Pour l'éducation populaire

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Sous tous les régimes que la France a connus au cours du siècle dernier, les mouvements de jeunesse et d'éducation populaire ont oeuvré en faveur de la libération culturelle et sociale des gens de peu. Ils ont complété l'action quotidienne de l'école républicaine. Après avoir présenté l'activité citoyenne en dehors de l'école en France depuis un siècle et demi, l'ouvrage se situe dans le débat actuel sur l'école et son avenir. Voici un annuaire d'à peu près tout ce qui se fait dans ce domaine.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296350649
Nombre de pages : 266
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Pour l'éducation populaire

Du même auteur:
Jeunesse & Sports. Paris, L'Harmattan 2002.

Sports.. .sans jeunesse? Paris, L'Hannattan 2003.

Michel HÉLUW AERT

Pour l'éducation populaire
Préface de Michel ROCARD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-5926-2 EAN 9782747559263

Voici un livre important. Pour quiconque est préoccupé de l'affaissement démocratique que connaît la France actuellement, pour quiconque est à l'écoute de la jeunesse d'aujourd'hui et de son incertitude civique, le document que propose Michel Héluwaert sera précieux. « Pour l'éducation populaire» n'est pas résumable. C'est un étonnant et impressionnant annuaire de tout ce qui s'est fait dans ce domaine depuis près d'un siècle et demi. C'est aussi quelque peu un manifeste, même s'il est discret. Mais il se veut encore et il est largement, un instrument de formation, l'outil d'une propédeutique pour de futurs animateurs. Le cœur de la réflexion de Michel Héluwaert, c'est qu'on ne saurait dissocier les contenus des contenants, et que ce sont des mécanismes institutionnels et des procédures qui ont transformé et dénaturé l'espoir initial porté par l'Education Populaire. L'effort originel tendait à appuyer la classe ouvrière, puis petit à petit le peuple tout entier, le peuple des non nantis, des modestes, dans la tentative de fabriquer leur culture eux-mêmes, en enracinement profond dans la quotidienneté professionnelle et sociale de la France contemporaine. Organisé autour de l'enseignement primaire, tout le réseau d'associations et de mouvements qui se donnaient ce but a écrit une histoire extraordinaire, et fabriqué de tout à fait innombrables citoyens et citoyennes. Mais sur longue période, et au total, c'est autour du collège et du lycée, des valeurs et des références de l'enseignement secondaire, que s'est organisé l'immense dispositif périscolaire et associatif qui tente de compléter l'école dans la relation des Français avec la culture. On y a gagné en parisianisme et en abstraction: il n'est pas sûr du tout qu'on y ait gagné en culture véritable. Et Michel Héluwaert de conclure à la nécessaire décentralisation de l'enseignement et au besoin de renforcer les associations locales d'éducation

populaire. Je me sens en phase avec ce raisonnement. Il y a dans
l'argumentation de notre auteur bien des intuitions ou des raisonnements qui étaient déjà les miens lorsqu'en 1966 je publiais une plaquette qui proposait de «Décoloniser la province ». Même si l'approche en était beaucoup plus économique c'est ce court texte qui a lancé le débat sur la décentralisation, et nous avons largement rencontré en route les préoccupations et les analyses que Michel Héluwaert rassemble aujourd'hui. Cette perspective sera discutée, elle ne fera sûrement pas l'unanimité. L'important à mon sens est que le débat s'ouvre.

Je ne suis pas sûr du tout, cependant, que l'essentiel de l'ouvrage que voici tienne à cette réflexion et à cette proposition. Car bien avant d'en arriver à la « substantifique moelle» de cette controverse, le lecteur aura été fasciné par la formidable érudition de l'ouvrage. Michel Héluwaert a rassemblé une documentation incroyable, il sait tout et nous dit tout de l'activité pédagogique et citoyenne en dehors de l'école en France depuis un siècle et demi. Pareil effort doit être salué, et représente sûrement bien des années de travail. Le lecteur quelque peu informé de tout cela, disons le lecteur militant, ira de surprise en surprise en découvrant force détails qu'il ne connaissait pas. Il faut savoir gré en outre à Michel Héluwaert, qui a passé sa vie dans ces milieux toujours enthousiastes et par conséquent souvent conflictuels, d'avoir gardé dans toute sa présentation une neutralité de commentaire absolue, qui illustre superbement la vraie conception républicaine de la laïcité. Mouvements catholiques ou laïques, structures politiques et syndicales ou associatives, action du Secrétariat à la Jeunesse sous Vichy, qui créa cette fonction, scoutisme, mouvements sportifs, auberges de jeunesse, tout est inventorié, décrit, analysé avec une totale neutralité de ton et de présentation. Le simple curieux apprendra quantité de choses, par exemple le fait que la Ligue de l'Enseignement fut une création largement antérieure à l'action de Jules Ferry qu'elle a contribué à inspirer, alors qu'on croit plutôt l'inverse. Ou encore comment les réalisations et entreprises de Vichy dans ce domaine ont finalement plus profité à la résistance qu'à l'occupant. Retrouver ensuite l'aventure de « Peuple et culture », puis celle des Maisons des Jeunes et de la Culture rappellera bien des moments chaleureux à beaucoup. Bien entendu l'ouvrage se termine sur la «déculturation» de nos banlieues, évolution qui confirme absolument l'hypothèse centrale de Michel Héluwaert. Bref « Pour l'éducation populaire» est un outil au service des combats d'au jourd 'hui.

Michel ROCARD

Éducation Populaire. Chacun, dès qu'il a milité dans un mouvement de jeunesse et d'éducation populaire, a son évaluation personnelle du terme. J'ai même entendu un animateur professionnel dire qu'il s'agissait d'une technique d'animation. Le projet d'éducation populaire me semble être issu des multiples contestations du dispositif d'enseignement secondaire qui ne peut être considéré comme éducatif et pérennise, voire amplifie, les inégalités. Ce qui n'était pas le cas de l'enseignement primaire dont les velléités libératrices ont été étroitement contrôlées et censurées par un establishment opposé à la véritable émancipation du peuple. Nombre d'animateurs socioculturels en formation ignorent l'histoire et l'évolution des tenants et aboutissants idéologiques qui leur permettent d'envisager l'exercice de leur profession Parler d'éducation populaire à de futurs animateurs qui ont rarement pratiqué les mouvements qui en relèvent peut apparaître comme une gageure. Mon discours tentera de montrer au lecteur quels ont été les projets des utopistes porteurs des concepts d'éducation et de culture populaire opposés à une vision administrative pour qui 1'homme doit être un sujet d'assistance. Il reprendra le fil de 1'histoire d'un projet toujours combattu par les nantis, mais toujours d'actualité: donner au peuple les moyens culturels de contrôler ses dirigeants, donner aux gens de peu les moyens culturels de rabattre le caquet des nantis, exercer le simple pouvoir du citoyen, apprécier les actes des élus, les sanctionner si nécessaire. Ma fidèle lectrice a vérifié sa rédaction en français laïque et républicain car je voulais qu'il puisse être accessible au plus grand nombre possible. Depuis plus d'un siècle, l'éducation populaire s'est exercée dans les Unions chrétiennes, les cercles et patronages catholiques, les troupes scoutes, les amicales laïques, les clubs des auberges, les associations sportives et culturelles de villages et de quartiers. Elle a produit des citoyens conscients, des élus responsables. Ce que savait faire l'école de Jules Ferry, ce que ne savent désormais plus faire le collège, le lycée, voire l'université. Tel était le but de cette éducation populaire que trop de mauvais bateleurs cherchent à convoquer pour masquer leurs incompétences et justifier un discours dont l'utilité reste à prouver. C'est pourquoi j'ai tenté un essai d'analyse du phénomène. Chacun, dit-on voit Paris de sa fenêtre. Il en est de même pour l'éducation populaire.

J'ai eu, avec elle, une relation personnelle qui fonde mon discours. Je vais donc évoquer le parallèle entre l'enseignement dispensé dans le système officiel et l'éducation reçue dans les dispositifs de l'éducation populaire. Ce ne sera pas sans arrière-pensées. J'ai trop milité dans les deux secteurs pour ne pas avoir une opinion sur le sujet. S'il advenait qu'elle gênât les pharisiens, je serai, adepte du parler vrai en honneur à Uriage, le plus heureux des hommes, car l'éducation populaire, c'est aussi montrer la nudité de roitelets abusifs qui prétendent gérer la culture d'un peuple qu'au fond d'eux-mêmes ils méprisent. De futurs animateurs doivent avoir les moyens de mesurer cet enjeu et de se situer dans l'avenir à partir de l'évaluation et de la compréhension du passé. Pour leur permettre de mesurer l'évolution des milieux liés à l'éducation populaire et à l'animation, j'apporte de temps en temps, sur les conseils de Françoise Tétard, des touches de souvenirs personnels. Michel Rocard, dont le combat politique a commencé par un long passage dans un mouvement de jeunesse, et que j'avais choisi car il est aussi un adepte du parler vrai, a accepté de donner son opinion sur cette hagiographie en forme de chronique d'une utopie indispensable à la santé de notre société. Qu'il en soit profondément et sincèrement remercié. Dans le processus d'éducation populaire, le dialogue entre animateurs bénévoles et professionnels, entre responsables bénévoles et professionnels est une absolue nécessité qui favorise l'équilibre politique et le pragmatisme social. La lecture de cet ouvrage dont je souhaite qu'elle leur donne l'envie d'aller plus loin dans la réflexion devrait leur en donner l'opportunité. Ces animateurs, ces responsables doivent avoir conscience de la vision libératrice de l'éducation populaire. Si les quelques pages qui vont suivre le permettent, elles ne feront que répondre heureusement à mon objectif. Montpellier, décembre 2003.

Il savait que l'homme À Castillan lafidélité, Compagnon

pense car il a une main.

passant du Devoir de Maître Jacques,

en souvenir des étés à la Villa Madeleine. À Danièle.

Les thèmes. - Quelques choses dites avant. - Les décennies d'établissement. L'irréalité dans l'affliction. - L'affliction des réalités.

-Du rêve aux désillusions.

- Pour l'éducation populaire.

Pour l'éducation populaire.

L'école continue tout au long d'une vie. Une culture bloquée sur un temps scolaire est la négation même de la culture scientifique. JI n'y a de science que par une éducation permanente. Gaston Bachelard

Quelques choses dites avant... En 1792, devant l'Assemblée Nationale, Condorcetdéfend un sujet qui araît éloioné de l'actualité: l'instruction ur tous
« Offrir à tous les individus de l'espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d'assurer leur bien-être, de connaftre et d'exercer leurs droits, d'entendre et de remplir leurs devoirs. Assurer à chacun d'eu.x la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d'être appelé, de développer toute l'étendue de talents qu'il a reçus de la nature; et par là établir, enlre les citoyens, une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi. Tel doit être le prel1zier but d'une instruction nationale et, sous ce point de vue, elle est, pour la puissance publique, un devoir de justice.

Une autre révolution, éducative, est selon lui nécessaire car la France de la Révolution est illettrée. Hors des actions de l'Eglise, qui se consacre depuis près d'un millénaire, à l'éducation de quelques couches de la société, l'enseignement, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, est peu répandu. La position institutionnelle de Condorcet est confortée par celle, toute pédagogique, de Portiez qui prône une éducation active. Le centralisme bureaucratique français, hérité de la Royauté, qui perdure sous l'Empire, la Restauration et les Républiques, met bon ordre à ce rêve. Il faut attendre la création de l'Internationale ouvrière pour qu'apparaisse enfin une critique socialiste du concept bourgeois d'enseignement. Le Lycée napoléonien, et, soixante-dix ans plus tard, l'École primaire gratuite, laïque et obligatoire modifient le paysage en instituant deux ordres qui ne s'interpénètreront pas avant la création du Collège Unique dans les années 70. Cette distinction, issue de la pensée de Jules Ferry, établit un nouveau dispositif éducatif: Écoles Primaires, Cours Complémentaires, Écoles Primaires Supérieures, Écoles Normales Départementales. C'est un bloc monolithique, volontairement distinct du secondaire, cohérent dans sa mission, ses principes pédagogiques et son idéologie.

Des choses dites avant.

L'option paraît justifiée :
« Qu'aurait pu donner l'immersion rapide d'enfants issus d'un milieu paysan ou

ouvrier dans les classes secondaires, bourgeoises, des lycées urbains? Une telle
mesure est, on le mesure encore aujourd'hui, cause de bien des échecs, dès lors que l'on applique indistinctement à chacun, une pédagogie, un langage, des critères, qui ne correspondent guère à une population scolaire issue de milieux très hétérogènes. »1

On trouve donc dans l'enseignement d'État: - L'enseignement secondaire. Ses lycées reproduisent les méthodes des Jésuites, notamment l'étude systématique des Humanités grecques et latines pérennisées dans le caporalisme napoléonien. Il assure de la onzième à la classe de rhétorique un cursus fondé sur leur acquisition. Il existe peu de lycées, théoriquement un par département ou par très grande ville. Cette carence est palliée par les collectivités locales qui ouvrent des collèges modernes dans lesquels grec et latin ne sont pas une priorité. n se prolonge après le baccalauréat, premier grade de l'Université dont il est le vivier, par les Facultés où l'on parle latin, ce qui permet de les interdire à ceux qui n'ont pas suivi le cursus noble. TI sera longtemps défavorable à l'accueil des filles. C'est un enseignement de caste chargé de défendre les privilèges bourgeois. TIconforte les situations sociales, n'est pas promotionnel et manque de charisme. C'est sans doute pourquoi Jules Vallès dédie deux livres de sa trilogie (L'enfant, Le bachelier, L'insurgé) :
«À tous ceu.x qui crevèrent d'ennui au Collège qui, pendant leur enfance furent tyranniséspar leurs maitres» (L'Enfant). «À tous ceux qui, nourris de grec et d.e latin,sont morts defaim »(Le Bachelier).

- L'enseignement primaire. Il sauve nombre de jeunes enfants de l'exploitation par le maître de forges, voire pire par celle du maître fermier. Il assure à chacun une formation de base qui se clôt par l'obtention du Certificat d'Études Primaires. TIpratique la sélection continue des meilleurs, du Brevet Élémentaire2 préparé dans les Cours Complémentaires, au Brevet Supérieur acquis à l'École Prim£lire Supérieurtl. Les futurs instituteurs et institutrices sont sélectionnés parmi les titulaires du Brevet Elémentaire avant d'entrer à l'École Normale où ils obtiennent le Brevet Supérieur. Comme ils ne sont pas bacheliers l'Université leur est interdite.
1

Gaillard 1M. Jules Ferry. Paris, Fayard 1993.

2

Le Brevet Élémentaire est, depuis 1816, un titre de capacité. La Loi Falloux (1850) rétendau baccalauréat mais dispose que les personnes relevant d'une congrégation religieuse peuvent enseigner sans ces titres. Il leur suffit de justifier de la possession d'une lettre d'obédience qui sert de certificat de capacité.
3

Instituéespar la Loi Guizot de 1833,les Écoles PrimairesSupérieures(une par communede

plus de 6000 habitants) seront créées par un arrêté de Victor Duruy du 15 janvier 1881.

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Pour l'éducation populaire.

L'option est intéressante dans un système politique bourgeois. L'enfant du peuple a le droit de progresser à la condition de ne pas aller trop loin. L'enseignement primaire est déclaré culture liement restrictif par le secondaire qui cultive ses aspects élitistes. il est promotionnel en ce qu'il permet aux enfants du peuple de se hisser au niveau des nantis. TIpratique une culture de promotion du pauvre qui permet aux meilleurs de quitter lew. condition sociale d'origine grâce à un travail acharné, valorisé par l'attribution de rares bourses d'études, conclu par raccès au statut de fonctionnaire ou de petit cadre. Il est un enseignement de classe fondé sur la volonté des instituteurs de libérer le peuple d'un certain nombre d'oppressions. Fernand Pelloutier et les militants des Bourses du Travail lui reprochent cependant d'être destiné à ceux qui auront à obéir et de ne pas être aussi libérateur qu'Hie prétend ou voudrait l'être. Cette contestation porte en elle les prémices d'une forme d'Éducation Populaire où les syndicats souhaitent prendre en main la formation professionnelle et culturelle des ouvriers. Ce conglomérat de systèmes apporte à certains une culture qui leur permet d'évoluer dans leur monde, à d'autres des rudiments utiles pour la production sans leur ouvrir les portes de la Culture. Le passage en établissement scolaire est une période de vie fermée. Ce qui a été acquis l'est pour la vie et ne doit et ne peut pas être complété, sauf par les travaux personnels d'aimables amateurs ou de savants chercheurs. Ce que l'on appelle désormais éducation permanente, formation professionnelle reste ignoré du système. Cette vision des choses et du monde bl<X}ue chaque composante de la société dans sa sphère propre, et constitue un ensemble de petites galaxies sociales. Malgré la loi du Il décembre 1880 :
« Les Républicains n'ont pas pris en charge la fomlation des travailleurs à leur métier que mettent déjà en place les Anglais et surtout les Allemands. »1

Cette critique n'est pas exceptionnelle. Léon Blum va plus loin encore.
« Quant à l'état de la culture, du travail scientifique, de l'éducation, sur lequel les RENAN et les TAINE après 1871, avaient porté leur principal effort critique, il était satisfaisant dans les deux secteurs extrêmes: enseignement supérieur et recherche d'une part, enseignement primaire de l'autre, et la jjjèmeRépublique avait édifié dans ces deux domaines une construction qui défie ses détracteurs. Il était déplorable en ce qui touche le secteur central, c'est-à-dire l'enseignement secondaire (...). Non seulement aucun progrès ne s'était marqué, nlais sa décadence s'était accentuée; l'enseignement secondaire en particulier, bien qu'il fût tobjet d'une attention particulière de l'opinion, bien que sa clientèle des deux sexes se fût constamment

étendue,ne livraitplus que desproduits dépréciésd'année en année. » 2
1

Gaillard J M. Jules Ferry. Paris, Fayard 1993.

2

Blum L. À l'échelle humaine.Paris, SeuilCollectionIdées 1971.
13

Des choses dites avant.

Les Universités Populaires apparaissent dès le XIXèmeSiècle. Elles veulent apporter aux humbles qui n'ont pu bénéficier d'études secondaires ou universitaires des éléments de cette culture qui leur manque pour comprendre un monde qui évolue. La première est fondée à l'automne 1898 à Paris, au Faubourg Saint Antoine, quartier populaire, ouvrier et artisan.
« C'est une institution laïque qui se propose de développer l'enseignement populaire supérieur, qui poursuit l'éducation mutuelle des citoyens de toutes conditions, qui organise des lieux de réunion, où le travailleur puisse venir, sa tâche accomplie, se reposer, s'instruire, se distraire. La naissance de ces institutions coïncide avec le développement de la pratique des conférences populaires et des lectures publiques préconisées par Condorcet dès 1792. »1

Tous ne les apprécient pas à la même aune2. Pierre de Coubertin, inlassable pédagogue libéral, propose la création d'Universités Ouvrières où les intervenants, issus des classes supérieures et assumant leur devoir social, verraient leurs pratiques contrôlées par leurs élèves. Elles apportent un peu de notre Culture commune à ceux qui en manquent. Elles se distinguent des Sociétés Savantes, regroupement de gens d'un même milieu qui débattent entre eux. Dans cet ensemble, l'utopie de l'éducation populaire s'établit dans une tripartition religieuse, républicaine et socialiste. Elle connaît au fil du temps des dénominations diverses (Éducation Populaire, Culture Populaire, Education Permanente, Formation Permanente, Formation Continue) qui sont à l'origine d'expressions corporatistes, d'enjeux politiques et de velléités de prise de pouvoir au sein du système d'enseignement. Le débat est de savoir si ce complément de culture, de formation, ou d'éducation est l'apanage de l'institution scolaire ou s'il doit être dispensé par d'autres. On se demande si l'École peut être la seule à transmettre les éléments fondamentaux de la Culture et de l'Éducation pennanente ou populaire. Ou si des systèmes qui lui sont étrangers peuvent intervenir dans ce domaine de manière forte, voire exclusive. Ce débat, loin d'être neutre en France, semble renaître actuellement avec le découpage du ministère de la Jeunesse & des Sports et la récente appropriation de la jeunesse par l'Éducation Nationale qui semble vouloir reprendre pied dans le domaine de l'éducation populaire, ce qui peut signifier qu'on envisage d'en confier la responsabilité à des fonctionnaires ou à des dispositifs associatifs instrumentalisés.

1
2

Poujol G. Histoires et pouvoirs de l'éducation populaire. Paris, Éditions Ouvrières 1983.
En témoigne la position de Le Braz in Guilloux L. La maison du peuple. Paris, .rai Lu 1960.

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Pour l'éducation populaire.

La création en 1882 de l'École lai"que. nationalisation d'un système public à prédominance religieuse, l'oppose par suppression des privilèges concordataires aux Écoles confessionnelles. La Loi du 1er juillet 1901 s'attaque aux congrégations religieuses, enseignantes ou non. Les lois de 1905 de séparation des Eglises et de l'État placent l'Église catholique en opposition à la République. Cette opposition, la Ligue Française de l'Enseignement l'exploite: en défendant l'École laïque qu'elle a contribué à créer, elle obtient une position dominante sur le dispositif primaire d'enseignement et rejette les tentatives menées en direction de la jeunesse par des milieux catholiques modérés et modernistes. Craignant d'avoir à partager des avantages acquis grâce à cette opposition entre l'État et l'Église, elle refuse tout compromis avec des catholiques novateurs qui critiquent une hiérarchie figée dans son dogmatisme! . Les pédagogies sont soumises à des hiérarchies centralistes, au sein desquelles toute velléité d'innovation est perçue comme une contestation du système établi. Les filières d'enseignement publiques et congréganistes ont, dans la France les années 20, des attitudes conservatrices. il ne faut donc pas s'étonner que l'ensemble soit contesté tant par des laïcs et des clercs que par des laïques. TI en résulte des visions culturelles, cultuelles, philosophiques, politiques et sociales différentes au départ, mais œuvrant vers un même but: offrir à chaque individu la place qu'il peut mériter dans la société. Le paradigme d'éducation populaire apparaît comme une réponse aux pratiques totalitaires et dogmatiques qui entendent manipuler le peuple. Cette option éducative affirmée dans les tranchées et les camps de prisonniers de la Première Guerre Mondiale ira son chemin dans les années 20 et 30, prendra une nouvelle vigueur dans les maquis de la seconde guerre mondiale, et sera confrontée à la fin des combats à l'éternel retour des vieux Romains qui ne supportent jamais la présence et les idées des jeunes cycliste?-. Le terme reçoit en 1936 la consécration universitaire sous la plume de François Bloch-Lainé qui écrit dans sa thèse de droit: L'emploi des loisirs ouvriers et l'Éducation populaire.
« L'évolution du monde contemporaina mis au premier plan la question du progrès intellectuel du peuple. L'accès progressif des classes nombreusesà la vie publique a
1

Pourtan~ les actions du Marquis René de la Tour du Pin au sein de l'Oeuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers se situent dans une perspective d'Éducation Populaire, même si les pratiques des Abbés Six., Lemire et JauDier favorisent une éducation autant religieuse que culturelle.
2

Est vieux ronzaincelui qui s'accroche aux traditions,jeune cycliste, celui qui est tenté par les

visions modernistes. Il s'agit de l'éternelle opposition entre les anciens et les modernes. 15

Des choses dites avant.

rendu nécessaire, en effet, de cultiver ['intelligence et d'éclairer le jugement de la masse, de la faire participer plus activement à la vie de ['esprit, qui fut longtemps réservée à une élite. La diminution de la durée du travail, en même temps qu'elle a rendu possible l'accomplissement d'une telle tâche, lui a conféré une nouvelle utilité et un motif d'urgence particulier. En sorte que le problème de l'éducation populaire paraft aujourd'hui présenter un intérêt à la fois politique et social.»!

Il est intéressant de noter que cet appel à une nécessaire Education Populaire est évoqué lors du Front Populaire alors que les masses populaires sont en de nombreux pays d'Europe soumises à des systèmes politiques hésitant entre l'autoritaire et le totalitaire. On semble prendre conscience en France qu'un peuple ayant reçu plus que les simples éléments de la seule instruction obligatoire aurait plus de capacité à résister aux pressions de gouvernements autoritaires, aux tentations d'en implanter et à défendre la démocratie. C'est aussi le rappel du principe que les loisirs accordés au peuple doivent être utiles, nonfutiles. Les loisirs doivent élever l'individu et délivrer l'homme par l'éducation.

- Éducation

populaire:

TI semble à nombre de penseurs qu'elle peut se situer

hors de l'institution scolaire et commencer tôt, notamment dès la fin de l'enfance ou le début de l'adolescence. Ce qui justifie que les colonies de vacances prétendant continuer sous d'autres formes l'action de l'Ecole en relèvent elles aussi.

- Éducation

populaire:

Le terme semble avoir été fondé sur la volonté de

donner à chaque citoyen, quel qu'il soit, les moyens culturels de comprendre et analyser son environnement politique, économique et social. Grâce à elle, le citoyen doit acquérir les moyens de l'exercice de sa liberté, de ses droits, mais aussi de ses devoirs, en gardant sa liberté de jugement et d'orientation. - Éducation populaire: C'est penser avec Jean Guéhenno qu'elle doit « permettre à chacun de lire son journal quotidien », avec Joffre Dumazedier
qu'elle « n'est pas distributrice de connaissances, mais initiation à un art de vivre la vie quotidienne, et accorde au public populaire une part aussi active

qu'au créateur ». C'est rappeler avec Léa Lagrange: « aux jeunes, il ne faut
pas tracer un seul chemin, mais ouvrir toutes les routes.» - Éducation populaire: C'est l'histoire de mouvements, de pratiques, de

tendances, d'utopies diverses, parfois antagonistes mais fondées sur le principe de servir toujours, se servir jamais. C'est pourquoi il faut évaluer
1

Cité par Rioux JP. Cahiers de ['animation na 32. (François Bloch-Lainé soutient sa thèse le

jour où sont signés les accords Matignon)

16

Pour l'éducation populaire.

son développement sous l'angle des tentatives d'appropriation par des systèmes qui cherchent à le maîtriser pour contrôler les attentes du peuple. - Éducation Populaire: C'est un concept révolutionnaire relevant d'objectifs identiques dans leur projet. Tout autant l'action de Friedrich Jahn dans l'Allemagne occupée par les troupes de Napoléon, que celle des anciens d'Uriage élaborant dans les maquis du Vercors, de Savoie, du Dauphiné, de la Montagne Noire, le projet d'une France Nouvelle. Elle peut aussi être définie par son inverse, par ce qu'elle ne serait peut-être pas. « On peut plus facilement la définir par ce qu'elle n'est pas que par ce qu'elle représente.Ce n'est pas l'éducation initiale, ce n'est pas laformation qui est donnée de la maternelleà l'université pour l'acquisition d'un certain nombre de savoirs. Ce n'est pas non plus la/ormation continue,c'est-à-dire les complémentsqui peuvent être apportésau cours d'une carrièreprofessionnelle.Il est possible de définir l'éducation populaire de façon globale comme une certaine conception de la transmissiond'un patrimoine et de pratiques sociales ou culturelles comme le sport, le cinéma, la musique, un certain éventail de pratiques artistiques, les échanges intellectuels à travers des débats ou des conférences.C'est surtout ['idée d'une pratique collective qui y prime et peroret d'assurer la transmissionde valeurs d'une génération à une
autre.
»1

Elle a permis l'arrivée sur la scène politique de militants qui ont dérangé les habitudes sociales et remis en cause des situations politiques étriquées. Elle a permis le développement d'un mouvement social (unions, patronages, amicales, sociétés), moyen pour le peuple d'accéder à des formes diverses de loisirs, dont les loisirs sportifs non liés aux dérives commerciales. L'essai qui suit s'articulera au fil du temps en tableaux correspondant à des périodes plus ou moins longues. Ce n'est pas une Histoire de l'Éducation Populaire et de la Jeunesse au sens universitaire du terme. C'est une vision héritée d'une histoire personnelle dont le projet est d'inciter le lecteur à aller plus loin pour mieux se former. On trouvera après ces prolégomènes quatre cahiers articulés sur des périodes du siècle dernier. Chacun comporte des éclairages sur les mouvements qui ont, chacun à leur façon, travaillé en faveur de l'éducation populaire et de la jeunesse. TIest vrai qu'elle subit un certain désintérêt dû aux retombées de deux de ses démembrements: l'animation professionnelle et la formation professionnelle.

1

Delfaut P. Professeur à l'Université Montesquieu (Bordeaux) cité in Citoyens Chiche. Paris, Éditions de l'Atelier 2001. 17

Des choses dites avant.

Les militants ont longuement combattu pour l'avènement de cette dernière, elle leur a été dérobée par les technocrates et les marchands. Qu'importent les militants et leurs problèmes si l'idée a finalement vaincu. On y fera aussi régulièrement un point sur l'enseignement obligatoire. S'il participe à une certaine forme d'Éducation générale du pays, il ne peut en aucun cas être admis comme la réponse unique aux attentes du citoyen. TIa, voulant à tout prix éviter de poser le problème de son indispensable réforme, tenté de perdurer en adoptant des modes. Or une éducation ne se fonde pas sur des modes mais sur une réflexion dans laquelle le citoyen est le seul objectif acceptable. Ce citoyen doit pouvoir maîtriser les éléments de sa culture. Or, par absence du souci de la pédagogie, l'enseignement secondaire n'a pas su le faire. « À l'école7 disait Malraux, on apprend Phèdre. Au théâtre, on apprend à aimer Phèdre ». Pour y arriver, le système scolaire doit accepter que la société civile et les associations d'éducation populaire, non les dispositifs clients, interviennent en complément de son action. On pourra donc en fin d'ouvrage ébaucher des propositions de renouveau de cette utopie de l'Éducation Populaire qui a été forte dans les périodes sombres et douloureuses de l'histoire du pays mais a perdu sa vigueur dès les dangers écartés car ils reviennent toujours: Ceux qui ont intérêt aux discordes. Ceux qui préfèrent des clients aux citoyens conscients. Ceux que Prévert voyait chauves à l'intérieur de la tête.

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Pour l'éducation populaire.

Un groupe de prolétaires a pris pour devise ce beau mot" savoir ". Ce fut le temps où la bourgeoisie et le prolétllriat se mêlaient; les plus instruits apportaient leur science au trésor commun et s'en retournaient plus riches. Il est vrai que dans ces Universités Populaires, le commerce fut plus d'amitié que de science. Et certes il n'était pas besoin de lumières supérieures pour comprendre le jeu des tyrans, et pour rire quand ils voulaient nous faire trembler. Alain

Les décennies

d'établissement.

Entre les guerres de 1870 et de 1914 la France a vécu 44 années de paix européenne, au cours desquelles le principe d'éducation populaire s'est développé à partir de visions non dénuées d'ambigmté. On éduque le peuple, mais pas nécessairement pour son bien. TI faut qu'il soit bon producteur, bonne reproductrice, bon soldat. La fin de la première guerre mondiale voit apparaître d'immenses bouleversements politiques et sociaux. La révolution bolchevique laisse envisager que l'utopie de la Commune de Paris s'étendra enfin sur le continent européen. La France en guerre a vécu des rébellions, réprimées avec doigté par un général que les soldats avaient dénommé le boucher de Verdun: Philippe Pétain. Plus jamais çà, dit-on depuis la fin de la grande boucherie des tranchées. Le pacifisme a la cote, l'internationalisme aussi dont on espère qu'il résoudra les problèmes de compréhension entre les peuples. La guerre a eu d'autres conséquences. Les hommes étant au front, les femmes et les jeunes ont acquis plus de reconnaissance et commencent à se libérer de la tutelle des anciens.
« L'absence, parfois définitive, du père et de tous les jeunes hommes donna à des adolescentsélevéspar la mère et parfois les grands-parents,l'occafion d'exercer des responsabilitésinaccoutuméeset dejouir d'une plus garde liberté. »1

L'industrie, dopée par l'effort de guerre, facilite une concentration urbaine qui s'achèvera en France quarante ans plus tard alors qu'elle est forte en Allemagne depuis Bismarck. La baisse du revenu agricole pousse les gens des campagnes vers le miroir urbain. Ces deux éléments alliés à une nostalgie rousseauiste du retour à la nature contribuent à la revendication de loisirs plus importants (les trois huit) accessibles au plus grand nombre.

1

Cholvy G. Mouvements de jeunesse chrétiens
Paris, Cerf 1985.

et

juifs. Sociabilité juvénile dans un cadre

européen 1799/1968.

Les décennies d'établissement.

La concentration urbaine facilite la création de groupements de jeunes. L'Église, grande dominatrice d'un milieu rural qu'elle quadrille très bien malgré l'action militante des instituteurs se positionne sur un front dont elle exploitera jusque dans les années 60 l'ensemble des ressources humaines. La fraternité des tranchées et des camps a permis à des individus d'origines sociales très diverses de se rencontrer, d'échanger, de s'estimer et de penser que les choses ne doivent plus être comme avant. Surtout dans le domaine de la formation des futures élites dont on rappelle, dans le droit-fil de la pensée d'Albert de Mun ou de La Tour du Pin, qu'elles ont vis-à-vis du peuple «plus de devoirs que de droits ». Les Compagnons de l'Université Nouvelle, enseignants de gauche et anciens combattants, veulent instaurer

une culture générale professionnelle et une « école nouvelle développant la
valeur sociale
»1.

On leur doit la Loi Astier de 1919 sur l'apprentissage.

L'époque est celle où l'on se rend compte en France, à l'exemple des Britanniques, Américains, Autrichiens et Allemands, que si enfants et adolescents sont des petits d'homme, ils ne sont en aucun cas des adultes en réduction. Ils sont des individus (enfants, préadolescents, adolescents) différents selon la période de la vie qui les caractérise, et à chacune desquelles il est possible d'appliquer une pédagogie spécifique. De cette vision naîtront des expériences qui chercheront, comme Célestin Freinet, à éclairer la grisaille du quotidien de la clôture scolaire et faire en sorte, dit Prévert, que le porte-plume redevienne oiseau. Parallèlement, ce que l'on appelle la Culture sort de ses retranchements bourgeois et commence à aller vers un Peuple qui en a soif et le fait savoir. C'est la péricxle des illusions, des utopies et de tous les dangers. - Elle dure le temps que met un enfant à naître, grandir, s'éduquer et partir à la guerre. - Elle voit naître des mouvements liés aux utopies de l'internationalisme, de la fraternité et de la promotion sociale, du retour à la nature: le scoutisme, les mouvements de jeunesse confessionnels et politiques et les Auberges de Jeunesse dont la chanson Au-devant de la Vie symbolisera la politique sociale et culturelle du Front Populaire.

1

Rioux JP. Cahiers de ['Animation N°32. 20

Pour l'éducation populaire.

Les mouvements de jeunesse. Nombre d'élites ont disparu dans la tourmente, nombre de jeunes cadres de l'industrie et de la fonction publique sont tombés:
« aux ordres de quelques sabreur s, pour ouvrir au champ d'horreur leurs vingt ans qui n'avaient pu naître. »1

Les institutions politiques et religieuses, philosophiques et sociales admettent donc le principe qu'une jeunesse consciente et organisée prépare leur survie. Elles tentent de convaincre des jeunes d'adhérer à leur projet social, religieux ou politique, puis définissent une pédagogie de l'accueil des néophytes qui s'engagent dans un mouvement de jeunesse2. À Berlin et dans les grandes cités industrielles, aux environs de 1900, le Wandervogel (les oiseaux migrateurs) exprime la quête adolescente du parti-,J. TIaura en Allemagne des retombées sociales diverses: l'introduction du naturisme, des pratiques gymniques et des Auberges de jeunesse. Regroupant des étudiants et des lycéens, il connaît le succès dans l'ensemble de la société allemande du début du siècle.
« Niant tous les aspects dérisoires des cités, révoltés par leurs contraintes, les jeunes Allemands s'en allaient ensemble à l'aventure, par les routes (...). Ils dénonçaient hautement les méfaits d'un confort frelaté, de la vie étriquée créée par l'absurdité de conventions mesquines et factices, et s'exaltaient à l'idée d'un retour à la vie libre, pure et primitive au sein de la nature vivifiante. Ils furent tout de suite des centaines à partir ainsi à la conquête de leur bonheur vers les forêts et les campagnes. On les voyait par les chemins, en culotte courte, sans veston, ni coiffure, ni col, ni cravate, poitrine et cheveux au vent, mollets nus, marchant librement en chantant dès ['aube, faisant leur cuisine au bord des fossés, couchant dans les bois, sous les rochers, ou demandant aux paysans l'hospitalité d'une nuit. On les appelait Wandervogel .» 4

Une réelle osmose s'établit entre les jeunes citadins révoltés, écologistes avant la lettre, et les paysans porteurs de la tradition de la terre qui ne
l 2

Jacques Brel. Jaurès.
Le terme vient de mouvement allemand de la jeunesse (deutsche Jugendbewegung) qui

apparm). au début du xxème siècle en réaction au caractère figé de la société et pratique un refus affinné des contraintes sociales. Jugendbewegung est la fusion de Jugend (la jeunesse) et Bewegung (le mouvement). Dans Bewegung il y a Weg (le chemin, la route) aspect de la jeunesse qui souhaite mettre en mouvement (bewegen) les choses, les gens, la société, le reste. C'est un concept différent du YMCA, anglo-saxon apparu en 1844, et français d'ACJF instauré en 1886, qui sont deux organisations liées à des systèmes religieux et intégrées au système social. 3 Aussi gennanique que le scoutisme est britannique, le Wandervogel fonde ses activités sur le wandern, vision germanique du partir. Thème caractéristique des pulsions afférentes à cet âge de la vie. On le retrouve dans le Partir d'Arthur Rimbaud, le Peter Camenzind de Hermann Hesse, Le merveilleux voyage de Nils Holgersson de Selma Lagerloff. 4 Fouquet G. Les Auberges de Jeunesse. Paris, Susse 1944. 21

Les décennies d'établissement.

ment pas qui les accueillaient. Dans ce cadre apparaît, au cours des années 1910-1930, une nouvelle appréhension des problèmes de la jeunesse.
«Elle regroupe (au lieu d'être regroupée), se donne des règles et des lois (au lieu de se couler dans un Inonde préétabli pour elle par des "éducateurs") et va jusqu'à proposer aux générations montantes les éléments constitutifs d'une contre-culture

juvénile. »1

Chaque Église, chaque parti, chaque tendance cherche à disposer de sa jeunesse, de son mouvement de jeunesse, vivier qui l'aidera à se développer. On cible avec le plus d'efficacité possible les composantes jeunes d'une société en devenir. En France, il est de tradition de considérer que le concept de jeunesse se situe dans un état particulier lié à des traditions sociales et religieuses reprises par les institutions scolaires.
« On fait partie de la jeunesse après la première communion, elle coïncide souvent avec l'entrée au travail, soit vers 13 ou 14 ans ,. et l'on y reste de longues années si l'on est célibataire. Bien des exemples montrent que la barrière est moins constituée par l'âge que par l'état de vie, célibataire ou mariage. » 2

Jean Jousselin estime3 que la structuration des mouvements n'est pas monolithique et distingue: - Le militant. Engagé totalement dans le mouvement, en charge de diverses responsabilités, il est lié à un minimum de présence et de régularité.

- Le

membre. Il est tenu à un minimum d'activité et de régularité.

- Le participant. Assiste à certaines rencontres et lit la presse du mouvement, mais aucune contrepartie (assiduité, cotisation, engagement doctrinal ou moral) ne lui est demandée. Cette distinction permet de comprendre pourquoi le mouvement de jeunesse, en ce qu'il permet et facilite l'émergence de militants, est une école

de préparation à la vie civique. « Mode d'expression autonome d'une génération 4»,filière fondamentale de l'Éducation Populaire, il permet l'accès à l'engagement social et à la prise de responsabilités, associatives, politiques et syndicales. Politiquement incorrect pour un establishment vivant d'autorité de droit divin (laïque ou républicain), le mouvement de jeunesse est un élément de l'Éducation populaire, objet de tentatives de contrôle et de prises de pouvoir par des hiérarchies opposées à toute nouveauté.

1

2

Augustin J.P. & Ion J. Des loisirs et des jeunes. Paris, Éditions Ouvrières, 1993. Cholvy G. Alouvements de jeunesse chrétiens et juifs. Sociabilité juvénile dans un cadre
1799-1968.Paris, Cerf 1985.

européen.
3

JousselinJ. Jeunesse, fait social méconnu. Toulouse, Privat 1959. 4 Cholvy G. Mouvements de jeunesse chrétiens et juifs. Sociabilité juvénile dans un cadre
européen. 1799~ 1968.Paris, Cerf 1985.

22

Pour l'éducation populaire.

Les mouvements d'essence religieuse. Les Églises catholiques et protestantes de France se sont engagées dans le processus dès le XIXèmesiècle en copiant des exemples anglo-saxons et suisses importés avec plus ou moins de succès dans une société figée. Les Unions Chrétiennes de Jeunes Gens. Elles sont les premières en France à se préoccuper de la jeunesse à l'imitation des unions anglo-saxonnes (YMCA & YWCA!), qui existent depuis la moitié du XIXèmesiècle2. L'Union Chrétienne des Jeunes Filles est fondée en France en 1894, la Fédération des Étudiants Protestants en 1898, au Congrès de Montpellier. Elles reprennent les pratiques des Sunday Schools..
« Dès 1789, les enseignants des Ecoles du dimanche avaient fondé la Birmingham Sunday Society pour enseigner la lecture, l'écriture, le calcul et d'autres matières
uti les aux jeunes gens.
»3

Les Écoles du dimanche sont introduites en France, dans le cadre du Réveil Protestant, vers 1815. Utilisant les compétences de jeunes laïcs, elles créent des Ecoles du Jeudl~ dans le créneau laissé libre pour l'enseignement religieux par les lois laïques. L'Union de Nîmes organise vers 1830 :
« Des Études bibliques, réunions de prières, écoles du dimanche, union cadette, patronage (. ..) Elle ne dédaigne pas les moyens philanthropiques puisque Christ a été le premier et le plus grand des philanthropes »5.

Instruments d'évangélisation et de conquête missionnaire, ces Écoles du dimanche et du jeudi ouvrent le chemin aux Écoles de garde, aux Écoles de vacances, aux Colonies de vacances. Les Unions Chrétiennes de Jeunes Gens (UCJG) se situent dans cette mouvance et agrègent « des jeunes adultes réunis sur une base interconfessionnelleautour d'activités sportives,culturelles,sociales et spirituelles.»6

Indépendantes des églises, «religieuses mais non confessionnelles »7
elles entrent en contact avec le Sillon de Marc Sangnie~.
1

YMCA: Young ~\'1enChristian Association (Association Chrétienne de Jeunes Gens).
Young Women Christian Association (Association Chrétienne de Jeunes filles).

YWCA:
2

En 1884, Georges Williams fonde la première YMCA à Londres. En 1885, Emma Roberts et Mary-Jane Kinnaird fondent la première YWCA en Grande-Bretagne. 3 Poujol G. Histoire et pouvoirs de l'éducation populaire. Paris, Éditions Ouvrières 1981.
4

5 Poujol G. Histoire et pouvoirs de l'éducation populaire. Paris, Éditions Ouvrières 1981. 6 Baubérot A.Invention d'un scoutisme chrétien. Paris, Les bergers et les mages1996. 7 Baubérot A.Invention d'un scoutisme chrétien. Paris, Les bergers et les mages1996. 8 Gérard Cholvy souligne (Cholvy G. Mouvements de jeunesse chrétiens el juifs. Sociabilité juvénile dans un cadre européen 1799/1968) que lors de la conférence de Genève en 1958 on rappellera: « les UCIG avaient pour but premier de faire passer leurs adhérents d'une foi 23

BaubérotA. Naissanced'un scoutismechrétien.Paris, Les bergerset les mages 1996.

Les décennies d'établissement.

Elles innovent dans le domaine sportif (basket-ball1~ volley-ball) et lancent des expériences de camping, transfonnées en camps réguliers à partir de 1908. Leurs sections cadettes encadrent les plus jeunes, mais leur pédagogie, importée des sections adultes~ n'étant pas adaptée aux attentes des jeunes le scoutisme leur paraît une réponse intéressante2. Associations et mouvements catholiques. La hiérarchie catholique se rend rapidement compte qu'il lui sera très utile d'avoir avec la jeunesse des contacts qui ne sont pas exclusivement fondés sur la pratique religieuse. Les lois de 1882,1901 et 1905 ne favorisent pas une perception positive de la TIIème épublique et de ses principes R laïques, tant par la hiérarchie, que par de nombreux éléments du clergé. - L'Action Catholique de la Jeunesse Française. Fondée en 1886 par Albert de Mun, à l'exemple d'une association d'étudiants du Canton de Fribourg (CH), l'ACJF dispense une formation donnant aux jeunes les moyens de prendre des responsabilités dans la Cité. Les cercles locaux qui la composent sont sous la tutelle étroite de la paroisse. Elle apparaît lorsque Jules Ferry exclut les religieux des écoles publiques et recrute parmi les étudiants et les élèves des classes de philosophie et de rhétorique des établissements libres qui se créent à la suite de cette exclusion. Résolument élitiste elle s'ouvre avec réticences à d'autres couches sociales. Elle ne s'intéresse à la question sociale qu'à partir de 19023. Albert de Mun s'adresse, fait nouveau, «à la jeunesse croyante en tant que jeunesse» 4 en liaison étroite avec la Société de Jésus, puisque:
« l'aumônier,unpèrejésuite toujours,est le directeurimposéà ['association.»5
d'autorité à une foi versonnelle ». Lancée dans un Congrès de jeunes cette formule sonne, pense-t-il, comme une déclaration d'autonomie de la jeunesse. 1 On joue au basket-ball à l'Union de la rue de Trévise à Paris en 1893. La discipline sera reprise par la Fédération Française d'Athlétisme lors de sa création, la Fédération Française de Basket-ball n'apparaît qu'en 1932. 2 Elles créent de nombreuses œuvres en faveur de la jeunesse. Le Pasteur Gallienne de la Mission évangélique de Grenelle rue de r Avre ouvre « une section de pompiers-secouristes, béret bleu et cocarde rouge, dont les activités s'inspiraient assez librenzent du modèle

britannique »2. D'autres UCJG créent des troupes scoutes à Boulogneet Saint MaUf.Guérin
Ch. L'utopie Scouts de France. Paris, Fayard 1994.
3

Thèmes des Congrès de l'ACJF à partir de 1902. 1903, Chalons : la question syndicale. CmbellierM. Histoire de lajeunesse en France.Paris,ArmandColin 1979.

1904, Arras: La mutualité. 1905, Albi: Les conditions de travail de la jeunEsse ouvrière. 1906, Angers: La question agraire.
4

5 Crubellier M. Histoire de lajeunesse en France. Paris, Armand Colin 1979. 24

Pour l'éducation populaire.

Par contre, le militant de l'ACJF s'intéresse aux problèmes sociaux car il est issu d'une couche supérieure à celle d'un peuple auquel il doit se consacrer par apostolatl. Ces actions se créent et se développent avec l'aide des congrégations et de certains ordres réguliers. Souvent en opposition avec le clergé séculier qui ne voit pas d'un œil favorable que l'on empiète sur son terrain et ses prérogatives. Elles sont le fait de catholiques petits-oourgeois et conservateurs étrangers à la grande bourgeoisie industrielle (protestante, israélite, libérale irréligieuse ou anticléricale). En 1924 l'ACJF prend ses distances avec l'Action Française, abandonne l'opposition formelle au concept républicain, tend vers l'intégration dans le système et accepte l'idée d'être fédératrice d'un pentagramme (JOC, lAC, lEC, lMC, nC) de structures proches de l'Église qui agissent pour rechristianiser diverses couches sociales du pays. Ce qu'elle caractérise par l'hymne de son Congrès de 193tJl. -Sois fier, ouvrier! (J.O.C. - J. O. C.F.). La fondation de la JOC, en 1926, est due à l~influence d'un mouvement créé par un ecclésiastique belge3 qui pénètre en France par la frontière nord très perméable aux échanges culturels entre jeunes travailleurs. C'est à Clichy que l'Abbé Guérin crée les premières équipes de jeunes ouvriers. Son projet est simple. TIveut relancer la pratique religieuse des jeunes ouvriers. Dans leur volonté de rechristianiser la France les Jocistes ne reculent devant rien, même la provocation.
«

Des jocistes, au tempérament provocateur, n'hésitent pas à aller vendre La Jeunesse
devant la Bourse du Travail, où les accueillent des moqueries et parfois des
»4

Ouvrière

coups.

La JOe a pour slogan: «nous referons chrétiens nos frères. » Ses
militants appliquent la méthode du voir, juger, agir, de Frédéric Le Play. Proche du scoutisme, elle leur permet, à partir d'enquêtes de terrain, de déterminer les conditions de vie de la masse, de se situer vis-à-vis du monde du
1 Il semble, selon Geneviève Poujol, que les débuts du catholicisme social commencent avec la fondation en 1822, par l'Abbé Lôwenbrück, de la Société Saint Joseph qui se charge de fournir des ouvriers honnêtes à un réseau d'employeurs catholiques. Ozanam complète le tableau avec la Société Saint Vincent de Paul qui développe outre les fourneaux écofWmiques, des Écoles du soir pour adultes se plaçant dans une perspective d'éducation populaire.

2

De tous les horizonsde France/ Paysans,bourgeois,ouvriers/ unispour un labeurimmense

I nous venons enfouie au chantier / car nous voulons, pleins d'espérance / du Christ rebâtir la Cité. 3 L'Abbé Gardijn, fondateur en 1925 de la JOe en Belgique. 4 Cholvy G. Mouvements de jeunesse chrétiens et juifs. Sensibilité juvénile dans un cadre
européen 1799-1968. Paris, Cerf 1985.

25

Les décennies d'établissement

travail et de mettre en forme un plan d'action et d'intervention. lis sont très vite écartelés entre leur volonté de chrétiens agissant en milieu ouvrier déchristianisé, les positions politiques et sociales de la hiérarchie et le maximalisme des discours des militants de la CGT et de la CGTU1. Les évaluations des militants de la JOe tiennent compte de tous les paramètres -notamment sociaux- qu'ils repèrent pour agir au mieux de leurs objectifs. TIs génèreront des cohortes entières de syndicalistes, CfFC d~abord, CFDT ensuite, même si certains d'entre eux noueront des liens avec la CGT lors de l'épisode des prêtres ouvriers. En 1937~à l'occasion de son dixième anniversaire, la JOe réunit, marque de son exceptionnelle vigueur, 100 000 jeunes travailleurs.
«Elle pense toujours en termes de classe ouvrière, et non pas de conlmunauté nationale, et ceci est important pour la suite des événements. »2

-La Jeunesse Agricole Chrétienne (I.A.C. - J.A.C.F.).
La JAC est conçue le 17 mars 1929 par des clercs et des laies ruraux de l'ACJF qui recherchent une réponse chrétienne au malaise paysan dû à la baisse des prix agricoles et à un début d'exode rural. Ses promoteurs suivent l'exemple de la JOe en adaptant ses principes au monde rural avec la volonté de compléter le travail quotidien des prêtres afin de :
«préparer un nwuvement de conquête visant la l11aSse des jeunes gens à la

campagne »3.
La JACF suit en 1933. « Si nous ne voulons pas laisser s'en aller pour longtemps le patrimoine des traditions chrétiennes de vie familiale, qui sommeille encore au fond de nos campagnes. Si nous ne voulons pas surtout que nos jeunes gens et nos jeunes filles, trompés par le mirage éblouissant et par la facilité de la ville, s'en aillent, il n'est que temps de réagir. Refaire un esprit paysan, voilà le rôle de la J.A.C. ! Donner au jeune homme et à la jeune fille lafierté de sa profession, si dure, si pénible soit-elle, leur en montrer toute la liberté et toute la noblesse. Leur donner l'amour de la terre, un amour profond et

véritable,la terrequi est la vraierichessede la France »4.

La lAC reçoit, dès ses débuts, le soutien de l'ACJF dont les Cercles Ruraux composent depuis 1919 sa section agraire. L'Union Catholique de la France Agricole (UCFA)5 et l'Enseignement Agricole par Correspondance
1

Pierre M31°dyck,militant lillois de la JOe (Van der Meersch M. Pêcheurs d'hommes. Paris, Livre de poche 1959) est un excellent exemple des difficultés vécues par les militants jocistes.
2

Cointrat A. Cahiers de l' Animation.no

49-50.

3
4

JacquesFerté. Présidentde la JAC. cité par LeprieurF. Cahiersde l'Animationn032.
L'UCFA soutient la pratique catholique dans les campagnes. En 1927 elle regroupe 1ppoo

Abbé Jacques La Jeunesse Agricole, Bulletin des Ruraux de l'ACJF, n° 25 Juillet 1929. Cité par Leprieur F. Cahiers de l'Animation n° 32.
5

adhérents dans 60 diocèses.

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