Pousse d'ivraie ou Une leçon de vie

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Né au début du XXe siècle dans une famille richissime du Bordelais aux principes faussement religieux, cet unique héritier va être rejeté par une mère dénaturée, qui va aller jusqu’à spolier son fils ! Comment survivre à cette tyrannie et devenir un homme, malgré tout ?
Ce roman est basé sur des faits réels.


Publié le : jeudi 8 janvier 2015
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EAN13 : 9782332804013
Nombre de pages : 206
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80399-3

 

© Edilivre, 2015

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Du même auteur :

– POÈMES INÉDITS DE CHANSONS

– NOUVELLES BRÈVES

Série Policière « Al Stabritt, Détective Privé » :

– LE RIRE DE LA PEUR

– LA MAIN DU DIABLE

– VIOLENCES FEUTRÉES

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Romans :

– GORGONIE (ou LA MAISON À BÉQUILLES)

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– POUSSE D’IVRAIE (ou UNE LEÇON DE VIE)

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Œuvre basée sur des faits réels.

Seuls, les patronymes et les noms de lieux ont été modifiés.

Tous droits réservés

Copyright Géraud de MURAT

Pousse d'ivraie ou une leçon de vie

 

« Votre mère vous informe que votre père est gravement souffrant ».

Brutal, le texte du télégramme ne comportait aucune signature. Simplement un lieu et une date d’expédition : Bordeaux, 15 Mai. L’adresse :

« Docteur Philippe Delory-Chambenoist, Ordre des Médecins, Paris » était complétée par une suscription manuscrite précisant le domicile du destinataire.

Philippe, dont le visage prématurément marqué avait aussitôt trahi une surprise et une réflexion intenses, se dirigeait vers son Cabinet cependant que sa secrétaire, attentive, s’inquiétait :

– C’est sérieux, Monsieur ?

– Personnel, Mademoiselle. Voulez-vous veiller à ce que je ne sois pas dérangé jusqu’à ce que je vous appelle ? Merci.

Il avait besoin d’être seul. Il voulait comprendre et, surtout, se comprendre. Effectivement, c’était un choc…

Vingt et une années s’étaient accumulées sans qu’il ait eu le moindre contact avec ses parents et, depuis ce temps, il ignorait de la même façon tous les autres membres de la famille. Vingt et un ans… Un énorme morceau d’existence vécue en dehors des principes humains les plus élémentaires.

Était-il possible qu’il eût nié, volontairement et aussi longtemps, ce qu’il considérait cependant comme devant faire partie des bases fondamentales de la Société ? Quelque chose de monstrueux ressortait de cette considération soudaine puisqu’il était obligé de convenir que son accession à l’indifférence à l’égard de ses parents avait pris une forme définitive dès qu’il avait décidé de la rupture.

Bien que tempéré par la certitude de son bon droit, un certain trouble l’envahissait brusquement. En admettant qu’il n’avait jamais pensé à revenir en arrière, à tenter d’effacer le souvenir du drame que lui faisait revivre ce petit papier bleu, il arrivait à douter de la véritable efficacité de la force si longuement utilisée à étouffer des sentiments dont il se savait capable. Disposé à la condamner, il analysait l’attitude de l’homme qu’il avait fait l’effort de devenir.

N’eût-il pas dû, depuis longtemps, se pencher vers ce père et cette mère, les siens après tout, qui souffraient peut-être en silence du poids de toutes ces années ? Pourquoi, en effet, n’auraient-ils pas changé ? Reconnu des erreurs dont il était maintenant enclin à penser qu’une forme inconsciente de dédain l’avait empêché d’essayer de les aplanir ?

Et lui, contempteur qui s’ignorait, avait-il réellement souffert de l’absence d’une chaleur familiale dont les autres étaient entourés ? Honnêtement, il pouvait aussi bien répondre par oui que par non.

Oui, parce qu’il admettait avoir parfois envié cet inestimable bien que possédaient tous ceux qu’il avait approchés.

Non, car chaque fois que cette constatation lui avait fait ressentir son isolement, il s’était immédiatement souvenu des circonstances qui, à l’âge de quatorze ans, l’avaient fait fuir un foyer où il n’était pas admis.

D’ailleurs, si cet isolement l’avait marqué par la somme des efforts consentis pour la conquête de sa dignité, ne lui avait-il pas permis de se réaliser pleinement alors qu’il n’eût certainement pu y parvenir sans avoir opté, à l’époque, pour la solution d’une révolte aussi silencieuse que libératrice ?

Et puis, en acceptant cette fuite sans le faire rechercher, ses parents avaient-ils avoué que cela ne pouvait que lui être bénéfique ou bien s’étaient-ils considérés comme débarrassés ?

Décidément, la réception de ce télégramme avait semé le trouble dans ses pensées. Pour la première fois, une idée mordant l’autre, il échappait à la rigueur dont il s’était fait une règle. Bien que la sachant méthodiquement cultivée, acquise par la contrainte et la discipline, il se défiait de cette réaction spontanée qui lui permettait depuis toujours la plus claire vision des choses, le plus sûr jugement.

Volontairement, en n’ignorant pas qu’il ne le conduirait à nouveau qu’à l’indifférence, il refusait le chemin de la facilité. Il préférait fouiller des buissons d’hypothèses pour savoir comment et par qui, avait été prise l’initiative de cet appel insolite et pourquoi il en éprouvait une telle émotion.

Il était évident qu’on le prévenait au dernier moment. Sans doute après avoir obtenu, auprès de la Direction de son ancien Collège, l’information qu’il devait exercer à Paris. L’Ordre des Médecins avait fait suivre…

Quoiqu’il en soit, cette résolution avait dû être assortie de bien des difficultés ! Ne devait-il pas voir dans cet acte l’unique et souverain souci de se plier aux convenances ?… Et s’il s’agissait, vieillesse aidant, de la manifestation d’un appel plusieurs fois différé… d’un appel dont on aurait attendu qu’il fût justifié par un état désespéré ?…

… Qui donc en avait eu l’idée… ou l’exigence… ? Son père aurait-il souhaité composer avec de possibles remords ? Sa mère, aux sentiments chrétiens si soigneusement exposés, aurait-elle jugé que le fils devait faire présence aux obsèques du père ? Ne serait-ce pas, plus simplement, pure observance d’une tradition faisant se réunir les proches au grand complet à chaque décès pour, toutes jalousies ou haines rentrées, donner au monde le spectacle d’une union sacrée alors que le défunt était lui-même généralement exécré ?

Dressant sa haute taille d’une détente souple, Philippe allumait une cigarette. Un peu pour s’ébrouer, un peu pour que cette relative activité accompagne le parti qu’il venait de prendre ; un parti ne procédant pas de la seule notion du devoir mais également destiné à effacer cette confusion désagréable quant au véritable accomplissement du rôle qu’il s’était attribué.

Pourrait-il supporter que ses sentiments altruistes fussent entachés par une restriction intime ?… Que de cette sollicitude, de ce dévouement sans cesse prodigués, seuls ses parents fussent exclus ? Après tout, l’attitude qu’ils avaient eue dans le passé ne devait en rien conditionner celle qu’il se devait d’adopter dans le présent ; le temps ne fait-il pas perdre la plus grande partie de leur importance aux fautes, même les plus graves ?

Brusquement, l’injonction télégraphique ne revêtait plus le caractère de défi imposé par son laconisme. Pourtant, bien qu’en partie soulagé par le résultat de ses réflexions, Philippe n’en était pas moins gêné par une sensation subtilement double d’inquiétude et d’angoisse. D’inquiétude au sujet de son père, d’angoisse en ce qui concernait sa mère.

Il allait retrouver l’un ; cet homme dont la faiblesse avait rapidement détruit sa naturelle confiance, vraisemblablement mourant après une longue période d’oubli réciproque… un étranger ! Il ne pourrait éviter l’autre. Cette femme qui l’avait traumatisé à tel point que la seule évocation de son existence le replaçait dans l’effroyable atmosphère de sa prime jeunesse… une ennemie !

Assez ! Débattre du passé n’avancerait à rien et ne pouvait que faire mal… Dédaignant de continuer à rechercher la raison ayant poussé quelqu’un à le prévenir, il se concentrait sur l’appel pathétique pour en conclure que, d’une façon ou d’une autre, on avait besoin de lui. Non seulement il ne se déroberait pas mais il était, désormais, impatient de répondre au message. Il sonnait :

– Mademoiselle, renseignez-vous, je vous prie, et retenez ma place…

Wagon-lit… Je pars ce soir pour Bordeaux… Passez-moi le Professeur Brodart au téléphone. Dès demain, vous vous rendrez chez lui avec ces radiographies et ces fiches. Soyez aimable d’y rester jusqu’à mon retour. N’oubliez pas de faire dériver mes rendez-vous et les communications téléphoniques… Il ne s’agit que de quelques jours, je vous préviendrai.

Oui, comme toujours, la solution était dans l’action.

– Allô ?… En effet, Camille, je t’ai appelé pour t’informer que je suis obligé de m’absenter… La réalisation de nos projets n’en sera guère retardée… Ma secrétaire sera chez toi demain matin, avec les radios et les fiches… Excuse-moi pour ce surcroît de travail. Il n’y a que deux cas présentant un caractère d’urgence…

– D’accord, bien entendu. Mais qu’y a-t-il ? Est-ce grave ?

– Mon père… très souffrant, paraît-il…

– Tiens… je te croyais orphelin… Tu ne m’en as jamais parlé…

Et c’était vrai ! Même à Camille Brodart, son seul ami auquel il devait tant et tant, il avait celé ce désolant chapitre de son passé. Contrit, il s’apercevait qu’il n’eût pas agi différemment avec la femme aimée et il se demandait tout à coup si cette discrétion était vraiment due à la délicatesse ou bien à la honte qu’il eût éprouvé à se confier…

– C’est un peu cela, vois-tu… depuis si longtemps… Je te raconterai.

– Non, mon cher Philippe, il ne sera pas nécessaire de me dire quoi que ce soit… Je te comprends… Pars tranquille, tout sera fait…

Je t’attends.

– Merci, merci encore, je t’appellerai.

Cher, très cher Camille, dont la chaude affection savait se faire aussi discrète qu’elle était fervente ! Aucune nuance ne lui échappait, il comprenait tout… Lui ayant confié ses responsabilités professionnelles, il pouvait calmement passer au crible les événements d’un passé redevenu infiniment présent pour en retirer les enseignements utiles à un futur qu’il souhaitait apaisant.

Un exercice particulièrement difficile qui l’entraînait à une analyse poussée débouchant fatalement, mais cette fois-ci avec une grande acuité, sur l’imparfait de sa condition.

Alors que tout ce qu’il avait entrepris se trouvait ponctué par la réussite, que de fois n’avait-il pas ressenti l’échec face à ce vide dont la sensation lui interdisait encore de se considérer comme réellement heureux ! : Pourquoi l’amour ne s’était-il pas présenté ?

Pas présenté… pas présenté…

La question aurait sonné faux. Il le savait fort bien puisque certaines de ses conquêtes eussent pu le retenir, le fixer, par la touchante sincérité d’un amour auquel il avait toujours refusé de répondre.

Pourquoi ?

… Parce que, dans ce cas précis, il n’était jamais parvenu à chasser la présence fantomatique et subconsciente d’une mère qui paralysait tout élan en exagérant l’obstacle d’une instinctive défiance…

Feindre ou s’apitoyer ne figurait pas plus dans sa ligne de conduite qu’en son for intérieur. Sachant que le mal connu n’était plus un mal, il lui suffisait donc de saisir l’occasion qui lui en était offerte pour vaincre ce complexe tenace en appliquant pour lui-même la simple thérapeutique dérivée du principe homéopathique : les semblables guérissant les semblables, il allait donc s’administrer, à petites doses, la présence effective de sa mère durant son séjour à Bordeaux.

La décision vite prise, il avait pu rejeter les pensées encombrantes pour n’accueillir que celles suscitées par son optimisme recouvré et elles affluaient à la cadence des roues de ce train qui semblait l’emmener vers une nouvelle étape.

Une nouvelle étape… ! Cette réflexion lui rappelait une lecture ancienne dont le sujet était une vieille croyance relative aux vertus cabalistiques du chiffre sept… ! Il souriait… N’avait-il pas trente cinq ans et ne devait-il pas, selon cette croyance, s’apprêter à enregistrer ce changement déterminant qui se produit tous les sept ans dans l’existence de chacun ?…

Et il souriait encore, bercé par le mouvement du wagon, en donnant libre cours à sa mémoire pour projeter, à vitesse accélérée, les images de sa vie sur l’écran bleu de la nuit.

*
*       *

 

 

C’était une grande maison dont les vastes pièces prenaient jour sur le Parc de la Ville. Tout y était luxe. Une solide richesse s’étalait dans le meilleur goût et, cependant, aucune chaleur ne se dégageait de cet ensemble magnifique toujours envié mais jamais critiqué par ceux qui s’y trouvaient admis.

Une implacable rigueur enveloppait la demeure. Les nombreux serviteurs circulaient silencieusement ; leurs raides attitudes, leurs gestes précis, mécaniques, s’assortissaient d’une face sévère, impersonnelle, qu’aucun sourire, même rapide, ne venait jamais éclairer.

La maîtresse de maison avait instauré un ordre parfaitement froid ne permettant pas le moindre déplacement du plus quelconque brimborion et imposant à chacun des itinéraires immuables dans des canaux horaires limités. Il se disait d’elle, avec grand respect et une certaine déférence craintive, que nulle comparaison n’aurait pu lui être opposée en quelque domaine que ce soit.

Femme du monde accomplie, elle possédait l’art d’intéresser toutes ses connaissances par le rappel, toujours à bon escient prononcé, d’un détail personnel dont l’intéressé ne pouvait qu’apprécier qu’elle pût s’en souvenir. Ses réceptions, petites ou grandes, étaient un modèle d’étiquette et, bien que l’on s’y ennuyât ferme, les privilégiés s’y rendaient avec une précipitation et une assiduité masquant fort bien un inexprimable défaut d’enthousiasme.

Non seulement il était bon de s’y montrer mais il était avéré qu’une défaillance insuffisamment excusable équivalait à un bannissement. Et puis, il fallait bien pouvoir parler, ensuite, de telle cantatrice ou de tel pianiste virtuose ayant apporté l’indispensable élément d’intérêt permettant d’oublier que l’on avait simplement figuré dans un décor de musée, l’expression figée, applaudissant avec une discrétion distinguée, conversant à mi-voix, sans pouvoir même espérer l’heureuse détente qui aurait dû normalement suivre le meilleur repas pris à la table la plus réputée.

Au sein de ce sanctuaire où trônait la créatrice, Frédéric Delory-Chambenoist, son mari, vivait un peu sur la pointe des pieds. Muselant son impétuosité naturelle, il s’astreignait à une forme de parade qui méritait l’encens. En ceci, il suivait la ligne tracée par feu son père et, s’il l’avait soulignée par de vigoureuses oboles judicieusement réparties, il s’en estimait à la fois satisfait et dûment récompensé par le titre de Comte décerné par Rome et, en arborant, sans suffisance mais avec une martiale fierté, le ruban de l’Ordre Équestre du Saint-Sépulcre.

S’il ne se sentait point tout à fait à l’aise au milieu des invités de sa femme et s’il ne prisait ni peu ni prou ces manifestations, il les acceptait cependant comme étant utiles à sa popularité. Faisant bonne contenance, il savait s’imposer la bonhomie de circonstance et excellait à l’agrémenter d’une condescendance à la noblesse hautement consacrée qu’il croyait bon de rappeler par les grâces arrondies de la componction.

Son comportement, motivé par le désir d’être socialement situé à la place qu’il s’était assignée par une urbanité du meilleur aloi, il s’abstenait d’intervenir dans les habitudes établies, de formuler un ordre, d’élever la voix. En cela, il s’agissait d’un accord tacite, scrupuleusement respecté. La Comtesse régnait à Bordeaux, le Comte s’épanouissait à Lambroize dont il était le Maire et Châtelain. Ainsi, honneurs et responsabilités équitablement partagés, leur existence pouvait se poursuivre calmement, les usages et la loyauté cachant l’indifférence.

Dans cette ambiance, rendue acceptable par le bon fonctionnement d’un mécanisme savamment mis au point, la place de Philippe n’était cependant pas nettement définie. Comment l’y intégrer alors qu’il ne représentait pas plus que le volume d’un objet ? À la différence près, néanmoins, qu’il vivait et ne demandait qu’à se mouvoir ! Raison pour laquelle, sans doute en prévision de la gêne pouvant résulter de cette situation, il avait été placé sous l’exclusive surveillance de la vieille Cécile.

Cécile ! Si douce Cécile… tiraillée, écartelée, entre ses élans de tendresse et la crainte de déplaire…

Que de fois s’était-il interdit de toucher à tel ou tel sujet de curiosité revêtu d’une couleur attirante… De s’asseoir dans un de ces magnifiques fauteuils d’apparat… De chanter pour essayer d’être gai… ! La bienséance n’exigeait-elle pas tout cela et plus encore ?… Par exemple, que l’on mesurât ses pas… que l’on se tînt debout devant les grandes personnes… que l’on ne parlât point sans y avoir été invité… Et tant et tant d’autres restrictions… !

Il n’avait pas connu plus d’une fois la joie de circuler librement dans le petit jardin jouxtant le Parc. Deux petits pieds marqués sur le bord d’une plate-bande avaient motivé une nouvelle règle aussi irrévocable que les précédentes : il prendrait l’air dans le jardin, soit, mais il serait attaché au tronc du magnolia afin que ne soit point détruite l’harmonie d’un orgueil supplémentaire…

Dès lors, Philippe, que de tristes professeurs, amples vêtements flottant sur des ventres ascétiques, venaient instruire, passa dans le jardinet des heures de prisonnier… relié à une corde dont la longueur exactement calculée ne lui permettait rien d’autre que de décrire des cercles qui ne le rapprochaient de rien.

Aujourd’hui, en se penchant vers cet enfant comme s’il s’agissait d’un étranger, il était subitement glacé à l’évocation de cet incident marquant de son enfance. Cette brimade avait été la première d’une longue série justifiant amplement ce désastreux repli sur lui-même ; un complexe vaincu depuis longtemps, certes, mais qui avait apparemment laissé quelque séquelle puisqu’il n’ignorait pas qu’on le jugeait parfois mystérieux.

Trop jeune pour se rebeller, pensant peut-être que la punition qui lui était infligée faisait partie de la vie, il n’avait pu que laisser macérer sa souffrance. De toutes ces heures sombres, il devait toujours rester quelque chose…

Il était ému en se souvenant des magnifiques fleurs de magnolia… des innombrables petites tiges pointées de rouge… et de sa déception, plus tard, en apprenant que ce n’était pas ainsi que se récoltaient les allumettes… !

Deux, trois, quatre fois, les saisons s’étaient enfuies pour revenir sans que se modifiât le rythme de la maisonnée. Il en restait que Philippe avait grandi… déjà étonné et honteux d’apprendre qu’il ne serait jamais qu’un maladroit et un incapable !

Puis, l’événement profila son imminence : Cécile partait avec lui pour Lambroize et lui avait confié qu’à leur retour ils auraient le bonheur de connaître le petit frère qui devait arriver.

De Bordeaux à Lambroize, le trajet ne durait pas plus d’une heure. Mais il représentait une véritable fête. Momentanément libéré de son corset de contraintes, il pouvait, en compagnie de Cécile et du chauffeur, extérioriser son intérêt pour le mouvement inhabituel auquel il participait sans craindre les rappels à l’ordre.

Oubliant les courtes sorties coutumières se bornant à la Messe dominicale ou les leçons de Catéchisme parmi d’autres enfants également silencieux, il profitait pleinement de l’exceptionnelle possibilité qui lui était offerte de poser des questions et de recevoir des réponses. Par deux fois il avait déjà connu cette joie profonde que lui procurait ce voyage qui, à chaque expérience, devenait davantage synonyme d’évasion.

L’arrivée était féerique. Le village traversé, la route pierreuse, joliment parée en son milieu d’une ligne verte formant un tapis continu, s’élançait en montée légère à travers bosquets et prairies. Enfin, de loin, la magnifique demeure se laissait admirer dans son manteau de soleil dont les rayons, caressant murs et ardoises, faisaient surgir la tour. Immenses dans leur force centenaire, des branches s’inclinaient vers elle tels des bras tendus en des gestes de protection ou de sollicitude.

Philippe aimait ce lieu. Pour sa beauté, certes, mais il l’eût certainement moins apprécié s’il n’y avait retrouvé les seules joies de son enfance. Oh, la règle y était appliquée !… Dès que ses parents étaient présents, on l’attachait également à un arbre d’où il pouvait admirer sans guère se mouvoir…

Et c’est précisément là que se situait l’une de ces joies : celle d’avoir reçu une touffe d’héliotropes que, peut-être ému par une détresse qu’il ne pouvait secourir d’autre façon, le jardinier lui avait donnée. Elles sont délicates, ces petites fleurs mauves, compliquées et d’un parfum à la fois discret et pénétrant. Il les possédait toujours, séchées dans les pages d’un livre, un peu de couleur attestant qu’elles avaient vécu.

Mais quelle délivrance dès que les maîtres étaient repartis vers la ville ! Il n’était plus question de l’attacher et il ne risquait plus d’être oublié, comme une certaine fois, sous l’arbre protecteur, au cours d’un orage qui lui avait révélé l’aspect impressionnant de la puissance des éléments. La vieille Cécile aussitôt transformée, diserte, l’emmenait partout, au village ou dans les fermes, et lui laissait le loisir de la découverte sur une seule recommandation, toujours la même : « Faites attention à ne rien casser et, surtout, ne vous blessez pas ».

Cela était évidemment exceptionnel et, hélas, ne durait pas longtemps. Pourtant, cette fois-ci devait être différente. Trois semaines d’une indépendance inespérée consacrée à toutes sortes de petites aventures l’avaient conduit, de sensations en désirs, à s’ouvrir à l’espoir.

La chose fut brutale. Cécile expliquait que ce n’était pas un petit frère mais une petite sœur qui était arrivée à Bordeaux. Malheureusement, elle était morte peu après. On l’enterrerait après-demain à Lambroize.

Le château était tout à coup entièrement habité. Le branle-bas familial l’avait meublé de dizaines de personnes, des plus vieilles au plus jeunes, des plus proches parents aux petits-cousins. Tout ce monde, de noir vêtu, marchait en évitant le bruit, chuchotait en ayant l’air de conspirer. En quelques heures, la sérénité du lieu avait été écrasée sous une atmosphère lugubre à laquelle certains semblaient cependant n’apporter qu’une participation de politesse de bon ton.

Frédéric Delory-Chambenoist, ses nombreuses décorations soulignées par un ruban de crêpe noir de trois centimètres de large, avait pris la main de son fils pour le placer entre sa femme et lui, en tête de cortège, derrière le carrosse blanc, entièrement orné de satin blanc, couvert de fleurs blanches. Madame Delory-Chambenoist, raide, muette, mécanique, dissimulait son visage sous un voile du même noir qui l’enveloppait jusqu’aux genoux. Aucun des deux n’avait prononcé une parole.

Lorsqu’ils eurent disparu sans lui avoir témoigné la moindre tendresse, peut-être parce qu’ils avaient dû supporter toutes ces embrassades de circonstance, il s’était demandé pourquoi il avait été nécessaire qu’un deuil se produisît afin qu’il se trouvât, pour la première fois, entre son père et sa mère.

Au début, malgré la tristesse du cérémonial funèbre, il avait pu croire qu’il était aimé… son père ne l’avait-il pas pris par la main ?…

Ensuite, il lui avait bien fallu admettre que son importance ne dépassait pas celle d’un objet dont on avait eu besoin pour l’inclure au décor d’une macabre solennité.

Ce fut, pour des années, la dernière vision qu’il eût de ses parents. Dès le lendemain, Lambroize s’était vidé sur un ultime repas sinistre durant lequel on n’avait entendu, incongrus, que des bruits de cristaux et de fourchettes.

Une semaine plus tard, il arrivait au Collège pour y commencer sa vie d’Interne. Cécile, qui l’y avait amené, essuyait quelques larmes en le quittant sur les excellentes paroles du Directeur : « C’est parfait… Surtout, n’oubliez pas de dire à Monsieur le Comte qu’il sera très bien ici et que je lui promets d’en faire un homme »…

Philippe venait d’atteindre sa septième année…

*
*       *

 

 

Du drame familial, il n’avait vécu qu’une scène publique. N’ayant pas connu cette petite sœur dont Cécile avait été la seule à lui parler pour lui annoncer sa mort, il ne pouvait être affecté par sa disparition.

Devant une affliction qu’il ne partageait pas, il se sentait presque coupable. Il eût souhaité voir ses parents pleurer ; ses propres larmes l’eussent attendri en lui donnant sa place dans une douleur commune qu’il aurait alors, lui aussi, éprouvée.

Son père, en le prenant par la main pour le placer auprès d’eux en tête du cortège, avait eu un geste semblant l’intégrer. Mais la réaction de sa mère étouffait immédiatement le mystérieux sentiment filial qu’il venait de ressentir pour la première fois avec une indicible émotion. Sans doute outrée que le malheur, qu’elle affichait avec la sécheresse d’un automate l’eût frappée, elle avait refusé d’un mouvement brusque qu’il lui prît également la main et brisé net son affectueux élan par un mépris qu’il avait découvert définitif.

Dès son entrée au Collège, Philippe comprenait que la transition lui était bénéfique. Ne voulant pas penser que cette mesure consacrât son éviction, il ne souhaitait qu’oublier combien il s’était recroquevillé, après l’enterrement, en voyant ses parents l’ignorer tout en dispensant, aux membres les plus obscurs d’une famille désunie, les marques d’une affection douloureusement reconnaissante sans que quiconque pût se méprendre sur leur absence de sincérité. Durci malgré lui, il ne croyait pas à ces démonstrations et, cependant, il eût été heureux de les accueillir… même en sachant que ce n’était là que comédie… !

Bien que nullement préparé à ce changement soudain, il l’appréciait comme une libération. Intéressé par le milieu tout nouveau qui devenait le sien, il s’accrochait, de toutes ses forces, à l’espoir récemment éprouvé.

Il parlait, on lui parlait. On le tutoyait, il tutoyait. Les autres couraient, il courait. Il courait pour la première fois, dans la cour gravillonnée, avec une sensation de volupté provenant de la liberté totale de ses mouvements qu’il pouvait, comme les autres, diriger en tous sens.

Il le faisait avec...

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