce que nous laisserons de jour en jour tomber son autorité, qu'il faudrait soutenir, au contraire, malgré lui, au besoin. (...) Ces éventualités sont à prévoir; le jour où elles se présenteront, si le gouvernement ne résiste pas, s'il transforme la Tunisie en un quatrième département algérien, la jeune colonie qui a si vite fait honneur à la République ne sera plus qu'une source de dépenses, un entrepôt de fonctionnaires et de gens d'affaires; les Arabes seront déçus; après avoir cru que nous adoptions enfin cette sage maxime: "l'Afrique par les Africains", ils se verront menacés, repoussés; les Italiens et les Maltais se joindront à eux, et cette population hétérogène, qui de toutes parts s'était si volontiers ralliée à nous, n'aspirera

plus qu'à l'indépendance»

"".

Bien qu'il rechigne à dire de l'expédition en Tunisie « qu'elle fut une croisade contre des barbares ou même contre des pirates, une œuvre d'enthousiasme ou de bienfaisance», en préférant la qualifier d'« acte raisonnable, prudemment conçu, lentement préparé, sagement exécuté» 99,le thème de la civilisation porteuse de lumière, celui du
41

fardeau de l'homme blanc, perce dans le propos de d'Estoumelles. La France pourra se targuer de ce résultat, « d'avoir sauvé de la désola-

tion l'antique territoire de Carthage»

JOCI.

tique» des entreprisescoloniales 101. Mais l'enthousiasmequ'il éprouve
à l'égard du protectorat, son respect pour les cultures autochtones, le marqueront toujours favorablement tandis que la solution de l'annexion lui fera horreur. En prêtant à la France, «admirablement et dangereusement enthousiaste », la capacité d'« être pratique et mesu-

D'Estoumelles de Constant ne sera jamais un « détracteur systéma-

rée»

J02,

il projette peut-être déjà sur son pays les traits de caractères

qui lui paraissent composer sa propre personnalité. Le lecteur que le ton de ces articles aura séduit devra patienter quelques années avant de pouvoir affiner son jugement. C'est que d'Estoumelles ne consent que difficilement à délaisser son épouse

pour terminer son livre. De fait, son ouvrage ne paraîtra qu'en 1891 J03.
Le 16 mai de cette année-là, Barthélemy Saint-Hilaire le présentera à l'Académie des Sciences morales. Un an plus tard, le 28 mai 1892, l'Académie française le couronnera du prix de la fondation Thérouanne. Ce sera une satisfaction de plus pour d'Estoumelles, dans l'attente d'un poste important qui, de l'avis général, ne tarderait pas à lui être proposé. C'est pourtant à ce moment-là de son existence, en pleine réussite, que l'homme sera en proie à la plus importante des remises en question.

42

Notes

I. Il est vraisemblable que ses supérieurs lui aient confié la mission en guise de récompense pour son travail, comme ils rémunéraient les attachés non titularisés par des « courses» leur permettant de « voir du pays»; Cf. Baillou, Jean (dir.), Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, Paris, CNRS, t. II, 1984, p. 102. 2. ADS 12 J 113 ; lettre du 7 janvier à sa famille. 3. Ibid., id. 4. Ibid., id. 5. Ibid., id. 6. Baillou, Jean (dir.), Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, o. c., pp. 143-144. 7. ADS 12 J 113; lettre du 7 janvier à sa famille. 8. Baillou, Jean (dir.), o. c., p. 188. 9. ADS 12 J 113; lettre du 9 janvier à sa famille. 10. Ibid., id. I I. Ibid., id. 12. Ibid., id. 13. Ibid., lettre du I I janvier à sa famille. 14. Ibid., id. 15. Ibid., id. 16. Ibid., lettre du 14janvier à sa famille. 17. Ibid., id. 18. Ibid., id. 19. Ancien élève, remarqué, de la « Royal military academy» de Woolwich, Sir Vincent Henry Penalver Caillard (1856-1930) sera propulsé à 26 ans et pour quatorze années au poste de président du conseil d'administration de la dette publique ottomane et officiera en qualité de représentant de l'Angleterre, de la Hollande et de la Belgique, à Constantinople. En 1898, il quittera le service public pour intégrer - ce qui ne ferait sûrement pas la joie de son ami -, une société de construction navale et manufacture d'armement. Il deviendra bientôt le directeur financier de l'entreprise et finira sa carrière, 43

,

après la guerre, en obtenant le troisième mandat de président, en 1919 de la «federation of british industries» (Dictionnary of national biography, Oxford University press). 20. ADS 12 J 114-115. 21. Ibid., id. 22. Ibid., id. 23. Ibid., id. 24. Ibid., id. 25. ADS 12 J 71, agenda personnel pour 1880. 26. Ibid., id. 27. Ibid., id. 28. Ibid., id. 29. ADS 12 J 73, agenda personnel pour 1881. 30. ADS 12 J 15, L'été de la Saint-Martin, de Ludovic Halévy et Meilhac, jouée en seconde partie de programme après The hidden treasure, un mélodrame en trois actes de Watkin Wingfried, réadapté par Sir Percy F. SheIley. 31. En 1863, le bey avait émis un premier emprunt de 35 millions de francs sur la place de Paris qui, plutôt que de contribuer au relèvement de la Tunisie fut largement employé à réprimer le soulèvement de plusieurs tribus. En 1885, un second emprunt de 25 millions de francs lui fut facilité. C'est la situation de faillite qui menaçait la Tunisie, tandis que la crise financière européenne interdisait l'émission de nouveaux emprunts, qui le conduisit à envisager la solution de tutelle. La première étape fut la création d'une commission financière internationale, qui ne connût guère de succès dans le renflouement des finances tunisiennes. 32. Cf. Baillou, Jean (dir.), o. C., p. 246 ; sur la rivalité franco-italienne, voir la présentation de Pierre Guillen (L'expansion (1881-1898), Paris, imprimerie nationale, 1985, chapitre V, pp. 129-132). 33. Ibid., id. 34. Ibid., id. 35. ADS 12 J 75 ; « impuissance à former une majorité, impuissance à avoir une politique extérieure: tels sont les deux maux de la France. Le second n'est que la conséquence du premier» (André Daniel, L'année politique, 1882, p. 8 ; cité par Pierre Guillen o. c.) : la part laissée à l'appréciation de Cambon et de ses collaborateurs sera d'autant plus grande que la vie politique française est effectivement en proie à l'instabilité ministérielle: le ministère Gambetta est tombé en janvier 1882 ; le ministère Freycinet, dont il est question, chutera en juillet; le ministère Duclerc en janvier 1883, le ministère Fallières en février. Il leur faudra attendre la formation du gouvernement Ferry, qui durera du 21 février 1883 au 30 mars 1885, pour se reposer sur une ligne politique constante. 36. Ibid., id., p.247. Les personnes nommées ici sont celles que d'Estournelles fréquente le plus souvent à Paris, avec Sylvius du Boys. Celuici fera l'essentiel de sa carrière à l'administration centrale et exercera en 1904 la fonction de directeur des Consulats et des Affaires commerciales. Au 44

moment de cette entrevue, Albert Decrais exerce, pour un an, la charge de directeur politique au Quai d'Orsay; Georges Cogordan, qui sera plus tard placé à la tête de ce service, le seconde; le journaliste Francis Charmes, futur directeur de la Revue des Deux-Mondes, est sur le point de quitter la diploma- . tie pour représenter le Cantal à l'Assemblée; Jules Jusserand, futur ambassadeur de la France aux Etats-Unis, intervient dans la discussion en qualité rédacteur d'un rapport sur l'organisation du pays conquis, sur les instances de Léon Gambetta dont le ministère venait de chuter. La nouvelle administration reconnaîtrait sa compétence en le nommant à la direction du bureau des Affaires tunisiennes qui sera créé le 22 avril 1882. En fait, ce petit groupe, enrichi de Jules Cambon, de Maurice Paléologue, d'Auguste Nisard et de Bompard, constituerait « une sorte de conseil aulique » susceptible d'influencer la politique extérieure de leur pays. (Cf. Baillou, Jean (dir.), o. c., p. 190). 37. ADS 12 J 73, agenda personnel pour 1882, lundi 20 mars. 38. Ibid., id. 39. Ibid., id., audience du samedi II mars. 40. Ibid., id. 41. Ibid., id. 42. Ibid., id. ; «Dilke» contribue grandement à le décider. Sir Charles Wentworth Dilke (1843-1911) a de quoi le fasciner, ne serait-ce que par sa décision de parcourir le monde, expérience relatée dans un livre à succès, Greater Britain, a record of travel in english-speaking countries during 1866 and 1867. Le radical avancé que d'Estoumelles connaît, paraît promis à une carrière politique d'excellente facture. Mais des déboires personnels, dès 1885, entraîneront sa chute (Dictionnary of national biography, Oxford university press). 43. Ibid., id., samedi le<avril. 44. Ibid., id., dimanche 2 avril. 45. Ibid., id. 46. Ibid., id., jeudi 6 avril. 47. Ibid., id., lundi 3 avril. 48. Ibid., id. 49. Estoumelles de Constant (Paul d'), « Les débuts d'un protectorat; la France en Tunisie », première partie, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1887, p. 8 I2 ; voir également, de Paul Cambon, les « Lettres de Tunisie », (RdDM, l''' et 15 mai 1931). Ses premières impressions sur d'EstournelIes; «très bien; assez petit (I m 67), blond, doux, (...) très gentil ». 50. Ibid., id., pp. 798-800. 51. Ibid., id. 52. ADS 12 J 73, agenda pour 1882; pour plus de précision sur cette affaire, cf Ganiage, Jean, «Une affaire tunisienne, l'affaire de l'Enfida », Revue africaine, 1955, pp. 341-378. Voir également, du même auteur, Les origines du protectorat français en Tunisie (/861-1881), Paris, 1959,776 p. Notons que l'ouvrage de Paul d'Estoumelles, dont il sera question plus loin, figure dans sa bibliographie. Voir également: Marcel Courdurie et Xavier Daumalin, «Le secret de l'affaire tunisienne ou le rôle des entrepreneurs 45

marseillais dans la conquète de la Tunisie », dans Histoire d'Outre-Mer, mélanges en l'honneur de Jean-Louis Miege, Aix-en-Provence, publications de l'Université de Provence, 1992, p. 285; dans une lettre à l'intention de Freycinet datée du 13 juin 1882, Lord Lyons fera 1'« éloge du tact et de la discrétion» déployés dans cette affaire par d'Estoumelles (DDF, série I). 53. Estoumelles de Constant (Paul d'), « Les débuts d'un protectorat; la France en Tunisie », première partie, o. C.,p. 8] I. 54. ADS 12 J 73, agenda personnel pour ]882. 55. Cf. Baillou, Jean (dir.), o. C., p.248. La pratique des capitulations remonte au XVIC siècle. Il s'agit de conventions qui livrent aux commerçants occidentaux de substantiels avantages, et règlent le sort des ressortissants. Le droit maximum de 3 % sur les importations, établi par le régime préférentiel des capitulations en Tunisie, permettait aux commerçants étrangers, dont une forte proportion de Maltais, protégés britanniques, de tirer de beaux profits sans craindre l'arbitraire beylical. L'Egypte connaîtra ce régime jusqu'au 8 mai 1937. 56. ADS ]2 J 73, agenda personnel pour 1883. 57. Ibid., id. 58. Ibid., id. 59. Ibid., id. 60. Ibid., agenda personnel pour] 882. 61. Ibid., id. 62. Ibid., id. 63. Ibid., agenda personnel pour] 883. 64. Ibid., id., lundi 21 mai 1883. 65. Ibid., id. 66. Ibid., id., mardi] 2 juin. 67. Ibid., id., mardi 29 mai. 68. Ibid., id., vendredi 6 juillet. 69. Ibid., id. 70. Ibid., id., samedi 2] juillet. 71. Ibid., id. 72. Ibid., id., dimanche 2 septembre. 73. Ibid., id. 74. Ibid., id. 75. Ibid., id. 76. Ibid., agenda pour] 884. 77. Ibid., id., mardi 29 juillet. 78. Ibid., id., mardi] 7 juin. 79. Ibid., id. 80. Ibid., id. 81. Ibid., id., dimanche ]0 août. 82. Ibid., id., lundi 20 septembre. 83. Ibid., agenda personnel pour ]885, samedi 23 mai. 84. Ibid., id. 85. Estoumelles de Constant (Paul d'), « Les sociétés secrètes chez 46

les Arabes et la conquête de l'Afrique du Nord », Revue des Deux-Mondes, ]" mars] 886, p. 101. 86. Ibid., id. 87. Ibid.. id. 88. Ibid., id., pp.] 00-] OJ; pour mener son étude, d'EstournelIes s'appuie notamment sur l'ouvrage du chef du service centra] des affaires indigènes à A]ger, ]e commandant Louis Rinn, Marabouts et Khouan (Ado]phe Jourdan, ] vol. in-8°, ] 884), ainsi que sur les renseignements fournis par le commandant Coyne, le commandant du génie Breton, et Gustav Nachtigal, « qui vient de mourir à ]a peine et que nous-mêmes, Français, avons pleuré ». 89. Ibid., id., p. ]26. 90. Ibid., id., p. 126. 91. Ibid., id., pp. ]27-]28. 92. Cf. Girardet, Raou], L'idée coloniale en France, Paris, La Table Ronde, ]972,pp.93-94. 93. Cf. Ibid., id., p. 95. 94. EstournelIes de Constant (Pau] d'), « Les débuts d'un protectorat; la France en Tunisie », RdDM, première partie, o. C.,p. 785. 95. Ibid., id., p. 785. 96. Ibid., id., p. 786. 97. Ibid., id., p. 786. 98. Ibid.,« Les débuts d'un protectorat; la France en Tunisie », seconde partie, « les réformes accomplies et les promesses d'avenir, Revue des DeuxMondes, ]5 mars ]887, pp. 374-377. 99. Ibid., id., p. 377. 100. Ibid., id., p. 377. . 101. JORF, déb. Ch., séance du 8 décembre] 899, Cf in}ra, chapitre 111. ] 02. Estournelles de Constant (Paul d'), « Les débuts d'un protectorat; la France en Tunisie », seconde partie, «les réformes accomplies et les promesses d'avenir, RdDM. o. c., p. 377. 103. Estournelles de Constant (Paul d'), La politique }rançaise en Tunisie: le protectorat et ses origines (/854-1891), Paris, Plon, in-8°, 489 p. L'ouvrage paraît d'abord sous le nom de P.H.X. D'Estournelles redoutait sans doute des remontrances de ses supérieurs pour avoir rédigé son ouvrage quand il était censé se consacrer pleinement à son travail.

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