Paysans et politique en France

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Fruit d'une expérience militante, cet ouvrage cherche à saisir la conscience politique dans les campagnes entre 1870 et 1984. Il analyse, de l'intérieur, les modes de pensée des paysans à travers les grandes catégories politiques déterminantes dans ces années : Nation, classes, République. Une double approche structure ce travail : des enquêtes auprès de paysans pauvres et un regard proprement historique qui va des débuts de la Troisième République jusqu'à la nouvelle politique agricole initiée dans les années 1960.
Publié le : dimanche 1 mai 2016
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EAN13 : 9782140009105
Nombre de pages : 354
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Michel Clément
Paysans et politique en France
Nation, classes, République 1870-1984
Paysans et politiques en France Nation, classes, République 1870-1984
Collection TERRAIN : récits & fictions dirigée par Bernard Lacombe La collection « TERRAIN : récits et fictions » prend en compte l’ambition des sciences sociales, sciences du récit par excellence, d’intégrer l’ensemble des formes d’écriture. Ajustant la forme de l’écrit au sens du terrain, explicitant ainsi l’expérience qu’ils ont vécue, les auteurs de cette collection interrogent, par leurs textes, le sens du récit dans les sciences sociales et le poids de la fiction dans le discours scientifique. Le logo de la collection est dessiné parEmilie Crouzet. Il représente un serpent bwaba du Burkina Faso. Déjà parus Victoria Lacombe,Une expérience d’art-thérapie à la Halte Femmes de Paris, 2015. Frédérique Albert,D’un regard à l’autre. Médecine et anthropologie. Une expérience au Burkina-Faso, 2015. Amandine Plancade,Vivre dans la rue à Nice. Cuisine et récupération alimentaire,2013. Yann Benoist & Bernard Lacombe,La voix des rêves,Contes des peuples anciens,2013. Jean-Yves Boursier,Armand Simonnot, bûcheron du Morvan, Communisme, Résistance, Maquis, 2013. Jean-Claude Leprun,Terrains de recherche. Chroniques du quotidien d’un scientifique, 2010. Paulin Nguema-Obam,Mythes et légendes fang, 2009.
Michel Clément Paysans et politique en France
Nation, classes, République
1870-1984
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09159-4 EAN : 9782343091594
Avant-propos
Curieuse idée, peut-être, de revenir aujourd’hui sur cette affaire passée, qu’on appelait alors « la question paysanne » ? A cette interrogation, éventuellement légitime, je me propose de répondre en en reprenant les termes dans un désordre raisonnable. Commençons par cet «alors». Adverbe qui désigne ici l’époque où, dans ce pays, la Révolution, de l’avis unanime (c’est à dire de l’avis de ceux, précisément, dont l’avis comptait, avait du sens : une fournée de militants) avait franchi le stade de l’utopie pour entrer dans celui de sa perspective balbutiante et sinueuse. Donc, peu de temps après l’année 1968. Et voici déjà qu’approche la définition du pronom indéfini «onmilitants, donc,» : pour qui la politique révolutionnaire ne se pouvait inventer qu’au loin de l’État et de ses organismes institutionnels, Partis et syndicats. Au loin, c’est à dire contre, en ce temps là. Que cette politique dût également s’inventer et s’expérimenter dans les campagnes relevait de l’évidence. L’alliance ouvriers/paysans n’était pas une formule. C’était une condition essentielle de cette capacité à innover en politique, en même temps que son plan d’épreuve. On trouvera plus loin, dans l’introduction, les termes exacts de cette problématique tels qu’alors énoncés. Le point est qu’ici apparaît «la question paysanne» – et mon intérêt pour cette question. J’ai fait partie de ceux qui ont soutenu et porté l’hypothèse de la politique révolutionnaire dans les campagnes, en Auvergne d’abord, entre 1971 et 1979, puis en Bretagne entre 1979 et 1986. Ignorant à peu près tout et désireux de tout apprendre, il convenait, en bonne tradition marxiste, de procéder à une analyse de classe des campagnes de ce pays en s’appuyant sur les catégories, classiques certes mais également efficaces : paysan pauvre, paysan moyen, paysan riche (par exemple). De là ont vu le jour d’authentiques processus intellectuels entre militants et paysans, ancrés sur la conviction commune que la politique révolutionnaire avait à voir avec la volonté des paysans les plus pauvres
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de rester à la terre, de ne pas passer à la moulinette du modernisme étatique. En ont découlé quelques évènements microscopiques et formidables : une vente directe de lait pendant un an entre un village et un quartier ouvrier de Clermont-Ferrand ; l’entraide des paysans pauvres du village de Nadaillat sur les terres d’un paysan accidenté, conçue, cette entraide, comme moment politique destiné à empêcher la S.A.F.E.R. et le 1 cumulard du village de s’emparer de ces terres . De là également, l’intervention dans les affrontements autour du remembrement en Bretagne. « Luttes de classes » disait alors «on», à relativement juste titre. A savoir : paysans pauvres contre paysans modernistes certes, mais aussi, dans le même mouvement, conscience sur la politique chevillée à une idée du peuple et du travail paysan, laquelle conscience outrepasse les situations sociales, n’en découle pas. Par exemple, refus de passer des gens par profits et pertes sous prétexte du primat de l’économie nouvelle dans la politique de l’État. Ou bien, conviction que chacun compte et que tout le monde a le droit de vivre de son travail. Ou bien encore affirmation de ce que le travail paysan a pour sens de nourrir le pays, non de produire une simple marchandise. Découverte, donc, de ce que, y compris dans des affrontements autour d’enjeux de classes, les phénomènes de conscience sont décisifs. 2 La mise en place des quotas laitiers à partir de 1984 marque une clôture. Fin des affrontements entre couches sociales, mais aussi de toute capacité à poursuivre ce que les paysans pauvres appelaient eux-mêmes la « résistance » : dans une forme collective même minimale (à échelle d’un village ou d’une commune par exemple), tenir bon, ne pas lâcher la terre, maintenir le principe que tout le monde a le droit de vivre de son travail. Cette clôture était, pour moi, non pas une fin mais une énigme. C’était une énigme du point de la pensée, du point de ce qui s’est passé en conscience chez les paysans à ce moment.
1  Sur la période auvergnate, je ne saurais trop recommander la lecture duLivre des paysans pauvresparu en 1976 chez Maspéro. Ces choses, et bien d’autres, y sont détaillées avec succulence. 2 On trouvera la description détaillée de cette procédure violente et de ses conséquences dans les campagnes un peu plus loin, dans l’introduction.
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Au fond, rien ne cessait là. Rien n’était résolu. La fin d’une période appelait à penser cette période. Non du point de vue de cette fin, mais du point de vue de ce que la fournée de militants et quelques paysans admirables, parmi (mais pas seulement) les plus pauvres de ce pays, avaient énoncé et fait quant à la politique au cours de cette période. Première source, donc, du verbe «revenir». Quelqu’un (il me semble qu’il s’appelait alors Mao Tse-Toung) a écrit 3 un jour : « pour résoudre un problème, il faut en faire l’histoire » . Bien. Faisons. En tout cas, enquêtons, lisons et étudions. C’est ainsi que j’ai rencontré cet énoncé, pour moi éclairant, de Pierre Barral, selon quoi les paysans ont eu rapport directement à la politique 4 lors du processus de fondation de la Troisième République . Quelque chose, dans cet énoncé, faisait écho à mes propres questionnements issus des années 1970 et 1980. Qu’est-ce que c’était que ce rapport direct, ou « exclusif » ? Pourquoi à ce moment précis, au début de la Troisième République ? Quelle était l’articulation entre les deux, le moment et le rapport ? De quelle parcelle d’universalité était éventuellement porteuse cette remarque ? Il fallait donc continuer à creuser cette affaire de la politique et des paysans en appréhendant l’Histoire, y compris pour avoir une intelligence des années 1970-1980. Ici, deuxième source du verbe «revenir». Tenter de résoudre l’énigme impliquait de prendre pour cœur de l’étude les formes de conscience paysannes sur la politique, au fond, de mener l’enquête de l’intérieur des énoncés et des pratiques paysannes, et ce à partir de catégories politiques précises. Par ailleurs, ce travail n’avait, pour moi, d’intérêt que s’il était mené dans une intellectualité qui ne soit pas soumise à l’État, à la politique
3  D’autres ont probablement dit la même chose d’autre façon, mais ayant celle-ci, qui me convenait, sous la main, je l’ai adoptée. 4 Pierre Barral :Les agrariens français de Méline à Pisani(Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1968). Il dit exactement :composantes (« les du ralliement des paysans à la Troisième République)s’en situaient sur un plan exclusivement politique, au sens le plus étroit du terme.(…) Il ne fut pas question alors d’une action de l’État dans le domaine agricole, sous la forme d’encouragements techniques, de mesures économiques ou de dispositions sociales ».
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