Portugal

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Histoire de la révolution de 1974; le régime précédent, l'année 1974 et les suivantes; la place du Portugal aujourd'hui dans la communauté internationale.

Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296291096
Nombre de pages : 176
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PORTUGAL LE PRINTEMPS DES CAPITAINES

Jean PAILLER

Portugal

Le printemps des capitaines
Réflexions d'un témoin sur une révolution oubliée

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

aos camaradas, aos amigos, àquele povo fraternal
«

que fez a Revoluçao
»

de miios e portas abertas

à mes camarades, à mes amis, et à ce peuple fraternel qui a fait la révolution
«

des mains et des portes ouvertes»

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2614-X

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS

...................................................................................

7

I. LA LIBERTE AU BOUT DES FUSILS
I 2 3 4 5 6 7 8 GRANDOLA, VILA MORENA «LE ROYAUME AU BOIS DORMANT» DES MILITAIRES QUI VEULENT LA PAIX UNE HONORABLE PARTIE DE CAMPAGNE LA REVOLUTION, POUR QUOI FAIRE? LES DERNIERS VIRAGES OPERATION FIN DU REGIME «DES POIRES POURRIES EMPORTEES PAR LE VENT...» 15 26 34 43 53 63 72 80

II. DE LA REVOLUTION REVEE A LA DEMOCRATIE REELLE
9 JO II 12 13 14 15 16 DE L'ETAT DE GRACE A L'ETAT DE CHOC L'HERITAGE ET LA LIQUIDATION LA DESCENTE AUX ENFERS DU GENERAL SPINOLA DES ORAGES D'ETE AUX PREMIERES PLUIES D'AUTOMNE L'AMI AMERICAIN UNE CERTAINE IDEE DE LA FRANCE RECONSTRUIRE APRES UN TREMBLEMENT DE TERRE EANES: L'HONNEUR D'UN CAPITAINE 87 96 105 113 123 131 138 144

CONCLUSION: 0 POVO E QUEM MAIS ORDENA

151

ANNEXES: I Repères chronologiques 2 Programme du MFA (avril 1974) 3 La dynamisation culturelle (septembre 1974) 4 Petit lexique 5 Bibliographie

157 158 161 169 171

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A VANT-PROPOS

Avril au Portugal est toujours un peu maussade, malgré les chansons; et singulièrement, ce matin-là, à Lisbonne, le ciel gris, l'air frais, faisaient craindre le pire. Le chef du protocole surveillait les nuages du coin de l'oeil. Les gradins se remplissaient rapidement de costumes sombres et d'uniformes gris; seules les chamarrures des attachés militaires et la calotte du Nonce mettaient une note de gaîté dans le tableau. En un flot ininterrompu, les Volkswagen d'abord, puis les Datsun, enfin les Mercédès, dans l'ordre croissant des cylindrées et des dignités, déposaient les invités devant la tribune et s'éloignaient. On se saluait, on notait d'un regard discret les présences et les préséances significatives, on gagnait sa place, on attendait. Les voitures se firent plus grosses et plus rares. Puis il y eut un silence, qui s'étendit, de loin en loin, sur toute la ville. Enfin, un poste de radio grésilla; un homme en civil fit un geste; un homme en uniforme donna un ordre. Crosses, talons, mâchoires, la haie d'honneur se roidit de respect. Précédée d'un vol triangulaire de motocyclistes, une limousine à fanion vert remonta lentement l'avenue. Indifférent aux maigres vivats, un homme sec, au profil anguleux, costume sombre et cravate rayée, s'avança sur le tapis rouge, inclina brièvement la tête en direction de l'assistance et prit sa place 7

au centre de l'estrade. Alors la musique joua une marche et, lentement, on vit se mettre en route la grande parade militaire présidée, ce 25 avrill977, par Son Excellence le Président de la République Portugaise, le Général Antonio dos Santos Ramalho Eanes, pour commémorer le troisième anniversaire de la Révolution. Derrière les fusiliers marins, tout souplesse et agilité, l'avance lourde des commandos résonnait comme une menace. De leur étrange démarche àjambes écartées, mi-pas de l'oie, mi-foulée de paysans s'arrachant à la boue, ils venaient lentement, treillis camouflé et béret amarante. Il y avait là les anciens de Guinée (il s'agit de la Guinée portugaise ici et dans la suite de l'ouvrage), d'Angola, du Mozambique; ils étaient parmi les meilleurs soldats du monde et ils le savaient. Leurs chefs, les Faria, les Morais, avaient adhéré au Mouvement des Capitaines depuis le commencement. Au milieu d'eux, leurs jeunes recrues, les premiers commandos du temps de paix, roulaient des épaules et des hanches pour leur ressembler, s'efforçant de durcir l'expression de leurs visages de petits paysans. A leur tête, la tignasse rebelle sous le béret trop petit, avec une bonne bouille ronde sur des épaules carrées, le colonel Jaime Neves avançait sans regarder les hommes qui lui devaient leur pouvoir. Après les unités à pied, défilèrent les chars de combat, les auto-mitrailleuses, les blindés transports de troupe, les Berliet et les Unimog, engins ramenés d'Afrique, offerts par l'Amérique ou prêtés par l'OTAN, en un cortège interminable et démesuré: toute la puissance un peu dérisoire d'une armée qui, depuis trois ans, avait incarné tous les espoirs et toutes les craintes du peuple. Précipitée malgré elle, après douze ans de guerre, à la tête d'une impossible révolution, hésitant encore à rentrer dans ses casernes pour panser ses blessures et refaire son unité, elle avançait sans joie, dans l'incertitude d'un triomphe douteux. Les applaudissements claquaient par salves. Ici, on ovationnait la troupe. Là, on la regardait venir dans un 8

silence méfiant. Soudain, un frémissement parcourut l'assistance. Sur le plateau d'un dernier camion découvert, ils étaient dix garçons de vingt ans. Pas de tenues léopard retaillées pour eux, mais, sous le béret marron à rubans verts et rouges, l'uniforme verdâtre du contingent. Sagement assis sur leurs bancs, ils serraient entre leurs cuisses leurs fusils desquels jaillissaient dix oeillets rouges, offrande symbolique du peuple des faubourgs, rappel interdit d'un printemps tumultueux. Paralysés par leur propre audace, ils avançaient entre deux rangées de spectateurs bouleversés, chaque tour de roue les rapprochant de la tribune où couvait déjà la colère des Chefs. Enfin, ils cédèrent. Je revois encore le geste honteux du premier qui ôta la fleur de son G3 et la fit glisser sous son banc. L'un après l'autre, ses camarades l'imitèrent. Le dernier, l'oeil brillant, la mâchoire crispée, tint bon tant qu'il put, et froissa enfin dans son poing les pétales écarlates, sous le regard impassible des derniers Conseillers de la Révolution. Ce jour-là, je sus que j'écrirais ce livre. Non pas immédiatement, sous l'effet de la passion, mais plus tard, lorsque le recul du temps me permettrait d'ordonner ma réflexion, mes notes et mes impressions du moment, autour des témoignages et des récits, écrits ou non, des acteurs et des figurants de cette histoire. Il est temps aujourd'hui pour moi de tenir cette promesse, car peu à peu la Révolution des Oeillets a sombré dans l'indifférence et dans l'oubli. Voici vingt ans, isolé du monde entier par une dictature archaïque, enlisé dans de terribles conflits coloniaux, le Portugal n'était qu'un petit cap poussiéreux au mauvais bout de l'Europe, en marge d'une péninsule dont chacun attendait l'explosion. Aujourd'hui, pays démocratique, stable et pacifique, il a toute sa place dans la Communauté Européenne et son économie, bien que fragile, fonde son dynamisme sur la qualité de ses hommes, leur esprit d'entreprise, le savoirfaire de ses banquiers, et les quelques atouts que lui ont laissés 9

l'histoire et la géographie. Cela, grâce à une révolution qui a commencé le 25 avril 1974 à trois heures du matin, par un coup d'état militaire. Curieusement, ce rappel ne provoque aujourd'hui à Lisbonne que bien peu d'enthousiasme et bien peu de joie. Tous les Portugais n'ont pas gardé un bon souvenir des trois années de confusion, dont un court été d'étonnante folie, qui ont suivi le coup d'état. La mauvaise conscience des uns, la frustration des autres, et quelques-unes de ces haines par lesquelles les prudents poursuivent les audacieux, ontlentement tissé une espèce d'écran, dissimulant un passé devenu encombrant. C'est à cause de cela que je veux témoigner. La révolution portugaise a été une somme de malentendus, d'équivoques et d'erreurs. Elle a été aussi une somme d'enthousiasmes, d'espoirs et de rêves. Elle a été un séisme et une libération. Le pays grâce à elle a fait dans l'Histoire un bond de plus d'un siècle, mais sans l'avoir voulu. Elle a fait peu de victimes mais lésé de grands intérêts. Elle a mis fin à la guerre en Afrique, mais sans pouvoir établir la paix. Incertaine et ambiguë, elle a semblé se faire par hasard, se dérouler dans l'improvisation, s'achever dans l'impuissance. Elle a servi, pendant quelque temps, de prétexte au discours des politiciens étrangers, et cet intérêt qu'on lui portait du dehors a constamment dévié sa course. Démentant les clichés commodes, déroutant les observateurs, elle n'est plus qu'un incident mineur de l'histoire européenne qui, depuis, en a vu bien d'autres. Elle a pourtant été la dernière révolution romantique d'Europe. Cela mérite qu'on s'y attache. J'ai vu des foules enthousiastes, enfin dégagées des rigueurs stériles d'un autocrate triste, acquérir en quelques mois la maturité politique des plus solides démocraties. J'ai rencontré des hommes d'action qui, soudain confrontés à des difficultés auxquelles ils n'étaient pas préparés, avaient le courage de demander des conseils au lieu d'inventer des fauxfuyants. J'ai entendu les chants et les rires d'une jeunesse riche 10

de rêves et d'espoir. Tout cela se fond maintenant dans les espérances communes et les difficultés communes de l'Europe, et c'est très bien ainsi. Mais je ne peux pas oublier le petit soldat à l'oeillet rouge, ni mes camarades les officiers et sousofficiers des Forces Armées Portugaises, ni aucun des Capitaines d'Avril, aucun de ceux qui m'ont fait l'amitié de me confier leur sentiment ou leur souvenir des événements auxquels ils avaient participé. Je ne peux surtout pas oublier le peuple portugais qui m'a ouvert son coeur et permis de partager, en ce temps-là, tantôt sa liesse et tantôt son angoisse. Que nul, par conséquent, n'attende de moi une parfaite impartialité.

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Première Partie LA LIBERTÉ AU BOUT DES FUSILS

REPERES

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Grandola, vila morena

Ce24 avri11974, tout est caIme àLisbonne. L'atmosphère est aux catastrophes et à la fin de règne, mais on y est si bien habitué que personne n'y fait attention. Le président du Conseil, Profesor Doutor Marcelo Caetano, dîne dans un cercle privé avec un homme qui a de gros intérêts au Mozambique, Jorge Jardim, et discute des agissements de l'évêque de Nampula. Le ministre des Affaires étrangères, Rui Patricio, assiste àlaréception d'adieux de l' Ambassadeur d' Allemagne, et compte finir la soirée à l'Hipopotamo, la boîte à la mode. A minuit vingt, sur les ondes de Radio Renaissance, station très écoutée dans tout le pays, liée à l'Eglise catholique, le présentateur lit quatre vers: Grandola, vila morena Terra da fraternidade o povo e quem mais ordena Dentro de ti, 0 Cidade. Grandola, ô ville brune Terre de la fraternité C'est le peuple qui est roi Entre tes murs, chère cité. C'est le refrain de ce qui deviendra l'hymne de la révolution, et qu'on entend ensuite, sur l'étrange fond sonore 15

d'un martèlement de bottes, chanté par son auteur, Zeca Afonso, pourtant interdit d'antenne à cause de ses positions de gauche. Pour le public, ce n'est rien, qu'un moment de poésie et de musique dans la nuit. Pour les officiers du Mouvement des Forces Armées qui, un peu partout dans le pays, ont l'oreille collée à leur récepteur, c'est une formidable décharge d'adrénaline: c'est le signal d'un coup d'état; l'heure H est fixée à trois heures du matin et chacun sait ce qu'il a à faire: l'opération a été minutieusement préparée par un excellent officier d'état-major, le commandant d'artillerie Otelo Saraiva de Carvalho. Dans les casernes où le Mouvement aréussi à s'implanter, de petits groupes s'emparent des armureries, des dépôts de munitions, des centraux téléphoniques, et réunissent les cadres. Beaucoup se rallient, devant l'attitude décidée de la minorité agissante. Ceux qui refusent la voie de la désobéissance sont immédiatement mis aux arrêts, quelquefois, par ceux-là mêmes qu'ils avaient enfermés au mois de mars, lors d'une tentative de putsch avortée. Quelques années plus tard, quand tout sera rentré dans l'ordre, ce jeu de prisons musicales aura laissé des traces invisibles pour le profane, mais ô combien réelles! Les unités se rassemblent et partent pour occuper les positions qui leur ont été assignées. A trois heures du matin, les insurgés prennent «Monaco», «Mexico» puis «Tokyo», c'est -à-dire les studios de la Radio-Télévision Portugaise, le Radio-Club Portugais (station du parti gouvernemental) et l'émetteur national. Pendant ce temps, le Ministre de la Défense, Silva Cunha, est vaguement inquiet; c'est un civil, un «politique» mis en place par Caetano pour remettre de l'ordre dans un secteur perturbé. Il téléphone au Ministre de l'Armée, le Général Andrade e Silva. Celui-ci, presque octogénaire, a passé une partie de la nuit dans son bureau pour préparer une tournée d'inspection dans le Sud. Il rassure pleinement son collègue: 16

- Tout est calme et nous contrôlons pleinement la situation, affirme-t-il, le plus sérieusement du monde.
Les jeunes capitaines qui écoutent clandestinement cette conversation, eux, ne se retiennent pas de rire: l'aéroport est entre leurs mains à quatre heures vingt, le quartier général de la région de Lisbonne à quatre heures trente. Les mutins commencent à intercepter les responsables du régime. Les plus hauts dignitaires de la Défense s'enfuient du ministère de l'Armée en faisant creuser par sept soldats un trou dans le mur du musée de la Marine. Leur confiance dans Andrade e Silva n'est pourtant pas ébranlée, et ce n'est qu'à cinq heures du matin que le directeur de la Police Politique ose enfin alerter le Président du Conseil. Affolés, désorientés, les membres du gouvernement se regroupent au quartier général de la Garde Nationale Républicaine (GNR), Largo do Carmo, en plein centre de la capitale. Ce vieux bâtiment était le refuge traditionnel du pouvoir dans les années vingt, à la grande époque des coups d'état, mais on n' y dispose désormais ni des troupes ni des armes, ni même des moyens de transmission nécessaires pour diriger une contre-offensive. A sept heures trente, les insurgés publient leur premier communiqué: <<LesForces Armées ont déclenché dans la matinée d'aujourd'hui une série d'actions destinées à libérer notre Pays du régime qui le domine depuis si longtemps. Les Forces Armées ont fait appel aux forces de police pour qu'elles n'interviennent pas, afin d'éviter de faire couler le sang. Bien que ce soit toujours notre objectif, nous n'hésiterons cependant pas à répondre, de manière décidée et implacable, à toute opposition qui viendrait à se manifester. Conscient d'interpréter les véritables sentiments de la nation, le Mouvement des Forces Armées continuera son action libératrice et demande à la population de ne pas sortir de ses habitations. Vive le Portugal!» Caetano n'a toujours pas perçu la gravité de la situation, 17

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