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Pyrénées 1940 - Ultime frontière

De
216 pages
Nés en Allemagne et en Autriche, dans des familles juives ces trois intellectuels pétris de culture française, exilés en France, travaillant avec l'avant garde des écrivains, philosophes et artistes français, furent arrêtés et internés dans des camps de concentration aménagés par la République Française début 1940. Déclarés traîtres dans leur pays, étrangers indésirables en France, bloqués par l'Espagne franquiste, ils n'eurent d'autre choix que de se donner la mort au pied même de nos Pyrénées. Ils marqueront leur époque.
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Actes du Colloque International publiés par le Laboratoire de Recherches en Langues & Littératures Romanes, Etudes Basques, Espace Caraïbe (E.A. 1925) et le Centre de Recherches : Poétique et Histoire Littéraire (EA 3003) de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour

PREFACE Le 12 mars dernier mourait à Chicago, à l’âge de 95 ans, Lisa Fittko, née en Ukraine en 1909. Elle se doit d’être associée à ce volume qui rend hommage à ces combattants de la liberté que furent Carl Einstein, Walter Benjamin et Wilhelm Friedmann, dont le destin fut étroitement lié à cette ligne de démarcation constituée par les Pyrénées. Lisa Fittko, qui en cette fin septembre 1940 logeait à PortVendres, fut pour Walter Benjamin sa passeuse ; elle lui fit franchir la frontière, le fit accéder à cet au-delà qui, pour l’intellectuel, était l’unique et l’ultime issue à ses périples hasardeux et à ses persécutions, illuminée par ce manuscrit dont il ne se séparait point, viatique de ses pérégrinations. Port du salut, portes ouvertes sur un lendemain reprenant ses droits, sur un ouest gros de nouveau, telles pouvaient être perçues ces montagnes. Malheureusement ces Pyrénées, après s’être ouvertes, se sont refermées, comme si l’infranchissable s’affirmait dans ce double jeu inexorable. Carl Einstein, qui passe les Pyrénées pour mettre en adéquation ses idées avec ses

actes, épris d’absolu et fasciné par l’humanisme que dégage le « cénétiste » Buenaventura Durruti, lutte pour faire triompher la liberté et instaurer une véritable justice sociale face aux avancées fascistes. Lui aussi semble faire le constat de l’infranchissable. Les contributions de ce volume sont autant d’approches scientifiques destinées à remettre en lumière des itinéraires, tant physiques que spirituels et idéologiques, de personnalités marquantes du front du refus, dont l’engagement coïncide avec l’extrême. Il y avait lieu d’en célébrer la présence et la mémoire en cette ultime frontière.

Juin 2005 Christian MANSO Directeur du Laboratoire de Recherches: Langues et Littératures Romanes (EA 1925). Université de Pau et des Pays de l’Adour 8

AVANT-PROPOS

Les textes réunis dans ce recueil ont fait l’objet d’un colloque dans l’amphithéâtre de la Présidence de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour le 14 avril 2003. Les efforts conjugués de notre Association, de L’Université et de la Bibliothèque municipale de Pau, dirigée alors par Madame Christiane Abbadie-Clerc, nous ont permis de grouper dans cet ouvrage les contributions de nos amis, universitaires ou cinéaste, venus de Berlin, de Barcelone, de Dijon, de Bordeaux et de Pau, dans ce lieu d’études ancré en cette terre pyrénéenne où, par temps clair elle dévoile ses somptueux sommets. Ce recueil est pour nous et notre Association un acte singulier qui prolonge notre complicité, non seulement avec le travail de ces trois intellectuels, mais aussi dans leur condamnation du fascisme. Il livre aux lecteurs des fragments de vies, d’histoire, de pensées et de travaux de recherches qui ne donnent aucun répit à l’oubli, ici, dans cette région du Piémont pyrénéen où nous vivons et où ils se sont donné la mort, seuls et indésirables chez nous comme sur leur terre natale, non pas par refus de vivre, ni par capitulation, mais en réponse au nazisme, à ses persécutions, à son œuvre de mort et à ses destructions. A cette mort obsessionnelle qui les traquait partout dans leurs derniers voyages, à Port-Bou, à Bétharram, à Bedous, tour à tour ils livraient une ultime bataille.

- Carl Einstein, le 5 juillet 1940 s'est jeté dans le Gave du pont de Betharram et il a été retrouvé à BoeilBezing le 7, où il a été inhumé. - Walter Benjamin, le 26 septembre 1940, après avoir franchi la frontière espagnole, arrêté par la Guardia Civil, s'est donné la mort à Port-Bou où il a été inhumé. - Wilhelm Friedmann, le 11 décembre 1942, après l’invasion de la zone non encore occupée, s'est donné la mort à Bedous après son arrestation et il repose désormais à Osse-en-Aspe. Trois éminents personnages dans leurs spécialités et leurs actions, et qui par des destins et des chemins parallèles ont traversé tous les évènements de cette première partie du siècle et s'y sont trouvés fortement engagés.. Nés en Allemagne et en Autriche, peu avant le début de ce siècle, dans des familles juives, ces trois intellectuels, pétris de culture française, exilés en France, travaillant avec l'avant-garde des écrivains, philosophes et artistes français, arrêtés et internés dans des camps de concentration aménagés par la République française, début 1940, donc, bien avant la débâcle de juin, et qui durent fuir devant les armées de leurs compatriotes emmenées par les nazis. Déclarés traîtres dans leur pays, déchus de leur nationalité, étrangers indésirables en France, bloqués par l'Espagne franquiste, ils n'eurent pas d’autre choix que de se donner la mort au pied même de nos Pyrénées. Il convient aussi de ne pas oublier les efforts faits par François Mazou et qui ont émaillé les dernières années 10

de sa vie. Son travail de mémoire et son acharnement à nous faire découvrir l’intellectuel allemand Carl Einstein, qu’il a croisé, sans doute, comme d’autres frères d’armes de l’autre côté des Pyrénées , sur les fronts de Teruel, de l’Ebre ou de l’Aragon. Et afin de graver cette histoire, il fonda en 1996 à Boeil-Bezing, pratiquement sur la tombe même de Carl Einstein : L’Association Carl Einstein, combattant de la liberté sans laquelle pareille manifestation n’aurait pu avoir lieu ici. Enfin que soient remerciés pour les aides qu’ils nous ont apportées : - L’Université de Pau et des Pays de l’Adour - Le Conseil Général des Pyrénées-Atlantiques - La ville de Pau - La bibliothèque intercommunale de Pau-Pyrénées - Le Centre Culturel «Parvis III» - La MJC du Laü - La CUMAMOVI

Pierre DESPRE Président de l’Association Carl EINSTEIN – François MAZOU « combattants de la liberté »

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CARL EINSTEIN Un citoyen du monde dans les Pyrénées

Liliane MEFFRE
Docteur d’Etat, germaniste et historienne d’art Professeur à l’Université de Dijon

Lorsque Carl Einstein se jette le 5 juillet 1940 dans le Gave de Pau après avoir été recueilli un temps très court par les moines du couvent de Lestelle-Bétharram, il met volontairement un terme définitif à ses itinéraires1 aussi complexes que variés qui l’ont conduit de Berlin, sa ville, à Paris, sa seconde patrie, jusqu’en Espagne où il est venu défendre l’art et la liberté. Sa vie n’a été qu’un combat pour l’art et la vérité, combat pour un absolu qu’il a livré sur toutes les grandes places d’Europe, par son engagement personnel, ses écrits ou les armes à la main. Il fut Européen de toutes ses fibres et citoyen du monde germanique, celle des Kant, Lessing, Goethe, Humboldt, sans oublier l’idéal de la Révolution française toujours si présent pour les intellectuels allemands. Carl Einstein s’est affirmé comme Européen et citoyen du monde dans sa vie privée, son œuvre et son action, à une époque, rappelons-le, qui se caractérisait par des tensions de toutes sortes, entre les états, les régimes et les idéologies. Né en 1885 à Neuwied sur le Rhin (actuellement Rhénanie-Palatinat) dans une famille juive très religieuse (le père eut des fonctions rabbiniques et dirigea l’institut de formation religieuse religieuse israélite du GrandDuché de Bade à Karlsruhe), Carl Einstein se rebella très tôt contre son environnement familial et son milieu. Il s’enfuit dès 1904 à Berlin où il mena désormais sa propre vie, hors de toute contingence historico-religieuse que ses origines auraient pu lui imposer. C’est ainsi que par la suite il se déclara officiellement à plusieurs reprises «Juif dissident » et qu’il écrivit à l’une de ses amies, Tony Simon-Wolfskehl en 1923, son intention après la mort de sa mère de dire enfin « merde aux Juifs » (en français). De fait, s’il eut de nombreux amis juifs, il ne s’enferma jamais dans la judéité. Daniel-Henry Kahnweiler, l’un de ses amis intellectuellement le plus proche, comme lui Juif 15

allemand, marchand des cubistes à Paris, affirmait qu’ils n’avaient jamais parlé ensemble de leur judéité. Ni la nationalité ni la religion ni la culture n’ont influencé ou limité Carl Einstein dans ses approches. Il s’est comme nul autre abreuvé aux sources du savoir et de la modernité, toujours à l’avant garde de son siècle dans tous les domaines littéraire, artistique, scientifique, politique... Les contacts, les échanges avec toutes les nationalités, toutes les cultures lui semblaient naturelles et évidentes. Cette capacité d’écoute et d’adaptation s’illustre de façon exemplaire dans sa vie personnelle. En 1913 il épousa une Juive russe, Maria Ramm, belle-sœur de Franz Pfemfert, le fondateur de la revue Die Aktion. Ils eurent un seul enfant, une fille Nina, née en 1915 et qui plus tard pour fuir l’Allemagne nazie vint à Paris rejoindre son père. Elle épousa un architecte nancéen, Jean Auproux, ainsi la descendance d’Einstein devint française. Einstein cependant se sépara puis divorça de son épouse pour vivre pendant une dizaine d’années avec une aristocrate allemande rencontrée pendant la Première Guerre mondiale à Bruxelles, la « comtesse rouge » Aga von Hagen (pacifiste et socialiste à la suite d’un séjour en France). La vie affective et passionnelle d’Einstein fut aussi riche et intense que sa vie intellectuelle. Il rencontra plusieurs femmes, toutes intéressantes à divers titres, et eut de multiples aventures. Par exemple, à Berlin dans la colonie russe, il rencontra en 1922 Elsa Triolet, sœur de Lili Brik qui avait pour compagnon Majakowski, poète révolutionnaire qu’Einstein fréquentait à l’époque. La liaison entre Einstein et Elsa Triolet semble avoir duré jusqu’en 1923, au grand déplaisir d’ailleurs d’Einstein qui n’arrivait pas à se libérer pour s’adonner entièrement à son nouvel amour Tony Simon-Wolfskehl, une jeune architecte, issue d’un milieu juif aisé de Francfort. Mais la grande passion d’Einstein fut certainement la photographe, 16

devenue célèbre, Florence Henri, de père français et de mère allemande, qui fit avec Einstein de nombreux séjour en Italie, près de Florence et qui l’initia au monde de l’image photographique. Après son installation définitive à Paris en 1928, Carl Einstein fit la connaissance d’une Arménienne Lyda Guévrékian dont la famille était originaire de Perse. Elle avait été élevée en Suisse puis avait appris la couture à Paris chez Paul Poiret. Einstein l’épousa en 1932, Georges Braque fut leur témoin de mariage. En 1936 Lyda n’hésita pas à accompagner son mari en Espagne et servit comme infirmière. C’est le frère de Lyda, Gabriel Gévrékian, architecte connu, qui reçut la dernière missive rédigée par Carl Einstein avant son suicide. Si Einstein montre dans ses amours éclectisme et cosmopolitisme, il s’avère également sur le plan de l’esprit et des réalisations ouvert à tous les courants et toutes les formes de pensée. Nous nous attacherons à le montrer essentiellement à propos de trois exemples : la Russie, l’Afrique et l’Europe. La correspondance d’Einstein est une source inépuisable d’informations car elle s’adresse à des personnalités très différentes et fourmille de projets, de plans : tournage de films, création de revues, traductions d’œuvres, organisation d’expositions, coopérations diverses. Bien sûr tout ne se réalisa pas mais on peut mesurer au fil de ces lettres l’immense curiosité intellectuelle et l’inépuisable intérêt d’Einstein pour toutes les productions de l’esprit. Par son mariage avec Maria Ramm il avait découvert le monde russe et les trois sœurs Ramm, très actives sur le plan culturel, avaient élargi son horizon et enrichi ses connaissances. L’épouse d’Einstein traduisait beaucoup d’ouvrages russes pour les éditeurs allemands, l’épouse de Pfemfert, Anja, était la traductrice de Trostki 17

en allemand, quant à Nadja Ramm-Strasser elle comptait parmi les rares femmes écrivains expressionnistes. Son œuvre la plus connue Die Russin (La Russe ) date de 1917. Nina Einstein, la seule enfant de cette tribu intellectuelle, racontait combien l’atmosphère dans l’appartement berlinois des Pfemfert était cosmopolite et bigarrée autour d’un samovar toujours fumant. En pleine guerre, en 1917, Einstein écrivait à sa femme « la révolution russe semble faire de jolis progrès » et il ajoutait que si la situation devenait invivable en Allemagne ils pourraient toujours vivre en Russie. Cette forte attirance pour la Russie s’enracinait alors dans la fascination d’Einstein pour la politique et l’art d’avantgarde pratiqués en Russie. Dans un article de 1921 intitulé « Absolute Kunst und absolute Politik » (Art absolu et politique absolue) écrit pour la grande encyclopédie soviétique (jamais parue), Einstein s’enthousiasmait pour la révolution russe qui devait apporter le salut à l’humanité. Il se fondait sur deux critères qu’il trouvait réalisés dans l’avant-garde russe d’avant la révolution : la dissolution du moi, étriqué, sclérosé, petit-bourgois, et la destruction de l’objet qualifié de « boite de conserve » qui libérait l’acte de voir comme chez les cubistes. A cette adhésion initiale sans restriction fera place une distance toujours plus grande au vu de l’évolution du nouveau régime. Familier de la colonie russe de Berlin Carl Einstein avait développé de nombreux contacts et la tenue de l’exposition en 1922 des suprématistes et constructivistes lui avait permis de rencontrer certains peintres. Il avait des relations personnelles avec Marc Chagall, Alexander Archipenko, El Lissitzki, Nathan Altmann qu’il recevait chez lui. Un ami journaliste hollandais Nico Rost rapporte que dans les années 20, Einstein s’intéressait beaucoup à la littérature russe moderne. Par ailleurs Majakowski avait 18

fait une conférence flatteuse sur Carl Einstein en Russie et son unique pièce de théâtre Die schlimme Botschaft (La mauvaise nouvelle) avait été traduite en russe en 1924 ainsi qu’un article sur la décadence des idées en Allemagne. Einstein était lié d’amitié avec Ilja Ehrenbourg qui parle de lui dans ses mémoires et avec Evgenij Lundberg qui a rédigé en russe un manuscrit - encore inédit - intitulé «Carl Einstein dans les rangs des défenseurs de Madrid». Ce manuscrit, retrouvé à Moscou à la faveur des libéralisations récentes, apporte une foule d’informations inconnues jusqu’alors sur les activités d’Einstein dans le contexte russe . Une de ces informations les plus précieuses est la révélation d’un projet de coopération, assez avancé, avec le metteur en scène d’avant-garde Meyerhold pour la mise en scène de L a mauvaise nouvelle (pièce qui valut à Einstein un procès pour blasphème en 1922). Einstein avait beaucoup d’admiration pour Meyerhold et correspondait avec lui (deux lettres ont été retrouvées). Meyerhold qui avait bien senti la charge subversive de l’œuvre d’Einstein voulait la transformer, avec l’assentiment de l’auteur, en revue de cabaret, la rendant ainsi encore plus provocante. Mais le projet n’aboutit pas à cause du durcissement du régime russe. Carl Einstein cependant n’est jamais allé en Russie. Invité par le grand collectionneur Morosov, il avait l’intention de faire le voyage, mais l’éclatement de la guerre en 1914 l’en empêcha. L’illustration peut-être le plus parfaite de l’absence de tout préjugé ethno-centrique, de la liberté de regard et d’opinion propres à Carl Einstein est certainement l’ouvrage Negerplastik 2 qui parut en 1915 à Leipzig en pleine guerre mondiale. L’ouvrage financé par un sculpteur hongrois installé à Paris, Joseph Brummer, a soulevé autant d’indignation que d’enthousiasme, les très 19

nombreux témoignages de presse en témoignent. Certes, les productions de l’art africain étaient déjà connues par les expéditions des ethnologues, allemands, belges, anglais et français, mais comme simples objets ethnologiques. Un Leo Frobenius, par exemple, ne traite dans son fameux livre Die Masken und Geheimbünde Afrikas (Masques et sociétés secrètes d’Afrique) que d’ethnologie. L’art et l’esthétique n’entrent pas dans son champ de considération. C’est Carl Einstein qui par ses analyses formelles des masques et statues africaines va donner à l’art africain un statut d’art à part entière. Certes, à la même époque, le peintre russe Vladimir Matveï-Markov3 s’intéressait à l’art africain et rédigeait un ouvrage qui s’inscrivait dans les préoccupation des avant-gardes, mais il ne parut qu’après la mort de l’auteur en 1919 et ne possédait pas la même force analytique ni la même originalité que celui d’Einstein. Le texte d’Einstein doit être également lu comme un manifeste en faveur du cubisme qu’il a découvert à Paris et qui cherche notamment des solutions techniques aux problèmes de la figuration de l’espace. La passion d’Einstein pour l’Afrique subsaharienne s’exprime également dans un ouvrage Afrikanische Plastik paru en 1921 et dans plusieurs articles publiés dans la revue Documents. D’ailleurs, grâce à la notoriété de ses travaux Carl Einstein est élu en 1931 parmi les premiers membres de la « Société des africanistes » nouvellement créée à Paris. Toutefois il faut souligner qu’Einstein n’a jamais physiquement rencontré le continent africain, même si une carte très détaillée des peuplades africaines dessinée par lui ( pour une dédicace dans l’exemplaire de Afrikanische Plastik envoyé au peintre Kisling) affirme qu’il est allé en Egypte. Il n’existe absolument aucune preuve de ce voyage. Einstein possédait une telle force d’imagination qu’il a réussi sans connaître le pays à en saisir la psyché. 20

Preuves supplémentaires en sont les transpositions de légendes et récits africains qu’il a publiées sur la base de textes rapportés par des missionnaires, des administratifs ou négociants de l’époque. A la différence de certains Alsaciens-Lorrains amis d’Einstein, comme Yvan Goll le poète, Einstein n’a jamais publié d’écrits théoriques ou programmatiques sur l’Europe, mais il a contribué par son action et ses publications à mettre en place les premiers fondements de l’Europe actuelle. Médiateur culturel par excellence entre la France et l’Allemagne, il ne s’est pas borné à créer une revue Neue Blätter pour faire découvrir en Allemagne la littérature française contemporaine, celle de Mallarmé, Gide, Claudel, à publier maints articles sur les auteurs français ou à devenir le chantre de la peinture moderne française, des cubistes en particulier. Il a également avec son ami Paul Westheim dressé à l’esprit créateur de l’Europe du moment un monument audacieux et étonnant, l’almanach Europa publié en deux langues (français et allemand) chez Kiepenheuer à Potsdam. Cet ouvrage rassemble tout ce que les pays européens ont alors à offrir sur le plan de la création artistique. La couverture est de Fernand Léger, les contributions relatives à presque tous les domaines de l’esprit (poésie, peinture, architecture, musique) émanent des noms les plus connus, citons par exemple : Gide, Cocteau, Cendrars, Alexander Blok, Else Lasker-Schüler, Majakowski, Kokoschka, Chagall, Severini, Oud, Gris, Derain El Lissitsky et même la partition d’une fugue de Lyonel Feininger. Impossible de citer tous les noms ! Le succès de cette publication fut considérable et les demandes pressantes pour une suite qui, hélas, faute de financement ne parut pas. Comme écrivain, journaliste, éditeur, critique et théoricien, Carl Einstein apporta aux avant-gardes 21