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PETITE HISTOIRE DE L'ALGÉRIE (1830-196)

De
272 pages
Une saga familiale traverse l'histoire de l'Algérie française. Nous faisons la connaissance du militaire français débarquant à Sidi Ferruch le 15 juin 1830, puis de migrants de la faim partis de Malte et des Baléares. Certes, les mémoires familiales sont mensongères et les histoires sont falsifiées par les vainqueurs, mais ces écueils sont contournés ici avec tendresse et humour par les membres de cette saga, complices naïfs et politiquement incorrects d'une colonisation dont les gouvernements successifs n'ont jamais vraiment su que faire.
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PETITE mSTOIRE , DE L'ALGERIE
(1830-1962)

Comment formez-vous

le futur?

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette coIlection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Abderrahim LAMCHICHI, Maghreb face à l'islamisme, 1998. Le Paul SEBAG,Tunis, histoire d'une ville, 1998. Grégor MATHIAS, es SAS en Algérie, 1998. L Michel Comaton, Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, 1998. Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA, syndicalistes Les algériens, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7038-6

André Micaleff

PETITE HISTOIRE , DE L'ALGERIE
(1830-1962)

Comment formez-vous le futur?

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Je dédie ce livre à ma famille. les vivants et les morts: mes compagnons de route; ceux qui ont crapahuté dans les Djebels; ceux qui ont dû choisir entre valise et cercueil ; mes amis algériens... L'écriture de ce livre m'a aidé à sortir des bulles où j'ai trop longtemps été enfermé: la bulle des nostalgies, la bulle des études théologiques, la bulle du silence, parce que ne je n'avais pas les mots pour un dialogue exigeant. Je souhaite que cette Petite histoire de l'Algérie (1830-1962) contribue à stimuler la mémoire et à enrichir l' héritage méditerranéen de ceux et celles concernés par l'Algérie. L'Histoire n'a pas commencé en 1962 ni en 1830 mais très en amont. Cependant, elle ne s'écrit pas seulement au passé parce qu'elle est grosse de l'espérance des peuples qui, dans le chagrin, rêvent d'une réconciliation.

.

PROLOGUE
Une saison en Paradis

«

Ce qui reste des initiants, c' est qu'ils sont rêvés.

»

Manga BEKOMBO.

PRlSO (Université de Nanterre)

«

Le bassin méditerranéen? Unecible de marketing»

(Thème choisi par l'Organisation Mondiale du Tourisme réunie à Malte, en novembre 1996)

Je vois une file de personnes silencieuses, têtes baissées, vêtements d'autres lieux et d'autres temps. Je vois des pauvres honteux en exil, leurs trésors ficelés dans une couverture, à l'épaule. Je vois de vieilles photos sépia qu'on essaie d'interpréter avec des mémoires qui s'effritent. Arapèdes sur un rocher battu par la tempête. Un jour, ils entreprirent le même voyage initiatique, en balancelle, en gabare, en chébek ou en tartane. Ils connurent les mêmes nuits froides et les mêmes journées brûlantes, les mêmes histoires d'eaux saumâtres, les mêmes maladiesinconnues médecins: « chaleur asiatique », « fièvre perdes nicieuse », « fièvre rémittente»... Le feulement des panthères, le glapissement des chacals, le ricanement des hyènes. Ils s'affrontèrent aux déçus de l'eldorado insaisissable, devenus trafiquants d'armes, usuriers, pilleurs de diligence, terreurs des rouliers. Leurs aventures singulières élaborent des légendes, une mythologie. Mille chroniques familiales pourraient constituer les ingrédients d'un western algérien, une geste où l'absinthe remplace le whisky. Cependant les Mémoires sont mensongères et les Histoires sont des tamis qui ne retiennent le plus souvent que les mots et les actions des Princes et des Vainqueurs. La Mémoire et l'Histoire de cette affaire algérienne sont encombrées d'illusions perdues. Celle, par exemple, de la réconciliation entre Musulmans, Juifs et Chrétiens, qui aurait constitué l'Algérie comme partie de la Méditerranée idéalisée et célébrée par Braudel. Aucun pouvoir, politique ou religieux, n'a jamais déclaré illégal ou immoral, dans ce pays, le racisme irrationnel et passionné qui l'a empêché de devenir un melting-pot exemplaire. Les mariages intercommunautaires ont été extrêmement rares. Les théologiens des religions du Livre se sont contentés de garder au chaud les vieilles haines mijotées par les Inquisiteurs fous de «sang pur» : LIMPIEZA DE SANGRE.. Ils n'ont pas su inventer ou actualiser pour les peuples européens devenus nomades, une religion de l'Exode, du risque, de la grâce capable de les accompagner vers le pays de Canaan qu'ils cherchaient. Ils ont au contraire considéré la THORA, la BIBLE et le CORAN comme des objets magiques et sacrés. Ainsi le Livre des grands espaces est-il devenu le Livre des enfermements et souvent des incultures. Au travers d'interprétations arrogantes, les femmes devinrent victimes de cette mauvaise théologie. On ne les respecta que Vierge-sage ou Mèreféconde et si possible à la fois vierge et mère. Trouvaille géniale et folle. Les femmes, quand elles ne sont ni vierges ni mères, ne peuvent être que 9

des séductrices, des sorcières, des objets de tentation pour les clergés fragiles. Comment ces femmes de la Méditerranée, passionnées, merveilleusement excessives, ont-elles pu exprimer le feu qui les dévorait? Dans la Kasbah d'Alger ont vécu tous les modèles mythologiques: Antigone la rebelle, mourant pour défendre un devoir moral contre une raison d'Etat; Phèdre la scandaleuse, puisqu'elle aime son beau-fils; Electre la criminelle, entraînant son frère au meurtre pour venger leur père; Sapho la poétesse de l'homosexualité féminine...

Les « petites gens» d'Algérie, plus ou moins catholiques, ont souvent expérimentéce qu'ils nommaientla « schkoumoune». C'est un mot dérivé
du napolitain ESCOMOUNIGA TE - signifiant excommunication. Cette sanction qu'est l'excommunication implique qu'il y a eu transgression d'un code élaboré par un magistère qui prétend nommer la faute et, éventuellement, désigner les boucs émissaires. La schkoumoune désigne le malheur plus que la malchance. Un grand malheur de solitude. La déréliction. DE PROFUNDIS... Les migrants de la faim débarquèrent en Algérie à un moment où les gouvernements successifs de la France ne savaient que faire de cette possession africaine. Pendant plus de trente ans, les initiatives multiples et dispersées ne s'intégraient pas dans ce qui aurait pu être un dessein colonial. Les Européens d'Algérie, étrangers ou Français, durent alors assumer ou combattre les images, inventées à Paris, du pays qui devenait le leur.

Algérie poubelle» : les étrangers et les Français furent longtemps considérés les uns « rebuts de société» et les autres « classes dangereuses»,
«

ayant raté leur révolution, exilés en Algérie pour que soit éradiqué de la capitale tout danger politique.
«

Algérie, affaire peu rentable» imposantde lourdes charges à la métropole

trop d'or et trop de sang. Des économistes influents ont régulièrement persuadé les opinions publiques que l'entreprise coloniale ne profitait qu'à une minorité d'individus.
«

L'Algérie poubelle» et « l'Algérie affaire peu rentable» ont divisé les

politiciens de gauche et de droite. C'était la droite qui était la plus farouchement anticolonialiste, au nom d'un nationalisme revanchard. Après I'humiliante capitulation de Sedan, la priorité politique était la reconquête des territoires volés par les Prussiens. Ces «revanchards» dénonçaient l'affairisme colonial avec les malversations de financiers juifs et les scandales de politiciens corrompus. A gauche les politiciens justifiaient le développement des possessions d'Outre-mer. Celles-ci étaient présentées comme un immense jardin en LO

friche où pouvait s'exercer la mission civilisatrice de la France. Discours emphatiques lors des banquets républicains: « la France réalise ce que les Carthaginois, les Romains, les Turcs, n'ont pas su faire... ». La France, amputée de ses belles provinces d'Alsace et de Lorraine, devait retrouver en Afrique et en Asie les ressources nécessaires à sa grandeur. « Un peuple qui colonise, c'est un peuple qui jette les assises de sa grandeur et sa suprématie future dans l'avenir.
»

(Paul Leroy-Beaulieu

- 1874)

Jules Ferry refusait de faire une « politique du coin du feu ». Il défendait l'action colonisatrice comme une œuvre d'émancipation pour répandre la Science, la Raison, la Liberté. «Les sociétés occidentales parvenues à un haut degré technique, scientifique et moral, ont à la fois des droits et des devoirs à l'égard des races inférieures, c'est à dire des peuples pas encore

engagés dans la voie du Progrès. »
Il faudra attendre 1895 pour que la
«

revue Socialiste»

parle des

« flibusteries coloniales» dénoncées comme la pire forme de l'exploitation capitaliste. Voyant venir la guerre de 1914, les « revanchards» se rapprochèrent des Républicains promoteurs de l'Empire. Ils se mirent à dire que la France

avait besoin des colonies
qui favorisera

«

où se forment les caractères d'une nouvelle élite
nationale.
»

la régénération

En 1911, au moment où l'Allemagne convoitait le Maroc, Maurice Barrès justifiait ainsi son rapprochement avec la gauche républicaine: «J'aime le Maroc parce qu'il est le destin de la France. C'est une affaire européenne qui peut nous servir sur le Rhin. » Plus clairement, le colonel Mangin ajoutait: «La France a intérêt d'avoir
une puissante armée noire.
»

Le consensus rapprochant les politiciens français fera plus de deux cent mille morts parmi les troupes coloniales. Le prix du sang consacrera la victoire de ceux qui crurent en l'Empire. Cet Empire sauvera la France vaincue en 1940 et c'est l'idée impériale qui triomphera en 1946 dans cette subtile construction qu'était « l'Union française fondée sur l'égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion ». Déjà en 1892 un rapport du Service de l'Algérie avait conclu: «Le but essentiel de notre établissement en Algérie est d 'y créer, avec le concours d'émigrants européens assimilables, une race de Français qui puisse civiliser et rapprocher de nous les indigènes.
»

Le
«

«

but essentiel» fut-il réalisé?
de cette Algérie à construire a été parasitée, non seulement par

L'image

l'Algérie « l'Algérie

poubelle» ou « l'Algérie peu rentable», mais aussi par romantique» des Fromentin ou Delacroix, « l'Algérie Il

touristique» avec ses dromadaires, ses souks, ses singes et ses éphèbes irrésistibles pour l'Immoraliste. Et que dire de ces Algéries impossibles, par exemple celle de Théophile Gauthier) certes « superbe, mais il n'y a que les Français en trop» ou encore celle d'Alphonse Daudet « cocasse Algérie, comme une page de L'Ancien Testament racontée par le sergent Laramée ou le brigadier

Pitou. »
Mépris. Incompréhension. Dérision... Sur fond d'arguments de comptables. Les personnages silencieux que je voyais sont devenus des blocs de granit sur lesquels sont gravés en lettres d'or des noms, et encore des noms, comme sur un monument aux morts d'une très grande guerre. SALVATORE, JEAN-MARIE, MICHEL-ANGELO, JOSEPHINE, CATHERINE, GINES, MARAVILLA, plusieurs MARIE et JEANBAPTISTE, de nombreux JOSEPH, tous venus de GOZO, d'IBIZA, de MINORQUE... et ce VALENTIN insolite venu de Lorraine pour « chasser

les Turcs d'Alger.

»

Mes ancêtres sont rassemblés dans ce jardin que j'imagine au printemps, dans une lie imméritée. Saison en Paradis. Ils sont à l'ombre d'une Tour, pour un somptueux couscous, dans la plus joyeuse des pagaïes. Cette Tour n'évoque ni la flèche d'une cathédrale à la spiritualité triomphante, ni un donjon rescapé de guerres oubliées, ni un phare au service des navigateurs égarés dans la nuit, ni la Tour de Babel qui aurait pu ètre achevée si personne n'avait voulu en faire l'ascension, ni la gonfler de significations. Cette Tour est celle qui célèbre la mémoire du commandant Boutin. Sur ordre de Napoléon le', en 1808, cet ingénieur établit un plan de débarquement éventuel des troupes françaises pour s'emparer d'Alger. Ces plans furent suivis à la lettre vingt deux ans plus tard, le 14 juin 1830, à quatre heures du matin, sur la plage de Sidi-Ferruch. Cette Tour en béton armé évoque un fabuleux sexe circoncis. Autour du gland turgescent, un chemin de ronde. C'est une Tour d'orientation. ORIENT ATION. Du sommet à la base de ce symbole phallique à l'ombre duquel ma famille festoie, se déroulent en spirale des mots et des noms oubliés qui furent des lignes de partage et de rupture, des pierres d'achoppement et des moments de bonheur. CONQUETE - SIDI FERRUCH - MOUNA - TOULON - TYPHUS -

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- MAX REGIS - DRUMONT - CREMIEUX - ANISETTE PHOENIX - BAB EL-OUED - LA GARCONNE - IMMACULEE CONCEPTION - KASBAH - FRANCISME - INSURRECTION _ CHOLERA - ABD EL KADER - EMEUTE - TORTURE - FAMINEINTEGRISME NATIONALITE DE DUNKERQUE. A TAMANRASSET- PAIX DES BRAVES - ALGERIE FRANCAISE - DE GAULLE - AUTONOMIE INTERNE - DJEMILA - PARA - PARTITION - INTEGRATION - O.A.S - BACHAGA BOUALAM - LOI CADRE«C'EST NOUS LES AFRICAINS »- PLAN DE CONST ANTlNETIPAZA GRANDE ZORAH «LE TOMBEAU DE LA CHRETIENNE» Des mots, des noms détachés de leur contexte comme des poissons séchant au soleil, comme des soldes à prix unique où l'on farfouille sans vraiment trouver ce que l'on cherche. Des mots, des noms, dont les vieillards à la mémoire égarée ne savent plus ni d'où ils viennent, ni où ils vont, ni à quelle histoire ils peuvent les raccrocher. Comme au commencement et à la fin de toute histoire, il y a des hommes, et des femmes. Dieu, dans sa grâce infinie, a rassemblé pour cette saison en Paradis mécréants, apostats, idolâtres, tïlous, lubriques... et quelques saintes femmes abusivement sûres de leurs mérites. Autour de la Table Eternelle débordant de nourritures précieuses et sans cesse renouvelées, ils sont ivres comme lors d'une mouna pascale à SidiFerruch. Maintenant ils parlent. Ils ont du temps. Ils peuvent disposer du temps. Ils n'ont plus peur d'être en retard. Ils sont heureux dans ce Paradis de découvrir un Dieu plein de fantaisie, et s'étonnent de découvrir peu à peu que c'est Lui qui croit en eux ! Ils ne bégayent plus et voilà qu'ils se gargarisent de leur honneur d'homme en célébrant la virginité de leur fille. Avec des voix rauques, ils se complaisent dans le genre incantatoire. Ils moralisent et défendent les « valeurs» qu'ils ont pourtant ignorées ou contournées tout au long de leur vie terrestre: on se laisserait convaincre... Maintenant, ils savent qu'ils n'étaient pas un peuple de conquérants mais seulement des individus analphabètes chassés des lies par la misère et la
BUGEAUD

faim.

.

Ils ne pouvaient être que les complices naïfs d'une aventure coloniale qui n'était pas la leur. Ils ont enfin terminé leur voyage initiatique vers l'Algérie, en Algérie, hors de l'Algérie. Ils ont posé leur sac si lourd. Terminée cette longue, très longue route traversant du dérisoire, du fragile, 13

du malentendu, de l'éphémère, de la violence, de la nostalgie... Qu'ont- ils pensé, cru, souffert? Comment ont-ils vécu les attentes, les mépris, les frustrations? Qui a recueiUi et transmis la phrase qu'ils ont pu dire au moment de leur mort, cette phrase de malheur ou de bonheur, de blasphème ou d'amour, qui résume une vie et révèle une personnalité? Comment ont-ils vécu l'éloignement de leurs îles et la libération progressive des pressions sociales de leur groupe d'origine? Avec quelles résistances et à quel prix ont-ils fini par se laisser pénétrer par d'autres mœurs, et une autre langue véhiculant une idéologie de Liberté, d'Egalité, de Fraternité aussi folle que celle de leur Eglise qui leur promettait le Paradis et le Royaume éternel. Quelques intellectuels généreux et humanistes se penchent avec sympathie sur les analphabètes. Ils prétendent que ceux-ci savent transmettre oralement leur culture, leur code de morale, leur médecine et même ces parlers originels qui disent la genèse des mondes. Cependant, tous ces gens venus des lIes n'ont pas transmis grand'chose de leurs origines, comme s'ils avaient fui précipitamment leur pays dévasté par une immense catastrophe naturelle. Ils n'ont même pas su s'inventer des racines à partir de la mémoire fardée ou frelatée transmise par les parents. Ceux-ci étaient-ils à ce point honteux de leur passé? Ces gens venus des lIes et leurs descendants parlaient fort, comme ceux qui ne sont pas très sûrs d'eux-mêmes, mais ils ne constituaient pas un peuple de Tartarins. Il y avait toujours dans leur regard de la dérision quand ils se regardaient eux-mêmes, loin de tout public, en famille ou entre amis. Ils se présentaient alors comme héros négatifs de l'histoire qu'ils racontaient. Mais pourquoi se croyaient-ils supérieurs aux Arabes? Pourquoi étaient-ils méprisants à l'égard des Juifs? Pourquoi devant les Français de France avaient-ils des sentiments d'envie et de répulsion? Un nom français, un accent français, une place de fonctionnaire français, une maison en France, le climat de France... tout cela était convoité, admiré. Cependant, ces Français qu'ils appelaientalors des « métropolitains» ou des « francaouis »,

leur paraissaientmous et cruels, naïfs.et retors. La « mère patrie» dont on
avait tellement entendu parler en 1914-1918 devenait une marâtre, juste bonne à être baisée par les Arabes et les Juifs. Tous ces personnages dont les noms sont gravés sur le granit participent à la tendresse et à la violence tissant l'Histoire de l'Algérie française. Ils m'habitent tous ces morts qui me font signe. Ils ne m'appartiennent plus, mais me concernent. Comme l'Algérie.

14

Devenus galets blancs veinés de gris, de noir ou d'orangé, lisses et ronds, ils ont longtemps résisté à l'acharnement de la mer, longtemps jusqu'à ce qu'ils deviennent sable... Aujourd'hui, ils s'échappent de mes mains alors que je souhaite les retenir. Je ne connais pas bien la fin de chacune de leurs histoires, comme si leur âme avait été volée au moment même où, devenus sable, ils se sont perdus dans la mer. Et si j'étais la fin de leur fin? Ils constituent un personnage unique que je ne sais pas encore nommer, mais je le surprends traversant mes rêves et mes cauchemars. Ce personnage unique m'appelle, tel un secret enfoui. S'est-il échappé du Paradis pour devenir le mystérieux « passeur d'âmes ,. de tous ces gens dépossédés de leur Histoire immémoriale et de leur Histoire algérienne? Ce personnage unique serait-il, seulement, ma propre mémoire tâtonnante parce qu'elle n'est pas encore passée de l'autre côté du miroir? Emotion furtive et mille fois renouvelée: quelqu'un ralentit le rythme de ce monde qui se hâte vers des recommencements obsolètes... et je me surprends à ressentir dans cette lenteur insolite la sensualité d'un chant grégorien: la louange répétitive et l'intercession confiante se font caresses. Ce personnage unique me prend la main pour me conduire à Sidi-Ferruch

et me faire participer à une mouna pascale et me dire, joyeux:
plus forte que la mort».

«

La vie est

J'aime à penser que ce personnage unique, c'est Joséphine, ma bisaïeule, l'anglo-maltaise née Alger en 1842, morte à Dellys en 1929. Joséphine mangeait son bout de fromage de chèvre, après une longue prière, avec la même joie gourmande d'Epicure demandant à un ami :
«

Envoie-moiun pot de fromage afin queje puisse faire bombance. ,.

De tous les invités à cette saison en Paradis, c'est Joséphine qui a été la plus attentive aux démons incubes et succubes et la plus en connivence avec les anges, les saints et la vierge Marie. Joséphine m'a pris la main. N'était-elle pas la mieux placée pour m'introduire à l'Histoire qui va suivre? Elle a connu presque tous les personnages que nous allons rencontrer. Elle me chuchotera sans cesse qu'il ne faut pas oublier Dieu dans cette affaire. En effet, depuis Saint Augustin, l'avenir poétique du Tout-Puissant et miséricordieux, n'a pas cessé de faire couler beaucoup d'encre et de sang sur cette terre d'Algérie. Maintenant, Joséphine me conduit sur la place du Gouvernement. 15

Les parfums des épices montent des quais si proches. J'entends les clameurs des commerçants ambulants. Je ressens la chaleur écrasante qui appelle l'ombre, le repos, l'anisette. Je vois les gestes des gens qui parlent... mais pourquoi parlent-ils puisque les gestes suffisent? -« ET ALORS?» -« ET aVALA! »

16

LES VOYAGES FONDATEURS

Premier voyage fondateur I. De Toulon à Sidi-Ferruch

«

Enfin, sur la rive africaine

Flotte le pavillon du Roi Et la puissance algérienne Va bientôt subir notre loi! Gloire aux Français! Gloire à la France ! Gloire à Dieu, première puissance Qui soulève et calme les flots Et, secondant notre courage A conduit sur l'aride plage Nos soldats et nos matelots... "

Première des ooze strophes d'une ode écrite en juillet 1830 par le chevalier de Courcy officier de Marine à Brest.

Ciel dégagé, mer belle... Ce matin du 25 mai 1830, le chasseur VALENTIN ROBERT, du 9ème escadron de cavalerie légère; se reposait sur le pont du brick LA CONCEPTION, un deux-mâts d'une centaine de tonneaux. Valentin et son escouade avaient été autorisés à un moment de détente au grand air. Dans la cale, transformée en écurie, on étouffait. Quelques jours auparavant, les 17, 18 et 19 mai, les gabares ASTROLABE, MARSOUIN, LEZARD, TRINITE et GARONNE ainsi que le brick EURY ALE et la goélette IRIS avaient appareillé de Toulon vers Palma de Majorque. Ces navires de guerre escortaient un grand nombre de bateaux, la plupart loués à l'étranger, pour transporter du matériel de débarquement. Le 25 mai, l'amiral Duperré donna l'ordre de lever l'ancre à soixante-quinze bâtiments de la Royale et à cinquante-cinq navires de la marine marchande affrétés par le munitionnaire : vivres, liquides, fourrage, armements et médicaments. La flotte était divisée en trois escadres et chacune d'entre elles subdivisée en trois. escadrilles. Chaque bâtiment avait un numéro d'ordre et une couleur propre à son escadre: jaune, noire, blanche. Le grand pavois. Sifflets rythmant les manœuvres des matelots. Cliques et fanfares sur les quais et, tirées du mont Faron, salves en l'honneur des trente-sept mille six cent trente-neuf soldats et trente mille marins qui

allaient en découdre avec les Turcs, pour

«

libérer Lesesclaves et délivrer

LaMéditerranée des pirates barbaresques. » La population de Toulon se pressait autour du port, notamment les commerçants et les prostituées qui avaient largement profité des préparatifs guerriers. Que d'heures supplémentaires de tendresse pour apaiser l'anxiété de tous ces jeunes hommes! Déjà, du 3 au 5 mai, Toulon avait connu de grandes fêtes. Le Dauphin, qui pour la circonstance avait été nommé grand amiral, avait inspecté la flotte et assisté à un exercice de débarquement fort réussi. Les spectateurs étaient enthousiasmés par la puissance de l'Armée française qui avait mis sur pieds si rapidement une telle expédition. Le gouvernement Polignac espérait qu'une intervention militaire réussie ferait taire l'opposition libérale. Cependant, pour prévenir les conséquences politiques d'un échec éventuel de l'expédition, une Ordonnance Royale, en date du 16 mai, allait dissoudre la Chambre des Députés majoritairement hostile à la politique des ultras. Depuis trois mois Valentin Robert, le Lorrain, ne se lassait pas de découvrir la Méditerranée, mais aujourd'hui, ce 25 mai 1830, ces cent trente bâtiments de tous tonnages et de toutes voilures offraient un spectacle nouveau et somptueux. Deux jours plus tard, les goélettes DAPHNE et LA CIGOGNE appareille21

raient pour escorter les bâtiments mouillés aux îles d'Hyères. Valentin Robert était le fils aîné d'une famille nombreuse. Son père, le capitaine Valentin Robert, officier sorti du rang, avait servi dans la cavale9èmcrégiment de chasseurs à rie légère de 1792 à 1815, d'abord dans le 9ème cheval, puis dans le 1errégiment de guides à cheval, ensuite dans le régiment de dragons et enfin dans un escadron de gendarmerie. Il avait fait les campagnes d'Italie et d'Espagne. C'est en septembre 1792 - il avait dix sept ans - que chasseur à cheval il reçut le baptême du feu, à Valmy. Valentin fils débordait d'admiration pour son père, décoré de la Légion

d'Honneur le 20 juillet 1809 pour

«

fait d'arme ». Tout petit, il aimait

l'interroger sur ses exploits militaires. Il tremblait de peur et de bonheur quand son père jouait à le poursuivre en hurlant « vive la Nation », le fameux cri de Valmy qui avait vaincu les Prussiens. L'enfant Valentin savait tout du passage du col du Grand Saint-Bernard par le général Bonaparte, à la tête de soixante mille hommes, audace stratégique conduisant à la victoire de Marengo. C'est ainsi que Valentin se préparait au métier des armes et à l'art de la guerre. Il comprenait aussi que toutes les guerres ne se ressemblent pas! En Espagne, la Grande Armée s'était heurtée à la résistance de tout un peuple menant des actions de guérilla et le capitaine n'était pas prolixe sur

le siège de Saragosse. « Boucheriehorrible» se contentait-ilde répéter en secouant la tête. « Boucherie horrible ».
Il avait cessé ses fonctions le 12 février 1816, alors qu'il était capitaine de gendarmerie à Niort. Le vieux soldat restait parfaitement silencieux sur les défaites napoléoniennes, la retraite de Russie, l'arrivée des armées étrangères à Paris le 31 mars 1814 et l'abdication de l'Empereur accueillie triomphalement par la Bourse. Un an plus tard, les Cent jours faisaient chuter le cours de la rente... qui reprit son envol après Waterloo, le 18 juin 1815. Comment le capitaine de gendarmerie s'était-il comporté pendant ces jours sombres? Comment avait-il vécu la misère et les humiliations pendant ces

longs mois où il était « demi solde » ?
L'enfant Valentin se souvenait de ces temps difficiles, des silences et des déménagements. La famille avait été accueillie généreusement par l'oncle et parrain de son père, à Guerpont, commune d'Ancerville, dans la Meuse. Après la naissance de sa petite sœur, toute la famille était allée à SaintDizier, chez les parents de son père. Bouffées d'émotion du jeune Valentin en pensant à ses grands-parents. Ils avaient été commerçants magasiniers. Dans le grenier de leur maison s'entassaient encore les invendus de casseroles, marmites, pots, clous de toute taille et mille autres trésors qui

pesèrent lourd dans les rêves d'avenir professionnelde Valentin... « certes
22

je serai militaire de carrière, dans la cavalerie... mais, le commerce n'est

pas un sot métier!

»

Valentin avait entendu parler des lettres que son père écrivait pour obtenir le règlement de sa pension militaire ou l'autorisation d'aller habiter dans le département de la Haute Marne. Cependant il n'avait jamais osé demander comment l'officier en disgrâce, soupçonné d'être bonapartiste, avait obtenu sous la Restauration le poste de sous-inspecteur des Eaux-et-Forêts à Baccarat. Et pourquoi avait-il été décoré de l'Ordre de Saint-Louis? Cette décoration, il l'avait obtenue le 18 août 1819, après avoir prêté serment au Roi, le 28 février de la même année. «Je jure d'être fidèle au Roi, à l 'Honneur et à la Patrie.. de révéler à l'instant tout ce qui pourrait venir à ma connaissance et qui serait contraire au service de Sa Majesté et bien de l'Etat... » Le serment de délateur ne valait-il pas une médaille? Quel chemin parcouru depuis le serment prêté à l'Empereur, le 20 juillet 1809, après avoir été décoré de la Légion d'Honneur! Le père jurait alors sur

son honneur, de se dévouer « au service de l'Empire et à la conservation
de son territoire dans son intégrité, à la défense de l'Empereur, des lois de la République et des propriétés qu'elles ont consacrées.. de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et ses lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal.. enfin, de concourir de tout mon pouvoir au maintien de la Liberté et de l'Egalité, bases premières de nos constitutions. » La rade de Toulon s'éloignait dans la brume du matin. Valentin regagna sa cale-écurie où il avait déjà passé de longues heures à sangler les chevaux pour les protéger des mouvements de la mer. Les deux officiers qui dirigeaient les vingt-huit hommes de troupe avaient exigé un . soin tout particulier pour leur monture. Sur l'état indicatif des troupes embarquées à bord du bâtiment LA CONCEPTION, il était bien précisé: deux chevaux d'officiers et vingt-huit chevaux de troupe. Valentin et ses compagnons avaient dû disposer dans la cale vingt-sept quintaux de foin, dix-huit d'avoine, quatre de son et plusieurs dizaines de tonneaux contenant neuf cent soixante-quinze veltes d'eau, c'est à dire six mille huit cent vingt-cinq litres. Pour bien se porter, un cheval doit boire quarante litres d'eau par jour. Le commandement avait prévu au maximum cinq jours de navigation pour atteindre l'Afrique, mais l'on prit du retard dès le 27 mai. Un violent coup de vent du sud-ouest leva une forte mer. L'amiral décida que la flotte irait chercher abri à Palma où relâchait la flottille de débarquement partie de France une semaine plus tôt. La plupart des soldats et des marins savaient que notre consul, Pierre 23

Deval, avait été frappé d'un coup d'éventail (ou de chasse-mouches ?) par le dey Hussein, le 29 avril 1827, et que le 12 juin de la même année, le Roi Charles X avait envoyé une escadre de quatre navires pour exiger des excuses. Mais le dey refusa... Pendant trois ans le gouvernement français immobilisa jusqu'à dix-huit bâtiments devant le port d'Alger! Mais ce blocus n'empêcha pas la piraterie de porter préjudice au négoce marseillais. Le 3 août 1829 le vaisseau amiral LA PROVENCE arborant un pavillon parlementaire essuya le feu des batteries barbaresques. Cet incident servit de détonateur ou de prétexte pour décider le gouvernement français à se lancer dans une opération militaire importante. Le coût de cette expédition pourrait être couvert par la saisie du Trésor du dey d'Alger, évalué à 150 millions. Le Roi Charles X ne cessait de répéter: « Mon pavillon a été insulté et je saurai le venger comme il convient. » ou encore: « Je ne suis guidé par aucun sentiment d'ambition, mais je n'entends pas avoir besoin de per-

sonne au mondepour vengerune insultefaite à monpavillon. » ou enfin, le
2 mars 1830 lors de son discours du Trône prononcé à l'ouverture de la

session du Parlement:

«

Au milieu des graves événements dont l'Europe

était occupée, j'ai dû suspendre l'effet de mon juste ressentiment contre une puissance barbaresque, mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l'insulte faite à mon pavillon. La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant l'honneur de la France, tournera avec l'aide du Tout

Puissant, au profit de la Chrétienté. » Pour la première fois, il était question très officiellementde « chrétienté ». Par la suite, tous les discours seront émaillés de « puissanceschrétiennes »,
« d'intérêts chrétiens », de « civilisation chrétienne »... Certes, l'opposition libérale feignait une vertueuse indignation contre le
«

parti prêtre». .. mais en fait ce petit relent de croisade ne déplaisait à per.

sonne, d'autant plus qu'il s'agissait davantage d'habileté diplomatique que

de religion.

Tout en maintenant son indépendance, la France faisait de l'affaire d'Alger une question internationale. D'une part elle isolait la Turquie musulmane, qui seule aurait pu créer des difficultés car le dey d'Alger était son vassal, et d'autre part elle mettait l'Angleterre en porte à faux face aux puissances européennes qui se désintéressaient de la Méditerranée. La Russie et la Prusse allaient jusqu'à prétendre qu'Alger ferait une excellente colonie française! Et puis, il était habile de faire rêver sur la latinité de l'Afrique du Nord où le christianisme s'était implanté bien avant l'Islam. Les diplomates rappelèrent que le premier Empereur chrétien, Constantin, fit reconstruire 24

l'ancienne Cirta et appela la ville Constantine, en l'honneur de sa fille Constancia. L'on fit référence à Saint-Augustin, ce riche berbère qui se convertit au christianisme à l'âge de trente deux ans auprès de son ami, le futur Saint Ambroise de Milan. Il était évêque d'Hippone. Prophétiser la possible rechristianisation de la Régence permettait de ne pas se risquer à juger les comportements assez peu dignes des différents états qui avaient admis le principe de piraterie comme système politique du dey d'Alger. La Suède, le Danemark, le Portugal, Naples, payaient le tribut annuel. La France ne s'était jamais abaissée à payer cet impôt déshonorant, mais chaque année son consul offrait au dey des présents magnifiques... La Russie et l'Autriche traitaient la Régence comme une province de l'Empire Ottoman et obligeaient la Sublime Porte à empêcher tout acte d'hostilité contre leurs pavillons. La Toscane achetait la paix en acceptant de réparer les vaisseaux d'Alger à des conditions peu onéreuses. La Grande-Bretagne, la France, la Sardaigne, la Hollande, les U.S.A. réglaient leurs relations par des traités indépendants. Les agents diplomatiques de ces pays portaient le titre de consuls généraux, mais leurs consulats ne disposaient pas du droit d'asile. Seule l'Espagne ne transigeait pas avec les Turcs, ces infidèles, et se considérait en état de guerre avec Alger. Au cours de toutes ces négociations diplomatiques, il ne fut jamais question des esclaves chrétiens... on avait pourtant motivé le corps expéditionnaire en insistant sur le sort malheureux des chrétiens qu'on allait délivrer de leurs bagnes. Or, depuis 1816, après le terrible bombardement d'Alger par la flotte anglaise et hollandaise commandée par Lord Exmouth, il n'y avait plus d'esclaves chrétiens ! Le.s diplomates ne s'attardèrent pas trop sur l'invasion de l'Afrique du Nord par les Vandales, sous la conduite de Genséric, entre 428 et 477. Forte de quatre vingt mille guerriers, cette tribu germanique était chré-

tienne, adepte de ce que l'Eglise latine appelait

«

l'hérésie arienne ».

Genséric et ses sujets croyaient que Jésus était un être parfait mais ils doutaient de sa divinité. Ils croyaient en Jésus, mais pas au Christ: ils avaient un problème avec la Trinité. Après un siège de plusieurs mois devant Hippone, les Vandales s'emparèrent de la ville de Saint-Augustin, quelques jours après sa mort, le 22 août 430. La plupart des gouvernements européens et les puissances continentales du 25

Nord approuvèrent et félicitèrent la France pour son expédition à Alger. Œcuménisme de la croisade: la Russie orthodoxe et les luthériens, Scandinaves ou Prussiens, encourageaient la France catholique. Seule, l'Espagne manifestait quelques réticences et l'Angleterre une réelle opposition. Le duc de Wellington ne décolérait pas. Victorieux des Français en 1813 à Vitoria, en Espagne, envahisseur de la France, jusqu'à Toulouse en 1814, et surtout vainqueur de Napoléon à Waterloo en 1815, il ne pouvait pas supporter cette nouvelle arrogance française. Cynique ou menaçant, le premier ministre du Royaume Uni s'exprimait ainsi: «Laissez-les faire: ils vont au devant d'un désastre ». «Ni Bonaparte. ni le Directoire, ne se sont jamais plus mal conduits. (...) Nous sommes intéressés à conserver dans la Méditerranée l'équilibre de force et d'influence tel qu'il existe et sans altération. (...) Tout ce que nous laisserons faire à Alger sera quelque chose d'analogue à notre bombardement de 1816, à moins que le Roi de France ne s'engage pas à établir l'influence française dans la Régence. » Le gouvernement anglais estimait que l'amiral Duperré n'avait pas la taille

de Lord Exmouth. Celui-ci, le 27 août 1816, avait gagné « sa» bataille
d'Alger, aidé par six vaisseaux hollandais. Les trente-trois bâtiments de la flotte anglaise, vaisseaux, sloops de guerre, bombardes, chaloupes canonnières, chaloupes à bombe, avaient bombardé pendant neuf heures, sans discontinuer, la ville, le fort Bab AlOun et celui situé à l'ouest de la porte Bab el-Oued, ainsi que le môle protégeant la darse.
Le bombardement fut tellement sanglant

-

on parlera de six à sept mille

victimes - que le gouvernement d'Alger demanda grâce aux vainqueurs. Ceux-ci eurent cent cinquante et un tués et sept cent quarante-trois blessés. Dans une lettre officielle datée du dimanche 15 septembre 1816, Lord Exmouth rendait grâces à Dieu d'avoir été « l'un des humbles instruments de la Providence divine pour mettre à raison un Gouvernement cruel et détruire pour toujours le système horrible et intolérable de l'esclavage des

chrétiens.» Cette victoire triomphale avait été complétée par un traité de
Paix: tous les chrétiens étaient libérés des bagnes d'Alger; le dey renonçait au droit de réduire en esclavage les sujets des Etats chrétiens et remboursait les rançons que les rois de Naples et de Sardaigne avaient payées pour la délivrance de leurs sujets en avril 1816. Les Espagnols n'avaient rien contre la Croisade, ni la destruction définitive de la piraterie, ni l'abolition absolue de l'esclavage, ni la suppression du tribut que les puissances chrétiennes devaient payer à la Régence. Ils avaient été reconnaissants de l'intervention bénéfique des troupes françaises 26

en 1823 pour combattre les libéraux. Intervention bénéfique pour les ultras espagnols et les ultras français: ceux-ci avaient triomphé aux élections de 1824. Cependant, la victoire de leurs alliés français à Trocadéro dans la baie de Cadix, avait humilié les officiers espagnols. En fait, ils ne voulaient pas oublier la terrible répression des émeutes de Madrid, les 2 - 3 mai 1808, ni le soulèvement de tous les peuples d'Espagne qui s'en suivit. Murat, pour effrayer la population n'avait-il pas fait intervenir un escadron de mamelouks, des mercenaires Turco-Egyptiens !
«

Napoléon, l'Antéchrist» avait eu l'audace de prétendre briser l'édifice

religieux et administratif de leur pays en supprimant la plupart des couvents, en abolissant l'Inquisition, les Droits féodaux et la Justice seigneuriale.. . Les peuples d'Espagne gardaient en mémoire cette guérilla d'usure et de ruse. Horreur quotidienne: on fusille, pend, viole, dépèce. On célébrait aussi l'épopée du siège de Saragosse, du 20 décembre 1808 au 21 février 1809, siège qui fit plusieurs dizaines de milliers de morts. Saragosse ville martyre, symbole de l'honneur espagnol et de la sauvagerie française. Après quelques hésitations, et poussée par la discrète diplomatie du Saint Siège, l'Espagne finit par accepter de mettre à la disposition de la flotte française le port de Palma de Majorque et autorisa l'installation d'un hôpital militaire à Mahon de Minorque. La France accepta de faire une place dans l'expédition à quelques officiers espagnols, russes, toscans et anglais, envoyés comme observateurs par leurs gouvernements. Lord Stuart, ambassadeur du Royaume-Uni en France écrivait à son gouvernement le 5 mars 1830 : L'échelle immense des préparatifs autour de " Toulon indique une intention d'effectuer l'entière destruction de la Régence, plutôt que l'application d'un châtiment... » De son côté, le roi

Charles X faisait savoir à toute l'Europe qu'il

(,

s'entendraavecses alliés

sur les moyens de substituer au gouvernement barbare d'Alger un nouvel état de chose plus approprié au progrès de la civilisation et aux véritables intérêts de la chrétienté. " Enfin, dans quelques jours, l'épreuve de la cale-écurie serait terminée! Bientôt la gloire! Le jeune sous-lieutenant Bigot de Marognes venait souvent dans la cale pour vérifier si son cheval était bien soigné. Il avait remarqué que Valentin, fils d'officier, n'était pas comme les autres hommes de troupe, grossiers et analphabètes. Il échangeait volontiers quelques paroles avec Valentin qui n'hésitait pas à rêver tout haut devant son officier: « Moi 27