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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296299337
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Poing à la ligne

La Voix du Aford (1941-1944)

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L'Harmattan, 1994

ISBN: 2-7384-3059-7

Roger VICOT

Poing à la ligne

La Voix du Nord (1941-1944)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

AVERTISSEMENT Cet ouvrage ne conte pas l'histoire du mouvement de résistance Voix du Nord ou de l'équipe qui a écrit, imprimé et distribué le journal. Cette histoire-là mériterait un autre livre, tant elle est riche en anecdotes, en éléments historiques inédits, en témoignages aussi. Il s'agit ici d'analyser le contenu de la 'Voix du Nord. Ce qu'on y écrivait, comment on l'écrivait, pourquoi on l'écrivait, dans quels buts et selon quelles perspectives, et de replacer l'ensemble dans l'indispensable contexte historique, général ou parfois local, qui éclaire d'une terrible lumière le travail et le rôle de la Résistance.

PREFACE

Selon certains témoignages, plusieurs soldats du débarquement de juin 1944 en Normandie se sont vu remettre des exemplaires de la Voix du Nord quelques heures après avoir posé le pied sur le sol de notre pays. La mobilisation alliée extérieure croisait ainsi sous les bombes l'un des symboles les plus représentatifs de la résistance intérieure. Symbole représentati£ car histoire exemplaire: on ne connaîtra sans doute jamais le nombre exact de tous ceux qui ont contribué à la renommée de ce journal. Circulant sous le manteau, la Voix du Nord était maintes fois reprod1Ù.te,alimentant inexorablement l'espoir, exacerbant la fierté des lecteurs. Et bientôt un réseau se forma avec comme objectif le renseignement, la propagande et l'action directe. Plus de cinq cent militants et combattants tombèrent aussi au nom de la Voix du Nord. Le destin des deux fondateurs du journal illustre bien le don de soi qu'exigeaient la mise au point et la viabilité d'un tel projet. Se partageant les tâches que l'héroïsme exigeait d'eux, Natalis DUMEZ et Jules NOUTOUR ont tous deux connu 7

les entrailles qui se serrent, les battements de coeur qu'on n'arrive plus à maîtriser, les gestes de prudence sans cesse renouvelés, la peur. NOUTOUR est mort en déportation. DUMEZ est rentré des camps allemands en 1945, physiquement très affaibli, mais l'ardeur toujours intacte. Après leur mise hors de combat, ceux qui déjà étaient à leur côté et ceux qui furent amenés à s'engager, continuèrent la publication du journal clandestin et développèrent l'action des réseaux. Le long cortège de ces héros reste à décrire et leur histoire à écrire. Enseignants, ouvriers, médecins, cheminots, catholiques, athées, militants politiques ou syndicalistes, militants de rien... mais tous de fervents patriotes. "Ils épousaient ['angoisse et ['incertitude permanente", écrit Roger VICOT. Imagine-t-on encore à quel point? Leur ténacité permit qu'à la libération il revint à Jules HOUCKE, résistant de la première heure, maire exemplaire qui avait sauvé des centaines de jeunes de la déportation, de sortir de l'ombre le journal clandestin et de le faire paraître au grand jour, en pleine lumière. Elle permet de considérer avec émotion et admiration, dans quelle continuité militants et résistants Voix du Nord se battirent dans la permanence des mêmes objectifs. Comme le précise fort justement Michel MARCQ dans l'ouvrage "Enfin libres l'', la Voix du Nord clandestine a proposé une véritable vision de la société, un programme politique et social structuré réparti sur ses soixante-quatre numéros. Tout le mérite du travail de Roger VICOT est de mettre pour la première fois ce projet en évidence. André DILIGENT

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INTRODUCTION

"Je ne savais pas que c'était si simple de faire son devoir quand on est en danger". Jean MOULIN ("Premier combat" - Journal posthume - Lettre à sa mère et à sa soeur - 15 juin 1940).

En avril199l, la Voix du Nord retait ses cmquante ans. Cinquante années depuis la parution du premier numéro, anniversaire d'une naissance dans la douleur de la clandestinité. Pour l'occasion j'ai brossé, lors d'une conférence à l'Opéra de Lille, le portrait de ce journal. Je dis bien du journal puisqu'il s'agissait de mettre en lumière - comme cet ouvrage en a la prétention les concepts, idées, notions, valeurs que la Voix du Nord a portées pendant ses années noires. Le texte qui suit est celui que j'avais initialement rédigé pour cette conférence. TIpermet de survoler rapidement et de dégager quelques-uns des grands axes développés dans ce livre :

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" 1er avril 1941 : quelques feuilles mal ronéotées, un texte frappé au moyen d'une machine nécessitant manifestement quelques réglages, un titre qui deviendra rapidement un emblème et un étendard: la Voix du Nord L'un des premiers journaux clandestins de la résistance est né. Pendant plus de trois ans, aux côtés d'autres publications, il sera l'espoir sur papier, la liberté sous cape, l'espérance de toute une région. La rencontre avec la résistance était rarement fortuite. Il fallait vouloir aller vers elle, en conscience. Pourtant, le simple fait de transporter sur soi ne serait-ce qu'un numéro de la Voix du Nord constituait un risque considérable. Diffuser le journal régulièrement, à quelques exemplaires seulement ou par paquets entiers, 11

comme l'on fait certains, c'était vivre avec un arrêt de mort en poche. Ceux qui ralliaient cette résistance renonçaient de fait à tout ce qui fait la quiétude d'un foyer. Ils épousaient en revanche l'angoisse et l'incertitude permanente. Plusieurs centaines de militants du mouvement Voix du Nord - qui n'était pas loin s'en faut qu'un journal, mais aussi une organisation de résistance structurée et puissante - ont ainsi payé de leur vie leur engagement. Plus de cinquante ans après les faits il est essentiel, au regard de l'Histoire, de se pencher sur le contenu du journal, sur le message que cette publication a véhiculé. Dans quel contexte la Voix du Nord est-elle née? Nous sommes le 1er juin 1940 : les Allemands, après que la Belgique a accepté une reddition sans condition, entrent dans Lille. Dans treize jours ils seront à Paris. La région est rattachée au commandement militaire de Bruxelles. L'ennemi est partout. Les nazis ont rapidement marqué des points dans leur conquête de l'Europe, mais la résistance va également s'organiser très vite. Passé le choc des premières semaines, un premier journal clandestin fait son apparition en septembre. Il a pour titre les Petites Ailes. Un souvenir. Celui d'une autre publication clandestine qui paraissait à Roubaix pendant la première guerre mondiale, l'Oiseau de France. Le mois suivant, c'est lHomme Libre, socialiste, et l'Enchaîné, organe du Parti Communiste, qui apparaissent. La Voix du Nord n'existe pas encore, mais ceux 12

qui feront ce journal n'en sont pas moins déjà très actifs. Deux hommes notamment ont pris en charge de faire évader des prisonniers et s'occupent de tâches de renseignement. Ce sont deux anciens combattants de la guerre 1914-1918. L'un, Natalis DUMEZ, est catholique convaincu, ancien maire de Bailleul. L'autre, Jules NOUTOUR, est socialiste, policier de son état, responsable d'une amicale professionnelle. Il dirige en outre un périodique, le Policier du Nord Ces deux-là ne se connaissent pas encore, mais chacun de leur côté manipulent de faux papiers, organisent des réseaux d'évasion. La routine du courage... Les hasards de la résistance les rapprochent. Ils sont présentés l'un à l'autre. Immédiatement, ils partagent le projet de fonder un journal clandestin. La pression de l'ennemi est en effet très forte: la presse est bâillonnée, la propagande est omniprésente, Radio Londres n'est pas toujours audible (les Allemands vont jusqu'à confisquer les récepteurs radiophoniques dans certaines localités). Il faut apporter un soutien psychologique à la population. Ce sera la Voix du Nord, dont le premier numéro sort le 1er avril 1941, et c'est loin d'être une farce: "La Voix du Nord Organe de la Résistance de la Flandre ftançaise".

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Le mois suivant, c'est la Voix de la Nation qui s'élève à Roubaix grâce à une jeune sténodactylo qui n'a pas trente ans, Nelly DEVIENNE. Elle mourra au camp de Ravensbrück. Il est important de signaler d'emblée que la personnalité de DUMEZ a exercé une influence détermi13

nante sur le contenu rédactionnel de la Voix du Nord Il a rédigé la quasi-totalité des articles des trente-neuf premiers numéros soit environ quatre cents - jusqu'à son arrestation en septembre 1942. Par la suite, nombre des idées et des analyses qu'il avait développées ont été reprises, si bien qu'il n'y a pas eu de véritable rupture de ton ni d'orientation de la Voix du Nord (sauf peut-être dans les tout derniers numéros).

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Le credo du journal, sa profession de foi, tient en quelques points. D'abord, il n'y a aucune ambiguïté possible, la Voix du Nord soutient résolument le Général DE GAULLE. Le premier numéro est parfaitement limpide à ce sujet: ''Les seules voix françaises nous viennent de Londres. Avec elles, nous sommes d'accord et nous pensons: on ne transige pas avec le devoir, ni avec l'honneur, on ne pactise pas avec le mal, on ne collabore pas avec l'ennemi". DE GAULLE, c'est ce que l'auteur appelle le "camp de l'honneur et de la victoire" (en opposition à Vichy, celui de 'j'Allemagne et de la défaite''), mais on ne trouve à aucun moment de culte de la personnalité dans la Voix du Nord On soutient les idées, et non pas l'homme en tant que tel, qui n'en est que le vecteur. Cela sera très rapidement affirmé dans le journal. Dès novembre 1941. on peut lire que "ce n'est pas autour d'un homme, quel qu'il soit, que l'on pourra jamais rétablir l'unité française; c'est autour d'un idéal qui réponde à ses plus légitimes et plus nobles aspirations". Cela a le mérite de la clarté. Il peut y avoir des divisions autour d'un homme. Un programme, au moins, cela n'a pas de sentiment. Deuxième point de cette profession de foi: la nécessité de l'union de tous et à tous les niveaux. C'est la 14

règle impérieuse, c'est la condition sine qua non à une résistance efficace. L'union doit balayer tous les antagonismes, toutes les oppositions d'avant-guerre, car elle doit être constante, elle doit être une union indestructible contre l'ennemi commun. Cette idée donne parfois l'impression de tourner à l'obsession dans la Voix. tant elle est répétée, développée, expliquée. Toutes. les occasions sont bonnes pour fournir des exemples qui, parfois, sont publiées sur deux simples lignes... l'essentiel étant de prouver inlassablement que l'union est indispensable. On voit ainsi paraître des petits articles, des brèves surmontées du seul titre "Exemples d'union" . Il peut s'agir de la solidarité au quotidien comme d'attitudes politiques internationales. C'est par exemple le message de quel-ques émigrés russes opposés au régime des soviets, apportant leur soutien à la Russie lorsque l'Allemagne attaque ce pays. C'est également des scènes comme celle-ci, rapportées sans commentaire ou presque: " A Lille, dans un tramway, un homme porte l'étoile de David; un prêtre se trouve là. Ces deux hommes ne se connaissent pas, mais la soutane de l'un et l'étoile de David de l'autre ont suffi pour qu'ils engagent immédiatement une conversation très amicale et, à les voir ainsi unis fraternellement dans le respect des consciences, un sentiment de fière émotion et de féconde solidarité fit vibrer le coeur des Français présents. Ce prêtre. nous fit penser au Cyrénéenqui aida le juif Jésus, de la race royale de David, à porter sa croix...", Enfin, à partir de 1943, c'est à l'union dans la résistance qu'appellera la Voix du Nord. Les résistants eux-mêmes sont considérés comme de véritables apôtres dont la mission est ici non pas d'évangéliser, mais de ramener le plus d'âmes possible à la 'Vraie France", celle des patriotes, celle pour qui Vichy n'est qu'imposture. 15

La Voix du Nord a été beaucoup plus qu'un simple soutien moral aux populations occupées, ou une feuille d'iriformation sur l'évolution du conflit. Un véritable programme politique pour la France y a été exposé par Natalis DUMEZ qui, en grande partie à cause de ce travail de réflexion en profondeur, a prouvé qu'il était réellement le penseur, le concepteur du message de la Voix du Nord En premier lieu, nombre des résistants Voix du Nord sont des anciens combattants de la première guerre mondiale. Ils savent ce qu'est une guerre - Jules NOUTOUR, le co-fondateur, est médaillé de la guerre 1914-1918 - mais ils savent aussi ce qu'est un aprèsguerre. Et l'auteur désire avant tout prévenir. Prévenir des inévitables conséquences d'un conflit de cette envergure, protéger les gens du Nord de tout optimisme béat. Réalisme: le départ de l'ennemi n'amènera pas immédiatement le bonheur et la prospérité, selon une sorte de principe amélioré des vases communicants! Autrement dit, il faudra prendre garde que les lauriers des vainqueurs ne leur retombent sur les yeux, leur masquant les réalités. Pour éviter cette évolution, la Voix propose en quelque sorte de profiter de la guerre, ou plutôt de profiter du laps de temps qui sépare encore de la victoire pour réfléchir, pour mettre au point un projet: "S'il doit y avoir des tâtonnements", peut-on y lire, "Faisons-Ies tout de suite, recherchons ensemble les moyens de remédier au désordre des esprits. La France est comme une maison en ruines; il faut la rebâtir: ceux qui doivent en établir les plans sont ceux qui doivent y habiter". 16

"La France est comme une maison en ruines" : tout sera en effet à refaire, et surtout le retour à une vie politique normale sera impossible immédiatement après la libération. Le journal propose donc qu'un gouvernement provisoire -forcément provisoire - soit installé afin de remédier à la confusion et au désarroi des pre-miers temps. Se pose donc la question de la formation de ce gouvernement. Le choix des hommes interviendra selon un critère quasiment unique: leur fidélité à la France. Foin des partis, des étiquettes: seule leur attitude durant l'occupation sera prise en compte. Ils pourront donc venir de tous les horizons politiques. On retrouve là l'oecuménisme qui régnait dans les rangs du mouvement Voix du Nord L'idée du gouvernement d'union nationale n'apparaît pas excessivement originale dans ce contexte. C'est vrai... mais DUMEZ précise sa pensée. Pour accéder au gouvernement provisoire, il faudra certes avoir été fidèle au pays, mais il faudra aussi avoir la volonté de servir dans l'esprit des lois qui régissaient les Français avant ce qu'il appelle '1e règne des uswpateurs". Autrement dit, l'ancien maire de Bailleul n'est pas révolutionnaire pour un sou! Revenir à l'esprit des lois qui étaient en vigueur avant Vichy, oui. Les mettre cul par-dessus tête et bâtir des bases législatives nouvelles et diamétralement opposées, non. Ce qui est vrai dans le domaine législatif l'est aussi, et pour cause, dans le domaine institutionnel. "Nous avons choisi la République", annonce la Voix du Nord en 1942. Pour le journal c'est clair: si la République n'est pas le meilleur des régimes, elle s'impose sans conteste comme le moins mauvais d'entre-eux. Quant 17

aux inconvénients du fonctionnement de la IIIème République, ils ne sont pas dus à la forme du régime mais à l'application qui en a été faite. Démocratie ne peut rimer qu'avec République. Il convient seulement de remédier aux ''problèmes de fonctionnement", et le premier d'entre-eux, c'est l'qffaiblissement du pouvoir législatif notamment dû à une instabilité gouvernementale chronique. Il est vrai que sous "la IIIème" les cabinets ministériels défilaient à un rythme pour le moins étonnant! Des hommes ont été élus pour légiférer, il n'appartient donc pas à l'exécutif de prendre les rênes, s'insurge la Voix. Rappelons que trop d'excès dans ce domaine avaient marqué les dernières années de cette IlIème République, la fort expéditive pratique des décrets-lois étant alors devenue monnaie courante. Et puis, lorsque l'on prépare le programme de ce qu'il conviendra de faire après la guerre, la question des collaborateurs se pose immédiatement. Immédiatement car il s'agit évidemment d'une des plus sensibles, des plus directement liées à l'aspect humain du conflit. DUMEZ, et donc la Voix du Nord, reste là fidèle à lui-même. L 'homme qui s'est toujours opposé à la diffusion de listes noires de traîtres ne peut qu'adopter une position mesurée. Lorsqu'il demande que les collaborateurs soient écartés à la libération - ce qui est normal - il ne s'agit pas d'un appel au meurtre comme on a pu en voir naître sous certaines plumes. La France doit en effet se conduire dignement, avec tout ce que cela implique de retenu, d'humanisme, etfinalement d'intelligence. Tout excès, toute violence envers ceux qui ont trahi s'apparente pour lui à une forme de faiblesse. Faiblesse de ceux qui laissent libre cours à leurs ins-

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tincts, qui n'ont ni maîtrise d'eux-mêmes, ni volonté de se maîtriser. Il devra donc y avoir jugement des collaborateurs, mais jugement dans les règles.. un châtiment, mais un châtiment équitable puisque, comme l'écrit le rédacteur, "11y a des degrés dans l'échelle de la trahison". Ainsi va pour le programme politique et les mesures de première urgence. La Voix du Nord a également esquissé les grandes lignes, ou plus précisément les valeurs qui doivent marquer profondément la politique économique et sociale qu'elle appelle de ses voeux. C'est probablement la question sur laquelle le cofondateur du journal s'est montré le plus agressif le plus mordant. Les mots qu'il choisit d'employer en 1942 se passent de commentaires: "On ne dira jamais assez le mal que le gros capitalisme international a fait à la France; la presse pourrie était entre leurs mains (...) La collaboration a été leur oeuvre (...J La puissance des trusts internationaux doit être annihilée (...) Ces initiés tiraient à leur gré toutes les ficelles (...) enrichissaient les uns, ruinaient les autres et faisaient une nouvelle rafle des modestes capitaux, si péniblement économisés par les classes moyennes et prolétariennes (...). Dans l'Etat, ils étaient un groupement plus puissant que les gouvernements ; dans le monde, ils s'associaient à toutes les manoeuvres qui pouvaient déclencher les guerres", etc. Il serait facile de poursuivre ces citations. Les mots sont très durs, à tel point que l'auteur en arrive à la conclusion qu'il faut faire passer la société de l'esclavage industriel à la démocratie. Une analyse lourde de sens. Elle implique en effet tout simplement l'équation selon laquelle capitalisme et démocratie sont incompatibles. 19

Il est d'ailleurs intéressant de rapprocher ces écrits du discours que le Général DE GA ULLE prononça à Lille en septembre 1944. Dans sa ville natale, le Général annonce les nationalisations prochaines et proclame dans son discours qu'il ny a pas d'autre moyen que l'économie dirigée: "Nous voulons que ce soit l'Etat qui conduise, au profit de tous, l'effort économique de la nation tout entière". Dans ses ''Mémoires de guerre", il
fera référence à cette visite et il écrira: " (..J la réflexion

m'avait convaincu d'avance que la libération du pays devrait être accompagnée d'une profonde transformation sociale. Mais à Lille j'en discernais, imprimée sur les traits des gens, l'absolue nécessité". Déjà pendant l'occupation, et par l'intermédiaire de la France Libre, DE GA ULLE avait encouragé la Voix du Nord à qui fut consacrée une émission radiophonique. La Voix reviendra sur le sujet en appelant à une véritable mystique sociale pour la nouvelle république. Enfin, le journal se penchera à partir de fin 1942 sur une organisation beaucoup plus large: celle du monde. Il est là indéniable que le projet relevait alors plus de l'utopie et du rêve que de perspectives immédiatement réalisables. Une confédération mondiale serait créée, où toutes les nations du monde seraient représentées sous peine d'être considérées comme hors-la-loi. Les pouvoirs de cette confédération seraient très étendus. Elle siégerait notamment en tribunal des nations, contrôlerait les armements, assurerait la solidarité économique entre états riches et états pauvres, maintiendrait la bonne entente entre les peuples. Un rêve un peu fou. La notion de "droit 20

d'ingérence", apparue des décennies après les écrits de DUMEZ, constitue cependant peut-être les prémisses d'une réalisation de ce grandiose projet. Un minimum d'utopie n'est-il pas nécessaire à toute avancée réelle?

Outre ce travail de réflexion politique, la Voix du Nord a également fourni un véritable soutien à la population. La Voix du Nord est devenue un guide, un élément de motivation, en s'efforçant de répondre à une question fondamentale: comment préserver la dignité lorsque l'on subit une occupation ennemie? Le sens civique, c'est-à-dire la capacité du citoyen à se mobiliser pour défendre sa patrie, se nourrit de courage, d'abnégation, mais aussi de l'exemple. C'est l'argument que choisit le journal pour inciter ses lecteurs à ne pas baisser les bras. En 1941 notamment, alors que la situation en France est assez catastrophique, il en appelle à la fierté: il ne sera pas dit que la France cédera au découragement, alors que l'Europe entière fait montre de courage! Regardez les Polonais, pris entre deux feux, subissant les conséquences du pacte germano-soviétique d'août 1939 par lequel Russes et Allema~ se sont en quelque sorte partagés leur territoire! Regardez les Tchèques: après la conférence de Munich, trois millions d'habitants ont changé de nationalité et sont devenus allemands du jour au lendemain! Regardez les Yougoslaves: leur pays est totalement démembré et ils sont acculés, encerclés dans leurs montagnes! Regardez les Norvégiens, les Belges, les Hollandais, les Grecs, les 21

Anglais, les Français de Londres: chacun lutte, chacun souffre, personne ne se permet de céder au découragement. Vous n'avez donc pas le droit de le faire.. car vos sacrifices ne sont pas plus lourds, vos souffrances ne sont pas plus grandes, vos volontés ne sont pas plus faibles. Voilà l'idée développée par la Voix du Nord L'appel à la responsabilité individuelle, à l'initiative personnelle est une autre constante que l'on retrouve dans le journal. Nous sommes en période d'occupation, et chacun est donc amené à croiser l'occupant quotidiennement. Ce que demande la Voix, c'est très simple: se comporter comme si nous étions entre Français, ignorer totalement la présence des Allemands. Pas un geste, pas un regard, pas une relation sauf cellès qui sont imposées par la stricte nécessité. Enfin, chacun doit considérer comme un déshonneur toute faveur qui pourrait venir de l'Allemand, que celui-ci pourrait accorder du haut de son statut d'occupant. Il s'agit en quelque sorte d'un guide du savoir-vivre en temps d'occupation. Partant de ce principe, toute manifestation de fierté, de patriotisme, voire d'insoumission, mérite d'être tentée. La Voix du Nord appelle ainsi, fin octobre 1941, à marquer un garde-à-vous pendant cinq minutes, fartout où cela est possible: dans la rue, dans les usines... La Voix du Nord a prévu, ou essayé de prévoir, tous les cas où la conscience de ses lecteurs risquait d'être malmenée. C'est notamment la situation des ouvriers travaillant directement pour les Allemands, puisque de nombreuses unités de production leur fournissaient leur produit. Cette obligation est évidemment matérielle, et non pas morale: une famille à faire 22

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vivre, le pain quotidien à trouver, à gagner quelque part. A cet impératif s'ajoutent les bombardements aériens des britanniques sur les usines concernées, à partir de 1941. La Voix, tout en justifiant évidemment ces destructions, propose deux solutions, selon les cas: ceux qui ont la possibilité d'abandonner leur emploi et de déménager... et les autres. Les premiers, c'est-à-dire ceux qui ont un minimum de moyens et d'économies - les moins nombreux - ont le devoir de quitter leur usine. La Voix s'engage même très loin en leur assurant qu'ils retrouveront un emploi à la libération, et qu'ils toucheront des indemnités de chômage. Les autres, et bien leur devoir se borne à réclamer à la direction la construction d'abris pour tous dans les délais les plus brefs. Enfin, une simple formule résume la philosophie de ce que peut faire un ouvrier: "Chaque fois qu'un travailleur rend inutilisable une pièce destinée à l'ennemi, il agit aussi utilement que l'artilleur ou l'aviateur qui détruit le matériel ennemi". Pour les ouvriers, il y a également la "relève" et le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire). La Voix ne peut évidemment qu'appeler à ne pas y répondre. Mais l'occupant a voulu également réquisitionner les femmes, afin de remplacer les ouvriers qui, précisément, partaient travailler en Allemagne. C'est pour elles une situation terrible. On leur a déjà demandé beaucoup. Elles supportent énormément de sacrifices: ona détruit leur foyer, ona enlevé leur mari, leur fils, leur fiancé, qui sont déportés ou prisonniers. Se présenter dans les usines, c'est donc finalement précipiter le départ des ouvriers. 23

C'est là encore une fois à l'exemple que fait appel DUMEZ. Ce qu'il demande aux femmes, c'est de se montrer dignes du mari, du fiancé, du fils: ''Votre devoir vous interdit de travailler pour l'ennemi". Il est évident qu'une telle recommandation peut difficilement être suivie en masse. L'auteur de l'article voulait surtout sensibiliser le lecteur aufait que tous ceux qui avaient la possibilité de le faire devaient adopter sur ce point une attitude exemplaire. La Voix du Nord, dès ses débuts, a tenu à développer une argumentation qui fasse opposition à la propagande servie par Vichy. Un langage simple, consistant à dire: surtout, ne hurlez pas avec les loups! Ne tombez pas dans le piège tendu, qui consiste à essayer de diviser les Français. On vous dit que les Juifs, les communistes et les francs-maçons sont la cause de tous vos maux. On organise des expositions antijuives, antimaçonniques. Le seul fait qu'ils soient pointés du doigt par Vichy doit motiver votre solidarité. Quand bien même vous étiez hier en mauvais termes avec les Juifs, les communistes ou les francsmaçons, une seule chose compte: ils sont français, et ils sont comme vous victimes de PETAIN et d'HITLER Il faut ouvrir les yeux, secouer les consciences: là aussi, la Voix du Nord se veut un guide.

Programme politique, guide moral à l'usage des lecteurs, la Voix du Nord est aussi un lieu de débats, où les différents rédacteurs ont constamment livré leurs analyses, leurs réactions sur des sujets paifois épineux. C'est le cas notamment du problème de l'attitude de 24