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Peut-on en finir avec Hitler ?

De
236 pages
Hitler s'est-il exclu de l'humanité ou au contraire, était-il humain, trop humain ? La première partie est consacrée à la personne d'Hitler, la seconde concerne les Juifs et les Chrétiens. La troisième l'Europe et l'Allemagne. La quatrième partie présente la régression national-socialiste en partant de l'étude de certains mécanismes de vécus individuels, comme la régression et le sublime. Le cinquième chapitre retrouve Hitler dans ses actions et évoque les responsabilités de ses adversaires. Enfin quel peut-être l'apport des survivants ?
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Peut-on en finir avec Hitler ?

Psychologie politique

Collection dirigée par Alexandre DORNA
La collection «Psychologie politique» répond à une attente : ré-habiliter la dynamique de l’âme, du logos et de la cité, afin de faire connaître et de réunir ce qui est épars dans ce domaine. En conséquence, elle s’inscrit dans une méthodologie transversale et pluridisciplinaire, contre l’esprit de chapelle et la fragmentation de la connaissance. Déjà parus : Renée DICKASON, David HAIGRON, Karine RIVIERE DE FRANCO (coord.), Stratégies et campagnes électorales en Grande-Bretagne et aux EtatsUnis, 2009. Alexandre DORNA, Jean QUELLIEN, Stéphane SIMONNET (sous la dir.), La propagande : images, paroles et manipulation, 2008. Michèle ANSART-DOURLEN, Le Fanatisme. Terreur politique et violence psychologique, 2007. Pierre ANSART et Claudine HAROCHE (sous la direction de), Les sentiments et le politique, 2007. Alexandre DORNA et José Manuel SABUCEDO (coordinateurs), Etudes et chantiers de Psychologie politique, 2006. Alexandre DORNA et Jean QUELLIEN (coordinateurs), Les Propagandes : actualisations et confrontations, 2006. Benjamin MATALON, Face à nos différences, Universalisme et relativisme, 2006. Alexandre DORNA, De l’âme et de la cité, 2004. Michel NIQUEUX et Alexandre DORNA (sous la dir.), Le peuple, cœur de la Nation ?, 2004. Constantin SALAVASTRU, Rhétorique et politique, 2004.

Miklos BOKOR

Paul WIENER

Peut-on en finir avec Hitler ?
Long cheminement, dénouement abrupt
Essai d’inspiration psychanalytique

L’Harmattan

Couverture : Miklos Bokor, Les gens d’en face, fresque, détail, mur nord, registre inférieur, église de Maraden – Lot. Photo : Paul Wiener

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11246-9 EAN : 9782296112469

L’antisémite est … un homme qui a peur, non des Juifs, certes ; de lui-même, de sa conscience, de sa liberté, de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde ; de tout, sauf des Juifs. … L’antisémitisme, en un mot, c’est la peur devant la condition humaine. Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, pp. 62 et 64.

Mir fällt zur Hitler nichts ein (A propos d’Hitler rien ne me vient à l’esprit) Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, p. 183

Eh bien ! je ne peux pas. Je sens Ŕ et ne comprends pas il fuit ma mémoire, pourtant il me hante ; je crois le saisir, et perds sa mesure ! Ŕ Richard Wagner, Die Meistersinger von Nürnberg, Deuxième Act, Troisième Scène, ( vers cités par le jeune Adolf Hitler à son ami de jeunesse August Kubizek).

« Himmler, Göring, Goebbels - ? … Ils étaient seulement des lunes, qui tiraient leurs lumières du soleil et qui ne disposaient pas de capacités d’éclairage propres. » Traudl Junge, Bis zur letzten Stunde, p. 145.

ŖLa haine les a tués, l'amour perpétuera leur mémoire" Inscription sur les murs de l’ancienne synagogue de Sopron (Hongrie) à la mémoire des victimes locales du génocide.

SOMMAIRE
INTRODUCTION ......................................................................................15 I. HITLER, SA PERSONNE .....................................................................21 Ses débuts.................................................................................................22 Un enfant « surdoué » .........................................................................22 Un garçon trop proche de sa mère, un adolescent éprouvé ...............23 Eradiquer l’histoire familiale ................................................................29 A Vienne ...............................................................................................30 Hitler était-il psychotique ? ......................................................................36 De la psychose......................................................................................36 La structure psychotique d’Hitler.........................................................37 Sa première guerre et ses conséquences.................................................41 Son vécu mystique, sa métamorphose ................................................41 Le « Vécu psychotique initial» (V.P.I.)..................................................46 Son antisémitisme et ses angoisses hypocondriaques de persécution ..............................................................................................................49 La paranoïa d'Hitler..............................................................................56 Des aspects de sa personnalité ................................................................60 Un ogre végétarien...............................................................................60 L’artiste mué en démiurge funeste......................................................62 Son narcissisme....................................................................................65 Parenthèse sur le génie ; Hitler le génie maléfique .............................66 II. LES JUIFS ET LES CHRETIENS ...................................................73 Les Juifs.....................................................................................................73 Le judaïsme dans l’Antiquité ................................................................73 L'identité juive......................................................................................74 Le refoulement de l’agressivité chez les Juifs de la diaspora...............77 L'Emancipation.....................................................................................79 Les Chrétiens ............................................................................................83 Les positions œdipiennes juive et chrétienne .....................................83 L'antisémitisme chrétien religieux .......................................................86

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III. L’EUROPE ET L’ALLEMAGNE.....................................................91 L’Europe....................................................................................................91 L'Europe, une civilisation multipolaire.................................................91 L’Allemagne ..............................................................................................93 Préludes germaniques..........................................................................94 Les Saxons ; le traumatisme de la conversion forcée ..........................96 Millénarismes.......................................................................................98 Luther (1483-1546) ............................................................................101 Identité collective et nationale en Allemagne ...................................103 Dérives nationalistes ..............................................................................105 Le nationalisme romantique ..............................................................105 La mythologie néo-germanique .........................................................110 Des présupposés implicites de la pensée völkisch.............................113 La crise d'identité individuelle et collective, normale et pathologique ............................................................................................................114 Clivage de l’économie socioculturelle en Allemagne .............................115 L’industrialisation comme danger d’envahissement pulsionnel .......115 L'antisémitisme politique racial .........................................................122 L'Europe avant et après la Première Guerre mondiale......................124 IV. REGRESSION NATIONAL-SOCIALISTE....................................129 Hitler devant son public .........................................................................129 Du sublime .........................................................................................131 L’amalgame du rationnel et de l’irrationnel dans le IIIe Reich ...........137 Quelques particularités de la régression nazie ..................................141 Le tribalisme national-socialiste .............................................................145 Fétichisme nazi...................................................................................146 Système de parenté et purification chez les Nazis ............................148 Le système totalitaire .............................................................................152 Du narcissisme collectif......................................................................152 L’aggravation régressive du malaise dans la civilisation européenne154 Le totalitarisme, une régression ........................................................155 La position œdipienne national-socialiste et totalitaire ....................157

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V. HITLER, SON ACTION 1.................................................................163 Devenir le Führer....................................................................................163 Perversion narcissique ; valeurs völkisch ...........................................163 L’utilité politique de l’antisémitisme .................................................170 L’ascension d’Hitler ............................................................................173 Charisme ............................................................................................177 La prise de pouvoir d’Hitler................................................................179 Comparer trois révolutions ....................................................................188 La Révolution française ......................................................................189 Les révolutions bolchevique, nazie et la terreur totalitaire ..............190 Hitler et son action 2 ..............................................................................195 Perpétuer la culture de la destruction de masse de la Première Guerre mondiale ............................................................................................195 Le radicalisme génocidaire nazi .........................................................197 King Kong............................................................................................207 Les responsabilités européennes et américaines ..............................211 Les responsabilités juives...................................................................212 L'antisémitisme hongrois et ses conséquences .................................214 QUE PEUT FAIRE LA DERNIERE GENERATION DU TEMPS DES HORREURS AVANT DE DISPARAITRE-? ........................................219 Références..................................................................................................225

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INTRODUCTION
Les auteurs sont deux Juifs hongrois exilés par les aléas de l'histoire. Ils subissent encore les contrecoups des malheurs de leur enfance. L’aîné, déporté à Auschwitz à l’âge de dix-sept ans a été expulsé du paradis de son bonheur familial dont la nostalgie ne l'a jamais quitté. Peintre, sa peinture évoque de multiples manières ce traumatisme de sa jeunesse. Il a couvert de fresques les murs d’une église ancienne à Maraden, dans le Lot, sur lesquelles son histoire personnelle trouve sa place dans l’histoire biblique de l’humanité. Le plus jeune auteur a pendant longtemps estimé, contre toute évidence, qu'il ne lui était rien arrivé d'extraordinaire et que le malheur de l'individu peut aussi se nouer à partir de la vie quotidienne la plus banale. Leur rencontre a donné un éclairage mutuel au destin commun. Le plus âgé a demandé au second de trouver les mots. Le benjamin a été touché par le passé de son aîné et saisi par l'inéluctable devoir de chaque rescapé d’expliquer son impossibilité de faire le deuil de ses morts et ainsi de le leur faire savoir. Baptisé à l’âge de cinq ans en 1940 à la demande de ses parents alarmés, il est revenu à dix huit ans, athée, sinon aux croyances ou dans la communauté quotidienne de ses ancêtres, du moins à leur communauté de destin. Vers douze ans il voulait devenir prêtre. Il se félicite aujourd'hui d'avoir échappé à l'échafaudage religieux commode qui soutient l'existence d'un si grand nombre. Pour en finir avec Hitler : il a altéré l’histoire du monde, son ombre s’étend encore sur l’Europe et certains se disputent des lambeaux de son héritage. Nous allons passer en revue autant que nos moyens le permettent, l’ensemble de sa carrière. Pouvons-nous éviter le déjà-vu ? L’un des auteurs est artiste, l’autre psychanalyste et psychiatre. Nous cherchons, chacun avec sa propre démarche, depuis cinquante ans, à comprendre l’homme. Néanmoins nous souhaitons arriver dans la mesure du possible, à une vue d’ensemble originale du fait de la diversité de nos regards. Ces années sinistres de 1931 à 1945 sont à méditer car elles concernent l’humanité toute entière. Pour en finir avec Hitler, nous libérer de lui signifie contribuer à le livrer enfin à l’histoire, à le priver de ce statut de revenant maléfique constamment invoqué à propos et hors de propos. Tout ce qu’il a touché reste marqué par l’infamie telle le swastika aux branches orientées vers la droite déjà utilisée depuis longtemps même en Europe. Jeune chanteur dans une chorale, Hitler pouvait ainsi apercevoir un swastika

sur les armes gravées aux murs du monastère bénédictin de Lambach (Autriche).1 Pour dégager notre mémoire individuelle et collective de ces déchets du XXe siècle nous tentons ici d’élaborer ce qui est connu, méconnu et peut-être inconnu à son propos. Notre travail ne se limite pas à l’étude de la dérive vers les persécutions du XXe siècle dont l'antisémitisme. L’antisémitisme n’est que le premier avatar, le plus visible du paroxysme du malaise de notre civilisation, dénommé nazisme. Nous avons adopté une vue plus générale pour appréhender la régression majeure de la civilisation européenne qui s’est révélée par la guerre de 14-18 et dont les effets ne sont toujours pas épuisés. Les régressions renvoient aux fixations au sens psychanalytique du terme, donc aux refoulements du passé. Nous allons explorer le passé, mais nous pensons aussi à l'avenir. On peut se demander dans quelle mesure nos régressions politiques et culturelles actuelles ne viennent pas prolonger celles du XXe siècle, et même d’autres plus anciennes ? Les réalités complexes qui se sont déployées progressivement en Allemagne au XIXe siècle selon de multiples lignes de force ont fini par nous atteindre, nous les auteurs de ce texte. Comprendre ce qui nous est arrivé, comprendre ce qui est arrivé à l’Europe, pourquoi et comment l’Europe, l'Allemagne et la Hongrie, notre pays d’origine, ont dérapé est notre premier objectif. Ainsi nous sommes d’abord engagés dans une quête individuelle afin d’éclairer notre destin. Dérives historiques inattendues, surprenantes, à première vue incompréhensibles. Est-il possible d’avoir une vue synthétique ? Tant qu'on n'aura pas saisi d'une façon accessible pour tout homme civilisé tenants et aboutissants majeurs du nazisme et de son contexte, de telles horreurs peuvent encore se reproduire. S’agit-il d’un accident de l’histoire ou plutôt d’un développement du destin de l’homme exposé jusqu’à ses ultimes conséquences ? Nous tenons largement compte du rôle du christianisme, de l'histoire européenne, de celle de l’Allemagne, du destin tourmenté des Juifs en Europe. Nous nous basons sur nos expériences personnelles, sur les épreuves de l’un de nous à Auschwitz et sur les documents de l’époque, les films, les discours et les écrits d’Hitler. Nous utilisons évidemment les écrits contemporains, tels les textes officiels et surtout les admirables témoignages et analyses du chroniqueur intransigeant Karl Kraus, de l’observateur si perspicace de son pays Sebastian Haffner, du témoin juif de la vie quotidienne en Allemagne pendant toute la période hitlérienne Victor Klemperer, du militant antifasciste Klaus Mann et de Ruth Klüger déportée à l’âge de douze ans. A l’appui de nos propos nous ferons appel quelquefois à de larges citations. A noter que les femmes racontaient plus facilement leurs souvenirs de
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(TOLAND, 1997 p. 9)

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déportation que les hommes. Ainsi 400 récits de femmes ont été recensés.1 Nous faisons évidemment appel aux très nombreux travaux ultérieurs de qualité qui ont été consacrés à Hitler et à son époque. Nous approchons l’histoire aussi avec nos moyens : la réflexion, la théorie psychanalytique et l'esthétique même, ayant en vue à la fois les événements collectifs et individuels. Notre point de vue reste centré sur l'homme, sur sa structure psychique, sur son être avec soi-même. Ainsi l'évolution socioculturel s'exprime souvent, dans notre perspective, en termes d’inspiration psychanalytique ou puisés par analogie dans la terminologie de la psychopathologie. Nous sommes d'accord avec Bela Grunberger et Heinz Kohut pour estimer que le régime narcissique est différent du régime pulsionnel et lui est complémentaire.2 Le narcissisme joue dans l'économie psychique un rôle plus ou moins important selon les individus. Sa place est également variable dans la psycho-économie des différentes collectivités. La nostalgie narcissique et le désir œdipien sont deux mobiles primordiaux du fonctionnement psychique. Leur répartition dans l’économie psychique collective compte. Les phénomènes historiques qui nous concernent ici ont été surdéterminés par de nombreux facteurs dont le narcissisme et le complexe œdipien des agents. Démêler tous ces fils et les renouer convenablement pour en restituer les contours est une entreprise délicate que de nombreux auteurs ont déjà tentée. Notre civilisation traverse depuis le milieu du XIXe une longue phase de transition qui s'est entre autres manifestée par l’évolution chaotique des structures sociales, des croyances et des conceptions de la vie. Cézanne, un siècle plus tôt, avait l'œil pour percevoir les changements survenus dans l’esprit des hommes de son époque et les mains pour les transposer sur la toile. L'art moderne depuis les impressionnistes continue à témoigner de ces bouleversements. Einstein, en scientifique, a traité de même notre univers. Comme les animaux perçoivent en premier les tremblements de terre de même certains artistes ou scientifiques pressentent les ébranlements de l'esprit. Nous postulons que le mal qui s’est saisi de l’Allemagne pour douze ans à partir de 1933 n’est pas : - une déviation d’un ordre moral supposé surnaturel ; - contraire aux exigences de la raison, car le mal peut souvent s’autoriser de la raison ;
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(VASVARI, 2009) (GRUNBERGER B., 1997)

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- le résultat des seules motivations personnelles des acteurs, car les conditions externes influent sur leur passage à l’acte et inversement ; - le résultat d’une seule cause, le mal est en effet multiforme et est surdéterminé.1 La condition humaine invite au recours à l’irrationnel dont les excès suscitent inévitablement le mal. Ici, il s’agit d’abord de repérer les singularités de l’univers irrationnel d’Hitler. Pour cerner le mal, le nazisme qui en a résulté, nous devons l’examiner de plusieurs points de vue : psycho-socio-économique, dynamique et psycho-socio-génétique. Du point de vue psycho-socio-économique nous allons poser la question du « pourquoi ». Pourquoi Hitler est-il devenu ce personnage néfaste, pourquoi a-t-il pu exercer une telle emprise sur l’Allemagne ? Du point de vue dynamique la question à poser est le « comment ». Comment, en étant confronté à certains conflits, en trouvant des solutions à ces conflits, est-il arrivé à accomplir sa sinistre carrière ? Les deux points de vue impliquent le jeu combiné de facteurs actifs et passifs, qui s’exercent aussi bien sur un plan interne, celui du fonctionnement psychique, qu’externe : social et politique. Enfin le point de vue psycho-socio-génétique nous conduit à relever des développements, certains déjà très anciens, qui ont orienté l’histoire contemporaine. Adolf Hitler est la figure centrale de l’histoire européenne après 1930 et jusqu’en 1945. Nous commençons par lui. Plus de soixante ans après son suicide de nombreuses et excellentes études sont à notre disposition. Pratiquement tous les aspects du questionnement posé par le IIIe Reich et son leader ont été minutieusement étudiés. Il ne s’agit pas ici d’apporter de faits nouveaux, non plus que d’écrire une biographie d’Hitler, il en existe déjà d’excellentes, ni de rappeler tout ce qui est bien connu. Nous ne cherchons pas non plus à présenter de synthèse théorique comparable à celles, remarquables, de Jacques Sémelin2 ou de Philippe Burin3, consacrées aux massacres et aux génocides. Notre propos est d’abord de comprendre, à partir de notre expérience, de nos lectures et de nos idées personnelles, en fonction de nos moyens et pour nous-mêmes ce qui est advenu et de souligner certains aspects de la personnalité d’Hitler qui nous paraissent importants. Ainsi nous allons présenter une approche inhabituelle de son enfance et chercher à comprendre sa métamorphose de 1918 à partir d’un processus psychopathologique, le Vécu psychotique initial.

(KEKES, 2005,) (SEMELIN, 2005) 3 (BURRIN, 2007)
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Nous suivrons trois pistes de développement socioculturel, deux religieuses, celle du christianisme et celle du judaïsme, et une idéologique, le völkisme (Volk : peuple en allemand) ; le bolchevisme est évoqué accessoirement, à titre de comparaison. Nous sommes aussi concernés par l'adoption et le développement des attitudes identitaires, la perception de soi-même et d'autrui, en l'occurrence surtout l'antisémitisme qui s'alimente à des sources si diverses selon les lieux et les époques. En ce qui concerne le nazisme nous relevons l’un de ses traits marquants, l’antichristianisme que l’on retrouve déjà sous des apparences diverses tout au long de l’histoire allemande. La rencontre des Saxons demeurés païens jusqu’à l’avènement de Charlemagne, avec le christianisme, a été meurtrière. Leur conversion forcée a pu laisser comme séquelle un traumatisme grave marquant la mentalité allemande. En effet, on observe ensuite un enchaînement multiforme et ininterrompu de manifestations d’ambivalence à l’égard du christianisme romain. Peut-on envisager la transmission à long intervalle historique des effets de traumas ? Notre sensibilité à ce sujet est proche à celle de Fernand Braudel héraut de la permanence des civilisations. Nos citerons Georges Dumézil, Jan Assmann et un historien hongrois peu connu en France, Etienne Bibo.1 Nous allons aborder le problème de la régression national-socialiste, les aspects tribaux du nazisme et les aspects régressifs des sociétés totalitaires. La première partie de notre travail est donc consacrée à la personne d’Hitler. La seconde concerne les Juifs et les Chrétiens. La troisième l’Europe et l’Allemagne, où nous cherchons à repérer les répétitions du traumatisme historique de la conversion forcée par Charlemagne. La quatrième partie présente la régression national-socialiste en partant de l’étude de certains mécanismes et de vécus individuels, comme la régression et le sublime. Nous cherchons ensuite à cerner le totalitarisme. Le cinquième chapitre retrouve Hitler dans ses actions et évoque les responsabilités de ses adversaires. Et enfin, nous aborderons l’apport qui peut être celui des survivants. La Shoah est souvent utilisée comme paravent pour cacher la dimension maléfique de l’homme. Ce génocide est l’exemple de tout le mal dont l’homme est capable. Au-delà du Bien et du Mal s’impose alors le choix entre vouloir rester homme ou y renoncer pour un idéal dévoyé. Nos remerciements vont d’abord au Professeur Alexandre Dorna, un des pionniers de la psychologie politique en France, qui a bien voulu nous
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(BIBO, 1981)

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aider de ses conseils. Il a reçu aimablement notre manuscrit dans sa collection « Psychologie politique » aux éditions l’Harmattan. Nous remercions chaleureusement le Professeur Rudolph Binion, de Brandeis University, USA, qui nous a indiqué dès le début de nos recherches la direction à suivre et les perspectives par le titre même de son ouvrage classique, Hitler among the Germains, « Hitler parmi les Allemands » et par son maniement de la psychologie en matière d’histoire. Il a bien voulu lire: « Métamorphose d’Hitler », travail de Paul Wiener,1 et discuter avec lui des positions développées. Il a également mis à notre disposition des documents inaccessibles en France. Nous devons beaucoup à notre ami feu Wilhelm Vazsonyi qui au cours de nos longues discussions nous a permis de mettre à profit ses vastes connaissances historiques. Il a bien voulu lire le manuscrit et nous apporter de bonnes idées. Le Professeur Thomas Pekary, de l’Université de Münster, Allemagne, s’est donné la peine de lire une grande partie du manuscrit, a fait de judicieuses observations à propos de la rédaction. Le Professeur Victor Karady, de l’Université d’Europe centrale de Budapest, un des meilleurs connaisseurs de l’histoire et de la sociologie du Judaïsme d’Europe centrale nous a éclairés concernant le devenir des Juifs de Hongrie. Anne Merqui, Christine Couloumy et Michel Gallaire, nos amis dévoués et compétents ont investi beaucoup de temps, d’efforts et de patience dans la relecture et la correction du texte. Qu’ils en soient vivement remerciés.

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(WIENER, 2009)

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I. HITLER, SA PERSONNE
Adolf Hitler a aiguillé le devenir historique de notre civilisation sur une ligne d'évolution dont on ne voit toujours pas l’aboutissement. Reprenons l’histoire. Après la paix désastreuse de Versailles, un regain de l'influence allemande en Europe était sans doute inévitable à moyen terme. Mais une guerre européenne de la dimension de la seconde guerre mondiale n'était pas une fatalité. Le statu quo pouvait durer. En Asie, certes, le Japon devait être contenu. Une guerre en Extrême-Orient, avec l’éventuelle participation de l'URSS, qui n'aurait pas eu à se défendre contre l'Allemagne, aurait été sans doute moins dévastatrice. Sans guerre en Europe, une bonne partie de la puissance traditionnelle de notre continent aurait été sauvegardée. La décolonisation se serait peut-être faite plus doucement. Sans l’expansion soviétique en Europe la guerre froide aurait eu moins d’enjeux. Mais la guerre froide aurait-elle seulement existée puisque c’est bien l’Europe qui en a été le terrain du déclenchement et le lieu des premiers affrontements ? Dans de meilleures conditions économiques, sans les dévastations de la guerre et malgré le stalinisme, l’URSS aurait peut-être entamé tôt ou tard une évolution plus favorable, sinon démocratique. L'écroulement de l'URSS aurait pu prendre des allures de simple décolonisation. L'Islam, sans la dynamique révolutionnaire qui a prévalu dans de nombreux pays, notamment arabes après la guerre, aurait-il pu s'adapter davantage à une évolution moins précipitée du monde ? Se serait-il alors moins radicalisé ? Qui peut le dire ? Beaucoup d’incertitudes et de "peut-être", évidemment bien vains ! Telles que les choses se sont passées, la catastrophe est arrivée, la bifurcation fatale s'est faite justement sous l'influence d’Hitler. Il est donc le personnage clé comme l'a affirmé, entre autres, son éminent biographe, Ian Kershan. C'est d’Hitler dont nous allons nous préoccuper en premier lieu, mettant de côté, pour l’instant, les antécédents, l'antisémitisme chrétien et l'évolution de l’Allemagne, facteurs tout aussi importants pour la compréhension de l'implantation du nazisme. Dans ce chapitre, nous discutons les moments les plus significatifs de l’enfance et de l’adolescence d’Hitler ainsi que sa transformation en homme politique. Nous cherchons à cerner les continuités, les ruptures et l’évolution dans sa personnalité. Enfin nous insistons sur certains aspects de son caractère, la gestion complexe de son agressivité, la transmutation de ses qualités artistiques aux fins d’usage politique, sa prévalence narcissique et ses capacités de création de mythes.

Ses débuts
Le jeune Adolf possédait des dons multiples. Il dessinait, chantait et évidemment parlait bien. Plus tard on l'a qualifié d'acteur incomparable. Il a été un excellent élève jusqu'à l'entrée en secondaire. Ensuite il a connu un grave échec scolaire dans sa« Realschule », qui n’était pas un lycée mais une école secondaire sans latin, avec des enseignements à visées pratiques. Ce collège n’était certainement pas un établissement médiocre, sinon le jeune Ludwig Wittgenstein (le futur philosophe), issu d’une famille très aisée qui y était également inscrit à la même époque, ne l’aurait pas fréquenté. Ce fiasco scolaire constitue une rupture importante dans la vie du jeune Adolf dont nous ne devons pas sous-estimer l’importance. Il s’est alors engagé dans une impasse rapidement transformée en inadaptation permanente. Des facteurs de deux ordres ont pu jouer. D’abord l’éloignement de l’école secondaire de son domicile. A la fin du XIXème il n’était pas exceptionnel de marcher pendant une heure pour se rendre à l’école. Cependant ce déplacement biquotidien pouvait lui peser, le fatiguer et lui laisser moins d’énergie pour le travail. Ensuite et surtout l’échec scolaire dans le secondaire chez des enfants jusqu’alors « bons élèves » s'observe souvent chez ceux que de nos jours on appelle, ou plutôt qu’on n'ose plus appeler, « surdoués ». De tels enfants sont rares, mais pas du tout exceptionnels. L’un de nous, dans sa pratique de psychiatre d’enfant, en a rencontré plusieurs. Ce sont des enfants qui sans effort obtiennent en primaire d'excellents résultats mais échouent parfois ensuite dans le secondaire quand il faut se mettre à étudier car ils n’ont jamais appris à travailler. Est-ce pour cette raison qu’Hitler ne savait pas écrire correctement ? Son orthographe est restée défaillante selon son ami de jeunesse et confident, Auguste Kubizek. 1 Plus tard, le texte de Mein Kampf a dû être révisé et corrigé. Il est vrai que Goebbels, qui, lui, savait bien rédiger, a admiré au milieu des années vingt ses articles politiques. Cependant les a-t-il vraiment écrits seul ? En revanche, et contrairement à beaucoup d'enfants « surdoués », il avait un excellent graphisme. On désigne aujourd’hui ces enfants, enfants précoces. Cependant il ne s’agit pas du tout d’enfants ayant le même parcours de développement que les autres franchissant simplement plus vite les mêmes étapes. Ce sont des enfants différents. Le terme de « surdoué » ne convient pas en fait non plus car ces enfants ne bénéficient pas d’un surplus de dons, mais nous ne disposons pas d’une autre dénomination. Ce ne sont donc pas des enfants qui ont plus de dons que les autres au sens de dons particuliers dans des domaines bien délimités. Ainsi la belle collection des dons du jeune Adolf ne permet pas de le qualifier de « surdoué ». Les enfants « surdoués » ne sont pas simplement
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Un enfant « surdoué »

(KUBIZEK, 2002)

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en avance, plus intelligents ou plus doués que les autres mais sont particulièrement caractérisés par leur autonomie intellectuelle ainsi que par des intérêts précoces et variés pour des sujets qui laissent les autres enfants indifférents.1 Aussi ont-ils du mal à entrer et à rester en contact avec les enfants de leur âge. Par contre ils accablent leurs parents et les autres adultes de questions. Dans cette situation la réaction des parents est importante. S'ils sont prêts à répondre à toutes ces interrogations et à se mettre au service de leur enfant, celui-ci se développera favorablement, sinon leur enfant risque d’en pâtir. Nous avons pu observer, lors d’une consultation de psychiatrie d’enfant, un tel enfant détérioré par le refus de ses parents de répondre à ses besoins. Il a été victime d’une véritable répression de sa curiosité. Hitler fut-il un enfant « surdoué » ? Nous croyons pouvoir l'affirmer quoique sans suffisamment de renseignements le concernant avant le secondaire. Cependant, à l’adolescence il a manifesté justement cette grande autonomie de pensée et une curiosité débordante tous azimuts. A-t-il pu bénéficier, enfant, du soutien parental ? Son père rigide et peu intéressé par la vie domestique ne devait pas être d'un grand secours. Par contre sa mère lui fut entièrement dévouée et elle a pu être l'interlocuteur complaisant que réclamait son fils. Sa personnalité de « surdoué » pourrait se trouver à l'origine des intérêts multiples et étendus du jeune Adolf que Kubizek n'a cessé de rappeler dans ses mémoires. Enfin, notons qu’on soupçonne souvent, sinon toujours, chez les enfants « surdoués », l’existence d’une structure psychotique. Ce dont Hitler était bien porteur. Il a connu ensuite une évolution paranoïaque perverse. Nous y reviendrons.

Trois enfants de ses parents, dont deux garçons, sont décédés en moins de trois mois un peu plus d’un an avant sa naissance. Une telle séquence traumatique ne peut que favoriser le surinvestissement par sa mère d'un garçon né ensuite. Pendant cinq ans il est resté le seul enfant de sa mère. Le Docteur Bloch, leur médecin de famille juif, a affirmé, sans note péjorative, dans ses souvenirs publiés aux Etats-Unis, que « Klara Hitler adorait son fils ». L’amour pour sa mère a été le trait le plus évident du jeune Adolf Hitler. Je n’ai jamais été témoin d’un attachement plus proche, écrivait le Dr Bloch, cependant il ne croyait pas que cette relation ait pu être pathologique.2 Le demi-frère d'Adolf, de sept ans son aîné, dira pourtant "Elle (sa mère), le gâtait du matin au soir et les enfants d'un autre lit devaient sans arrêt s'entendre dire combien Adolf était merveilleux".3 Klara, la mère,
Il existe une littérature scientifique importante consacrée à ces enfants. (BLOCH) 3 (HARTMANN)
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Un garçon trop proche de sa mère, un adolescent éprouvé

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