Première Guerre mondiale et stomatologie : des praticiens d'

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C'est l'histoire d'hommes qui au milieu des bombes, des mourants et des blessés, des tranchées, dans des hôpitaux de fortune ou de grands centres de soins, se sont dévoués corps et âmes pour aider les soldats français ravagés par cette guerre. A travers une iconographie très fournie, des témoignages poignants et des documents inédits, Xavier Riaud retrace l'altruisme et l'abnégation d'hommes exceptionnels.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782336257549
Nombre de pages : 222
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Aux confrères inconnus qui ont servi leur pays, qui sont morts pour lui dans ces tranchées et qui par leurs sacrifices, ont contribué à faire de nous et de notre exercice ce qu’ils sont aujourd’hui. Afin que personne n’oublie…

Préambule
Cet ouvrage écrit par le Docteur Xavier Riaud mérite tout notre intérêt par sa qualité et le sujet étudié qui met en évidence la santé bucco-dentaire et les blessures particulièrement mutilantes des combattants de la Grande Guerre. En effet, la plupart des auteurs traitant de ce conflit décrivent surtout les actions militaires, mais bien peu s’attardent sur les problèmes sanitaires rencontrés par les soldats. Pour cela, l’auteur s’appuie sur une bibliographie importante et sérieuse qui éclaire d’un jour nouveau, la période considérée. Cette guerre a révélé des hommes au service de leur patrie. Elle en a mis en avant d’autres, étrangers ceux-là, qui aimaient la France et ont rejoint son armée. Dans tous les cas, la chirurgie dentaire est mise en œuvre par des hommes généreux, dévoués et nécessaires, même si la hiérarchie militaire n’a pas toujours admis cela en employant ces praticiens au début du conflit, comme brancardiers ou infirmiers. Par la suite, la plupart deviendront officiers dentaires lorsque cette fonction sera créée au sein de l’armée. Ils se verront attribuer alors, dans un premier temps, des trousses rudimentaires pour les traitements curatifs 7

d’urgence, prothétiques ou de petite chirurgie. Puis, dans un second temps, ils recevront des caisses de campagne. Leurs compétences les voient s’organiser en services dentaires, mais aussi en services automobiles ambulants, au front et à l’arrière. A travers de nombreux témoignages ou de nombreuses archives, l’auteur est parvenu à raconter l’histoire de certains d’entre eux, dont les noms nous sont toujours connus aujourd’hui. Ainsi, le 26 février 1916, un décret officialise la formation d’un corps de chirurgiens-dentistes pour la durée de la guerre seulement. Des centres de chirurgie maxillo-faciale voient le jour en France dans le même temps. On peut donc constater que cette remise en question de notre exercice traduit sans équivoque possible, l’importance de la reconnaissance par le public de la contribution des dentistes à la bonne santé des militaires. Par l’abnégation de ces praticiens, les gueules cassées notamment ont bénéficié largement de nos actes thérapeutiques et restaurateurs. Enfin, les identifications des soldats morts préluderont aux expertises d’identification que notre profession gère utilement à présent, à partir de connaissances scientifiques avérées. Xavier Riaud s’arrête pour terminer sur les services dentaires des autres pays en présence sur le sol européen, établissant ainsi un parallèle avec le nôtre. Quel de chemins parcourus des bateleurs des champs de foire et du « chignolant » guignol pour calmer les douleurs criardes des patients, aux barbiers du Roi devenus les uns chirurgiens, les autres, experts pour les dents, puis bien plus tard, dentistes ! Ces confrères de la Grande Guerre nous font honneur. Ils ont contribué à faire évoluer notre métier en une 8

profession de santé reconnue, avec un exercice à part entière et indépendant, avec nos doctorats et nos facultés, et avec aussi un corps de chirurgiens-dentistes d’active parfaitement intégré au sein du service de santé des Armées. Monsieur le docteur en chirurgie dentaire Xavier Riaud a traduit avec rigueur et avec sensibilité, l’effroyable et sanglante réalité de ce que les historiens ont appelé la Der des Der. Qu’il en soit chaleureusement remercié et félicité ! Professeur Charles Bérenholc Professeur émérite des Universités Ancien Président de l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire

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Préface
Quand Xavier Riaud m’a demandé de préfacer ce livre « Première Guerre mondiale et stomatologie : des hommes d’exception… », j’ai hésité un instant. Je ne me sentais pas suffisamment instruit des hauts faits de guerre de nos Poilus. Malgré tout, j’ai souhaité lire cet ouvrage et je ne l’ai pas regretté. En effet, la lecture de ces pages dédiées à des hommes exceptionnels, m’a permis de découvrir sur les lieux même des combats, l’écriture de notre histoire odontologique. Comment ne pas être troublé de constater que la Chirurgie Dentaire a démarré sa structuration pendant cette période trouble et cruelle? Tout, ou presque tout, a été pensé ces premières années du siècle dernier, à commencer par notre reconnaissance, lente, trop lente, mais progressive. Notre présence était certes supportée, mais nécessaire. Si la dent, les maxillaires, le parodonte entraient dans l’histoire médicale thérapeutique dès novembre 1914, avec la création des Centres de Stomatologie de Paris, de Lyon et de Bordeaux, le chirurgien-dentiste devait se contenter d’un rôle d’auxiliaire des Armées, avec le grade infranchissable d’adjudant. 11

Devinons pourtant le courage de ces hommes, soignant à même les tranchées, avec bien souvent des instruments de fortune. Combien d’entre eux y ont laissé leur vie ! Il aura fallu que de robustes soldats soient frappés d’incapacité, tant l’état de leur bouche était déplorable, pour que les plus hautes autorités s’émeuvent et prêtent une oreille attentive à quelques pionniers clamant haut et fort leur indispensable présence aux côtés des médecins stomatologistes. C’est au Président Raymond Poincaré que nous devons les premiers dentistes militaires en temps de guerre. Pour l’anecdote, la création d’un corps autonome de chirurgiens-dentistes des Armées ne verra le jour dans les textes qu’en 1993, mais ne sera effectif qu’en 2000, quand notre armée est devenue une armée de métier. Plus j’avançais dans l’histoire de cette Grande Guerre et du vécu de certains de nos illustres prédécesseurs, plus j’établissais des parallèles entre leurs découvertes professionnelles (les instruments, les trousses, les fauteuils, les véhicules sanitaires et les premières identifications) et nos matériels, nos instruments d’urgences contemporains, nos bus dentaires. Constatant cela, je pensais alors, que l’intelligence de l’homme est intrinsèquement en l’HOMME et ne se révèle que par nécessité, au fil des exigences des situations, de la vie. Oui, c’est un ouvrage particulier qui souvent fait deviner, par l’ampleur des blessures, la cruauté des combats et le mérite décuplé de ceux qui deviendront pour l’histoire des héros. Nos derniers Poilus s’en vont lentement le cœur plein de souvenirs glorieux. Il appartient aux historiens de raviver 12

nos mémoires. Soyons heureux qu’au travers de la Chirurgie Dentaire, Xavier Riaud y ait si bien réussi. Doyen Pierre Lafforgue Vice-Président de l’Académie Nationale de Chirurgie Dentaire

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Avant-propos
1916. Verdun1. Des tonnes de bombes tombent sur les tranchées françaises. Un bruit assourdissant. Les hommes sont recroquevillés dans leurs casemates de fortune en attendant que l’orage passe. La terre tremble et frémit sous les coups de boutoir des obus allemands. Il n’y a plus d’arbre. A peine quelques murets de pierres, vestiges d’habitations démolies par les déflagrations. Il n’y a plus d’animaux, encore moins d’oiseaux. Le sol est gondolé et déformé par les trous d’obus. Des soldats sont ensevelis vivants sous les gravats. A l’éclatement au sol, des centaines de projectiles s’éparpillent à plusieurs mètres de distance tuant tout sur leur passage. Pendant des heures et des heures, le tonnerre gronde sans intermittence. L’horizon est noir de fumée. Soudain, le silence se fait. Ecrasant. Pesant. Lourd. Des coups de sifflets résonnent à toutes les extrémités des tranchées. L’heure de la charge a sonné. Des Poilus sortent de partout et se ruent à l’assaut des lignes ennemies. L’ordre du jour est de s’emparer des lignes adverses situées à quelques vingtaines de mètres. Les mitrailleuses allemandes éclaircissent les rangs des troupes françaises. Des mines antipersonnelles explosent
Cf. Guéno Jean-Pierre & Laplume Yves, Paroles de Poilus, Lettres et carnets du front (1914-1918), Radio France (éd.), Paris, 1998, p. 18
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sous les pas des soldats qui s’égarent dessus. Malgré tout, les hommes atteignent les tranchées d’en face. Quelques heures plus tard, un ordre de l’Etat Major parvient au jeune capitaine français responsable des troupes victorieuses et lui demande de rejoindre les lignes que lui et ses hommes tenaient le matin. Des centaines d’hommes morts au champ d’honneur en vain. Et combien d’autres blessés, mutilés et défigurés à jamais ? C’est aussi à travers l’histoire de ces hommes, l’occasion de dresser un portrait du Service de Santé de l’Armée française, et plus particulièrement du service dentaire et de celui de chirurgie maxillo-faciale. *** Après douze ans de recherches sur la Seconde Guerre mondiale, j’ai souhaité diversifier mon champ d’investigations. Et puis, il m’a semblé un instant, après réflexions, que ne pas traiter du deuxième conflit majeur du XXème siècle dans un ouvrage historico-scientifique, aurait fait de moi, un historien incomplet dans son approche intellectuelle. Cela, je ne l’ai pas souhaité. Ce livre se veut un ouvrage d’informations. Il tente d’être le plus complet possible, sans être exhaustif. La Première Guerre mondiale a été comme tous les conflits, effroyable. Etudier cette période de l’histoire a été extrêmement difficile pour moi. La violence des combats, les mutilations physiques particulièrement horribles qu’ils ont générées, le manque d’hygiène qui a vu les soldats recouverts de poux ou malades du typhus ou du choléra m’ont fait redouter l’approche de ce conflit. Et puis, tout a été dit sur la médecine militaire durant ces quatre années d’enfer sur terre, sur ses innovations techniques, sur les protocoles de soins des grands blessés et plus particulièrement, sur ceux des Gueules cassées. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne compte citer que les trois œuvres les plus complètes et les plus abouties 16

à mon sens qui ont été écrites sur le sujet : celle de Sophie Delaporte, celle de Karine Ferret-Dussart et la thèse remarquable de François-Eric Domeck. Je n’oublie pas non plus dans un autre domaine, les travaux extraordinaires de Sylvie Augier et de Vincent Caliot concernant l’histoire du dentiste militaire français. A partir de là, quelle approche novatrice pouvais-je en faire ? C’est au cours d’une exploration Internet2 que je suis enfin parvenu à répondre à cette question. En découvrant l’histoire d’Henri Petit, dentiste à Nancy, j’ai compris que ce serait à travers lui et tous ses confrères du service dentaire et de celui de chirurgie maxillo-faciale aux Armées, qui ont brillé et contribué à faire de leur discipline une spécialité pérenne, que je continuerai à découvrir cette guerre et à la raconter. A travers son organisation, je tenterai de décrire le mode de fonctionnement du Service de Santé de l’Armée française. Il m’a semblé intéressant en effet de consacrer du temps à parler des hommes qui ont contribué à l’essor de la chirurgie maxillo-faciale, plutôt qu’aux techniques employées pour servir cette spécialité, bien qu’un mot sur la question soit bien évidemment incontournable. De plus, sans être particulièrement nationaliste et alors que la société française contemporaine connaît une crise identitaire sans précédent, il m’a semblé nécessaire de rendre hommage à ces hommes dont les mérites et la fibre patriotique ont été salués unanimement par la presse généraliste de l’époque. Enfin, pour finir, j’ai considéré qu’il était important de dire un mot sur les divers services dentaires
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Cf. Rousseau Claude, Henri Petit, créateur d’un cabinet des années 1900, dentiste de l’ambulance 1/44 pendant la Grande Guerre, Actes de la Société Française d’Histoire de l’Art Dentaire, http://www.bium.univ-paris5.fr

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étrangers (allemand, canadien, américain,…) ainsi que sur leur organisation au milieu des combats.

Henri Petit3 à 19 ans

Mais avant de détailler tout cela, il convient de faire un bref rappel de ce qu’est la profession de chirurgiendentiste à l’aube du XXème siècle. Ainsi, le 1er décembre 1892, la loi Brouardel est votée qui donne un statut au chirurgien-dentiste. Dès lors, ne peuvent exercer que les personnes ayant suivi des études appropriées qui sont délivrées au sein des Facultés de Médecine. Pour mieux comprendre l’importance de cette loi, Albéric Pont4 (1870-1960), un des héros de cet ouvrage, décrit la fonctionnalité des praticiens antérieurs à celle-ci.

Cf. Petit Daniel, collection privée, Nancy, 2006, © Daniel Petit Cf. Fumex Jean-Pierre, Le Docteur Albéric Pont, sa vie, son œuvre, Thèse Doct. Méd., Lyon, 1971, pp. 6-63
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« Vous ne vous doutez pas ce qu’était l’Art dentaire5 en ce temps là. C’était quelque chose d’affreux, c’était juste après la loi de 92 ; la plupart des dentistes n’étaient que mécaniciens, pour ne pas dire tous. Ils avaient appris le métier en regardant par le trou de la serrure opérer leur patron et ils avaient balayé l’atelier pendant des années et c’était tout. C’était une profession au dessous de celle des masseurs, bien au dessous de ceux qui soignent les cors aux pieds. Il y avait encore des gens qui se promenaient dans la rue en cascadeurs, arrachant les dents à la pointe de l’épée. » Si cette loi confère une légitimité aux chirurgiensdentistes, c’est par conséquent un corps de métier naissant qui aborde cette guerre et qui attire l’attention des journaux généralistes par l’abnégation, et le dévouement infaillible de ses servants.

Cf. Fumex Jean-Pierre, Le Docteur Albéric Pont,…op. cit., 1971, pp. 6-63

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I Historique du Chirurgien-dentiste dans le Service de Santé des Armées de 1900 à 1916
C’est en 1900 que sont enseignées pour la première fois, la pathologie et l’hygiène dentaire aux élèves médecins militaires lors de leurs études au Val-de-Grâce ou à l’hôpital Desgenettes de Lyon. A la même époque, le médecin général inspecteur Dujardin Baumetz6 demande aux dirigeants des écoles dentaires de désigner leurs meilleurs élèves pour qu’ils soient affectés aux services dentaires qu’il vient de créer dans les deux hôpitaux précédemment cités, le temps de leur conscription comme soldats de deuxième classe. Le 1er octobre 1907, une circulaire du ministre de la Guerre7 crée trois services de stomatologie avec à leur tête des médecins spécialisés. Des chirurgiens-dentistes
Cf. Konieczny Bruno, Le chirurgien-dentiste dans le Service de Santé des Armées françaises durant les guerres modernes, Thèse Doct. Chir. Dent., Nantes, 1992, p. 5 Les autres praticiens n’exercent pas. Ils effectuent leur service militaire en tant qu’appelés. 7 Cf. Bourguignon Patrick, La place du chirurgien-dentiste au sein des forces armées hier et aujourd’hui : rôle de la réserve et du réserviste, Thèse Doct. Chir. Dent., Paris V, 2004, pp. 18-29
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effectuant leur temps de service, ont été sollicités pour y participer sans avantage ni compensation d’aucune sorte. Le 2 décembre 1910, une circulaire8 autorise officiellement la mise en place des cabinets dentaires dans les garnisons importantes. Elle place aussi le dentiste sans grade ni statut, ni compensation, directement sous les ordres du médecin en chef de la place. Cette circulaire précise aussi que les soins dentaires se limitent « à l’ablation de tartre, à la cautérisation des gencives, aux extractions des dents, aux obturations au moyen d’amalgame et de ciments. » Dans une lettre du 5 mai 1913, un des fonctionnaires du Service de Santé répond à une pétition de la Fédération Dentaire Nationale (FDN), que le dentiste ne constituerait en cas de conflit que « gêne et embarras ». Le 12 juillet 1913, le ministre de la Guerre9 s’oppose formellement à une nouvelle demande de cette même fédération. Ainsi, au commencement de ce conflit, les dentistes10 se retrouvent en première ligne dans tous les corps d’armée et à tous les postes subalternes (artilleur, zouave, brancardier,…). Ils payent un lourd tribut en ces premiers mois de guerre. Comme beaucoup d’autres, ces soldats se distinguent par leur bravoure, souvent au prix de leurs vies.
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Cf. Konieczny Bruno, Le chirurgien-dentiste dans le Service de Santé…, op. cit., 1992, p. 6 9 Cf. Augier Sylvie, Les chirurgiens-dentistes français aux Armées pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918) : Organisation d’un service dentaire et stomatologique, Thèse Doct. Chir. Dent., Lyon I, 1986, pp. 4-6 10 Cf. Caliot Vincent, Rôle des chirurgiens-dentistes français aux Armées durant la Première Guerre mondiale (1914-1918), Thèse Doct. Chir. Dent., Bordeaux II, 1993, pp. 5-6

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