Première vague d'immigration chinoise en Californie (1849-1949)

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Les immigrants chinois des Etats-Unis se lancèrent dès le début dans la "ruée vers l'or" et la création de petites entreprises maraîchères et commerciales, pour échapper à la segmentation économique dans laquelle on voulait pourtant les enfermer. L'entreprenariat et la création de "classes exemptées" par la loi d'exclusion de 1882 et celles qui suivirent permirent aux entrepreneurs et aux immigrants issus de l'élite chinoise de circuler librement entre la Chine et les Etats-Unis et de trouver des "niches" au sein de l'économie américaine...
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296246607
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Première vague d’immigration chinoise en Californie
1849-1949

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10878-3 EAN : 9782296108783

Dominique Maillard

Première vague d’immigration chinoise en Californie
1849-1949

L’Harmattan

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites “anglo-saxonnes” donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie — sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité.
Dernières parutions Suzanne FRAYSSE, Les voix du silence. La lettre écarlate et les récits d’esclaves, 2009. Anne NICOLLE-BLAYA, L’Ordre d’Orange en Ulster. Commémorations d’une histoire protestante, 2009. C. DELAHAYE et S. RICARD (dir.), La Grande Guerre et le combat féministe, 2009. Annie OUSSET-KRIEF, Yidn ale brider. Immigration et solidarité, 2009. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis entre uni- et multilatéralisme de Woodrow Wilson à George W. Bush, 2008. Jacques LAMOUREUX, Le XVIIIe siècle anglais, le temps des paradoxes, 2008. Pierre VAYDAT, Robert Vansittart (1881-1957). Une lucidité scandaleuse au Foreign Office, 2008. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La politique extérieure des ÉtatsUnis au XXe siècle : le poids des déterminants intérieurs, 2008. Marie-Claude FELTES-STRIGLER, Histoire des Indiens des Etats-Unis, 2007. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux révolutions, 2006. Sylvie AUFFRET-PIGNOT, Une romancière du siècle des Lumières, Sarah Fielding (1710-1768), 2005.

À mon épouse Qianzhi

Remerciements à Jean-Claude Attuel, Doyen, pour l’aide apportée à cette publication au sein de l’université de Paris 12 Val-de-Marne, à Serge Ricard et Alain Couprie, Professeurs des universités, pour leurs encouragements et leurs conseils, à Danielle Canal, Professeur agrégé de l’enseignement secondaire, pour sa patiente relecture

SOMMAIRE Sommaire .................................................................................................... Liste des tableaux........................................................................................ Introduction ................................................................................................. Chapitre 1 - Les argonautes chinois dans la « ruée vers l’or » et face aux cycles économiques californiens, 1848-1910............................... Chapitre 2 - Les travailleurs chinois dans la construction des chemins de fer, dans le secteur manufacturier et dans celui des services en Californie du Nord ............................................................. Chapitre 3 - Les travailleurs chinois dans l’agriculture californienne................................................................................................ Chapitre 4 - L’agitation sinophobe en Californie. Segmentation du marché du travail et exclusion raciale.................................................... Chapitre 5 - La loi d’exclusion de 1882 : un « expédient » politique « entre classe et nation » face à la question sociale de « l’âge doré ».......................................................................................... Chapitre 6 – Les stratégies de survie de la famille sino-américaine à l’époque de l’exclusion et de la discrimination, 1849-1949.............................................................. Chapitre 7 – La naissance de nouvelles solidarités chinoises en Californie, 1849-1949 ............................................................................ Conclusion................................................................................................... Bibliographie thématique............................................................................ Chronologie................................................................................................. Index............................................................................................................ Carte ............................................................................................................ 7 9 11 21

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LISTE DES TABLEAUX Tableau 1 - Ouvriers agricoles par ménage d’agriculteurs selon la région de naissance par comté, 1870 ............................................. Tableau 2 - Ouvriers agricoles par ménage d’agriculteurs selon la région de naissance par comté, 1880 ............................................. Tableau 3 - Ouvriers agricoles par ménage d’agriculteurs selon la région de naissance par comté, 1900 ............................................. Tableau 4 - Nombre de domaines agricoles selon la superficie dans le comté de Santa Clara, 1880-1920 .................................. Tableau 5 - Population d’origine chinoise aux États-Unis, 1860-1950 : population totale, population masculine, population féminine, ratio hommes/femme..............................

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INTRODUCTION Si l’on se situe dans une approche contextuelle de l’histoire des relations sino-américaines à l’époque moderne, la figure de Daniel Webster (1782-1852) se détache comme celle de l’homme politique américain qui leur a donné une impulsion déterminante dans le contexte de la première guerre de l’opium (1839-1842). Usant de son pouvoir et de son influence, il s’est attaché à étendre les intérêts commerciaux américains à travers le Pacifique, un thème cher aux hommes politiques de la Nouvelle-Angleterre. Son action en Asie orientale, souvent rangée au second plan par ses biographes, n’a eu de cesse d’établir des échanges trans-Pacifiques et d’intensifier les relations commerciales, objectifs qui, de toute évidence, concordaient avec son nationalisme économique et ses initiatives intérieures engagées dans le dessein de sauver l’Union. Dans l’intention d’établir des liens commerciaux avec la Chine, Daniel Webster, secrétaire d’État du président John Tyler (1790-1862), avait envoyé Caleb Cushing (1800-1879) en mission vers l’Empire du Milieu, répondant ainsi en 1843 à l’acceptation par la dynastie des Ching, d’ouvrir des négociations commerciales entre les deux pays. Le Traité de Wangxia, signé l’année suivante, atteignait ainsi l’objectif commercial recherché depuis longtemps par les États-Unis. Nommé à nouveau secrétaire d’État par le président Millard Fillmore (1800-1874) cette fois, le sens idéologique que Daniel Webster assigne à l’expansion américaine en Asie orientale s’exprime dans un discours, qui soutient que le commerce et l’action « civilisatrice » de l’Occident vont de pair dans le Pacifique. Il s’agit d’une rhétorique qui fait des États-Unis l’instrument de l’évangélisation en Asie, une idée qui bénéficie du soutien conjoint de la presse du Parti whig et des sociétés missionnaires de la Nouvelle-Angleterre1. La création du Zongli Yamen, bureau pour la gestion générale des affaires étrangères, est imposée par l’une des clauses de la Convention de Pékin
1 - Frederick C. Drake, East Asia and the United States. An Encyclopedia of Relations Since 1784 vol. 2 N-Z, dir. James Irving Matray (Westport, Connecticut : Greenwood Press, 2002), pp. 671673 ; Norman D. Brown, Daniel Webster and the Politics of Availability (Athens, Géorgie : University of Georgia Press, 1969) ; Richard Nelson Current, Daniel Webster and the Rise of American National Conservatism (Boston, Massachusetts : Little, Brown, 1955) ; Robert F. Dalzell, Daniel Webster and the Trial of American Nationalism (Boston, Massachusetts : Houghton Mifflin, 1973) ; Howard Jones, To the Webster-Ashburton Treaty : A Study in AngloAmerican Relations 1783-1843 (Chapel Hill, Caroline du Nord : University of North Carolina Press, 1977) ; K. E. Shewmaker, K. R. Stevens et A. McGurn, The Papers of Daniel Webster : Diplomatic Papers, vols. 1-3, dirs., Charles M. Wiltse, Harold D. Moser (Hanover, New Hampshire : publié pour le Dartmouth College par University Press of New England, 1974).

signée avec la Grande-Bretagne et la France, victorieuses de la seconde guerre de l’opium. Cette disposition exige que le gouvernement chinois institue un ministère des Affaires étrangères sur le modèle occidental. La dynastie des Ching, n’ayant guère le choix au lendemain de l’incendie du Palais d’été de Pékin en 1860, crée donc le Zongli Yamen en 1861. Celui-ci est conçu à l’origine comme un bureau temporaire au sein du Grand Conseil, par les conservateurs qui agissent sous la contrainte étrangère. Il devient un enjeu institutionnel stratégique jusqu’en 1895, pour les partisans de la modernisation qui le réorganisent. La première tâche du Zongli Yamen est d’assurer à la Chine une période de paix durable avec les puissances occidentales qui doit permettre au gouvernement des Ching de moderniser les forces armées. Le Prince Gong (Yixin) plaide pour la création d’une nouvelle structure destinée à traiter les affaires étrangères et prône l’adoption des usages diplomatiques occidentaux. « Si nous agissons selon les traités en ne permettant pas aux (Barbares) de les transgresser d’un seul pouce, prédisait Yixin, alors ils ne pourront pas nous causer grand tort..., bien qu’ils puissent de temps à autre manifester des exigences. » En 1861, année de l’ouverture du Zongli Yamen et des ambassades occidentales à Pékin, le président Abraham Lincoln nomme le représentant républicain du Massachusetts à la Chambre des représentants, Anson Burlingame (1820-1870), ministre plénipotentiaire en Chine. Anson Burlingame gagne la confiance de l’Empereur Tongzhi (Tung Chih) et démissionne de ses fonctions en 1867. Le Zongli Yamen réussit parfaitement la mission pacificatrice qui lui a été confiée dans le cadre des relations sinoaméricaines. Une année avant l’échéance de la révision du Traité de Tianjin prévue pour 1868, le Prince Gong (Yixin) et Wenxiang les ministres en charge du Zongli Yamen persuadent Anson Burlingame, ministre plénipotentiaire des États-Unis en Chine de 1862 à 1867, d’accepter de remplir le rôle d’envoyé de la Chine avec pour mission pour de dissuader les gouvernements européens et américain d’imposer de nouvelles exigences à la Chine. L’empereur le nomme alors ministre plénipotentiaire chinois aux États-Unis. C’est en cette qualité qu’Anson Burlingame effectue une visite d’État dans son pays natal en 1868. Accompagné par une délégation nombreuse, le voyage d’Anson Burlingame est un triomphe. « La patrie de Confucius salue la patrie de Washington » déclaret-il, à Boston devant l’élite politique et intellectuelle, dans laquelle se trouvent le maire de Boston, le gouverneur du Massachusetts, le sénateur du Massachusetts Charles Sumner (1811-1874), l’écrivain, essayiste et poète Oliver Wendell Holmes (1809-1894) et le grand Ralph Waldo Emerson (18031882), chantre du transcendantalisme. L’Amérique salue cette ambassade comme le début d’une ère nouvelle dans les relations sino-américaines. La Chine « sort de sa réclusion pour embrasser le commerce, dont personne ne peut évaluer l’importance et le volume »2. La délégation chinoise conduite par Anson Burlingame est reçue par le président Andrew Johnson (1808-1875), son cabinet et les dirigeants influents du Congrès. C’est dans cette atmosphère de
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- Editorial du New York Herald, 23 août 1868.

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respect mutuel qu’Anson Burlingame négocie avec le Secrétaire d’État chargé des affaires étrangères, William H. Seward (1801-1872) un accord qui reconnaît à la Chine un statut diplomatique à part entière et en fait « une nation égale parmi les nations ». L’arrière-pensée de Burlingame et de Seward est que le traité assurera aux États-Unis une part du marché chinois, supérieure à celle que détiennent les puissances européennes. De surcroît, une clause du traité accorde aux immigrants d’origine chinoise les mêmes droits qu’aux immigrants en provenance des autres nations :
Je suis heureux de voir que comme ils (les États-Unis) appliquent leur doctrine (de la libre immigration) aux multitudes qui viennent d’Europe, ils n’ont pas peur de la pratiquer à l’égard de la race à la peau fauve de Tamerlan et de Gengis Khan3.

En 1862, le Tongwen Guan, ou Institut des Langues étrangères est créé sous les auspices du Zongli Yamen. À l’origine, cet institut est conçu comme une école de langues destinée à former les traducteurs dont la diplomatie chinoise a besoin dans ses rapports avec les puissances occidentales. Mais quand le Zongli Yamen devient l’un des éléments institutionnels de la politique de modernisation chinoise, les programmes de cet institut s’élargissent et accueillent des matières qui doivent permettre aux étudiants d’acquérir une meilleure compréhension du monde extérieur à la Chine : les sciences, les mathématiques, la géographie, le droit international et l’économie politique. Une autre fonction du Tongwen Guan sera d’envoyer des élèves et des étudiants chinois s’instruire en Occident. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Traité Burlingame-Seward contient une disposition qui permet aux élèves chinois d’étudier dans les établissements américains. Rong Hong (Yung Wing) qui obtient l’accord du gouvernement des Ching pour la mise en oeuvre de cette mesure, encadre ainsi la première promotion d’élèves chinois qui se rend aux États-Unis en 1872. Le 24 juillet 1868, le Sénat des États-Unis ratifie à l’unanimité le nouveau traité, connu sous le nom de Traité Burlingame-Seward. Cette ratification intervient donc quinze jours après celle du Quatorzième Amendement qui définit la citoyenneté américaine, la procédure légale régulière et la protection égale des lois. Le journal d’obédience démocrate New York World, souligne « l’importance commerciale considérable » du traité tandis que son concurrent républicain New York Herald, compare le voyage d’Anson Burlingame et de la délégation chinoise au voyage de Christophe Colomb. Le représentant républicain du Maine à la Chambre des représentants, qui achève alors son troisième mandat, explique que le voyage d’Anson Burlingame constitue « la mission la plus importante que la Chine ait jamais envoyée vers les nations chrétiennes ». La clause sur l’immigration ne suscite
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- Anson Burlingame, Ibid., 18 juin 1868

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aucune inquiétude particulière parmi les élites politiques. Ni les éditorialistes, ni les dirigeants syndicaux, ni les travailleurs, ni les intervenants aux conventions démocrate et républicaine de cet été-là ne soulèvent la question de l’immigration chinoise que le Traité Burlingame-Seward vient de formaliser. Et une résolution présentée par un représentant californien devant la Chambre des représentants qui demande sa restriction passe complètement inaperçue. L’immigration d’origine chinoise n’est pas une question nationale aux ÉtatsUnis en 18684. Moins d’un an plus tard, l’organe du Parti des travailleurs (Workingmen’s Party of the United States) à Chicago sonne pour la première fois le tocsin à l’Est à propos de l’immigration d’origine chinoise en reprenant les thèmes de l’agitation sinophobe de l’Ouest américain des années 1850 :
Des hommes qui peuvent travailler pour un dollar par jour… sont un danger pour notre pays. Nous ne devons pas nous endormir en attendant que l’ennemi arrive jusqu’à nous, mais commencer à le combattre dès maintenant. Au nom des travailleurs de notre patrie commune, nous exigeons que notre gouvernement… interdise à un seul Chinois de plus de poser le pied sur nos rivages5.

Le Zongli Yamen devait finir par ordonner le retour de la mission de formation des élèves chinois aux États-Unis en 1881 face à l’augmentation des manifestations sinophobes sur le territoire américain et au refus de l’École navale d’Annapolis et de l’École militaire de West Point d’accepter des étudiants chinois en leur sein, ce qui constituait une violation du Traité Burlingame-Seward. Du côté chinois, les éléments conservateurs du gouvernement Ching exprimaient leur désapprobation devant l’occidentalisation excessive des jeunes gens qui étudiaient aux États-Unis. Une décennie plus tard, le parti de la modernisation perdit les faveurs de la cour impériale après la défaite de la Chine dans la guerre sino-japonaise (18941895) et le Zongli Yamen survécut en prenant enfin officiellement le nom de Ministère des Affaires étrangères en 19016.

- Andrew Gyory, « To Fetch Men Wholesale. Framing the Chinese Issue Nationally in the 1860s and the First Chinese Scare in 1869 », Closing the Gate: Race, Politics, and the Chinese Exclusion Act (Chapel Hill, Caroline du Nord et Londres, Royaume-Uni : The University of North Carolina Press, 1998), pp. 27-28. 5 - Workingman’s Advocate, 6 février 1869, cité par Andrew Gyory, Closing the Gate: Race, Politics, and the Chinese Exclusion Act (Chapel Hill, Caroline du Nord et Londres : The University of North Carolina Press, 1998), p. 29. 6 - Roger Y. M. Chan, East Asia and the United States. An Encyclopedia of Relations since 1784 vol. 2 N-Z, dir. James Irving Matray (Westport, Connecticut : Greenwood Press, 2002), pp. 703704 ; Masataka Banno, China and the West, 1858-1861 : The Origins of the Tsungli Yamen (Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press, 1973) ; Michael H. Hunt, The Making of a Special Relationship : The United States and China to 1914 ( New York, New York : Columbia

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Les différentes vagues migratoires qui se succèdent vers les États-Unis suscitent l’aménagement des politiques publiques américaines d’immigration et d’intégration en fonction des intentions des entreprises américaines d’une part et de l’État fédéral d’autre part, par rapport aux arbitrages pragmatiques qui dictent les choix politiques de l’État et eu égard au discours politique dominant dans les différents contextes historiques. On distingue ainsi deux contextes distincts. En réagissant aux différentes vagues d’immigrés, dont le statut social et la provenance géographique changent entre l’adoption de la constitution américaine de 1788 et la loi Hart-Celler de 1965, les politiques d’immigration s’organisent dans le dessein d’assurer la pérennité démographique d’une population américaine majoritairement originaire du Nord-Ouest de l’Europe et de tradition religieuse protestante. Ainsi, peut-on discerner quatre époques successives : 1) l’époque de la non-intervention de l’État fédéral américain entre 1787 et 1860 ; 2) les débuts de la politique d’intervention directe de l’État entre 1860 et 1890 ; 3) la période de sélection des immigrants sans plafond numérique de 1890 à 1921 et enfin ; 4) la période des plafonds numériques et de la sélection ethnique, initiée par le système des quotas selon l’origine nationale, défini par les lois de 1921 et 1924 à 1965. La période 1787-1860 est une époque de non-intervention de l’État américain, à l’exception de la loi sur les étrangers de 1798 (Alien Act, 1798), que l’on peut interpréter comme une réaction politique du gouvernement américain d’alors aux évènements de Thermidor en France pendant la Révolution française. Ainsi, les États-Unis mènent une politique d’immigration ouverte et pratiquement sans restrictions. La politique d’intervention directe de l’État américain s’affirme entre 1860 et 1890. Le rôle de l’État fédéral est décisif dans la loi de 1882 qui exclut les Chinois jugés « indésirables » dans la société américaine en raison de leur appartenance « raciale ». « À partir de maintenant, écrit le Chicago Times au lendemain de la loi sur l’exclusion des Chinois, nous allons garder la main sur le bouton de la porte d’entrée et n’accepter que ceux dont nous souhaitons la présence »7. En vérité, la loi sur l’exclusion des Chinois de 1882 procède de trois origines. D’abord il y a l’agitation sinophobe en Californie, ensuite la rémanence du racisme ambiant qui survit à la guerre de Sécession (American Civil War, 1861-1865) dans la société américaine, enfin la recherche d’un « expédient » politique face à l’agitation sociale qui marque le passage de l’idéologie de la Reconstruction (1865-1877) à celle de « l’âge doré » (The Gilded Age, 1865-1896)8. Tous les
University Press, 1983) ; Mary Clabaugh Wright, The Last Stands of Chinese Conservatism ; the T’ung-chih Restoration, 1862-1874 ( New York, New York : Stanford University Press, 1967). 7 - Chicago Times, 25 avril 1882. 8 - Terme qui a pour origine le titre d’un roman de Mark Twain, « l’âge doré », The Gilded Age en anglais. Il désigne précisément la période 1865-1896, marquée par une prospérité et une croissance accélérée et par extension celle qui va de la guerre de Sécession et à l’accession des États-Unis au rang de puissance mondiale (1865-1901).

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Asiatiques finissent par devenir « indésirables » dans les quarante années qui suivent. En même temps, se dessine une politique de sélection sans plafond numérique qui se met en place entre 1890 et 1921. Les divergences d’appréciation entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, à propos de la définition de la politique de l’immigration et de la naturalisation, sont fréquentes au cours de cette période. Ainsi, trois présidents américains successifs, Grover Cleveland en 1896, William Taft en 1913 et Woodrow Wilson en 1915, opposent leur veto aux tests d’alphabétisation. Leur conception de la nation politique « par inclusion » est finalement battue en brèche par une majorité des deux tiers du Congrès qui impose les tests d’alphabétisation en 1917, avec une référence à la nation ethnique et culturelle « par exclusion », plus proche des sentiments de leurs électeurs. Une succession de textes législatifs réglant l’immigration est adoptée en 1921, 1924 et 1929. Au terme de ces ajustements, un système de plafonds numériques est finalement mis en place. Le système des quotas selon l’origine nationale introduit en 1921, puis modifié en 1924, inaugure une politique qui opère une sélection ethnique et culturelle des candidats à l’immigration avec la fixation de plafonds numériques, déterminés avec le souci de maintenir les équilibres démographiques et sociologiques existants de la société américaine, notamment ceux que l’école de sociologie de Chicago a enregistrés en 1890 et 1910. Ce système attribue à chacune des nations autorisées l’envoi d’un quota annuel de visas d’immigration proportionnel à la moyenne obtenue à partir du nombre des personnes originaires de cette nation présentes sur le territoire américain en 1890 et de celui des personnes originaires de cette même nation présentes sur le territoire américain en 1910, c’est-à-dire au lendemain des grandes migrations originaires de l’Europe méridionale et orientale. Cette politique, qui prévaut jusqu’en 1965, représente le triomphe de la conception américaine de la nation ethnique et culturelle « par exclusion ». Elle négocie toutefois des concessions faites à la conception de la nation civique « par inclusion », quand il s’agit de mettre un terme à la loi d’exclusion des Chinois de 1882, de régler le problème posé par les épouses asiatiques des soldats américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ou d’accueillir les réfugiés politiques qui fuient l’avance du communisme dans le contexte de la guerre froide. Notre étude se divise en deux grandes parties qui correspondent à deux points de vue sur la première vague d’immigration chinoise en Californie, celui des entreprises américaines à la recherche d’un avantage comparatif et celui des immigrants chinois en butte à la discrimination et à l’exclusion. Au moment où elle se range sous la souveraineté américaine, la Californie, qui est passée successivement de l’administration espagnole à

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l’administration mexicaine, constitue un territoire dont les abondantes ressources demeurent largement inexploitées en raison de sa faible population, de ses conditions climatiques extrêmes en été et de son éloignement du pouvoir politique. La découverte de l’or a lieu alors même que la Californie qui se trouve militairement sous contrôle américain se trouve encore juridiquement sous l’autorité mexicaine. Il en résulte une certaine absence de la puissance publique américaine dans le nouvel État qui explique l’ampleur des migrations incontrôlées. Les immigrants nourrissent l’espoir le plus souvent chimérique de s’enrichir du jour au lendemain en se saisissant du précieux métal le plus vite possible. En termes de transports, les champs aurifères californiens sont plus proches de l’Empire du Milieu déstabilisé par les guerres de l’opium, que des villes de l’Est des États-Unis, dont les migrants doivent traverser l’isthme de Panama par voie terrestre, ou bien contourner le cap Horn par la voie maritime avant de pouvoir participer à la « ruée vers l’or ». Il n’est donc pas étonnant que les argonautes chinois figurent parmi les premiers qui se précipitent vers la « Montagne d’or »9. Cet afflux d’immigrants venus du monde entier, qu’il faut véhiculer, nourrir, loger, équiper et distraire crée un marché californien autarcique dans lequel s’investit une partie du capital dégagé par les gisements aurifères, dont l’exploitation toujours plus complexe implique le recours à des technologies toujours plus sophistiquées. Très rapidement les véritables opportunités entrepreneuriales se trouvent dans le développement de ce marché dynamique qui est segmenté et dual, enfermant les immigrants chinois dans l’assèchement des marais, le salariat agricole, l’industrie manufacturière, la production cigarière ou l’exécution de tâches pénibles comme la construction des chemins de fer. L’inauguration du chemin de fer transcontinental a d’ailleurs pour conséquence d’intégrer l’économie californienne émergente, dans l’ensemble plus vaste de l’économie américaine qui va désormais absorber notamment l’énorme production agricole à bon marché de la Californie. Pour échapper à cette segmentation inégalitaire du marché du travail dans un État abolitionniste, les immigrants chinois les plus entreprenants n’auront de cesse de chercher à occuper des niches commerciales indépendantes au centre des grandes villes, blanchisseries ou restaurants, au cœur des Chinatown, où ils s’estiment plus en sécurité face au mur de la « haine blanche » que dans les petites localités rurales. Très tôt, les immigrants chinois sont confrontés à l’agitation sinophobe des travailleurs d’origine euro-américaine lorsqu’ils se trouvent en concurrence avec ces derniers, notamment lors des cycles économiques dépressifs.
- Pour les migrants chinois, le continent nord américain, située au-delà des océans, à l’extrême Est du monde, est un lieu où il était facile de faire fortune en découvrant de l’or et où la vie était plus belle et plus facile que dans l’Empire du Milieu. Les rêves chinois de la Montagne d’or s’intègrent au rêve américain. Partagé par beaucoup d’immigrants au cours de l’histoire des États-Unis, le « rêve américain » (American Dream en anglais) exprime l'idée que n'importe quelle personne peut devenir prospère en Amérique par son travail, son courage et sa détermination.
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L’hostilité se manifeste évidemment dans les secteurs d’activités qui ne correspondent pas à la segmentation qui avait été initialement assignée aux travailleurs immigrés chinois. Franchissant le pas du populisme, le Workingmen’s Party de Denis Kearney n’hésite pas à renoncer à l’« internationalisme prolétarien » de la Première Internationale pour jouer la solidarité de la « race » plutôt que celle de la « classe ouvrière ». Cet état d’esprit n’empêche toutefois pas les populistes américains de poursuivre une stratégie de « lutte des classes » pendant les violents mouvements sociaux des années 1870, qui incitent l’élite dirigeante à trouver un compromis avec les syndicats. On peut ainsi analyser la loi d’exclusion des Chinois de 1882 comme un pacte social entre l'élite capitaliste dirigeante et les représentants de la classe laborieuse américaine « blanche ». À quelques exceptions près, les membres de celle-ci n’ont jamais considéré avant 1943 que l'exploitation économique des travailleurs chinois constituait un phénomène social dont ils étaient également les victimes. La loi d’exclusion de 1882 proposait ainsi un compromis entre « classe » et « nation » - une nation américaine ethnique et culturelle « par exclusion », selon la formule de Denis Lacorne10. Elle scelle également par un acte législatif américain, plutôt que par un traité international, une entente objective entre les élites chinoises engagées dans une tentative tardive de modernisation de l'Empire du Milieu et les élites américaines poursuivant leurs buts économiques, religieux et culturels en Chine, depuis l'ouverture formelle des relations diplomatiques entre les deux puissances en 1861. La loi d’exclusion des Chinois de 1882 peut également s’interpréter comme un « expédient » politique face à la question sociale qui se pose avec acuité à la fin de « l’âge doré ». Face à la discrimination et à l’exclusion, les immigrants chinois aux États-Unis vont trouver dans les structures de la famille chinoise traditionnelle les ressources d’une hiérarchie, d’une organisation, de réseaux sociaux et professionnels ainsi que les solidarités qui leur permettront d’établir des continuités entrepreneuriales entre les générations sur le territoire américain. Puis au fil des évolutions sociales et politiques en Chine, la culture des Chinatown va progressivement transformer les solidarités claniques et géodialectales originelles des Six Compagnies de Bienfaisance 11 en solidarités nationales fondées sur la citoyenneté, chinoise et américaine. Sous l’impulsion des activités du Guomindang dans les quartiers chinois des villes américaines, la « Nouvelle Culture » chinoise rapproche la communauté sino-américaine numériquement réduite après soixante ans d’exclusion de l’idéal républicain américain que partagent désormais les élites chinoises. Mais il faudra attendre la fin du système des quotas nationaux et l’abolition de toute discrimination
10 - Denis Lacorne, La crise de l’identité américaine. Du melting-pot au multiculturalisme (Paris : Librairie Arthème Fayard, 1997), p. 336. 11 - Les Six Compagnies de Bienfaisance formaient une organisation confédérale regroupant les associations patronymiques, régionales et dialectales qui assuraient entraide et solidarité. Dirigées par des chefs d’entreprise puissants les Six Compagnies réglaient les conflits qui pouvaient survenir entre leurs membres et luttaient contre les lois sinophobes.

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raciale dans les lois sur l’immigration pour que se produise une nouvelle vague liée à l’adoption de la loi Hart-Celler de 1965. Les passages cités traduits de l’anglais dans cet ouvrage l’ont été par l’auteur. Quand la traduction provient d’un autre auteur, les références sont indiquées en note. En ce qui concerne la translittération des noms et des mots chinois, nous utilisons la translittération française et nous ajoutons entre parenthèses la translittération pinyin, mise au point par les linguistes de la République populaire de Chine en 1958, que les autorités chinoises recommandent depuis 1978. Le pinyin a été adopté en janvier 1979 par la Bibliothèque du congrès (Library of Congress) pour inscrire les publications chinoises dans ses catalogues. Pour sa part le The New York Times utilise le pinyin depuis le 5 mars 1979. Le pinyin est utilisé par la presse francophone et la plupart des sinologues des pays de langue française bien qu’il soit en grande partie illisible pour les francophones. Nous donnons donc la translittération pinyin lors de la première occurrence du nom ou du mot lorsqu’elle diffère de la forme française. Nous nous en tenons au pinyin dans les références bibliographiques chinoises, qui n’intéressent que les sinologues, ou pour les noms géographiques et les patronymes dont la translittération n’a pas été attestée par l’École française d’Extrême-Orient dans une perspective historique. Les noms chinois sont présentés dans les notes de bas de page selon la règle, c’est-à-dire le patronyme en premier suivi des prénoms. Dans la bibliographie, le patronyme chinois et les prénoms sont séparés par une virgule. Les noms des auteurs sino-américains sont présentés selon la règle américaine, c’est-à-dire que le prénom précède le nom. Enfin, nous avons utilisé la translittération de l’École française d’Extrême-Orient pour les noms des auteurs chinois dans le corps du texte et la translittération américaine lorsque les titres étaient en anglais.

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CHAPITRE 1 LES ARGONAUTES CHINOIS DANS LA « RUÉE VERS L’OR » ET FACE AUX CYCLES ÉCONOMIQUES CALIFORNIENS, 1848-1910. La Californie était donc encore administrée par un gouvernement militaire avant la conclusion du Traité Guadalupe Hidalgo du 2 février 1848 et la nouvelle de sa signature le 8 août 1848.
Rarement, pays conquis s’est trouvé dans la situation, qui était celle de la Californie en 1847… Le département de Californie était encore un morceau de territoire mexicain, sous la loi d’une armée d’occupation. Ainsi techniquement les colons étaient un peuple conquis, comme toutes les personnes qui résident dans n’importe quelle province occupée militairement. Mais la part la plus active et la plus éminente de la population appartenait à la nation des conquérants…12

C’est dans ce contexte politique rempli d’incertitude que soudain les mentalités changèrent de manière radicale en janvier 1848, dans des proportions encore inimaginables quelques mois auparavant. De Coloma, une vallée tranquille dans le piémont de la sierra Nevada, se répandirent, comme autant de traînées de poudre, des récits d’hommes qui découvraient de l’or, toujours davantage d’or. C’est en effet le 24 janvier 1848 que James W. Marshall (1810-1885), originaire du New Jersey et ancien partisan de la Bear Flag Revolt, découvrit quelques pépites d’or dans le chenal de chasse d’une scierie en construction située sur la propriété de John Sutter.
Le premier article sur la découverte de Marshall est un paragraphe publié en dernière page le 15 mars 1848 dans le journal Californian, qui vient de transférer son siège social de Monterey à San Francisco. Il est intitulé sobrement : « Découverte d’une mine d’or ». De nouveaux filons sont découverts avec l’arrivée des premiers chercheurs d’or et les découvertes succèdent aux découvertes.

Deux mois et demi après son paragraphe en dernière page, le journal Californian doit cesser sa publication faute de collaborateurs et de lecteurs :

12 - Josiah Royce, California : From the Conquest in 1846 to the Second Vigilance Committee in San Francisco, Californie : A Study in American Character (1886, New York, New York : Alfred A. Knopf, 1948), p. 47.

Le champ demeure à moitié planté, la maison à demi construite et tout est négligé à part la fabrication des pelles, des pioches et des moyens de transport vers l’endroit où un homme seul a récolté 128 dollars du précieux métal en une seule journée de lavage du sable aurifère à la batée, alors que la moyenne pour chacun est de 20 dollars par jour… ce serait une dépense inutile en maind’œuvre et en matériel que de continuer plus longtemps la publication de notre journal13.

rivières, encouragés par les cris de ceux qui avaient « trouvé le filon », ces chasseurs de trésors ne spéculaient pas sur l’ironie de leur situation. C’étaient la faiblesse et l’inefficacité mêmes du gouvernement militaire de Monterey, tellement décriés, quelques mois plus tôt, qui se trouvaient à l’origine de leur nouvelle liberté enivrante de pouvoir empocher des pépites et des paillettes d’or sans devoir acquitter de taxe ou obéir à des règles. Dans quel autre pays, des chasseurs de trésors aussi voraces auraient-ils eut la liberté de retourner la terre et de piétiner l’endroit où le hasard avait porté leurs pas ? Ils n’étaient pas confrontés à des panneaux sur lesquels était écrit : « Défense d’entrer », ni à des gardes armés. Ils n’avaient pas lieu de craindre les indigènes qui auraient pu avoir la volonté de défendre leur patrie ; les Amérindiens de la Californie avaient été tellement décimés par les maladies qu’en 1848 ils ne représentaient plus qu’un groupe de survivants. Et celui qui portait une pioche ou une pelle pouvait impunément éprouver le frisson du joueur sur le point de remporter la mise sans craindre d’enfreindre une loi ou d’encourir la sanction d’une autorité quelconque. Nonobstant, chaque chercheur d’or pénétrait illégalement sur la propriété du gouvernement américain et s’appropriait son capital minéral. Car c’est ce gouvernement, que l’on avait condamné encore si récemment, à cause de sa distance et de son incapacité, qui n’avait aucun pouvoir pour contenir ou réglementer la première « ruée vers l’or » de l’Amérique. La liberté de trouver et de conserver l’or de la Californie s’épanouit tout au long de l’année 1848, une année d’abondance pour tous, ainsi qu’au cours des années suivantes, lorsque le monde entier arriva14. Pour important que parût l’afflux des chercheurs d’or au cours de l’année 1848, il ne constituait pourtant que l’avant-garde d’une foule plus considérable encore. Cette attraction universelle pour l’or allait avoir des conséquences économiques et politiques immédiates en Californie. Au-delà des anecdotes philosophales, l’or apporte l’une des clés du changement culturel, et donc économique, de la Californie : un optimisme et une confiance en soi à toute épreuve. Cet état d’esprit se développe à mesure que se forme « une idée
- Californian, 29 mai 1848, cité par J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 61. 14 - Michael Kowalewski, dir. Gold Rush : A Literary Exploration (Berkeley, Californie : Heyday Books, 1997), p. 46.
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Une fois au travail sur les rives ou les barres rocheuses des

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vague de ce que la Californie doit devenir dans très peu d’années, parce qu’elle est demeurée en la possession d’une nation qui dispose de la volonté, du pouvoir et des moyens de la faire devenir ce qu’elle mérite d’être »15. Et cela signifie crûment pour Thomas Larkin qu’elle est sur le point d’être « yankeefiée »16. Dans l’intervalle, le vide institutionnel qui existe en Californie n’échappe pas à l’attention du reste du monde, saisi à son tour par la fièvre de l’or. Messageries maritimes et imprimeries diffusent la nouvelle que l’or qui se trouve en abondance dans le sous-sol californien est gratuit pour celui qui veut se donner la peine de le ramasser. Cette information extraordinaire se répand de par le monde dès l’automne 1848, tout au long de l’année 1849 sur une plus large échelle encore, en 1850, à travers les ports maritimes et les colonnes des journaux. Elle est débattue dans les estaminets et discutée autour des tables de cuisine. Le Times de Londres se prononce avec l’autorité dont il jouit dans le monde anglo-saxon : « Il est indubitable que l’on trouve de l’or, en immenses quantités, chaque jour » 17 . Le Polynesian d’Honolulu insiste sur la vacance juridique qui prévaut dans les champs aurifères : « comme il n’y a pas de règlements dans les mines, il s’écoulera du temps avant que le gouvernement puisse les contrôler »18. Le 5 décembre 1848, le président James Knox Polk évoque la Californie dans son discours sur l’état de l’Union, attestant de « l’abondance de l’or dans ce territoire ». Alors commence la ruée universelle :
Les premiers rapports des journaux apparurent au cours de l’été 1848… Un flux diluvien suivit en 1849 : 6 000 adventuristas quittèrent le Mexique… des … navires transportèrent au moins 17 000 chercheurs d’or. Aux États-Unis, plus de 42 000 prospecteurs d’or se lancèrent en masse sur les pistes menant vers l’Ouest pendant que 25 000 autres atteignirent l’El Dorado par mer. En avril 1850 le nombre de ceux qui avaient débarqué … au cours des douze mois précédents dépassaient 62 00019.

Trois éléments, au moins, poussent les argonautes à trouver l’argent du voyage pour se rendre en Californie et aller y extraire l’or. Il existe d’abord un formidable espoir qui balaie l’antique règle de la frugalité, de la patience et du labeur quotidien, imposés jusqu’alors comme une malédiction téléologique. Ensuite, cet or n’est plus réservé, comme depuis l’origine des temps, aux
- William Robert Garner, Letters from California, 1846-1847, Donald Munro Craig, dir., (Berkeley, Californie : University of California Press, 1970), p. 179. 16 - Lettre de Thomas O. Larkin à Faxon D. Atherton, 14 août 1847, cité par Harlan Hague et David J. Langum, Thomas O. Larkin : A Life of Patriotism and Profit in Old California (Norman, Oaklahoma : University of Oaklahoma Press, 1990), 176. 17 - Times, (Londres), 14 décembre 1848. 18 - Polynesian (Honolulu), 24 juin 1848. 19 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California et University of California Press, 1999), p. 83.
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princes et aux puissants qui le protégeaient avec leurs gardes et leurs lois, mais il est devenu un or démocratique en quelque sorte, au moment même où les républicains sont défaits dans toute l’Europe centrale et orientale. Enfin, cet or se trouvait en Californie, une région dont on connaissait la douceur climatique, l’accès facile grâce à ses voies navigables à travers un relief peu tourmenté et l’aménité accommodante des Californios dispersés sur un vaste territoire :
Après quelques semaines de prospection ou quelques mois de réalisation de profits excessifs dans l’économie en expansion de San Francisco, on pouvait déposer à bord d’un navire son magot, exempté de taxes et d’autres désagréments et le transporter dans son pays d’origine pour financer une nouvelle vie. Jamais auparavant il n’avait existé une telle opportunité aussi bien pour les paysans cantonnais que pour les avocats new-yorkais20.

Les chercheurs d’or n’étaient pas des colons ou des pionniers dans la tradition américaine déjà établie lors des différentes migrations vers l’Ouest. Quelles que fussent leur origine et leur provenance, les argonautes ne venaient pas en Californie pour construire et s’installer, encore moins pour édifier une société. Au contraire, chacun était immergé au sein d’une multitude d’hommes affairés, qui n’avaient d’autres préoccupations que de découvrir le plus vite possible le précieux métal jaune ou de faire fortune dans le commerce aussi enfiévré que spasmodique des petites villes-champignons, construites du jour au lendemain avec des matériaux de fortune. L’attrait de l’argent facile les laissait donc dans l’indifférence totale par rapport à la Californie et à son avenir. L’un des littérateurs du groupe des « étonnants voyageurs » de Saint Malo décrit à travers le souffle d’un roman apocryphe les symptômes de cette « fièvre de l’or » qui amène les argonautes venus du monde entier dans le port de San Francisco :
Le premier jour, quand j’ai vu cette forêt de mâts, ces milliers de bateaux dans le port, éventrés, échoués, sans plus d’équipages… Il n’y avait pas de quai, savez-vous ? Ni de jetée. J’ai dû patauger, comme tout le monde, dans l’eau, et la vase, avec mon bagage sur le dos ! … Et ces malheureux qui arrivaient toujours, épuisés, sans ressources, les yeux brillants de fièvre, par centaines, par milliers, comme les vagues de la mer… L’or ! L’or ! L’or ! Ah ! qui n’a pas vu ça, les premiers mois de l’or…21

La vie des argonautes se mouvait dans le temporaire, le changeant, l’inachevé et l’imprévisible. Rien n’était établi, en repos, licite ou familier et personne ne souhaitait assumer les responsabilités normales des gens installés. Alors ces individus semblaient évacuer, avec les eaux usées de leurs travaux de prospection, les codes moraux de la société et les préceptes de leur famille, de leurs amis et de leur église. Libérés de toute forme de civilité, ils pouvaient
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- Ibid., p. 85. - Michel Le Bris, Les Flibustiers de la Sonore (Paris : Flammarion, 1998), p. 20.

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donner libre cours à leur cupidité sans aucune retenue. Dans ces conditions, l’établissement des institutions qui caractérisaient les autres États de l’Union, comme un gouvernement élu et responsable, des écoles, des églises, des hôpitaux, des tribunaux, des rues pavées ou des ponts solides, devrait attendre. Il faudrait attendre que la préoccupation du moment, l’accaparement, fasse place plus tard à la conservation des richesses déjà acquises. S’accaparer l’or était la priorité du moment pour tous ceux qui avaient choisi la rupture avec leur vie plus ou moins établie et réglée pour venir en Californie tenter leur chance :
Est-ce que vous comprenez cela, vous, que l’on puisse choisir, en toute connaissance de cause, de devenir l’esclave de… de cet enfer ? Et pourtant, regardez-les tous, là, dans la rue, mangés par la vermine, à demi fous d’excitation, incapables de fermer l’œil : qui changerait sa place contre tout l’or du monde ? L’or du monde – la belle affaire ! Il est ici… Pour chacun. Clochard ou millionnaire. Et ça, dites-moi, qui renoncerait à ça22 ?

Mais entre-temps, pour pallier la quasi-absence de l’État en Californie, des opportunistes de tout poil se substituaient aux carences des services publics, en exploitant les défaillances sociétales de cette multitude bigarrée. Et des investissements judicieux destinés à pourvoir aux nécessités immédiates et à répondre aux besoins élémentaires des chercheurs d’or pouvaient assurer des profits considérables s’ils étaient effectués au moment opportun dans le contexte de ce capitalisme débridé. Ce sont donc des capitaux privés qui assurèrent le transport fluvial à partir de San Francisco sur les rivières Sacramento et San Joaquin jusqu’aux pontons de l’intérieur situés près des zones aurifères. D’autres entreprises privées fournirent les couvertures et les repas dans les pensions et les restaurants installés sous quelques planches. D’autres investisseurs encore ouvrirent des « palais » du jeu et des chambres destinées à la prostitution dans des hôtels borgnes. On improvisa l’organisation des anciennes fonctions régaliennes de l’État, des compagnies privées de sapeurs-pompiers, des entreprises privées de distribution du courrier, des péages privés sur les ponts et les routes que les responsables publics n’avaient pas construits et les sociétés privées battaient même de la monnaie publique. Dans son troisième livre, Roughing It, publié en 1872, Mark Twain revint sur son expérience de la « ruée » vers l’or, transcrivant par le biais d’une autobiographie pleine d’hyperboles, de mélodrame et de mensonges éhontés sa perception de l’Ouest et des argonautes, une vérité que 90 000 lecteurs partagèrent dès la première année de parution :
Ce fut dans la vallée de Sacramento… que l’une des transactions les plus lucratives des premiers jours de la prospection de l’or fut conclue et l’on peut encore voir, dans certains endroits, des pentes herbues et des fonds éventrés et
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- Ibid., pp. 20-21.

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ravinés, défigurés par les déblayeurs cupides, il y a quinze ou vingt ans. On peut voir de tels défigurements à travers toute la Californie. En certains de ces endroits, où n’existent que des prairies et des forêts, sans un être vivant, une maison, un bâton, une pierre, le reste d’une ruine, où pas un bruit, même un murmure, ne trouble le silence du sabbat, il est difficile de croire que s’est trouvé là un jour, une bourgade de deux ou trois mille âmes, au développement effréné. Cette jeune ville pleine de promesses, prospère et florissante, disposait de tous les aménagements nécessaires avec leurs dépendances. Elle possédait son journal, sa compagnie de pompiers, sa fanfare, sa milice de volontaires, sa banque, ses hôtels, ses défilés bruyants et ses discours du quatre juillet, ses enfers du jeu, enfumés de tabac, où s’entassaient des hommes de toutes couleurs, venus de tous les pays, la barbe mal taillée, proférant des jurons devant des tables, où s’entassait de la poussière d’or en quantité suffisante pour assurer les revenus d’une principauté allemande. Elle renfermait absolument tout ce qui ravit et donne du sel à l’existence, des rues encombrées où les affaires étaient en plein essor - trente centimètres de façade atteignant dans certains quartiers une valeur de quatre cents dollars - une ville pleine de travail, de rires, de musique, de danses, d’injures, de bagarres, de coups de feu, de coups de couteau, avec une enquête criminelle et un homicide chaque matin au petit-déjeuner. Et aujourd’hui il ne reste rien de tout cela, hormis une solitude sans abri et sans vie. Les hommes s’en sont allés, les maisons ont disparu, le nom même de la localité est oublié. Dans aucun autre pays, à notre époque, les villes n’ont cessé de vivre et disparu de manière aussi radicale, que dans les anciennes régions de prospection de la Californie23.

À la différence de l’Oregon où le modèle sociétal était profondément imprégné de morale puritaine, la Californie de la « ruée » vers l’or laissait s’épanouir dans l’anonymat des champs aurifères les pulsions et les vices, voire le mépris de l’hygiène corporelle la plus élémentaire et le dédain de l’apparence physique. D’ailleurs un daguerréotypiste spécialisé dans le portrait des mineurs communiquait avec le segment de clientèle qu’il avait choisi en fondant sa campagne de publicité sur l’argument qu’il leur offrait la chance « de donner à leurs amis dans les (autres) États une idée de l’effet qu’une vie désordonnée… avait eu sur leur apparence »24. La société des chercheurs d’or reflétait l’image inversée de la société civile qui prévalait dans le reste de l’Amérique. On y jurait, on y agissait de manière déloyale, on y pariait, on y buvait, on y fréquentait les maisons de passe. Les étrangers arrivés du monde entier prenaient part à cette sorte d’exercice spontané en expérimentation sociale, fondée sur l’individualisme et la prodigalité. Ils entraient en concurrence

- Mark Twain, Roughing It (Hartford, Connecticut : American Publishing Company, 1872), Michael Kowalewski, dir. Gold Rush : A Literary Exploration (Berkeley, Californie : Heyday Books, 1997), p. 361. 24 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California et University of California Press, 1999), pp. 114-116. « to give to their friends in the States an idea of the effect which a rough and tumble life… has had on their appearance ».

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directe avec les Yankees possessifs pour tenter leur chance. La moitié de cette population, presque exclusivement masculine, avait entre 20 et 30 ans. Il en résultait que « la dynamite de la Californie était composée pour une part de vigueur et de l’autre de frustration »25. En effet, la situation dans les régions aurifères était d’autant plus explosive qu’il n’y avait pratiquement aucune force publique. Les seules lois que les mineurs respectaient étaient les mesures qu’ils avaient eux-mêmes inventé pour protéger leurs intérêts communs, pour défendre leurs revendications individuelles et leurs « droits », énoncés et approuvés par diverses « associations de mineurs » et « districts miniers » qui se formaient spontanément pour garantir le droit implicite que chaque mineur américain considérait comme inaliénable, celui de pouvoir tenter sa chance :
Puisque l’on n’avait pas effectué de relevés topographiques de la Californie et qu’aucune législation quant à la propriété des terrains ou de leur utilisation n’était en vigueur, les prospecteurs d’or qui se ruèrent sur la Californie en 1849 prirent les choses en main : les prospecteurs formèrent des districts miniers, chacun d’entre eux établissant ses propres règlements. Lorsque des conflits survenaient, la force brutale était souvent employée pour les résoudre26.

De surcroît, la loi et l’ordre, indispensables à toute société organisée, étaient suppléés par des formes de « justice » spontanée, voire populaire. Les marchands des villes, les mineurs des zones aurifères créèrent des comités de surveillance pour protéger leurs biens contre les voleurs et des incendiaires et instituèrent les lynchages pour éliminer les assassins, quitte à les extraire des prisons pour les pendre, et punir les individus qui empiétaient sur les concessions minières d’autrui.
Au cours des années 1850, l’extraction de l’or changea de nature. Elle passa du stade de la chasse au trésor artisanale, menée par des aventuriers solitaires, à une industrie considérable qui nécessitait des capitaux, des talents novateurs et de la main-d’œuvre à bon marché. Peu à peu les argonautes individuels, pelletant de la boue dans leurs auges de lavage, tamisant les graviers des cours d’eau, ou partant à la recherche des derniers placers27 accessibles, se firent de plus en plus rares.

- Franklin Walker, San Francisco’s Literary Frontier ( New York, New York : Alfred A. Knopf, 1939), p. 9. « the dynamite of California was composed of one part vigor and one part frustration ». 26 - Sucheng Chan, This Bittersweet Soil. The Chinese in California Agriculture, 1860-1910 (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni, 1986), pp. 35-36. 27 - Un « placer » désigne un gisement de minerai de valeur dans des sédiments alluviaux.

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Des bocards 28 se mirent à broyer avec fracas les minerais aurifères extraits de la profondeur des galeries souterraines par des employés salariés. Et à la différence des partenaires des petites entreprises d’antan à capitaux privés engagées dans la prospection, qui devaient compter sur leur propre ingéniosité pour installer leurs barrages et canaux de dérivation pour obtenir un flux d’eau continu, les sociétés minières hydrauliques achetaient maintenant quotidiennement des millions de mètres cubes d’eau à des compagnies très capitalisées. Celles-ci distribuaient l’eau, si essentielle au fonctionnement de l’industrie, à travers un réseau complexe de canalisations, de canaux et d’aqueducs qui dépassaient 9 200 kilomètres en 1859. Les techniques nouvelles pour lessiver le lit des rivières permettaient désormais une efficacité aussi massive que destructrice sur plus de 40 kilomètres, comme ce fut le cas sur la Yuba River en 1853 ou sur une distance encore plus longue en 1855 sur l’American River et la Feather River29, rien à voir avec les quelques centaines de mètres des petits prospecteurs d’avant. Jamais une frontière américaine n’avait été industrialisée aussi rapidement, employant autant de salariés instruits et qualifiés, qui, comme l’économie californienne tout entière, ne dépendaient que d’une seule production, celle de l’or, qui irriguait abondamment tout le système financier et favorisait les investissements. À San Francisco et à Sacramento, des centaines d’entreprises spécialisées dans le petit outillage, des fondeurs de cuivre et de fer, des mécaniciens et des chaudronniers, répartis dans des dizaines de fonderies et d’ateliers, rivalisaient d’inventivité, ce qui stimulait l’innovation technologique. L’or finançait tout : les nouvelles méthodes d’exploitation minière, les inventions, les investissements toujours plus audacieux. L’accroissement de la valeur de la production californienne donne le vertige : 75 millions de dollars en 1851, 81 millions de dollars en 1852, 595 millions de dollars à la fin de la décennie30. La transformation de la prospection de l’or changeait donc de manière radicale. Le tamisage méticuleux des chercheurs polyvalents au bord des cours d’eau de naguère faisait place aux systèmes d’exploitation industrielle de la fin des années 1850. L’accomplissement de cette mutation dépendait autant de la capacité des exploitants industriels à trouver le capital pour s’équiper en matériels correspondant aux dernières avancées technologiques en date qu’à recruter une main-d’œuvre qui acceptait de se sédentariser et de s’échiner pour un salaire fixe. En effet, maints salariés des mines se sentaient pris au piège de
- Un « bocard » est un appareil à pilon servant à broyer les minerais. - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 151. 30 - Soit respectivement : 1, 442 milliards de dollars en 1851 ; 1,557 milliards de dollars en 1852 et 10,596 milliards de dollars en 1859 d’après le tableau de conversion en dollars de 1998 dans J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 346.
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l’industrialisation et leurs rêves de fortune instantanée s’estompaient face à réalité du gain laborieux de quatre dollars par jour. C’était un bon salaire certes, s’ils le comparaient à ce qu’ils auraient gagné s’ils étaient restés chez eux, mais il s’agissait d’un emploi où leur désir désormais aptère ne leur permettait plus d’espérer qu’un changement de fortune pouvait s’opérer à l’apparition d’un scintillement doré au fond de leur cuvette ou de leur tamis. Certains se dirent qu’ils s’abaissaient à accepter un emploi salarié parce que ce n’était qu’une phase passagère, un recours temporaire, dans leur existence, nécessaire pour se refaire et amasser une mise importante pour un gros coup dans une concession riche en minerai aurifère. D’autres abandonnèrent la prospection pour tenter leur chance dans les entreprises de distribution ou de services qui étaient en plein essor. D’ailleurs, chaque mois des milliers d’immigrants montaient sur le bateau du retour à destination de Panama ou pour la Chine, pour fuir leurs créanciers, ou avec suffisamment d’or dans leurs bagages pour s’assurer d’un retour triomphal chez eux, dans les États de l’Est des États-Unis, en Europe ou dans l’Empire du Milieu. Tandis que les Chinois acceptaient leur sort stoïquement ou parce que le calcul optimum de leur intérêt leur indiquait que leur situation en Amérique était toujours plus enviable que dans leur patrie d’origine, les prospecteurs indépendants d’origine euro-américaine éprouvèrent une déception croissante. La prospérité ambiante devenait de plus en plus difficile à saisir. Et pour une partie des chercheurs d’or, l’exubérance californienne se nuança progressivement dans leur esprit du sentiment nostalgique que les meilleurs jours étaient passés. Car non seulement les riches commerçants et les preneurs de risques avisés ramassaient la mise comme ils l’avaient toujours fait depuis 1849, mais aussi maintenant les propriétaires des mines, les dirigeants des sociétés de creusement des canaux de dérivation, les directeurs des sociétés de bocardage et les investisseurs qui ne prenaient que des risques mesurés. Ces nouveaux arrivants éclipsaient progressivement ceux qui étaient à la tâche, qui prenaient vraiment les risques et qui il y a peu de temps encore dictaient leurs décisions. Il fallait se rendre à l’évidence, il y avait des gagnants et des perdants. La contagion de l’optimisme, l’ancienne certitude que chaque matin était peut-être l’aube du « grand jour » de la découverte s’effaçaient peu à peu comme les couleurs fanées d’un daguerréotype sépia. À l’heure de la pause à l’ombre bleutée d’un chêne de Californie encore épargné, à la lueur vacillante d’un feu de camp, les mineurs indépendants essayaient de se convaincre qu’ils n’iraient pas grossir les rangs de ceux qui se résignaient à travailler dans les mines de quartz, dans les galeries chassantes ou sur les sites hydrauliques. Mais ils croyaient de moins en moins aux rumeurs des pépites que l’on avait découvertes un peu plus haut dans la vallée31.

31 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), pp. 213-214.

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Le nouvel ordre économique imposait peu à peu la stratification sociale et la segmentation du marché de l’emploi sur la base de l’origine ethnique, donc l’inégalité des chances et des revenus, produisant des gagnants et des perdants, le coût social de la société chrysogène en quelque sorte. Les murs tendus de toile des « palais » des jeux, décorés de miroirs dorés et de peintures « à la française » contrastaient avec les rues alentour, boueuses comme des cloaques où l’on pataugeait jusqu’aux genoux. Les courses insensées entre les vapeurs sur les fleuves et les rivières, symboles de la concurrence effrénée entre les compagnies fluviales mais aussi des paris les plus téméraires dans une société où l’on tentait sa chance à tout propos tuaient parfois des dizaines de passagers quand survenait l’explosion redoutée des chaudières surchauffées. La justice sommaire des lynchages, le châtiment du fouet, les bagarres sporadiques, les taloches humiliantes données aux subordonnés, les émeutes endémiques des foules incontrôlées, les incendies purificateurs des baraquements de fortune ou les crues dévastatrices des cours d’eau étaient le lot quotidien des habitants toujours en mouvement dans une société où tout pouvait arriver :
C’étaient de rudes gaillards en ce temps-là ! Ils prenaient plaisir à l’or, au whisky, aux bagarres, aux fandangos et ils en éprouvaient un bonheur indicible. Un honnête prospecteur d’or tirait une centaine ou un millier de dollars par jour de sa concession et, avec un peu de chance, il ne lui restait plus un cent le lendemain matin après avoir tout dépensé entre les tripots et les autres divertissements. Ils préparaient eux-mêmes leur bacon aux haricots, cousaient eux-mêmes leurs boutons et lavaient eux-mêmes leurs chemises, des chemises bleues en laine et si un homme voulait provoquer une bagarre sans risquer le désagrément d’avoir à attendre trop longtemps, tout ce qu’il avait à faire était d’apparaître en chemise blanche et chapeau à tuyau de poêle pour que quelqu’un réponde à sa sollicitation. Car ces gaillards détestaient les aristocrates. Ils nourrissaient une animosité particulièrement malveillante à l’encontre de ce qu’ils nommaient une « chemise biliaire ». C’était une société grotesque, tumultueuse, libre et violente. Une société d’hommes, rien que des cohortes d’hommes vigoureux, rien de juvénile, rien d’autre de visible dans quelque direction que ce soit !32

La Californie de la « ruée » vers l’or se présentait comme un campement provisoire qui comptait peu d’églises et de familles et dont l’âme reflétait la témérité d’une société de joueurs. Il fallait une année de labeur pour récupérer l’investissement malheureux dans une mine de quartz. On faisait faillite pour avoir trop fait crédit à des clients endettés que la compagnie minière qui les employait avait brutalement licenciés à la suite d’un échec sur une concession ou la rupture d’un barrage. Chaotique et inconstante, la vie en
32 - Mark Twain, Roughing It (Hartford, Connecticut : American Publishing Company, 1872), Michael Kowalewski, dir. Gold Rush : A Literary Exploration (Berkeley, California : Heyday Books, 1997), p. 362.

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Californie ressemblait à une vaste loterie. L’échec faisait tellement partie de l’expérience quotidienne qu’il ne suscitait aucune honte. En revanche rentrer chez soi sans y rapporter une part de la richesse d’une région connue dans le monde entier pour ses réussites et de ses profits soulevait l’opprobre. Alors la prise de risques et les plans téméraires devenaient le lot quotidien des décisions. Cela déterminait une grande mobilité de la main-d’œuvre et des investisseurs prêts à changer d’entreprise ou de secteur pour dégager un profit possible dans un contexte plus favorable. Chercheurs d’or et commerçants « étaient prêts à changer d’activité pour s’engager dans une nouvelle entreprise après deux minutes de réflexion » 33 . Il importait de saisir la bonne affaire, qu’elle se trouvât dans l’immobilier, dans une société de bateaux à vapeur, ou dans l’agriculture que la plupart des mineurs avaient tenté de fuir en quête de l’El Dorado californien. Mais il circulait des rumeurs de récoltes miracles, qui se vendaient à des prix faramineux pour nourrir la multitude des chercheurs d’or, ou des profits réalisés dans les cultures maraîchères près d’une ville en cultivant des parcelles sans se préoccuper d’un titre de propriété34 :
La Californie est le dernier endroit… où un prophète de malheur devrait montrer son visage méprisable. C’est le pays de l’entreprise, de l’énergie, de l’espoir, des nerfs tendus à craquer ; pas celui des rabat-joie pleurnichards, poltrons, geignards et gémissants. Nos mots d’ordre sont « Excelsior ! » et « En avant toute ! » alors que le rabat-joie, qui essaye de jeter de l’eau froide sur la glorieuse flamme de l’entreprise, mérite la mort, infligée par le bourreau de droit commun35.

La finalité téléologique de cette société californienne de la « ruée » vers l’or n’est certainement pas républicaine mais individualiste et libérale, voire libertaire. L’économie californienne des années 1850 est tout entière innervée par la production de l’or et les intérêts des chercheurs d’or, qu’il s’agisse de ceux qui travaillent sur des petites concessions, dans le lit des rivières, dans l’exploitation hydraulique, dans les puits d’extraction, priment sur tout autre. De surcroît le chercheur d’or est un consommateur dont les ambitions et les besoins s’imposent à tous. Aucune loi, rien en vérité ne peut restreindre son droit de chercher de l’or partout, n’importe quand et en tout lieu. Ce laisserfaire s’épanouit au cours ses années 1850 à mesure que ses bénéficiaires prennent les libertés que leur dictent leurs propres intérêts avec une assurance

- Peter R. Decker, Fortunes and Failures (Cambridge, Massachsetts : Harvard University Press, 1978), p. 64. 34 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), pp.153-154. 35 - Marysville Herald, 21 octobre 1854, cité par Robert L. Kelley, Battling the Inland Sea : American Political Culture, Public Policy, and the Sacramento Valley, 1850-1986 (Berkeley, Californie : University of California Press, 1989), p. 35.

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croissante36. Au cours de ses deuxième et troisième décennies d’existence sous la bannière étoilée, la Californie continue de réinventer sa société, ce qui la rend différente des autres États de l’Union et des autres nations du monde. On l’envie pour sa richesse et plus encore pour la décontraction de ses mœurs. Une avalanche d’articles de presse et d’ouvrages expose ses merveilles et ses excès. Et personne ne saisit mieux son esprit que Sam Langhorne Clemens (18351910) qui arrive en 1864 et qui n’est pas encore universellement connu sous le nom de Mark Twain :
C’était une population splendide, car les paresseux à l’esprit apathique, endormi et lent, restaient chez eux, on ne trouve jamais des gens de cette espèce parmi les pionniers, on ne peut pas tailler des pionniers dans ce matériau. Ce fut cette population qui fit la renommée de la Californie pour sa capacité à monter des entreprises stupéfiantes, à les mener à bien avec diligence et audace, avec une témérité qui ne se préoccupe ni du coût ni des conséquences qu’elle porte jusqu’à nos jours, et lorsqu’elle projette une nouvelle surprise, le monde des gens sérieux sourit comme d’habitude et déclare : « C’est bien ça la Californie ! »37.

Au cours de ces deux décennies exubérantes, la Californie semble dotée d’une fécondité infinie. On découvre sur le versant oriental de la sierra Nevada la veine argentifère de Comstock (Comstock Lode) d’une richesse phénoménale. Les Californiens s’y précipitent en 1860 et y établissent une ville du nom de Virginia City, qui est au début aussi extravagante que tous les autres bivouacs de tentes et de baraques, mais qui très rapidement devient plus prétentieuse et surtout beaucoup plus riche. Dans la profondeur de ses galeries torrides jusqu’à 900 mètres sous terre, des mineurs salariés creusent et attaquent à l’explosif des boyaux, et remontent vers la surface un minerai d’une valeur de 300 millions de dollars au cours de la période 1860-1880, c’est-à-dire davantage que les 170 millions de dollars38 générés par les mines de quartz et les mines hydrauliques de la Californie pendant la même période. Et chacun d’échanger à la bourse de San Francisco les actions des mines de la veine de Comstock dans ce Territoire du Nevada que l’on nomme encore Washoe. Ces titres qui ont pour nom Ophir, Gould & Curry, Hale & Norcross, Chollar et quelques autres, valent quelques dollars en 1860 et trois ans plus tard leur valeur a été multipliée par mille, Ophir 2 700 dollars, Gould & Curry 6 300 dollars. En outre, les mines de Comstock contribuent elles aussi au développement industriel et technologique de la Californie. Leur exploitation
36 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 154. 37 - Mark Twain, Roughing It (Hartford, Connecticut : American Publishing, 1872), p. 415. 38 - Soit respectivement, 4,179 milliards et 2,368 milliards de dollars d’après le tableau de conversion en dollars de 1998 dans J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 346.

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repose d’abord sur un ensemble impressionnant de machines complexes actionnées par la traction de la vapeur, des bocards à 16 pilons, des pompes géantes, des dispositifs compliqués comme des cuvettes d’amalgamation, des molettes, des agitateurs, des séparateurs ou des filtres. L’organisation du travail y est hiérarchisée et spécialisée. On y trouve des directeurs, des chefs d’équipes, des ingénieurs, des amalgameurs, des distillateurs, des extracteurs, des cuvistes, des pompiers, des fondeurs, des inspecteurs de tréfilerie, des graisseurs, des caristes, des spécialistes de l’étanchéité et de l’accumulation, des piocheurs ou des mineurs. Et cette division des tâches correspond à une hiérarchisation des salaires. Une période de travail en équipe de 10 heures, réduite à 8 heures à partir de 1866, dans les galeries souterraines est rémunérée 4 dollars. À la surface, les salaires tournent autour de 5 dollars, tandis que l’un des directeurs perçoit une rémunération annuelle somptueuse de 40 000 dollars 39 . Il se met également en place une segmentation du travail sous la pression des patrons et des syndicats américains. En effet, comme dans les usines de la côte orientale des États-Unis, les ouvriers d’origine américaine s’approprient les emplois les moins dangereux et les mieux rémunérés de la mine, laissant aux travailleurs étrangers le travail le plus dur dans les entrailles de la terre. Ainsi, en 1880 sur les 2 770 mineurs que comptait la mine de Comstock, 2 000 viennent d’Europe, la plupart d’Irlande et de Cornouaille. Quant aux immigrants chinois, leur présence est interdite dans la mine, en vertu d’un accord passé entre l’association de protection des mineurs et la direction en 1863, selon les termes duquel la rémunération des mineurs de fond sera de 4 dollars et qu’aucun travailleur « oriental » ne sera recruté 40 . Mais le mouvement syndical n’obtient guère plus à Comstock, laissant les mineurs à la merci des propriétaires absents, des hommes méprisés et décrits comme des « mineurs de prétoires »41 et des manipulateurs dont les poignées de mains sont froides comme des glaçons42. Alors personne ne se préoccupe de la destruction des forêts, du ravinement des collines, du détournement des cours d’eau dans des conduites ou de leur engorgement par des sables et des graviers ? Qui s’apitoie sur le sort des Amérindiens, ces « diables de la forêt » 43 , sur qui l’on tire s’ils ne s’enfuient pas ? Pourquoi chercher à épiloguer quand chacun espère bien tirer
- Soit respectivement, pour l’année 1866, 43,72 dollars, 54,65 dollars et 437 200 dollars d’après le tableau de conversion en dollars de 1998 dans J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 346. 40 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 227. 41 - Patricia Nelson Limerick, The Legacy of Conquest : The Unbroken Past of the American West ( New York, New York : W. W. Norton, 1987), p. 112. 42 - Ibid., p. 113. 43 - Oroville Union, 25 juillet 1863 cité par James L. Rawls, dir., Indians of California The Changing Image (Norman, Oklahoma : University of Oklahoma Press, 1988), p. 181.
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profit des réalisations époustouflantes que l’esprit d’entreprise et l’audace des investisseurs mènent à bien ? On n’a pas le temps de s’attarder sur les conséquences de ces travaux gigantesques et de penser au lendemain. On surseoit aux jugements moraux, aux scrupules, à l’empathie que l’on devrait éprouver pour les familles des Californios qui possédaient de vastes ranchs aliénés par des lois nouvelles et dont les spolient des avocats rusés, pour ne pas dire véreux. D’ailleurs, comme par le passé, la justice est biaisée. Les parlementaires de Sacramento demeurent des hommes insignifiants, toujours à court d’argent et faciles à acheter », tandis que les juges des villes et les responsables des comtés sont plus que jamais sensibles à une enveloppe illicite :
Le gouvernement de l’État de Californie, qui n’avait jamais été un glorieux accomplissement de probité et d’efficacité sombra dans les années 1870 au nadir du déshonneur. Les responsables de San Francisco retombèrent dans les malhonnêtetés du début des années 1850, tandis qu’à Sacramento les manifestations de la corruption étaient également importantes. Aucune branche de l’État n’en semblait à l’abri, ni les tribunaux, ni les contrôleurs des impôts, ni les cadres supérieurs44.

Alors une nouvelle génération d’entrepreneurs entre sur la scène californienne :
Alors reculez, faites place aux prospecteurs par la méthode hydraulique, aux ranchers de blé, aux constructeurs de chemin de fer, aux courtiers de bourses et aux magnats du commerce45.

Ainsi des sociétés minières dont certaines appartiennent à des investisseurs londoniens construisent dans les sierras un gigantesque réseau de réservoirs, de canaux et de tuyaux de fer pour acheminer des centaines de millions de mètres cubes d’eau jusqu’à des ajutages géants dont sortent des jets puissants qui érodent encore impunément des coteaux entiers avant que les agriculteurs ne s’organisent. Les sociétés minières exploitées par le système hydraulique possèdent encore un groupe de pression plus puissant que celui des agriculteurs :
Nos prospecteurs californiens veulent qu’on les laisse tranquilles, que ce soit nos parlementaires ou l’État fédéral, et qu’on leur permette de gérer leurs propres affaires à leur manière. Une « inactivité magistrale » pour tout ce qui concerne la prospection et les intérêts miniers est ce que les mineurs réclament

- John Walton Caughey, California, 2e éd., (Englewood Cliffs, New Jersey : Prentice Hall, 1953), pp. 381-382. 45 - J. S. Holliday, Rush for Riches : Gold Fever and the Making of California (Berkeley, Los Angeles, Californie ; Londres, Royaume-Uni : Oakland Museum of California and University of California Press, 1999), p. 219.

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