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Pionnier de la coopération agricole au Congo-Zaïre (1949-1977)

De
272 pages
L'auteur retrace les événements qu'il a vécus au Congo Belge depuis 1949, comme jeune ingénieur agronome durant sa période de formation, dans l'exécution de ses tâches jusqu'à l'accès à un poste de commandement, avant le coup d'éclat en 1960 d'une indépendance bâclée et sanglante. Le pays était alors un modèle de progrès économique pour toute l'Afrique noire ! Mais qui fut responsable de ce qui a si mal tourné ? Les " assistants techniques " coloniaux ? Les nouveaux cadres politiques congolais ?
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Collection 'MémQires Africaines'

Valère DECEUNINCK

Pionnier de la Coopération Agricole au Congo-Zaire (1949-1977)

préface de Gaby GYSELEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ce texte a été publié en néerlandais sous le titre: Een Halte te vroeg Uit de pionnierstijd van de landbouwontwiklœlingshulp (Kongo-Zaïre 1949-1977) 1993

L'auteur Ingénieur agronome, en activité dans divers pays de l' Aftique Centrale de 1948 à 1990. D'abord dans le service de l'agriculture du Congo belge comme conseiller piscicole et agronome de district. Assiste à l'indépendance du Congo, reste sur place et collabore jusqu'en 1977 à l'organisation de la coopération technique à l'agriculture. De 1979 à 1990, il devient conseiller et chef de projet dans le domaine de la coopération technique à la pêche et à la pisciculture dans différents pays de l'Aftique Centrale.

Photo de couverture de V. Deceuninck: Piroguier remontant le grand fleuve Congo dans un effort constant et inlassable, symbole de toute réussite de développement.

Copyright L'Harmattan, 1999 ISBN 2-7384-7333-4

Je remercie particulièrement le directeur honoraire. Gaby Gyselen, pour sa contribution appréciable à la préparation de ce livre qu'il a bien voulu préfacer; l'ingénieur agronome. Pierre Depasse, son épouse Jeanine et le licencié en philologie romane. Jo Berten, pour leur aimable coopération à la traduction en français.

REPUBLIQUE

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Administration générale de la coopération au développement Association des conseillers, enseignants et médecins belges de la coopération Afrique, Caraibes et Pacifique-Sud, pays associés à la Communauté européenne Service provincial de l'agriculture Affaires indigènes et main-d'oeuvre Agence maritime internationale Armée nationale congolaise Affaires politiques, administratives et judiciaires Association sans but lucratif Administrateur de territoire Bureau international du travail Coopération technique belge Centres agricoles de l'université de Louvain au Congo Commissaire de district Centre de développement intégré Communauté économique européenne Centre international d'amélioration du mais et du blé Compagnie maritime belge Centre national de documentation Comité de gérances du coton Commissaire provincial Corps de volontaires européens Fonds d'aide à la coopération Food and agriculture organization of the United Nations Fonds du bien-être indigène Fonds européen de développement Fédération des entreprises congolaises Fonds spécial de crédit agricole aux indigènes Fondation de l'université de Liège de recherche économique et agricole au Congo

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GER: liT A: INEAC: INERA: IPN: IRES: IRLC: MEDEPRO: MPR: OCD: OCR: OIC: OICMA: ONAFITEX: ONUC: OPAK: OPAS: ORNAFAIM: OTRACO: PLC: PRO FIN: PROGOU: PROSEC: PROTRA: RTB: UMHK: UNAZA: UNESCO

USAID: VVK: WWF:

Groupe d'économie rurale Institut international pour l'agriculture tropicale Institut national d'études agronomiques au Congo Institut d'études et de recherche agronomiques Institut des parcs nationaux Institut de recherches économiques et sociales International red locust convention Service médical provincial Mouvement populaire de la révolution Office de la coopération au développement Office du café robusta Organisation internationale du café Organisation internationale contre le criquet migrateur en Afrique Organisation nationale des fibres textiles Organisation des Nations Unies au Congo Office des produits agricoles du Kivu Office des produits agricoles de Stanleyville Organisation nationale de lutte contre la faim Office d'exploitation des transports coloniaux Plantations Lever au Congo Service provincial des finances Gouverneur de province Secrétaire provincial Service provincial des travaux publics Radiodiffusion et télévision belge Union minière du Haut-Katanga Université nationale du Zaïre United Nations educational, scientific and cultural organization United States agency for international development Vlaamse vriendenkring World wildlife fund

PREFACE
Nombreux sont ceux qui se souviennent d'amis ou de connaissances avec qui ils ont été sur les bancs de l'école et qui ont échangé la sécurité de la patrie pour une carrière d'outre-mer. Pourquoi l'ont-ils fait? Ce n'est pas toujours clair. A la vie coloniale a toujours été lié un certain goût d'aventure. Quel contraste avec les chances de carrière dans la patrie! Du moins le pensait-on, car d'autres motifs que le goût d'aventure ont pu inciter à l'expatriation. Certains peuvent même n'avoir placé les risques d'aventure qu'après les dangers encourus par eux-mêmes et par leur famille. Le mot sacré de 'vocation' était peut-être à appliquer dans ce cas. Le livre, 'Pionnier de la Coopération Agricole', traduit du néerlandais, rappelle le souvenir de scènes qui mettent en évidence cet état d'esprit. Le titre originel 'Een Halte te vroeg' -Une halte trop tôt- est inspiré par cet événement bizarre: au plus grand étonnement de l'auteur, ses bagages furent un jour descendus à la hâte lors de l'arrêt du train à Dilolo, à la frontière du Katanga, alors que sa destination était Elisabethville, capitale de cette province. Or, après une longue palabre, ses bagages furent rechargés à bord du train et il partit à Elisabethville. Cet incident paraît prémonitoire de l'indépendance accordée précipitamment en 1960. N'avait-on pas agi à la légère à l'égard des gestionnaires de la colonie en provoquant leur départ anticipé et sans se poser préalablement la question de savoir si le pays était suffisamment préparé à l'indépendance. Avec le 'Pionnier de la Coopération Agricole' on entre dans une période post-coloniale, où l'honnêteté de l'auteur devait entrer régulièrement en conflit avec la situation confuse qu'il essayait de redresser. Dans cette ambiance instable émergeait un nouveau profil professionnel: le coopérant technique.
Gabv Gvselen *

* Directeur honoraire du service provincial de la culture de la Flandre Occidentale. 9

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AVANT-PROPOS

Les différents aspects de la fin de la tutelle exercée par les puissances coloniales sur l'Afrique Centrale, vers les années soixante, ont souvent été analysés et discutés. Il en résulta souvent des controverses. Qui était responsable des lacunes apparaissant dans l'aide proposée? Qui était responsable de ce qui tournait mal? C'est dans l'ambiance trouble de cette période que la profession d'assistant technique -plus tard coopérant technique- a vu le jour. Au début, ce technicien ressortait essentiellement des fonctionnaires de l'administration coloniale. L'autorité coloniale les avait cédés aux nouvelles autorités au moment de la passation des pouvoirs. Dans certains pays, entre autres au Congo (Zaïre), l'ordre établi se détériora dès les premiers jours de l'indépendance avec comme suite le départ de la plupart des agents administratifs. Rares étaient ceux qui, de leur propre chef, restaient. La plupart de ceux-ci essayèrent de continuer l'exercice de leurs fonctions antérieures en collaboration avec les nouvelles autorités. Dans le cas spécifique du Congo (Zaïre) les nouveaux 'assistants techniques', peu nombreux, étaient restés sur place dans des situations souvent mal définies. Au début, ils se donnaient le nom de 'persistants'. Issus de l'administration coloniale, la plupart avaient occupé des postes subalternes ou des rangs intennédiaires dans des branches très diverses. Leur rôle s'était essentiellement limité à des tâches d'exécution. Rares étaient ceux qui avaient occupé des postes de commandement. A cette lacune s'ajoutait le fait que le passé ne s'effaçait pas devant le présent. Il en résulta un fatras inimaginable de problèmes de tout ordre. Ajoutons aussi qu'il n'y avait pas ici non plus de passation de pouvoirs ni de définition des nouvelles tâches. Les nouvelles autorités n'étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités. Certains, malgré une bonne volonté évidente, n'atteignaient que lentement un niveau de connaissances acceptable. La plupart même ne l'atteignaient jamais. Mais aussi beaucoup de nouveaux assistants techniques, habitués à commander, ne parvenaient pas à passer leur savoir-faire aux successeurs. Du jour au lendemain, ils se trouvaient confrontés à une foule de problèmes. La nouveauté de la situation aurait déjà pu déranger profondément 11

leur administration en temps normal. 1\ioutez-y la situation politique anarchique du moment et il n'est pas étonnant qu'une confusion totale soit apparue. Le but de ce livre est de contribuer à faire mieux connaître les événements vécus par un ingénieur agronome pendant sa période de formation, l'exécution de sa tâche et son accès à un poste de commandement avant l'indépendance du Congo (Zaïre). Ensuite, le lecteur le retrouve dans l'administration congolaise. Il le suit dans la naissance difficile de l'assistance technique et dans son évolution, puis dans l'analyse de ses maigres résultats. Les situations décrites existèrent en réalité, mais à part les personnes nommément mentionnées, les noms cités sont imaginaires et toute comparaison serait sans fondement. Il s'agit seulement de la description d'une période captivante et d'une ambiance vécue. L'ingénieur agronome en question reçut une formation pratique sur le terrain de 1949 à 1960 dans l'administration agricole du Congo Belge. Il contribua ainsi à ce que la colonie devint en 1960, c'est-à-dire un pays à la pointe du progrès dans l'AITique Centrale. Les Belges étaient parvenus à réaliser cet exploit dans un laps de temps de quelques décennies entre 1908 et 1960, malgré le handicap de deux guerres mondiales et la crise économique des années trente. Il vécut les fêtes de l'indépendance à Léopoldville et fut témoin du vol de l'épée du roi Baudouin près de la statue du roi Albert I. Que ce fait particulier ait été un signe de mauvais augure pour ce qui attendait la jeune république, était masqué par ce que ces fêtes avaient d'interminable. La fin brutale de ce qui était à cette époque la 'Pax Belgica', une fois les fêtes terminées, surprit tout le monde. Ce jeune ingénieur était convaincu que l'agriculture du pays indépendant aurait autant besoin de lui après l'indépendance qu'avant. En conséquence, il resta à son poste et il assista, perplexe, au départ presque intégral des cadres de l'administration belge. Après le choc, il assista aussi à l'occupation de tous les postes administratifs, de haut en bas de l'échelle, par le personnel subalterne noir. Les étrangers, appelés 'expatriés', que lui et ses collègues étaient devenus, se voyaient 0:flTIrle poste de conseiller, dans la plupart des cas au niveau de leur activité antérieure. Ils avaient été fonnés pour commander dans une administration qui se 12

faisait obéir d'une manière stricte. Leur nouvelle fonction dans l'administration congolaise, marquée tout de suite par l'âme africaine, impliquait le changement de certaines habitudes, l'abandon de privilèges et aussi l'oubli de préjugés raciaux contre les noirs datant du temps colonial. Ils furent confrontés immédiatement à l'entrave que représentait l'indolence des nouvelles autorités dans l'exécution de leur tâche. Ajoutez-y le manque de capacité et de motivation de ces mêmes autorités et les intérêts personnels qui dominaient les décisions. Il a joué le rôle de conseiller dans cette administration de 1960 à 1977. Dès 1970, la coopération technique avait fait ses crises de croissance. Elle avait atteint une forme relativement stable et se différenciait en aide bilatérale, multilatérale ou internationale. Ce récit couvre essentiellement la période de croissance de la coopération technique, soit de 1960 à 1970. Il se termine par quelques considérations sur les différentes organisations de coopération technique et les projets agricoles en voie de réalisation.

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SOlUCe:lave, le dossier de la recolonisation, L'Hannauan-Paris &,Vie Ouvrière-Bruxel1es, 1978.

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I. LA COLONIE DU CONGO BELGE (1948-1960)

1. Formation dans le service gouvernemental
Il y a un peu plus d'un demi-siècle, le Westhoek, en Flandre Occidentale, n'était qu'une zone agraire, où la population vivait en symbiose avec la nature, le sol, les animaux. Elle vivait très parcimonieusement sous l'influence de l'environnement et elle utilisait pour assurer sa subsistance ce que l'agriculture, l'élevage et la pêche maritime produisaient. Economiquement au niveau du tiers monde, le Westhoek n'offrait que peu de chances à ses habitants de trouver un emploi en dehors du secteur agricole. Pourtant le réservoir de main-d'oeuvre était important. C'était toutefois essentiellement une main-d'oeuvre sans formation particulière et souvent illettrée. La plupart des gens faisaient la navette entre les zones industrielles et agricoles françaises ou wallonnes. Connus sous le nom de 'trimards', porteurs de baluchons qui contenaient le peu d'effets personnels qu'ils emportaient, nombreux étaient ceux qui quittaient le pays en groupes pour de longues périodes. Durs au travail et peu exigeants, ils étaient très appréciés par leurs employeurs. Les jeunes qui avaient le privilège de faire des études, surtout des études universitaires, étaient rares. Ceux qui avaient cette chance et qui ne choisissaient pas la formation de médecin, d'avocat ou de pharmacien, avec un bel avenir assuré, ou qui n'allaient pas au séminaire, devaient chercher un Job' convenable au-delà des limites du Westhoek. C' était certes le cas pour un ingénieur agronome, aussi utiles qu'eussent pu être ses connaissances pour sa région. Ce n'était pas étonnant que le Westhoek n'ait pas échappé à la convoitise des organisations de recrutement. C'était entre autres le cas pour les organisations actives dans notre colonie, le Congo Belge. La population écoutait aussi avec beaucoup d'intérêt les sermons des missionnaires pendant la messe du dimanche ou leurs conférences dans les salles de patronage. Leurs récits d'aventures vécues pendant de longs voyages, dans des pays lointains habités par des populations primitives, hantaient l'imagination des jeunes. Ils lisaient avec avidité les articles écrits par les mêmes 15

missionnaires dans des publications vendues en faveur de la propagation de la foi. Le personnel de l'administration coloniale aussi passait dans les écoles pour faire valoir ses actions civilisatrices dans ce pays lointain où la Belgique 'avait planté son étendard'. L'idéal de l'action civilisatrice était soulevé avec subtilité et greffé sur l'ensemble des idéaux de la jeunesse de l'époque. Cela laissait dans leur esprit des marques ineffaçables. La guerre de 1940-44, qui coupait la Belgique du monde extérieur, estompa ces traces. Terminer les études et obtenir un diplôme devenaient le seul souci des jeunes. Mais la guerre terminée et ses problèmes plus ou moins oubliés, l'appel de l' étranger se manifesta derechef. La colonie, qui devint bientôt accessible, fit appel à des forces vives pour remplacer le personnel qui avait passé la guerre là-bas et avait besoin de repos. J'eus la chance de pouvoir poursuivre mes études, une année encore, après avoir obtenu le diplôme d'ingénieur agronome. Je pus parfaire ainsi mes connaissances en agriculture tropicale. Je le faisais en même temps qu'un collègue de ma promotion, qui se destinait également à la carrière coloniale. Nous suivîmes tous deux des cours chez des professeurs très compétents. L'un de ceux-ci avait déjà une vision, peu commune à l'époqùe, de l'avenIr de la colonie belge. Pendant un de ses cours, il dévia de son sujet, ce qu'il ne faisait que très rarement, et dévoila son opinion sur l'avenir du Congo Belge. Il trouvait que notre rôle sous les tropiques devait consister à civiliser la population indigène, pour la rendre apte à gouverner souverainement son pays dans un avenir proche. C'était ni plus ni moins annoncer l'indépendance. En 1947, je pris cette information comme une vue personnelle du professeur, vue qui ne concernait qu'un avenir très lointain que je ne connaîtrais fort probablement pas. Toutefois ce qui se passait au même moment dans le Sud-EstAsiatique et plus précisément dans les Indes Néerlandaises, aurait dû m'inciter à réfléchir. J'aurais pu constater que la révolte de la population contre les Hollandais dépassait les 1;uites directes de l'occupation japonaise. Le livre de Max Havelaar (E. Douwes Dekker), que j'avais analysé pendant mes humanités, m'était venu à l'esprit. Mais la déclaration du professeur n'était pas destinée au grand public. Elle n'était pas d'actualité à une époque où toute 16

l'attention se portait sur la situation politique confuse de la Belgique. Déjà la brèche profonde apparue entre les 'brigades blanches et noires' pendant la guerre n'était pas de nature à porter les intérêts de la population au-delà de ses frontières, et certainement pas vers l'équateur. Je n'oubliais pas l'opinion du professeur. En 1954, de passage chez un colon dans un coin perdu de la brousse du Bas-Congo, je me hasardai à avancer la thèse du professeur et osai même la défendre prudemment. Les réactions indignées des convives me firent comprendre qu'il eut été préférable de se taire. Le tollé général que provoquait quelques années plus tard la proposition du professeur, J. Van Bilsen, d'entrevoir la possibilité de donner l'indépendance au Congo Belge dans trente ans, confirmait que l'état d'esprit des 'blancs' n'était pas prêt à accepter des discussions sereines à ce sujet. Arrivé à la fm de mes études, je ne demandais qu'à partir aussitôt au Congo. Grand fut mon étonnement, quand je constatai dès mes premières démarches, que je ne réaliserais pas sans difficulté mes rêves d'entrer dans l'administration coloniale. Les besoins d'ingénieurs agronomes à la colonie et les disponibilités budgétaires n'étaient malheureusement pas au même niveau. Qu'une insuffisance budgétaire puisse noyer toute bonne volonté, était la leçon que je tirais de mon premier contact avec l'administration. J'apprenais toutefois presque aussitôt que certains fonctionnaires de cette même administration avaient une imagination fertile pour parer cet obstacle. Mais le temps passait irrémédiablement pendant que je rongeais mon frein. Je suivais avec intérêt l'évolution du projet du professeur, P. Staner, un homme compétent et sympathique, haut-fonctionnaire au ministère des colonies, qui voulait lancer d'une manière intensive la pisciculture en milieu rural pour améliorer la qualité de l'alimentation de la population. Il prévoyait l'engagement de deux ingénieurs dans ce but, à condition toutefois qu'ils acceptent de suivre une formation post-universitaire d'un an en cette matière. Leur engagement dans le service gouvernemental colonial était assuré à la fm du stage. J'acceptai cette proposition avec joie, parce que la pêche et la pisciculture m'intéressaient beaucoup; mon départ fut ainsi postposé d'un an. Partir pour la colonie était à l'époque encore un pas dans l'inconnu. Je serais séparé pendant 17

trois ans de ma famille. De plus, ce séjour de longue durée dans les tropiques était fortement déconseillé aux célibataires dans la Flandre très catholique. J' étais encore célibataire. Or, on ne se mariait pas à la hâte dans ma région. Cette année d'études et de stage se passait très bien. Je suivais les cours de pêche et de pisciculture chez le professeur, M. Huet, très compétent en cette matière. Je m'occupais de la classification d'une énorme collection de poissons tropicaux d'eau douce, que ce professeur avait ramenée d'une mission d'un an au Congo. Entretemps, j'eus l'occasion de parfaire mes connaissances de la langue française, que je n'avais guère pu mettre en pratique depuis mes humanités. Je me rendis compte immédiatement que la connaissance, que j'en avais, était plus littéraire que pratique et donc insuffisante. Puisque la 'lingua franca' de la colonie était le français, il fallait remédier à cette lacune. Le milieu essentiellement francophone où je travaillais avec mon collègue wallon, stagiaire comme moi, à la fondation Hoover de Linkebeek et à la station de recherches forestières de Groenendaal, m'aidait beaucoup. Sous l'impulsion dynamique du professeur wallon, j'appris à connaître à fond la pisciculture belge, partiéulièrement celle des . "" Ardennes et de la Campine. A part ses connaissances étendues en pisciculture, le professeur était aussi un excellent organisateur qui rendait extrêmement captivantes les nombreuses visites effectuées par monts et par vaux, du matin au soir, en train, tram, bus et à pied, par tous les temps. J'apprenais à aimer le paysage ardennais, tellement différent du pays plat de ma Flandre natale. Les traces de la guerre s'effaçaient vite et les villes et villages luisaient sous leurs nouvelles toitures d'ardoises bleus-foncé. Un mariage chez des amis fut l'occasion d'une rencontre qui influença le reste de ma vie: celle de ma future épouse. Notre mariage sera célébré trois mois avant mon départ pour l'Afrique. La famille de ma femme voyait justement l'expatriation avec sympathie; cinq enfants de cette famille nombreuse partaient successivement en Afrique. La visite médicale, indispensable pour partir à la colonie mais imprudemment oubliée par le service compétent au début du stage, s'avéra concluante pour moi et mon épouse. Nous étions prêts à partir vers la fin de 1948. Avant d'arriver à la prestation de serment 18

de fidélité au pays et à son roi et à la signature d'un contrat d'emploi, j'apprenais encore à me méfier de ce qui n'était pas encore signé, ni enregistré par l'administration. Je devais constater qu'être engagé à 'titre provisoire', en attendant d'être engagé à 'titre définitif, était plus avantageux qu'à 'titre temporaire', engagement à durée limitée. J'en vins à croire que mon départ était sérieusement compromis et postulai même ailleurs en désespoir de cause, sans succès d'ailleurs! C'est alors que j'appris que l'administration avait reconsidéré mon dossier et m'avait engagé. On me mit le statut des fonctionnaires coloniaux sous le nez. J'appris avec plaisir que je toucherais une prime pour mon diplôme d'ingénieur agronome tropical. Je ferais partie de la première catégorie, mais le revers de la médaille était qu'étant nouvellement engagé, j'aurais un handicap pécuniaire qui me ramènerait au niveau de la deuxième catégorie pendant ma période de stage de trois ans. Je sus seulement beaucoup plus tard qu'il s'agissait là d'une mesure transitoire, adoptée par le ministre des colonies, pour certaines catégories d'universitaires, dont les ingénieurs agronomes. Elle fut supprimée trois ans plus tard, considérée comme injuste et défavorable. Mais à ce moment, j'avais encore une confiance totale dans l'équité de mon pays et de son administration: je signai le contrat qu'on me présentait, prêtai serment et, avec ma femme qui avait également suivi un cycle de formation coloniale, me mis à rassembler l'équipement nécessaire. A Bruxelles, dans des maisons spécialisées, nous achetâmes des malles bien adaptées, des lampes-pression et du matériel de campement, sans oublier des vêtements, kaki, solides mais démodés. Ma jeune épouse et moi-même n'échappâmes guère à la mode d'avant-guerre et nous partîmes notamment avec un casque tropical énorme, typique des nouveaux arrivants. Nous nous soumîmes de nouveau à un examen médical et reçûmes les vaccins nécessaires. Nous nous vîmes munis des documents de voyage exigés par la paperasserie administrative du SPA (Service du personnel d'Afrique) et du MINICOL (Ministère des colonies), nous nous présentâmes à l'AMI (Agence maritime internationale), agent de voyage de la CMB (Compagnie maritime belge), collâmes des étiquettes 'cabine, 'requis' et 'cale' sur nos malles et les déposâmes au quai du Congo au port d'Anvers. Cela nous semblait 19

l'accomplissement d'un rite d'intronisation dans une communauté dont nous ferions partie pour la vie. Nous embarquâmes le 6 décembre 1948 sur le ms. Albertville de la CMB, en même temps que mon collègue, également marié. Le voyage de dix-neuf jours était considéré comme un 'must' afin que les 'bleus' s'adaptent progressivement au climat tropical. Il existait déjà une liaison aérienne régulière, assurée par les avions DC4 de la SABENA, mais déconseillée aux jeunes par les habitués de l'Afrique, parce que le passage du froid au chaud était trop brutal. Nous ffimes rudement secoués en mer par une violente tempête, qui fit rage depuis la Manche jusqu'au-delà du Golfe de Gascogne. Le mal de mer nous rendit encore plus malheureux que la séparation d'avec nos proches. Nous assistâmes enfin avec joie au retour du soleil à l'approche des Iles Canaries. Le réchauffement de l'atmosphère compensait partiellement la distribution déplaisante des cabines, où les couples sans enfants se trouvaient séparés. Bien sûr, les jeunes couples détestaient-ils cette situation! Ils se soumettaient cependant à la volonté du commandant, qui avait ainsi résolu le problème du surnombre de passagers. L'ambiance à bord ne s'en ressentait pas. L'apparition au petit matin des contours de l'île de Tenerife fut pour tous une heùreuse découverte. L'accostage se fit sous un lever de soleil grandiose, avec comme toile de fond un barrage de cumulus lointains et la vue fascinante de

cetteterre montagneusesubtropicale.

-

- Nous regardions avec une certaine méfiance les agents de la 'Guardia Civil', porteurs de casques plats et de fusils Mauser, postés à la passerelle du bateau. Par contre les vendeurs de nappes, chefsd'oeuvre de tissage et de broderie, attiraient particulièrement notre attention. Nous visitâmes aussi la ville de Santa Cruz de Tenerife en taxi -de vrais 'oldtimers' d'avant guerre- et grimpâmes en bus à travers les champs de lave jusqu'au cratère du volcan éteint, le Teide. Après Tenerife le bateau fendait l'eau calmement, la mer étant lisse comme un miroir. A la hauteur de Dakar, la chaleur tropicale tombait déjà lourdement sur les passagers. -Une ondée forte mais courte, un 'grain', rafraîchissait parfois l'atmosphère. Les jeux de ponts ne s'interrompaient que pour regarder les plongeons des dauphins, le glissement au ras de l'eau des poissons volants et le jet
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d'eau soufflé par les baleines. Une tortue de mer solitaire s'aventura même à proximité du bateau. Nous arrivâmes ainsi sur l'équateur sans nous en rendre compte. Pour que les jeunes n'oublient jamais ce premier passage et pour les punir de leur audace, on les traînait devant le tribunal de Neptune. La punition était suivie aussitôt par une immersion radicale dans la piscine du bateau. Ce baptême provoquait invariablement la réticence, simulée ou non, de l'un ou l'autre néophyte, mais en fin de compte tout malentendu se dissipait dans le bal de l'équateur qui complétait cette rete. Peu de temps après arrivait le télégramme qui confirmait la désignation des agents de l'état. Leur destination prévue à Bruxelles pouvait changer en arrivant au Congo, parce qu'il revenait au gouvernement général de Léopoldville d'en décider en dernier lieu. La déception marquait les visages de ceux qui n'appréciaient guère leur nouvelle désignation. Il y avait les mutations inattendues du Kivu en Equateur chaud, ou du BasCongo au Lac Léopold II, perdu au fin-fond de la Cuvette Centrale. Mais l'inverse arrivait aussi et les visages radieux des veinards le montraient. L'arrivée du télégramme avait provoqué une tension parmi les passagers. Les conversations sur le Congo allaient bon train, tandis que les 'finalistes' terminaient les jeux de pont. Les 'anciens' en profitaient pour raconter des histoires aux 'bleus'; un mélange de vérités et d'exagérations sur les feux de brousse, les chefs de territoire ultra-sévères, les animaux dangereux ou les rites eftfayants de la magie noire. Il fallait aussi avaler tous les jours la dose idoine de cette quinine amère, qui provoquait des bourdonnements d'oreilles. C'était toutefois à l'époque le médicament préventif et curatif le plus efficace contre la malaria, maudite fièvre tropicale omniprésente. Nous avions reçu confirmation de notre désignation pour le Katanga. Mais il y avait encore un obstacle imprévu pour moi. J'allais m'apercevoir bientôt qu'être désigné pour le Katanga pouvait avoir un sens très large. En attendant, mon épouse et moimême commencèrent, comme tous les autres passagers, à boucler malles et valises. Le port de Lobito se présenta devant nous avec quelques jours de retard à cause d'un détour par l'embouchure du fleuve çongo, où le bateau avait déposé une bielle de rechange pour 21

le moteur du ms Léopoldville, en panne à Matadi. Les nouveaux venus avaient eu l'occasion d'entrevoir les premiers indigènes du Congo dans le bateau-pilote qui était venu chercher l'énorme bielle. Ils étaient pieds nus, les orteils en éventail; le blanc de leurs yeux et de leurs dents tranchait nettement sur le noir de leur visage. Nous avions déjà vu des noirs en Belgique, mais ceux-ci, dans leur milieu, semblaient différents. Dès l'accostage à Lobito, l'odeur tropicale du continent envahissait le bateau. Un mélange d'odeur de pourriture végétale, de poussière et de fumée, le tout porté par une chaleur accablante. Pour la première fois les jeunes passagers voyaient une grande masse d'ouvriers noirs, conduit par des contremaîtres portugais. Ces derniers se forçaient à impressionner les passagers par leur brutalité. Le train du Benguela qui nous attendait, couvert de poussière, sa locomotive soufflant vapeur et fumée noire, nous conduirait pendant quatre longues journées à travers l'Angola jusqu'au Katanga. Les passagers étaient eux aussi couverts de poussière dès le premier jour du voyage. Se doucher n'était déjà plus possible après peu de temps parce que la réserve d'eau était épuisée. Quand le bruit de voix cessait, le chant éternel des criquets preriait le dessus,_même sur le claquement métallique des roues sur les 'rails. De jour, nous étions toute attention pour la savane qui s'étendait jusqu'à l'horizon, pour son curieux sol rouge et ocre, ou pour la masse bruyante des noirs regardant passer le train dans les gares ou' les bourgades. Pour changer, nous écoutions les histoires vécues sous les tropiques par les 'anciens', qui interrompaient de temps en temps la monotonie de leurs jeux de cartes. Le temps nécessaire pour chacun de s'habituer à la cuisine portugaise à l'huile d'olive, ou d'en avoir horreur, et le train s'arrêtait à Dilolo, gare située à la frontière du Congo, à l'entrée du Katanga. Essayer de se faire à toutes les sensations nouvelles, nous avait fait perdre la notion du temps. Nous ne nous rendions pas encore compte que le rythme de la vie afticaine avait remplacé celui, pressé, de la vie européenne. Comme nos prédécesseurs, nous nous y soumettrions lentement. Pendant le brouhaha qui suivit l'arrivée en gare et le passage enfumé et bruyant de la locomotive congolaise qui remplacerait la locomotive portugaise, je voyais avec stupéfaction que mes malles étaient descendues du train et entassées sur le quai. Un peu perdu et 22

énervé, je cherchai un responsable parmi les autorités territoriales locales. L'ayant enfin trouvé -il était assis devant une petite table dans un local étroit- ce fonctionnaire certifiait, très sûr de lui, que j'étais désigné comme agronome à Dilolo. Il ajouta que le travail ne manquait pas, que la population était courageuse, le climat bon, etc. Quand, l'ayant écouté avec une impatience grandissante, je lui montrai ma feuille de route délivrée par le ministère des colonies à Bruxelles, le territorial, manifestement de bonne volonté et consciencieux, tourna énergiquement la manivelle d'un appareil téléphonique préhistorique. L'écouteur collé à l'oreille, il griffonna sur des papiers étalés devant lui. Après quelques bruits métalliques de l'appareil, il se mit à parler à haute voix en articulant soigneusement. Probablement à un correspondant fort éloigné, vu le nombre de fois qu'il dut se répéter pour se faire comprendre. Finalement et à contrecoeur, il raccrocha et remplit un document qui m'autorisait à continuer mon voyage vers Elisabethville. Il ajouta qu'il était sûr qu'il ne s'agissait que d'un stage de pisciculture que je devais suivre à Elisabethville et que je reviendrais bientôt à Dilolo où le poste d'agronome et peut-être de pisciculteur m'attendait. Tel fut son commentaire en guise d'au-revoir. Après cet intermède, nous nous retrouvions avec nos bagages à bord du train aux mêmes places. Nous nous aperçûmes tout de suite que nous étions en territoire belge: fini l'huile d'olive et les sardines au petit-déjeuner! La cuisine portugaise avait cédé la place aux plats belges, ainsi qu'à la Simba et la Tembo, deux bières Katangaises très appréciées, d'inspiration belge. Je ne retournai jamais à Dilolo. J'appris beaucoup plus tard, quand je commençai à me familiariser avec l'administration et ses particularités, ce qui s'était passé. L'organisation qui s'occupait de la pisciculture au Katanga était de création récente et elle n'avait qu'un statut de mission. C'était la mission piscicole du Katanga, qui dépendait directement du gouvernement général à Léopoldville. Elle rencontrait parfois des difficultés pour se défendre contre le service provincial de l'agriculture établi au Katanga depuis longtemps. Ce service, mis au courant de l'arrivée prochaine de deux ingénieurs agronomes, avait trouvé tout naturel de les mettre à la disposition du service territorial, sans se préoccuper de la mission piscicole. Les territoriaux m'avaient désigné pour Dilolo et mon collègue pour 23

Dieu sait où! Le chef de la mission piscicole n'était toutefois pas un homme à se laisser faire. Mis au courant, il fit valoir ses droits et récupérait les nouveaux venus en un tour de main! Il avait de l'expérience et savait toujours faire face à la situation. Pour les 'bleus' ce n'était qu'un avant-goût de leur formation polyvalente à venir. Je ne pouvais pas prévoir à ce moment-là que ma mésaventure à Dilolo serait comparable à la passation improvisée des pouvoirs entre Belges et Congolais en 1960. Une halte trop tôt. Le train s'arrêtait bruyamment en gare d'Elisabethville la veille de Noël 1948. Une foule de noirs et de blancs l'attendait. Les uns pour saluer l'arrivée d'un collègue ou d'une connaissance, les autres pour l'ambiance. Le monde très fermé de cette ville coloniale s'ouvrait ainsi pour se refermer par après. Nous fîmes la connaissance du chef de mission et de son staff au complet. Ma femme et moi eûmes aussi le plaisir de rencontrer des connaissances, dont un ami d'études arrivé depuis quelque temps. Il fit des photos de notre arrivée. Celles-ci ont toujours eu une place spéciale dans nos albums pleins de souvenirs d'Afrique. Nous rencontrâmes aussi avec joie un couple, origin~ire de notre région, venu au Congo depuis très longtemps, et dont le.mari était à la-force publique, l'armée coloniale congolaise. Tous allaient faire de leur mieux pour faciliter notre intégration dans ce milieu nouveau pour nous. On nous logea dans un petit hôtel du nom surfait de 'Hôtel de Bruxelles' en attendant l'attribution d'une maison. Nous étions loin de- soupçonner, pendant notre première nuit sous la toile moustiquaire de notre lit métallique étroit, que nous allions habiter neuf mois dans cette chambre. Elle était très petite, crépie à la chaux, et le peu de bagage que nous possédions y trouvait mal sa place. Les toilettes et la salle de bain communes étaient au fond de la cour. L'ensemble avait plus l'aspect d'un caravansérail que d'un hôtel. La pénurie de logement était énorme à la colonie. Surtout dans les grands centres. Le pays émergeait des tristes années, où la guerre l'avait entrâmé, alors qu'il n'était pas encore remis de la crise des années trente. Il recommençait péniblement, mais courageusement, sa relance économique avec tme infrastructure qui manquait de tout. Nos connaissances profitèrent de la période de relâche des tëtes de fin d'année pour nous montrer la ville et les environs. Nous 24

étions très intéressés par la masse bariolée d'hommes, femmes et enfants, déambulant dans les avenues de la ville. La plupart étaient à pied. Un cycliste passait de temps en temps. Pas de blancs à pied pendant les fortes chaleurs! Nous cherchions d'abord à nous orienter dans le dédale des avenues goudronnées ou en latérite. Nous constatâmes avec étonnement que la ville était vite traversée et que la prolongation de grandes avenues se transformait en pistes provisoires qui disparaissaient dans la savane boisée. La poussière rouge se soulevait immédiatement sous les roues des voitures. Elle cachait les voitures précédentes et s'infiltrait par les plus petits interstices. Derrière cette poussière se cachait un monde dont nous ferions plus ample connaissance. Nos hôtes nous amenaient aussi aux terrasses des cafés, après la sacro-sainte sieste, pour nous présenter à des amis. 'Les amis de mes amis sont mes amis.' Notre intégration dans le milieu des coloniaux de la ville débuta ainsi. Elle se poursuivrait progressivement. Installés à une terrasse, nous observions la foule. Nous trouvions que les noirs semblaient bien nourris et, à quelques exceptions près, qu'ils étaient bien habillés. J'écoutais avec intérêt la conversation de ma femme avec une nouvelle amie détaillant les épaules bien rondes de leurs soeurs noires, bien roulées dans leurs pagnes très décolletés. Elles n'ont réalisé que plus tard que ces femmes avaient l'occasion de se faire une belle musculature pendant le travail domestique et agricole leur imparti. Nous ne nous rendions pas tout de suite compte que, ce jour, les noirs étaient endimanchés comme nous et que leurs vêtements habituels étaient beaucoup moins soignés. Nous apprenions aussi que les noirs habitaient hors du centre de la ville dans des cités réservées, appelées: les 'belges'. Ils ne pouvaient pas les quitter après le coucher du soleil, sauf autorisation spéciale. La mise au travail commença promptement après la ffi des fêtes. Le chef de mission, C. Halain, nous convoqua donc dans son bureau et expliqua que nous allions nous initier à notre travail en nous adaptant au climat. Il estimait que la durée de cette période serait d'environ six mois. Il attendait de nous qu'après cette période, nous soyons capables de prestations égales à celles des anciens, ou même davantage vu notre jeunesse. II insista sur la nécessité d'apprendre au plus vite la langue indigène locale (le 25

swahili) pour pouvoir communiquer avec la main-d'oeuvre de la mission. Cette langue nous servirait aussi avec l'indispensable personnel domestique. En attendant, comme nous logions à l'hôtel, ce problème-là ne nous concernait pas encore. Le seul véhicule de la mission était du type 'pick-up', très apprécié à la colonie. Il l'est d'ailleurs toujours dans tous les pays en voie de développement dont l'état des routes laisse à désirer. C'est une petite camionnette équipée d'une cabine spacieuse et d'une petite benne. Les jeunes blancs, sportifs, préféraient de loin voyager dans la benne. A l'irritation d'anciens, qui trouvaient cette attitude absolument déplacée. Seuls les 'nègres' étaient transportés de la sorte! Mais les jeunes, passant outre à ces commentaires, continuaient à voyager à l'arrière, échevelés par la brise tropicale. Le bac de la camionnette était un excellent poste d'observation de chasse. Le petit et le gros gibier était encore très nombreux dans cette région à ce moment-là. J'appris aussi qu'un non-initié, seul, se perdait facilement dans ces savanes boisées. Ainsi, un jour que je m'étais égaré, je me souvins du conseil qui me fut donné de m'orienter d'après le soleil, compagnon infaillible, presque toujours au rendez-vous. Nous avions tant à faire! Nous nous occupions des différentes piscicultures aux environs de la ville et particulièrement au 'parc Heenen' à proximité du 'Lido', ainsi que chez le colon-horticulteur, J. Bussche, qui parvenait à réaliser une production exceptionnelle de til~pia. Nous assistions émerveillés à des vidanges. Nous constatâmes seulement des années plus tard que l'introduction de la pisciculture à grande échelle en milieu rural, sur la base de ces succès, avait été précipitée. Son manque de réussite gêna particulièrement l'administration à ce moment-là! En attendant nous continuâmes à nous initier à des tâches de toutes sortes. Nous participâmes aussi à des travaux de recherche sur l'alimentation et la reproduction des tilapia (Tilapia melanopleura, aussi connu sous le nom de Tilapia rendalli, et Tilapia macrochir) et tînmes en observation d'autres espèces de poisson. Nous arrivâmes à la conclusion que certaines espèces de tilapia étaient très productrices, mais qu'il restait encore beaucoup de recherches à faire. Nous assistâmes aussi à la prospection de la nouvelle station de recherches piscicoles dans la vallée de la 26

Kipopo. Elle deviendrait une des plus grandes stations de l'Afrique Centrale. Nous participâmes aussi à l'observation de la pêche dans la rivière Luapula. Nous piquetâmes, sous un soleil de plomb, des digues d'étangs et des canaux dans des terrains marécageux, du matin très tôt à parfois tard dans l'après-midi. Nous apprenions à évaluer les tâches et à les partager équitablement entre les travailleurs. Nous distribuions aussi la paie hebdomadaire, 'le pocha'. Nous étions tellement occupés dans cette nature sauvage sous le soleil tropical lourd, que nous perdîmes souvent la notion du temps. Nous rentrâmes parfois tard dans la soirée exténués, la peau brûlée rouge-vif. Le casque colonial, que tous les blancs portaient sans exception, de même que certains noirs, protégeait bien le crâne, mais pas le visage, les jambes et les bras nus. Il fallut quelques mois pour s'habituer au soleil; notre peau avait alors acquis le bronzage des anciens. En rentrant je retrouvais mon épouse à l'hôtel occupée à lire, à écrire une lettre, à broder, où à échanger des potins avec d'autres jeunes femmes. Elles passaient ainsi leur temps en attendant l'attribution d'une maison, seule solution pour mettre fin à l'ennui. L'organisation d'un congrès international d'hydrobiologie par la mission piscicole amena une diversion. La réussite de ce congrès demandait un effort considérable au personnel de la mission et une aide extérieure était la bienvenue. La concentration, que ce travail demandait aux jeunes et à leurs épouses, détournait leur attention des tribulations qui accompagnaient les listes d'attente pour les maisons. Les longs exposés des éminents spécialistes belges, français et anglais offraient une vue intéressante sur l'état d'avancement des connaissances de la pêche et de la pisciculture en Afrique. Tous suivaient avec beaucoup d'intérêt les travaux de la conférence, contribution scientifique importante à l'amélioration de la qualité de l'alimentation des peuples de l'Afrique Centrale. Nos maîtres de stage étaient bien sûr tous des Belges, des scientifiques, des techniciens ou des administratifs. Certains avaient passé de nombreuses années sous les tropiques. Ils étaient particulièrement endurcis par les longues années de séparation d'avec la métropole et par 'l'effort de guerre' qu'ils avaient dû fournir. Tous sans exception avaient fait cet 'effort'. Les uns 27