Pour l'honneur de Dieu

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Le Moyen Âge fut un temps d'intense bouillonnement d'une pensée religieuse angoissée par l'idée du salut éternel et par la crainte de l'enfer. Elle est étudiée par l'intermédiaire de quatre grands témoins autour du XIIème siècle : Robert d'Arbrissel (créateur de l'Ordre mixte de Fontevrault) - Bernard de Clairvaux (Docteur de l'Église) - Thomas Becket (Archevêque de Canterburry, assassiné dans sa cathédrale pour avoir résisté au roi) - Dominique de Guzman (créateur de l'Ordre des Dominicains, formé pour combattre l'hérésie des cathares).
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782336273891
Nombre de pages : 251
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POUR L'HONNEUR DE DIEU

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions Jean-Jacques RATERRON, Célébration de la chair, 2007. Bernard FÉLIX, Fêtes chrétiennes, 2007. Antonio FERREIRA GOMES, Lettres au Pape, 2007. Étienne OSIER-LADERMAN, Sources du Karman, 2007. Philibert SECRET AN, Essai sur le sens de la philosophie de la religion, 2006. Émile MEURICE, Quatre « Jésus» délirants, 2006. PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L'Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l'univers, 2006. André THA YSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006. Philippe LECLERCQ, Comme un veilleur attend l'aurore. Écritures, religions et modernité, 2006. Mario ZAN ON, J'ôterai ce cœur de pierre, 2006. Anne DORAN, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais, 2005. Vincent Paul TOCCOLI, Le Bouddha revisité, 2005. Jean-Paul MOREAU, Disputes et conflits du christianisme, 2005. Bruno BÉRARD, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, 2005. Camille BUSSON, Essai impertinent sur l 'Histoire de la Bretagne méridionale, 2005. Erich PRZYWARA (Trad. de l'allemand par Philibert Secretan), ... Et tout sera renouvelé. Quatre sermons sur l'Occcident suivi de Luther en ses ultimes conséquenses, 2005.

Bernard Félix

POUR L'HONNEUR DE DIEU
ROBERT D'ARBRISSEL BERNARD DE CLAIRVAUX THOMAS BECKET DOMINIQUE DE GUZMAN

L'Harmattan

Du même auteur

Des légions romaines aux saints bretons, Coop Breizh, Spezet, 1993 VAL, histoire d'un nouveau moyen de transport, Ronald Hirlé, Strasbourg / Maxima, Paris, 1993. Iseult et ses sœurs celtiques, Coop Breizh, Spezet, 1995.
L 'hérésie des pauvres (vie et rayonnement Labor et Fides, Genève, 2002. de Pierre Valdo),

Guillaume le Troubadour, Aubéron, Anglet, 2002. En Quête du Graal, Aubéron, Anglet, 2003.
Fêtes chrétiennes (du Jour des Morts à la Réformation), L'Harmattan, Paris, 2007.

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296..02994-1 EAN : 9782296029941

Avant-Propos
Le présent ouvrage présente au lecteur du début du troisième millénaire un regard sur quatre grands combattants de la foi chrétienne qui ont vécu au douzième siècle et au début du treizième. Dans l'ordre chronologique, il s'agit de Robert d'Arbrissel, de Bernard de Clairvaux (saint Bernard), de Thomas Becket (saint lui aussi) et de Dominique de Guzman (saint Dominique). Notre regard est celui d'un historien protestant qui a déjà consacré une étude à PieITe Valdo, considéré comme hérétique par l'Eglise catholique à la fm du douzième siècle1. Pourquoi, penseront certains, un protestant s'intéresse-t-il à ces vieux âges où la foi réformée n'est pas encore apparue (loin s'en faut !) et où le christianisme est si différent de ce qu'il va devenir ensuite, qu'il s'agisse de la forme catholique ou de la forme protestante (sans parler de l'orthodoxie) ? Ce milieu du Moyen Age, si distant soit-il de notre monde du vingt et unième siècle, est cependant celui où, insensiblement, le christianisme se transforme de crises en crises, sous l'influence de différents facteurs culturels ou socio-économiques, et prépare les religions du monde moderne, notamment mais non exclusivement à travers la grande explosion de la Réforme. Nous tentons donc, par notre analyse de la foi et de la vie de ces quatre hommes, de trouver certaines origines lointaines des religions actuelles et, en particulier, du protestantisme ou, plus exactement, de découvrir quelques-unes de ses causes dans les manifestations religieuses qui l'ont précédé. Bien des indices (PieITe Valdo en était un) montrent que l'esprit de la Réforme a des sources dans ce lointain passé.
1 parue, en 2002 aux Editions Labor et Fides à Genève, sous le titre de L 'hérésie des Pauvres.

Certes, elle est éloignée encore, la Réforme, et les aventures tumultueuses des croisades ainsi que les luttes indécises et sanglantes qui opposent papauté et Empire témoignent de croyances et d'ambitions qui paraissent en partie désuètes. De nouvelles doctrines sont en train de naître et vont être définies ou consolidées par différents conciles parmi lesquels on doit citer celui de Latran IV (1215). Le concile de Trente (1545-1563) a essayé d'être le point d'orgue de cet effort de précision doctrinale, s'opposant aux innovations introduites par les Réformateurs. Dès Latran IV, le christianisme se présente comme une religion avec un corps de doctrines bien constituées dont le protestantisme a dû se séparer. Si ce dernier est, plus ou moins, l'héritier de la chrétienté du premier millénaire, il se produit, notamment à partir du pape Innocent ill, une modification profonde de l'Eglise (une sorte de divergence par rapport avec l'esprit du christianisme antérieur, diraient les protestants) dont le protestantisme se refuse de dépendre. Les énormes difficultés qu'a connues la Réforme sont en puissance dans l'évolution des quatre siècles qui la précèdent, au milieu de laquelle la conception de l'Eglise et le rapport des fidèles à Dieu ont une place centrale. Joue aussi son rôle l'affIrmation réitérée de la doctrine des deux glaives, c'est-à-dire cette prétention, cette volonté de la papauté d'exercer son pouvoir à la fois dans le domaine spirituel et dans le domaine temporel. Sauf Bernard, les hommes que nous présentons ont eu quelques difficultés à vivre leur foi dans un temps et dans une Eglise assez empêtrée dans sa volonté de puissance. A propos de ce saint, on pourra s'étonner que nous lui fassions une large place dans un ouvrage qui vise à chercher les tendances spirituelles qui annoncent peu ou prou la Réforme. Avec lui il n'en est vraiment pas question. Cependant théologiens et historiens le considérent comme l'un des acteurs principaux de la vie spirituelle du douzième siècle. Ne pas parler de lui longuement aurait donc enlevé tout un panneau au polyptique que nous voulons ici peindre et aurait amoindri l'intelligence des jugements que nous avons portés sur les trois autres. 6

Très différents entre eux, ces hommes. C'est leur intérêt à nos yeux. Entre Robert, le pasteur des âmes troublées par leurs fautes, des misérables dont son temps foisonne et Dominique, le missionnaire d'une Eglise qui, refusant la doctrine cathare, n'admet pas la coexistence pacifique de deux religions, nous découvrirons Bernard le mystique et aussi le théologien, le docteur de l'Eglise et Thomas qui fut martyr pour l'honneur de Dieu. Très différents encore une fois, mais soumis à des contraintes à peu près semblables en un temps où la foi est dominée par le souci du salut des âmes et faite de proclamations simples: peur de la mort, du jugement dernier et des peines éternelles et en même temps relative indifférence à tout ce qui porte atteinte à la vie, notamment les pratiques ascétiques extrêmes; mépris ou méfiance envers les femmes aussi. Nous prétendons en être sortis et cependant? La société médiévale évolue lentement à propos du monde féminin, du rejet massif dans l'opprobre et la misère de tant de femmes de prêtres bien innocentes (car elles ne savaient guère ce qu'elles faisaient !), à la liberté, à la vie responsable et joyeuse des parfaites cathares et de leurs contemporaines. Pour nous, chrétiens du vingt et unième siècle, le Moyen Age reste à maints égards étonnant, tant les mentalités ont changé! Les vies des quatre témoins que nous présentons se répartissent sur plus d'un siècle. Malgré ce long laps de temps c'est, de bien des façons, la même époque, caractérisée sur le plan de la société par la féodalité et la naissance de l'ère courtoise, sur le plan spirituel par le renouveau du monachisme et la réforme de l'Eglise inspirée par le pape Grégoire Vil (1073-1085). Des innovations la marquent, telle l'idée de croisade, si fatale pour le renom de la chrétienté. La mémoire de deux de nos témoins est atteinte et affligée par cette plaie du Moyen Age. Se débattant dans un contexte assez confus où, pourtant, l'initiative individuelle, la volonté d'un seul peuvent, plus facilement qu'aujourd'hui, s'exprimer et avoir un retentissement dans la société, ces quatre hommes jalonnent une évolution de la civilisation et de la religion où certaines valeurs se mettent en 7

lumière. L'amour de Dieu pour ses créatures, les notions de pénitence et de pardon s'affirment de plus en plus, tout en ayant du mal à se dégager des sombres visions du Dieu justicier et jaloux des anciens âges. C'est ce que ce livre va tenter de montrer.

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Robert d' Arbrissel

Sa vie (1045 ? 1116) Un homme mal connu Qui tente, à travers le récit d'une vie, de présenter au lecteur du vingt et unième siècle le portrait d'un homme du début du Moyen Age bute sur une double difficulté. Elle tient d'abord à la rareté des documents fiables, elle résulte ensuite de l'incapacité, neuf siècles plus tard, d'en extraire la quintessence. Les mentalités, les motivations, la spiritualité des hommes et des femmes de ce temps nous échappent en grande partie; les aligner sur les nôtres conduit à des contresens. S'immerger sans cesse dans la pensée des gens d'alors, tenter de la rejoindre par l'analyse des pratiques ou par la réflexion sur les faits de l'Histoire devient pour nous une nécessité. Des religieux dont nous allons nous efforcer de montrer la stature et l'influence et que nous essaierons de comparer les uns aux autres, le premier, le plus attachant peut-être, est Robert d'Arbrissel. En dépit du livre passionnant de Jacques Dalarun (Robert d'Arbrissel, fondateur de Fontevraud, Albin Michel, 1986), c'est sans aucun doute le plus difficile à connaître. Sur lui, deux Vitae ont été écrites au lendemain de sa mort, peut-être pour tenter, chacune à sa façon, d'aboutir à la canonisation du personnage. C'est d'abord celle de Baudri, l'abbé de Bourgueil, longtemps l'un des voisins et l'un des pairs de Robert, qui l'a indubitablement bien connu, même s'il en a par moments désapprouvé les prises de position et les démarches. C'est ensuite celle du disciple, frère André, commencée aux derniers jours de la vie du maître, manifestement animée par des sentiments d'admiration et de vénération, veillant à n'omettre aucune de ces

rencontres miraculeuses qui peuvent témoigner de l'autorité et de la sainteté de l'abbé de Fontevrault. Telle est la rencontre avec les brigands qui arrêtent la petite troupe de Robert en Berry à la fin de ses jours. Tel aussi l'apaisement inespéré des conflits entre grands de ce monde que réussit par deux fois, à la fin de sa vie, la parole de Robert. De cette seconde Vita, il existe, hélas, deux versions. La plus connue a probablement été tronquée par l'abbesse Pétronille de Chemillé. Celle-ci ne trouvait pas assez, dans la version originelle, le portrait qu'au fond de son cœur, elle avait conservé de son maître Robert et surtout celui qu'au moment de sa mort elle voulait faire donner à son sujet. En particulier le jugement sur les femmes que cette Vita prête au fondateur de l'ordre lui semblait inexact ou désobligeant. C'est l'idée que tendrait à accréditer la découverte relativement récente d'une seconde version, plus complète et sans doute plus proche de celle que frère André avait antérieurement rédigée. Mais comment trancher sinon par des arguments de vraisemblance? Le rapprochement avec la Vita composée par Baudri est inopérant, ces deux travaux s'attachant à deux périodes distinctes de la vie du fondateur de Fontevrault. On dispose aussi de correspondances. Peu nombreuses sont les lettres écrites par Robert lui-même à quelques nobles ou grandes dames de son temps. Une certaine convention y perce souvent comme dans toute correspondance de ce genre. Aussi ne disentelles que peu sur leur auteur et sur ses rapports avec les destinataires. TI existe aussi des lettres écrites à Robert, principalement des lettres d'ecclésiastiques qui, à une certaine époque de sa vie, cherchent à le mettre en garde contre les dangers que sa conduite à la tête d'une troupe mixte d'hommes et de femmes lui fait courir. Admonestations sincères? On peut en douter en sentant ici ou là transparaître la jalousie ou le simple désir de ne voir déranger en rien par ce farfelu l'ordre si confortable des choses. Deux Vitae, des lettres, quelques décisions du pape, de son légat ou des autorités ecclésiastiques qui marquent l'appréciation qu'ils ont du travail et des initiatives de Robert, c'est tout pour le temps même de la vie de cet homme. Les autres informations sont 10

postérieures et témoignent déjà d'une recomposition, par l'histoire ou par l'opinion, de la figure de ce religieux. TIest prudent de ne s'y fier qu'assez peu. Devant ces matériaux plutôt minces, comment faire sinon en se limitant à ce qui est le moins contestable et en indiquant clairement les éléments qui ne sont qu'hypothèses, présomptions, reconstitutions, toutes nées de l'image que nous nous faisons de I'homme? Certains détails de la vie que nous allons tracer ne sont pas tout à fait assurés. Leur présentation est néanmoins justifiée par leur rôle dans la composition que nous tentons d'établir, par la cohérence qu'ils assurent à une vue générale, inévitablement en partie vue personnelle. Mais cette vue n'est pas arbitraire. Elle est éclairée par la connaissance que nous avons des caractères de cette époque, de cette civilisation moyenâgeuse riche, tumultueuse et contrastée et par la sympathie que nous inspire celui dont nous voulons peindre le portrait. Cette sympathie, toutefois, ne nous délivre pas d'un légitime sentiment critique. Et puisque, d'une façon plus générale, il s'agit dans cet ouvrage d'écrire sur des saints ou des hommes qui ont approché cet état, donc de faire en quelque sorte œuvre d'hagiographie, cet esprit critique ne doit étonner nullement chez un auteur qui ne cache pas son appartenance au monde protestant. Mais le lecteur sera juge... Au-delà des séparations du seizième siècle, l'auteur a toujours été sensible à une indéniable continuité du sentiment religieux. Ces hommes du douzième siècle, il les voit bien comme ses ancêtres dans la foi, dans sa foi. Ce qui explique et sa sympathie et son intérêt, sans obscurcir ce nécessaire sens critique. Peut-être, en somme, un regard protestant (à peu près neuf par conséquent, au milieu du concert des écrivains se rattachant au catholicisme d'aujourd'hui) est-il utile pour faire sourdre des aspects de ces personnages auxquels l'histoire a été jusqu'ici peu sensible. Notre analyse cherche non pas tant à rapprocher les figures de Robert et des autres, mais à dire en quoi elles sont les reflets de tel ou tel courant du passé religieux de la chrétienté, en quoi elles sont les prémices des moissons qui vont plus tard Il

germer et mûrir, celles de la Réforme en particulier. Car, et c'est là un des étonnements qui nous a marqué au long de cette étude, certains fondements spirituels de la Réforme sont perceptibles quatre siècles auparavant, même s'ils ont été occultés par la civilisation de l'époque ou empêchés de s'exprimer par l'esprit conservateur de l'Eglise. Le douzième siècle est déjà un siècle de Renaissance au sein d'un Moyen Age qui n'en finit pas de se dérouler. Renaissance avortée peut-être, moins cependant que la Renaissance carolingienne, étouffée par les invasions et les conflits dynastiques. Le douzième siècle est aussi un temps de développement économique et démographique, un temps d'expérimentation d'idées et de techniques, un temps d'entreprises (n'oublions pas les croisades même si elles donnent lieu actuellement à un jugement nettement négatif), un temps de richesse retrouvée et de conflits sociaux (déjà f), un temps d'émancipation de la femme, bien relatif certes et sans succès bien net au-delà du fait courtois. Et l'Eglise dans tout cela? Elle est bousculée, elle s'adapte, elle compose, elle avance et elle finit par tirer magnifiquement son épingle du jeu au début du treizième siècle. La papauté d'Innocent ill et le concile de Latran IV, en dépit de toutes les ombres attachées à leur mémoire, marquent un sommet, une victoire du clergé sur les forces qui auraient voulu le soumettre ou l'affaiblir. Revenons à la vie de Robert. C'est le début d'une contestation de l'ordre établi et une tentative de l'amender de façon positive...

Jeunesse et débuts dans le ministère

Robert naît, dit-on, en 1045 ou aux environs de cette année. TI voit donc le jour au milieu du onzième siècle, étonnant siècle de transition entre les tragédies du dixième et l'essor du douzième. Robert naît, dit-on, en 1045 ou aux environs de cette année. La richesse tarde encore à poindre à Arbrissel, petit village breton aux confms de l'Anjou, blotti au sein de vastes forêts non encore défrichées et traversées de marécages qui les rendent peu pénétrables. Ce lieu de naissance lui procure son nom. On nous 12

donne ceux de ses parents, des noms bien bretons l'un et l'autre, Damalioch et Orguende. Son père est le curé d'Arbrissel, sans doute lui-même fils et petit-fils de prêtres. Plus que de l'évêque de Rennes, il dépend du seigneur local, le seigneur de l'Epine, vassal du sire de la Guerche qui a veillé à l'établissement d'églises sur ses terres et à la nomination de curés qui lui sont dévoués. L'évêque entérine! Telles sont les mœurs de ce temps. Tenir une église, c'est un peu comme tenir une terre, être le tenancier d'un seigneur. D'ailleurs la cure doit s'accompagner d'une pièce cultivable dont le rapport est bien utile pour compléter les dîmes que les paysans de la paroisse apportent à leur curé. Dîmes bien chiches aux temps de famine... Quand la disette atteint une contrée, paysans et curé sont solidaires. L'église d'Arbrissel est fort touchante dans sa simplicité. La construction que l'on visite aujourd'hui remonte à ce onzième siècle, au temps de Robert ou de son père, au moins pour certains éléments encore visibles. Telle la décoration de l'arc du portail et ces têtes grotesques assez soignées qui l'ornent. Tels, peut-être aussi, les lourds contreforts curieusement obliques qui soutiennent les murs. Le clocher est de construction un peu postérieure. L'intérieur très simple à une nef contient du côté gauche une grande statue de Robert. Son souvenir est toujours cultivé dans ce lieu, tant par la statue que par une abondante notice bien faite à son sujet. Cette église frappe aussi par son volume qui dit l'importance numérique de la paroisse au Moyen Age et sa fréquentation qui n'a pas de rapport avec celle d'aujourd'hui. Que des prêtres soient mariés comme l'était Damalioch, c'est chose courante en ce temps. La plupart vivent ainsi. Chose courante, mais est-ce chose normale? Que non. Bien sûr certains curés n'ont que des concubines et peuvent, au cours de leur vie, passer de l'une à l'autre en arguant de fautes d'un moment. Un fort discrédit les entoure et leurs enfants également. Aussi beaucoup de prêtres sont-ils régulièrement mariés et s'engagent-ils à ne jamais abandonner leur femme et à la faire vivre dignement. Leurs enfants ne peuvent être pris pour bâtards, ce qui serait alors 13

très infamant. Ces serments font toutefois de ces prêtres des fornicateurs perpétuels, toujours indignes de s'approcher de l'eucharistie et pourtant la célébrant tous les jours... Cette redoutable incohérence justifie, à travers toute la chrétienté, des révoltes contre un clergé indigne et explique largement le besoin de réforme de l'Eglise. On mentionne des soulèvements un peu partout, notamment en Champagne et aussi dans l'ouest; les plus violents sont sans doute ceux que connaît Milan autour de 1050 dans le conflit qui oppose l'archevêque Guido aux partisans du clerc Ariald, insurgés contre les pratiques concubinaires du haut clergé. Ce besoin de réforme, senti dès le milieu du onzième siècle, va conduire un pape à y attacher toute son énergie et à lui laisser son nom: c'est Grégoire VU qui monte sur le trône de Pierre en 1073. Cette situation que les plus avisés des prélats romains estiment scandaleuse et surtout dommageable à la réputation et à l'action du clergé perdure toujours quand, son père mort, Robert prend à son tour la cure d'Arbrissel. Elle va, malgré les efforts des papes qui succèdent à Grégoire, se perpétuer encore à travers tout le douzième siècle. Robert se marie probablement à son tour. Ce mariage est néanmoins incertain. On ne lui connaît aucun enfant en tout cas. Ce qui le fait présumer, ce sont les allusions que, dans sa Vita, Baudri de Bourgueil va faire à la difficulté que Robert avait alors d'observer la chasteté, obligation de son état de prêtre. En 1076, a lieu un événement important dans la vie de Robert. Sylvestre de la Guerche, chevalier de la famille seigneuriale de sa région, sans aucun doute un des fils cadets, réussit, bien qu'il ne soit pas prêtre, à se faire élire évêque de Rennes. Le cas n'est nullement isolé bien qu'étonnant et même scandaleux. TI suffit de se rappeler, au temps du roi mérovingien Dagobert, saint Eloi qui a été promu évêque de la même façon. Robert qui tient la cure d'Arbrissel de la famille de Sylvestre est l'un de ses agents électoraux pour la conquête du siège épiscopal de Rennes. L'argent, venant de la famille de la Guerche bien sûr (Robert n'est pas riche), est versé là où il le faut pour assurer l'élection et Robert est donc atteint du péché de simonie, consistant dans le

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trafic des emplois de l'Eglise. L'élection fait finalement scandale dans le diocèse et, deux ans plus tard, Sylvestre doit abandonner son siège, déposé qu'il est par le pape. Robert, largement compromis aux yeux de tous, juge qu'il est prudent de ne pas rester à Arbrissel. TIs'exile, très loin de Rennes, à Paris. Se sent-il gravement coupable alors qu'il s'éloigne ainsi? Ce n'est pas certain, car il sait qu'il a agi par obéissance à la famille de la Guerche à laquelle il doit tout et dont sa situation à la cure d'Arbrissel dépend. Au Moyen Age, cette sorte de fidélité aux seigneurs est prise avant tout comme une vertu indispensable. Chercher à prix d'or des suffrages pour Sylvestre, c'est seulement remplir un devoir d'assistance féodale. Aussi, agissant selon la requête de son suzerain en quelque sorte, Robert a pensé longtemps être en paix avec sa conscience

Etudes à Paris En obéissant à la famille seigneuriale dont il dépendait, Robert, nous venons de le dire, s'est vu en accord avec les usages de son temps. Mais le légat nommé par le pape Grégoire ne l'a pas entendu ainsi... TIfallait donc que Robert s'exile. A Paris, Robert ne songe donc qu'à reprendre des études qui n'avaient pas jusque là consisté en grand chose: juste ce qu'il fallait pour être accepté par l'évêché, pour être admis par des paroissiens peu exigeants. Est-il seul? Sans doute n'est-il plus marié. Serait-il déjà veuf? TIse peut, on ne sait. TIsemble en tout cas d'un grand zèle dans ses études et d'une grande sévérité dans ses mœurs. La réforme du clergé que vient de promouvoir le pape est maintenant connue dans la capitale du royaume de France. On la commente, on la discute passionnément dans les écoles que fréquente Robert. Lui qui est encore jeune (un peu plus de trente an) découvre qu'il a vécu indignement sa vocation de prêtre et il se juge gravement coupable devant les exigences qu'il ignorait en partie et que Grégoire veut restaurer ou rappeler. TI comprend cette réforme, il en sent le bien-fondé, il condamne sans hésiter son existence passée, menée aux antipodes des enseignements

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récents de l'Eglise, il essaie désormais d'être digne de son état de prêtre. TIne conçoit pas au demeurant qu'il puisse embrasser une autre vocation. C'est un autre univers de vie religieuse qu'il voit s'ouvrir devant lui Le pape a été on ne peut plus net et même brutal dans ses décisions d'éliminer les mauvais éléments qui déshonorent l'Eglise. Cette brutalité, Robert la comprend comme une nécessité pour l'efficacité de la réforme. S'ils ne s'amendent pas totalement, Grégoire a proclamé la déchéance des prêtres indignes comme l'a été Robert, indigne et simoniaque et nicolaïte (ainsi nomme-t-on les prêtres refusant d'observer la continence). Plus, le pape demande aux paroissiens de quitter les églises de ceux qui seraient rebelles à la réforme. Fait inouï, le peuple des laïcs est appelé à la rescousse des exigences pontificales! C'est la preuve que Grégoire sait bien qu'elles sont en général approuvées, la chrétienté en ayant assez d'assister aux turpitudes de certains des membres du clergé. Bien sûr, les oppositions sont considérables. Elles vont durer à travers tout le siècle qui va suivre. C'est qu'une décision prise à Rome, même relayée par les légats qui représentent l'autorité du pape dans toute l'Europe, est difficilement obéie du fait des distances, des difficultés d'information qui en résultent et des résistances sourdes qui témoignent ici et là du conservatisme du clergé et de ses ouailles. Ce long effort de purification de l'Eglise est d'autant plus délicat à soutenir qu'il ne peut être mené énergiquement par des papes parfois faibles ou pris par d'autres préoccupations, la lutte contre les empereurs par exemple. A Paris, c'est l'effervescence; le milieu des écoles est agité par partisans et adversaires des nouveautés romaines (plus exactement par le rappel de ce qui avait été décidé depuis longtemps, sans être observé strictement). Comme l'écrit Jacques Dalarun dans l'ouvrage déjà cité: nfaut un instant imaginer notre étudiant breton tombant au milieu de ces débats comme de la lune. En tout cas, très vite Robert n'hésite pas à prendre parti. Du sentiment intense de sa culpabilité, il en vient, dans l'angoisse et 16

le doute quant à ses capacités d'amendement, à la décision de mener une autre vie, répondant aux exigences de la réforme, austère et si possible inattaquable. Austère et si différente de celle de son père! Sentons-nous combien cette condamnation sans mélange de la conduite qui a été celle de ses parents pendant toute leur vie peut bouleverser son esprit? Sa vocation, il la voit plus clairement à Paris. TIva chercher à éviter les péchés qu'ont connus ses premières années de ministère. Peut-être parfois y retombe-t-il. Mais ce qui devient important désormais, c'est d'aider spirituellement, à la mesure de ses possibilités, les familles cléricales désunies et condamnées sans appel par la papauté. TIen côtoie les détresses et il sait d'autre part la misère de tant d'habitants aux franges des grandes villes, pire peut-être que celle des campagnes bretonnes. TI s'attache à la consolation des affligés et particulièrement à celle de ces malheureuses femmes de prêtres, répudiées du fait de la réforme grégorienne, tombées au plus bas de la société, ignominieusement chassées hors des cures ou des chapitres cathédraux et cherchant refuge dans les bourgs où elles essaient de faire oublier leur origine. Cette ignominie ne peut manquer d'atteindre la mémoire de ses parents, mais à Paris nul ne le sait. Robert a seulement le sentiment de commencer une autre vie avec ses seules forces et il en connaît les limites! Mais, encore une fois, il se sent une véritable vocation de pasteur des âmes déchirées. TIne conçoit pas qu'il puisse faire autre chose qu'aider ses semblables comme un prêtre peut et doit le faire.

Retour en Bretagne La vie est parfois faite de coups de théâtre. Ne voilà-t-il pas que Sylvestre de la Guerche rentre en grâce! Ses qualités éminentes, culture, convictions, application, don de commandement, sont reconnues. Son adhésion à la réforme grégorienne semble sincère au légat. Sylvestre reprend donc ses fonctions sur le siège épiscopal de Rennes et, aussitôt, appelle auprès de lui Robert qui vient

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de passer près de dix ans à Paris et qu'il sait lui être totalement dévoué. Ce rappel a lieu à la fin de la décennie 1080-1090. A Rennes, Robert est archiprêtre avec des pouvoirs assez étendus. TI cherche à améliorer l'organisation des paroisses, à convaincre les prêtres de changer de vie. N'a-t-il pas réussi à le faire lui-même? Surtout les talents oratoires qu'il a cultivés dans les écoles parisiennes s'exercent petit à petit et se font remarquer. Sa prédication enflammée étonne, remue, convainc. Mais, quand il le faut, elle prend une autre tonalité: elle panse les plaies, elle apaise ceux que la vie a déchirés, les malheureux de toutes sortes quel que soit le nom de leurs malheurs. Elle leur ouvre une nouvelle voie dans l'existence, selon l'enseignement de Jésus durant son ministère terrestre. Et sans doute Robert aide-t-illes femmes de prêtres à se réinsérer dans leurs familles ou, si elles sont rejetées, à trouver place dans la société urbaine ou rurale, en les recommandant ici ou là de toute l'autorité de son évêque. L'important est de leur éviter la seule issue que trouvent certaines de ces malheureuses, les bordels des villes où leur déchéance les fait tomber au plus bas. Quatre années passent ainsi à Rennes et autour de Rennes. Ce sont des années agitées, enthousiastes, fiévreuses. Robert sent que son rôle est jugé précieux par son ancien supérieur, Sylvestre. Mais quand l'évêque de Rennes meurt en 1093, son appui fait défaut à Robert dont le passé trouble est quand même bien connu dans le diocèse. Robert sent qu'il ne peut plus espérer se maintenir et qu'il doit s'exiler à nouveau. TIapproche de la cinquantaine et se remet en cause une nouvelle fois. Pour y voir clair, il fait comme tant d'autres prêtres ou religieux qui cherchent leur voie. TIse retire au désert, menant la vie d'un ermite dans la forêt de Craon qu'il connaît fort bien depuis sa jeunesse. Bien qu'en dehors du diocèse qu'il quitte, cette forêt n'est en effet qu'à une vingtaine de kilomètres du village d'Arbrissel, son ancienne paroisse. De là, il peut encore s'informer sur ce qui se passe à Rennes, au cas où l'on aurait besoin à nouveau de lui. Mais cela ne se produit pas et Robert doit constater au bout de quelques mois qu'il a bien fait de prendre un peu le large. 18

TIest de nouveau seul pour réfléchir et prier, à l'abri des luttes de pouvoir qui traversent les diocèses qui l'entourent. TI a progressé depuis Paris. En effet il sait que certaines de ses qualités sont reconnues. Mais comment les exercer et n'y a-t-il pas mieux à faire?

L'ermite Dans ces terres mal peuplées, dans ces forêts encore peu pénétrables que traversent peu de chemins qui ne soient transformés en bourbiers en hiver, un ermite est néanmoins vite repéré. TIsuscite d'abord une certaine curiosité. Les gens viennent le voir, lui parlent, lui posent des questions, l'écoutent surtout. C'est une sorte de confessionnal tout à fait libre qui se crée. Ensuite tout dépend des qualités de parole de l'ermite et de sa bonne volonté pour recevoir ceux qui désirent s'épancher devant lui. Sait-il comprendre les misères qu'on lui expose, les problèmes de vie, les souffrances? Sait-il consoler, remettre sur le droit chemin, présenter et commenter l'exemple de Jésus pour faire réfléchir, faire accepter, mettre sur une nouvelle voie? Certains ermites, farouches et peu doués pour le contact, ne favorisent pas un mouvement de foule venant à la porte de leur ermitage, simple hutte en forêt souvent. TIspréfèrent l'isolement, la méditation, la prière, les exercices d'ascèse, le silence avant tout, pour plonger au fond d'eux-mêmes et y retrouver la voix de leur Dieu. D'autres, et c'est le cas de Robert, étonnent par la qualité de leur écoute, leur attention aux autres, les conseils, voire les réprimandes qu'ils savent adresser et souvent à bon escient. Robert se distingue par la vigueur dérangeante de ses propos comme par le charme qui émane de lui et auquel le public féminin, en particulier, semble sensible; il est pourtant déjà âgé et porte une tenue des plus misérables. Remués au fond de leur cœur, les visiteurs venus les premiers en appellent d'autres, reviennent et reviennent encore écouter cette parole qui les trouble souvent, mais qui leur fait du bien. Aussi la solitude de l'ermite devientelle relative et la frugalité de son ordinaire est-elle tempérée par 19

les modestes dons en nature qu'apportent ceux qui viennent le trouver. TIani.ve aussi que certains de ceux qui sont les plus touchés par le discours entendu se libèrent des contraintes de leur vie passée et décident, si l'ermite y acquiesce, de vivre quelque temps auprès de lui. Une seconde hutte de branchages est édifiée, puis une autre et une autre encore. Un petit groupe se forme. Robert ne s'y oppose pas. Comment pourrait-il repousser ces humbles qui ont un tel besoin de l'entendre, de se confier à lui, de connaître l'enseignement qu'il leur dispense de la part de Dieu, cet évangile de l'amour divin qui s'adresse à tous et qui s'est incarné en Jésus? Car son message est clair et simple: l'amour de Dieu est offert aux hommes, même aux plus pécheurs. C'est celui de Jésus en face de la femme adultère ainsi que dans bien des rencontres que relatent les évangiles. Certes, la vie est dure pour les ermites. Quand la pluie, la neige tombent, quand le vent d'hiver souffle, les visites se font rares et l'ermitage manque de nourriture. Le jeûne devient obligé, à quoi Robert dont la résistance est incroyable se complaît, comme il se complaît dans les macérations de la chair: vêtements râpés et râpeux, cilices de poil rude à fleur de peau, bains glacés peut-être, couches inconfortables à même le sol. Les journées froides s'accompagnent de nuits écourtées par de longs moments d'oraison et de méditation. Robert est un homme de mortifications de sa chair, autrefois si coupable, dont les désirs le poursuivent peut-être toujours. TIsait l'exemple des pères de la Thébaïde qui, aux premiers siècles de l'Eglise, peuplaient certains déserts d'Egypte et menaient une vie de prière et d'austérité. Le Moyen Age les connaît et les admire; sans aucun doute leur modèle a été présenté à Robert lorsqu'il étudiait à Paris. Ce ne sont pas seulement les pauvres gens du voisinage qui viennent écouter l'ermite. Quand on commence à parler de lui autour de la forêt de Craon, des personnes plus aisées, voire des clercs, viennent de temps en temps l'entendre, toujours au sujet de leurs problèmes de vie et des inquiétudes de leur âme; des remords les taraudent, des fautes oubliées reviennent à leur 20

mémoire, des proches leur posent des problèmes qu'ils ne savent résoudre, bien des questions variées surgissent; un jour, ils ont besoin de ne plus les porter seuls. Le danger pour les ermites, devant ces visites plus nombreuses, c'est que leur humilité fasse place à l'orgueil et que la qualité de leur message sombre dans l'inconsistance ou la fatuité. Les gens s'en rendent compte et l'ermitage est alors délaissé. Ce n'est pas ce qui arrive à Robert qui attire toujours plus de gens séduits par son exemple et par son discours; alors certains décident de s'installer auprès de lui. TIest étonnant de penser qu'il ya eu, en ces temps anciens, tant d'ermites, vivant à l'écart dans les forêts et se connaissant entre eux. TIsse rassemblent de temps à autre sans avoir cependant le désir de quitter définitivement leur solitude et de s'agglomérer. Mais ils apprécient de discuter ensemble, de partager leur connaissance quelquefois insuffisante des textes de la Bible, de s'intéresser à la réforme de l'Eglise dont on commence à beaucoup parler, d'échanger des nouvelles sur les prêtres ou sur les prélats indignes chassés de leurs offices. TIarrive aux petits groupes qui s'agglutinent auprès de certains ermites de désirer un jour rejoindre un ordre monastique existant ou, pour conserver plus de liberté, d'en fonder un dont la règle leur convienne mieux. Entrent dans la règle bénédictine assez connue et prisée, Pierre de l'Etoile à Fontgombault, Bernard de Tiron, un voisin de Robert près de Craon, Vital de Mortain qui crée l'abbaye de Savigny. En face de ces cas de retour au sein d'une règle monastique connue, d'autres volent de leurs propres ailes: Etienne de Muret à Grandmont va faire éclore avec ses disciples un ordre marqué par l'isolement hors du monde et une soumission méritoire des clercs aux non clercs (ce sont les convers qui gèrent les monastères de cet ordre, les moines de chœur étant déchargés de tous les problèmes matériels et se consacrant à la seule prière) ; Norbert, quelques dizaines d'années plus tard, crée l'ordre des Prémontrés, à mi-chemin entre la règle bénédictine et la vie active des chanoines augustiniens; Bruno, dans les Alpes, est à l'origine du sévère monachisme des Chartreux. 21

Tantôt purement contemplatifs (ainsi les Chartreux), tantôt à demi-insérés dans le monde (ainsi les Prémontrés), ces moines témoignent de la vitalité de leurs mouvements en cette extrême fin du onzième siècle. TIsattestent aussi sans doute d'une inquiétude en face de l'état de la chrétienté et d'un rejet de certaines réformes grégoriennes au sein desquelles ils ne parviennent pas à bien trouver leur place: c'est pourquoi ils imaginent d'autres formes de vie consacrée. Robert et les disciples réunis autour de lui n'échappent pas aux interrogations qui sont celles de leur époque. Cependant Robert est convaincu que l'isolement ne doit avoir qu'un temps et que ce monde, malheureux, inquiet et décourageant a besoin d'une parole et d'une présence forte de clercs instruits et capables de répondre à ses angoisses et à ses problèmes moraux. Depuis ses études à Paris, il se sait formé et apte à répondre à cette situation critique de la chrétienté. TIa un incontestable don de parole qu'il a prouvé à Rennes auprès de Sylvestre de la Guerche. TIn'incite pas ceux qui veulent bien rester groupés autour de lui à rejoindre un ordre trop contemplatif ou à en créer un nouveau. Sa préférence, ainsi que celle de ses compagnons, c'est de constituer avec ceux qui sont des clercs une congrégation de chanoines selon la règle de saint Augustin. TIss'installent donc ensemble à La Roé, en forêt de Craon, sur une terre donnée par le châtelain local, Renaud de Craon. De beaux restes de bâtiments assez volumineux peuvent être vus encore à La Roé, mais il est douteux qu'ils soient de l'époque même où Robert s'installe avec ses disciples. Notre homme se trouve ainsi en pleine orthodoxie en s'insérant dans un cadre depuis longtemps prévu et approuvé par l'Eglise. Là, il entend vivre avec les siens une vie apostolique, c'est-à-dire une vie de présence au monde, par opposition à la vie monastique courante choisie par ceux que le monde rebute et qui préfèrent s'en abstraire pour prendre une certaine distance vis-à-vis de ses problèmes voire pour les esquiver, méditer et prier dans une relative solitude, celle d'un couvent. Pas de dérobade par conséquent dans l'attitude de Robert, au contraire. 22

Comme l'écrit Jacques Dalarun, la vie de Robert pourrait s'arrêter là. Fixé en Anjou, à proximité de sa terre natale d'Arbrissel, mais à l'écart du diocèse de Rennes où il a eu tant de problèmes et où il ne peut ni ne désire revenir en raison du souvenir persistant de ses erreurs passées, il devient à La Roé le guide d'une communauté qui s'édifie peu à peu, grandit, rayonne. Oui, tout pourrait s'arrêter là et Robert aurait rempli déjà le rôle de fondateur d'un groupe de chanoines augustiniens. Mais l'appel du grand large saisit à nouveau ce Breton. A peine a-t-il jeté l'ancre dans la terre de Renaud de Craon qu'il sent un irrépressible besoin de voguer à travers l'ouest de la France pour poursuivre la propagation de son constant message, celui de l'amour de Dieu offert à tous, même aux plus déshérités, même aux plus grands pécheurs. Animer une communauté de chanoines ne lui suffit pas. Aurait-il connu avec eux des problèmes de préséance, de jalousie, d'autorité contestée, comme cela est arrivé, un peu plus tard, à l'abbé Pierre Abélard à Rhuys ? Si nul ne l'a dit, cela reste possible. Toujours est-il que Robert préfère avant tout le contact direct avec ses contemporains, avec la masse du peuple chrétien et particulièrement avec tous les déçus, les inquiets de la vie, grands ou petits que son éloquence attire et que son message retient.

Sur les routes TI faut probablement situer le départ de cette itinérance vers l'an 1096. Auparavant ou plutôt un peu après, Robert a le privilège de rencontrer le pape Urbain ll. Le pontife passe en février à Angers, quelques mois avant la réunion du concile de Clermont qui va décider le lancement de la première croisade. Urbain a entendu parler du prêtre, de sa chaleur humaine, de son adhésion sans détours à la réforme grégorienne, de la conviction qui l'anime quand ilIa défend, de sa fougue dans l'expression du message chrétien auprès des foules. TIl'invite à prêcher lors de la dédicace de l'église Saint-Nicolas. Frappé par ce talent oratoire si direct, si persuasif et par ce message en pleine harmonie avec les

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souhaits de la papauté, Urbain invite Robert à se consacrer plus pleinement au ministère de la parole à travers la France, mais vraisemblablement il ne lui demande pas de parler du projet de la croisade qui n'est peut-être pas encore mûr dans son esprit. La proclamation de l'urgence de cette grande entreprise de la chrétienté va être l'œuvre d'un autre prédicateur, Pierre l'Ennite, qui va sillonner l'Europe vers la fin de la même année. Quittant La Roé avec quelques disciples, Robert se lance sur les routes. Ce sont alors des années d'errance entre Seine et Loire et même un peu au sud de ce fleuve. Les occasions ne manquent pas pour parler, que ce soit dans les églises des bourgs et des villages traversés ou, tout simplement, en cours de trajet, sur les places publiques, dans les hameaux, les foires, les carrefours, au cours des fêtes villageoises, à la moindre occasion de rencontres. Le clergé, sachant les encouragements donnés à Robert par le pape, laisse d'abord faire ou même l'aide à réunir ses ouailles. TI est sûr que l'art oratoire, à la fois très simple et très vigoureux du prêtre, attire et convainc les foules. TIsn'ont encore rien entendu de pareil. Ce qui se passe alors, c'est que beaucoup des auditeurs, enthousiastes, veulent suivre l'homme, continuer à recevoir son enseignement, à entendre le message qui les a touchés. De là, certains sont amenés à désirer changer d'existence et à partager la vie de déplacements continuels menée par Robert, pour l'entendre toujours dispenser ces paroles qui leur font tant de bien, tout en les troublant au fond du cœur. La petite troupe devient une grande cohorte qui vit tant bien que mal à la remorque de Robert et de ses acolytes, couchant à la belle étoile, partageant sa maigre pitance, attachée à lui comme à un sauveur. C'est un peu Jésus au milieu des foules de Galilée. L'inconfort ne compte pas, l'important est d'entendre et de réentendre Robert. Vraisemblablement cette foule grossit très vite et il ne faut pas la voir comme versatile, car elle est animée par la conviction profonde des bienfaits retirés de la proximité avec le prédicateur. Le problème se complique très vite de la présence de femmes, elles aussi transformées par les prêches de Robert et prêtes à tout 24

quitter pour le suivre. TI nous faut imaginer cet essaim mixte d'hommes et de femmes, plutôt très pauvres, la plupart hâves et dépenaillés, enflammés par la présence d'un homme dont ils ne peuvent plus se passer. Tel est le talent de Robert que le pape a su reconnaître, mais dont il n'a peut-être pas soupçonné les conséquences. Comme le joueur de flûte de Hamelin, Robert va-t-il entraîner tout ce monde dans une noyade épouvantable? C'est en effet ce que certains pensent assez vite. Une telle troupe hétéroclite fait jaser. Comment éviter, dans la promiscuité de cette vie sur les routes, ce qui ne peut manquer de se passer, des unions passagères, des accouplements d'une nuit entre ces hommes et ces femmes séduits par la parole de ce grand magicien? Et Robert luimême? Ne succombe-t-il pas à la tentation? Lui qui a vécu dans sajeunesse avec une femme, est-il guéri de tout attrait vers l'autre sexe, ne va-t-il pas à nouveau être tenté par l'une ou par l'autre? Est-il si sûr de lui pour s'exposer en permanence aux provocations possibles de maintes ou maintes adoratrices? Ne parle-t-on pas, au bout de peu d'années, de naissances furtives au long des chemins, d'enfants abandonnés par cette troupe en guenilles dans tel couvent féminin complaisant, bref de tous les scandales de mœurs, réels ou, plus souvent, imaginés, qui vont ternir l'image de Robert ? Le clergé qui voit passer Robert avec son entourage se dit un jour ému et inquiet par l'initiative qu'il a prise d'accepter tous ceux, toutes celles qui désirent le suivre. Comment penser que, la nuit, le corps de Robert suffise pour séparer les deux morceaux de la troupe qui s'ensommeille à la belle étoile? Qu'advient-il dans les buissons alentour? Robert est-il à ce point un naïf? Ne connaît-il pas l'espèce humaine et ses inassouvissables penchants sexuels? Ne sait-il pas que toute femme sans surveillance est dangereuse? Et il est d'autant plus scandalisé, ce clergé, que Robert rend désertes certaines paroisses, appauvrit les pauvres curés dont les dîmes ne rentrent plus dans les églises délaissées. N'a-t-il pas honte, ce Robert, de vider les caisses des pauvres prêtres de paroisse en les privant de leurs ressources? 25

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