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Présences et images franco-marocaines au temps du Protectorat

De
251 pages
Le protectorat crée une histoire commune franco-marocaine. Des Français au Maroc changent le paysage urbain, éditent une presse, développent l'assistance médicale ou l'art du tapis. Des Marocains vont travailler ou étudier en France et en rapportent des expériences et des projets politiques et sociaux nouveaux. Des images réciproques de l'Autre se forment que le cinéma, la littérature fixent et propagent. Presque cinquante ans après la fin du protectorat, des historiens français et marocains ont essayé de faire le point sur ces représentations croisées.
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Présences et images franco- marocaines au temps du protectorat

Centre de recherche Défense et Diplomatie dans le Monde Contemporain (DDMC)

Textes réunis et présentés par Jean-claude ALLAIN

Présences et images franco-marocaines au temps du protectorat

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcoJe-Polytechrùque 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5004-4

Présentation
Jean-Claude ALLAIN

Dans le cadre quadriennal d'une coopération interuniversitaire franco-marocaine, appelée Action intégrée et gérée par la Commission mixte interuniversitaire franco-marocaine, deux équipes d'enseignants et de chercheurs de la Sorbonne Nouvelle (centre Défense et Diplomatie dans le Monde Contemporain, DDMC) et de l'université Sidi Mohamed ben Abdallah de Fès (Faculté des lettres) ont travaillé sur le thème Français au Maroc et Marocains en France à l'époque du protectorat. Compte tenu des spécialités des huit membres de cette coopération, seuls certains aspects de ces échanges bilatéraux pouvaient être abordés, suivant une approche historique, littéraire ou culturelle, que l'accessibilité de la documentation pertinente était, par ailleurs, susceptible de restreindre. Pour les historiens en particulier, les archives de souveraineté de cette période sont principalement en France où les missions des chercheurs marocains permirent de les consulter à Paris, Nantes ou Aix-en-Provence; mais il en est d'autres au Maroc, fort riches parfois pour la connaissance de la vie régionale, tels les fonds d'archives municipales de Sefrou, de Fès ou de Meknès, qui avaient bénéficié d'une attention des autorités qu'on peut tenir encore pour pionnière dans la vaste entreprise de recension et de conservation du patrimoine au Maroc. Le groupe des professeurs marocains de Fès a pu, ainsi, élargir avec les travaux de ses étudiants en maîtrise, DEA ou doctorat le champ d'investigation sur la présence française. En 1998, deux journées d'études ont fait le point des recherches: la première, à Fès, en juin, la seconde, à Paris, en septembre. Sur la vingtaine d'interventions, la présente publication en a réuni quatorze, la dernière, de nature économique (Marc Dusautoy), étant destinée à ouvrir la thématique de la future recherche

6 commune, sur les relations l'Europe communautaire.

Présences et images franco-marocaines franco-marocaines dans le cadre de

Les communications s'organisaient autour de deux pôles principaux: les présences croisées de groupes de populations appelées ou attirées par le pays partenaire, les représentations du Maroc et des Marocains, créées ou renouvelées par le fait politique du protectorat, mais également perceptibles à travers les échanges migratoires. En deçà de la population arrivée au Maroc pour l'administration civile et militaire, sans évidemment de contrepartie marocaine vers la France, les échanges entre les deux pays passent par des migrations d'ampleur et de finalité variables suivant leur sens. Des colonies, en termes démographiques, se constituent, françaises pour profiter de la colonisation, phénomène politique, du Maroc, marocaines pour répondre à des besoins économiques de la France et y trouver un emploi ou pour se former dans l'université française. Ces contacts sociaux sont autant d'expériences vécues et ont une intensité variable selon l'effectif du groupe concerné et les personnalités qui le forment. Car, sans former de colonies dont elles font statistiquement partie, des professions sont à même d'exercer une influence durable sur le milieu qu'elles fréquentent, comme les instituteurs ou les médecins; des exemples en sont ici donnés à l'échelon régional marocain ou à l'échelon d'ensemble du protectorat. À Meknès, existe une colonie française, quantifiable dans son effectif comme dans ses activités professionnelles; sur plusieurs décennies, on mesure son rôle promoteur dans la modernisation de la vie de la région et on aperçoit bien qu'elle occupe et entend bien garder la suprématie, l'exclusivité des fonctions de direction et de gestion administrative et économique; elle crée une deuxième société dans la ville, expression d'une dualité inégale qu'on retrouve dans d'autres domaines. Meknès est-elle un modèle ou une exception dans la colonisation régionale du Maroc? Elle constitue, en tout cas, une belle référence pour d'autres études (Md Bekraoui). Les Français de Meknès ont aussi leur presse en langue française, comme ceux de toutes les grandes régions du Maroc, Tanger d'abord, littoral atlantique et intérieur ensuite. Plusieurs centaines de titres, de longévité variable, paraissent au cours de la période; ils expriment une présence très unilatérale, par leur mode d'expression comme par leur finalité de liaison in-

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tracommunautaire, alliant information, défense des intérêts et divertissement (H. Chafaï el-Alaoui). Les médecins font partie de la colonie française et forment un petit groupe professionnellement dispersé dans les cités et qui ne traite pas uniquement les résidents français. Ils mènent cependant une action, gérée ou coordonnée comme un service social par l'administration, du moins quand les grands risques épidémiques, existant au début du siècle, ont été neutralisés. Le passage à une médecine personnalisée et de masse n'est pas aisé; la demande est immense et l'offre réduite, parfois même du fait du malthusianisme de l'Ordre des médecins. De plus, la tentation est forte d'instrumentaliser le médical au service du politique. Ce secteur de contact se révèle plus tendu et conflictuel qu'on l'imaginerait à l'aune de l'image d'Épinal du bon médecin de campagne (D. Rivet). Dans l'autre sens migratoire, deux catégories sociales font le voyage vers la France: les étudiants, les ouvriers, deux niveaux d'origine et de recrutement bien différents. Pendant la Grande Guerre, une migration particulière avait été organisée pour la défense de la métropole avec les soldats marocains; ensuite, c'est de travailleurs que l'économie française a besoin, à cause de son affaiblissement démographique, accentué par les pertes de la guerre. Ces travailleurs immigrés, d'abord venus du sud, puis des autres régions du Maroc, occupent des postes de travail durs, parfois dangereux, inégalement rémunérés. Ce sort difficile ne leur est pas spécifique: ils sont environ une quinzaine de mille à être présents chaque année en France dans les années trente, un faible nombre au regard des deux millions d'immigrés. S'ils emportent parfois des souvenirs amers de leurs relations avec des Français méprisants des 'étrangers'qu'ils emploient, ils rapporteront aussi l'expérience du syndicalisme (T. Biad) comme les étudiants. On ne les compte pas par milliers, mais par dizaines, à être admis à suivre les enseignements de l'université française; cette situation suppose des ressources familiales, un niveau d'études secondaires, sinon un agrément des autorités qui peuvent voir dans cette promotion la formation suivant des méthodes françaises de futurs cadres du protectorat: certains y parviendront mais d'autres seront déçus à leur retour au Maroc; ils apporteront leurs compétences et leur dynamisme au mouvement national. Leur première association (AEMNA), 1927, compte parmi ses fondateurs marocains Hassan Ouazzani, Ahmed Balafrej, Allal el-Fassi... (Md Bekraoui).

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Les incidences de ces expériences sur la vie marocaine, sur les comportements sociopolitiques, sont diffuses et à moyen terme. Dans quelques secteurs spécifiques, l'impulsion du protectorat a eu des effets durables, sans pour autant reposer sur des groupes importants mais plutôt sur des personnalités sans renom médiatique. Tels sont les géographes qui œuvrent à la connaissance des reliefs, des sols et des populations, mais à quelles fins? Pour la satisfaction de la science mais aussi pour une (meilleure) exploitation des ressources naturelles et humaines et donc dans le cadre d'une certaine stratégie politique. Ceux du protectorat se sont intéressés au monde rural et montagnard, négligé par leurs prédécesseurs arabes, et particulièrement au Moyen Atlas. L'abondante production que leurs recherches ont suscitée, montre l'évolution conceptuelle de l'étude géographique du Maroc au Maroc, du stade exploratoire initial à celui de l'enquête documentaire pour l'administration, ici dans la genèse de sa «politique berbère », puis, enfin, au niveau de la science universitaire, dernière étape amorcée à la veille de l'indépendance et poursuivie après, toujours dans le sillage des écoles françaises de géographie (L. Jennan). Cette impulsion française, cette fois nettement plus directive, a marqué une autre spécificité marocaine: l'art et la confection du tapis. Lyautey est l'initiateur d'une politique de sauvegarde du patrimoine culturel marocain, monumental d'abord, pour lui épargner les destructions qu'il avait observées en Algérie, mais aussi sous cette forme artisanale et artistique qu'est le tapis

qui devient ainsi un « sujet protégé ». Prosper Ricard sera l'artisan
de cette politique, visant à concilier la persistance d'une technique et d'une qualité de fabrication traditionnelle, pour la préserver d'une dégénérescence industrielle, - les tapis seront officiellement authentifiés -, et une capacité de production économiquement fiable (et que la certification valorise). L'enjeu est ici identitaire, sans exclusion d'aménagement de l'héritage qui ne se transmettra pas à l'identique. Il est aussi interculturel dans la mesure où, avant les touristes, les Français du Maroc, civils ou militaires, ont été amenés à repenser la place du tapis dans leur conception de l'ameublement et de la décoration de leurs demeures, une évolution de mentalité qui a influé sur le marché du tapis, ancien et récent et qui s'est poursuivie encore avec la communauté des coopérants français, après l'indépendance (C. Rolot).

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Un bref regard sur la dimension internationale ferme cette section. Aux extrémités du Maroc, Tanger au nord, Ifni au sud, sont un enjeu ancien entre la France et l'Espagne. La politique française de présence y est, dans les années trente, sollicitée contradictoirement: au sud, elle pousse l'Espagne à occuper effectivement Ifni pour enlever une base de repli aux tribus qui résistent à l'occupation du sud; au nord, elle freine l'Espagne, autant qu'elle le peut, dans son ambition de modifier à son avantage - à défaut de pouvoir l'abroger - le statut international de Tanger (Y. Denéchère). Le protectorat, au-delà des échanges et des interventions tangibles, de nature politique ou sociale, consacre et redéploie une tradition de l'imaginaire oriental auquel le Maroc offre un nouveau vecteur. Un imaginaire européen, sinon français, habite certainement l'esprit des Marocains, fût-ce sous la forme simple d'un mieux-vivre motivant l'émigration, mais les représentations ici évoquées sont à sens unique: celles que l'écriture littéraire française diffuse sur les Marocains et le Maroc, vision privée, celles que projette l'administration technique du protectorat, conception publique. L'image littéraire coloniale de l'Indigène est, par le biais de l'exotisme, généralement peu gratifiante parce qu'elle met en relief les différences identitaires au critère des normes européennes et en dégage l'image d'une infériorité civilisationnelle, sinon implicitement naturelle, du monde indigène; ici encore, le Maroc n'a pas le monopole de cette perception mais en est le prétexte à en produire une version connotée de références spécifiques à sa topographie ou à son mode de vie. La poésie coloniale montre, à cet égard, une dérive de sa vocation à être une démarche exploratoire du monde, quand elle verse dans le stéréotype et le cliché qui, en définitive, effacent l'Autre; elle lui prête alors des valeurs négatives (mensonge, fourberie, traîtrise, etc.) pour, explicitement ou implicitement, mieux exalter les vertus du colonisateur. Mais, non sans paradoxe, elle peut aussi simultanément traduire une sensibilité aux charmes naturels et architecturaux du pays dont elle décrie les habitants (A. Tenkoul). Les frères Tharaud sont inévitables dans la recherche de cette approche de l'Autre et leurs romans fournissent un abondant matériau à l'analyse: leur image du Berbère ou du Juif, présents dans la société marocaine, est révélatrice d'une perception en symbiose avec la politique officielle. Le Ber-

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bère, différent de l'Arabe, est un mi-Français, un allié naturel qui même serait musulman par accident; minoritaire aussi et non musulman comme lui, le juif est présenté dans sa différence, soulignée par son isolat du mellah, puis, de roman en roman, se rapproche du Français jusqu'à devenir un sujet potentiellement naturalisable (A. El Abbadi). Cette différence obsédante, tantôt accentuée, tantôt estompée par la culture de l'assimilation, de l'intégration, sous-tend la relation sociale franco-marocaine. La surimposition d'une population étrangère, aux modes de vie et de croissance différents, dans un espace urbain inadapté pour l'accueillir, débouche sur une juxtaposition de deux urbanismes, on l'a vu pour Meknès, on peut le voir à Fès, à Casablanca, à Tanger. Dualisme qui a sa logique fonctionnelle et empirique mais qui procède aussi d'un choix politique, celui de Lyautey ci-dessus évoqué, de sauvegarder le patrimoine monumental du Maroc. On ne s'étonnera pas que, dans une telle ambiance structurelle, la littérature technique sur l'architecture puisse occasionnellement, ici un écrit de Gabriel Rousseau, donner lieu à des digressions, inattendues pour ne pas dire intempestives dans un tel genre d'écrits, qui relèvent du pur discours colonial classique (H. Touri). Poésie, romans, ouvrages techniques ont un public spécifique, francophone, sinon prioritairement français et leurs représentations, spontanées ou calculées, peuvent ou doivent correspondre à une sensibilité latente qu'elles activent ou réveillent. Si on les retrouve dans le cinéma colonial, leur portée est plus vaste et moins circonscrite car la projection cinématographique se développe pour un public bicommunautaire et la force de l'image filmée, mobile, est plus prégnante et plus signifiante que celle du mot imprimé, fIXe. Son interprétation comme son intention initiale n'en sont que plus difficiles à cerner. Certes, le film documentaire officiel est tourné dans une perspective hagiographique, au mieux commémorative, du régime du protectorat et il devrait parler de lui-même, mais que penser des films d'auteurs qui, dans leurs récits d'une histoire où se rencontrent des personnages des deux communautés, comme dans les films de Duvivier ou de Feyder, donnent vie par l'image et par la parole aux stéréotypes discriminants ? La scène est souvent plurielle et sa saisie susceptible de l'être aussi par la sélection du regard même chez le spectateur contemporain, à plus forte raison de nos jours. Aussi «l'arrièremonde» du plan projeté signifie autant par sa présence, oubliée ou inestimée par l'opérateur, que le sujet central, objet du reportage

Présentation

Il

édifiant; aussi le cadrage du personnage, son statut social, quand il formule les stéréotypes familiers, peuvent en changer, voire retourner le sens premier, par leur outrance ou leur dérision. Mais d'autres approches des images retrouvent plus subtilement les différences de statuts: l'être collectif marocain opposé dans un même tableau d'une cérémonie festive à l'être individuel européen ou dans la relation avec la femme, indigène ou européenne, la démonstration par l'image, plus que par le discours, de la suprématie de l'Européen sur l'Indigène, de quelque rang social qu'il soit, dans son aptitude, son droit à la séduire, et à la conquérir. On le devine, le stéréotype est bien complexe et bien ambigu! (F. Ramirez). Il est en revanche absent d'une forme de représentation officielle et amplement répandue par l'emploi quotidien ou ordinaire de son support: la monnaie et le timbre-poste. La maîtrise par les Français de ces deux instruments de souveraineté donnait l'occasion de véhiculer par ces voies l'image de la suprématie française inhérente au protectorat et d'en promouvoir les mérites par la symbolique monétaire et par le graphisme des vignettes postales. La seule attache visible est le rattachement au franc qui nomme la monnaie marocaine après 1920 et, si l'on veut, la double inscription en arabe et en français, phénomène non général et, par ailleurs, le bilinguisme officiel n'étant pas l'apanage d'un protectorat. Le franc marocain ne porte aucun autre signe apparent de la dépendance du Maroc et renoue avec une symbolique en usage sur les pièces de l'ancien Makhzen (étoile à six, puis cinq branches, cette dernière étant codifiée depuis 1915, carrés simples ou entrelacés). Le timbre-poste est consacré pour la quasi totalité des émissions de 1917 à 1955 à la célébration des sites et des monuments du Maroc, et non aux scènes de genre ethnologiques et exotiques fréquentes dans les émissions coloniales; les quelques émissions portant sur l'œuvre du protectorat sont postérieures à la Seconde Guerre mondiale. À travers la mise en place d'un système monétaire et d'un service postal « modernes» et alors performants, la présence française n'introduit pas de représentation qui l'exalte et qui, par là, aurait souligné l'inégalité du rapport politique entre les deux États (J.-C. Allain). **

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Ces quelques facettes de la relation franco-marocaine à l'époque du protectorat sont assurément loin de rendre compte de toute la complexité de ce rapport. D'autres aspects auraient certes pu être présentés. L'exhaustivité reste toujours un rêve que l'on approche cependant à petits pas par des études partielles comme celles qu'a réunies le présent recueil.

PRÉSENCES CROISÉES

La communauté

française de Meknès

évolution et activités socio-professionnelles, 1911-1951
Mohammed BEKRAOUI

On sait que la notion de communauté ou colonie étrangère désigne un petit nombre d'étrangers originaires d'un même pays, vivant dans un pays étranger. Ce concept implique deux autres notions, celles de minorité et d'identité car la colonie constitue, en effet, une minorité qui vit dans un milieu ou dans une société donnée en préservant son identité sur les plans culturel, linguistique, religieux, etc. Mais ce petit groupe d'étrangers ne correspond pas toujours au rôle véritable qu'il joue dans l'espace et le milieu dans lequel il a choisi de vivre. C'est pourquoi les sociologues font la distinction entre la minorité dans le sens numérique et dans l'acception sociologique. Or, si ces étrangers constituent, par exemple, une minorité de personnes dans un pays colonisé, en l'occurrence le Maroc, par rapport à la population locale, ils forment, du point de vue sociologique, une majorité, parce qu'ils dominent et monopolisent tous les secteurs clés: économiques, sociaux, politiques, administratifs, militaires et imposent un style de vie différent, sinon opposé à celui de la majorité de la population autochtone. Le style de vie, ainsi que les comportements et les mentalités des Européens du Maroc ne peuvent être saisis que par référence à la domination française globale sur le pays, dont ils sont concrètement les agents. Pour illustrer ce phénomène, nous examinerons l'exemple de Meknès qui est l'une des villes qui a tiré le plus grand profit de la colonisation européenne et de l'économie moderne, grâce aux nom-

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breux avantages dont elle bénéficie: climat doux, sols très fertiles, grandes potentialités agricoles et industrielles, etc. De par sa situation, Meknès est, en effet, « le nœud du Maroc », selon l'expression de Lyautey, car c'est là que se croisent les grandes voies de communication qui desservent les différentes régions du pays: Fès et Taza vers l'Algérie, le Tafilalet, Marrakech, Rabat, le Nord.
" I. Evolution de la population française développeDlent de la ville nouvelle

et

1. Évolution numérique.
Les recensements officiels et méthodiques ne datent, au Maroc, que de 1921. Avant, on procédait par estimation; la majeure partie du pays échappe encore à l'autorité coloniale. Il n'est pas dans notre intention de discuter, ni de commenter la qualité de la méthodologie des premiers recensements de la population marocaine: ceux par exemple de 1921 et de 1926 qui n'ont intéressé qu'une partie du territoire sous occupation française; celui de 1931, en revanche, a pu couvrir une partie plus importante 1. L'examen des résultats des recensements généraux de la population de la ville de Meknès de 1921 à 1951 2 permet d'apprécier l'évolution du nombre des Français établis dans cette ville. Il faut remarquer que, bien que l'occupation de la ville date de 1911, le nombre d'Européens est demeuré limité, comme dans toutes les autres villes de l'intérieur, la «pacification» n'étant pas encore achevée dans la région. Les estimations de 1913 donnent par exemple les chiffres suivants; la population totale dépasse légèrement 30 000 habi-

1

Cf. par exemple:

Mohamed

M'RABET, "Évolution

de la population

du

Maroc depuis le début du xxe siècle", Revue Dar Al-Niaba, n° 5, 1985, p. 2 sq. 2 Résultats statistiques du recensement de la population de la zone française de l'Empire chérifien, effectués en 1921, 1931, 1936 et 1951, Protectorat de la République française au Maroc, Secrétariat général du Protectora t.

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tants, se répartissant ainsi: 25 000 Marocains musulmans, 5 000 Israélites, 532 Européens seulement, dont 320 Français civils 1, 40 Algériens, 70 Espagnols, 29 Italiens, 27 Grecs... Les Français représentent 60% de l'ensemble de la population européenne. L'essentiel du peuplement européen du Maroc qui atteint 48 550 personnes, se rencontre sur la côte occidentale et à Oujda. Le premier recensement de 1921 donne une population totale de 37 600 habitants, dont 2 622 Européens (7% de la population totale), parmi lesquels figurent 1863 Français civils (71% de l'ensemble de la population européenne). En huit ans, la population française a donc augmenté de six fois. En 1923, le nombre d'Européens est estimé à 4 1512, dont 3 025 Français civils, chiffre qui demeure encore faible. En 19241925, l'immigration européenne s'arrête; deux raisons expliquent la diminution importante du peuplement européen: la grave crise agricole qui touche le Maroc et les événements du Rif qui provoquent de nombreux départs 3. C'est seulement à partir de 1926 que l'immigration européenne grandit. Le recensement de 1926 fournit une population totale de 30 000 habitants, dont 18 700 Marocains, 6 300 Israélites et 4 923 Européens, parmi lesquels 3 768 Français (76% de l'ensemble de la population européenne). Le nombre d'Européens passe en 1931 à 9 950, parmi lesquels 7 760 Français, dont 4 030 hommes et 3 730 femmes. Pour la première fois, le recensement de 1931 fournit le nombre des militaires français: 2 848 officiers et hommes de troupe, toutes armes confondues. Les soldats étrangers (marocains, algéro-tunisiens, sénégalais, etc.) n'y sont pas compris. C'est un chiffre qui nous paraît très en dessous de la réalité car nous savons que Meknès a toujours été une véritable ville caserne durant toute la période du protectorat. Cette population européenne est essentiellement urbaine, puisqu'elle est pour 80% groupée dans la ville 4. La colonisation
1Bulletin officiel..., (BO), novembre 1913, p. 506. 2 R. FAURE, "L'évolution de la population européenne de Meknès de 1911 à nos jours", Revue de géographie du Maroc, n° 5, 1964, p. 67 sq. 3 Jean HONNORAT,Étude de la démographie urbaine au Maroc, CHEAM, Paris, 1948, p. 10 sq. 4Ibidem, p. 8.

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rurale touche, cependant, la population française beaucoup plus que les autres nationalités: on estime à 2 100 le nombre de personnes qui vivent dans la banlieue meknassie, ce qui porte l'effectif total de la population française à 13 000 environ, et qui représente, assurément, une colonie assez importante. Comme en 1931, le dénombrement de 1936 a porté sur la population militaire et a été accompagné d'un recensement industriel et commercial, auquel a été ajouté, pour la première fois, un recensement agricole. Il résulte du recensement du 8 mars 1936 que la population totale civile et militaire de la zone sous occupation française est de 63 millions d'habitants contre 55 millions en 1931, soit une augmentation de 16,50% 1. La population totale de Meknès a enregistré un accroissement important: 28% par rapport à 1931 avec 75 000 habitants, la population française dépassant les 15 000 personnes. Quant au recensement de 1951, il fournit 21 000 Européens (15% de la population totale), dont 19 000 citoyens français civils et 8 000 militaires environ dans les différentes garnisons de la ville, ce qui porte le total de la colonie française de Meknès à environ 27 000 personnes. Cette population a donc rapidement progressé de 1921 à 1951, passant de 1 860 personnes à 19 000, soit une augmentation de 921 en trente ans. L'immigration est le principal élément d'accroissement de cette population. Le flux migratoire a d'abord été lent jusqu'en 1926, car les premiers arrivants préféraient s'installer sur la côte Casablanca, Mohammedia, Kenitra... La conquête du pays n'a pas encore motivé un grand nombre de colons en raison, notamment, de la politique du général Lyautey,

orientée beaucoup plus vers une colonisation « spéculative », c'està-dire rurale. Il voulait éviter les erreurs de la colonisation algérienne aux dépens des autochtones. Mais ses successeurs n'ont pas suivi cette politique avec la même rigueur et ont favorisé certaines catégories d'individus vers la colonisation: anciens militaires, anciens combattants, anciens fonctionnaires. Ce fut le cas notamment de la région de Meknès, des plaines du Gharb, de la Chaouïa, du Haouz de Marrakech... Ainsi, à partir de 1926, le flux migratoire s'accrut et la population européenne progressa, ce qui explique que, dès 1936, Meknès se classe au 5e rang des villes marocaines, après Casablanca, Marrakech, Fès et Rabat et, pour la po1 Résultats généraux du recensement du 8 mars 1936, p. III

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pulation française, au 4e rang après Casablanca, Rabat et Oujda 1. Le recensement de 1936 a dénombré 10 112 citoyens français vivant à Meknès, dont 5 053 hommes et 5 059 femmes sur une population totale de 12 310, soit 82% 2. Il indique pour les Français: 6 410 célibataires des deux sexes (soit 62,7 %),477 veufs et veuves et 137 divorcés 3, ce pourcentage faible montre que les familles étaient unies. Autres caractéristiques: c'est une population assez jeune, puisque plus de 82% ont moins de 40 ans et 7% seulement sont âgés de plus de 60 ans. Les familles ont peu d'enfants; parmi les 5 083 ménages, 2 404 sont sans enfants, 1 066 ont un seul enfant, 826, 2 enfants, 430, 3 enfants, 226, 4 enfants, 76,5 enfants 4. La plupart sont nés en France (5 552), au Maroc (4 224), en Algérie (3 945), les autres en Tunisie ou à l'étranger 5. La majorité (plus de 64%) de cette population est instruite. L'accroissement rapide de la population européenne bien vite le problème des logements. pose

2. Le développement de la ville nouvelle: Hamriya
Après l'occupation de Meknès par les troupes françaises, au début de juin 1911, les premiers Européens, les Sœurs franciscaines, s'installent d'abord en médina, notamment dans les rues Rouamzine, Dar Smen,... C'est seulement en 1916 que le colonel Pœymirau et la municipalité, installés aussi en medina, décident de créer une ville nouvelle « européenne », sur le plateau de Hamriya (550 m. d'altitude), situé à l'est de la médina, sur la rive droite de l'oued Boufekrane et couvert d'oliviers. Comme pour les autres grandes villes marocaines, le plan de la ville nouvelle est confié à Henri Prost. En 1917, les premiers lots de terrain, appartenant au domaine Maghzen et aux Habous, sont mis en vente, à

1 Ibidem,
2

p. 7.

Ibidem, p. 32-33.

3 Ibidem, p. 120.
4 Ibidem,

p. 122.

5 Ibidem, p. 123.

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des prix bas 1. Le développement de cette cité nouvelle est rapide et se fait en deux étapes: de 1917 à 1939 et de 1946 à 1956. De 1917 à 1939 Dès 1911, les premières constructions militaires sont lancées (camp Poublan) puis, c'est le buffet de la gare de chemin de fer à voie étroite (0,60 cm) qui deviendra un commissariat de police 2. Puis à partir de 1919-1920, de nombreuses autres constructions sont édifiées le long de la rue La Fayette, du boulevard de Paris et surtout de la belle avenue de la République (actuellement avenue Mohamed V) où surgissent magasins et immeubles. Tous les noms de rues sont en français et marquent l'attachement à la métropole. En 1922, la municipalité ainsi que de nombreux commerçants européens quittent la medina pour venir s'installer en ville nouvelle. En 1924, la grande gare du Tanger-Fès (à voie normale de 1,44 m) et la petite gare Lafayette sont achevées. En 1927, c'est le tour du marché municipal, du lycée Pœymirau, puis du quartier industriel autour de la grande gare avec les docks silos coopératifs, les caves vinicoles, les entreprises industrielles de toutes sortes. Prost a nettement séparé le quartier industriel des quartiers de plaisance: villas et maisons particulières. Ainsi, en 1939, la cité nouvelle s'étend sur 400 hectares. Mais la guerre de 1939-1945 ralentit les constructions et accentue la crise du logement à la suite de l'afflux des réfugiés de France. Au lendemain du second conflit mondial, l'essor du nouveau Meknès reprend. De 1946 à 1956 La période est marquée par une nouvelle poussée de croissance de Meknès et, en particulier, de sa ville nouvelle qui attire les investisseurs étrangers. La population européenne a ainsi doublé entre 1936 et 1956, passant de 12 000 à 25 000 personnes: agriculteurs, industriels, commerçants, etc. y investissent leurs économies. La spéculation sur les terrains par exemple atteint des prix exorbitants, à l'instar des autres grandes villes.

2

lAnnuaire économique et financier, R. FAURE, op. cit., p. 68.

1921-1922, p. 365.

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De nouveaux bâtiments surgissent pour les PIT, les services des Travaux publics, les Domaines, l'hôpital militaire et civil, le marché central, le nouveau lycée technique, les salles de cinéma : « Empire », « Caméra », « ABC ». De nouveaux quartiers résidentiels lieue: Plaisance, Touraine, Bellevue... apparaissent en ban-

Vers les années 1952-1953, la ville nouvelle connaît son apogée; l'activité économique est intense. Mais les événements sanglants d'octobre 1956 marquent le début du déclin de Meknès, de sa population européenne et de ses activités modernes.

II. Structure socio-professionnelle de la population française de Meknès.
L'origine géographique des Français de Meknès est diverse: Nord, Seine, Bouches-du-Rhône, Midi méditerranéen surtout, Corse. Michel Jobert rapporte: « Espagnols, Français ou autres, ils s'étaient glissés par Oujda et la trouée de Taza vers le Maghreb al-Agsa.» - « Je suis venu de l'Est, de Lorraine, de Champagne », de telles explications suffisaient entre Européens: on était arrivé par Casablanca, par Oujda avec l'armée, le service

militaire ou l'administration ou par inspiration subite... : « Je suis
venu voir et je suis resté» 1. Parmi eux, de nombreux démunis, des petites gens, originaires de Corse, d'Algérie... des aventuriers déracinés venus chercher fortune, -la plupart ne feront pas fortune!

1. Leurs activités.
Une grande partie de cette population travaille dans: les services publics: ils sont 1 680 2 en 1936 dans l'administration, la police, la gendarmerie, les PTT, la justice, la santé, l'enseignement; parmi eux, les enseignants dominent.

-

1 Michel JOBERT, La rivière aux grenades, roman, 1982, p. 179-180. 2 Résultats du recensement de 1936, op. cit., p. 127

Albin Michel, Paris,

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Présences et images franco-marocaines l'agriculture vient au second rang; le recensement de 1936 dénombre 786 agriculteurs européens, tandis qu'une enquête de 1956 compte 613 colons français, possédant 108 370 hectares, se répartissant entre cultures céréalières, vignobles, vergers ; 90% possèdent plus de 100 hectares.

Mais si le Saïss de Meknès-Fès est par excellence terre de moyenne colonisation (240 hectares environ), la région a vu se développer d'immenses domaines. Deux exemples sont assez révélateurs de cette réalité. D'abord, celui d'Émile Pagnon 1, né en 1876 dans une famille de cultivateurs établis à Vignols (Corrèze). Son service militaire, accompli en Algérie, éveille sa vocation coloniale. En 1905, il est propriétaire d'un ensemble de lots de colonisation dans la région d'Oran. Son goût pour les horizons vierges le pousse à se rendre, dès 1908, dans la région de Berkane, où il acquiert un terrain de 200 hectares. Cette propriété est l'une des premières fermes françaises dans la région. Lors d'un voyage à Meknès, il est séduit par la beauté de ses paysages et décide de s'y fixer, début 1914, avec un « matériel et un cheptel complets» 2. Il y crée d'abord un premier domaine, puis six autres dans la région de Meknès, dont le célèbre domaine de Toulal (la Vallée heureuse), situé en bordure de l'oued N)a, à environ quatre kilomètres de la ville, en bordure sud de la route principale Fès-Rabat. C'est un « des plus beaux et des plus vastes aux portes de Meknès. Des milliers d'hectares d'oliviers, d'arbres fruitiers, de vigne surtout, donnant des crus fort réputés» 3. C'est un véritable domaine exotique avec jardins d'essais, arboriculture variée, céréaliculture, élevage réputé et même un zoo..., acquis aux dépens des petits fellahs de la région dépossédés de leurs terres. Pagnon possède d'autres domaines, tel celui qui couvre 1 000 hectares dans la région de Sidi Kacem, ainsi que deux hôtels restaurants à Meknès et à Fès. Parti de rien, il était

1Revue Nord-Sud, n° 1, octobre 1932, ainsi que E. PAGNON,La colonisation dans la région de Meknès: création et organisation d'un domaine dans la région de Meknès, le domaine de Toulal, février 1925. 2Ibidem, p. 68. 3 Françoise FABIEN,Le Maroc au bout de ma seringue, Sochepress Mohammedia, Maroc, 1988, p. 124. Ce livre relate l'expérience d'infirmière vécue par l'auteur à son arrivée au Maroc, fin 1949.

La communauté française de Meknès

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devenu très riche et très puissant; il était président de la Caisse de crédit agricole de Meknès, d'associations de colons, etc. Évolution de la colonisation rurale dans le Saïss de Meknès

de 1913 à 1958 1 :

Année 1913 1919 1922 1932 1947 1956

Superficie (hectares) 2300 6000 6900 7600 124 000
127 000(*)

(*) 3e rang avec 17 % de l'ensemble

Gustave Aucouturier est incontestablement le plus puissant «seigneur terrien» du Maroc: président de la Chambre d'agriculture de Meknès et président de la Fédération des chambres d'agriculture du Maroc, il exerçait un véritable pouvoir politique aux niveaux local et central. Charles-André Julien résume bien sa puissance: «En l'occurrence apparaissait l'emprise des seigneurs terriens de la région de Meknès sur l'administration. Bien que ne représentant qu'une faible partie de la population, les colons constituèrent une force occulte devant laquelle la Résidence s'incline. Aucouturier se targuait d'être capable de faire ou de défaire les résidents, et on n'est pas sûr qu'il s'agisse d'une simple vantardise» 2. En plus de leurs propriétés de Meknès, ces gros colons ont acquis un ou plusieurs domaines en France: en Aquitaine, en région parisienne, dans le Sud-Est.

A cette

catégorie

sociale, il faut ajouter

les commerçants

et

les industriels qui sont plus de 2 000 en 1936. Ce sont les propriétaires d'hôtels, de restaurants, de cafés, de salles de cinéma, etc., ainsi que le commerce de luxe: (mode, coiffure, photographie) ; les grands magasins (Galeries Lafayette), les magasins de confection,
1Données fournies par: Mohamed YAZGHI OUBACHIR, terres récupéM Les rées dans le Saïss de Meknès, Étude de géographie agricole, thèse de 3e cycle (inédite), Université François Rabelais, Tours, 1983, p. 24 ; Roger FISCHER, "Essai sur le paysage agraire du plateau de Meknès", RGM n° 4, 1948, p. 134 sq. 2 Charles-André JULIEN,Le Maroc face aux impérialismes, 1415-1956, éd. Jeune Afrique, Paris, 1978, p. 132.

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Présences et images franco-marocaines

le commerce de l'automobile, de machines agricoles, l'alimentation (épiceries, charcuteries), les pharmacies, les imprimeries, les librairies ont profité de la prospérité de la ville et réalisé des chiffres d'affaires énormf;a~.Il y a aussi l'agro-industrie, les industries alimentaires variées et très prospères (conserves de fruits et légumes, huileries, vins, etc.) ainsi que les diverses industries légères: textile, cimenterie (Cadem), ateliers de mécanique générale et d'électricité, carrosserie auto, industries chimiques, menuiserie, cuirs, etc. Viennent ensuite les professions libérales: médecins, pharmaciens, chirurgiens, architectes, géomètres, sages-femmes, dentistes, avocats ainsi que les retraités civils et militaires qui préfèrent jouir du climat doux et des conditions de vie... En plus du pouvoir économique et politico administratif, les Français monopolisent surtout la force militaire à Meknès. Consi-

dérée comme « plaque tournante» du Maroc, située au centre du
pays, Meknès commande les relations avec les autres régions du pays. Il y a toujours eu une forte présence militaire: en 1931: 2 848 militaires français, en 1956 : 8 000, soit près de quatre fois plus. Françoise Fabien relève à ce propos: «Meknès était une ville de garnison par excellence. La base aérienne était la plus importante du Maroc et l'École militaire de Dar Beida, le Saint-Cyr marocain» 1, où l'on formait les jeunes officiers, avait grande réputation. La population militaire, nombreuse, a, en effet, constitué une composante essentielle de la société coloniale, durant toute la période du protectorat, et même plus tard. Cette importance est liée à deux facteurs au moins: l'importance de son patrimoine immobilier: nombreuses casernes, logements, ateliers de montage, de réparation du matériel militaire, qui représente presque la moitié de la superficie totale de la ville nouvelle 2. La reconversion de ce patrimoine foncier pose aujourd'hui des problèmes aigus pour l'extension de la ville; son rôle économique et social: « les familles lui demandent qui un emploi, qui une pension, qui un mari », observe Desmazières 3. En plus, les militaires animent cafés, brasseries,

1

F. FABIEN, op. cit., p. 170.

2 B. DESMAZIÈRES, Meknès 1956-1961. Genèse et péripéties de la décolonisation, Cheam, Paris, 1961, p. 184.
3 Ibidem.

La communauté française de Meknès

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hôtels restaurants et jouent, par conséquent, un rôle important dans le circuit économique de la ville.

2. Impact et répercussions de la présence française
La pénétration de l'économie capitaliste moderne a entraîné de graves perturbations - d'abord sur l'espace: la séparation et l'opposition des deux villes sont à peu près totales. La ville nouvelle jouxte ainsi la médina, lui tournant le dos: «pour des raisons de sécurité, d'hygiène et d'esthétique », suivant Augustin Bernard 1. Cette juxtaposition est en réalité «la projection dans l'espace du système de domination, de prépondérance et de discrimination », estime Moncer Rouissi 2. - sur l'économie ensuite: bien que minoritaires à Meknès, les citoyens français n'en contrôlent pas moins politiquement et militairement tous les rouages clés, dirigent et dominent toutes les activités économiques modernes : grandes cultures, industries, commerce, banques, transports, écoles, médecine. Le choc de l'expansion du capitalisme dans la société autochtone a des conséquences majeures; il bouleverse et désarticule les fondements du mode de production traditionnel: l'industrie moderne, par exemple, porte un coup fatal à l'artisanat qui fait vivre de nombreuses familles; de nombreux secteurs, autrefois prospères, ruinés, meurent lentement (tannerie, poterie...). Elle provoque aussi l'asphyxie de la petite bourgeoisie citadine qui vivait de commerce, d'artisanat ou de son savoir religieux; l'expropriation terrienne et les effets de l'agriculture capitaliste éprouvent durement les fellahs, les déracinent, accélérant ainsi l'exode rural vers la ville: les premiers bidonvilles apparaissent en effet dès 1930 ; de même l'économie de marché entraîne général du coût de la vie; un renchérissement

-

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sur le plan socioculturel: l'amélioration des conditions d'hygiène entraîne la baisse de la mortalité et l'augmentation de la

1 Augustin

BERNARD,Le Maroc, Paris, 1937, p. 95.

2 Moncer ROUISSI,Population et société au Maghreb, Cérès, Tunis, 1977, p.87.