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Pauvreté et misère dans l'histoire de la pensée économique

259 pages
La thématique de la pauvreté et de la misère est ici étudiée dans les œuvres de Montesquieu, J.-J. Rousseau, Nicolas Baudeau, Alexis de Tocqueville, Marx, Roscher, puis dans les écrits catholiques du 19e siècle, dans l'encyclique Rerum Novarum, et enfin à travers la sociologie anglaise à l'orée du XXe siècle. (Chaque contribution est résumée en français et en anglais).
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CAHIERS
D’ÉCONOMIE POLITIQUE

PAPERS
IN POLITICAL ECONOMY
Histoire de la pensée et théories History of Thought and Theories

59

Pauvreté et misère dans l’histoire de la pensée économique Poverty and Misery in the History of Economic Thought

2010
Publié avec le soution du CNRS, de l’université de Paris Ouest et de l’Institut d’études politiques de Lille

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12732-6 EAN : 9782296127326

SOMMAIRE

Patrick MARDELLAT Catherine LARRèRE Claire PIgNOL Alain CLÉMENT Jimena HURTADO

Introduction ............................................... 5 Montesquieu et les pauvres ....................... 25 Pauvreté et fausse richesse chez J.-J. Rousseau L’économie entre éthique et politique ............ 45 Le droit des pauvres dans l’œuvre de Nicolas Baudeau ................................... 69 L’inégalité aux temps de l’égalité : Démocratie, industrialisation et paupérisme chez Alexis de Tocqueville ............................ 89 Pauvreté et économie politique au xixe siècle ............................................ 119 Travail et pauvreté chez Marx .................. 141 Pauvreté et assistance aux pauvres dans l’œuvre de Roscher .......................... 163 Catholic perspectives on poverty and misery: From 19th century French catholic social economists to the contribution of Jesuits ...... 185 Pauvreté et propriété privée dans l’encyclique Rerum novarum ............ 205 Aux origines de la sociologie anglaise : Le débat économique et social sur la pauvreté à l’orée du xxe siècle ................................... 225 Index des noms propres........................... 249

Jérôme LALLEMENT Arnaud BERTHOUD Patrick MARDELLAT Stefano SOLARI

Isabelle ASTIER et Annette DISSELKAMP Jacques RODRIgUEZ

Patrick MARDELLAT

COntEntS

Patrick MARDELLAT Catherine LARRèRE Claire PIgNOL

Introduction ............................................... 5 Montesquieu and the poor ........................ 25 Poverty and false wealth in the works of J.-J. Rousseau: Economics in the light of ethics and politics .. 45 The right of the poor in the Nicolas Baudeau’s writings .............. 69 Inequality in time of equality: Democracy, industrialization and pauperism in Alexis de Tocqueville ............................... 89 Poverty and political economy in the 19th century................................... 119 Labour and poverty in the works of Marx 141 Poverty and assistance to the poor in Roscher’s work .................................... 163 Catholic perspectives on poverty and misery: From 19th century French catholic social economists to the contribution of Jesuits ...... 185 Poverty and private property in the encyclical Rerum Novarum ............ 205 The origins of British sociology: The economic and social debate on poverty at the turn of the 20th century .................... 225 Index ...................................................... 249

Alain CLÉMENT Jimena HURTADO

Jérôme LALLEMENT Arnaud BERTHOUD Patrick MARDELLAT Stefano SOLARI

Isabelle ASTIER et Annette DISSELKAMP Jacques RODRIgUEZ

Patrick MARDELLAT

Introduction

introduction pauvreté et misère, quelle place et quelle signiFication dans l’histoire de la pensée économique Patrick Mardellat1

l’économie politique moderne est née avec la question de la richesse des nations et de l’enrichissement, ses causes, sa nature. en creux de cette richesse et de cet enrichissement des nations, la pauvreté est identifiée comme une des formes principales du malheur économique des temps modernes. elle constitue un défi pour la science nouvelle de ces temps nouveaux qui s’annoncent avec l’industrialisation. la pauvreté apparaît comme une ombre portée sur le tableau général des progrès économiques. l’histoire de la naissance de l’économie politique porte alors les témoignages d’un changement de perception et d’attitude à l’égard de la pauvreté. c’est à l’examen de ces témoignages qu’était consacré le colloque Pauvreté et Misère dans l’histoire de la pensée économique organisé par l’institut d’études politiques de lille – avec les soutiens du clersé et de l’association charles gide pour l’étude de l’histoire de la pensée économique – les 27 et 28 novembre 2008, dont on trouvera ci-après, dans ce numéro thématique des Cahiers d’économie politique, une sélection de dix textes présentés à cette occasion2. il ne s’agit pas ici d’une histoire de la pauvreté, avec la description des faits et situations de pauvreté, l’identification des « populations flottantes » de la pauvreté et la recherche des désignations sous lesquelles l’historien repère les pauvres. il s’agit plutôt d’une histoire du discours tenu sur la
1. institut d’études politiques de lille, université lille nord de France et clersé cnrs (umr 8019), patrick.mardellat@iep.univ-lille2.fr. Je tiens à exprimer ici toute ma reconnaissance à arnaud Berthoud, qui sait tout ce que je lui dois, bien au-delà de cette seule présentation. Je reste toutefois seul responsable des éventuelles erreurs et obscurités. 2. vingt-deux communications ont été présentées lors de ces deux journées.



patrick mardellat

pauvreté et, plus précisément, des discours tenus par des observateurs et des savants – économistes, sociologues et philosophes. avec les discours savants sur la pauvreté, celle-ci ne sera plus rapportée à des origines insondables ou des raisons obscures, à des maux comme la guerre, à des désordres naturels comme les famines ou les catastrophes naturelles, ni non plus à des fins dernières transcendantes dont l’économie générale résiste à l’investigation rationnelle. c’est la pauvreté dans le « cours normal » ou le silence des rouages de l’économie qui va être au cœur des préoccupations dont on trouvera l’écho dans les discours ici recensés3. la pauvreté dans des sociétés en voie d’enrichissement matériel hante, tel un spectre, les discours savants qui cherchent à analyser et décrypter l’énigme de ce présent que les contemporains ont vécu et perçu en rupture avec la tradition et le passé. la pauvreté est comme un reste archaïque ou une trace de ce passé, elle constitue comme une sorte de repentir pour les consciences interpellées par les bouleversements en cours. aussi, pour que la pauvreté puisse être accueillie dans les discours savants de la modernité – afin d’y être expliquée en vue d’être combattue – fallait-il qu’elle fût elle-même perçue sous de nouvelles formes, comme une réalité nouvelle. rien n’est pourtant plus rémanent que la pauvreté à travers les âges et, cependant, l’économie politique et les sciences sociales naissantes au xixe siècle vont y voir un phénomène nouveau que l’exposé systématique de concepts va permettre d’identifier, de classer, de mesurer et aussi d’en expliquer les formes. l’âge de l’économie politique est donc celui qui voit coexister dans l’analyse une pauvreté archaïque et une pauvreté nouvelle. entre les deux, ce qui diffère c’est la relation au travail. la pauvreté qui constitue un reliquat du passé – la misère – est liée à une incapacité au travail, elle mérite le secours inconditionnel sous une forme ou une autre ; les formes nouvelles de pauvreté touchent ceux qui sont en pleine capacité de travail, soit qu’elles sont un sous-produit du travail industriel – le paupérisme4 –
3 . aucun des textes qui suivent n’aborde la pauvreté spécifiquement à travers le problème des crises économiques. 4 . la distinction des deux termes de racine latine, miser et pauper, est plus ancienne que l’économie politique. le pauper désigne le pauvre au sens matériel du non-possédant, alors que miser désigne le malheur déplorable de celui qui est abandonné et mérite ainsi la compassion, la misericordia en latin, et non pas la paupericordia, qui n’existe pas, comme le constate otfried höffe (2005). l’économie politique ne théorise pas vraiment cette distinction, mais elle est souvent implicite, comme on le verra dans différents textes qui suivent (c. larrère, s. solari, i. astier, a. disselkamp, entre autres), avec une nuance introduite entre ces deux termes relativement à l’aptitude au travail : le développement des moyens de production et des possibilités d’emploi associé à la formation des pauvres au travail nourrit l’espérance d’une victoire sur la pauvreté, au sens de pauper s’entend, sur la durée (par exemple chez a. marshall). le moindre des paradoxes du temps de l’économie politique n’étant pas que l’industrialisation a créé une pauvreté de masse,



Introduction

soit qu’elles s’expliquent par une distanciation relativement à l’emploi : les bienfaits de l’assistance sont ici discutés, ne viennent-ils pas entraver la marche spontanée du progrès économique qui doit résoudre de lui-même ces formes de pauvreté ? cette représentation de la réalité économique de la pauvreté scelle l’identité et la légitimité de l’économie politique au xixe siècle contre une économie morale et une théologie politique de la pauvreté ; mais elle ne parviendra toutefois pas à faire taire des vues « hétérodoxes » sur la pauvreté qui lui trouvent une signification au-delà de son endiguement dans la question sociale. nous proposerons dans un premier point un guide de lecture des textes en suivant ce fil rouge de l’histoire de la pensée économique sur la pauvreté qui distingue nettement pauvreté hors travail et pauvreté dans le travail. chaque étude sur la pauvreté constitue en même temps un appel à penser les institutions de secours et d’assistance, à relever les défis du malheur de la pauvreté et de la justice que l’analyse des causalités mécaniques et des lois naturelles ne rend pas caduques. la réflexion sur la pauvreté ne se laisse donc pas enfermer à l’intérieur d’un cadre froid de causalités et de lois – d’un modèle – qui en épuiserait tout le sens et dédouanerait la pensée de s’interroger sur la condition humaine, voilà à quoi nous invitent ces études sur la pauvreté. ainsi, les auteurs ici étudiés manifestent-ils la grandeur de leur pensée économique, mais pas seulement, sur la pauvreté, en ce qu’ils actualisent quatre thèmes, présents dans tous les articles, bien que certains insistent plus fortement sur tel ou tel : le thème de l’assistance, celui du discours légitime à tenir, l’éthique et enfin le malheur de la pauvreté. l’exposé de ces quatre thèmes nous permettra dans un deuxième point de présenter chacun des textes.

1. Identité et légitimité du discours de l’économie politique sur la pauvreté
les dix articles qui suivent ne couvrent pas toute la période de l’histoire de la pensée économique, mais la période qui s’étend entre la publication de De l’esprit des lois de montesquieu en 1748 et le tournant du xxe siècle avec la publication des enquêtes de pauvreté en angleterre de rowntree en 1901
justement identifiée sous le terme de paupérisme. la question est posée de savoir si la paupérisation conduit à la misère : les tenants de l’économie politique, se situant dans la postérité des lumières et de l’idéal de la raison, répondent négativement et pensent que la diffusion des progrès économiques liés à l’industrialisation résoudra d’elle-même la question sociale ; les critiques de l’économie politique et de la thèse libérale, qu’ils se recrutent dans le catholicisme social ou parmi les enquêteurs sociaux, répondent positivement et proposent la création de nouvelles institutions en vue de combattre le paupérisme qui dégrade moralement les hommes.



patrick mardellat

et hobson en 1906. un siècle et demi d’histoire des pensées économique et sociologique, donc. un siècle et demi qui, à partir de la pensée de philosophes – montesquieu, rousseau et d’autres – voit se constituer et s’opposer les regards que l’économiste et le sociologue portent sur la réalité de la pauvreté. le xxe siècle et les auteurs contemporains ne sont pas étudiés, quelquesuns sont cités, lorsque leur œuvre fait écho à ces discussions plus anciennes, tels a. sen et r. castel. toutes les pensées étudiées précèdent de quelques décennies ou accompagnent la grande transformation des économies et sociétés européennes qu’arnold toynbee baptisera, dans ses leçons de 18815 prononcées à oxford, du nom de révolution industrielle. dans le même temps que se diffusent les effets de l’industrialisation, ce sont aussi les effets politiques des révolutions américaine et françaises qui se diffusent, avec l’affirmation croissante dans l’opinion publique de la passion pour l’égalité, qu’analyse de façon si pénétrante a. de tocqueville. révolution industrielle et révolutions politiques constituent donc la toile de fond sur laquelle se met en place un nouveau discours sur la pauvreté, qui se veut débarrassé de jugements moraux et de présupposés théologiques et qui va prendre une tournure théorique. l’économie politique théorique va s’affirmer comme la « grille d’analyse de la pauvreté » (J. lallement, p. 120). aussi l’étude de la pauvreté fait-elle apparaître la naissance et l’affirmation de la science nouvelle de l’économie au cours du xixe siècle comme l’économie politique des révolutions. comment comprendre cela ? la période couverte – que nous avons ci-avant désignée comme l’âge de l’économie politique – voit se mettre en place l’articulation moderne entre l’économie, la société et l’état, comme les analyses de La Richesse des nations de smith, Les Principes de la philosophie du droit de hegel6, ou encore Économie et Société de Weber, chacune à leur manière, en constituent une indication. avec l’industrialisation, l’égalisation des conditions, les passions démocratiques et l’extension du règne de l’opinion, un nouvel ordre social voit le jour, dans lequel le statut de la pauvreté change, appelant de nouvelles analyses, de nouveaux discours. l’économie politique va devenir le discours légitime sur la pauvreté dans la richesse des nations au temps de l’égalité des conditions.
5 . publiées de manière posthume en 1884 sous le titre : Lectures on the Industrial Revolution of the Eighteenth Century in England. 6 . voir la belle étude de r. ege consacrée à « la place de la société civile dans la philosophie politique de hegel et la question de l’économie politique », in a. alcouffe et cl. diebolt, éd., 2009, p. 27-46.



Introduction

la théorie économique modifie la perception et déplace l’analyse de la pauvreté en consacrant le nouveau statut du travail dans ce nouvel ordre social : la pauvreté n’est pas liée à une infirmité ou une tare individuelle, elle est un phénomène collectif – le paupérisme – dont l’importance dépend de relations objectives entre des grandeurs soumises à une causalité économique qui met plus ou moins d’hommes et de femmes au travail. la pauvreté devient une question sociale. cela affecte en retour la question du secours aux pauvres, la situation de ces derniers apparaissant scandaleuse dans un ordre social qui trouve dans l’affirmation de l’égalité des conditions sa légitimation : ici aussi le travail semble s’affirmer comme le pivot de l’organisation de l’assistance aux pauvres, une assistance publique sous condition se substituant à la charité privée sans condition. la pauvreté ayant des causes qui sont identifiées, elle apparaît comme un problème qui a une solution : l’économie politique s’impose comme la science de la lutte contre la pauvreté en vue de son élimination définitive, en tout cas pour ce qui concerne la condition sociale de pauvreté. avec la reconnaissance du principe de l’égalité des conditions, la perception de la pauvreté change, car à partir des situations de pauvreté s’élève une clameur, adressée aux gouvernants, qui réclame justice et, de plus, la massification de ces situations de pauvreté constitue un risque réel pour la cohésion sociale. l’enjeu est donc aussi politique. la politique doit apporter une réponse à la question sociale de la pauvreté. l’économie politique va être sollicitée pour architecturer cette réponse. l’identité de cette science nouvelle de la pauvreté s’affirme dès lors dans ses choix théoriques : (1) la pauvreté est un phénomène social qui a des causes que l’on repère dans les lois marchandes de la production, de l’accumulation et de la répartition ; (2) celles-ci expliquent l’intégration des populations au marché du travail et la formation du salaire ; (3) les principes de l’organisation du financement public de l’assistance aux pauvres ne doivent pas entraver les mécanismes de l’économie ; (4) l’horizon du progrès économique, soit l’enrichissement, est l’éradication de la pauvreté. l’économie politique s’impose ainsi comme la science du bon gouvernement de la pauvreté en définissant les limites de l’assistance publique.



patrick mardellat

l’ensemble des textes qui composent ce numéro thématique s’articule autour de cette affirmation de l’économie politique au xixe siècle, adossée à l’affirmation de la passion démocratique pour l’égalité dans la société industrielle naissante. aussi les textes de J. lallement et de J. hurtado, respectivement consacrés à l’économie politique (ricardo et Walras) et tocqueville, occupent-ils une position centrale. en amont, la pensée des auteurs étudiés ne s’inscrit pas encore pleinement dans cette identification à l’économie politique, même si certains marqueurs de la pensée économique sur la pauvreté sont déjà présents, soit qu’ils annoncent l’économie politique avec l’insistance sur le rôle du travail et l’enrichissement chez montesquieu analysé par c. larrère ; soit qu’ils sont adoptés comme l’affirmation de principes d’un droit des pauvres à la protection contre un devoir de charité chez nicolas Baudeau dans le texte d’a. clément ; soit enfin, qu’ils sont critiqués et rejetés comme chez rousseau qui dénonce la fausse solution de l’enrichissement qui n’interrogerait pas les usages, bons et mauvais, de la richesse comme nous le montre finement c. pignol. en aval, la pensée des auteurs étudiés se tourne « vers une économie politique élargie » en prenant ses distances avec le discours de l’économie politique sur la pauvreté, en contestant sa légitimité et en insistant sur la signification de la pauvreté audelà de sa réduction à un problème de lois naturelles : le dépassement de l’exploitation du travail par le salariat dans la société communiste mettra fin aux formes historiques de la pauvreté, mais se révèlera alors la signification humaine et indépassable de la pauvreté selon marx lu par a. Berthoud ; roscher, qu’étudie p. mardellat, montre qu’en réduisant la pauvreté à une question sociale, à laquelle on applique des traitements économiques, on perd le lien associatif profond, communautaire, qui constitue le socle de toute société politique ; les écrits des économistes que s. solari regroupe sous l’étiquette du catholicisme social élargissent la perspective de l’économie politique en s’intéressant au rôle que jouent les institutions socio-économiques dans la distribution, dénonçant les insuffisances des institutions du nouvel ordre social ; l’examen de l’encyclique Rerum novarum que nous proposent i. astier et a. disselkamp montre la tentative de l’église de résoudre la question sociale en fondant la propriété privée sur la notion de propriété sociale dérivée de celle, thomiste, de bien commun ; les enquêtes de pauvreté menées en angleterre à l’orée du xxe siècle à l’aide de la construction de la ligne de pauvreté, étudiées par J. rodriguez, enfin, constituent une remise en cause directe d’une approche trop strictement économique du problème de la pauvreté associée, dans le contexte britannique, aux écrits de marshall. en amont : montesquieu, rousseau, Baudeau, respectivement étudiés par c. larrère, c. pignol et a. clément ; au centre : tocqueville, ricardo –
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Introduction

Walras, étudiés par J. hurtado et J. lallement ; en aval : marx, roscher, le catholicisme social, Rerum novarum, les « enquêteurs sociaux » britanniques (rowntree – hobson – hobhouse), étudiés respectivement par a. Berthoud, p. mardellat, s. solari, i. astier-a. disselkamp, et J. rodriguez. le parcours proposé ne se veut pas exhaustif, il est limité à un temps correspondant à la formation de l’identité de l’économie politique à laquelle le thème de la pauvreté a largement contribué, et à la consolidation de l’assise académique de la discipline. on pourra regretter l’absence d’études consacrées à smith ou malthus sur la pauvreté, mais cela a déjà fait l’objet d’une publication magistrale par donald Winch (1996), à laquelle nous ne pouvons que vivement recommander au lecteur de se reporter. les dix articles qui nous sont ici donnés à lire complètent cette histoire intellectuelle de l’économie politique à partir des conceptions de la pauvreté, que l’ouvrage de Winch limite au contexte britannique de 1750 à 1834. cette histoire des discours et idées sur la pauvreté au temps de l’économie politique nous fait assister à l’émergence de l’idée insistante et relativement nouvelle que la pauvreté, comme souffrance individuelle, tare sociale ou menace politique, est toujours un malheur, malheur qu’on doit combattre par tous les moyens possibles. identifier, classer, compter et mesurer, expliquer – oui, mais toujours pour agir sur la pauvreté – secourir, assister, réduire, et, si possible, éliminer. c’est pourquoi économistes, sociologues et philosophes proposent des solutions, comparent les institutions et les dispositifs, critiquent ou valorisent leur efficacité et jugent de ce qui est bien ou mal selon les circonstances et les milieux. le malheur de la pauvreté n’est pas seulement un défi pour la raison et la rationalité – sa perspicacité, sa clarté, sa cohérence et sa maîtrise. le malheur de la pauvreté fait aussi obstacle aux tentations, récurrentes à l’époque, d’une science sans morale ou émancipée de tout jugement éthique7. la science avec son exigence de rationalité ne parvient pas à étouffer l’interrogation morale que le malheur de la pauvreté fait surgir. dans ces études, on entendra sans doute parler de lois naturelles, de causalités mécaniques et de relations objectives entre grandeurs et formes sociales, mais on entendra donc aussi et continûment
7 . on peut se reporter à l’étude comparée des traditions britannique, française et américaine des lumières qu’a menée gertrud himmelfarb (2008), montrant la place relative que chacune accorde à la raison et au sentiment moral, relativement à la question de la pauvreté, pour apprécier les succès et échecs respectifs de chacune d’elles. il s’agit en quelque sorte du « pendant » politique des études ici consacrées à l’économie politique. l’étude de la misère et de la pauvreté dans l’économie politique permet de nuancer le propos de cet auteur sur les spécificités nationales des lumières. le rôle du sentiment moral est plus important qu’il n’y paraît chez les auteurs français et, inversement, une variante de ce qu’elle nomme « l’idéologie de la raison » caractéristique du courant français des lumières se trouve bien présente dans l’économie politique anglaise de ricardo à marshall.

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patrick mardellat

parler de devoirs moraux, de justice et de charité, de pitié et d’humanité. toute étude sur la pauvreté débouche ainsi sur une interrogation relative à notre condition humaine. ce sont les thèmes de cette condition humaine qu’interroge l’étude de la pauvreté qu’il nous faut maintenant présenter.

2. Thématiques. Présentation des articles
quatre thèmes se dégagent de la lecture de cet ensemble de contributions. certains textes mettent l’accent sur l’un de ces thèmes plutôt que d’autres, mais en fait, dans tous les articles, ces différents thèmes sont présents. il s’agit d’abord d’une discussion des formes et du fondement du soutien apporté aux pauvres : assistance privée sans condition ou bien assistance publique sous condition ? il s’agit ensuite de la nature du nouveau discours légitime sur la pauvreté : l’économie politique avec ses lois tendancielles ou bien une science sociale plus inductive et réformiste ? il s’agit, troisièmement, de l’éthique de la pauvreté et des valeurs engagées dans le combat contre la pauvreté : une science axiologiquement neutre ou bien une interrogation scientifique qui n’abandonne pas le terrain de la morale ? il s’agit enfin de la signification anthropologico-philosophique de la pauvreté : la pauvreté est-elle indifférente à la condition humaine ou bien la pauvreté a-t-elle une signification authentiquement humaine ? reprenons ces quatre points pour présenter les contributions à ce numéro thématique. 2.1. Formes et fondement du soutien accordé aux pauvres la forme que prend le souci de soulager la pauvreté change avec la modernité, elle se sécularise et se pose désormais en termes de droits. de quels droits s’agit-il ? et qui sont les sujets de ces droits nouveaux ? Faut-il faire aux pauvres des droits particuliers à l’assistance ? dans ce contexte, le discours nouveau que propose l’économie politique naissante va à l’encontre de toute conception intentionnelle de lutte contre la pauvreté, car elle y voit le meilleur moyen d’entretenir les pauvres en créant un intérêt à la pauvreté. c’est sur fond de cette idée nouvelle et des questions qu’elle soulève que sont discutés l’intérêt et les inconvénients des formes du secours aux pauvres. la position de montesquieu qu’analyse catherine larrère est intéressante en cela qu’elle se situe déjà – quoique de manière nuancée – dans la ligne générale de ce programme, mais avant que la pauvreté soit posée dans les termes de la question sociale. sa pensée est symptomatique de la nouvelle valorisation du travail : le pauvre est défini comme celui qui ne travaille pas

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Introduction

(p. 28), mais dans cette définition le travail a surtout une valeur économique comme source de richesse, débarrassé de toute connotation morale comme contrainte contre la paresse (p. 31). ceux qui doivent travailler pour vivre, et que plus tard marx désignera comme les prolétaires, ne sont pas les pauvres et ne peuvent pas être pauvres au point qu’un « travailleur pauvre est un oxymore » (p. 39). le travail étant considéré comme un bien public, il est l’objet de la politique et par conséquent avec lui la pauvreté le devient aussi : il s’agit de « fournir du travail » (p. 29). s’éloignant de la position colbertiste, et distinguant une pauvreté générale qui touche le pays dans son entier d’une pauvreté particulière et contingente qui affecte des individus dans les pays riches (p. 30), montesquieu s’oppose aux établissements de secours perpétuels que sont les hôpitaux, car ils sont accusés d’entretenir la pauvreté, et il leur préfère les secours passagers. le mauvais gouvernement qui fait la servitude des peuples en leur imposant un état de pauvreté (p. 34) repose sur des sophismes qui sont critiqués par montesquieu qui dénonce notamment l’idée que c’est par la misère et la pauvreté que l’on rend les peuples industrieux et travailleurs (p. 35). c’est l’esprit de commerce qu’il faut, pour l’état, faciliter et entretenir. la politique doit instaurer un climat favorable à l’esprit de commerce et à la libéralité afin de fournir du travail au peuple. la politique ne s’adresse pas à des catégories distinctes du peuple, mais c’est « en tant que citoyens, comme membres de la communauté politique » que les pauvres, qui ne le sont qu’occasionnellement par contingence, ont droit aux secours et les travailleurs, à une juste rémunération (p. 39). montesquieu ne pose pas les enjeux du secours aux pauvres en termes de sentiment ou de pitié, comme rousseau le fera plus tard (voir l’article de claire pignol présenté au point 3 suivant), mais, en termes de droits et plus spécifiquement de droits des travailleurs, qui sont « des droits politiques et civiques, manifestant la considération égale que l’état doit à tous ses membres » (p. 40). la considération du secours accordé aux pauvres, ici, est totalement subordonnée à l’appréciation des effets des politiques sur la richesse. elle est donc incluse dans une pensée politique, la pauvreté ne renvoyant pas chez montesquieu à une réflexion éthique ou une interrogation anthropologique. cet approfondissement de la question du fondement du secours sera repris avec l’affirmation qu’il repose sur « un véritable droit » des pauvres, dont la contrepartie est une « dette de la société » (p. 71), comme le souligne alain clément dans sa relecture de l’œuvre du physiocrate, l’abbé nicolas Baudeau, antérieure aux révolutions industrielles et politiques. ses réflexions annoncent la mise en place de nos institutions modernes de protection sociale et d’état providence. il nous est ainsi présenté comme un précurseur, dont la conception du secours au pauvre ne doit
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plus relever d’un monopole de l’église (p. 74), mais être prise en charge par l’état, contribuant « sur le plan intellectuel » au passage « d’un état protecteur à un état providence » (p. 72 et 78). l’assistance n’est plus pensée comme un devoir moral de charité, mais comme un droit social qui annonce déjà l’idée de solidarité qui s’épanouira au cours du xixe siècle. le fondement de ce renversement de la conception du secours au pauvre se trouve dans la perception nouvelle de la pauvreté, selon laquelle celle-ci ne résulte pas nécessairement d’une responsabilité individuelle, mais plutôt d’une responsabilité collective, du fait que le pauvre peut « être victime des circonstances, être passif, être l’objet de causalités externes. » (p. 76). une typologie fine de la pauvreté, qualitative et quantitative (p. 75-76), permettant de distinguer entre vrais et faux pauvres – ceux qui ne peuvent travailler (enfants, invalides, malades, vieux) et ceux qui sont aptes au travail –, délimite « les principaux risques sociaux » pour lesquels « l’obligation solidaire » (expression de Baudeau citée par a. clément, p. 77) doit animer l’intervention de l’état. l’organisation de celle-ci doit être décentralisée et, au nom de l’efficacité et d’un principe d’économie du secours, privilégier « les secours à domicile », c’est-à-dire insérés dans les familles (p. 78). ce droit au secours sans condition, pour lequel Baudeau conçoit de nouvelles formes de financement (p. 82), est toutefois limité aux vrais pauvres, alors qu’aux faux pauvres il est demandé en contrepartie une contribution par le travail, forcé si nécessaire, et proposé une formation. le souci de fonder un droit inconditionnel au secours des pauvres que l’on trouve chez Baudeau se retrouve au siècle suivant dans les préoccupations de l’église et du courant du catholicisme social. dans le contexte des débats suscités par la question du paupérisme, l’église cherche à fonder le droit à secourir les pauvres, soit une justice pour les pauvres ordonnée par la loi, au-delà d’une charité sans le secours de la loi. isabelle astier et annette disselkamp nous montrent qu’elle dispose dans la tradition scolastique, et précisément dans la pensée de thomas d’aquin, des notions lui permettant de fonder ce droit. la notion de propriété commune que l’on rencontre dans son œuvre fonde un droit d’usage qu’il faut distinguer du droit de propriété et qui vient limiter ce droit de propriété individuelle (p. 212). le droit de propriété est donc fondé socialement, faisant ainsi peser « une dette » sur le droit de propriété privée qui en limite la portée (p. 212). cette dette est en conséquence « définie par le besoin des pauvres » (p. 216). or, la lecture de l’encyclique Rerum novarum à laquelle nous invite leur article nous enseigne que derrière la référence scolastique, et en contradiction totale avec cette dernière, la philosophie de l’assistance à la pauvreté qui l’inspire entretient plutôt des affinités avec la pensée de locke et sa fondation de la
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propriété privée dans le droit naturel (p. 209). l’encyclique s’accorde donc avec la pensée libérale et manque l’opportunité (p. 207) de fonder un droit des pauvres au secours sur une idée de justice qui dépasserait l’ordre social établi sur la propriété privée qui sépare les possédants des non-possédants, à savoir un droit d’usage commun à tous les hommes à faire valoir sur la terre. les rédacteurs de l’encyclique perçoivent en fait la pauvreté à travers le prisme de l’économie politique : le travail et la propriété privée. l’article se termine en montrant que ce qui a été manqué là se retrouve dans la crise actuelle de la « propriété sociale » (p. 217) et est au cœur de préoccupations contemporaines qui vont au-delà de la question de la pauvreté et concernent notre être ensemble dans notre rapport à la terre. le catholicisme social, que l’étude de stefano solari tend à « déshomogénéiser », semble être resté davantage fidèle à la tradition aristotélo-thomiste (p. 188) que l’encyclique Rerum novarum. des auteurs comme villeneuve-Bargemont et de coux ont témoigné d’une réelle préoccupation devant la dégradation morale et physique des travailleurs, qu’ils attribuent aux méfaits du libéralisme et aux institutions politiques défaillantes laissées par la révolution française, incapables de protéger les travailleurs et les pauvres des conséquences de l’industrialisation (p. 188), telles que la misère, dont les causes sont analysées en détail par charles périn (p. 192). inspirés par les analyses de sismondi, référence insistante (p. 188, 190, 191, etc.), ces auteurs voient dans le développement de la misère la conséquence d’une distribution inégale de la propriété conduisant à une répartition inégale des revenus. ils élargissent par conséquent la perspective de l’économie politique en témoignant d’un intérêt pour l’encadrement institutionnel de l’économie (p. 188), faisant signe en direction de polanyi (p. 195). dans tout le catholicisme social on trouve l’idée d’une liaison intime entre la production et la distribution (p. 194), aussi il ne peut s’agir de simplement réallouer les droits de propriété pour combattre la paupérisation, mais de combler le vide institutionnel (p. 195) par des institutions et des corps intermédiaires promouvant une « action collective » conforme à la justice sociale (p. 8), à savoir les corporations, le patronage (p. 194, 195 sqq.) et les caisses d’entraide mutuelle, devant faire la promotion de la vertu de charité. en toutes ces questions, sismondi apparaît « comme un précurseur de l’économie politique chrétienne8 » (p. 196). l’opposition à l’assistance publique n’est pas totale, le rôle de l’état étant théorisé dans le cadre du principe de subsidiarité, notamment par taparelli, acceptant même un premier pas en direction d’une collectivisation de la redistribution
8. « as a forerunner of christian political economy ».

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(p. 198), permise par la référence thomiste. le corpus doctrinal éclectique du catholicisme social conduit à des propositions qui ne sont pas totalement cohérentes, mêlant un conservatisme de principe avec quelques avancées plus progressistes. on perçoit ainsi l’intérêt de mettre au point un discours cohérent, unifié et légitime pour aborder la question de la pauvreté qui sera propose par l’économie politique expurgée de considérations morales. mais cela ne se fera pas sans oppositions. 2.2. La légitimité du nouveau discours sur la pauvreté en débat prenant stendhal à témoin, dont le regard sur la pauvreté est influencé par l’économie politique, Jérôme lallement montre comment celle-ci « accapare la légitimité du discours sur la pauvreté » tant pour l’analyse des causes de la pauvreté que pour proposer des solutions en énonçant des lois naturelles (p. 120). avec cette jeune science, le regard porté sur la pauvreté abandonne « le terrain de la morale, (…) de la charité, (…) de l’ordre public, (…) de la compassion. » (p. 120 et 123). si les arguments scientifiques doivent « dire le vrai sur la pauvreté, ses causes et ses remèdes » (ibid.), c’est que la pauvreté n’est plus une question individuelle, qu’elle n’est plus ni d’ordre politique, ni d’ordre moral, mais qu’elle est « sociale » et que les causes peuvent en être présentées à partir d’une explication du fonctionnement du système économique (p. 123). ricardo est emblématique de cette nouvelle approche : après un bref exposé de sa « dynamique grandiose », il apparaît que les lois naturelles de la répartition s’opposent aux lois sur les pauvres, qu’il faut abolir (p. 128 sq.). l’argumentation ricardienne « perd toute connotation morale (…), et abandonne toute évaluation en termes de justice » (p. 130). c’est pour répondre à la question sociale que Walras se tournera vers l’économie, prenant acte du changement de perspective que celle-ci permet pour considérer la pauvreté (p. 131). au-delà des divergences de conception, Walras pose le problème de la pauvreté dans une grande proximité de l’œuvre de ricardo, dont il maintient le naturalisme, mais cherche à en limiter le domaine de validité afin d’autoriser un réformisme qui s’oppose au fatalisme des conclusions classiques (p. 132). c’est une divergence épistémologique plus que doctrinale qui est ici en cause, selon J. lallement. Walras aborde la question de la propriété de la richesse sociale et de la terre, qui n’est pas sans rappeler les débats internes à l’église que nous avons présentés ci-avant. une répartition initiale juste des richesses sociales doit permettre de faire disparaître les causes « structurelles » de la pauvreté, sans toutefois éliminer toute forme de pauvreté : la question sociale de la pauvreté a donc sa solution selon Walras, mais les causes individuelles de

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pauvreté demeureront à jamais (p. 134). pour cette pauvreté résiduelle, il ne reste en dernière instance que le recours à la charité (p. 135). l’économie politique, quelle que soit son orientation doctrinale, s’accorde pour définir et délimiter le champ du possible pour une politique de lutte contre la pauvreté, et exclure ce qui empêcherait les lois naturelles de l’économie de faire leur œuvre. c’est cette existence de lois économiques au domaine de validité discuté entre économistes, qui va faire l’objet de contestations depuis d’autres approches du social. ainsi, pour tocqueville, l’industrialisation n’est qu’un aspect et une conséquence d’une révolution plus profonde qui affecte les conditions dans lesquelles vivent les hommes, à savoir une révolution démocratique dont la passion pour l’égalité constitue le motif essentiel. Jimena hurtado montre comment cette révolution démocratique en permettant le développement du goût naturel des hommes pour le bien-être « fait de la société démocratique une société industrielle dont le potentiel à produire la richesse est infini. » (p. 94). l’absence de barrières entre les hommes favorise le développement de l’envie qui conduit « les individus aux marchés », leur donnant ainsi accès à la propriété, qui est finie, alors que le désir de richesse est infini (p. 99), provoquant une montée des frustrations (p. 107). dans ce contexte, la pauvreté est un danger qui menace la « liberté politique » et « accentue la tendance des sociétés démocratiques au despotisme » (p. 92 et aussi p. 109). pour ces raisons, tocqueville appelle aussi une science nouvelle qui « donnerait les instruments nécessaires pour comprendre et gouverner ce nouveau monde » (p. 90), constitué par la démocratie industrielle, mais il s’agit pour lui d’une « nouvelle science politique ». le paupérisme qui accompagne la démocratie industrielle est d’origine « systémique » et enraciné « dans le développement capitaliste et industriel » (p. 92), mais il représente avant tout « un problème politique » (p. 108). aussi l’économie politique est-elle critiquée car « trop matérialiste », en ne considérant pas les effets de la pauvreté sur les attitudes et opinions des individus. la pauvreté doit ainsi être combattue non seulement parce qu’elle endommage la liberté, mais aussi parce que « la tolérance à l’inégalité diminue avec le progrès de l’égalité » (p. 109) et que chacun peut craindre pour lui-même de tomber dans la pauvreté : le paupérisme est donc « une affaire publique qui demande une action publique » (p. 110). l’assistance ne doit pas reposer sur le principe d’une « dette » que semble garantir la « charité publique » permanente et généralisée, car elle corrompt la notion de droit (p. 111), mais l’assistance publique doit être ponctuelle et temporaire pour tocqueville (p. 113) – retrouvant ici la position de montesquieu – selon des modalités qu’examine J. hurtado dans les dernières pages de son article.
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la situation britannique qui a fourni à tocqueville le point de départ de ses analyses peut être dite sous influence de l’économie politique, de ricardo à marshall. la réforme des lois sur les pauvres de 1834 signale, comme nous le rappelle Jacques rodriguez, le triomphe de la vision économique de la pauvreté en réservant le secours au seuls inaptes au travail, faisant ainsi entrer de force le pauvre dans la catégorie du travailleur (p. 228). le résultat paradoxal a été d’avoir rendu « invisible » la pauvreté (p. 229). les lois tendancielles de l’économie, qu’une « analyse circonstanciée de la dynamique économique » selon a. marshall (p. 236) permet de percevoir, font de la pauvreté « un état transitoire voué à se dissoudre dans le progrès économique généralisé » (p. 229), argument que les économistes opposent à l’impatience des réformateurs s’appuyant sur les enquêtes sociales (p. 236). tout au plus, en recourant au principe de la rémunération à la productivité marginale, concèdent-ils l’efficacité de l’éducation des travailleurs pour en améliorer la productivité, et donc le salaire. la conséquence première du travail des enquêteurs sociaux, qui va contribuer à forger « une science sociale plus inductive » (p. 226) qui donnera naissance à la sociologie anglaise, va d’abord consister à dessiller les yeux des contemporains sur la réalité de la pauvreté industrielle et urbaine en angleterre, grâce à la mise au point de la « ligne de pauvreté » par rowntree (p. 233 sq.). après avoir dénombré ces pauvres, les conséquences de la pauvreté sont ensuite dénoncées : en affaiblissant les classes laborieuses, cette dernière diminue la qualité du travail et abaisse la productivité, mettant en danger « le potentiel productif des travailleurs » (p. 234), en contradiction avec l’optimisme des économistes. l’approche trop « strictement économique » est critiquée comme incapable de résoudre la question sociale (p. 237). il lui faut un supplément moral qu’est censée lui apporter la sociologie, là où dans le contexte français Walras avait pu faire place à de telles préoccupations d’économie sociale dans son vocabulaire, simplement en limitant le domaine de validité de l’économie pure. cet élargissement moral de l’économie politique repose sur l’intégration des « conséquences de l’évolutionnisme » dans la sociologie britannique naissante, que l’on voit à l’œuvre chez spencer (p. 238). la conception organique de la société qui voit celle-ci en chaque individu (p. 239) promeut la coopération sociale, dans laquelle elle voit une exigence morale, contre la concurrence (p. 239 sq.), afin de résoudre les enjeux du paupérisme. l’intérêt des discussions sur la pauvreté entre économistes et sociologues dans le contexte britannique que nous restitue ici J. rodriguez, tient à l’illustration de l’impossibilité de tenir en lisière les interrogations éthiques dès lors qu’il s’agit d’élucider les problèmes de pauvreté.

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2.3. L’éthique de la pauvreté en question dans son traitement de la pauvreté, l’économie politique se pose comme une science sans morale énonçant des propositions pures de tout jugement éthique. mais est-il possible d’évacuer toute interrogation éthique et les jugements de valeur lorsqu’il est question de pauvreté et d’assistance aux pauvres ? la pensée de Wilhelm roscher sur la pauvreté, présentée par patrick mardellat, constitue de ce point de vue un bon terrain d’observation. Fondateur de l’économie politique historique allemande, inspiré par des influences diverses et contradictoires – la philosophie pratique, la foi chrétienne et la théorie classique – et définissant la pauvreté par la relation de dépendance du pauvre au don librement consenti (p. 172), roscher identifie deux lois historiques d’accompagnement de la prospérité des nations : la croissance du paupérisme et la systématisation de l’assistance aux pauvres (p. 174-176). il s’interroge sur les gains et les pertes de cette évolution : avec l’assistance publique et l’embryon de ce que sera l’état providence, la relation de proximité entre le riche et le pauvre est perdue. lorsque l’état revendique « avec succès le monopole de l’assistance efficace à la pauvreté » (p. 176), la spontanéité de l’assistance se retire, et avec elle ce qui forme le lien fondamental sur lequel peut être greffée l’association politique. roscher est ici aux antipodes de simmel qui considère que l’assistance publique aux pauvres est destinée à consolider la société en intégrant les pauvres ; au contraire, pour roscher, avec cette systématisation de l’assistance, quelque chose se défait qui relève de l’ordre du don qui scellait l’association des hommes hors de tout contrat, ce dont l’église était en quelque sorte l’expression (p. 177-178) et qui, d’une certaine façon, est recherché et réapparaît aujourd’hui sous la dynamique des mouvements associatifs. aussi voit-il dans cette évolution de l’assistance qui passe d’une aide aux pauvres à un traitement de la pauvreté plutôt le « signe d’un déclin moral que d’un progrès économique » (ibid.). le pauvre représente ainsi une dimension essentielle de notre humanité (p. 178) dont la signification apparaît à chacun dans le libre usage des richesses qu’il destine aux pauvres. la pauvreté a encore une valeur morale dans l’économie de roscher dans la mesure même où cette dernière est toujours conçue comme une science politique (p. 166). rousseau développe des vues assez semblables sur l’existence d’un lien d’humanité antérieur au lien politique, qui s’exprime selon lui à travers le sentiment de pitié en direction de la souffrance des pauvres. contre saint preux qui exprime, selon claire pignol, sa position au nom d’une idée de justice économique sise sur la distinction entre vrais et faux pauvres (p. 61),

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Julie affirme que c’est « avant même d’être citoyen », donc avant la possibilité d’invoquer une conception de la justice et toute distinction entre des catégories de pauvres – vrais et faux, bons et mauvais –, que les hommes doivent à ceux qui souffrent, les pauvres, leur pitié (p. 62). le contenu de ce lien est ici défini comme un sentiment, celui de pitié ; notion, dont l’usage qu’en fait rousseau l’éloigne de la notion de justice économique (p. 59). en matière de secours aux pauvres, il convient donc de bien distinguer entre les devoirs de l’état et ceux des individus, car « la pitié ne saurait être le motif d’une intervention de l’état » (ibid.), même si la pauvreté concerne les états. la pitié qui ne doit pas être confondue avec la justice, mais en est pourtant la voie d’accès privilégiée en conduisant à « une bienfaisance active » (p. 57), permet au riche de regarder les pauvres, et par là, en accédant à l’humanité du pauvre, d’accéder à sa propre humanité : « [c]’est pourquoi la pitié nous fait atteindre rien de moins qu’un “sentiment d’humanité”. » (p. 65) confier à l’état, en suivant les prescriptions de l’économie politique, la tâche de résoudre la pauvreté par l’accroissement des richesses et la redistribution, donc constituer la pauvreté en « un problème d’administration politique », c’est manquer l’essentiel et étouffer le sentiment moral en quoi se noue « la relation entre morale et politique » qu’exprime l’idée de justice (p. 64-65). rousseau, qui en ces questions « n’est pas économiste » selon c. pignol (p. 55) – bien qu’il en partage les préoccupations –, critique l’économie politique d’ignorer l’échange de sentiments qui s’exprime dans la parole des riches et des pauvres d’où naît le sentiment commun d’humanité, et par là de manquer le socle éthique de la justice. d’une certaine façon, le soupçon de roscher à l’encontre de la systématisation de l’assistance apportée aux pauvres par sa monopolisation publique se trouve éclairé à rebours par la lecture du discours que rousseau tient sur la pauvreté. dans les deux cas, la relation aux pauvres constitue une voie d’accès à une dimension essentielle de notre humanité qui se fonde à un niveau infra-politique. cette dimension anthropologique de la pauvreté se révèle dans la considération du malheur propre de la pauvreté. 2.4. Malheur et signification de la pauvreté le malheur propre de la pauvreté est une source d’interrogation que le positivisme de l’économie politique ne parvient pas à éliminer. définir le pauvre et sa pauvreté est déjà d’une certaine façon s’interroger sur la spécificité de son malheur : en quoi se distingue-t-il du malheur de la fausse richesse qui envahit la société marchande selon rousseau ? le malheur du pauvre est-il

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lié à une quelconque culpabilité de celui-ci, une faute morale, sa paresse ? de quel manque la pauvreté est-elle la marque, d’un manque de patrimoine ou d’un manque de travail (montesquieu) ? le malheur de la pauvreté tient-il à la dépendance du pauvre à l’égard du riche (roscher), à sa perte de liberté (tocqueville), à l’altération des qualités physiques et morales des hommes (les enquêteurs sociaux britanniques) ? libéré des conditions historiques de la pauvreté – le paupérisme – l’homme est-il définitivement libéré de toute pauvreté ou bien, au contraire, la dimension essentielle, essentiellement humaine de la condition terrestre, n’apparaît-elle pas alors comme le propre de la différence anthropologique (marx) ? les pensées de rousseau et marx permettent d’aborder avec le maximum d’exigence le fil de cette interrogation qui nous conduit aux confins du discours que l’économie politique peut tenir sur la pauvreté, et témoignent en creux ou de manière pleinement assumée d’une philosophie économique dont aucun discours sur la pauvreté ne peut se passer. c. pignol fait bien apparaître « la centralité de la notion de mauvaise richesse dans le discours de rousseau sur la pauvreté », discours qui relève d’une science de la consommation et de l’usage des richesses (p. 47) et non pas de l’enrichissement et de la répartition. si le riche est responsable de son malheur par le mésusage de ses richesses qui confond l’amour-propre avec l’amour de soi, il est aussi coupable de la misère des pauvres (p. 54), car ses dépenses détournent les « richesses communes » à son profit. le pauvre n’est pas responsable de son malheur qui ne relève pas d’une faute morale ; sa pauvreté « est une fatalité » qui l’accable (p. 53) avec le développement de la société marchande. aussi le pauvre ne peut-il espérer sortir de son malheur par un meilleur usage du peu dont il dispose pour vivre. la sobriété ne l’aidera pas. l’accroissement des richesses ne peut que multiplier les tentations de la fausse richesse, l’envie et la vanité, à l’origine du malheur des pauvres. contre montesquieu, rousseau condamne l’esprit de commerce. la bonne politique est pour lui de limiter le commerce et l’industrie (p. 63) en quête non de la richesse mais de l’abondance (p. 46). la pauvreté aura-t-elle alors disparu ? la réponse n’est pas évidente, mais celle que suggère la lecture de l’article de c. pignol est que si la souffrance du pauvre est le sujet de la pitié, et si la pitié est le sentiment d’humanité par excellence, l’humanité ne se conçoit ni sans pitié, ni sans pauvreté. la pauvreté est donc l’horizon indépassable de notre humanité. c’est à la profondeur de cette même idée que l’article qu’arnaud Berthoud consacre à la pensée de marx sur « travail et pauvreté » nous fait accéder. marx semble tenir dans sa pensée et la tradition de l’économie politique et la critique éthique de cette économie politique, selon la lecture qui nous

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en est proposée. c’est ce qu’a. Berthoud désigne comme les deux motifs de sa pensée, le mode majeur de la tradition gréco-romaine selon lequel tout homme est riche par son travail – qui dans les temps modernes court de montesquieu à marshall en passant par smith et ricardo, et le mode mineur d’une ligne judéo-chrétienne selon lequel tout homme est pauvre dans l’exercice de son travail – que l’on retrouve sous des formes affaiblies dans le catholicisme social et chez roscher (p. 142). si le capitalisme révèle à travers sa loi – l’enrichissement – la vraie nature de la richesse, à savoir le travail qui fait de tout homme un riche en puissance par sa capacité de travail (p. 145), idée dont montesquieu a eu l’intuition puis l’économie politique a fait la théorie avec smith et ricardo, personne n’y est encore pleinement riche de son humanité véritable, car le travail y est abstrait sous la forme argent du capital (p. 146). le travailleur est donc séparé de lui-même par la peine qu’il éprouve dans « la douleur d’un temps qui contraint sa vie » : c’est là « le malheur de la pauvreté du travailleur dans le capitalisme » (p. 147), qui situe marx aux antipodes de montesquieu pour qui, selon c. larrère, « un travailleur pauvre est un oxymore » (loc. cit.). ce n’est qu’avec l’avènement du communisme que le travail devient la richesse véritable et commune, comme travail collectif où se gagne la liberté (p. 148). Faut-il alors imaginer que la pauvreté aura complètement disparu ? c’est dans la réponse négative à cette question qu’intervient « une autre idée du travail » (p. 152), comme temps vivant, « subjectivité ou affectivité » (p. 153), qui sous-tend le motif judéochrétien sur la pauvreté dans la pensée de marx. le travail comme temps vivant est éprouvé comme une souffrance du temps qui passe dans l’attente de la richesse essentielle qu’est autrui (p. 159). la question sociale de la pauvreté étant alors surmontée par le dépassement des institutions sociales du capitalisme qui séparent en chacun de nous le riche du pauvre, la pauvreté se manifeste alors dans le travail véritable sous sa forme essentielle comme « besoin insatiable d’autrui » (p. 142). Être pauvre se révèle alors dans son essence : c’est être « en souffrance d’autrui », ce qui fait de la pauvreté la base « d’une éthique où la reconnaissance du pauvre est la condition de la connaissance de soi » (p. 161), formule qui n’est pas sans évoquer quelque écho de la pensée de rousseau, de roscher et de la pensée chrétienne.

Conclusion
la lecture de cet ensemble de textes – dont la publication répond à un besoin de compréhension de la spécificité de l’approche économique de la pauvreté, qui s’est fait sentir lors d’une première série d’études consacrées aux « figures et à l’énigme de la pauvreté » (a. Berthoud, B. lengaigne, p. mardellat 2009)

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– montre une tension entre deux conceptions de la pauvreté qui s’opposent tout au long de l’histoire de l’économie politique. une conception de la pauvreté comme manque accidentel de biens et services matériels et une conception de la pauvreté comme « manque ontologique » (a. Berthoud, p. 158). en écartant tout jugement moral, l’économie politique pure a contribué à délier ces deux conceptions, refusant de considérer que le manque de « ressources » ait quoi que ce soit à voir avec un quelconque manque ontologique. aussi s’est-elle imposée comme la science de l’administration de la pauvreté : délimiter les besoins, dénombrer les pauvres, soulager le malheur de la pauvreté, avec l’ambition de supprimer définitivement la pauvreté. pour cela l’économie politique appuie sa confiance dans le succès de cette tâche sur l’énoncé de lois mécaniques, et confie à l’état la tâche d’organiser l’assistance aux pauvres sous certaines conditions relatives au travail. on peut suivre cette ligne directrice de montesquieu à marshall en passant par ricardo. la grandeur de l’économie politique réside ici dans son refus de se soumettre à la fatalité de la pauvreté et des malheurs qui sont indignes de la pleine jouissance des capacités qu’offre une vie authentiquement humaine, et de vouloir y apporter une solution définitive. l’autre conception s’oppose et résiste à cette tentation de « dé-moraliser » la question de la pauvreté pour mieux la résoudre. elle ne réduit pas la pauvreté aux seules manifestations socio-historiques sous lesquelles elle se présente en chaque temps et perçoit dans la pauvreté une qualification essentielle de l’être humain dans sa relation à soi et à autrui. la pauvreté est selon cette seconde conception une dimension propre de la condition humaine, qu’il ne faut pas laisser au seul soin de l’état, dont l’économie politique constitue la science privilégiée, sous peine d’altérer la signification de la pauvreté et le lien à soi et autrui qu’elle qualifie (autant chez rousseau, roscher que marx). avec la lecture que nous en propose a. Berthoud, marx est le seul penseur qui tient ensemble ou qui « noue ensemble » (p. 158) ces deux conceptions en les dialectisant dans une philosophie du travail. en sa pensée se réfracte ainsi cette tension entre ces deux conceptions de la pauvreté caractéristiques des polémiques entre la théorie économique et les autres sciences sociales et la philosophie au cours de cette histoire, témoignant par là qu’avec la pauvreté la pensée économique, soit en cherchant à s’émanciper de tout jugement éthique, soit au contraire en tentant de lui faire une place, héberge sous une forme ou autre une philosophie économique qu’il incombe aussi à l’histoire de la pensée économique de dévoiler.



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Bibliographie
Berthoud a., lengaigne B., mardellat p. (éd.) (2009), Figures et Énigme de la pauvreté, villeneuve d’ascq, presses universitaires du septentrion. ege ragip (2009), « la place de la “société civile” dans la philosophie politique de hegel et la question de l’économie politique », in a. alcouffe, c. diebolt, éd., La Pensée économique allemande, paris, economica, p. 27-46. himmelfarb gertrud (2004), The Roads to Modernity. The British, French and American Enlightenments, london, vintage, 2008. höffe otfried (2005), « Wer aber ist arm ? », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 12 janvier, p. 35. toynbee arnold (1884), Lectures on the Industrial Revolution in England, Whitefish, mt, Kessinger publishing, 2004. Winch donald (1996), Riches and Poverty. An Intellectual History of Political Economy in Britain, 1750-1834, cambridge, cambridge university press.

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Montesquieu et les pauvres

MONTESQUIEU ET LES PAUVRES Catherine Larrère1

En liant la pauvreté non à l’absence de patrimoine, mais à l’impossibilité de travailler, Montesquieu participe pleinement de la vision économique et séculière de la pauvreté à l’époque moderne : la pauvreté ne relève pas de la charité mais de l’organisation du travail. Montesquieu partage l’optimisme libéral selon lequel l’accroissement des richesses mettra fin à une pauvreté qui ne peut être que résiduelle ou accidentelle, il critique donc la politique colbertiste d’assistance générale à la pauvreté, tout en affirmant la nécessité de remèdes passagers aux dysfonctionnements économiques. Sa cible principale est celle des politiques délibérées de bas salaires, et sa définition vise à faire du travailleur pauvre un oxymore.

Abstract: Montesquieu and the Poor. Montesquieu relates poverty not to a lack of patrimony but to the impossibility of working. He thus fully contributes to the modern, economic secular vision of poverty: poverty is not a matter of charity but of organizing labour. Montesquieu shares the liberal, optimistic creed that the development of wealth will end poverty, which can only be residual or accidental. Therefore, he criticizes the Colbertist policy of poorhouses, while promoting the necessity of temporary remedies to economic dysfunctioning. He mainly targets deliberate policies of low wages, while his definition of poverty aims at making an oxymoron of the working poor.

Mots clefs : Pauvreté, travail, droits sociaux, hôpitaux. Keywords: Poverty, work, social rights, poor houses. Classification du JEL : B11

1. Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, c.larrere@wanadoo.fr..

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