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Pilote d'essais du cerf-volant à l'aéroplane

De
273 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296302259
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Pilote d'essais Du cerf-volant à l'aéroplane
Extraits d'écrits de Georges Bellenger publiés par ses enfants

Collection Mémoires du XXème siècle sous la direction d'Alain Forest

- Michel Bloit, Moi, Maurice, bottier à Belleville, 1993. - Maurice Schiff, Histoire d'un bambin ju~f sous l'occupation nazie. Préface d'Henri Bulawko, 1993. - David Diamant, La résistance juive. Entre gloire et tragédie, 1993. - Francisco Pons, Barbelés à Argelès et autour d'autres camps, 1993. - Joseph Berman, Un juif en Ukraine au telnps de l'armée rouge, 1993. - Pierre Brandon, Coulisses de la résistan,ce à Toulouse, Lyon, Marseille et Nice, 1994 - Charlotte Schapira, Il .faudra que je me souvienne. La déportation des e11:fants l'Union Générale des Israélites de de France, 1994. - Georges Sadoul, Journal de guerre (2 sept. 1939 - 20juillet 1940), deuxième édition, 1994. - PietTe Leenhardt, Pascal Copeau (1908-1982). L'histoire préfère les vainqueurs, 1994.
- France
Hamelin, La Résistance vue d'en. bas. .. au cO'1fluent

du Lot et de la Garonne, 1994. - Marcel Ducos, Je voulais seulement changer l'Eglise, 1994. - Léon Arditi, Vouloir vivre. Deux Frères à Auschwitz, 1995. - Claude-Henri Mouchnino, Survivant par hasard, 1995.
(Ç) L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3219-0

Georges BELLENGER 1878 - 1977 Pionnier de l'aviation

Pilote d'essais
Du cerf-volant à l'aéroplane

Préface de Edmond PETIT

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

En couverture: départ de Vincennes pour Pau, le 1"février 1911, à
8 h 35 du matin, température au s04

- 5°.

Photo de quatrième

de couverture:

Mourmelon,

juin

1910, Georges

Bellenger aux commandes du Farman. (Photo SHAA B843023).

Sommaire
Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

IllIII IV -

Naissance d'une vocation de soldat Comment l'observation de tirs d'artillerie conduit à une canière d'aéronaute Aventures en ballon

11 23 39

L'oiseau vole: l'homme cherche obstinément le secret de ce vol 55 Dès 1890, les pionniers du vol mécanique maîtrisent progressivement la machine 1907 - Henri Farman consacre l'art du pilotage 69 85

VVI vn -

25 Juillet 1909, Blériot traverse la Manche. L'aviation prend son essor 103

vm IX -

Du SèmeBataillon d'Artillerie au Centre de Vincennes.Aviateur,enfin!
Pilote d'essais

123
139

xXI -

Vols dans la tempête, attenissages nocturnes, les expériences se succèdent. Premiers décrets et règlements 157 1er Février 1911: Le Capitaine Bellenger relie Paris à Pau, battant le record de ville à ville ... 175

xn -

De meetings en conférences,l'opinion se mobilise en faveur de l'Aviation Militaire ..193

xm XIV

Mai 1912 Le Capitaine Bellenger installe et dirige la première école militaire d'aviation.. 207 Bataille de la Marne Peut-on croire les aviateurs lorsqu'ils observent

-

225

xv -

Difficile enfantementd'un service de photo aérienne

247

Épilogue... .
Annexes

.... .

.. .

.......259
263

PRÉFACE

Une préface, comme m'écrivait un jour Jean Cocteau, n'a de raison d'être que si le préfacier a "le droit de prendre la parole". J'ajouterai qu'une préface n'a d'intérêt que si elle a une chance d'apporter du neuf. Or, pour le colonel Bellenger - ou plutôt le lieutenant, puis le capitaine Bellenger - je crois que, l'ayant rencontré, j'ai le droit de prendre la plume, et que l'ayant écouté, je suis en mesure, peut être, de proposer de l'inédit. C'est pourquoi, en gage d'admiration et de fidélité, j'ai accepté, avec fierté, de témoigner ici. C'était en janvier 1969. Il Ya vingt-cinq ans déjà. Mais pour moi, c'était hier. Connaissant les difficultés auxquelles on se heurte à vouloir écrire l'histoire, j'avais entrepris mon pélerinage aux sources. Qui a commencé? Le chercheur doit souvent résoudre le problème des "premières", quand.les survivants - généralement de bonne foi et de mauvaise mémoire - comme un seul homme répondent: "C'est
moi"

.

Dans le domaine de notre histoire militaire, en me présentant au colonel Bellenger, j'aurai une chance d'en savoir plus, et, connaissant sa réputation d'officier honnête et intransigeant, de cerner la vérité. Déjà, pour la revue Icare, à la demande de mon ami Jean Lasserre, il avait bien voulu évoquer ses souvenirs de l'époque héroïque, et, nous avions pu apprécier le sérieux, la précision et la ten.ue de ses articles. C'est donc en confiance que je me présentai à lui. Il avait alors quatre-vingt-onze ans, mais je fus tout de suite impressionné par sa jeunesse. Sa mémoire était intacte et il avait encore ses facultés d'enthousiasme et d'indignation qui sont bien le propre - ou le défaut - des jeunes.

7

Devant moi, toujours éloquent, toujours courtois, c'était bien le lieutenant des manœuvres de 1910, le capitaine commandant l'aéronautique de la VIème armée, qui revivait. Il me montra des photographies. Le voici aux manœuvres de Picardie, en 1910, en combinaison de vol, lunettes sur le képi retourné. .. à cheval. - J'avais emprunté le cheval d'un brigadier d'artillerie pour aller rendre compte au général Meunier, commandant le 3ème corps d'armée. Le voilà à Pau: c'est la réception du premier Blériot livré pour l'armée. Un groupe d'une quinzaine de militaires et de civils entourant Louis Blériot se voit à droite de l'image. Et puis à 10 mètres des autres, Bellenger qui vient de réceptionner l'appareil, en combinaison de vol, - tout seul -. - Pourquoi? - Je n'ai pas voulu me mêler aux membres de la commission! Parmi eux des gens du Génie, ceux-ci dans une tenue irréprochable. Un silence, puis, malicieux: - Le Génie Malfaisant, comme nous disions, nous les jeunes artilleurs! Il est vrai, à l'époque, c'est la guerre entre le génie et l'artillerie, les bureaucrates et les sportifs, Chalais-Meudon et Vincennes! Il me montra des cartes postales, et cet ensemble de 1911, réunion de dix images de couleur sur un fond de carte d'Europe (déjà), de Londres à Madrid, avec portraits des aviateurs vedettes. On pouvait voir, du nord au sud et d'ouest en est: Blériot, l'homme de la Manche de 1909; Wynmalen, le Hollandais du Paris-Bruxelles de 1910, Santos-Dumont, le Brésilien des premiers records homologués au monde en 1906 ; Legagneux, le tenant du record de distance de 1910 ; Wilbur Wright, l'Américain de la Coupe Michelin de 1908 ; Renaux, du raid Paris -Puy-de-Dôme de 1911 ; Chavez, le Péruvien de la traversée des Alpes de 1910 ; Védrines, du Paris - Madrid de 1911 ; enfin Bellenger arrivant à Pau avec son Blériot en 1911. On peut dire que notre capitaine n'était pas en trop mauvaise compagnie, d'autant plus que la dernière carte, en bas à droite, servant de sommaire, était ornée des portraits des frères Montgolfier. Nous arrivons à son brevet militaire. Aucune similitude avec le nôtre actuel. J'ai le privilège de le tenir en mains: Grand format (316 x 210 mm), beau papier fort, quatre pages formant chemise. "Monsieur Bellenger, Capitaine d'Artillerie" se voit décerner "le Brevet d'Aviateur Militaire. Fait à Paris le"... on lit mal. .. "8 Février 1911". Signé "Le Général de Division Roques Inspecteur permanent de l'Aéronautique Militaire" 8

Avec un imposant timbre sec (7 cm de diamètre) en bas à gauche. Mais le cachet en relief n'est pas apposé sur le papier; il est collé sur un support en carton lui-même relié à la page par un ruban de soie blanche. Quel monument! C'est impressionnant, et émouvant. -Mais, où est le numéro du brevet? - Tournez la page; là, vous voyez? Là se trouve un second tampon, humide lui, à l'encre violette, et ce texte: "Enregistré sous le N° 3E, Versailles, le 20 Octobre 1911 - Le colonel Comt les Sapeurs Aérostiers". Signé: Hirschauer. - Pourquoi le N° 3 ? Le colonel me raconte alors l'histoire du brevet militaire (que l'on trouvera plus loin dans le récit) et des conditions d'attribution de celui-ci. Etant à l'origine de l'élaboration du brevet, il avait été chargé de tester les aptitudes des premiers candidats. Parmi eux, les lieutenants Jean-Baptiste Charles Tricornot de Rose et Marie Pierre René de Malherbe, tous les deux cavaliers, ont reçu respectivement les brevets N° 1 et N° 2, brevets datés du 7 février 1911. Leur instructeur, le capitaine Bellenger avait eu la délicatesse de les faire passer avant lui aux épreuves. Si bien qu'il n'avait terminé que troisième. - Mais alors, pourquoi le 8 février au lieu du 7 ? Il prit le brevet et le souleva à la lumière: - Vous voyez, on distingue par transparence que la date originale a été grattée, le papier est plus mince, un 8 a été ajouté! J'eus la permission d'emprunter le précieux document et, l'ayant photographié, je suis très fier de l'avoir fait figurer en pleine page dans la revue Icare à l'appui du tome I de mon Histoire des Forces aériennes françaises. La création du brevet militaire n'est pas la seule innovation à inscrire au profit du capitaine BeIlenger. On verra dans les pages passionnantes qu'il nous a laissées comment il ne s'est pas contenté d'être un pionnier, mais qu'il s'est révélé aussi véritable précurseur dans des domaines aussi variés que l'armement des avions, le tir à travers l'hélice avec Blériot et le colonel Estienne, la photographie aérienne. Écoutez-le: "Pendant les grandes manœuvres de 1910, j'ai rencontré en l'air des aviateurs du parti opposé. C'étaient des camarades et je les ai salués de la main, mais si nous avions été en guerre pour de bon, je n'aurais rien pu faire de plus pour les arrêter." Il avait encore déclaré: "La conduite d'un avion n'est pas plus absorbante que celle d'un cheval" et d'en conclure que l'on pouvait très bien être seul à bord pour "piloter , observer, noter"... bientôt il pourrait ajouter "et tirer" ! On verra encore comment le capitaine Bellenger se situe, de facto, à l'origine de l'appellation de l'escadrille des Cigognes, quand, à Avord, faisant ses adieux à la BL 3 (Escadrille Blériot N° 3) qu'il 9

commandait et qui allait devenir la N 3 (Escadrille Nieuport N° 3), dans son discours, pensant à. la revanche et à l'Alsace, il trouva ces

mOŒ:

"Soyez les cigognes de la France !" C'est à Avord que l'un de ses élèves, qui allait devenir célèbre sous le nom de Thoret - Mont-Blancet qui l'admirait, le décrit ainsi: "n avait de grosses moustaches, une voix grave, de gros sourcils et des yeux pleins de lumière céleste et de bonté... et de belles bottes." Notre aviateur, reçu à l'École de Guerre (mais l'École avait-elle donc besoin d'acrobates ?) ne s'est pas fait entendre facilement quand il proposa du nouveau. Acrobate-Cassandre, il possédait un entêtement et un sens de repartie qui ne furent pas appréciés de tous ses supérieurs. Vous verrez dans son récit comment il n'hésitait pas à établir, dans la hiérarchie, des circuits courts, bien proches, souvent du court-circuit. On a même dit qu'il était indiscipliné. Peut-être, mais c'était pour mieux servir! Aurait-il eu mauvais caractère? Je pense plutôt qu'il avait du caractère, ce qui ne va pas toujours avec l'avancement. Ce patriote, payant de sa personne... et de sa bourse, était "d'une sincérité redoutable" (Général Estienne ). "Volontaire pour toutes les missions, on l' eOt fort étonné si on lui avait dit qu' il les accomplissait en héros" (Général Gaucher). '''Homme des pourquoi", mais aussi homme des solutions, sortant de dures vérités. Cet homme, à qui l'on avait demandé: -Comment avez-vous compris? et qui avait répondu: -J'ai été voir ! C'était bien le jeune homme de quatre-vingt-onze ans que je venais de rencontrer. Mon colonel à vous!

Edmond PETIT Académie Nationale de l'Air et de l'Espace

10

1.

NAISSANCE D'UNE VOCATION DE SOLDAT

Il n'est guère possible de parler de vocation pour l'aviation en ce qui me concerne: les jeunes actuels voient chaque jour voler des aviateurs et rêvent d'en faire autant. Dans ma jeunesse, pas d'avions, pas de vols sinon d'oiseaux; ma vocation a été celle d'un soldat, né dans un milieu patriote où la défaite de 1870 était vivement ressentie; qui, dès son plus jeune âge, a rêvé de revanche et voulu y contribuer, et qui, devenu officier, a pressenti de bonne heure la révolution que les engins aériens introduiraient dans l'art militaire, et s'est efforcé d'en assurer le bénéfice à son pays. Je n'ai jamais connu mon grand-père paternel, Pierre Bellenger, notaire à Bourges, mort peu avant ma naissance, mais je garde un net souvenir de mon grand-père maternel, Louis Gibert. Je revois sa grande taille et sa large carrure. Il sortait d'une famille de cultivateurs de la côte normande, dont les aînés restaient à la ferme paternelle tandis que les cadets, avant la Révolution, fournissaient des marins aux corsaires Dieppois, ou allaient coloniser le Canada. Son père, appelé par la conscription à la Grande Armée, avait fait, comme grenadier, dix ans de guerre: campagnes d'Autriche, de Prusse, de Pologne de 1805 à 1807, puis après avoir monté la garde autour du congrès où Napoléon, à Erfurt, modifiait la carte d'Europe, il avait participé à la guerre d'Espagne de 1808 à 1813. Rappelé

Il

d'Espagne pour encadrer les « marie-Iouise » de 18131, il avait fait la campagne de Saxe, avait pris part à la défense d'Erfurt, y avait été fait prisonnier, et, libéré à la chute de l'Empire, avait encore rejoint l'armée au retour de l'île d'Elbe pour se battre une dernière fois à Waterloo. D'où des récits que mon grandpère Gibert, né en 1816, avait dans son enfance recueilli des vieux grognards avec lesquels son père aimait à passer ses dimanches. Chose curieuse: ces vieux grognards qui se seraient fait tuer pour l'empereur, n'étaient pas impérialistes. Napoléon était surtout pour eux le champion des conquêtes civiques et politiques de la Révolution; fiers d'avoir parcouru l'Europe en vainqueurs, ils ne se sentaient pas humiliés par Waterloo et auraient volontiers jeté, avant le poète, son défi aux Prussiens: « Combien étiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant? » Le tirage au sort ayant exempté ce grand-père de service actif, il avait compté sous Louis Philippe dans la garde nationale sédentaire. Confiant en juillet 1870 dans la leçon que les Français ne pouvaient manquer d'infliger aux Allemands, il avait en septembre 1870, âgé de 54 ans, commerçant, père de famille, repris son vieil uniforme et son fusil pour arrêter, entre Mantes et Evreux, les reconnaissances que les Allemands, établis autour de Paris, lançaient vers l'Ouest. Je n'ai jamais revu sans émotion un buisson dominant la route nationale n013 où mon grand-père était resté seul en embuscade jusqu'à la nuit, pour couvrir la retraite de ses camarades après le malheureux combat de Pacy-sur-Eure. Vaincu par la rigueur de l'hiver, malade, il avait été renvoyé dans ses foyers où, après l'armistice, il avait du loger et nourrir deux sous-officiers allemands; j'ai entendu bien des fois ma mère évoquer ces repas où, encadrée entre ses parents, elle avait en face d'elle, de l'autre coté de la table, ces deux sous-officiers avec leur pistolet chargé posé sur la table à portée de leur main, tant ils craignaient encore une surprise de francs-tireurs. Mon père, Émile Bellenger, né en Berry en 1845, partageait les sentiments de la famille dans laquelle il entra en 1875. Exempté de service actif sous le Second Empire parce qu'aîné de deux jumeaux, et licencié en droit, il s'était engagé en 1870
1. Pour se concilier l'Autriche, Napoléon (guerroyant à l'extérieur) confia la régence à l'impératrice Marie-Louise le 30- 1 -1813. C'est sous la signature de cette dernière qu'eut lieu une nouvelle levée de soldats, tous très jeunes, qu'on appela les « marie-Louise ». 12

au 1° bataillon du 19ème Mobiles (Cher) et avait pris part dès fin septembre aux opérations au NE. d'Orléans. Le 28 octobre, à l'assaut de Juranville, étant entré le premier dans le village, et y ayant fait deux prisonniers, il avait été nommé sergent. Sa division étant passée à l'armée de l'Est; il s'était comporté à Villersexel et Héricourt avec une vaillance dont ses anciens camarades se souvenaient encore en 1912 lorsque j'ai été envoyé à Bourges et Avord. Au cours de la retraite vers Besançon et Pontarlier, épuisé et laissé dans une ambulance abandonnée, il avait réussi à se procurer un traîneau pour rejoindre son corps et 'participer le 1er février au combat de La Cluse pour couvrir le passage de l'armée en Suisse avant d'y entrer lui-même le 2. L'ensemble de ces faits lui avait valu de passer lieutenant de réserve à la réorganisation de l'armée. Un détail montrera la conscience scrupuleuse qu'apportait mon père à remplir ses obligations militaires. En 1877, la Russie étant en guerre contre la Turquie, la France et l'Angleterre s'accordaient pour protester contre toute menace sur Constantinople. Les journaux parlant de mobilisation, mon père qui n'avait jamais appris École de section ni École de compagnie, craignit de se trouver inférieur à sa tâche et s'entendit avec un vieil adjudant de la garnison qui venait le soir lui faire répéter la théorie et lui donner des leçons d'intonation. Après plus de 50 années, ma mère avait gardé le souvenir de la soirée du 24 décembre 1877 où, dans l'attente de la messe de minuit, la leçon s'était prolongée par une causerie autour d'un café arrosé au gré de l'adjudant. La place de Plewna venait de succomber et rien n'arrêtait plus les Russes sur la route de Constantinoble. Français et Anglais ne voulant pas laisser annuler les résultats acquis, 20 ans auparavant, par la guerre de Crimée, la guerre paraissait inévitable. Ma mère tremblait, partagée entre son patriotisme et l'anxiété de voir son mari partir en campagne... De quel cœur avait-elle supplié Dieu d'éviter la guerre à la messe de l11:inuit ui suivit! Anxiété et q préparatifs guerriers se prolongèrent jusqu'à l'arrêt des opérations en mars 1878. Aussi, lorsque je naquis, à Evreux où mon père s'était fixé, le 19 septembre 1878, ma mère pensa-telle que ma future carrière se ressentirait des préoccupations militaires au milieu desquelles elle avait attendu ma naissance. Cette carrière faillit d'ailleurs tourner court. Arrivant prématurément, on appela le praticien le plus proche: le 13

médecin major de la garnison, qui déclara me voyant « maigre comme chat écorché» que je ne vivrais pas; heureusement le médecin de famille arrivant peu après et auquel je signalais ma présence par un vigoureux éternuement trouva ma carcasse solide et assura qu'il suffisait de la remplir, ce à quoi ma mère s'appliqua consciencieusement. Très remuant et très entreprenant, je lui ai souvent donné, dès mes premiers ans, des inquiétudes de tout genre. S'il fallait absolument trouver dans mon enfance les indices d'une carrière d'aviateur, j'en pourrais citer deux: mon grandpère étant allé faire une cure à Cauterets, dans les Pyrénées, je lui écrivis d'Evreux en septembre 1883, une lettre - ma première, j'avais 5 ans qui débutait ainsi: «Mon cher Bon Papa, je voudrais être un petit oiseau pour aller bien vite t'embrasser... »1 D'autre part, la maison de mes parents comportant un pigeonnier au fond du jardin, je passais des heures à contempler les ébats des pigeons, sans jamais leur faire de mal. Dès cette époque, je savais comment ces oiseaux prenaient leur essor, comment ils redressaient leur vol pour atterrir. Enfin, durant mon enfance, pour me fortifier, mes parents louèrent l'été une villa à Trouville. J'y ai fabriqué et fait voler maints cerfs-volants. Les jours de mauvais temps, je me blottissais sous une cabine (elles étaient en bois sur pilotis) ; j'ai passé là des heures à observer la mer, les vagues poussées par le vent, et les mouettes, comment elles se laissaient emporter dans le vent, comment elles amerrissaient. Après les années de Trouville, nos parents nous emmenèrent en vacances dans une maison dont ils venaient d'hériter en pays de Caux, à Bellencombre. Cette propriété était à demi entourée par une petite rivière et, me sentant une vocation décidée pour la marine, j'avais imaginé de naviguer en baquet, en baquet rond bien entendu. On ne saurait écrire à quel point cet instrument primitif de navigation est sensible aux remous et tourbillons aquatiques. Cet exercice m'avait donc amené à me rendre un compte approfondi de leur production, d'abord sur les hauts fonds de la rivière, puis au passage d'un vannage à plusieurs vannes, séparées par de fortes poutres de chêne verticales, enfin

-

1. Georges Bellenger fut particulièrement précoce pour la lecture, mais nous supposons que cette première lettre dont la famille garda le souvenir, devait avoir un orthographe plutôt phonétique! 14

et surtout au passage d'un seuil maçonné dont le franchissement après la vanne était l'apothéose de ma navigation devant les yeux émerveillés de mon jeune frère. Toute cette science n'avait pas été acquise sans quelques bains suivis de corrections bien senties, mais il m'en était resté des notions très précises sur l'écoulement des fluides; je ne me doutais pas que ces notions me serviraient plus tard pour mes évolutions aériennes. Mais ces souvenirs ne sont rien à côté de ceux que je garde des récits de mon grand-père. A peine entré chez lui, je sautais sur ses genoux, mais au lieu de demander des bonbons, c'étaient des récits: « Une histoire, Bon Papa, une histoire du temps que ton papa faisait la guerre». Aussi, à la mort de ce grand-père en 1887, je savais les noms de la plupart des batailles du 1er Empire, je savais qu'à Iéna les Prussiens se sauvaient comme des lapins, qu'à Eylau, on se battait dans la neige, et, que pour sauver son frère blessé à la cuisse d'une balle tirée à bout portant, mon grand-père l'avait emporté sur son dos. Je savais qu'en Espagne, un homme ne pouvait s'écarter sans risquer d'être égorgé, en sorte que pour mettre culotte bas derrière un buisson, il fallait que les camarades veillent tout autour; je savais que pour prolonger la résistance d'Erfurt fin 1813, les grenadiers faisaient la chasse aux rats et les mangeaient. Etc... Et, comme mon grand-père avait dans son bureau deux grandes cartes sur toile pendues aux murs, l'une de France (AlsaceLorraine colorée en violett), l'autre d'Europe, et me montrait à chaque récit « où ça s'était passé », j'apprenais en même temps la géographie sans m'en douter. Mes vues d'avenir s'orientèrent donc vers l'armée. Il arriva cependant que je rencontrais, peu après la mort de grand-père Gibert, dans une famille amie, un jeune officier de marine rentrant d'une campagne de plusieurs années en Extrême-Orient: il parlait de ports bombardés, de débarquements, d'assauts donnés par une poignée de marins à

-

1. Les cartes murales présentent les départements coloriés diversement afin de les bien distinguer entre eux. Après la défaite de 1870, afin que tous se souviennent que l'Alsace et la Lorraine étaient nôtres, et qu'on devait préparer la Revanche pour les reprendre, ces régions apparurent toujours colorées en violet, couleur de deuil. Naturellement, après la victoire de 1918, on revint aux couleurs traditionnelles, mais toutes les cartes ne pouvaient être renouvelées d'un seul coup; les plus âgés d'entre nous se souviennent de ce violet. 15

des forteresses défendues par des milliers de Chinois,... Le contraste entre cette activité et la vie oisive que je voyais menée par les officiers dont les exercices ne sortaient pas de la garnison, me frappa; du coup, je voulus être marin. Mes parents ne protestèrent pas, mais renseignements pris, me dirent qu'on pouvait entrer dans la marine par l'École Polytechnique, et que l'amiral Courbet, le principal héros de l'ami marin, avait suivi cette voie. Je déclarai: «Je bûcherai et j'entrerai à Polytechnique. » J'ai bûché, si bien que quelques années plus tard, je réussissais aux deux baccalauréats de philosophie et de sciences avec la même mention Bien, malgré des notes déplorables en Allemand. L'École Sainte Geneviève m'admit dans les classes préparatoires à Polytechnique où le père d'Esclaibes, lui même ancien polytechnicien, était certainement, de toute la France, le préparateur qui avait le plus d'élèves reçus chaque année: j'en garde un excellent souvenir. Je garde également bon souvenir d'un autre professeur qui enseigna pendant trente ans la littérature et l' histoire aux candidats à Polytechnique, et dont le fils a rendu le nom célèbre: il s'agit de Monsieur de Gaulle, « le vicomte» pour ses élèves. Le vicomte ne faisait pas de politique en classe, mais il insistait tant et si bien sur l'avantage de la continuité que la monarchie assurait à la ,politique extérieure de la France, que nous voyions en lui un monarchiste convaincu. Or le conseil donné par Léon XIII aux catholiques français de se rallier à la forme républicaine ne datait pas de loin et donnait encore lieu à des discussions passionnées dans les familles catholiques auxquelles mes camarades et moi appartenions. Beaucoup étaient contre le « ralliement» ; j'étais, à la suite de mon père, convaincu que le pape voyait dans la question plus clair que nos monarchistes incapables de s'entendre sur un prétendant. Je me mis donc à introduire des tirades républicaines dans la plupart de mes compositions, et, comme Monsieur de Gaulle lisait en classe les meilleures copies dont les miennes faisaient souvent partie, leur lecture donnait lieu à des « mouvements divers» qui m'amusaient fort. Je me souviens en particulier d'une composition sur le thème « Gesta Dei per Francos » (Dieu agit par les Francs). J'y déclarais que la Révolution n'était au fond qu'une punition envoyée par Dieu à une noblesse dégénérée 16

qui, ne remplissant plus le rôle social justifiant ses privilèges, voulait néanmoins garder ceux-ci. La lecture de mon développement suscita un beau tapage, cependant que «le vicomte» impassible déclarait en ôtant son lorgnon: « Messieurs, toutes les opinions sont libres et, dès lors que votre camarade justifie son opinion par des raisons; Somme toute, plausibles, vous devez le respecter». «Le Vicomte» était libéral: au fond, tout en le taquinant, je l'aimais bien. Reçu à Polytechnique en 1898, mon orientation vers la marine se modifia peu à peu: la marine n'exécutait plus d'opérations de guerre, et l'Allemagne, depuis que Guillaume II avait succédé à son « illustre grand-père »1, paraissait entrer dans une période de mégalomanie présageant des luttes futures. On avait été, il est vrai, près d'une guerre navale avec l'Angleterre à propos de Fachoda, mais, comme nous ne pouvions pas raisonnablement nous battre à la fois contre l'Angleterre et contre l'Allemagne, et que Fachoda nous tenait bien moins à cœur que l'Alsace-Lorraine, l'affaire avait été arrangée, et aucune guerre ne semblait prévisible pour la marine. J'hésitais donc entre armée de terre et marine lorsqu'un conseil de révision m'avertit que ma mâchoire me rendait inapte au service en mer G'avais perdu trois dents d'un coup de tête reçu au football). Je n'insistai pas et demandai l'artillerie où mon affectation impliquait deux ans à passer d'abord à l'École d'Application de Fontainebleau. L'entrée de ma promotion à Polytechnique a coïncidé avec une violente reprise de l'affaire Dreyfus à la suite de la fameuse lettre « J'accuse» de Zola. Comme tout le public français, les Polytechniciens étaient parfaitement ignorants du fond de la question, mais ne s'en passionnaient pas moins pour ou contre. Personnellement, je tenais pour l'autorité de la chose jugée; je désirais rester à l'écart des discussions, mais des camarades qui connaissaient mon impétuosité, s'amusaient fort à la déclencher, en sorte qu'il arrivait toujours un moment où j'éclatais comme une bombe et devenais le champion des
1. Ce grand-père, Guillaume 1er, roi de Prusse, aidé de Bismarck, unifia tous les états allemands, et fut proclamé empereur d'Allemagne à Versailles (!) en 1871. Guillaume II, après un court intermède de son père Frédéric III, hérita de cet empire en 1888. 17

partisans de la chose jugée. Certaines reparties trop vives ont pu peser sur la suite et les heures ainsi perdues, sur mon classement final. Une autre cause a encore pesé. Les élèves étaient placés dans les amphithéâtres d'après leur acuité visuelle, si bien que l'excellence de ma vue m'a valu d'être toujours placé au banc le plus éloigné de la chaire. Or, nos professeurs étaient choisis pour une valeur scientifique tout à fait indépendante de la vigueur de leur gosier. Il en est résulté que pendant mes deux années d'école, je n'ai jamais entendu un mot du cours de physique remarquable professé par le très savant Monsieur Becquerel. Et la même remarque s'applique, quoique dans de moindres proportions, à plusieurs autres cours. Il m'est plus d'une fois arrivé de passer des colles sur des cours que je n'avais pas entendus et dont je n'avais pas encore le texte, celui-ci, autographié, n'étant distribué qu'après ces colles pour forcer les élèves à prendre des notes. Le classement de sortie de Polytechnique exerce une grosse influence sur toute la carrière des Polytechniciens, d'abord par le choix des services fait d'après le classement, ensuite par le fait que les premiers classés parvenus souvent à de très hautes situations, n'admettent jamais que le classement ne corresponde pas de façon absolue à la valeur des hommes, alors que dans la vie pratique le caractère a souvent beaucoup plus d'importance que la mémoire et la facilité d'exposition qui dominent au classement. C'est ainsi que j'ai entendu suspecter la valeur du général Estienne, créateur des chars en 1916, parce que le général Estienne était sorti assez mal classé.

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A l'École d'application de Fontainebleau, la vie était beaucoup plus active physiquement qu'à Polytechnique: les séances d'équitation et les exercices d'artillerie y tenant une place beaucoup plus importante dans l'emploi du temps. Les élèves étaient répartis en brigades suivant le service choisi: artillerie métropolitaine ou coloniale, ou génie. Le génie se recrutait généralement parmi les élèves désirant une vie sédentaire et comprenait un nombre appréciable de camarades qui avaient recherché à Polytechnique une carrière d'ingénieur civil sans réussir à l'obtenir malgré un classement honorable. C'est dans l'opposition entre le tempérament sportif et les goûts

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bureaucratiques que gît l'explication de la classique rivalité entre artilleurs et sapeurs. L'affaire Dreyfus, en 1900, continuait à peser à Fontainebleau comme à Polytechnique. Un capitaine d'artillerie israélite avait demandé un emploi d'instructeur d'équitation à Fontainebleau, et le chef d'escadron directeur, consulté, comme normal, sur cette affectation, avait répondu que, sans avoir aucun reproche à formuler contre cet officier, sa nomination paraissait peu opportune dans une école de jeunes officiers. Tous les élèves, le jour de leur entrée à l'école, assistèrent au spectacle suivant: les officiers du Cadre (corps enseignant) devant être reçus par le Général commandant l'école, formaient en attendant divers groupes dans la cour précédant la salle d'honneur; le capitaine israélite essayant de se joindre successivement à ces groupes, les voyait se dissoudre à mesure qu'il s'en approchait solitairement; manifestement ses collègues refusaient de frayer avec lui. Le soir même, le ministre informé du fait, envoyait les quatr~ capitaines les plus anciens du Cadre dans des garnisons de disgrâce. Les esprits n'en furent que plus excités. Des duels suivirent, puis de nou velles disgrâces qui, d'ailleurs, infligées au hasard, frappaient aussi bien ceux qui, sans se séparer de leurs collègues, avaient tenté de les apaiser, que les organisateurs de ces petites manifestations. Les élèves devant réglementairement une visite en tenue à leurs supérieurs, nous en devions une au nouveau Chef d'escadron directeur, le commandant Sauret. La question s'étant posée pour ma promotion du choix entre l'exécution de la visite réglementaire ou l'abstention par solidarité avec nos instructeurs, j'opinai pour l'exécution, sur quoi mes camarades me demandèrent d'y aller le premier pour leur dire comment les choses se passeraient. Le commandant, pas encore installé, me reçut dan~une pièce éclairée par une bougie enfilée dans le goulot d'une bouteille, deux malles faisant fonction de chaises. Le commandant, me prenant sans doute pour un élève désireux de se montrer en sympathie d'idées avec lui, m'adressa un petit discours d'encouragement auquel je ne répondis guère, accroupi sur une cantine avec mon sabre, mon képi à pompon et mes gants blancs. Sur quoi, le commandant fit apporter par son ordonnance deux verres de bière où je trempai à peine mes 19

lèvres, n'aimant pas ce liquide. Sur le récit que je fis à mes camarades de cette visite assez ridicule, ceux-ci s'arrangèrent pour mettre en observation le domicile du commandant et s'y présenter en son absence pour y déposer simplement leur carte. Le commandant Sauret avait dû se tromper complètement sur mes idées. La suite n'ayant pas confirmé sa première opinion, il vint un jour visiter mon logement en mon absence en se basant sur le règlement et trouva sur mon bureau ma correspondance avec mes parents où nous ne cachiQns pas nos convictions, la lut fort consciencieusement (outre l'affaire Dreyfus, l'affaire des Fiches couvaitl), après quoi, j'eus de sa part jusqu'à ma sortie de l'école, la plus mauvaise note d'appréciation générale. Je m'informai en vue de réclamer: Le règlement donnait au commandant le droit d'opérer cette visite domiciliaire, mais il n'était appliqué que lorsque la conduite privée d'un élève donnait lieu à scandale, mais ce règlement existait. On comprendra que je n'en aie pas gardé bon souvenir. C'est à Fontainebleau que j'ai entendu pour la première fois le nom du capitaine Ferber. Polytechnicien et licencié es sciences, diplôme assez rare alors parmi les officiers, il professait le cours d'artillerie. Englobé dans les disgrâces dont j'ai parlé ci-dessus, il laissa à son successeur improvisé un cours fort bien fait que ce successeur se garda bien de modifier,

1. A la fin du siècle dernier, des renseignements sur la moralité, les opinions politiques et religieuses des officiers supérieurs susceptibles d'avancement, étaient données par les préfets aux chefs de corps de l'armée. En 190 1, Combes étant président du conseil, le général André, persuadé que tout officier catholique était aux ordres de Rome avant d'être au service de la République, systématisa en tant que Ministre de la Guerre, cette recherche de renseignements et demanda aux loges maçonniques de faire des fiches. Cellesci, utilisées par des politiciens sectaires anticléricaux, eurent pour effet de faire attribuer à certains incapables « protégés» des postes supérieurs, en écartant des officiers de valeur (ce que nous payâmes très cher au début de la guerre de 14-18). Ce n'est qu'à la fin de 1903 que, par suite de fuites du côté franc-maçon, cela devint « l'Affaire des Fiches ». Il y eut de terribles débats à la Chambre des Députés. A la même époque, eurent lieu « les Inventaires» qui provoquèrent la démission de nombre d'officiers jugeant déshonorant de jouer le rôle de policiers. C'est l'époque de la Séparation de l'Église et de l'État. 20

tout au moins pour ses débuts. La disgrâce dut être d'autant plus préjudiciable à Ferber que, alerté par les vols de Lilienthal, quoique peu fortuné, il s'était mis en frais pour étudier différents modèles de planeurs. Pensant que l'Allemand Lilienthal devait utiliser des vents ascendants pour exécuter des vols planés, Ferber avait tendu un câble de quelques centaines de mètres entre le sommet du Mail Henri IV et l'extrémité est du Polygone (où je l'ai vu en 1900) sur lequel, il faisait descendre des planeurs portant des dispositifs d'enregistrement de la vitesse et de la pression exercée par l'air. Sa mutation rendait tous ces frais inutiles et l'obligeait à tout recommencer dans sa nouvelle garnison... si les conditions locales le permettaient. Bien entendu, en 1900, je n'avais jamais entendu parler de Lilienthal et de ses vols planés et je ne soupçonnais pas que l'avenir put m'orienter vers l'aviation et faire de moi l'élève de Ferber. L'intérêt qu'il prenait au vol humain ne passa pas cependant inaperçu des élèves, car voici l'incident qui se produisit quelques semaines plus tard : nos instructeurs du génie ne manquaient pas, à l'occasion, de ridiculiser sans nommer personne, « les esprits utopiques qui croyaient au plus lourd que l'air », et les officiers-élèves artilleurs, comprenant de quoi il s'agissait, s'en sentaient offensés par solidarité d'arme. Or, notre instruction comportait trois leçons sur l'aéronautique alors réduite aux ballons captifs ou libres, et aux dirigeables. Le capitaine qui en était chargé jugea bon de terminer ces leçons par une page consacrée au plus lourd que l'air avec calcul élémentaire destiné à en prouver l'impossibilité. Sur quoi il s'exclama: » Et il y a encore pourtant des esprits utopiques qui croient au plus lourd que l'air! » C'en était trop: de vingt points différents de l'amphithéâtre, des artilleurs protestèrent: « Pigeon vole! «cependant que l'instructeur déjà incliné pour le salut rituel libérant l'assistance, se redressait furieux sans pouvoir déterminer les coupables. L'incident en resta là. Peutêtre l'instructeur craignit-il de se ridiculiser lui-même en ouvrant une enquête, car tout de même, il était incontestable que le pigeon réalisait cette utopie « voler quoique plus lourd que l'air ».

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2.

COMMENT L'OBSERVATION DE TIRS D'ARTILLERIE CONDUIT , " A UNE CARRIERE D'AERONAUTE

Sorti sous-lieutenant en 1902 de l'École d'application d'artillerie de Fontainebleau, je demandai les garnisons de l'Est et fus envoyé à Saint-Mihiel. Saint-Mihiel avait mauvaise réputation et des amis me demandèrent quel péché j'avais pu commettre pour être envoyé là. J'aurais pu effectivement obtenir une garnison plus réputée, mais Saint-Mihiel valait assurément mieux que sa réputation et je l'avais demandée par fanatisme militaire pour être aux premières loges en cas de guerre. Je n'y étais d'ailleurs pas en mauvaise compagnie car plusieurs officiers de valeur s'y trouvaient en disgrâce suite aux Affaires Dreyfus et des Fiches. Je donnai en même temps une autre marque de mon fanatisme militaire en demandant un congé de trois mois à passer en Allemagne pour me perfectionner dans la langue allemande, motif plausible, étant classé le dernier de ma promotion en ce qui la concernait. Le motif réel était de reconnaître les nombreux points où le Rhin avait été franchi par les armées dans les guerres des derniers siècles, guerres que je connaissais à fond, car si j'étais en queue pour l'allemand, j'étais en tête pour l'Histoire. Je fis donc de Coblence à Schaftnouse une exploration en règle de la région, faisant chaque jour une randonnée pédestre d'une quarantaine de kilomètres. Ces promenades finirent par attirer l'attention des Allemands; du moins le pensai-je, en remarquant la 23

persévérance avec laquelle me suivait un fort gaillard,
d'apparence militaire, bien qu'habillé en civil. Je mis un terme à cette persévérance par une promenade, ou plutôt une marche forcée de 75 km à travers les sentiers de la Forêt Noire, marche qui me conduisit à la Suisse débarrassé de cet accompagnateur superflu. La vie de garnison à Saint-Mihiel était fort active, mais nullement désagréable pour un officier aimant son métier. Cadres, hommes, et chevaux de la même batterie, manœuvrant chaque jour ensemble, arrivaient rapidement à se connaître et s'apprécier. En outre, en dehors des manœuvres d'ensemble de la garnison, souvent commandées par alerte sur l'hypothèse d'une invasion brusque, il y avait de petites manœuvres pour lesquelles un régiment d'infanterie ou un bataillon de chasseurs demandait le concours d'une petite unité d'artillerie. Je trouvais passionnant de me trouver, moi, jeune lieutenant de 24 ans, le commandant de l'artillerie d'un détachement de chasseurs opérant isolément. Le dimanche, mes camarades et moi organisions des rallies pour lesquels nous prêtions aux fantassins des chevaux qui n'étaient pas des pur-sang et n'auraient rien gagné à Longchamp, mais qui galopaient pourtant sur les Hauts de Meuse derrière le camarade figurant la bête. Le bon temps que j'ai passé à Saint-Mihiel 1.. Nous eûmes aussi, malheureusement, l'occasion de longues randonnées à cheval après la découverte, un matin d'hiver rigoureux, des restes d'une vieille femme dévorée au bord de la route par un loup. La poursuite fut longue et difficile, le loup étant très rapide et fonçant en droite ligne à travers forêts, buissons épineux, fourrés. Dieu merci, ces fauves se contentaient généralement de volailles et de petit bétail. Le colonel du régiment, M. de Dartein, alsacien, et le capitaine de ma batterie, Nicolas, lorrain, tous deux polytechniciens, entrés dans l'armée par esprit de revanche, me prirent en amitié en constatant chez moi une mentalité analogue. Ce n'est pas que cette amitié se traduisit par des faveurs exceptionnelles, ç'aurait été plutôt l'inverse, en ce sens que le colonel me désignait de préférence pour les services où il souhaitait un officier de confiance. C'est le fait même de cette confiance qui créait une atmosphère sympathique, que j'ai encore plus appréciée par la suite en me trouvant parfois sous 24

les ordres de supérieurs méfiants par principe. Le capitaine Nicolas prit plaisir à m'initier à tous les détails du service qu'il connaissait à fond. Le colonel de Dartein (une victime de l'affaire des Fiches), breveté d'E.M. qui, à sa sortie de Polytechnique, avait appartenu en 1870 comme lieutenant, à l'armée du Rhin, puis commandé une batterie à l'armée de l'Est, me prenait comme secrétaire pour tous les exercices. Je m'intéressais fort à entendre toutes ses réflexions, en particulier celles qu'il maugréait à mi-voix lorsqu'un breveté, frais émoulu de l'École de Guerre, se lançait dans des démonstrations trop livresques: « S'ils croient qu'en campagne ça se passe comme ça... Bon dans les livres... Etc. » Il m'a fortement inculqué cette vérité qu'il faut avant tout se plier aux réalités pour ne donner que des ordres exécutables sous peine de provoquer l'indiscipline, et aussi, qu'en face d'un adversaire dont on ne connaît pas les intentions, donner des ordres ne suffit pas, mais qu'il faut en suivre attentivement l'exécution pour parer en temps utile aux réactions de cet adversaire. Que de fois de 1914 à 1918, ai-je regretté de voir ces principes méconnus par le commandement français! C'est à Saint-Mihiel à propos d'observation de tirs d'artillerie que j'ai commencé à m'intéresser à l'aéronautique. Traditionnellement, l'artillerie tirait sur ce qu'elle voyait, ce qui ne présentait aucune difficulté lorsque les armées se rangeaient en bataille à 100 ou 150 mètres. L'augmentation de portée acquise par l'artillerie de 1814 à 1870 avait amené les artilleurs à se placer en arrière de l'infanterie et de préférence sur une crête pour voir leur but pardessus cette infanterie, mais le pointage était toujours à vues directes. On citait cependant quelques cas de tirs exécutés sur données topographiques dans la défense de Paris et celle de Belfort (en 1870 et 1871). La continuation des progrès de l'artillerie en portée, amenèrent, vers 1890, à penser que toute batterie vue par l'ennemi serait infailliblement détruite au bout de peu de temps par une batterie dissimulée dirigée d'un observatoire pris hors d'elle, ce qui poussa l'artillerie française dans la voie du tir indirect. L'expédition de Chine en 1900, où une colonne allemande tombée dans une embuscade en fut tirée par une artillerie française exécutant un tir indirect donna à réfléchir aux Allemands, et, vers 1904, j'entendis parler d'un nouveau 25

règlement d'artillerie allemand, instituant chez nos adversaires probables le tir indirect; et, même, ceux-ci, gens soigneux du détail, prévoyaient pour son application, des téléphones dont, en France, les artilleurs étaient fort démunis. Mais alors comment régler le tir sur des adversaires qui ne révéleraient pas leurs emplacements, même par des lueurs? Du côté français, on avait créé des échelles-observatoires démontables pouvant atteindre 25 mètres: ce n'étaient que des palliatifs créant en terrain découvert des repères pour l'ennemi, ne valant pas les clochers ou les grands arbres qu'on pouvait utiliser souvent sans trahir l'emplacement de l'observatoire. Aussi, au printemps de 1904, quelques officiers cherchaient-ils isolément, sans se connaître les uns les autres, une solution plus générale du problème. C'est ainsi que dans la Revue d'Artillerie de mars 1904, je tombai sur un article du capitaine Ferber intitulé « Progrès de l'aviation par le vol plané ». Je connaissais le capitaine Ferber de nom depuis mon passage à Fontainebleau. Je ne pouvais, à son exemple, me lancer dans des expériences d'aviation, mais j'avais joué au cerf-volant dans mon enfance, et, puisque, d'après Ferber, un cerf-volant pouvait enlever un homme, peut-être arriverai-je à m'enlever ainsi suffisamment haut pour observer un tir sur objectif complètement défilé aux vues terrestres. J'achetai bambous et toiles pour constituer mes cerfsvolants, câble en fil d'acier pour les lancer et les retenir contre le vent. Je n'eus guère de succès: mes petits cerfs-volants s'enlevaient bien, mais ne pouvaient porter de poids. J'en construisis de grands, jusqu'à 10 mètres carrés, que j'essayais de lancer du haut des collines dominant la Meuse, dans le col séparant le Fort du Camp des Romains de la forêt des Hauts de Meuse, col où j'avais remarqué un vent plus fort qu'ailleurs, avec une nette composante vers le haut. D'après mes calculs (faits sans grande base), 10 m2 de toile devaient pouvoir soutenir un homme par vent de 10 mis.. mais mes cerfs-volants refusaient de s'envoler sans aucune charge lorsque le vent était faible, et, lorsque le vent fraîchissait, la force du vent me bousculait à terre sans que j'arrive à lui présenter convenablement les toiles. J'essayai le lancement par vent moyen, le cerf-volant étant présenté au vent par mon ordonnance, le câble attaché à ma ceinture, en me lançant contre le vent au galop de mon cheval, 26

sans autre résultat que d'être à moitié arraché de ma monture et obligé de me cramponner à sa crinière. Je changeai l'attache du câble en le fixant à ma selle: cette fois, la résistance du câble tira la selle en arrière jusqu'à l'arrière-train de ma monture, fort incommodée et lançant des ruades pour se débarrasser de cet appendice gênant. Il me fallut bientôt renoncer à cette traction par cheval, mon Bucéphale devenant fou dès qu'il voyait assembler les éléments du cerf-volant. Bien entendu, ces exercices n'avaient pu rester ignorés de mes camarades. Me voyant partir à cheval pour le théâtre de mes exploits avec mon ordonnance également à cheval, et le long paquet du cerf-volant replié, ils n'avaient pas tardé à pénétrer le secret de mes expéditions, d'autant qu'il est difficile de cacher un cerf-volant qu'on tente d'enlever dans les airs.. Aussi un jour arrivant au mess, je fus salué par un chœur:
« Ange pur, ange radieux, montez aux cieux... », cependant que

je me trouvais devant ma propre caricature suspendue à la silhouette d'un cerf- volant pendu au lustre, et enlevant moimême un cheval à bout de rênes, le tout accompagné d'une banderole « Sic itur ad astra» (Ainsi va-t-on vers les astres). Repas joyeux et sans beaucoup d'apprêts mais qui ne me rapprochait pas du succès. Ayant appris qu'un professeur de la faculté de Bordeaux, Monsieur Marchis, venait de réunir en un gros volume une série de conférences prononcées par lui sur l'aéronautique, je m'adressai à lui, en reçus un volume rempli de documents et de calculs sur lequel je travaillai ferme. Au moment où j'allais tenter d'appliquer mes nouvelles connaissances, je fus muté à Verdun. Lorsque je me présentai au commandant Bloch du 5ème Bataillon d'artillerie à pied de Verdun, il me reçut très amicalement et m'expliqua que les deux lieutenants polytechniciens de la 1ère batterie venaient de démissionner pour entrer comme ingénieurs dans l'industrie. De ce fait, cette batterie n'avait plus comme officier qu'un vieux capitaine sorti du rang et proche de sa retraite. En outre, le secteur de Verdun desservi par cette batterie, venait d'être renforcé par des tourelles et des casemates, et une commission du ministère était attendue d'un jour à l'autre pour procéder à la réception.

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