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Pourquoi Pékin nous enfume ?

De
44 pages






10 % de croissance valent-ils le sacrifice de 1,2 million de personnes chaque année ? Pour Pékin, la réponse est oui. Et il est utile de préciser qu’il ne s’agit ici que des morts liés à la pollution atmosphérique. La perspective est d’autant plus effrayante que l’histoire écologique du XXIe siècle s’écrira principalement à Pékin. Obsédé par son développement économique, le pouvoir chinois a déployé tout son talent pour cacher le problème. À ses propres citoyens, en réprimant sévèrement ceux qui ont voulu lancer l’alerte. Au reste du monde, en devenant une force de blocage dans toutes les instances écologiques internationales. Pourquoi Pékin nous enfume ? est une exploration des ambiguïtés dangereuses du régime chinois sur la question environnementale. Un exercice de désenfumage qui s’attelle aussi bien à scruter les envers de ce miracle économique qu’à saisir ses transformations potentielles. Une enquête sans complaisance sur un désastre écologique.





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POURQUOI

PÉKIN
NOUS ENFUME ?

MATTHIEU TIMMERMAN

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Ces livres sont également disponibles en version numérique.

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imagePourquoi Pékin nous enfume ?

Pourquoi Pékin nous enfume ?

Matthieu Timmerman

Directeur de la publication : Anthony Dufour

Directeur de la collection : Olivier Chopin

Édition : Marie Duchaussoy

Conception graphique et mise en page : Katarina Cendak

ISBN : 978-2-36774-021-8

eISBN : 978-2-36774-063-8

Dépôt légal : novembre 2015.

© Hikari Éditions, 2015.

Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre réservées pour tous pays.

Hikari Éditions

4 avenue Foch, 59000 Lille, France.

hikari-editions.com

editions@hikarigroupe.com

Achevé d’imprimer en Europe en novembre 2015.

ENQUÊTE
D’AILLEURS

Une collection dirigée par Olivier Chopin

Enquête d’ailleurs, ce sont des documents pour percer les réalités internationales et les mettre en perspective ; pour entraîner le lecteur sur le terrain ; pour l’emmener dans les coulisses de l’actualité ; pour lui faire entrevoir l’envers des phénomènes internationaux qui souvent demeurent obscurs. Derrière chaque révélation se cache un chemin, un parcours ; derrière chaque situation inextricable, se tissent des histoires. Les raconter permet de comprendre. Enquête d’ailleurs, ce sont des textes courts, enlevés, engagés, iconoclastes, qui ne s’interdisent ni la gravité ni l’humour mais qui, toujours, ambitionnent d’éclairer. Grands reporters, correspondants, experts, universitaires, grands témoins, hommes et femmes de l’art, dans Enquête d’ailleurs, ils écrivent pour remettre les faits dans leur contexte, montrer ce qui reste souvent ignoré, ouvrir des portes closes. Face au spectaculaire, à l’urgent, à l’intriguant, à l’intolérable, bien souvent le « pourquoi » est évacué. C’est ce à quoi Enquête d’ailleurs répond.

Olivier Chopin, qui dirige la collection, est Docteur en science politique, enseignant à Sciences Po et chercheur associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

« Les problèmes de notre planète ne sont pas nés en Chine, mais c’est en Chine qu’ils approchent un point de non-retour »

Jonathan Watts 1

1Jonathan Watts, When A billion Chinese Jump : How China will save mankind – or destroy it, Faber&Faber, 2011. Jonathan Watts est journaliste au Guardian, spécialiste des questions asiatiques.

2. PARCE QUE LA POLLUTION RÉVÈLE LES LIMITES DU CONSENSUS

3. PARCE QUE LA POLLUTION DÉFIE LE SYSTÈME

4. PARCE QUE LA CROISSANCE CHINOISE N’EST PAS DURABLE

5. PARCE QUE LA STABILITÉ POLITIQUE EST UN DOGME

6. PARCE QUE LES CONTRE-POUVOIRS SONT TROP FAIBLES

7. PARCE QUE LE CYNISME L’EMPORTE

8. PARCE QUE LE PCC S’Y EST (PRESQUE) MIS

9. PARCE QUE LE MODÈLE CHINOIS N’EN EST PAS UN

10. PARCE QUE C’EST ICI QUE L’URBANISATION DOIT SE RÉINVENTER

ÉPILOGUE UN ÉLECTROCHOC ?

PROLOGUE

POINT DE
NON-RETOUR

Point de non -retour. Expression terrible qui pourrait paraître pour le moins exagérée. Mais les faits sont là et le doute n’a plus lieu d’être : la Chine est un enfer écologique. Même le pouvoir chinois a fini par admettre à demi-mot ce qu’il aura pendant longtemps nié ou minimisé. Mais ni l’évidence des faits ni la pression internationale (et encore moins un quelconque souci éthique) n’auront été à l’origine de ce revirement. Le seul intérêt pour Pékin à se saisir de la question environnementale est le risque potentiel de déstabilisation politique qu’elle pourrait provoquer. Le Parti communiste l’a très bien compris, le seuil de tolérance de la population vis -à- vis de la dégradation rapide de son environnement s’amenuise et la confiance à l’égard du gouvernement pour juguler ces problèmes est au plus bas – et devrait certainement le rester. Rien de plus logique pourrait-on dire, les autorités n’ont jamais fait preuve d’une once de responsabilité en la matière, préférant jouer avec un temps qu’elles n’avaient pas et supposer que la sainte croissance viendrait, une fois le problème surgi, encore une fois à sa rescousse.

Le drame écologique du XXIe siècle se nouera en Chine… Malheureusement. Que l’on s’en indigne ou non, les choix délicats qui décideront de l’avenir de la planète se feront en grande partie à Pékin, au sein d’un pouvoir dont le seul horizon de réflexion pourrait se résumer à cette capacité à perpétuer son autorité sur 1,367 milliard d’individus. Il y a des perspectives plus réjouissantes. Mais le pessimisme et le déterminisme sont des guides imparfaits, l’avenir des écosystèmes, même accablé du poids des forfaitures passées, reste à écrire… au moins partiellement. Si le tableau est sombre, il n’est pas monochrome. Car aussi peu convaincante fut-elle en matière environnementale par le passé, la gouvernance chinoise se définit d’abord et avant tout par son pragmatisme, et elle pourrait trouver dans les années à venir un intérêt aussi bien pécuniaire que politique à faire évoluer son modèle vers davantage de durabilité. Elle devrait être poussée dans ce sens par une société civile chinoise qui, si elle n’a pas toujours voix au chapitre, n’est pas non plus constituée de dociles spectateurs attendant sans mot dire le point de non-retour.

L’intérêt de cet opus n’est pas d’élaborer des récits d’anticipation mais plutôt d’explorer les dilemmes et les ambiguïtés de la Chine sur la question écologique. Pour ce faire, rien n’est plus évocateur que d’aborder ces problèmes à travers les smogs qui s’abattent régulièrement sur les villes chinoises. Celui de l’hiver 2013 à Pékin n’aura (à l’échelle de la Chine) pas été le pire mais assurément le plus symbolique. Il constituera notre fil rouge, celui à partir duquel nous tenterons de comprendre pourquoi Pékin nous enfume.

1. PARCE QUE

LA CHINE
SUFFOQUE

Il ne fut guère une surprise, seule sa visibilité fut une nouveauté. Car qui pouvait décemment croire que cette formidable croissance économique chinoise n’entraînait pas une destruction importante, sinon massive, de l’environnement ? Il est une chose de savoir, il en est malheureusement une autre de voir. Et le smog qui s’est abattu sur la ville de Pékin entre décembre 2012 et janvier 2013 avait tout d’une vision cauchemardesque : brouillard si dense que l’on distinguait à peine à dix mètres, passants portants des masques, hôpitaux encombrés et cet AQI (Air Quality Index2) qui venait chaque heure asséner ces chiffres, 500, 775, 900 – alors qu’audessus de 150, l’air est jugé malsain, au -dessus de 300 dangereux et qu’au-delà de 500, on est hors indice. Vision déroutante, effrayante, anxiogène et pourtant révélatrice… sur laquelle il fallait poser un nom. On peut aisément comprendre que, face à ces images surréalistes, le mot airpocalypse ait rapidement fait l’unanimité. Le smog frappa de nouveau au mois d’octobre 2013, mais cette fois ce fut la ville d’Harbin dans le nord-est du pays qui dut fermer son aéroport et ses écoles et là encore, l’AQI dépassa très largement 500. Puis ce fut Shanghai au mois de décembre 2013 avec un taux qui n’atteignit que 480.

Quiconque a récemment vécu à Pékin n’a pas été étonné outre mesure par cet univers grisâtre, ces masques de protection et l’absence de ciel bleu, ils font désormais partie du quotidien de la capitale chinoise – auxquels il ne faudrait pas manquer d’ajouter ces picotements réguliers à la gorge et l’impression d’être un fumeur invétéré. Pékin ne prit donc pas un nouveau visage, en revanche ce fut la première fois que l’AQI affichait de tels niveaux de concentration de particules depuis son installation en 2008 3. AQI n’est pas une initiative chinoise, c’est un chiffre fourni par un appareil de contrôle de la qualité de l’air installé sur le toit de l’ambassade américaine à Pékin – destiné, selon le discours officiel, à informer les citoyens américains présents sur place et diffusé via les réseaux sociaux. Sa spécificité est de mesurer les particules PM2,5, c’est-à-dire celles dont le diamètre est inférieur à 2,5 micromètres – celles qui sont les plus dangereuses pour la santé car pénétrant les alvéoles pulmonaires. Inutile de souligner que les autorités pékinoises n’apprécièrent que fort modérément cette publication horaire, qui sous une apparente neutralité chiffrée, appuyait là où ça fait mal. Le ministère chinois de la Protection de l’environnement a certes son propre index, l’API (Air Pollution Index) mais il ne mesure que les PM10 (particules moins dangereuses que les PM2,5) et il a la faiblesse d’être directement lié aux instances gouvernementales, peu reconnues pour être des modèles d’objectivité.

La crise de l’hiver 2012-2013 ne fut pas seulement environnementale, elle fut également révélatrice d’une crise de confiance de la population à l’égard d’un discours qui, s’il n’est plus dans le déni, s’obstine à rassurer plutôt que de jouer la transparence. Et à ce petit jeu, les autorités y ont laissé quelques plumes. Car c’est bien du côté de l’ambassade américaine que les Pékinois guettaient l’information et c’est bien l’AQI qui est devenu la référence en matière de qualité de l’air en Chine (les consulats américains à Chengdu, Guangzhou, Shanghai et Shenyang possèdent désormais leur propre index).

Une autre conséquence de l’airpocalypse, certes moins stratégiquement importante mais loin d’être négligeable, est l’image qui en a été renvoyée. En à peine six mois, le nombre de touristes à Pékin a baissé de 14,3 % par rapport au premier semestre de l’année 2012, et c’était la première fois depuis 2008 que la capitale chinoise enregistrait un tel reflux de touristes. Et que dire de ces expatriés qui hésitent à renouveler leur contrat, ou des futurs candidats à l’expatriation pour qui l’eldorado chinois a désormais un goût plus âcre. Cette image écornée à l’extérieur n’est certes pas une nouveauté, entre violation des droits de l’homme, mauvaise qualité des produits de consommation courante, répression des minorités et exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée, etc., la Chine n’a guère bonne presse. Il n’empêche, ce smog logé au cœur de la capitale touche ce qui faisait l’admiration, même parmi les plus critiques, de cette Chine contemporaine : sa croissance. Et quelle pire image que cette ville asphyxiée pour résumer le fait que cette formidable croissance est aussi un prix à payer ?

Le gouvernement a très vite saisi l’enjeu et, passé les premières annonces visant à réduire le rejet de ces particules dans l’atmosphère, il s’est attelé à désamorcer le nœud du problème : la crise de la transparence. Mi-février 2013, un mois après l’airpocalypse pékinois, le ministère de l’Environnement reconnaît l’existence de plus de 400 « villages du cancer », en précisant que ces taux anormalement élevés de cancer sont la conséquence de l’utilisation de produits chimiques toxiques ayant causé la pollution de l’air et de l’eau. La déclaration est d’autant plus notable que les chiffres dépassent ceux auparavant publiés par Deng Fei, un journaliste hongkongais, qui en 2009 en avait répertorié une centaine 4. Et ce même ministère de diffuser ou d’admettre, parfois certes difficilement, les réalités de cette catastrophe écologique. Fin mars, c’est le coût de la destruction de l’environnement estimé à 230 milliards de dollars pour l’année 2010, à savoir 3,5 % du PIB chinois, qui est communiqué – un coût qui a été multiplié par trois en six ans. En 2004, le ministère l’évaluait en effet à 62 milliards de dollars. Dans la foulée, The Lancet, revue médicale britannique, présentait au cours d’une conférence à Pékin les résultats de son étude sur les causes de la mortalité dans le monde 5. Selon cette étude, la pollution de l’air en Chine serait à l’origine de la mort prématurée de 1,2 million de personnes en 2010. Une autre étude américaine, menée à partir de sources officielles chinoises sur la santé et la pollution entre 1981 et 2001, estimait quant à elle que les Chinois du Sud avaient une espérance de vie supérieure de cinq ans et demi à ceux du Nord – la raison invoquée étant les effets de l’utilisation massive du charbon et ses rejets dans l’atmosphère. La concentration des particules au nord de la rivière Huai (la frontière naturelle délimitant traditionnellement le nord du sud de la Chine) est 55 % plus élevée qu’au sud. Dans une projection effrayante, l’impact provoqué par cette dépendance au charbon sur 500 millions d’habitants du Nord serait, selon cette étude, la perte de 2,5 milliards d’années d’espérance de vie.

Il est inutile de multiplier les chiffres, on l’aura compris, la situation est tout simplement apocalyptique. Les enjeux sont à l’échelle du pays et les conséquences bien au-delà. S’y ajoute, comme toujours lorsqu’on évoque la Chine populaire, le caractère ultrasensible de la politique. L’airpocalypse a soulevé la question du besoin de transparence de la population à l’égard des problèmes environnementaux à un niveau jamais rencontré jusqu’alors. La seule comparaison possible serait peut-être les épisodes de scandales alimentaires, notamment celui du lait contaminé à la mélamine en 2008… Cette comparaison reste néanmoins limitée car la crise environnementale est une question de fond (et non un scandale, conjoncturel par nature) qui égratigne ou complexifie à l’extrême le contrat tacite passé entre le Parti communiste chinois et la population. Le ridicule des chiffres diffusés par l’API eu égard à ceux de l’AQI a forcé Pékin à opérer...