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Penser le nazisme

De
180 pages
L'unique prétention de ce recueil d'articles est de tenter de donner du sens au passé sans pour autant le justifier, de fournir des éléments de discussion sur une problématique à laquelle nul ne devrait se soustraire s'il veut préparer l'avenir sans risquer de régresser dans la barbarie.
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PENSER LE NAZISME Éléments de discussion

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-02852-4 EAN : 9782296028524

Hanania Alain AMAR - Thierry FERAL Michel GILLET - Jérôme MAUCOURANT

PENSER LE NAZISME
,

Eléments de discussion

L'Harmattan

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Feral
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions

Denis BaUSCH (dir.), Utopie et science-fiction dans le roman de langue allemande, 2007. Cécile PRAT-ERKERT, Les demandeurs d'asile politique en Allemagne, 2006. Jan SCHNEIDER, Johann Friedrich Reichardt et la France,2006.

Bénédicte GUlLLON, « Les Amantes» d'Elfriede Jelinek,
2006. Jean-Claude GRULIER, Petite histoire de la psychiatrie allemande,2006. Urbain N' SONDE, Les réactions à la réunification allemande, en France, en Grande-Bretagne et aux EtatsUnis, 2006. Henri BRUNSWIC, Souvenirs germano-français des années brunes, 2206. Cornelia STUBBE, L'industrie en Forêt Noire, 2006. Gilles FREISSINIER, La chute du mur de Berlin à la télévision française, de l'événement à l'histoire (19612002),2005. Thierry FERAL, Suisse et nazisme, 2005. Xavier RIAUD, Les dentistes allemands sous le Troisième Reich,2005.

« [...] Orienter l'observation sur notre être propre et utiliser la pensée
pour la soumettre à sa propre critique.
»

S. Freud, L'Avenir d'une illusion (1927), Paris, PUF, 1971.

« La conscience allelnande a étéfrappée d'archaïsme...» 1. Ridé, Études germaniques, n°4<,Paris, Didier, 1966.

«La riflexion sur le nazisme n'aurajàunu; aux politiques et à l'opinion, au mieux que des recettes, au pis que des alibis, paifOis une morale, jamais une stratégie. » P. Ayçoberry, La Question nazie, Paris, Seuil, 1979.

« J'aurais dÛ me méfier des Bruns dès qu'ils nous ont imposé leur première loi r..]. On aurait dÛ dire non. Résister davantage, mais comment? Ça va si vite, il yale boulo~ les soucis de tous lesjours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non?» F. Pavloff, Matin brun, Chambon-sur-Lignon, Cheyne, 2002.

« De nombreux schèmes comportementaux présents dans la population n'avaient absolument rien de sPécifiquement national-socialiste. La culture du détournement du regard, l'aspiration à l'"ordre", ainsi qu'une prqfimde aversion envers tout ce qui est "étranger", voilà des schèmes comportementaux encore aujourd'hui très communs. » J.e. Wagner, Documents. Revue des questions allemandes, octobre 2005.

Hanania Alain AMAR

Avant-propos
Penser le nazisme: mise en perspective

Face à une tragédie aussi profondément destructrice que

le fut le nazisme - dans tous ses aspects individuels et collectifs, les déportations et éliminations de populations entières, l'occupation militaire des territoires, les innombrables exactions commises -, la réaction initiale fut le silence. Cependant, ce silence ne fut pas le même pour tous. Silence coupable des politiques et des gouvemants (par exemple Daladier et Chamberlain lors de la« reculade» de Munich en 1938) [1]; silence d'Eugenio Pacelli, devenu Pie XII, et de l'Église catholique dans ses positions officielles [2] ; silence des victimes. Pour ces demières, ce fut non par résignation, mais par sidération. En effet, l'horreur paralyse, empêche d'agir, mais aussi de penser. Les nazis ont bien failli réussir quand ils disaient aux détenus pris avec des documents qu'ils tentaient de faire passer hors des camps: «À quoi bon? C'est du temps perdu! Personne ne vous croira si jamais vous en réchappez! » Or c'est pratiquement ce qui s'est produit. Les rescapés n'ont pas pu écrire immédiatement après leur libération [3].

Parmi eux, Primo Levi a relaté avec douleur et précision les techniques nazies visant à déshumaniser les individus. Les brutes SS avaient pour objectif d'humilier, d'anéantir, de détruire, de traiter en objets les êtres auxquels ils déniaient toute valeur, si mimine fût-elle. Et surtout, ils espéraient empêcher les détenus de penser! À quoi pouvait penser un détenu dans un camp d'extermination sinon à manger, à tenter de survivre, du moins pour certains, tandis que pour d'autres la résignation annonçait une mort qu'ils estimaient sans doute préférable à une caricature de vie (cf. A. Henry). Le cheminement intime permettant de se représenter le

non représentable est voisin - sans qu'il soit ici question de
comparer car l'horreur est «en prime» -, de l'itinéraire psychanalytique. Une des différences fondamentales est l'existence du libre choix dans le commencement d'une cure analytique. Il n'en a rien été dans le cas des déportés. Dans la partie la plus intime de l'individu vont se mettre en marche des processus d'élaboration et peut-être d'écriture ou au moins d'expression dans les meilleurs des cas. Qu'en est-il, qu'en sera-t-il de ceux qui n'ont pas pu ou qui ne peuvent pas entamer ce douloureux mais salvateur itinéraire? Les psychanalystes utilisent souvent le terme peu élégant d'après-coup pour évoquer le post-événement. Je suggère pour ma part le différé. Cette indispensable période où l'indicible est différé, comme suspendu, permet parfois une réappropriation d'une partie de ce qui a été vécu de façon particulièrement traumatique. Je profite de l'occasion pour dénoncer et déplorer l'utilisation souvent aberrante des cellules psychologiques actuelles en cas de crise, d'enlèvement, d'attaque terroriste. Il faut du temps pour « digérer» un événement tragique et il n'est pas question qu'une armada de psychologues ou auxiliaires de santé se jette sur les victimes rescapées, à la recherche d'une expression immédiate. Et tant pis si le récit 8

ultérieur comporte des lacunes, voire des inexactitudes... Cela vaut mieux qu'un quasi viol de conscience qui vient aggraver le traumatisme... «Penser le nazisme» est à la fois ambitieux et nécessaire. Un de mes confrères, provocateur né, pour éprouver la simple satisfaction de faire ce qu'il croit être un « bon mot », évoque souvent le « droit à l'oubli» face au « devoir de mémoire ». Or, ce «droit à l'oubli» ne nous appartient pas, à nous qui sommes nés après. Il n'appartient qu'aux survivants qui sont dans l'impossibilité de dire ce qu'ils ont vécu. Pour nous, qui avons la chance de faire partie des générations ultérieures, le devoir de mémoire prime. Le philosophe Theodor Wiesengrund Adorno, exilé aux USA durant la période hitlérienne, a déclaré lors d'une intervention à l'université de Francfort-sur-le-Main en 1949 (cf. Richard) : «Après Auschwitz, écrire un poème est barbare, et la connaissance exprimant pourquoi il est devenu aujourd'hui impossible d'écrire des poèmes en subit aussi la corrosion ». Cette réflexion a trop souvent été prise au pied de la lettre et, si on se situe à l'époque où elle a été formulée, on peut parfaitement le comprendre. Un temps de réflexion est nécessaire après une telle abomination. Mais il aurait été grave que l' «anathème» d'Adorno ait perduré car il aurait constitué une sorte d'arrêt de mort pour toute création et en cela aurait «donné presque raison» aux nazis dans leur volonté de détruire. Personnellement, je considère au contraire que l'amorce d'une création à nouveau balbutiante puis plus « mature» a été le signe évident et salutaire de reprise de la vie (cf. Feral[l]], ce qu'ont très certainement voulu les déportés qui résistaient comme ils le pouvaient à la barbarie nazie D'ailleurs Adorno précisera en juillet 1967 dans la Süddeutsche Zeitung : « La phrase selon laquelle on ne peut plus écrire de poèmes après Auschwitz n'est pas à prendre 9

telle quelle, mais il est certain qu'après cela cela a été possible

parce que et parce que cela reste possible dans

l'infini -

ne peut plus être présenté aucun art divertissant»

(cit. in Richard).

Penser le nazisme? Pourquoi? N'y a-t-il pas eu de nombreux autres massacres dans l'histoire? , me suis-je vu fréquemment opposer, non sans colère et indignation. Des massacres, oui, bien sûr, l'histoire de l'humanité en regorge. Mais aucun « système» destructeur n'a atteint l'intensité de la barbarie nazie. Seuls les nazis ont éliminé de façon industrielle, organisée, systématique, froide, consciente, taylorisée, des individus en raison de leur soi-disant « infériorité biologique» ou de leur appartenance « ethnique» (sans que ce terme soit bien significatif, mais je n'en trouve pas d'autre, me refusant à utiliser le mot « race» qui n'a sa place que dans les élevages de bovins ou de chevaux !). Expliquer ne signifie nullement justifier, bien au contraire. Penser ne veut pas dire ressasser ou ruminer. Penser, c'est essayer d'élaborer. Penser consiste à tenter de comprendre - sans admettre -l'inacceptable, afin de ne pas se trouver devant un précipice, un vide confinant à un néant totalement destructeur. C'est aussi, en multipliant les contributions, faire barrage aux négationnistes et révisionnistes de tout poil qui éructent et «dégueulent» régulièrement leur haine dans certaines publications complices. Il est possible que penser le nazisme soit une gageure. En effet, le fait d'accoler deux vocables aussi incompatibles estil admissible? Les auteurs de cet essai en sont convaincus, car vouloir donner du sens - et non une justification - au passé est une façon très prévoyante de construire l'avenir.

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Notes
I. À ce sujet, on se reportera sans faute à la somme que représente le travail de Charles Bloch, Le III" Reich et le monde, Paris, Imprimerie nationale, 1986. Cf. également P. Ayçoberry, La Questionna=ie, Paris, Seuil, 1979, p. 33 sq. 2. 11 faut rappeler que Eugenio Maria Giuseppe Pacelli (1876-1958), avait été nommé en 1917 nonce apostolique en Bavière par le pape Benoit XV, Munich étant à l'époque la seule représentation du Vatican pour l'Allemagne. Lors des troubles révolutionnaires de 1918, il est menacé physiquement et présentera un syndrome dépressif. En 1920, il inaugure la nonciature de Berlin. Cardinal en 1929, il devient, en tant que secrétaire d'État, le bras droit de Pie Xl. Surnommé en Italie « Tedesco» (l'Allemand) en raison de ses relations avec les dirigeants du Reich, il signe le 14 juillet 1933 un concordat avec le régime nazi, Rome misant sur Hitler pour briser le « marxisme ». Élu pape le 2 mars 1939, il prend le nom de Pie XII. Dès le déclenchement de la guerre, il s'efforce de tenir le monde catholique en marge du conflit: « Nous laisserons aux pasteurs en fonction sur place le soin d'apprécier si, et dans quelle mesure, le danger de représailles et de pressions [...J conseillent la réserve [...J afin d'éviter des maux plus grands. C'est l'un des motifs pour lesquels nous nous sommes imposés des limites dans nos déclarations» (www.wikipedia.org/wkl/Pie-XlI). Farouchement anticommuniste, il argumente son attitude envers Hitler comme un moindre mal, la priorité étant d'empêcher le bolchevisme diabolique et destructeur de la religion d'étendre son influence néfaste. Pour ce faire, il n'avait pas hésité par le biais du Concordat lui-même à faire alliance avec le diable, ou tout au moins l'un de ses représentants. Il est pour le moins curieux que le chef de l'Église catholique ait pu pactiser avec l'enfer! Des témoignages contradictoires lanceront la polémique quant au silence catholique face au nazisme. L'argument éculé régulièrement brandi par les prélats est le suivant: si Pie Xli avait manifesté fermement son opposition au Führer, il en aurait été victime ainsi que tous les catholiques; cette attitude discrète aurait sauvé les catholiques, mais aussi des Juifs. 11 n'en reste pas moins que si la voix de l'autorité pontificale avait été plus forte et plus exigeante, Hitler aurait été contraint de respecter certaines limites, alors que, en l' occurrence, on lui ouvrait un véritable boulevard: absence de réaction d'une des plus hautes autorités morales et, en conséquence, d'une grande partie des nations occidentales. Le silence de Pie XII a suscité souvent l'indignation. On mentionnera notamment la célèbre pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire (1963), adaptée au cinéma en 200 I par Constantin Costa-Gavras sous le titre Amen, ainsi que: J. Cornwell, Le Pape et Hitler; D. Kertzer, Le Vatican contre les Juifs; J. Favret-Saada et J. Contreras, Le Christianisme et ses Juifs, qui prend tout son sens au moment où l'actuel pape, Benoit XVI, réhabilite les adeptes de Mgr Lefèvre qui veulent réviser fondamentalement les acquis de Vatican II; voir également G. Besier et F. Piombo, Der Heilige Stuhl und Hitler-Deutschland, ainsi que L. Richard, Na=isme et barbarie. 3. Poèmes, récits, témoignages, dessins ont été les moyens d'expression de certains déportés; Des réalisations ont pu être menées à bien dans les camps et sauvées de la destruction (cf. Feral[2], pp. 92 et III) ; parvenues à l'extérieur, elles constituent des preuves flagrantes de l'abomination nazie, mais bon nombre n'ont pas eu cette chance. Pour d'autres déportés, il aura fallu longtemps pour parvenir à s'exprimer. 11est impossible de mentionner tous les témoignages qui ont pour fonction de sauvegarder la mémoire et de transmettre le relais aux jeunes générations. Je retiendrai l'exemple de Jorge Semprun (né en 1923 à Madrid, rescapé de Buchenwald) qui - outre Le Grand voyage, un texte fort, grave et essentiel - a publié un ouvrage intitulé L'Écriture ou la vie, dans lequel il démontre à quel point l'alternative fut cruelle: ou bien vivre et renoncer à l'expression immédiate, ou bien témoigner à chaud et être embarqué dans une spirale mortifère. Semprun a précisé dans un article du Monde des débats (mars 2003) : « Pour moi, rien des camps n'est indicible. Le langage

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pennet tout. Mais c'est une écriture intenninable, jamais achevée, parce qu'une œuvre ne peut donner par elle-même plus qu'une sorte d'allusion à des fragments de la réalité. 11faut toujours trouver des façons de suggérer, de faire comprendre les choses ». Je citerai égaIement l'avocat international, Samuel Pisar, dont l'émouvant témoignage sur son séjour à Auschwitz, Le Sang de l'espoir, a paru en 1979, ainsi que le précieux cahier de notes et réflexions élaboré avec soixante de ses camarades déportés par Roger Foucher-Créteau sous le titre Écrit à Buchenwald. 1944-1945. Pour finir sur ce point, je souhaite également mentionner le film Sous le manteau, tourné clandestinement à l'Oflag XVll A, camp pour officiers prisonniers de guerre situé à Edelbach sur la frontière austro-hongroise, non loin de Doellersheim, à une centaine de kilomètres de Vienne. Une brochure à ce sujet a été écrite par Robert Chistophe. Mon beau-père, Marcel-Charles-Xavier Salagnac, officier dans le génie, a passé plus de quatre ans de sa vie en captivité dans cet Oflag. Le plus ardu fut de trouver les moyens de la réalisation de ce document d'une heure sur la vie quotidienne dans ce camp gigantesque renfernlant plus de 5000 officiers et 800 hommes de troupe. La caméra, fabriquée sur place par d'ingénieux prisonniers ayant glané de quoi la confectionner, fut dissimulée dans un faux dictionnaire Larousse. 11s'agissait d'un coffret en bois muni d'un volet camouflant l'objectif. La pellicule était envoyée de France dans des colis. Sachant que les Allemands procédaient à une fouille minutieuse des paquets et sondaient les saucissons en plongeant une dague en leur milieu, les bobines de 8 mn étaient intégrées aux extrémités. On utilisa aussi des dattes dénoyautées et des noix évidées puis soigneusement recollées. Je tiens ces détails de source sûre, en la personne de mon beau-père, dont le frère assurait l'envoi de pellicule. Après avoir été développés, les films étaient cachés dans des talons de galoches en attendant le jour où ils pourraient être montés et montrés. Quatorze bobines étaient achevées en mars 1945. À la libération du camp par les Soviétiques, les films furent remis à l'officier français de liaison du général de Lattre de Tassigny dans un « boutéhon »(sorte de gamelle) afin d'être mis à l'abri en France. Lorsque j'ai vu ce film, il y a une vingtaine d'années, j'ai ressenti une vive admiration devant le courage de ces hommes qui avaient risqué leur vie pour transmettre et empêcher l'oubli. Robert Christophe tennine ainsi la présentation de sa brochure: « Sous le manteau, c'est la vérité sale, pouilleuse, tragique, et même parfois comique, la vérité filmée sous la menace des représailles les plus imprévisibles. À ce titre, qu'il me soit pernlis de conclure en saluant ses principaux auteurs. Dans notre pauvre sphère d'Edelbach, ils ont bien mérité de la patrie ».

Références

biblio!!raphiQues

Ayçoberry P., La Question nazie. Les intelprétations du national-socialisme. 1922-1975, Paris, Seuil, 1979. Besier G. et Piombo F., Der Heilige Stuhl und Hitler-Deutschland. Die Faszination des Totalitaren, Munich, Deutsche Verlagsanstalt, 2004. Biet P., Pie XlI et la Seconde Guerre mondiale, Paris, Librairie Académique Perrin, 1999. Bloch C., Le lIt Reich et le monde, Paris, Imprimerie nationale, 1986. Christophe R., Sous le manteau, Paris, Opta, sans date. Cornwell 1., Le Pape et Hitler. L 'histoire secrète de Pie XlI, Paris, Albin Michel, 1999. Favret-Saada 1. et Contreras 1., Le Christianisme et ses Juifs. 1800-2000, Paris, Seuil, 2004. Ferai T.[1],« Préface », in S. Horen-Hornfeld, Comme unfeu brûlant. Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen, Paris, L'Harmattan, 1999, pp. I-X.

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Ferai TYJ., La Mémoire féconde. Cinq conférences, Paris, L'Harmattan, 2003. Foucher-Créteau R., Écrit à Buchenwald. 1944-1945, Paris, Boutique de l'Histoire, 2001. Henry A., Shoah et témoignage. Levi face à Amby et Bettelheim, Paris, L'Harmattan, 2005. Hochhuth R., Le Vicaire, Paris, Seuil, 1963. Kertzer D., Le Vatican contre les Juifs. Le rôle de la papauté dans l'émergence de l'antisémitisme moderne, Paris, Laffont, 2003. Levi P., Si c'est un homme, Paris, Julliard/Pocket, 1987. Levi P., L'Asymétrie et la vie, Paris, 10/18,2004. Levi P., Rapport sur Auschwitz, Paris, Kimé, 2005. Pisar S., Le Sang de l'espoir, Paris, Laffont, 1979. Richard L., Nazisme et barbarie, Bruxelles, Complexe, 2006. Semprun 1., Le Grand voyage, Paris, Gallimard, 1963. Semprun 1., L'Écriture ou la vie, Paris, Gallimard/Folio, 1994.

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Thierry FERAL

Pourquoi Adolf Hitler?
Enquête sur l'irruption de la paranoïa dans l'Histoire

Le présent exposé ne saurait remplacer la riche synthèse de François Delpla, Hitler, ni le rigoureux travail de Lionel Richard, D'où vient Adolf Hitler?, qui représentent actuelle-

ment dans leur complémentarité -

en France et au-delà -

les deux études les plus élaborées sur le chef nazi et ce, sans aucune concession au sensationnalisme vers lequel dérive communément I'hitlérologie. D'autant que ma perspective se situe ailleurs. En effet, s'il est clair, comme le fonnule avec pertinence François Delpla (p. 520), que « Hitler est [...] un phénomène unique », il n'en est pas moins vrai, ainsi que le concède Lionel Richard (p. 10) - sans pour autant en dire plus à cet égard -, que « d'autres dirigeants du même acabit [...] auraient [...] pu s'affirmer si lui n'avait pas été là» - ainsi le général Erich Ludendorff, auréolé de gloire militaire et ennemi juré de la République de Weimar [1]. C'est pourquoi il m'apparaît indispensable (et c'est là depuis longtemps une de mes préoccupations) de s'interroger sur le pourquoi et le comment de l'adéquation (<< Führer et le le peuple », écrivait J.P. Stem en 1978) qui a fait que c'est justement lui, cet Adolf Hitler, et pas un autre, qui a été

soutenu, promu, adulé, mythifié. Ce qui -

pour suivre mon

regretté ami, le grand sociopsychanalyste Gérard Mendel (in

De Faust à Ubu) - renvoie à l'évidence à « l'insoupçonnable puissance des secteurs irrationnels qui sommeillent en l'homme et qui peuvent faire irruption à l'occasion de la moindre faille dans notre paysage humain, culturel, économique et institutionnel ». Que cette dimension ait été traditionnellement évitée par les hitlérographes n'est sans doute pas un hasard puisqu'elle place le problème sur un terrain tout autre que les multiples schémas classiques d'interprétation (voir Ridé, Ayçoberry, Milza/ch. 5, Delpla/ch. 15, Feral[3]/ch. 1) d'un Hitler agent de forces souterraines (grand capital, sectes occultes, puissances surnaturelles ou démoniaques, etc.) pour nous mettre en face de nos propres responsabilités dans l'aventure.

Parmi les tout premiers à avoir osé cela - dès 1933-, il faut citer l'écrivain Walter Kolbenhoff avec son roman hélas fort peu connu - Les Sous-hommes. Pour Kolbenhoff, pourtant communiste à l'époque, réduire Hitler à un homme de main du capitalisme - chargé de mater le révolutionnarisme du prolétariat et d'intensifier son exploitation et son aliénation (thèse officielle du Komintern à partir de 1928)ne suffisait pas. Il fallait aussi comprendre pourquoi le prolé-

tariat s'était laissé séduire - et ce à l'encontre même de ses
intérêts de classe - par le Führer et ne lui avait opposé aucune résistance de masse, du moins tant que cela aurait été possible (i.e. jusqu'à l'incendie du Reichstag dans la nuit du 27 au 28 février 1933). Sans le savoir, Kolbenhoff rejoignait là les conclusions de l'enquête conduite à partir de 1929 par Erich Fromm à l'Institut de recherches sociales de Francfortsur-le-Main sur le caractère ultraconfonniste sinon réactionnaire du prolétariat allemand, enquête dont Max Horkheimer refusa de publier les résultats et dont on n'aura connaissance que dans les années 1980 (cf. Fromm[3]) Il faut dire que Kolbenhoff était l'ami de Wilhelm Reich qui lui aussi pensait 16

(cf. La Psychologie de masse dufascisme) que Hitler n'était pas seulement accepté, mais bel et bien préconisé par les masses. Hérétiques aux yeux du dogme stalinien, tous deux seront exclus du PC avec perte et fracas (détail in Kolbenhoff2], pp. 77-98). De fait, comme le disait Canguilhem (cit. in Bonnafé), «la vraie solution d'une hérésie, c'est l'extirpa-

tion », c'est-à-dire - on le voit bien dans La Vie de Galilée de Brecht - la destruction de toute pensée soucieuse de plus
de clairvoyance et de progrès humain. Il est possible donc qu'il faille en passer par l'hérésie pour mieux appréhender ce qui s'est produit avec Hitler. Mais si cela doit un tant soit peu permettre de modifier nos comportements dans une situation similaire qui n'est jamais exclue, alors n'hésitons pas: risquons l'hérésie! La résistan-

ce à Hitler, en Allemagne, en France -

et ailleurs -

a été

hérétique, et c'est tout à son honneur. En quoi serait-il scandaleux d'assumer son héritage? Et surtout, ne nous laissons pas influencer par ces manipulateurs qui, dans le sillage d'Ernst Nolte et sous couvert des sciences humaines (voir Historikerstreit et Gisselbrecht), nous appellent à nous débarrasser de « ce passé qui ne veut pas passer ». Bien plus, osons une bonne fois pour toutes, comme y exhortait déjà Thomas Mann en mars 1939, regarder bien en face notre « frère Hitler» (Bruder Hitler). Se confronter à l'inhumanité dont a été le géniteur cet

enfant de son siècle - pas plus prédisposé au départ que les
autres enfants de son siècle à devenir ce que l'on sait -, chercher à appréhender les raisons profondes qui ont fait que c'est lui et pas un autre qui a attaché son nom à la furie nazie (laquelle, loin de ne concerner que les Allemands, a trouvé ses adeptes dans toute l'Europe), vouloir comprendre comment ce qu'il a réussi avec le grand nombre n'a pas marché avec un petit nombre et s'est heurté à leur résistance, voilà qui peut aider à élaborer des stratégies éducatives afin que les générations actuelles et futures ne cèdent pas à l' archaïs17

me psychologique susceptible à tout instant d'envahir l'histoire et ne cherchent pas à inscrire dans un monde qui leur apparaîtrait comme en perdition (cf. F. Stem, Dupeux) des intentions récupérées de mystificateurs mortifères. Or c'est exactement cela qui s'est passé dans l'Allemagne des années vingt. Après la défaite de 1918, le pays est humilié, désemparé, plongé dans une crise protéiforme (cf. Herzfeld, Castellan, Heiber[IJ, Badia[IJ). Devenu une république où les tensions politiques s'exaspèrent, il attend le guide rédempteur qui, ainsi que le proclame alors le poète rhénan et grand prêtre du verbe, Stefan George, «par-delà les tempêtes [...] plantera le nouveau Reich ». Or cet homme providentiel (<< mann » dans l'emphase georgienne que der renforce la suppression de la majuscule qui est de règle en allemand), «cet homme qui fondit en une deux idées qui jusque-là passaient pour aussi incompatibles que l'eau et le feu: le nationalisme et le socialisme» (Baldur von Schi-

rach), cet homme qui érigera ce foudroyant néologisme national-socialisme - en une révélation mystique, cet homme fut Adolf Hitler, né le samedi 20 avril 1889 à 18 h 30 à Braunau, coquette petite ville autrichienne d'à peine 4000 habitants, séparée de la Bavière par un simple pont sur l'Inn.

Bien malin celui qui aurait pu prédire lors de la céré-

monie de baptême -

quarante huit heures plus tard, en

l'église toute proche de l'appartement locatif de la famille Hitler dans la Vorstadt (aujourd'hui Salzburger Vorstadt), au-dessus de l'auberge du couple Dafner, auquel appartenait l'immeuble -, ce qu'il allait advenir de ce poupon «brun aux yeux bleus, bien formé, sans anomalies particulières» (Richard, p. 17). En tout cas sûrement pas que, contrairement au Faust goethéen qui se lamentait de «ne ressemble[r] qu'au ver, habitant de la poussière» (p. 53), il se vivrait un jour démiurge et emporterait derrière lui un peuple de haute culture en «impo[sant] son verdict avec une fermeté exclu18