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Pétain en vérité

De
304 pages
Qui est vraiment Pétain ? Lui doit-on la victoire de Verdun ? A-t-il comploté pour prendre le pouvoir en 1940 ? A-t-il mené un double jeu durant la collaboration ? A-t-il sauvé des Juifs ? A-t-il été un moindre mal ? Avait-il tous ses esprits ?
Héros de la nation en 1918, condamné à mort pour haute trahison en 1945, Philippe Pétain ne cesse pas d’interpeller la mémoire des Français. À son habitude, Marc Ferro n’hésite pas à aborder les questions d’histoire qui dérangent, le rôle exact de Pétain en est une. Fort de sa biographie qui fait autorité depuis vingt-huit ans et grâce à de nouvelles archives dévoilées depuis, Marc Ferro revisite avec le brio qu’on lui connaît l’homme qui a été à la fois le plus contesté et le plus aimé des Français. Pour la première fois, l’historien réputé n’hésite pas à croiser son souvenir personnel de jeune Français sous l’Occupation à ses analyses plus stimulantes que jamais.
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couverture
MARC FERRO
Avec la participation de Serge de Sampigny

PÉTAIN EN VÉRITÉ

TALLANDIER

Dédié à Paul Blondel

OUVERTURE

Alors qu’à l’automne 1945 il était incarcéré à la citadelle du Portalet, dans les Pyrénées, le maréchal Pétain reçut la visite de son avocat, maître Jacques Isorni. Le saluant, celui-ci lui dit d’emblée : « Monsieur le Maréchal, j’ai vu Mella. » Le Maréchal pâlit, m’a rapporté Isorni, et l’interrogea brusquement : « Croit-elle que je suis un traître ? »

 

Mella, la seule personne dont le jugement comptait encore pour lui…

Elle avait été son grand amour avant 1914, un amour partagé mais platonique car la famille de la jeune femme n’avait pas voulu qu’elle épouse un militaire. Il jura de lui rester fidèle.

Néanmoins il continua à vivre avec celle qu’il aimait charnellement, Eugénie, dite Annie ou Nini, énergique, et taillée en athlète. C’était elle la femme aux bottines de la légende, celle avec qui Pétain se trouvait la nuit lorsque Serrigny chercha son chef pour lui annoncer qu’il venait d’être nommé sur le front de Verdun. Il eut l’idée de faire les étages des hôtels et, reconnaissant les bottines de Nini qui se trouvaient à la porte, réveilla le général pour lui faire connaître sa nouvelle affectation.

 

Au lendemain de la victoire, en 1918, Eugénie n’entendit pas qu’il la lâche pour la jeune Mella devenue veuve. Au cours d’une scène tumultueuse que Pétain raconta à Serrigny, elle alla chercher son revolver dans un tiroir et le braqua sur lui : « Ce sera moi ou une balle dans la peau. »

Le Maréchal aurait alors capitulé sous la menace et il écrivit à sa dulcinée : « Tout est cassé, tout est fini, je vous dois une explication. » Connaissant la vérité, la gracile et pudique Mella lui dit, en souriant : « Philippe, vous êtes un lièvre. »

 

Leur amour secret et platonique dura néanmoins plus de vingt ans, tandis qu’avec Eugénie les distances s’accrurent même s’il convola avec elle en 1920. À Vichy, s’il se rapprocha d’elle, sa pensée était pour Mella, discrètement venue y résider et, qu’à la promenade, Pétain saluait de loin.

C’est de Mella, d’elle seule, qu’à 89 ans, le vieil homme, condamné à mort avec commutation de peine, attendait le jugement qui seul comptait pour lui : « Croit-elle que je suis un traître ? »

 

Cet essai permettra au lecteur d’en juger. On y répondra aux questions de Serge de Sampigny.

CHAPITRE 1

POURQUOI (RE)PARLER DE PÉTAIN ?

Il y a près de trente ans, en 1987, vous avez écrit la biographie de référence sur Pétain. Pourquoi reparler de Pétain aujourd’hui ?

 

Pétain est toujours vivant car chacun d’entre nous a une opinion sur lui. Aussi bien les personnes d’un certain âge, qui ont vécu l’Occupation, que des jeunes, souvent plus hostiles, mais qui répondent sans hésitation quand on les questionne. A-t-on seulement une opinion sur le maréchal Foch ? Ou même sur Valéry Giscard d’Estaing, qui a régné sept ans et dont l’action sur les mœurs a été réelle ?

La légende rose débute en mars 1916, quand le journal L’Illustration lui consacre une page entière pour célébrer sa gloire : Verdun ! La légende noire commence, elle, dès 1941 aux États-Unis, où un livre fort répandu, celui du dramaturge Henri Bernstein (Portrait d’un défaitiste) exécute le maréchal Pétain. Il est suivi en 1944 par celui d’André Schwob, L’Affaire Pétain, qui émet un doute sur sa responsabilité dans la victoire à Verdun, et soulève l’idée d’un complot de Pétain pour prendre le pouvoir en 1940.

Après la légende rose, la légende noire, et le procès en 1945, Pétain est enterré en 1951, sans fanfare, à Port-Joinville, à l’île d’Yeu.

Les années qui suivent sont pleines des querelles autour de la collaboration, des « excès » de la Résistance1 et du rôle de Vichy mais, peu à peu, Pétain est comme effacé de l’histoire.

Son nom disparaît des rues. Au Vésinet, par exemple, en banlieue ouest de Paris, une petite rue portait avant-guerre le nom du général Gallieni. Elle est devenue entre 1940 et 1944 « rue du Maréchal-Pétain » avant de se transformer en « rue du Maréchal-Leclerc ». En 1958 Pétain disparaît également du manuel que tous les enfants ont eu en main, L’Histoire de France de Lavisse. À Verdun, des membres du syndicat d’initiative et de la municipalité ont même envisagé de rebaptiser la ville Dun-sur-Meuse pour expulser Pétain de la mémoire officielle.

Avec la guerre d’Algérie (1954-1962), la figure du Maréchal refait surface pour la première fois dans les consciences collectives. À Oran, à la veille du conflit, les placards indiquant « Votez Roger de Saivre, c’est voter Pétain ! » n’étaient pas des affiches de provocation communiste comme je l’ai d’abord cru, mais bien celles du candidat qui obtînt 20 % des voix. Surtout, lorsque de Gaulle entreprit la décolonisation de l’Algérie, la population la plus hostile, bientôt créatrice de l’OAS (Organisation armée secrète), s’est définie sous le drapeau de Pétain – même si beaucoup de ses membres avaient appartenu à la France libre.

Un trait significatif : en 1966, ayant réalisé un film sur la Grande Guerre, le ministre des Anciens combattants Jean Sainteny m’a confié la charge d’un musée pour commémorer Verdun. Mais, démissionné par de Gaulle, il fut remplacé par Alexandre Sanguinetti, un ancien militant de l’Action française, partisan de l’Algérie française. Homme de gauche, je me suis dit : « Sanguinetti, jamais ! » Je ne voulais pas travailler avec un ancien « barbouze » d’Algérie – et de lui signifier mon refus. C’est alors à cette rencontre qu’il me prévient : « Vous êtes libre de faire ce que vous voulez. Mais je ne veux pas voir Pétain dans ce musée ! » Sa réaction m’a laissé pantois…

 

La deuxième mort de Philippe Pétain survient en Mai 68. Comme l’a senti ce maître en dérision, l’écrivain Bernard Frank, le mouvement général des jeunes s’est constitué en opposition aux mots d’ordre qui avaient été ceux du Maréchal : « Ni travail, ni famille, ni patrie ! » Depuis cette date, les controverses autour de ces valeurs renvoient toujours à Pétain. Mai 1968 fut bien sa répudiation, sans pour autant l’expliciter.

Puis ce fut le choc : l’œuvre cinématographique de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié (1969), et les ouvrages de deux historiens, l’Allemand Eberhard Jaeckel et l’Américain Robert Paxton, qui, après le Français Henri Michel, démontèrent avec force le mythe d’une collaboration imposée à Pétain, tout autant que celui du « double jeu », une vulgate qui dominait depuis le livre de Robert Aron en 1954 : Histoire de Vichy.

Depuis ce tournant des années 1970, le fantôme de Pétain fait couramment irruption dans l’actualité : ce fut le cas lors des procès Leguay (1978), Barbie (1987), Touvier (1994) et Papon (1997-1998), qui ont mis en valeur les noirceurs du régime de Vichy ; ce fut aussi la conséquence de gestes controversés, comme celui du président François Mitterrand faisant déposer des fleurs sur la tombe du Maréchal à plusieurs reprises le 11 novembre. Rappelons au passage, comme son biographe Pierre Péan l’a établi en 1994, que Mitterrand avait eu des responsabilités à Vichy au sein du Commissariat aux prisonniers de guerre et fut pour cela décoré de la francisque en 1943.

Mais qui se souvient de l’opuscule de François Mitterrand Les Prisonniers de guerre devant la politique datant du début de 1945, publié par les éditions du Rond-Point, un livre quasiment disparu ? François Mitterrand y glorifiait les prisonniers évadés : « Rawa-Ruska, en mars 1942, est au même titre que Bir-Hakeim le nom d’une victoire française. » Il gardait un vrai silence sur le rôle des Résistants de l’intérieur…

Son passé et ces jugements rendent-ils compte de son refus furieux et catégorique de parler de cet ouvrage à l’émission « Histoire parallèle », en 1995 sur Arte, à laquelle je l’avais convié ? « Mais où l’avez-vous trouvé ce livre ? », m’a-t-il dit.

 

Le spectre de Pétain rôde toujours. Le Premier ministre Pierre Mauroy en eut bien conscience lorsqu’en 1981, après avoir proposé pour les chômeurs une activité de secours, le défrichement des forêts, le député Vivien s’écria : « Maréchal nous voilà ! », en souvenir des Chantiers de jeunesse.

Dans le champ politique, il a réapparu à travers les organisations politiques de droite plus ou moins héritières du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) fondé par Alain de Benoist en 1967. Le Front national puise chez lui une partie de son identité et sa flamme reste toujours quelque part allumée. Qui, dans l’histoire, a laissé une telle empreinte dans la société ?

1. 10 822 victimes à montrer P. Novick (p. 318-319), et non 120 000 ou 112 000 comme on l’avait annoncé en 1945.

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