Pour en finir avec les camps

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Un colloque intitulé "Pour en finir avec les camps. Logique et mécanisme de l'intolérance. 1945-2005" a mis au centre des débats, le thème de l'intolérance, dont les camps nazis sont sans doute le visage le plus hideux. Mais "la fin des camps" a-t-elle annoncé le retour de la tolérance ? Comment expliquer la mise à l'index de groupes sociaux entiers ? Comment en vient-on aux camps de l'Allemagne nazie, mais aussi à ceux du bloc communiste ? Fil rouge des intervenants, un groupe minoritaire persécuté par les deux systèmes idéologiques : Les Témoins de Jéhovah.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336281957
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Serge Chatelain

POUR EN FINIR AVEC LES CAMPS
Logique et mécanismes de l'intolérance

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Pans FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Hannattan Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

L'Hannattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Fasn 1200 logements villa 96 l2B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Universite

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http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

\Q L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00058-4 EAN : 9782296000582

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Introduction

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«L'intolérance a couvert la terre de carnage.. » Ce constat dressé par Voltaire, chantre de la tolérance, semble être une évidence non seulement pour son époque et celles qui l'ont précédée, mais aussi pour la période la plus trouble de l'histoire humaine, celle pour laquelle il suffit de prononcer le nom d'Hitler pour voir défiler en continu les pires atrocités que le monde ait cornues.Tiendrait-on aujourd'hui le même discours? De nombreux pays ont intégré dans les droits fondamentaux de leur constitution les libertés de pensée, de conscience, de religion, de réunion. L'intolérance est-elle devenue dans ces pays, une , espèce en voie d'extinction' ? L'homme a toujours cherché à imposer ses idées ou ses croyances à son semblable. Dostoïevski dans Les Frères Karamazov écrit « Les peuples ont forgé des dieux et se sont défiés les uns les autres: 'Quittez vos dieux, adorez les nôtres; sinon, malheur à vous et à vos

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dieux2! ' ». Ce comportement, image d'Épinal de
l'intolérance, est-il inscrit dans nos gènes? Les conflits
I Voltaire, Traité sur l'intolérance, 1763, ch. IV. 2 Dostoïevski, Les Frères Karamazov, 1880, traduction de Henri Mongault, La Pléiade - Gallimard, 1952, p. 275.

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sanglants qui ont marqué l'histoire de l'humanité sembleraient l'attester. Si, et singulièrement au xxe siècle, d'autres stratégies, plus subtiles, ont été mises en œuvre, il est notoire que des hommes de toute tendance ont cherché à inféoder des découvertes scientifiques à des idéologies, voire à encourager et développer des théories pseudoscientifiques ne reposant sur aucune base expérimentale afin de donner une justification à leurs idées ou à leurs politiques. Le cas d'un Galilée, mis à l'index par l'Église pour sa conception du système solaire, est éloquent. Plus proche de nous et bien connu des biologistes, le cas de Lyssenko qui, sous la pression de l'idéologie de son pays, condamnait les lois de la génétique moderne, envoyant du même coup au goulag ses opposants scientifiques 1. Il en est de même pour les théories raciales qui se

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développèrent au XIXe siècle et servirent de justification à
l'extermination de millions d'innocents. Le nazisme peut constituer à ce titre un excellent modèle expérimental puisque le fondement de son idéologie repose sur des élucubrations scientifiques que cautionnèrent de hautes sommités médicales ou philosophiques2 de l'époque, en Allemagne comme dans d'autres pays européens. Mais

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comment, un pays loué pour sa culture - l'Allemagne

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dont la littérature, la philosophie et la musique ont rayonné dans toute l'Europe, en est-il arrivé à concevoir et à réaliser l'extermination? En 1824, Beethoven, en mettant en musique dans sa ge symphonie l'Ode à la Joie de Schiller (aujourd'hui l'hymne européen), délivrait un
1 Joël et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, Éditions Complexe, 1986. 2 Jean-François Kervegan, dans un article intitulé « Se servir des écrits de Carl Schmitt» paru dans Le Monde du 5 avril 2005, pose cette question: «Ce qu'il nous faut comprendre, c'est comment le nationalsocialisme a pu attirer des esprits de son envergure. »

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INTRODUCTION

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message d'humanisme et de fraternité s'élevant au-dessus de toutes les causes de division. Un siècle plus tard, dans ce même pays, des' valeurs' diamétralement opposées triomphaient. Alors, quand et où la dérive a-t-elle commencé?

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Le thème de cet ouvrage peut surprendre. Le premier terme: «Pour en finir avec les camps» peut agacer. Dans un monde surmédiatisé, cette réaction n'a rien d'anormal. A-t-on trop parlé des camps? En a-t-on trop dit de I'horreur des camps nazis? On peut en discuter. Néanmoins, le sous-titre «Logique et mécanismes de l'intolérance» aborde l'aspect capital: Pourquoi les camps ont-ils été créés? Comment se sont-ils développés au point de devenir ce que l'on nomme l' « univers concentrationnaire»? Comment l'intolérance a-t-elle pu gagner toutes les couches de la société allemande? Des techniques propres à cultiver un climat de suspicion et de rejet vis-à-vis de minorités ont-elles été utilisées? Il Y a 60 ans que les camps nazis ont disparu. Que s'est-il passé depuis? Au cours de cette période, n'avonsnous pas vu de par le monde des hommes, des femmes, des enfants déplacés, internés, affamés, tués pour des raisons toutes aussi méprisables les unes que les autres? Le monde n' a-t-il pas connu d'autres génocides? On a souvent coutume de dire que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce principe qui se vérifie dans les sciences exactes sera sans doute jugé inopérant dans les sciences humaines où rien ne se reproduit de façon identique. Mais des conséquences tels la ségrégation, la mise à l'index de groupes sociaux, le racisme, l'internement dans des camps de concentration,

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l'extermination programmée d'innocents, ne puisent-elles pas une même source: la haine de l'autre, l'intolérance? L'année 2005 correspond à un centenaire en rapport direct avec le thème de cet ouvrage. En effet, le 9 décembre 1905 naissait en France la loi de séparation des Églises et de l'État. Depuis, l'État place juridiquement sur un pied d'égalité toute religion ou croyance. Il ne reconnaît aucun culte mais donne la possibilité à toute confession qui respecte les lois de la République d'avoir une existence légale. La laïcité, essence de la loi de 1905, a-t-elle fait régresser l'intolérance dans le pays? La loi de Séparation peut-elle s'accommoder de l'intolérance? Suffit-il d'une loi pour favoriser la tolérance?

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Avant de laisser le soin aux différents intervenants d'apporter des réponses et des éléments de réflexion, et d'ouvrir peut-être de nouvelles pistes de recherches, je voudrais justifier l'articulation de ce livre. La montée en force, au cours de la première moitié du xxe siècle, des régimes totalitaires s'est caractérisée par la disparition des libertés individuelles fondamentales, telles les libertés de pensée, de conscience ou de religion. Des idéologies étatiques dotées de régimes policiers brutaux se sont mises en place, notamment en Allemagne, en Italie et en France. Un des moteurs essentiels à leur réussite fut une intolérance exacerbée soutenue par une propagande efficace. Aussi la première partie mettra l'accent sur les mécanismes subtils qui conduisent à l'intolérance, et en analysera différents aspects sous les angles juridiques et historiques.

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INTRODUCTION

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Les Juifs ont payé le plus lourd tribut à la folie nazie et leurs millions de morts doivent rester inscrits dans la mémoire collective. Pourquoi alors, avoir choisi de parler plus spécifiquement des Témoins de Jéhovah, victimes eux aussi de l'intolérance?

Largement minoritairesI et connus dans les camps
pour leur Triangle violee, ils subirent dès 1933, avec l'accession d'Hitler au pouvoir, les premières interdictions. Leur cas est spécifique, en particulier vis-àvis de l'internement dans les camps. Les Juifs envoyés à l'extermination dans les camps de la mort ne pouvaient rien changer à leur sort. À l'inverse, les Témoins de Jéhovah jetés dans les camps de concentration pouvaient être libérés à condition de renier leur foi. À ce sujet, Annette Wieviorka écrit dans son dernier livre: «Quelle que soit l'appréciation que l'on porte sur les Témoins de Jéhovah (Secte? Église? Fanatiques ?), quel que soit encore l'agacement que nous éprouvons quand elles et ils frappent à notre porte pour tenter avec insistance de nous convertir, il faut bien admettre qu'ils se comportèrent dans
I «Les Témoins de Jéhovah étaient des citoyens qui avaient résolu ouvertement de ne pas soutenir le régime, un choix qui leur valut un châtiment rigoureux. [...] Cette résistance est exceptionnelle car il aurait suffi de signer un document déclarant leur allégeance pour cesser d'être persécutés. Or, très peu d'entre eux le firent. Sur près de 20000 témoins de Jéhovah, plusieurs milliers furent envoyés en camp de concentration. On estime que 25 % des membres de ce groupe périrent aux mains des nazis. » Stéphane Bruchfeld & Paul A Levine, Dites-le à vos enfants - Histoire de la Shoah en Europe, 1933-1945, Préface de Serge Klarsfeld, Ramsay, Paris, 2000, p. 153. 2 Voir Eugen Kogon, L'État SS - Le système des camps de concentration allemands, Éditions de la Jeune Parque, 1947, sont représentés les différents signes d'identification des prisonniers des camps. Face au triangle violet on lit : Témoin de Jéhovah.

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collection' Points politiques', le Seuil, 1993. Sur la 4e de couverture

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les camps nazis comme les martyrs du début du christianisme.1 » Si historiquement il y a concomitance entre la « race» et la religion juive, c'est l'aspect racial qui fut le déclencheur de l'intolérance dont les Juifs furent les victimes. Pour les Témoins de Jéhovah, seul l'aspect religieux leur valut la haine des nazis. Voilà la spécificité de l'intolérance dont ils furent victimes. Ces considérations justifient les articles qui leur sont plus particulièrement consacrés.

Serge CRA TELAIN

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Annette Wieviorka, 2005, p. 73. I Auschwitz, 60 ans après, Robert Laffont, Paris,

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L'idéologie volkisch : mythe racial et culturel

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Même un esprit déviant et perverti comme le fut Hitler a besoin d'asseoir sa conception du monde et de l'humanité sur un minimum de fondement. Un examen chronologique de certains textes du XIXe siècle peut apporter les éléments justifiant une filiation' qui aboutira à l'idéologie valkisch, terme difficilement traduisible mais dont les banderoles de propagande nazies donnent une idée: Ein Volk, ein Reich, ein Führer, « Un Peuple, un Empire, un Guide ».

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En 1859, Charles Darwin publie L'Origine des espèces, ouvrage développant la théorie de la sélection naturelle et expliquant l'évolution des espèces animales. Un certain nombre d'auteurs vont se glisser dans cette brèche inespérée pour une application, ou du moins une adaptation à la société humaine. Ils vont trouver la caution scientifique qui justifiera leurs idées raciales, c'est la naissance du Darwinisme social. C'est le cas d'Herbert Spencer (1820-1903) aux États-Unis. Pour lui, dans une
I Lire à ce sujet le chapitre Génétique et Eugénisme d'André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000, pp.157-305.

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société saine, il y a compétition constante entre les individus. L'évolution se fait par élimination progressive des éléments les plus faibles et contribue, ainsi, à une amélioration génétique de l'espèce humainel. L'humanisme est remplacé par l'élevage. En Angleterre, Francis Galton (1822-1911), cousin de Darwin, dépassera le stade du Darwinisme social et prônera de substituer à la sélection naturelle - entravée par la civilisation, les progrès sanitaires ou tout simplement 1'humanisme - une sélection artificielle organisée par l'État pour empêcher la reproduction des éléments improductifs de la société. Nous sommes passés du Darwinisme social à l'eugénisme2. Les États-Unis et l'Europe vont subir la déferlante de l'eugénisme. Des sociétés, des revues vont apparaître et perdurer jusqu'à la fin du xxe siècle en ayant la prudence de changer de nom3. On ne peut quitter l'Angleterre sans citer Houston Stewart Chamberlain (1855-1927) qui se focalise sur la pureté du sang germanique et qui est considéré comme un des grands
I Brian Holmes, Herbert Spencer, Perspectives; revue trimestrielle d'éducation comparée, UNESCO, 1994, vol. XXIV, n° 3/4, fP. 553-575. Voir Francis Galton, Essays in Eugenics, The Eugenics Education Society, Londres, 1909, Restrictions in marriage, pp. 44-59; et André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, pp. 182-184. 3 Bien que le terme Eugénisme ne soit pas encore créé par Galton, Darwin en avait parfaitement retenu l'esprit lorsqu'il écrit: «Tous ceux qui ne peuvent éviter une abjecte pauvreté pour leurs enfants devraient éviter de se marier [...J D'autre part, comme le fait remarquer M. Galton, si les gens prudents évitent le mariage, pendant que les insouciants se marient, les individus inférieurs de la société tendent à supplanter les individus supérieurs. » Charles Darwin, La Descendance de l'homme et la Sélection sexuelle, 1871, traduction d'Edo Barbier, Éditions Complexe, 1981, p. 677.

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inspirateurs du nazisme'. Comme nous le verrons, il aura un rôle clef avec les idées de Wagner. Un deuxième courant, proche du précédent, se dessine en France avec Arthur de Gobineau (1816-1882) et son Essai sur l'inégalité des races humaines (1853). Non seulement il pose la notion de race en décrivant certaines caractéristiques morphologiques, mais, en les mettant en parallèle avec les caractéristiques intellectuelles, morales ou psychiques, il introduit une hiérarchisation des différents groupes humains. En particulier, il affirme la supériorité de la race indo-européenne, aryenne: «Point de civilisation véritable chez les nations européennes quand les rameaux arians n'y ont pas dominé2 ». Dans un autre chapitre de son livre, il précise: «Voilà le sort d'une société très mélangée: c'est d'abord l'agitation extrême, ensuite la torpeur morbide, enfin la mort3.» Gobineau n'était pas un scientifique mais cette faiblesse sera compensée par les mesures d'anthropologues français, qui comparant le poids, qui comparant la masse du cerveau «Blanc» par rapport à d'autres ethnies, justifieront les idées qui les obsèdent4. Est-il encore besoin, avec les progrès de la biologie moléculaire et de la génétique, avec
Jacques Tamero, Le Racisme, partie Il : Les premiers doctrinaires du racisme, Éditions Milan, 1995. 2 Arthur de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines, 18531855, Édition numérique de Marcelle Bergeron, Édition Pierre Belfond, 1967, livre 1, ch. XVI, p. 195. 3 Ibid., livre 3, ch. I, p. 323. 4 On arrivera chez certains auteurs à des déclarations de la plus haute fantaisie avec les formes crâniennes dolichocéphales et brachycéphales, reliant à l'une ou à l'autre des caractéristiques comme: l'amour de la terre ou du sol natal, la prudence, la frugalité ou le labeur. Le comble sera atteint en y associant la religion, telle forme étant spécifique des catholiques, telle autre des protestants. Georges Vacher de Lapouge, Les sélections sociales, 1896, Fontemoing, pp.13-18.
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le séquençage du génome humain, de prouver l'ineptie des théories racistes. L'examen du génome humain a montré que les différences morphologiques entre ethnies ne représentent que 0,01 % des 35 000 gènes de l'espèce humaineI, n'en déplaise aux nostalgiques du racisme. Ainsi, la génétique a ruiné les justifications pseudoscientifiques des nations cherchant à imposer leur hégémonie2. Les résultats fantaisistes obtenus pour le cerveau donnaient carte blanche pour les conquêtes coloniales de l'époque. Même Jules Ferry déclarera à la Chambre le 29 juillet 1885 : «Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures3. » S'il fallait un dernier exemple de ces préjugés raciaux, c'est à Charles Richet (Prix Nobel de médecine en 1913 et membre de la Société française d' eugénisme4), qui publie en 1919 L 'homme stupide, que reviendrait la palme. C'est un raciste fervent qui considère que «Les nègres de l'Afrique, [...] sont bien plus absurdes que les plus sottes espèces animales. [. . .] ils déshonorent l'espèce humaine5 ». Ce racisme s'accompagne d'un eugénisme visionnaire: «vers l'an 2000 [...] il faudra alors préparer les bases d'une sorte de sélection artificielle, par l'effet de laquelle les hommes deviendront plus forts, plus beaux,
Ricki Lewis, «Race et clinique: bonne science? », The Scientist, 18 février 2002. 2 Lire à ce sujet: Albert Jacquard, Les hommes et leurs gènes, Flammarion, 1994. 3 Débats parlementaires - Chambre des Députés, Journal Officiel, 29 juillet 1885. 4 Paul Cesbron, La stérilisation des handicapés, La Revue du Praticien, Gynécologie et Obstétrique, 15 mai 2003, 73, p. 33. 5 Charles Richet, L 'Homme stupide, Flammarion, 1919, Édition numérique de Marcelle Bergeron, p. 10.
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plus intelligentsl ». Un tel terreau ne pouvait que favoriser l'éclosion des aspects racistes de l'idéologie nazie. Au Darwinisme social, au racisme et à l'eugénisme, il convient d'ajouter une autre source qui influença Hitler et qui fut mise en évidence dès 1945 par Emil Ludwig, une source musicale: Richard Wagner (1813-1883). Il est intéressant de noter à ce sujet qu'Hitler était passionné et admiratif des opéras de Richard Wagner. Ainsi, pour nombre d'historiens, le décret de décembre 1941 Nacht und Nebel qui permit de faire disparaître des opposants sans laisser de traces tire son nom d'un passage de L'Or du Rhin où Alberich, mettant le casque magique sur sa tête, déclare Seid nacht und nebel gleich, (soyez semblable à la nuit et au brouillard, disparaissez) et se transforme en colonne de vapeur.

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À propos de la thématique des opéras de Wagner, Philippe Godefroi, critique musical, déclare qu'il s'agit, « d'opéras mêlant l'histoire et la mythologie allemande à un christianisme étrange où le messie est un révolutionnaire social nostalgique de la mort [...] il s'agit de débarrasser l'Allemagne de ses aspirations troubles [...] importées d'Europe au temps de l'Aujkliirung (Époque qui correspond à notre siècle des lumières2) ». Wagner, suite au mauvais souvenir de son séjour parisien des années 1840, va se tourner vers la culture médiévale allemande, s'emparer des lointaines légendes germaniques pour en tirer la matière de ses opéras. Il va développer sa vision du monde. Aucun musicien avant lui n'avait fait resurgir, comme ce sera le cas dans la Tétralogie, un paganisme latent, dont les héros, hermétiques à la noblesse des sentiments, se caractérisent par la trahison, la violence,
I Charles Richet, «Dans cent ans », La revue Scientifique, mars 1892. 2 Philippe Godefroi, Wagner Larousse de la musique, 1982, p. 1639.

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le meurtre, la soif de puissance. Autant de valeurs chères au nazismel. D'autre part, Wagner avait des conceptions racistes. Sa peur du croisement des races ainsi que son éloge de la pureté du peuple germanique apparaissent dans les pamphlets qu'il rédigea, essayant de montrer l'influence et la mainmise des Juifs sur la musique2. De l'antijudaïsme, tel qu'il avait prévalu en Europe pendant des siècles avec comme principal grief un peuple déicide et lié à l'argent, Wagner passa à l'antisémitisme en faisant siennes les idées raciales de Gobineau. En 1896, la forte amitié qui lia ces deux hommes était rappelée par Chamberlain. D'ailleurs, ce dernier, gendre du compositeur, n'aura de cesse de défendre son beau-père3 (il fondera en 1885 avec Dujardin la Revue wagnérienne) et de poursuivre la diffusion de ses idées racistes. Le mythe volkisch va tirer ses forces de tous ces penseurs. Carl Gustav Jung (1875-1961) parachèvera le concept avec sa théorie de l'inconscient collectif. Son impact sera d'autant plus marqué qu'en fondant la psychologie analytique, il va se démarquer de son maître Sigmund Freud, auquel il reproche indirectement son
1 Emile Ludwig, La conquête morale de l'Allemagne, Traduction de l'anglais par Berthelot Brunet, Éditions de l'arbre, 1945, pp. 65-69. 2 Richard Wagner, Das Judenthum in der Musik, Samtliche und Dichtungen, Vol V, 1850, pp. 66-85. À ce sujet, on lira avec intérêt le récent ouvrage du chef d'orchestre et compositeur Amauray du Closel, 2005, notamment au chapitre IV, les parties intitulées: « Origines de l'antisémitisme dans la musique» et « Conservatisme et antisémitisme: l'exemple du cercle de Bayreuth et des Bayreuther Blatter (1918-1938) ». 3 Houston S. Chamberlain, « Richard Wagner et le Génie français », Revue des Deux Mondes, 15juillet 1896.

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Les voix étouffées du lIfe Reich - Entartete Musik, Actes Sud, Paris,

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identité juive. Dans sa théorie, Jung considère que le peuple germanique possède à côté de l'inconscient individuel, un inconscient collectif, d'essence raciale et ethnique, ou «ombre », marqué par le folklore et la mythologie guerrière wotaniste mais réprimé par un millénaire d'esclavage moral chrétien. Ainsi, par l'individuation collective du peuple, cette inconscience doit parvenir à la conscience. Ce même Jung dans un essai de 1936, Wotan, considérait, avec une certaine inquiétude, que le Reich national-socialiste était un appel à l'inconscient wotanique de l' Allemagne1. Mais qui, mieux que Wagner dans ses opéras, avait fait renaître de ses cendres Wotan et ses hordes de walkyries assoiffées de sang? Cette idéologie volkisch considère les nations comme des entités fermées possédant une véritable personnalité. De ce fait, c'est l'inné et non l'acquis qui caractérise la nation. On comprend aisément que la renaissance de cet individualisme national exclut de l'appartenance nationale toute minorité ethnoculturelle. Les' grands' philosophes du nazisme, comme Martin Heidegger ou Carl Schmitt, joueront de leur prestige pour consolider et justifier a posteriori le mythe. La rédaction de Mein Kampf montre une assimilation de tous ces courants et de cette pensée. À ce stade, tous les éléments du drame sont en place; il ne manque plus que le héros rédempteur, le messie autoproclame. Le rôle est tout trouvé, la purification raciale et culturelle du peuple
I «Le caractère de Wotan en explique plus sur le national-socialisme que [...] les facteurs économiques, politiques et psychologiques ». Carl Gustav Jung, Aspects du drame contemporain: Wotan. Traduction de Roland Cahen, Éditions de l'Université Georg, Genève, 1983, pp. 63-91. 2 Sur ce thème voir Édouard Conte et CornelIa Essner, La Quête de la race - Une anthropologie du nazisme, Hachette, 1995.

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