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Petite histoire de la médecine

De
262 pages
Que pensait-on de la médecine dans la Rome Antique et qu'elle était la place du médecin dans la société ? Quels remèdes trouvait-on dans les dictionnaires médicaux du Moyen Age ? Comment utilisait-on l'aspirine sans le savoir et pourquoi la découverte d'un grand nombre de médicaments modernes fut rocambolesque ? Se faire opérer de la cataracte ou d'un caillou des voies urinaires remonte à la nuit des temps. C'est à travers l'anecdote et le quotidien que le docteur Régis Bertet propose au lecteur un parcours à travers l'histoire de la médecine.
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Petite histoire de 10 médecine

Du même auteur

Les scores records du corps, éd. Hors Collection, La santé auféminin

1995.

pour les nuls, éd. First Editions, 2001

Dr Régis BERTET

Petite histoire de la médecine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRffi

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALffi

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8179-9 E~:9782747581790

« Hé que je porte et de hayne et d'envie Au médecin qui vient soir et matin. Sans nul propos, tastonner le tétin, Le sein, le ventre et les flancs de ma mye».

Ronsard

Avertissement

Ce livre n'est pas écrit par un historien de la médecine, mais par un médecin généraliste, c'est-à-dire un praticien de terrain. L'auteur a abordé le sujet vierge de connaissances approfondies concernant I 'histoire de la médecine,. pire même (ou mieux peut-être), il n'était pas exempt des préjugés négatifs qui veulent que la médecine du passé ne soit que ténèbres d'ignorance. Ainsi les découvertes qu'il fit, les étonnements qu'il éprouva à la lecture de nombreux documents ou témoignages sont ceux qu'éprouvera le lecteur pour peu qu'il soit novice en la matière et ... curieux des choses. On ne trouvera pas dans cet ouvrage de digressions savantes, de considérations historiques distinguées, d'exposés technologiques. Il existe un grand nombre d'ouvrages d'histoire de la médecine, œuvres d'auteurs spécialisés, auxquels le lecteur pourra se référer pour une analyse approfondie. Pour cela nous indiquons à la fin du livre une liste de références bibliographiques. A travers ces livres, l'auteur a «picoré» et a fait sa moisson, en privilégiant les anecdotes qui font le quotidien. Que pensait-on de la médecine dans la Rome Antique et quelle était la place du médecin dans la société? Quels remèdes trouvait-on dans les codex du Moyen Age? Se faire opérer de la cataracte, ou d'un caillou des voies urinaires remonte à la nuit des temps. Comment on utilisait l'aspirine sans le savoir, et pourquoi la découverte de beaucoup de médicaments modernes fut rocambolesque, etc. Privilégier l'anecdotique et le quotidien n'exclut pas la volonté de la rigueur, de I 'honnêteté intellectuelle, le désir de structurer l'ouvrage en respectant les périodes historiques classiques, en visitant les différentes civilisations. Le pari est de montrer que c'est par le « petit bout de la lorgnette» qu'on évalue souvent au mieux les mentalités, qu'on appréhende au plus juste les espoirs, les peurs et les souffrances. Et peut-être que le lecteur découvrira, comme

l'auteur l'a découvert lui-même, que les médecins de tous les temps utilisaient au mieux le savoir de leur époque, qu'ils faisaient preuve d'humanisme et de dévouement, que les malades leur faisaient confiance, reconnaissaient leur service, ne serait-ce que pour le réconfort moral d'une « bonne parole », que les sociétés, bien qu'ayant la critique facile, ont toujours accordé aux médecins une place privilégiée.

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Chapitre Premier

La médecine

au temps des p/iaraons
Migraine et poisson-chat
La médecine de l'Égypte des Pharaons nous est connue par la traduction de papyrus médicaux découverts dans la période 1875-1930. Les médecins étaient d'ailleurs tenus à s'y conformer de manière scrupuleuse. Diodore de Sicile un contemporain de Cléopâtre déclare à propos des médecins: « si en suivant les préceptes du livre sacré, ils ne parviennent pas à sauver le malade, ils sont déclarés innocents et exempts de tout reproche. Si au contraire ils agissent contrairement aux préceptes écrits, ils peuvent être accusés et condamnés à mort. » La pratique médicale est donc figée, de plus le savoir est transmis de père en fils. Tout ceci contribue à la sclérose et à l'absence d'évolution de la connaissance médicale. Le surnaturel, la magie, la religion ne peuvent être dissociés de la pratique médicale. Ainsi l'incantation était souvent indispensable à l'efficacité du traitement: « 0 Isis grande magicienne, délivre-moi, libère-moi de toute chose mauvaise, nuisible, rouge, du mal causé par un dieu, du mal causé par une déesse, délivre-moi d'un mort, d'une morte, d'un ennemi, d'une ennemie, qui veulent me faire obstacle, comme

Petite histoire de la médecine

tu as été délivrée, comme tu as été libérée par la naissance de ton fils Horus. » Pour ce qui est du fonctionnement du corps humain prenons notre leçon de physiologie auprès du papyrus Ebers (XVlIIème dynastie soit 1580-1314 avant Jésus-Christ). Celuici nous révèle que le cœur est l'organe le plus important du corps. «Commencement du Secret du médecin: connaissance de la marche du cœur et connaissance du cœur. Il y a des vaisseaux en lui allant à tout membre. Quant à ce sur quoi tout médecin, ou tout prêtre de Sekhmet, ou tout magicien met ses doigts, que ce soit sur la tête ou sur la nuque, ou sur les mains, ou sur le cœur même, ou sur les deux bras, ou sur les deux jambes, ou sur une partie quelconque, il sent quelque chose du cœur, car les vaisseaux de celui-ci vont à chacun de ses membres, et de là vient qu'il parle dans les vaisseaux de chaque membre. » Les vaisseaux sont des canaux véhiculant air, larmes, mucus, urine, sperme, sang, le cœur est centre de tout y compris d'éléments de la psyché tels que désir ou tristesse. Voilà comment cela fonctionne selon les Égyptiens. «Il y a quatre vaisseaux dans ses (les) fosses nasales: deux donnent du mucus, deux du sang. Il y a quatre vaisseaux à l'intérieur de ses (des) tempes: c'est eux en conséquence qui donnent le sang des yeux et par qui toute maladie des yeux se produit, parce qu'ils débouchent dans les yeux... Il Y a deux vaisseaux allant à la vessie: ce sont eux qui donnent l'urine. Il y a deux vaisseaux allant aux testicules: ce sont eux qui donnent le sperme... Il y a quatre vaisseaux qui s'ouvrent à l'anus: ce sont eux qui lui apportent de l'eau et de l'air. L'anus offre ainsi une issue à chaque vaisseau du côté droit et du côté gauche, et dans les bras et dans les jambes, à chaque vaisseau qui est chargé d'excréments... L'air entre dans le nez, puis pénètre dans le cœur et le poumon, lesquels le distribuent ensuite à tout

le corps. »
On s'aperçoit que les connaissances sont rudimentaires et les interprétations fantaisistes. Mais il faut bien débuter. Nous 10

La médecine au temps des pharaons

verrons qu'au fil des siècles, les civilisations successives vont apporter leur contribution à la vaste entreprise de la médecine. L'art médical n'était pas réservé aux seuls médecins. Prêtres et magiciens n'étaient pas de trop pour chasser la puissance maléfique du corps du malade. Cette théorie explicative de la maladie est bien illustrée par la thérapeutique proposée pour soulager d'une crise de migraine. On frottait la nuque du malade au moyen d'un crâne de poisson-chat, afin que la douleur passe de la tête de l'homme à celle du poisson. Voilà donc d'après G. Lefebvre ceux qui se pressaient au lit du malade: «Les Egyptiens plaçaient sur le même plan celui qui guérissait d'après les principes d'un art qu'il avait étudié, celui qui agissait selon l'inspiration divine, celui enfin qui se contentait de formules transmises du fond des âges par d'autres magiciens. » Dans l'Egypte ancienne, on ne trouvera pas d'école à proprement parler où apprendre la médecine. Tout au plus existaient des maisons de vie où le jeune apprenti pouvait côtoyer des savants réputés, ainsi que des scribes qui recopiaient des diagnostics, des observations anatomiques et des remèdes. D'un point de vue pratique quel était le statut des médecins, salarié ou profession libérale? Remercions Diodore de Sicile qui vient nous souffler la réponse à cette question difficile. Ils étaient fonctionnaires, «dans les expéditions militaires et dans les voyages, tout le monde est soigné gratuitement, les médecins étant entretenus aux frais de la société. »

Il

Petite histoire de la médecine

Les embaumeurs enlevaient les organes internes du mort. L'âme du défunt était considérée comme restant à jamais dans le. corps embaumé. Le contenu de la boîte crânienne était extrait par les narines à l'aide de crochets. On disposait dans des récipients séparés le foie, les poumons, les intestins et l'estomac. L'intérieur du crâne, le thorax et la cavité abdominale étaient lavés et garnis de différentes épices. Puis le corps trempait pendant soixante-dix jours dans un bain composé d'argile et de sel. Pour terminer on enduisait le cadavre de résine et on l'enveloppait dans de longues bandes de toile fine. Le grand voyage vers l'au-delà pouvait commencer.

L'apport de la Chauve-souris Le dictionnaire Vidal du praticien égyptien comportait un tel nombre de remèdes, qu'il avait l'embarras du choix même si sa mémoire n'en conservait qu'une partie. Les trois règnes de la nature y participaient. Pour le règne végétal étaient représentés: arbres, arbustes, plantes et herbes comestibles ou odorantes, céréales etc... On consommait certaines parties de ces végétaux: feuilles, écorce, graines, fruits, gomme, sucs, vin de la vigne ou vin de palme. Pour ce qui est du règne animal, c'était une véritable arche de Noé qui était sollicitée sous forme de viande, d'abats, de bile notamment humaine, de graisse, de sang, de lait, d'excréments quelquefois humains, d'urine etc... Ces remèdes étaient administrés sous forme de breuvage, de crème pour massages, électuaires, onctions, cataplasmes, fumigations, suppositoires, clystères. Si cette pharmacopée prête à sourire, il faut reconnaître que les praticiens de ces temps lointains faisaient quelquefois preuve de bon sens et d'une capacité d'observation tout à fait digne d'une démarche scientifique. On en veut pour preuve le recours aux inhalations odorantes pour soigner la toux, ce qui est toujours pratiqué de nos jours. 12

La médecine au temps des pharaons

Etrange peut sembler la présence dans la pharmacopée égyptienne des excréments de la chauve-souris censés venir au secours des patients atteints d'héméralopie (cécité nocturne). S'agit-il d'une illustration de la très employée théorie des analogies? La chauve-souris voyant en pleine nuit, la consommation de ses déjections devait guérir les déficiences visuelles; peut-être. Mais l'analyse des excréments de la chauve-souris montrent que ceux-ci ont une teneur en vitamines A supérieure à l'huile de foie de morue elle-même. Or l'héméralopie est souvent due à une carence en vitamine A ; troublant n'est-ce pas? Force est de reconnaître que les Égyptiens qui ne connaissaient pas la vitamine A ont fait preuve en l'occurrence d'une admirable capacité d'observation.

La plume du Vautour
Le papyrus Smith décrit différents états pathologiques dont le traitement a pour point commun d'être chirurgical. Suivant le cas il est dit c'est une « maladie que je traiterai» ou c'est « une maladie avec laquelle je me battrai» ou hélas, c'est une « maladie pour laquelle on ne peut rien. » Les descriptions sémiologiques et les thérapeutiques proposées, sont souvent dignes d'éloges. En voici deux à titre d'exemple puisées dans le papyrus Smith datant de la XVlllème dynastie, soit la période 1580-1314 avant Jésus-Christ. Il y a donc 3500 ans de cela: «Instructions concernant une luxation du maxillaire inférieur. Si tu examines un homme qui a une luxation dans son maxillaire inférieur, si tu trouves que sa bouche reste ouverte, que sa bouche ne peut pas se fermer sur lui, tu mettras tes pouces sur les extrémités des deux branches du maxillaire inférieur à l'intérieur de sa bouche, tandis que les quatre autres doigts de chaque main seront sous son menton et que tu repousseras en arrière les deux branches: elles seront ainsi en place. Tu diras à ce sujet: un homme ayant une luxation dans son maxillaire inférieur, une maladie que je 13

Petite histoire de la médecine

traiterai» ou bien: « Instructions concernant une luxation dans une vertèbre du cou. Si tu examines un homme ayant une luxation dans une vertèbre de son cou, et que tu trouves qu'il n'a plus le contrôle de ses deux bras et de ses deux jambes à cause de cela, alors que sa verge est en érection à cause de cela, et que l'urine tombe de son membre, sans qu'il en ait conscience; sa chair d'autre part a reçu de l'air et ses yeux sont remplis de sang; c'est une luxation des vertèbres de son cou, s'étendant jusqu'à sa colonne vertébrale, qui est la cause qu'il n'a plus le contrôle de ses deux bras et de ses deux jambes. Et si c'est la vertèbre du milieu de son cou qui est luxée, c'est une émission de sperme qui survient à son membre. Tu diras à son sujet: un homme qui a une luxation dans une vertèbre de son cou tandis qu'il n'a plus le contrôle de ses deux jambes et de ses deux bras et que son urine s'échappe goutte à goutte, une maladie pour laquelle on ne peut rien. » Le premier exemple décrit admirablement la manœuvre toujours employée permettant de réduire la luxation mandibulaire et appelée manœuvre de Nélaton du nom d'un chirurgien français du XIXème siècle qui ne l'a donc pas inventée. Le deuxième exemple est la description très exacte d'une lésion grave de la moelle épinière, contre laquelle plus de trois millénaires plus tard on ne peut toujours rien. Les médecins égyptiens furent les premiers à effectuer des points de suture. Pour recoudre une plaie ils recouraient en guise de fil à une mince lanière d'intestin. Ils utilisaient des attelles pour réduire et immobiliser les fractures. Ils savaient réaliser des pointes de feu pour cautériser, c'est-à-dire brûler les abcès ou les furoncles. Plus insolite est l'utilisation d'une plume de vautour pour instiller un collyre dans un œil malade. L'art dentaire en Egypte ancienne n'était pas en reste. L'examen de la bouche des momies recèle des témoignages de la compétence des dentistes de l'époque: caries obstruées à l'or, dents artificielles dotées d'un pivot de bois ou montées sur des racines arasées, ou encore des modèles sculptés dans le bois ou l'ivoire et dotés de crochets de fixation en or.

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Chapitre II

Hippocrate) Ce père de Ca médecine

Il fut le premier à débarrasser la pensée médicale des influences religieuses et magiques et à montrer le chemin qui engage la médecine vers une démarche scientifique: « Aucune maladie n'est plus divine ou plus humaine qu'une autre; elles ont toutes une cause naturelle sans laquelle aucune maladie ne peut se produire », « Tout ce qui se fait a une cause certaine et cette cause se trouve en avoir une autre qui l'a produite. » Né vers 460 avant Jésus-Christ, Hippocrate vécut près de 100 ans. Il quitta la Grèce pour voyager en Asie Mineure et en Égypte puis revient dans son île natale de Cos. Il est l'auteur d'une somme gigantesque, la Collection Hippocratique, composée de 72livres. Sa démarche est totalement novatrice, en ce sens qu'il pri vilégie l'observation, l'examen du malade et inaugure ainsi la clinique. Il replace le patient dans son environnement, ce que notre médecine contemporaine très axée sur les outils technologiques a certainement trop oublié: «Ce qu'il est possible de voir, de toucher, d'entendre; ce qui est saisissable par l'intermédiaire de la vue et du toucher, de l'ouïe et du nez, et de la langue et de la pensée; ce que l'on peut parvenir à connaître par tous les moyens qui sont à notre disposition »,

Petite histoire de la médecine

«dans les maladies on doit se mettre au fait de tout ce qui concerne la nature humaine en général et de la complexion de chacun en particulier; de la maladie; du malade; des prescriptions qu'il suit déjà; de la manière dont il est servi, car tout cela peut agir en bien ou en mal. On doit observer aussi la constitution de l'atmosphère, les particularités du pays et de l'état du ciel, les habitudes du malade, les menus de ses repas, ses occupations quotidiennes, son âge, son tempérament, ses excès de paroles ou sa tacitumité, ses préoccupations mentales, son sommeil, ses insomnies, ses rêves, l'agitation de ses gestes,

etc... »
Son attitude rigoureuse lui permit de faire des descriptions de maladies qui n'ont rien perdu de leur justesse, ainsi en est-il de la relation qu'il fit de l'épidémie d'oreillons survenue dans l'île de Thasos. « Un gonflement au-devant des oreilles apparut chez certains d'un seul côté, chez le plus grand nombre des deux côtés sans fièvre. Chez tous les malades ces tumeurs se dissipèrent sans accidents... Elles étaient molles, grandes, diffuses, sans inflammation, sans douleur. .. Elles se manifestèrent chez des adolescents aussi bien que chez des hommes dans la fleur de l'âge; peu de femmes en furent atteintes... Chez quelques-uns dès le début, chez d'autres plus tard il se forma une inflammation douloureuse du testicule, tantôt d'un seul côté, tantôt des deux. La plupart en souffraient beaucoup... Les Thasiens ne vinrent pas demander de secours dans l'officine du médecin. » Le point de vue d'Hippocrate est qu'il ne faut pas agresser le corps sous prétexte de le soigner. Les thérapies patientes ont sa préférence, dans la mesure où elles sont en accord avec le fonctionnement de la nature. Ce partisan des médecines douces proclame: «quant aux maladies, il faut prendre l'habitude de deux choses, aider ou tout du moins ne pas nuire ». La base de sa thérapeutique nous est livrée dans cet aphorisme « les maladies qui proviennent de la plénitude sont guéries par évacuation, celles qui proviennent de la vacuité par réplétion.» Ce raisonnement influencera 16

Hippocrate,

le père de la médecine

durablement la médecine occidentale. C'est la théorie des humeurs qui sont au nombre de quatre: sang, phlegme, bile jaune et bile noire. Les moyens thérapeutiques utilisés étaient: saignées, purgatifs, vomitifs. La bonne santé est dans l'équilibre de ces humeurs, la maladie résulte de l'excès ou de l'insuffisance de l'une d'entre elles. Hippocrate prônait une alimentation saine et diversifiée, ainsi qu'une activité physique et intellectuelle: « la méditation est pour l'esprit de l' homme ce que la promenade est pour le corps. » Enfin, savoir reconnaître ses échecs et en tirer matière à réflexion, voilà résumées quelques lois hippocratiques fondamentales qui tiennent beaucoup du simple bon sens. Ce à quoi le maître nous répond: «C'est précisément dans les diverses manières d'em-ployer les moyens simples qu'un grand médecin diffère surtout des autres. » Comme toujours dans les temps anciens, la pratique de la chirurgie atteint un niveau supérieur à l'art de la médecine. Hippocrate est apparu à beaucoup plus grand chirurgien que médecin. Dans l'exercice de la chirurgie, il pratiquait la trépanation crânienne. Il intervenait sur l'empyème c'est-à-dire la pleurésie purulente (intervention qui, sans entrer dans les détails s'effectuait par le fer et le feu). Il faut mentionner également l'extirpation des polypes du nez par arrachement, cautérisation, ligature ou excision, l'ablation des tumeurs superficielles, l'incision des amygdales, la cure des fistules anales. La trachéotomie faisait partie de ses compétences, s'il y avait danger de suffocation, on introduisait dans la trachée artère une canule reliée à une vessie permettant d'insuffler de l'air. En matière d'orthopédie Hippocrate utilisait, pour réduire et immobiliser les fractures, d'ingénieux systèmes permettant la mise en extension du membre brisé. Cette technique toujours utilisée de nos jours a pour but d'exercer une traction continue à chaque extrémité du membre fracturé de façon à obtenir un bon alignement permettant une cicatrisation bien axée. 17

Petite histoire de la médecine

De même il apportait un soin particulier à la confection des bandages permettant de maintenir sans comprimer le membre. Pour traiter les cassures du squelette il empruntait à la mécanique les principes technologiques tels que les treuils à manivelle, les leviers ou les coins et mit au point des outils qui furent utilisés, inchangés jusqu'au XIXèmesiècle. La qualité des recommandations d'Hippocrate en matière de traumatologie est d'autant plus remarquable que ses connaissances anatomiques étaient rudimentaires. En effet la dissection des cadavres était considérée comme sacrilège et de ce fait interdite. Pour clore ce panégyrique, il convient de mentionner qu'Hippocrate fut parmi les premiers à mettre en avant l'éthique médicale. Son fameux serment est toujours prononcé par les jeunes médecins le jour de la soutenance de leur thèse. Il y est dit notamment: «Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence ou la pureté» ou bien « Quoi que je vois ou entende dans la société pendant l'exercice ou même hors de l'exercice de ma profession, je tairai ce qui ne doit jamais être divulgué, le regardant comme un secret. » Difficile métier que celui de médecin. Si l'on n'en est pas convaincu prenons connaissance des propos peu encourageants tenus par le maître: «La vie est courte, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience trompeuse, le jugement difficile. »

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Chapitre III

La médecine romaine
Médecine divine, médecine magique
Dans les temps les plus reculés de leur histoire les Romains recoururent aux dieux et aux pratiques magiques quand il s'agissait de soigner leurs contemporains. Le dieu le plus symbolique de l'art médical était Esculape, or ce n'était pas un dieu romain. Voici comment cet immigré trouva sa place dans le panthéon romain. En l'an 291 avant Jésus-Christ sévit à Rome une terrible épidémie. Ne sachant à quel saint ou plutôt à quel dieu se vouer, laissons Tite-Live nous raconter ce que les patriciens de la ville éternelle décidèrent: « La ville et les campagnes étaient encore dévastées par un fléau destructeur contre lequel on avait inutilement imploré les secours des dieux et des hommes depuis trois ans. D'après la réponse des livres Sibyllins ou de l'oracle de Delphes, certains auteurs prétendent que l'on fit alors partir dix députés avec l'ordre d'aller chercher le dieu Esculape à Epidaure, lieu présumé de sa naissance, et de l'amener à Rome... Les Romains se rendaient au temple lorsque tout à coup un énorme serpent, sorti du fond du sanctuaire, frappa les assistants d'une profonde et religieuse horreur, et les prêtres s'écrièrent que c'était Esculape lui-même qui se montrait. .. »

Petite histoire de la médecine

Après de multiples aventures, dont nous faisons grâce au lecteur, le serpent divin finit par faire une entrée triomphale dans Rome. Tite-Live continue ainsi sa chronique: «Afin de jouir de ce spectacle incroyable toute la ville envahit les rives du fleuve, élevant des autels, brûlant de l'encens, immolant des victimes... Les maladies cessèrent alors, soit par le secours de Dieu, soit par une autre raison. » Cette légende est une bonne illustration de la façon dont les Romains s'approprièrent le panthéon grec. Esculape n'étant autre que l'Asclépios grec. Quoi qu'il en soit, l'image du serpent entortillé autour du bâton d'Esculape symbolise toujours la médecine. On la retrouve stylisée sur le caducée qu'arborent les pare-brise des véhicules des médecins. Les tentatives de dialogue avec les dieux passaient par des prêtres jouant le rôle d'intercesseurs. Pour ce qui est de la pratique médicale on peut donc considérer que les prêtres ont été les premiers médecins romains. Les rites étaient multiples et codifiés: prières, invocations, supplications, processions, vœux, offrandes etc. .. On procédait à des sacrifices dans le but d'apaiser le courroux d'une divinité supposée responsable de la maladie. Très souvent on immolait lors de la même cérémonie un porc, un mouton et un taureau. Ces pauvres bêtes étaient contraintes à suivre une procession. Puis on saupoudrait la tête de l'animal à l'aide d'une farine sacrée avant de le sacrifier sur l'autel. Il semble que, dans des temps reculés on procédait à des sacrifices humains. Ce qui suggéra à Pline la réflexion suivante: « On ne peut estimer assez les Romains qui abolirent ce culte horrible par lequel tuer un homme était très religieux et le manger très salutaire. » Le lectisternium était une cérémonie où l'on servait un repas à une divinité, représentée par des images ou des objets symboliques placés sur des lits de parade, garnis de coussins. Ces lits étaient installés sur le parvis des temples. Les fidèles venaient déposer des mets, qu'on finissait par consommer lors du banquet cérémonial. Tite-Live nous dit que ces 20

La médecine romaine

lectisternium étaient donnés lors des épidémies de peste qui frappaient Rome. Etait également pratiquée la divination, procédé par lequel on croit connaître la pensée des dieux. La divination par l'inspection des entrailles des victimes sacrifiées, appelée haruspicina était pratiquée à Rome depuis l'époque des Etrusques. L'organe examiné avec le plus de précision était le foie. Suivant l'aspect, la couleur, les éventuelles anomalies, la fluidité du sang, les prêtres jugeaient favorablement ou non la situation. Les prodiges, les évènements naturels étaient également objets de divination. Les augures étaient les membres d'un collège de prêtres qui prédisaient l'avenir par l'observation du vol des oiseaux. Les songes étaient considérés par les Anciens comme pouvant être l'expression des dieux. Celui qui voulait avoir des songes révélateurs devait les solliciter par la prière, les favoriser par des sacrifices ou encore mieux, aller dormir dans des lieux propices, comme certains temples appelés Oracles. L'interprétation des songes était faite par des prêtres spécialisés, les devins. Devant ce triomphe de l'irrationalité il était du devoir de certains intellectuels de secouer les consciences. Ainsi Cicéron s'enflam-mait: « Qu'est-ce que la médecine dont je connais la nature, a de commun avec les divinités, dont je ne comprends pas même l'origine? » Devant des événements incompréhensibles comme la survenue d'une maladie par exemple, pourquoi ne pas lui opposer un concept irrationnel comme peut l'être la pensée magique? De fait dans la Rome Antique la médecine magique était très prisée. A la place du médecin s'impose la figure traditionnelle de la sorcière: vieille, laide, difforme, haineuse, toujours affairée à préparer des philtres et des poisons. Quand on examine l'attirail et le rituel de la sorcière romaine on constate que sa collègue de l'occident médiéval lui ressemble comme deux gousses d'ail. La magie s'exerçait par des incantations, des 21

Petite histoire de la médecine

cérémonies fantaisistes, l'observation des astres, des fumigations d'herbes secrètes, la confection de philtres ou de potions, ou encore par la réalisation de sacrifices d'animaux. Les superstitions populaires attribuaient à certains objets la protection contre maléfices et enchantements à l'origine des maladies. Il en est ainsi des amulettes dont beaucoup ne se séparaient pas. Pline nous rapporte une obscure ordonnance à l'improbable efficacité: «les experts affmnent que le verbanum avec sa racine, broyé, arrosé de vin, enveloppé dans une de ses feuilles et chauffé sur la cendre, doit être appliqué par une vierge nue qui est à jeun, comme le malade; il faut qu'elle opère du dos de la main en disant: Apollon défend que l'infection s'accroisse chez le malade qui l'aura fait étendre par une vierge nue. Après avoir retourné sa main elle doit répéter trois fois les mêmes paroles, et cracher autant de fois, ainsi que le malade. » Magiciens et sorcières n'étaient pas en odeur de sainteté à Rome. Sous Tibère en l'an 16 après Jésus-Christ, ils furent bannis de la ville. L'un d'entre eux fut précipité du haut de la roche Tarpéienne. On en profita pour chasser de Rome, les druides, prêtres gaulois qui pratiquaient aussi la magie.

Claude Galien, médecin des gladiateurs
Face à ces pratiques il existait probablement à Rome, et cela depuis les temps les plus anciens, des autodidactes qui pratiquaient une médecine empirique et traditionnelle. Ce sont les Grecs qui apportèrent à Rome l'exercice d'une médecine rationnelle. N'en déplaise à Caton qui ne les aimait pas: « ... ils ont prêté serment d'assassiner médicalement tous les barbares; et nous aussi nous sommes pour eux des barbares. » Le premier médecin grec venu exercer à Rome se nommait Archagate, cela se passait en 217 avant Jésus-Christ; beaucoup le suivirent. 22

La médecine romaine

La médecine grecque de l'époque était beaucoup plus évoluée que celle que l'on pratiquait à Rome. Elle était basée sur des données techniques, poursuivait des buts purement utilitaires: reconnaître la maladie et la soigner du mieux possible. C'est la raison pour laquelle l'Etat, puis quelques riches patriciens attirèrent à Rome des médecins grecs, qui finalement vinrent de leur propre gré s'y installer. Les Romains conquirent militairement la Grèce (197-146 avant Jésus-Christ), mais comme nous le savons la culture grecque phagocyta celle de son envahisseur. Rome cependant fut capable d'engendrer de grands médecins. Le plus fameux d'entre eux est sans conteste Claude Galien. Il naquit à Pergame en Asie Mineure vers 131 après Jésus-Christ et mourut vers 201. Il commença par étudier les mathématiques et la philosophie, puis la médecine. Il alla parfaire ses connaissances à Smyrne, à Corinthe puis à Alexandrie en Egypte où existait à l'époque une école d'anatomie fameuse. De retour à Pergame, il fut nommé médecin des gladiateurs. Bientôt il alla s'installer à Rome où sa forte personnalité et son savoir-faire lui apportèrent un succès rapide. Il créa une école de médecine où il professait à de nombreux élèves l'anatomie en procédant à des dissections. Sa clientèle était vaste et fortunée. L'empereur Marc Aurèle en fit son médecin personnel, puis après lui Commode, Septime Sévère, Caracalla. Galien fonda « l'organicisme », doctrine selon laquelle il n'y a pas de troubles des fonctions sans lésions des organes. Il est l'auteur d'un très grand nombre d'ouvrages, dont beaucoup nous sont parvenus. Il montre dans ceux-ci de solides connaissances anatomo-physiologiques lui permettant, à l'aide d'un raisonnement scientifique, d'acquérir une méthode clinique grâce à laquelle il assoit son diagnostic. Par contre ses conceptions thérapeutiques demeurèrent traditionnelles et donc peu novatrices. 23

Petite histoire de la médecine

Panem, circences et medicus clinicus
Faisons connaissance avec le médecin romain lambda (si l'on peut dire) dans sa pratique quotidienne. Les Romains s'intéressaient médiocrement à la médecine. Ce peuple semblait peu enclin au respect de la vie humaine. Nous en voulons pour preuve le goût qu'il prenait aux jeux du cirque où périrent des multitudes humaines. Ainsi c'était souvent des esclaves, quelquefois affranchis, qui exerçaient les fonctions de médecin, donc des gens peu considérés. Plus tard, et comme nous l'avons vu, des étrangers libres essentiellement grecs vinrent exercer leurs talents à Rome. Ce mouvement se trouva amplifié quand Jules César accorda aux médecins exerçant à Rome le droit de cité. Pendant la république et au commencement de l'Empire, la médecine était libérale, chaque citoyen consultait le médecin de son choix. Certains médecins acquéraient une grande renommée et réalisaient des gains énormes. Le plus illustre d'entre eux, Galien lui-même, était médecin de l'empereur par le bon vouloir de ce dernier. Cette faveur pouvait lui être retirée du jour au lendemain. L'aspect positif de cela était que le praticien gardait sa liberté, ainsi Galien refusa de suivre Marc Aurèle dans une expédition lointaine. A l'opposé certains médecins avaient du mal à joindre les deux bouts, devant quelquefois changer de profession. Martial nous parle du chirurgien Dalius qui dut, pour vivre, se transformer en croque-mort (ainsi écrit Martial) il ne changea pas de profession. Ou encore, à propos d'un oculiste qui se fit gladiateur: «te voilà gladiateur; tu étais oculiste, tu as fait comme médecin ce que tu fais comme gladiateur. » Il est à noter que l'exercice de la médecine n'était pas interdit aux femmes, bien que la plupart d'entre elles semble s'être cantonnée à l'exercice de la gynécologie. Les Romains pouvaient recourir au médecin généraliste de l'époque, le medicus clinicus, ou consulter un médecin spécialiste. Voici l'énumération des spécialistes de l'époque: oculiste, spécialistes pour brûler les poils qui incommodent la 24

La médecine romaine

vue (?), ou pour soigner les maux d'oreilles, de gorge ou pour panser ou arracher les dents malades, chirurgien pour remettre en place les membres démis, raccommoder les os fracturés, opérer les fistules, percer le ventre des hydropiques, réduire les hernies. Enfin certains médecins n'avaient pas de cabinet fixe. Ils exerçaient une sorte de médecine ambulante, offrant leur service de ville en ville à l'occasion de fêtes ou de foires. Plus tard dans l'histoire romaine, quand la société s'appuya sur des structures administratives de plus en plus élaborées apparurent les médecins fonctionnaires. Ainsi, les municipalités d'une certaine importance entretenaient les médecins dont la tâche était double: donner des soins aux pauvres et enseigner la médecine. Les jeux du cirque si prisés par les Romains étaient des entreprises d'État. Pour secourir un compétiteur blessé lors d'une course de char, ou lors d'un combat de gladiateurs ou encore intervenir lors d'une bousculade dans la foule de spectateurs, les pouvoirs publics employaient des médecins. Mieux même, certains d'entre eux étaient attachés à une équipe. On s'aperçoit qu'autrefois les choses se passaient souvent comme maintenant. Quant on était malade on appelait le médecin de famille. Ce dernier commençait par interroger les proches du malade avant de visiter celui-ci. Il commençait par un interrogatoire presque policier puis procédait à l'examen. Celui-ci était complet et comportait: l'inspection du patient, la palpation de son pouls, celle de son abdomen permettant de déterminer la taille du foie. On percutait le ventre avec le plat de la main pour mettre en évidence le tympanisme, on auscultait le thorax pour examiner les bruits du cœur et les bruissements de la respiration. On recherchait le frémissement du thorax en posant les mains sur la poitrine, cette sensation ressentie par l'examinateur se nomme en médecine frémissement cataire, c'est-à-dire comme ce que l'on percevrait si on appliquait les mains sur le thorax d'un chat qui ronronne. On examinait la gorge. Enfin on procédait à l'analyse des 25

Petite histoire de la médecine

urines et des excréments. Dans les cas graves, plusieurs médecins étaient appelés au chevet du malade. Bien souvent leur collaboration se montrait peu fructueuse et le débat se transformait en dispute ou chacun pensait plus à défendre son prestige qu'à soulager le malade. Dans l'Antiquité quiconque pouvait se proclamer médecin; il n'existait pas de diplôme conférant le droit d'exercer la médecine. D'ailleurs Galien se plaint des médecins qui, sachant à peine lire et écrire, méprisant les études théoriques en particulier l'anatomie et la physiologie, ne songent qu'à se créer une clientèle de dupes, alors qu'ils étaient la veille encore, cordonniers, forgerons ou charpentiers. Les médecins étaient cependant responsables pénalement et pouvaient être amenés à rendre des comptes si le résultat de leur intervention était considéré comme néfaste. Bien qu'aucun diplôme ne sanctionnât l'accomplissement des études médicales, il y eût bien à Rome durant l'Antiquité des écoles de médecine. Celles-ci étaient imposées par les municipalités, plus encore par le décret promulgué par Jules César autorisant le droit de cité aux praticiens exerçant à Rome avec l'obligation par ceux-ci d'enseigner leur art. Les médecins créèrent donc des écoles de médecine à titre personnel, ce qui concourait grandement à leur fortune et à leur prestige. Martial emploie l'humour pour décrire la visite protocolaire du maître et de ses élèves: «J'étais malade mais toi Symmachus tu es arrivé chez moi avec cent élèves. Cent personnes me palpèrent avec leurs mains glacées: je n'avais pas de fièvre, j'en ai maintenant ».

Esprit naturel, esprit vital, esprit animal
Galien affirmait à juste titre que «la connaissance de l'anatomie et des fonctions des organes est nécessaire au médecin pour faire un diagnostic et pour appliq,uer la thérapie surtout en chirurgie. » Ce n'est qu'à partir du IIIemesiècle avant Jésus-Christ que grâce à l'école d'Alexandrie animée par 26