Quand Franco réclamait Oran

De
Publié par

Profitant de la défaite militaire française de 1940, le régime espagnol du général Franco revendiqua expressément la souveraineté sur la ville d'Oran, alors possession de la France mais autrefois préside du royaume d'Espagne pendant près de trois siècles. "Oran appartient à l'Espagne", martela inlassablement le Caudillo auprès de ses alliés Hitler et Mussolini qui nourrissaient pour leur propre compte le projet de conquérir la ville. Le débarquement anglo-américain de 1942 en Afrique du Nord sonna le glas de toutes ces convoitises.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
Lecture(s) : 115
Tags :
EAN13 : 9782336264455
Nombre de pages : 275
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Quand Franco réclamait Oran

L'Opération Cisneros

Alfred SALINAS

Quand Franco réclamait Oran

L'Opération Cisneros

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05686-2 EAN : 9782296056862

Table des chapitres
Avant-propos
Chapitre 1 - Le contentieux franco-espagnol Chapitre 2 - Les exilés et le royaume Chapitre 3 - Les droits historiques de l'Espagne Chapitre 4 - La croisade oranaise de Franco l'Africain ... Chapitre 5 prédicateurs.

9
13 33 47 79

Conspirateurs,

révolutionnaires

et
113

....................................................................

Chapitre 6 - Les moyens d'action: solidarité sociale et .. . .. ml lIt an t Isme po lIt Ique ..................................................... Chapitre 7 - Crépuscule d'un pouvoir

135 143

Chapitre 8 - La République espagnole d'Oran, terre d'asile et d'enfermement 155 Chapitre 9 - Oran sous le régime de Vichy: histoire d'une amnésie . 179 Chapitre 10 - Le Jour J ne viendra pas Chapitre Il 191 213 235 261

- Les rêves ne meurent jamais

Notes et références Sources et bibliographie

Avant-propos
Vers huit heures du matin, juste au moment où le soleil surgissait derrière les falaises de Canastel, les cloches de la cathédrale du SacréCœur se mirent à sonner, à pleine volée, comme saisies de frénésie. Ce fut le signal. Tous les clochers de la ville entamèrent un carillon virevoltant. Les sirènes de la défense antiaérienne, puis celles des remorqueurs et des usines, rejoignirent ce concerto qui inondait l'espace depuis les hauteurs de la colline Santa-Cruz jusqu'aux plateaux SaintMichel et Karguentah. En cette journée printanière de 1941, baptisée «Jour de la Libération» par la radio d'Etat de Madrid, Oran fêtait l'arrivée des troupes espagnoles venues en prendre possession, suite à l'accord amiable passé avec le gouvernement français du maréchal Pétain. La population, toutes races confondues, s'était massée, endimanchée et joyeuse, le long du parcours pour les accueillir. Les couleurs « sang et or » pavoisaient les façades des immeubles. Place Kléber, en bordure du vieux quartier espagnol, la «bandera» flottait déjà au fronton de la préfecture. La veille au soir, dans la plus grande discrétion, on avait ramené le drapeau tricolore. Après cent dix ans de présence française, le dernier préfet s'en était allé en catimini, avec sa police spéciale et ses dossiers, sans souhaiter bonne chance à ses anciens administrés dont il avait toujours méconnu la culture et les traditions. Une multitude anarchique d'affiches et de graffitis décoraient murs, poternes, rambardes et patios. Elles disaient la nouvelle identité des Oranais : « Viva Espana ». La statue équestre de Jeanne d'Arc, qui trônait comme un anachronisme devant la cathédrale, avait été déboulonnée au profit de celle du cardinal Jimenez de Cisneros, ce moine soldat qui avait conquis jadis la cité au nom des Rois Catholiques. La brume se désagrégeait au bout de la rade, laissant apparaître le croiseur nationaliste Canarias qu'escortait une nuée de petites voiles blanches et pointues, embarcations et caboteurs des marins pêcheurs de la ville. Simultanément, par l'avenue d'Oujda, à la périphérie sud-ouest, là où se dressent les Arènes, les premiers détachements militaires faisaient leur entrée, précédés par la fanfare des joueurs de cornets et de tambours. Les vétérans de la Légion composaient cette avant-garde de fantassins défilant en rangs serrés, chemises ouvertes, d'un pas martial que leurs bottes noires poussiéreuses rendaient assourdissant. Suivaient les troupes à cheval. Elles étaient formées de volontaires rifains

enturbannés de rouge, portant djellabas blanches, exhibant les uns des fusils démodés, les autres des lances moyenâgeuses. C'était la garde maure du général Franco. Au milieu du cortège, figurait une berline d'apparat dont on avait rabaissé la capote. Le Caudillo en personne stationnait debout à l'arrière, sanglé dans un manteau kaki sans grand relief et saluant la foule qui lui jetait des fleurs sur son passage. Quand il arriva place d'Armes, devant 1'hôtel de ville, la pression populaire était si chaleureuse qu'il manda à son entourage de poursuivre à pied. On se bousculait pour le voir et lui donner l'accolade. Les jeunes filles aussi jouaient des coudes, dans l'espoir de toucher les glands de son calot car cela, disaient-elles, leur apporterait bonheur et prospérité pour toute la vie. La liesse confinait à l'hystérie. Revêtus de tuniques bleu foncé et de bérets rouge écarlate, les membres de la Phalange, auxquels le service d'ordre avait été confié, éprouvaient bien du mal à contenir les débordements. « Viva Franco », criait-on jusqu'à perdre la voix. Trois heures plus tard et quelques dizaines de mètres plus loin, le généralissime parvenait au château médiéval du Rosalcazar que ses partisans avaient érigé en siège du gouvernorat de la nouvelle province de 1'Oranesado. Là, en présence des notabilités de la ville, il dit sa fierté de voir Oran revenue au sein de la mère patrie sans qu'une goutte de sang n'eût été versée. Puis, par des rues montueuses, il gagna l'église Saint-Louis, la plus ancienne de la cité, où l'archevêque Enrique Pia y Deniel, nouveau primat de la péninsule, concélébra avec le clergé oranais une messe d'action de grâces. A la fin de l'office, les orgues attaquèrent les notes de 1'hymne espagnol. Dehors, trois mille colombes s'élançaient vers les cieux ... Autant le dire d'emblée, la réalité ne prit jamais l'aspect de cette fiction., Pourtant le scénario paraissait cousu de fil blanc. Point de paramètres, d'attitudes ou de convictions qui n'eussent incité le train de l'Histoire à suivre un autre cours. Peu d'acteurs en 1940-41 n'auraient parié un seul centime sur le maintien de la présence française à Oran, tant semblait inévitable et irréversible le rétablissement de la souveraineté espagnole. L'Opération Cisneros, nom de code que donna le pouvoir colonial français au projet de conquête de la ville par l'Espagne nationaliste, était 'sur le point d'aboutir. Plus de cent cinquante mille soldats espagnols attendaient, l'arme au pied, sur la frontière de leur protectorat marooain, l'ordre d'envahir l'Oranie. La population locale, issue en grande partie de 10

l'émigration espagnole, s'apprêtait à les recevoir triomphalement. Le coup de foudre qu'elle avait éprouvé en entendant leurs chefs s'insurger contre sa condition de colonisée était en passe de se confmner. Mais au dernier moment le destin balbutia, hésita et se ravisa. L'ordre n'arriva jamais. Un grain de sable vint dérégler la belle programmation des faits, donnant un coup de barre aux trajectoires individuelles pour les orienter vers de nouveaux horizons. Oran avait esquivé son rendez-vous avec l'Histoire. Pourquoi les prévisions les plus cohérentes, les prédictions les plus enthousiastes ne se réalisèrent-elles pas ? Pourquoi le général Franco, qui avait toutes les cartes en main, renonça-t-il subitement à son rêve africain, ou - pour reprendre la phraséologie employée alors par les ultras de la Phalange - pourquoi abandonna-t-il son projet d'arracher l'Oranie au joug de l'impérialisme français? Faut-il attribuer sa décision à de pures contingences matérielles ou à l'incapacité structurelle de son régime de surmonter ses clivages internes et de passer du discours aux actes? Finalement, dans tout ce fatras de promesses et de provocations, ,il y eut beaucoup de bruit pour rien. Les Oranais sortirent de l'épreuve, convulsés et déçus, avec le sentiment d'avoir été bernés par l'Espagne franquiste. Ils trouvèrent rapidement une foi de remplacement qui les amena à se battre pour une nouvelle croyance, celle d'une France idéalisée, généreuse, protectrice des libertés. Désirs, ratages et désillusions ont composé la trame de l'Opération Cisneros. Le pouvoir colonial français s'est employé à minimiser cet épisode de la seconde guerre mondiale, quand il ne l'a pas tout simplement occulté et censuré auprès de ses sujets et administrés. Car il y allait à cette époque de sa survie, contrairement aux revendications éparses des nationalistes algériens qui ne menaçaient pas encore ses fondations. Place donc au récit d'un événement ou, plus exactement, d'un non-événement qui faillit balayer prématurément la présence française en Oranie.

Il

Chapitre 1 Le contentieux franco-espagnol
Qu'Oran fût une ville française aux temps de l'Algérie coloniale, voilà une affaire qui historiquement est loin d'être entendue et prêterait plutôt à discussion. Assurément, la France y exerçait de jure la souveraineté par la force de ses lois, de ses armes et de ses fonctionnaires. Mais de facto il en allait autrement. L'histoire de cette ville renvoie à une faille dans le dispositif de légitimation de la présence française. Elle introduit un doute dans les croyances et les convictions selon lesquelles la France aurait été chez elle à Oran (1). n y eut une contestation quasi-permanente. Elle n'émanait point tant des autochtones musulmans que des maîtrespenseurs et idéologues d'un autre Etat européen, en l'occurrence l'Espagne, auquel on collait une image pluriséculaire de puissance bicontinentale, à cheval sur l'Europe et l'Afrique. Intimement liée à l'histoire de l'Andalousie, Oran ressemblait à un "morceau d'Espagne et, à ce titre, l'imaginaire péninsulaire s'en empara pour y semer et entretenir les germes de la discorde, ressasser et labourer des évidences frileusement méconnues par le rival français, professer et réclamer l'annexion pure et simple de la ville. Entre les deux pays pyrénéens, il y eut cent années de ressentiments, de chamailles et de tensions que ne masquèrent point les déclarations récurrentes d'amitié mutuelle. Le contentieux déboucha en 1940-42 sur un terrible bras de fer auquel se mêlèrent les puissances de l'Axe.

« L 'Oranie, c'est notre Alsace-Lo"aine

))

Si dans la mémoire du cour~t nationaliste français l'Allemagne est restée l'ennemie héréditaire, le nationalisme espagnol s'est pour sa p.~ longtemps fortement polarisé sur la France qu'il présentait, avec un vocabulaire similaire, comme l'ennemie héréditaire de son pays. Loin de se faire l'écho de stéréotypes, l'ancien ministre franquiste Ramon Serrano Sufier a cerné les causes d'une rancoeur dont les composantes nostalgiques et venimeuses sont à mettre en relation avec les déboires politiques subis par l'Espagne depuis le XVlle siècle, avec sa rétrogradation progressive sur le plan international et son éviction du Concert des grandes puissances européennes. « Sans nous faire faute d'admirer ce que la France peut offrir d'admirable, nous ne pouvions réellement, vis-à-vis d'elle, être portée à des sentiments d'amitié », écrivait-il en 1947. « Toute une conscience collective, héritée de père en

fils, cultivée sur les bancs de l'école, répandue dans lefolklore, enracinée dans chaque Espagne de vraie souche, sy serait opposée. Elle est faite des souvenirs de -l'invasion napoléonienne; du fait, à cette époque relativement récente, d'avoir servi de satellite inférieur à une nation démesurément orgueilleuse; de la trace, également, de toutes les querelles antérieures qui nous avaient arraché notre domination de jadis. Tout ce qui compose, en somme, l'instinct historique d'un peuple se dressait contre ce voisin puissant, qui avait grandi sur nos dépouilles» (2). En 1940, cette polarisation anti-française renvoyait à l'Oranie qui pour de nombreux Espagnols représentait, selon le mot prêté au leader conservateur Antonio Cânovas del Castillo (1828-1897), leur « AlsaceLorraine », c'est-à-dire un territoire enlevé par la force à leur patrie comme l'avaient été en 1871 par l'Allemagne les deux provinces françaises. Le mouvement africaniste fut le maître d'oeuvre et le régisseur des grands projets d'expansion coloniale qui unirent dès le milieu du XIXe siècle les deux principales formes du nationalisme espagnol, l'un volontiers colonisateur, l'autre davantage francophobe et revanchard. Puisant notamment dans l'héritage de Charles Quint et de Philippe fi, cette constellation d'intérêts rêvait de reconstituer un empire d'outre-mer aux dépens surtout des possessions françaises. La revendication franquiste fut l'ultime étape d'un long processus de frustration et de névrose qui dressa la conscience espagnole à la fois contre un style de gouvernement tournant le dos à l'idée coloniale et contre une philosophie politique faite d'attitudes serviles et humiliantes, d'abandons, de reculades et de concessions à la France. La croisade impériale de l'Espagne nationaliste plongeait ses racines dans le testament d'Isabelle la Catholique, «cette Sainte Reine» qui préconisait l'occupation de l'Afrique du Nord. « Quatre siècles ont passé et ces principes politiques perdurent encore comme une leçon éternelle ... Ni nos droits, ni nos ambitions n'ont été prescrits », déclarait Franco le 17 juillet 1940 à l'occasion du quatrième anniversaire de son pronunciamiento. Par l'irréductibilité de ses prises de position, l'africanisme espagnol revêtait l'aspect d'une déclaration de guerre permanente au voisin pyrénéen. Combiné au patriotisme, il devint une sorte de nouvelle religion d'Etat à laquelle l'urgence et la nécessité commandaient de se convertir. « L'attrait de l'Espagne pour ce Maghreb si proche de ses côtes et si vital pour ses intérêts a surgi, non comme la conséquence d'une ascension qui lui serait propre, mais comme une réaction face à la 14

présence menaçante de la France da~s ce qui constitue son périmètre de sécurité », affmne l'historien Miguel Angel Moratinos (3). Toute la stratégie des africanistes s'est développée et exacerbée à travers le prisme déformant des avancées coloniales de la France en Afrique du Nord. L'Oranie fut la pomme de discorde par excellence. De vastes segments de la classe dominante n'étaient jamais parvenus, d'une génération à l'autre, à digérer la perte d'Oran en 1792 au terme de trois siècles environ de présence espagnole quasi-continue. « Quel grand dommage d'avoir abandonné, à cause de la bêtise de nos gouvernements, un territoire si important, aux portes mêmes de l'Espagne, vierge de culture et arrosé pendant plusieurs siècles avec le sang de nos aïeux », regrettait José Maria Servet en 1890 au terme de son voyage en Oranie (4). Même constat chez l'avocat républicain Placido Langle (1858-1934) qui en 1911 dénonça l'héritage dilapidé après avoir vu lui-même à Oran « ces pierres et ces monuments, ces forteresses et ces ruines qui rappellent à l'esprit les héroïsmes passés, les grandeurs disparues de notre race. Nous pensons, avec une indignation mal réprimée, à l'attitude misérable des rois qui séparèrent ces lieux du patrimoine espagnol; nous pensons à la Cour dissolue de Charles W, à la légèreté honteuse de ce roi, à l'incompétence de ses imbéciles de conseillers qui décrétèrent l'abandon d'Oran et privèrent la patrie de ce riche fleuron de son Empire» (5). Au cœur de la tourmente, se situait le comte de Floridablanca (17281808). Il cristallisait toutes les critiques et toutes les rancunes. En tant que premier conseiller du royaume, il avait présidé au retrait espagnol, «sans justification d'aucune sorte, contre la volonté générale », afm d'obéir, selon ses détracteurs, de manière aveugle à «des mentors français », encyclopédistes et libéraux du siècle des Lumières, « acharnés à arracher tout ce qu'il y avait de traditionnel dans le comportement espagnol» (6). Les auteurs du désengagement avaient mis l'accent sur des arguments budgétaires pour justifier leur décision. Le préside aurait coûté trop cher au Trésor espagnol. C'était« un poids mort» d'après l'un de ses gouverneurs (7). Or tout ce qui se référait à ses fonctions sécuritaire et marchande avait été relégué au second plan et réduit, en termes de profits et d'avantages, à peu de chose au regard des dépenses excessives qu'occasionnait sa garnison de quatre mille hommes. En outre, les lieux initialement prévus pour abriter un bagne avaient été détournés, au fil des ans, de leur vocation et transformés en goguette, en Cour des délices par ses «desterrados » (exilés politiques). Ce seraient 15

donc «des raisons infondées» que l'on aurait mises en avant, uniquement pour se conformer à l'air du temps, à une conjoncture qui portait la marque hégémonique du libéralisme politique à la française.

L'occasion ratée de 1817
Moins de dix ans après la fin du préside, des plans de reconquête circulaient dans les cercles du pouvoir comme si ceux-ci étaient déjà pris de remords. Manuel de Godoy, Premier secrétaire d'Etat, donna son aval en août 1801 au projet de voyage, à travers le Maroc et l'Oranie, du catalan Domingo Badia y Leblich (1767-1817). Le but de l'entreprise était de préparer l'annexion en suscitant des révoltes parmi les tribus. Godoy y voyait aussi le moyen de redorer le blason de son pays que la France du Directoire et du Consulat venait de placer sous une étroite tutelle. Le voyage eut lieu, mais les raisons qui l'inspirèrent furent rapidement perdues de vue. L'instabilité politique qui gangrenait la Régence turque d'Alger offrit cependant en 1817 une opportunité d'intervention. Des tribus en rébellion ouverte contre le dey avaient sollicité le soutien de l'Espagne. Il entrait dans les intentions du gouvernement de Ferdinand vn de répondre à cet appel en occupant Oran et Mers-el-Kébir. Il commanda au préalable des rapports au viceconsul d'Alger Antonio Higuero sur la viabilité de l'opération. Les informations s'accumulèrent sur les bureaux ministériels sans qu'elles fussent exploitées. Toute cette paperasserie ne déboucha en fait sur aucun commencement d'exécution. Le renouvellement en janvier 1827 du traité de paix signé en 1786 avec la Régence n'annonça en rien tine politique de renoncement. Ses clauses étaient de pur style, sans effet contraignant. Le document n'engageait que la parole des seuls signataires. TI était considéré comme n'ayant plus aucune valeur en janvier 1830 lorsque le dey d'Alger exigea vainement de l'Espagne le respect de l'accord, lui demandant notamment la remise d'un de ses navires corsaires réfugié à Palma de Majorque avec sa prise française. Sans doute le principal avantage de ce traité aurait-il pu consister à garantir entre les deux pays la sécurité des relations commerciales. Mais celles-ci restèrent à un très bas niveau. Au demeurant, armateurs et marins n'avaient nul besoin d'assurances écrites. Depuis le début du siècle, ils privilégiaient la course et la contrebande dans les échanges économiques d'une rive à l'autre. Les Serrano, une famille levantine qui vivait des fruits de la course, rayonnaient alors entre Oran et Tlemcen où l'un de leurs enfants naquit en 1803. D'autre part, le
.

16

traité n'empêchait point les Espagnols d'être toujours la cible des pirates barbaresques qui emmenaient leurs prisonniers en captivité dans les bagnes d'Alger et d'Oran. En vain, le gouvernement de Ferdinand VII exigea-t-il au Congrès de Vienne une action punitive internationale contre la Régence. Il existe plusieurs modes d'approche d'une époque ou d'un événement, selon que l'on veuille ou non s'en tenir aux seuls opérateurs ou protagonistes. Une école partisane s'est contentée de présenter la conquête d'Alger en juillet 1830 comme une entreprise exclusivement française, gommant ainsi le fait que sa réussite fut le fruit de diverses collaborations. Les africanistes ont insisté sur l'importance de la logistique espagnole dans le dispositif d'invasion mis en place par le général comte de Bourmont. L'escadre française que les intempéries avaient sérieusement malmenée trouva asile pendant une dizaine de jours à Palma de Majorque où elle put réparer ses avaries, se réorganiser et se ravitailler avant de remettre le cap sur Sidi Ferruch. En outre, une Commission d'officiers espagnols, dirigée par le colonel d'artillerie Guerrero et dans laquelle figuraient des jeunes militaires à l'avenir prometteur (comme le futur ministre Manuel de Mazarredo), fut autorisée à suivre l'expédition à titre d'observatrice. Elle assista au siège et à la chute d'Alger. Charles X offre Oran à l'Espagne Le gouvernement espagnol de Francisco Tadeo Calomarde avait la possibilité de s'impliquer davantage dans ces préparatifs militaires et de reprendre pied dans la région, mais l'Angleterre qui observait méchamment la France s'établir en Afrique du Nord l'en dissuada. Ainsi refusa-t-illa proposition du roi Charles X qui prévoyait la restitution à l'Espagne de la ville d'Oran. Cette offre s'inscrivait dans le cadre d'un plan de partage européen du littoral algérien que la monarchie française avait imaginé afin de désarmer l'hostilité britannique. Dans une lettre du 20 avril 1830 adressée au comte Maximilien de Rayneval, ambassadeur de France à Vienne, le prince Jules de Polignac, qui était chef de cabinet de Charles X, soulignait que les intentions de son gouvernement à propos de la Régence turque d'Alger étaient de : «Partager tout le pays entre les puissances de la Méditerranée de sorte que de l'Est vers l'Ouest, Bône soit dévolu à l'Autriche; Stora à la Sardaigne; Djedjelli à la Toscane; Bougie à Naples; Alger à la France; Arzew au Royaume Uni; et Oran à l'Espagne» (8). Certaines sources ont décrit le veto anglais avec une 17

portée excessive. L'Angleterre, alors dirigée par le duc de Wellington, était loin d'être défavorable à l'établissement d'une Oranie espagnole qui aurait servi de tampon entre une Algérie française et un Maroc indépendant (9). Le retour de l'Espagne à Oran aurait pu en effet contribuer à l'équilibre géopolitique de la région et éviter les affrontements qui opposèrent par la suite pendant près d'un siècle les grandes puissances à propos de l'Afrique du Nord. L'explication de son abstention et de sa passivité est à rechercher plutôt dans les ressorts de sa politique intérieure. Les africanistes livrèrent une réponse sous la forme d'une condamnation rétrospective. ils critiquèrent l'attitude de leur pays qui n'avait pas voulu saisir sa chance à cause, disaient-ils, «d'un manque d'appétit» (10). La ligne politique adoptée par Calomarde se montrait en effet peu disposée aux aventures extérieures, surtout après les désillusions que la guerre d'indépendance des colonies américaines avait entraînées. La priorité était au redressement des finances publiques et à une réduction drastique des dépenses, encore que l'armée dont les effectifs demeuraient élevés continuât d'engloutir une part importante du budget. Même à supposer que la monarchie espagnole eût consenti à mener une expédition sUr un autre continent, l'objectif n'aurait pas été la Régence d'Alger, mais l'Amérique latine que le roi Ferdinand vn envisageait de récupérer. Certains historiens sont tentés, pour leur part, d'expliquer l'indifférence espagnole à la lumière de l'article 8 du traité de 1786 qui imposait aux deux parties une non-assistance à leurs ennemis respectifs. Leur argument manquait de pertinence en raison de la violation répétée par la Régence des autres clauses du traité. Parmi les constantes du dossier oranais, le déphasage entre gouvernants et gouvernés, entre l'Espagne officielle et l'Espagne profonde, commença à devenir criant dès cette époque. A la place de ses ministres, ce fut l'opinion publique espagnole qui manifesta un réel intérêt à l'égard de l'intervention française. il par81"traitque spontanément les populations du littoral levantin et andalou aient procuré vivres et assistance sanitaire aux participants de l'expédition (11). Un grand nombre d'Espagnols, surtout des Majorquins, embarquèrent même à bord de l'escadre comme cantiniers et fournisseurs (12). Par la suite, ce sera exclusivement par le biais d'Alicante et des ports andalous que le réduit français d'Oranie sera approvisionné au cours des vingt premières années de la conquête, faute d'obtenir de l'Angleterre le droit d'utiliser la base de Gibraltar pour des escales.
18

Si au début les gouvernants espagnols ne s'inquiétaient pas trop de la présence française dans les villes d'Alger et d'Oran, c'était aussi en raison des informations qui leur parvenaient et qui faisaient état de son caractère provisoire. En 1831-32, la Monarchie orléaniste paraissait indécise quant au devenir des conquêtes que le régime de Charles X venait de lui léguer. Elle fut tentée de s'en débarrasser. Puisque l'Espagne n'avait pas voulu d'Oran, on pensa donner la ville à un parent du dey de Tunis. La suggestion venait du lieutenant général Bertrand Clauzel (1773-1842). Le transfert se réalisa, mais après six mois d'essai fut annulé car Clauzel n'en avait pas préalablement référé au pouvoir politique. Il fut alors question de proposer Oran à l'Angleterre, tandis que la France garderait Alger. L'idée de partage que Polignac avait autrefois émise sans succès trouvait de manière inattendue un regain d'intérêt. Les conseillers du roi Louis-Philippe la mirent à l'étude. Elle gardait la même fmalité, c'est-à-dire celle qui consistait à ménager les Britanniques dont la suspicion et les réserves demeuraient intactes. Le Moniteur algérien, organe de la colonie, avait révélé le 12 septembre 1832 que deux corvettes anglaises avaient procédé à une reconnaissance du littoral oranais en vue, déduisait -on, de préparer un éventuel débarquement à Mers-el-Kébir . La menace était cependant exag.érée. Les cercles parisiens s'en servaient pour mobiliser contre l'Angleterre une opinion française réticente à l'égard de l'occupation côtière de l'Algérie. Pendant ce temps-là, l'Espagne délégua à Alger un agent diplomatique chargé de sonder les intentions des nouveaux maîtres. Ne cessant d'être incohérente dans sa politique, elle feignait de s'intéresser au futur d'Oran, bien qu'elle eût supprimé pour cause d'économies le poste consulaire qu'elle y entretenait sous la Régence turque. Peut-être se préoccupait-elle de la ville essentiellement en raison des activités des nombreux opposants politiques à Ferdinand VII qui y avaient trouvé refuge. Les inquiétudes espagnoles Les comportements évoluèrent à mesure que progressa l'occupation française de l'Algérie. On était à la fois frappé de stupeur et de curiosité quant à la façon dont elle se réalisait. La facilité déconcertante avec laquelle la France s'était emparée d'Oran en janvier 1831 et l'avait ensuite conservée avait déjà surpris le camp espagnol dont la mémoire était encore tiède des nombreux sièges que le préside avait dû supporter de la part des Turcs. On se mit donc à rechercher des informations sur 19

« la méthode française» et on alla sur place les recueillir. En 1844-45, le général Crispin de Sandoval et le capitaine Antonio Madera Vivero effectuèrent dans ce pays une mission officielle, agréée par leur gouvernement et pourvue d'une tonalité à la fois politique et culturelle. Leurs observations furent consignées dans un ouvrage de 655 pages, «Mémoires sur l'Algérie », publié seulement en 1853. Ces deux militaires furent témoins de la guerre menée par l'émir Abd-elKader (1808-1883) dont l'armée comprenait quantité d'Espagnols et qui avait adopté dans son territoire comme monnaies légales le douro et le real qui avaient cours sur la péninsule. Au nombre de leurs conclusions, prédominait l'opinion selon laquelle le combat du chef algérien fragilisait la présence française et que, dans le cas où il en sortirait victorieux, leur pays serait parmi les bénéficiaires. En échange de la reconnaissance accordée au nouvel Etat que créerait Abd-el-Kader dans le Sud oranais, l'Espagne aurait reçu Oran et Mers-el-Kébir. La réalité fut tout autre. Bien que ne lui manifestant aucune hostilité apparente, le gouvernement madrilène n'éprouva point pour autant de sympathie pour la lutte d'Abdel-Kader. L'émir crut sincèrement que la reine Isabelle II allait servir de médiatrice pour obtenir une issue honorable au conflit. L'Espagne qui suivait pourtant de très près la situation grâce à ses envoyés spéciaux et aux rapports de son nouveau consul d'Oran répugna à intervenir (13). Une autre commission d'enquête, composée cette fois du cartographe Francisco Coello de Portugal y Quesada (1822-1898) et de deux ingénieurs, était également présente sur le terrain à la même époque. Elle avait reçu pour instructions de l'Etat-major espagnol d'inspecter les installations défensives et les fortifications de l'Algérie, en particulier celles d'Oran. Elle suivit une colonne mobile qui opérait la pacification de l'Oranie. Les plans et croquis qu'elle réalisa furent déposés, sous la forme de trois gros volumes, aux archives du Service historique militaire. Les autorités françaises favorisèrent le voyage de tous ces experts dont les travaux, sous couvert scientifique, n'étaient guère différents de ceux que fit l'officier de génie Vincent-Yves Boutin lors de son périple en 1808 dans la Régence turque. Une opposition ouverte commença à poindre sur la péninsule à partir du moment où les troupes françaises s'assurèrent le contrôle de toute l'Oranie, parvenant jusqu'aux frontières du Maroc. Des voix autorisées, tant dans les officines militaires que dans les milieux économiques de Madrid, s'émurent du danger que représentait pour les intérêts supérieurs de l'Espagne la présence française en Algérie. Le voyageur Manuel Malo 20

de Molina, qui séjourna en Oranie vers 1852, voyait dans cette pénétration « un facteur constant d'ignominie» au regard de l'honneur espagnol. La pensée du parlementaire conservateur Juan Donoso Cortès (1809-1853), descendant du conquistador Heman Cortès, irradiait alors les esprits. A ses yeux, la France constituait l'ennemi public numéro un car elle avait fait irruption par effraction en Afrique du Nord, une contrée où seule l'Espagne aurait, suivant sa destinée historique établie par Isabelle la Catholique, le droit de s'installer et de prospérer. «Que deviendrions-nous, Messieurs, avec une France au Nord et une autre au Midi? Que deviendrait, Messieurs, l'Espagne? ... Elle se transformerait en un département français. Je ne crains pas de le dire que ce jour-là, cette grande nation, cette race puissante cesserait d'avoir une existence politique », déclarait Cortès à ses pairs du Congrès lors du débat sur la politique étrangère du gouvernement libéral de Joaquin Francisco Pacheco en 1847 (14). La sonnette d'alarme était tirée. Mieux encore, c'était le tocsin qui sonnait. L'orateur avalisait toute action susceptible de donner corps au rêve colonial. Sortant enfm de sa pesanteur et de son inertie, le gouvernement espagnol s'était décidé à intervenir. Pour contrer la mainmise de la puissance rivale sur l'Oranie où elle avait désormais les mains libres suite à la reddition d'Abd-el-Kader, le général Francisco Serrano Dominguez (1810-1885), dont la reine Isabelle n était la maîtresse, réalisait le 6 janvier 1848 l'annexion de l'archipel des Chafarinas situé au large de la frontière algéro-marocaine. A la même époque, un geste symbolique ressuscita la glorieuse mystique du préside oranais : Isabelle n créa le marquisat des Tours d'Oran dont le titre fut dévolu à Maria Ana de Pareja y Villarreal, héritière d'une famille qui avait vaillamment combattu pour la défense de la ville assiégée en 179091 par les Turcs. Mais ce qui devait constituer un tremplin à une politique active de pénétration dans le Maghreb resta sans lendemain.

Qui tient le Maroc tient aussi Oran Hors quelques homélies sur l'affaire oranaise, ce fut la question marocaine qui rythma dans les trois dernières décennies du XIXe siècle la liturgie renaissante de la «Reconquista» dont la prise de Grenade en 1492 avait marqué l'un des moments-clés. Face aux convoitises des grandes puissances (France, Angleterre et Allemagne) qui dans le cadre de leur expansion coloniale lorgnaient du côté de l'Empire chérifien, une déferlante rétromane où se retrouvaient les principaux réseaux de pensée
21

utilisa I'histoire et la géographie pour asseoir les fondements multiséculaires d'une destinée commune entre l'Espagne et le Maroc. Avec toutefois cette précision que le territoire marocain ne s'arrêtait pas aux frontières qui lui seront internationalement reconnues en 1956 lors de son indépendance, mais qu'il englobait aussi la région oranaise, depuis Tlemcen jusqu'à Oran. La question marocaine charriait en fait avec elle le dossier oranais. La représentation politique qui prévalait au sujet des territoires nordafricains remontait au temps de l'empereur romain Dioclétien qui, lors de la création du diocèse d'Espagne rassemblant les deux rives du détroit, avait réuni le Nord du Maroc et l'Oranie en une seule et même province: la Mauritanie. Les Omeyyades, les Almoravides, les Almohades et les Mérinides, souverains musulmans d'Al-Andalus, avaient maintenu bon gré mal gré l'unité de ce «Maroc historique». Au XVIIe siècle, la dynastie des Alaouites, à défaut de s'accorder avec les gouverneurs du préside d'Oran, tenta quelques coups de force contre la cité qu'elle considérait comme terre marocaine. Plus tard, de 1792 à 1830, elle harcèlera dans la même perspective les beys intérimaires, successeurs patrimoniaux de l'Espagne. A l'effondrement de la régence d'Alger, le sultan Moulay Abderrahman lança son armée sur l' Oranie. Les habitants de Tlemcen le reconnaissaient bientôt comme leur suzerain. Le débarquement de troupes françaises à Mers-el-Kébir en août 1830 ne freina pas ses velléités annexionnistes. Un règlement à l'amiable en 1832 évita provisoirement l'affrontement. « La France envoyait M de Mornay, gendre du Ministre de la Guerre, à l'empereur du Maroc, pour le sommer de renoncer à ses prétentions sur la province d'Oran et surtout sur le district de Tlemcen qu'il convoitait plus particulièrement. Comme le monarque se sentait plus vulnérable sur plusieurs points de la côte, ... il consentit à tout ce qu'on exigeait de lui, et ses troupes évacuèrent le beylick d'Oran où elles faisaient des courses depuis plus d'un an», relata le capitaine Edmond Pellissier de Raynaud dans son traité d'histoire «Annales Algériennes» (15). Reniant bien vite sa parole, le sultan manoeuvra en coulisse afin d'exercer une « influence occulte» sur l'Oranie et diriger en sous-main la rébellion de l'émir Abdel-Kader (16). Des raisons économiques dictaient ses choix. Aux frontières de son royaume, les Espagnols faisaient librement commerce. Les tribus les appelaient ironiquement« gallinas» (poules). L'un d'eux administrait en 1840 la manufacture d'armes à feu de Tlemcen. Abd-el-Kader, qui le 22

payait douze shillings et six pence par jour, pourvoyait à ses besoins affectifs en faisant venir d'Oran des filles de joie (17). Par le traité de Tanger du 10 septembre 1844, le gouvernement français obtenait la rupture définitive du lien géopolitique unissant le Maroc à l'Oranie. Le sultan admettait la succession de la France dans les droits de la Régence turque d'Alger. Les élites espagnoles continuèrent cependant à valider l'ancienne configuration graphique du Maroc tout en la recyclant selon leur système de valeurs et les aléas de leur histoire nationale. La mémoire collective, faisant fi des frontières du moment, intériorisa la vision d'une Afrique du Nord qui plaçait Oran au Maroc et non point en Algérie. Certains fonctionnaires, quand ils rédigeaient des actes administratifs se rapportant à Oran, répercutaient cette obsession maniaque et militante d'écrire le présent à l'image du passé. En octobre 1907, le Ministère de l'Intérieur publia dans la « Gazeta» un communiqué annonçant une épidémie de peste bubonique au port marocain d'Oran. Le Ministère de l'Air y insérait en février 1941 un avis autorisant un officier à séjourner deux semaines à Oran, une ville qu'il situait au Maroc (18). Les particuliers accréditaient la confusion. Une lettre postée à Madrid le 5 octobre 1941 mentionnait que le destinataire, un avocat oranais, résidait « 29 rue El Moungar, Oran (Marruecos francés) ». L'erreur se banalisait, aveugle à toute réflexion objective qui aurait pu la pervertir. Elle était d'autant plus excusable que durant de nombreuses années dans l'entredeux-guerres, le pouvoir colonial français lui donna une certaine véracité en autorisant la tenue d'un Championnat d'Oranie de football qui parmi la douzaine d'équipes de sa première division comprenait un club marocain, « le Sporting d'Oujda ». A force d'apprentissage des mêmes réflexes, il subsiste encore de nos jours des traces de cette industrie partisane de la mémoire et il arrive que des fonctionnaires de la péninsule se méprennent sur la localisation d'Oran dont l'histoire leur rappelle celle de Melilla et de Ceuta. Parallèlement, le droit douanier espagnol a joué une partition qui préfigurait les projets de reconquête: au début du XXe siècle, il assimilait la ville à un morceau d'Espagne, relativement à la nationalité des marchandises qui y transitaient à destination des présides marocains ou des ports andalous.

L'enjeu stratégique du Cabo dei Agua Dès le milieu du XIXe siècle, l'ère hégémonique du courant africaniste commença, nourrie par les angoisses à l'idée d'un partage du Maroc qui
23

exclurait l'Espagne. La présence française à Oran était déjà assez mal vécue par l'opinion publique ibérique. On devine son émoi lorsque s'amplifièrent les rumeurs d'une mainmise franco-anglaise sur le Maroc. Meurtrie par l'émancipation de ses dépendances américaines, ulcérée de voir son pays traité sur le plan européen comme quantité négligeable, elle n'était pas prête à subir une nouvelle capitulation. Une nébuleuse de géographes, d'explorateurs, de politiciens et de journalistes se mit à échafauder des plans garantissant à l'Etat espagnol son influence et son pré carré sur la rive africaine du détroit de Gibraltar. On voulait obtenir un bout du Maroc limitrophe de la frontière avec l'Algérie. Et même un peu plus en grignotant au besoin sur les territoires contrôlés à l'Est d'Oujda par l'armée française. Le Cabo deI Agua (le Cap de l'eau), distant de quatre kilomètres des îles Chafarinas et à proximité de l'embouchure de l'oued Moulaya qui longe partiellement l'Oranie, fut le point névralgique à partir duquel se dessinèrent les rêves coloniaux. Francisco Coello, converti à l'africanisme depuis sa mission en Algérie, recommandait en 1859 l'occupation militaire du Cabo deI Agua. A l'heure de prendre en décembre 1883 la présidence de « la Société espagnole des africanistes et des colonistes », il renouvela sa proposition en riposte aux prétentions insistantes de la France qui, cherchant à sécuriser sa colonie algérienne, voulait s'approprier toute la vallée de la Moulaya. L'Académie royale d'histoire bruissait en échos favorables à une telle initiative. L'un de ses correspondants évoqua en décembre 1881 l'urgence d'une action militaire (19). L'idée africaniste tirait d'ailleurs de cette institution une grande part de sa vitalité. Sous prétexte de contribuer à la recherche historique, l'Académie préparait les esprits au grand dessein impérial. L'exposé qu'y fit le 31 mai 1857 le récipiendaire Cayetano Rosell sur l'expédition en 1509 du cardinal Cisneros à Oran et son projet de conquérir l'Afrique du Nord suggérait des réponses aux préoccupations de l'époque. « Trois siècles d'abjection et de décrépitude n'ont pas suffi à obscurcir la mémoire de ces faits », disait-il. « Elle s'est perpétuée vivace dans l'amour de nos aînés, renforcée par l'admiration que nous leur portons, elle est arrivée jusqu'à nous avec l'héritage de nos pères» (20). Dans son discours de bienvenue, Antonio Benavides exaltait l'oeuvre du « grand Cisneros» dont la valeur l'assimilait à ces « hommes providentiels» qui se font les instruments hégéliens de l'Histoire (21). En 1898, le bulletin de l'Académie reproduisait le discours prononcé un siècle et demi 24

auparavant par Pedro Rodriguez comte de Campomares (1723-1803) lors de son intronisation et qui parlait d'Oran comme « le clairon perpétuel des armes glorieuses» de ses conquérants (22). « Où est mon Oran? » La question coulait alors de source: Pourquoi ne point rééditer l'entreprise victorieuse de Cisneros? Un manuel la répertoriait en 1874 parmi la quinzaine de « gloires nationales », collection de faits d'armes et d'exploits militaires qui formaient le socle patrimonial de la grandeur espagnole (23). Le bihebdomadaire « El museo universal» (le musée universel) livra en janvier 1858 à ses lecteurs le songe que fit l'un de ses chroniqueurs lors d'une divagation culturelle dans la basilique San Juan de los Reyes à Tolède: « il me semblait entendre Cisneros qui me demandait: « Où est mon Oran? Qui en est le maître aujourd'hui? Espagnols, avez-vous amené vos étendards victorieux jusqu'à l'Atlas? Je . me tus. Le canon des Maures du Rif résonnait comme une malédiction dans mes oreilles, et, baignant dans une froide sueur, je tombai à genoux sur la dalle, demandant à Dieu qu'il jette un regard de compassion sur la pauvre Espagne et réanime notre esprit abattu» »(24). On succombait aux ivresses du souvenir et d'un passé fastueux. Le thème de la reconquête d'Oran tournait à l'exaltation dans les milieux artistiques et littéraires. On se remémorait celle menée par le comte de Montemar en 1732 pour mettre fin à un intermède turc de vingt-quatre ans. L'estampe que lui consacra en 1842 le lithographe Alejandro Blanco Assensio (1791-1848) 'montrait la forte aspiration des élites en faveur d'une nouvelle entreprise. Un intérêt autant pédagogique que politique poussait chercheurs, érudits et mécènes 'à publier des ouvrages sur le passé d'Oran. Ainsi le marquis de la Fuensanta deI Valle fit-il réimprimer en 1895 un vieux document sur les nécessités de fortifier le préside contre les agressions turques (25). Ainsi le colonel d'infanterie Federico Obafios rédigea-t-il en 1912 une étude historique sur la présence espagnole en Oranie, dont la conclusion, teintée de dépit et d'amertume, affirmait que cette terre, « après tant d'années de possession, tant de luttes pour la maintenir, tant de trésors consumés et tant de vies sacrifiées, est devenue aujourd'hui une colonie française florissante; une direction politique efficace, des aptitudes spéciales ou une persévérance intelligente ont permis à la République voisine de la conserver» (26). Si un consensus général se dégageait sur la nécessité de reprendre Oran, il n'en restait pas 25

moins une question fondamentale à résoudre: comment réaliser l'opération? Les historiens déterraient des pistes potentielles lorsqu'ils reconstituaient le passé. L'un d'eux relata en 1917 le stratagème que Cisneros avait imaginé pour s'emparer de la ville (27). N'y avait-il point dans tout ce déballage autre chose que nostalgie et rêverie? L'art lyrique s'invitai, au débat en trouvant dans le fait oranais une source d'inspiration. En juillet 1875, s'adaptant aux formes nouvelles de spectacle et de music-hall, le jeune compositeur 'Tomas Breton (1850-1923), futur directeur du Conservatoire de Madrid, écrivit avec l'aide du parolier Rafael Maria Liem (1833-1897) l'opérette en trois actes «Le petit barbier d'Oran» qui évoquait la vie des immigrés espagnols dans cette ville. La diplomatie fomenta des compromis pour régler le différend francoespagnol qui couvait au sujet des aspirations concurrentes des deux pays en Afrique du Nord. Depuis les années 1880, les classes dominantes françaises s'inquiétaient à leur tour du danger que représentait pour leurs intérêts en Oranie une présence espagnole au Maroc. Le lobby colonial du député Eugène Etienne avait été le premier à donner l'alerte, effrayé qu'il était par le nombre fort élevé d'immigrés dans le département d'Oran. En 1887, l'économiste Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916) craignait que la France ne couvât en Algérie « un oeuf espagnol ». Et de suspecter l'Espagne de préparer une action militaire contre le Maroc, dont la conséquence inévitable serait l'annexion de l'Oranie. Aussi conseillait-il qu'en cas de partage du Maroc la France reçut sa partie orientale qui servirait alors de barrière entre la zone espagnole et l'Oranie (28). Le projet de traité établi en septembre 1902 entre les deux puissances fut perçu comme un grand succès de la diplomatie espagnole. TI offrait à l'Espagne la possibilité de réaliser la jonction avec l'Oranie à travers la large bande côtière qui lui était reconnue au Nqrd. Mais cette zone d'influence allait finir comme une peau de chagrin au fil des années, pâtissant principalement des rivalités politiques opposant à Madrid les conservateurs aux libéraux et qui empêchèrent la signature du traité dans un délai raisonnable. Les accords sanctionnant le 8 avril 1904 l'Entente Cordiale entre la France et l'Angleterre invalidèrent le texte de 1902. Ils comportaient des clauses secrètes prévoyant, dans l'hypothèse d'un partage du Maroc, l'attribution à l'Espagne d'une « certaine quantité de territoires adjacents à Melilla, Ceuta et autres présides », c'est-à-dire moins que précédemment (29). 26

Le gouvernement du conservateur Francisco Silvela, qui avait trop tergiversé dans l'affaire du projet de 1902, voulut rattraper le coup en demandant à la France de négocier un nouvel arrangement. La pression qui pesait sur lui était trop forte. Le député libéral Miguel de Villanueva y Gomez (1852-1931), convulsé par la condition misérable des immigrants espagnols d'Oran, suscita au Congrès et lors d'une conférence publique une atmosphère enfiévrée avec ses propos réclamant que l'annexion de l'Oranie fût déclarée « aspiration nationale ». Au terme d'une négociation difficile menée avec Théophile Delcassé, ministre français des Affaires étrangères, l'Espagne n'obtenait qu'une partie du Rif marocain, depuis l'embouchure de la Moulaya jusqu'à l'Océan Atlantique. Ce découpage, qui éloignait considérablement les Espagnols de la frontière oranaise, fit l'objet d'une annexe secrète à la déclaration commune du 3 octobre 1904. Les dirigeants espagnols n'avaient pas fait usage, au cours des discussions, des accusations sur l'attitude discriminatoire de la France à l'égard des immigrés d'Oran. Ils ne s'étaient pas pressés pour vérifier auprès de leur consul l'exactitude des faits rapportés par Villanueva. lis n'en reçurent confirmation qu'un an plus tard et, ne sachant alors trop qu'en faire, ils se contentèrent de transmettre une protestation courtoise et inoffensive au Quai d'Orsay par l'intermédiaire de Fernando de Leon y Castillo, leur ambassadeur à Paris. Or une évocation des faits, au moment opportun de la négociation, aurait certainement pu influer sur son issue. Car Delcassé avouera plus tard qu'il aurait pu aller plus loin dans les concessions à l'Etat espagnol si la nécessité l'avait imposé: «J'étais résigné à lui sacrifier beaucoup plus. L'essentiel était que l'Espagne ne devienne pas l'instrument de l'Allemagne au Maroc» (30). Est-ce à dire qu'il était disposé à céder un morceau d'Oranie et à reconnaître, malgré la vigilance exercée par le parti colonial, que la Moulaya n'était pas une ligne frontalière intangible protégeant l'Algérie des convoitises espagnoles? Le Président Cana lejas réclame Oran Les négociations qui ponctuèrent en 1911-12 le règlement définitif de la question marocaine le laissèrent supposer. Sur la base des tractations intervenues en 1904, le libéral José Canalejas y Mendez (1854-1912), chef du gouvernement espagnol, dont on vantait la sagesse politique, avait alors notamment exigé de la France la cession de la bande côtière de l' Oranie qui va du Cabo deI Agua à Mostaganem (exception faite des villes de Tlemcen et de Mascara) et qui est traditionnellement connue 27

sous le nom de « Oranesado », l'ancienne zone d'influence et de razzias des gouverneurs espagnols d'Oran. La plupart de ses ministres réclamaient davantage, poussant à un démembrement de l'Algérie. Pour modérée et raisonnable qu'elle fût, la requête de Canalejas paraissait irréaliste aux yeux de Joseph Caillaux, président du Conseil français, qui venait de brader à l'Allemagne une grosse part du Congo (entre le Cameroun et le Congo belge) afm d'avoir les mains libres au Maroc et qui n'était pas disposé à faire d'autre sacrifice. Le correspondant du journal «Le Temps» à Madrid obtint confirmation des revendications espagnoles de la bouche même de Canalejas. Son compte-rendu de l'interview mentionnait que: - «En ce qui concerne la ville et la province d'Oran, Cana lejas ne m'a pas caché qu'effectivement le problème avait été posé en Conseil des ministres, mais sans qu'un accord fût établi en définitive. L'intervention personnelle du Président s'était limitée à combattre les prétentions excessives de certains de ses collègues et à leur faire voir que s'il était d'une justice absolue de réclamer la ville d'Oran qui pendant deux siècles appartint à l'Espagne, il fallait tenir compte des efforts de la France pour civiliser l 'hinterland, sur lequel la domination espagnole n'avait pas laissé des traces permanentes. Le gouvernement français se contentera sûrement de la possession de Tlemcen... « Si nous avons spécialement retenu la province d'Oran, c'est qu'en raison d'une pénétration pacifique et continue, cette province a été en réalité conquise par la race espagnole... Vos hommes d'Etat devront prévoir que la Moulaya n'arrêtera pas notre marche et que, par-dessus cette frontière fictive, nous tendrons nos mains aux Espagnols de l'Oranie », déclara Canalejas (31). Le journaliste, dans le cours de son reportage, précisa tenir de source sûre que l'Angleterre n'y verrait aucun obstacle à la réintégration d'Oran sous souveraineté espagnole. Au sein de la classe politique française, il se serait même trouvé une éminente personnalité pour appuyer publiquement la demande de Canalejas. «Si aujourd'hui on nous demande pour l'Espagne un morcèau d'Algérie, on doit le lui donner », aurait-elle affirmé (32). Son attitude aurait reflété l'état d'esprit de ses compatriotes. « Malgré le lobby colonial, on admettait en France, étant donné les indiscutables droits des Espagnols sur cette région et l'importance qu'on donnait alors en France à l'amitié avec l'Angleterre, la possibilité d'étudier notre juste réclamation », souligna le franquiste Tomas Garcia Figueras, autre africaniste convaincu. Le Quai d'Orsay 28

défendait toutefois une position à contre-courant de son opinion publique. Lors des négociations, il émit, un brin provocateur, la prétention que l'Espagne lui céda le Cabo deI Agua et aussi les îles Chafarinas (33). La thématique de l'espace vital Dans cette affaire, Canalejas, bien que n'ayant point obtenu satisfaction, n'avait pas tout à fait perdu. En revendiquant directement la ville d'Oran auprès de l'Etat français, il avait fait du rêve impérial un objectif national de première importance. Désormais, il devenait évident que dans l'esprit des africanistes la revendication de l'Oranie était sous-jacente à celle du Maroc. La possession d'une partie du Rif marocain impliquait forcément sa jonction et sa fusion avec les territoires qui lui étaient limitrophes de l'autre côté de la frontière algérienne et qui étaient massivement peuplés d'Espagnols. Diplomates et politiciens auront toujours en tête, lors des discussions internationales d'avant 1944, l'idée que le règlement du problème marocain sous-entendait celui de la souveraineté sur l'Oranie. L'un et l'autre allaient de pair, même si on ne parlait exclusivement que du premier sans rien évoquer du second. D'autres facteurs, en soutien du courant africaniste, allaient contribuer à l'affirmation de plus en plus virulente des «droits historiques)} de l'Espagne. La démarche était liée à un nouvel événement traumatique. L'année 1898, qui vit la perte des dernières grandes colonies espagnoles (Cuba et Philippines), était devenue une mémoire millésimée, porteuse de frustrations et de cicatrices, point de départ d'un sursaut national. Au sein des classes dirigeantes, ils étaient nombreux à penser que l'acquisition d'un Empire colonial en Afrique permettrait de remédier au déclin et de rendre à l'Espagne son rang de puissance respectée et honorable. Le sentiment qui se généralisait était au rejet de l'immobilisme et du statu quo, clefs de voûte de la politique étrangère de Canovas deI Castillo. L'africanisme n'était rien d'autre qu'une explosion patriotique destinée à relever le défi de l'inertie d'un régime politique confronté à la double menace impérialiste de l'Angleterre et de la France, lesquelles s'étaient quasiment appropriés le continent africain, ne laissant que des poussières et des déserts d'empire aux autres Etats européens. Le prestige de la formule s'affermissait, même auprès de ceux qui combattaient auparavant les aventures lointaines. Elle cessa d'être l'apanage de quelques groupes militants. Nœud gordien du dispositif, l'ancien préside oranais était présenté non plus essentiellement comme un prolongement naturel de la péninsule, mais surtout comme un élément fondamental de «l'espace 29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.