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Quatre familles dans les guerres

De
296 pages
Ce livre retrace l'histoire vécue par les familles de l'auteur et de son épouse, originaires des Vosges et d'Alsace d'une part, de Bretagne d'autre part. Il est centré sur les moments cruciaux que sont les guerres : il donne une vision d'ensemble de plusieurs conflits, dans une perspective élargie aux pays que ces familles ont connus dans des circonstances difficiles, en particulier l'Allemagne, les pays d'Afrique du Nord, l'Indochine.
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Le Scribe cosmopolite
Collection dirigée par Osama Khalil









Gravure et dessin
Sergio Birga








©
Le Scribe l’Harmattan
ISBN : 978‐2‐343‐02845‐3

QUATRE FAMILLES
DANS LES GUERRES











Dominique Thiébaut LEMAIRE

Avec la contribution de
Maryvonne Lemaire Scavennec






Merci à tous ceux qui, par la communication de documents et autres
informations, ont contribué à ce livre, notamment :
-
Pour le chapitre premier : Michel Ehlinger :
-
Pour le chapitre deux : Marie Leicher Thomas ;
-
Pour le chapitre trois : Marie Coriou ; Pierre Coriou ; Olga Hervé ;
Suzanne Hervé ; Alfred Scavennec ; Guy Scavennec ;
-
Pour le chapitre quatre : Noëlla Cotten ; Jean Kerhervé ; Hélène
Pouchard …


























INTRODUCTION
VOSGES, ALSACE, BRETAGNE


Les guerres européennes dans lesquelles la population française a
e e
été impliquée aux 19 et 20 siècles ont laissé des traces
profondes, même si l’on dit que c’est du passé. Malgré la
disparition de ceux qui ont vécu ces événements, il reste la
transmission entre les générations, et il reste l’histoire, celle des
historiens et de tous ceux qui veulent tendre à l’objectivité.
A vrai dire, ces guerres ne sont pas devenues tout à fait de
l’histoire. Du côté français, la défaite face à l’Allemagne en 1940
est encore douloureuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de
constater les manifestations du sentiment d’infériorité qui, au
début des années 2010, s’exprime à nouveau dans les médias
français face aux succès économiques allemands, bien que ceux‐
ci reposent sur des bases fragiles.
Né à la fin des années 1940 au début de « l’après‐guerre », dans
l’est de la France, l’auteur a été confronté, enfant, aux suites des
guerres franco‐allemandes dont le souvenir est resté présent
dans les familles de son ascendance. Il a constaté la même
persistance du souvenir dans l’ouest de la France, malgré un plus
grand éloignement géographique par rapport à l’Allemagne.
Les quatre familles dont il est question dans cet ouvrage (définies
par leur patronyme) ont vécu les mêmes événements nationaux,
mais avec des nuances, deux d’entre elles dans les Vosges et en
Alsace, et deux en Bretagne : ce sont d’un côté les ascendants
paternels et maternels de l’auteur, de l’autre côté les ascendants
paternels et maternels de sa femme.


5

Il s’agit d’une histoire non romancée, d’une « enquête » où l’on a
cherché à reconstituer de plusieurs points de vue le passé de ces
familles dans les guerres ‐et à en tirer des enseignements de
portée plus générale ‐en recourant aux témoignages et
documents divers, aux registres d’état civil, aux articles et
ouvrages historiques, et même à la littérature.
La multiplicité des sources permet d’appréhender le sujet sous
plusieurs angles, comme dans un portrait où le visage serait vu à
la fois de face, de biais et de profil.
La disponibilité de nombreuses données informatisées,
généalogiques et autres, donne aujourd’hui la possibilité de faire
plus aisément le lien entre les générations, et de mieux
enclencher le processus rattachant à l’histoire ce qui a été vécu,
processus que l’on pourrait définir, même dans le cas des
événements violents tels que les guerres, comme la pacification
du souvenir.

LA COMMUNE DE LA BRESSE DANS LES VOSGES

e
La géographie et l’histoire d’avant le 20 siècle
L’histoire de la famille vosgienne présentée au chapitre premier
se situe dans la vallée de la Moselotte dans les Hautes Vosges,
région qui appartenait au duché de Lorraine, avant que celui‐ci ne
soit définitivement rattaché à la France en 1766.
La Moselotte a un bassin correspondant approximativement au
canton actuel de Saulxures‐sur‐Moselotte dans l’arrondissement
d’Epinal et autrefois de Remiremont. Elle prend sa source près de
la ligne de crête des Vosges à l’est, décrit un V, et se jette dans la
Moselle près de Remiremont, à l’ouest. A son extrémité aval, elle
rejoint le grand axe nord‐sud, l’un des axes principaux de la
Gaule, entre le Rhin et l’embouchure du Rhône, entre les
capitales de l’époque romaine Trèves, Lyon et Arles.

6

C’est sur cette voie de communication que la Saône,
prolongement du Rhône, se rapproche le plus de la Moselle.
Après l’antiquité, cette région de passage entre le Rhône et le
Rhin a vu son importance stratégique s’accroître encore, au point
de rencontre de la Lorraine, de la Bourgogne et de l’Alsace.
La commune de La Bresse (5 655 habitants en 1911, 4 732
habitants en 2009) est située dans la partie amont de la vallée de
la Moselotte. Sur son territoire se trouve le Hohneck (1 363 m),
point culminant de la Lorraine (le plus haut sommet du massif des
Vosges étant le Grand Ballon, haut de 1 424 m, dans le
département du Haut‐Rhin).
Sous l’Ancien Régime ‐si l’on exclut Saint‐Amé proche de
Remiremont‐il existait trois paroisses dans cette vallée : Vagney,
Saulxures, La Bresse. La partie amont était partagée entre les
seigneuries de Cornimont, de Ventron, et de La Bresse. Cette
dernière dépendait directement du duc de Lorraine mais avec de
fortes institutions communales, tandis que l’aval dépendait des
chanoinesses de Remiremont.
L’importance de ce chapitre noble, prestigieux et riche, apparaît
dans les Mémoires d’Outre‐tombe de Chateaubriand, où celui‐ci
évoque la tentative de sa sœur Lucile pour en faire partie à la
veille de la Révolution :
« Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de
Chérin, pour l'admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse
au chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de
Remiremont » (1L1 chapitre 1).
« Malgré la timidité de la comtesse Lucile, on parvint, à l'aide
d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer un rôle dans une
petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de Malesherbes ; elle se
montra si touchante que le bon et grand homme en avait la tête
tournée.
« Il poussait plus que mon frère même à sa translation du
chapitre de l'Argentière à celui de Remiremont, où l'on exigeait


7

les preuves rigoureuses et difficiles des seize quartiers » (1L4
chapitre 13).
« Jetée dans les cryptes révolutionnaires à Rennes, elle fut au
moment d'être renfermée au château de Combourg devenu
cachot pendant la Terreur. Délivrée de prison, elle se maria à M.
de Caud, qui la laissa veuve au bout d'un an » (1L3 chapitre 8).
A l'automne 1804, Chateaubriand, retenu en province, a appris la
mort subite de Lucile à Paris : « Ma soeur fut enterrée parmi les
pauvres : dans quel cimetière fut−elle déposée ?» (2 L17 Ch. 6).
A la date de ce décès, le chapitre de Remiremont, qui avait fait la
richesse de cette ville, n’existait plus depuis plusieurs années.
L’abolition des privilèges n’a pas touché seulement les privilégiés,
elle a fait rentrer dans le rang La Bresse qui a perdu son régime
spécial d’administration et de justice. Jusqu’à la révolution de
1789, cette communauté avait réussi à garder ses anciennes
institutions de «petite république », héritées du Moyen Age
(tribunal local, élection annuelle du maire par la population). Les
Lettres Vosgiennes, de Dom Pierre Tailly, bénédictin, parues en
1789 et reproduites dans les Voyages anciens et modernes dans
les Vosges (voir la bibliographie), donnent des détails intéressants
sur l’état auquel étaient parvenues les institutions bressaudes.
« La justice s’exerce gratuitement tous les samedis de l’année,
excepté les temps de vacances, qui durent pendant toute la
quinzaine de Pâque et pendant tout le mois de juillet, à moins
qu’il ne se rencontre des causes pressantes, et qui demandent un
prompt jugement. Tout se fait verbalement, excepté le cas
d’appel de la sentence, qui pour lors doit se faire par écrit.
« Pour exercer la justice, il y a un maire, un lieutenant de maire,
huit jurés et un doyen ou sergent.
« Ces officiers, au nombre de onze, jugent de toutes les causes
réelles, personnelles et mixtes pour le civil seulement, dont les
appellations sont portées au bailliage de Remiremont…

8

« Cette communauté possédant ses bois, comme un bien de
patrimoine, a sa maîtrise particulière. Le lieutenant de maire en
est comme le lieutenant particulier ou procureur du Roi. C’est lui
qui, sur le rapport des forestiers, poursuit les délinquants en
première instance. C’est à lui et à ses adjoints à faire la marque
des bois en général, soit pour la construction des bâtiments, soit
pour les besoins des particuliers. Ils ont en cette matière le petit
et le grand criminel, mais ils ont soin de se faire assister de deux
ou de trois gradués.
« Quand la communauté de La Bresse a été attaquée dans
quelques‐uns de ses droits par les maîtrises, elle a toujours
triomphé auprès de ses souverains…
« Elle change tous les ans d’officiers, excepté le maire moderne,
qui reste juré une seconde année : et voici comment l’élection se
fait. Les anciens maires, assemblés au jour marqué pour les
plaids, en choisissent neuf entre les habitants, pour un d’iceux
être nommé maire à la pluralité des voix.
« Le maire choisit son lieutenant, et le doyen un sergent, qui doit
être pris dans les trois dénommés par les anciens doyens ; pour
ce qui est des jurés, les officiers qui sortent de charge en
nomment quatre, et la communauté choisit les quatre autres,
lesquels jurés prêtent leur serment entre les mains du maire, et
celui‐ci avec son lieutenant et son doyen entre les mains du
lieutenant général du bailliage ».
On ne cherchera pas ici à établir dans quelle mesure cette
description datant de 1789 correspond aux dispositions figurant
dans les « Coutumes », sorte de constitution locale confirmée par
e
le duc de Lorraine au début du 17 siècle.
En 1798, l’abbé Grégoire, dont la relation de voyage est reprise
elle aussi dans les Voyages anciens et modernes dans les Vosges,
parle en ces termes des institutions de La Bresse (la gruerie dont
il est question dans ce texte était une juridiction forestière qui
marquait les bois avec un marteau) :


9

« Cette grande commune avait une sorte de régime républicain
avant l’établissement de la république ; elle avait son marteau de
gruerie, s’administrait elle‐même, ne payait aucune redevance
féodale, ne relevait d’aucun seigneur et jugeait toutes les causes
civiles en première instance avec une sagesse telle que rarement
on appelait de ses sentences, et quand il y avait appel, presque
toujours les jugements étaient confirmés par le tribunal
supérieur. »
e
Jusqu’à la fin du 18 siècle, La Bresse a eu principalement pour
ressources l’élevage sur les hautes prairies des « ballons »
vosgiens ; la production et la vente de fromages ; l’exploitation
des forêts. Les notables locaux, occupant les postes des
institutions communales de l’Ancien Régime puis ceux des
institutions créées par la Révolution, étaient principalement les
marchands qui avaient prospéré grâce à une exonération de
droits octroyée depuis le Moyen Age, faisant de ce lieu une sorte
de zone franche entre la Lorraine, l’Alsace et la Bourgogne. Ils
avaient développé un commerce qui assurait à cette
communauté comme à celle de Gérardmer un niveau de richesse
appréciable dans cet environnement montagneux. Par des
chemins difficiles mais souvent parcourus, ils allaient vendre dans
e
les régions voisines (y compris à la fin du 19 siècle en Alsace
devenue allemande) les produits vosgiens – tissus, bois et articles
de bois, fromages en gros du genre Géromé ou Munster – et en
rapportaient ce que les hautes Vosges ne produisaient pas, vin,
eau‐de‐vie, céréales…
Dès 1792, le recrutement forcé de « volontaires » traumatise la
population. L’obligation du service militaire de 20 à 25 ans est
érigée en institution permanente par la loi Jourdan du 19
fructidor an VI (5 septembre 1798). Une loi de juin 1799 mobilise
cinq classes d’un coup.
Seuls échappent à la conscription les hommes mariés et les
hommes atteints d’une déficience physique.

10

En plus de l’insoumission et d’expédients comme la mutilation de
l’index droit qui rendait inapte au tir, ou la détérioration des
dents nécessaires pour déchirer les étuis contenant la poudre à
fusil, le mariage fournit une échappatoire largement utilisée.
Comme l’écrit le démographe Jacques Dupâquier pour la France
entière (voir la bibliographie) : « Les levées en masse de 1793 et
de 1813 provoquent de fortes poussées de nuptialité. Les jeunes
gens se ruent vers le mariage pour échapper à la conscription. On
enregistre ainsi 327 100 mariages en 1793, 325 000 en 1794
(moyenne des dix années précédentes : 239 280) et 413 000 en
1813 (moyenne des dix années précédentes : 232 300). L’âge au
mariage des hommes diminue. La femme est alors souvent plus
âgée que l'homme. »
On constate ces effets dans le canton de Saulxures, où le nombre
annuel de mariages a évolué comme suit, avec des pics en 1793,
et en 1813 : 73 en 1789 ; 66 en 1790 ; 74 en 1792 ; 105 en 1793 ;
69 en 1794 ; 65 en 1796 ; 73 en 1800 ; 110 en 1810 ; 164 en
1813 ; 83 en 1820.
En vertu des décrets de février 1793, prescrivant la levée en
masse de 300 000 hommes, le district de Remiremont a été
chargé de fournir 267 volontaires (sur 1 510 pour le département
des Vosges), en principe suivant l’importance de la population :
16 pour La Bresse, 13 pour Vagney, 12 pour Saulxures, 10 pour
Cornimont (voir dans la bibliographie Bergerot, 1903, p. 204).
On peut se faire une idée de la participation de la vallée de la
Moselotte aux guerres du Premier Empire d’après le nombre de
décorés de la Légion d’honneur et de « médaillés de Sainte‐
Hélène » (médaille décernée en 1857 par Napoléon III aux
er
survivants des armées de Napoléon 1 ).
Le rapport entre d’une part le nombre de résidents ayant reçu
cette médaille en 1857, et d’autre part les populations

communales de l’an XII, est de :
-
0,99 pour mille (39 /3 754) pour la ville de Remiremont ;


11

-
0,69 pour mille (89 /12 802) pour l’ensemble de la vallée de la
Moselotte (canton de Saulxures) ; 1,27 pour mille (14/1 100)
pour la commune de Ventron.
Cela dit, l’interprétation de ces chiffres n’est pas tout à fait
évidente, car ils concernent les anciens combattants domiciliés
dans la vallée en 1857, dont certains sont originaires d’ailleurs,
et, surtout, ils ne concernent que les survivants : derrière les
pourcentages de décorés se cachent les pourcentages de morts.
Les données relatives aux 21 militaires décorés de la Légion
d’honneur qui sont nés dans la vallée de la Moselotte avant 1800
confirment l’importance de Ventron (5 décorations pour 1 100
habitants dénombrés en l’an XII), mais on constate aussi que 6
décorés sont nés à La Bresse (2 438 habitants), 2 à Cornimont (1
907 habitants), 2 à Saulxures (2 096 habitants). Dans la partie aval
de la vallée, la petite commune de Rochesson se distingue avec 4
Légions d’honneur. Un seul décoré est né à Vagney, un à Sapois.
D’après ces éléments et d’après le nombre d’enfants qui ont été
prénommés Napoléon :
-
c’est la commune de Ventron qui a adhéré le plus activement
à la Révolution et à l’Empire ;
-
les autres communes de l’amont de la vallée (La Bresse,
Cornimont) se caractérisent par l’existence de partisans
convaincus de la Révolution et de l’Empire ;
-
dans l’ancien ban de Vagney (partie aval de la vallée), seule la
commune de Rochesson se distingue par le nombre des
Légions d’honneur.
Ch. Charton, dans ses Souvenirs de 1814 à 1848 (voir la
bibliographie) donne des informations intéressantes sur la
réaction royaliste après la chute de Napoléon, et sur les peines
prononcées en 1816‐1818 contre les nostalgiques de l’Empire :

12

« Un grenadier de la vieille garde résidant à Gerbamont porte à
sa coiffure des emblèmes du gouvernement de l’usurpateur, et
encourt, à Remiremont, un emprisonnement de six mois, une
amende de deux cents francs, sa mise en surveillance et
l’impression de son jugement à deux cents exemplaires. »
« Un ancien militaire de la Bresse s’étant avisé de proférer
hautement des propos séditieux dans l’église de cette commune,
le 25 décembre pendant la messe de minuit, est condamné à
Remiremont à deux ans de prison, trois cents francs d’amende et
trois ans de surveillance… »
e
Dans les Vosges, la révolution industrielle a été dès la fin du 18
siècle aussi importante que les révolutions politiques.
Dans la partie montagneuse de ce département, la vision que l’on
a gardée communément de la situation d’avant 1789 est celle des
« chaumes » herbeuses en altitude le long des principaux
sommets, hautes prairies que les éleveurs‐fromagers appelés
« marcaires » pouvaient parcourir sans obstacle ni dénivellation
majeure (mais non sans conflit entre les communautés). Les
chemins des crêtes y sont souvent bien plus courts que les
chemins des vallées.
Mais l’attention portée à cet aspect de la géographie et de
l’économie ne doit pas occulter l’importance prise par les vallées
et leurs rivières bien avant la Révolution, comme le montre aux
e e
16 et 17 siècles le transport du bois par flottage sur la
Moselotte et sur la Moselle.
A partir de la révolution industrielle, les usines textiles se sont
installées au bord des cours d’eau qui leur apportaient une bonne
part de l’énergie nécessaire au fonctionnement des machines.
Les collectivités que rapprochaient leurs chaumes (La Bresse et
Gérardmer, par exemple) se sont développées séparément dans
leurs vallées que l’industrialisation a fait évoluer vers des activités
différentes : d’un côté, dans la vallée de la Moselotte, la
mécanisation précoce à grande échelle du tissage de coton écru,


13

de l’autre, à Gérardmer, une production plus longtemps
artisanale de tissu de lin blanchi. De nos jours, par un
renversement de perspective, avec le développement des sports
d’hiver et du tourisme, les hauteurs font à nouveau, dans une
large part, la richesse de la région.
On trouve dans les Documents rares ou inédits de l’histoire des
Vosges (tome troisième, p. 309 : voir la bibliographie) un rapport
que Léopold Delamarre, lieutenant général du bailliage de
Remiremont, subdélégué à Remiremont de l’intendant de
Lorraine, a adressé à ce dernier en 1767 au sujet de la demande
présentée par les sieurs Delorme et Leduc de Remiremont en vue
d’obtenir des avantages pour l’installation de filatures et d’une
manufacture de toile. L’auteur du rapport fait connaître à
l’intendant que : « Déjà La Bresse, Gérardmer, Cornimont,
Ventron, Bussang et plusieurs autres villages s’occupent de cette
filature… L’Alsace, la Franche‐Comté, la Champagne, frontières de
cette contrée, y communiquent par de grandes routes qui
mettront toujours les entrepreneurs d’une fabrique de cette
espèce à portée de tirer, à moindres frais que les Suisses, les
matières premières des Echelles du Levant par la voie du port de
Marseille et la ville de Lyon…»
La matière première n’était plus le lin, mais le coton importé
d’Egypte et d’Amérique, transformé par la main d’œuvre
paysanne qui avait l’habitude de ce type d’activité en hiver.
L’emploi de machines textiles dès 1825‐1830, par des habitants
entreprenants disposant d’un minimum de capitaux complétés
par des apports financiers et techniques alsaciens et même
suisses, a été favorisé par l’abondante force motrice des cours
d’eau sur lesquels étaient installés depuis longtemps de
nombreux moulins reconvertis pour les usines en moteurs
hydrauliques, auxquels l’électricité a donné ensuite une nouvelle
vie. Les Vosges sont ainsi devenues un centre important de
e
l’industrie cotonnière, jusqu’à la fin du 20 siècle.

14

La multiplication des ateliers puis des usines a permis à la
population de trouver du travail sur place. Pourtant pauvre en
terres cultivables, le canton de Saulxures‐sur‐Moselotte, peuplé
e
au début du 19 siècle de 12 800 habitants, en comptait à peu
près 21 000 en 1893.
Cela dit, le développement du travail en usine a dégradé l’état
sanitaire de la population, hommes, femmes et enfants.
Les ouvriers et ouvrières avait besoin de boire beaucoup, ce qui a
contribué au développement de l’alcoolisme. La poussière de
coton était mauvaise pour les poumons. Comme de surcroît, le
bacille de la tuberculose était présent en particulier dans les
troupeaux et les étables, cette maladie s’est développée.
La première décennie du Second Empire a été une période de
prospérité économique sans précédent. A l’opposé, dans les
années 1860, le textile a été fortement affecté par les effets de la
guerre de sécession américaine sur l’approvisionnement en
coton, et par le libre‐échange institué par Napoléon III, fondé sur
des traités internationaux, notamment le traité signé avec
l’Angleterre en 1860.
Du point de vue politique, Napoléon III a entretenu le souvenir et
le mythe du Premier Empire. On a vu qu’en 1857, il a décerné une
décoration spéciale, la médaille de Sainte‐Hélène, aux anciens
soldats encore vivants des armées napoléoniennes.
Le nombre des hommes prénommés Napoléon qui sont nés dans
la vallée de la Moselotte à partir de 1840 et qui s’y sont mariés
(neuf à La Bresse et deux à Cornimont) donne à penser que,
comme au temps du Premier Empire, ce sont les communes de
l’amont de la vallée qui comptaient le plus de bonapartistes. Mais
Ventron, qui s’était signalé par son engagement dans les guerres
de la Révolution et de l’Empire, apparaît en retrait au temps de
Napoléon III. Lors du plébiscite de 1870 ayant approuvé
massivement ce dernier juste avant sa chute, une vingtaine de
communes vosgiennes ont voté non.


15

C’est le cas de neuf d’entre elles dans l’arrondissement de
Remiremont, parmi lesquelles Remiremont même, Saulxures‐sur‐
Moselotte (195 oui, 434 non) et Ventron (86 oui, 110 non).
Pendant la guerre de 1870‐1871, les maires et leur famille sont
soumis à rude épreuve. Le département des Vosges est occupé
par les Allemands jusqu’en 1873.
A la Bresse, le maire Joseph Lemaire, négociant, se cache
longtemps sous le foin de sa grange pour ne pas avoir à exécuter
les ordres allemands (voir le chapitre premier).
A Cornimont, la femme du maire et notaire Désiré Valdenaire,
inquiète de la visite d’un officier allemand qu’elle a dû recevoir
en l’absence de son mari, attend ce dernier dans le froid, tombe
malade, et meurt d’une « fluxion de poitrine ».
A Saulxures‐sur‐Moselotte, l’industriel et maire Nicolas Claude
essaie de résister aux réquisitions.
Après la guerre de 1870‐1871, l’économie vosgienne, où le textile
était prépondérant, dans la dépendance de Mulhouse et de sa
région, a dû faire face à la perte de l’Alsace. Finalement, les
Vosges en ont profité, grâce à l’afflux d’hommes et de capitaux.
Pendant la période 1870‐1890, le libre‐échange institué en 1860 a
soumis à une forte concurrence les industriels vosgiens. Dès
1870, une commission parlementaire a été chargée d’enquêter
sur les conséquences contestées de cette politique (Enquête
parlementaire sur le régime économique, tome premier,
imprimerie du Journal Officiel, 1870), alors que le Second Empire
allait disparaître. Le libre‐échange est l’une des raisons pour
lesquelles beaucoup de manufacturiers ont été hostiles au
Second Empire. Quelques‐uns des hommes politiques les plus
influents de la Troisième République qui a suivi étaient vosgiens,
liés aux milieux industriels : Nicolas Claude, mentionné plus haut,
que l’on a appelé le « parrain » des Républicains de la première
génération, dirigeait la puissante entreprise Géhin de Saulxures ;
Jules Méline, qui a donné son nom aux tarifs protectionnistes de

16

1892, président du conseil des ministres de 1896 à 1898,
président du conseil général des Vosges de 1893 à 1906, député
de l’arrondissement de Remiremont, était le gendre de Joseph
Bluche, industriel du textile dans la haute vallée de la Moselle ;
Jules Ferry (allié par son mariage aux chimistes de Thann
spécialisés notamment dans les colorants pour le textile),
conseiller général du canton du Thillot, député de Saint‐Dié puis
sénateur des Vosges, a participé à la constitution d’un nouvel
empire colonial, non sans opposition : sa politique au Tonkin l’a
contraint à démissionner en 1885 de la présidence du conseil. En
élevant des barrières douanières, et en ouvrant d’importants
marchés coloniaux, ces hommes ont établi les bases d’une grande
prospérité industrielle dans les Vosges, tout en présentant leur
protectionnisme comme un moyen de défendre l’agriculture.

A partir de 1900
Pendant la guerre de 1914‐1918, les Vosges ont été sur la ligne de
front. L’armée française a réussi à s’emparer des vallées
alsaciennes les plus proches de la vallée de la Moselotte,
principalement celles de Thann et de Masevaux.
Dans l’arrondissement de Remiremont, on a compté 4 000 tués,
soit environ 4,5 % des 89 000 habitants. Pour les communes de
Remiremont et de la vallée de la Moselotte, d’après les listes
figurant sur les monuments aux morts (pour autant qu’elles
soient fiables), le nombre des morts de la guerre de 1914‐1918
rapporté aux populations communales de 1911 serait le suivant :
‐Commune de Remiremont : 4,04 % (444 / 10 991) ;
‐Canton de Saulxures (10 communes) : 4,79 % (1 112 / 23 227).
Dans la vallée de la Moselotte et ailleurs dans les Vosges, des
grèves éclatent de 1917 à 1920, époque à laquelle entre en
vigueur la loi de huit heures (de travail journalier). L’une des
causes de ces grèves est l’inflation déclenchée par la guerre.


17

Après un siècle de stabilité monétaire, l’inflation réduit le pouvoir
d’achat des salaires, et va même être désastreuse, le cas le plus
dramatique étant celui de l’Allemagne après 1918.
La crise économique des années 1930 ne semble pas avoir été
aussi catastrophique qu’ailleurs dans cette région vosgienne,
dont la production s’est exportée plus que jamais vers les
colonies. Mais les industriels sont inquiets. Dans les années 1930,
nombre d’entre eux placent de l’argent en Suisse.
La guerre de 1939‐1945 dans les hautes Vosges a été dévastatrice
pendant la seconde moitié de 1944. Du 11 au 17 novembre 1944,
La Bresse (habitations, entreprises, services publics dont la mairie
et ses archives) a été dynamitée et incendiée par les Allemands
qui voulaient empêcher les alliés de s’y installer. Gérardmer n’a
pas connu un meilleur sort.
















A La Bresse, après la destruction du pont des Champions fin 1944,
la Moselotte coule dans la rue.
A droite, un mur de l’Hôtel des vallées (cliché P. Leduc).

18















La Bresse après les destructions de 1944 : à droite le squelette de l’Hôtel
Bellevue, à gauche les ruines du bazar (Photo Menigoz, Remiremont).

Dans son livre intitulé La Bresse cité vosgienne martyre sous
e
l’occupation allemande (2 édition, 1947, p. 191‐192), l’instituteur
Gaston Cuny décrit ainsi les destructions des 13 et 14 novembre
1944 :
« Dans l’après‐midi, au‐dessus de La Bresse, s’élèvent des
colonnes de fumée épaisse, les explosions se succèdent sans
arrêt. Ce ne sont pas des obus qui arrivent. Nous comprenons
alors que les Allemands veulent tout détruire…
« Dans la vallée, partout de la fumée et du feu. Pendant toute la
nuit, le ciel est embrasé par les incendies qui se multiplient
rapidement. Sur les flancs de la montagne, les fermes
disséminées flambent. Vision inoubliable, mêlée aux explosions,
au fracas des murs qui s’abattent, aux éclatements d’obus. De
toutes parts, des flammes montent vers le ciel, des gerbes
d’étincelles jaillissent et s’élèvent pour se perdre dans d’énormes
tourbillons de fumée noire. Spectacle hallucinant : un ciel rouge
feu qui, se reflétant sur la blancheur immaculée de la neige,


19

éclaire toute la montagne jusqu’à la lisière sombre des forêts de
sapins.
« Le lendemain matin, 14 novembre, toujours même tableau
dans la vallée : du feu, de la fumée, des explosions. »
Gaston Cuny apprend le 14 vers 10 heures qu’il faut partir tout de
suite, car les Allemands vont tout incendier. La Bresse est
détruite à 80 %.
Après la guerre, la vallée de la Moselotte, dans sa partie amont,
est confrontée à une très lourde tâche de reconstruction. Au bout
d’une dizaine d’années, la reconstruction s’achève, mais c’est
alors que commence le déclin de l’activité dominante, celle du
textile, dans une crise qui ne va cesser de s’approfondir, sous
l’effet de trois évolutions :
-
la décolonisation, qui, dès le milieu des années 1950,
commence à priver cette industrie d’une partie importante
de ses débouchés ;
-
les progrès considérables de la productivité, dus à de
nouvelles machines produisant davantage avec beaucoup
moins de main d’œuvre ;
-
à partir des années 1990, la concurrence de plus en plus vive,
en particulier celle des pays en développement, accentuée
par l’effacement des barrières économiques telles que les
droits de douane et les quotas.
La main d’œuvre que la disparition progressive du textile rendait
disponible a attiré dès les années 1960 de nouvelles activités
(plasturgie, électro‐ménager), mais celles‐ci, à partir de l’an 2000,
ont été confrontées à leur tour à une concurrence qui a fait
d’elles un substitut très éphémère du textile.
La ressource forestière a continué à être exploitée. Un lycée
spécialisé dans la « filière bois » a été créé à Saulxures‐sur‐
Moselotte. Mais le sapin des Vosges a une réputation moindre
que le sapin de Scandinavie dont le bois est plus dense en raison
d’une pousse plus lente. Le relief vosgien constitue aussi un
handicap par rapport à d’autres forêts d’accès plus facile.

20

e
A la fin du 20 siècle, le déclin du textile a été compensé par le
développement des sports d’hiver, en particulier à La Bresse,
devenue, avec Gérardmer, la principale station des Vosges.
En ce qui concerne les énergies renouvelables, on a continué ou
recommencé à utiliser les petits équipements hydrauliques mis
en place au temps du textile. Certaines communes souhaiteraient
des éoliennes, mais cette ambition entre en conflit avec la
préservation des paysages et le développement du tourisme.
Organisées par les sociétés savantes des Vosges, l’Université de
Lorraine et les associations culturelles et patrimoniales du
département, les « Journées d’études vosgiennes », crées en
1983, se sont tenues à La Bresse en 2013 et ont été consacrées à
cette commune, après Remiremont (2000), Gérardmer (2003), Le
Thillot (2008), Raon l’Etape (2010). Parmi les thèmes de ces
journées, notons celui qui a été intitulé « Le Drame des guerres
mondiales », subdivisé en plusieurs sujets : « La Bresse et la
Première guerre mondiale » (par Daniel Arnould, Maison des
Loisirs et de la Culture) ; « La Bresse dans le contexte de la
politique allemande de terre brûlée appliquée au front est de la
France à l’automne 1944 » (par Nadège Mougel, université du
Luxembourg) ; « Le Maquis de la Piquante Pierre » (par Michel
Lemaire, président du Souvenir français de La Bresse : voir à son
sujet le chapitre deux du présent ouvrage) ; « La Déportation des
Bressauds à Pforzheim » (par Michel Arnould, inspecteur
honoraire de l’Education nationale) ; « La Bataille du Hohneck de
décembre 1944 : l’armée des maquis aux côtés de l’armée
d’Afrique » (par Dominique François Bareth, fonctionnaire
international) ; « La Bresse après les ruines : reconstruction et
modernisation » (par Jean‐Pierre Doyen, professeur honoraire
d’histoire‐géographie) ; « La Reconstruction des fermes de La
Bresse et de la montagne vosgienne après la seconde guerre
mondiale » (par Jean‐Yves Henry, chercheur au service régional
de l’Inventaire général du patrimoine culturel).


21

LA VILLE DE THANN EN ALSACE

e
Thann, cité d’Alsace du sud, peuplée au tout début du 21 siècle
d’environ 8 000 habitants pour la commune proprement dite, et
de 30 000 habitants pour l’agglomération qui englobe aussi
Cernay, se situe à une quarantaine de km de La Bresse et à une
vingtaine de km à l’ouest de Mulhouse, à l’extrémité aval de la
longue vallée de la Thur (dite aussi vallée de Thann ou de Saint‐
Amarin) par laquelle le col de Bussang permet de gagner la vallée
de la Moselle. Cette cité a gardé jusqu’à nos jours les signes d’une
richesse produite au Moyen Age et à la Renaissance par trois
sources de revenus : le péage à l’entrée de cette vallée faisant
communiquer l’Alsace et la Lorraine ; le pèlerinage de Saint‐
Thiébaut, qui attirait les foules ; la culture de la vigne…
Ses habitants ont fait édifier à la fin du Moyen Age l’église Saint
Thiébaut, édifice gothique dont on dit que : « le clocher de
Strasbourg est le plus haut, celui de Fribourg est le plus gros, mais
celui de Thann est le plus beau. » En 1442 (le 30 juin), Thann est
devenu le siège d’un chapitre de chanoines dépendant
précédemment de l’abbaye de Murbach et transféré de Saint‐
Amarin. D’où la promotion de l’église thannoise au rang de
collégiale, achevée en 1516 par la flèche, œuvre du bâlois Remy
Faesch, qui a sans doute aussi construit la halle aux blés.
Nul ne pouvait exercer de fonction officielle dans la cité s’il
n’avait été « bangard » c’est‐à‐dire en l’occurrence garde‐vignes
(voir le chapitre deux).
Le vignoble de Thann a inspiré en 1580 des appréciations
élogieuses à Montaigne, qui était de passage dans la région. On
peut lire dans le Journal du voyage de Michel de Montaigne
rédigé par son secrétaire : « Tane…ville d’Allemagne, sujette à
l’Empereur, très belle. Lendemain au matin, trouvâmes une belle
et grande plaine flanquée à main gauche de coteaux pleins de
vignes, les plus belles et les mieux cultivées, et en telle étendue,

22

que les Gascons qui étaient là disaient n’en avoir jamais vu tant
de suite. » Ce qu’il en reste sur les pentes d’un coteau escarpé
appelé « Rangen » produit aujourd’hui un vin classé parmi les
grands crus d’Alsace.

L’Alsace française
Possession des Habsbourg, la ville de Thann est devenue
française à l’issue de la Guerre de Trente Ans (1618‐1648), avec
Mazarin pour seigneur. Elle était dominée par un château en
mauvais état que Louis XIV a fait sauter en 1673. Depuis cette
date, un énorme tronçon circulaire de la tour, appelé « l’œil de la
sorcière », est resté posé sur la tranche au sommet des ruines.
Nommés par le seigneur et remplissant aussi des fonctions
conférées par l’intendant représentant l’autorité royale, trois
fonctionnaires ‐le bailli, le greffier, le procureur fiscal ‐géraient
les affaires, de concert avec le «Magistrat ».
Celui‐ci était formé d’un tribunal et surtout d’un conseil (désigné
sous le nom de « senatus » dans les registres paroissiaux écrits en
latin) composé de deux bourgmestres et de plusieurs conseillers,
recrutés par cooptation.
e
A la fin du 18 siècle, cette ville de pèlerinage et de vignoble est
devenue un centre industriel important, dans le textile (qui avait
pour spécialité les « indiennes », à l’origine importées des Indes,
toiles de coton peintes, puis imprimées), la chimie (celle des
colorants), la mécanique (celle des machines textiles)…
Vers la fin de l’aventure napoléonienne, les soldats ennemis
arrivent à Thann (en décembre 1813). Les habitants doivent les
nourrir et les loger. La proximité des troupes qui assiègent Belfort
rend les réquisitions fréquentes et pénibles. L’administration
ennemie exige de lourdes contributions en argent. Un hôpital
russe provisoire s’installe à Thann pendant deux mois au début
de 1814.


23

Une fois signé le traité de Paris le 30 mai, les troupes étrangères
s’en vont. Puis ce sont les Cent‐Jours où Napoléon revient
brièvement au pouvoir.
Après Waterloo le 18 juin, et l’abdication de l’empereur le 22
juin, les Autrichiens occupent la ville jusqu’en novembre 1818.
Cette région a ensuite connu une période de paix juqu’en 1870.
La ligne ferroviaire Mulhouse‐Thann, la première d’Alsace, a été
inaugurée en 1839. Les deux locomotives alors mises en service
ont été construites l’une par Nicolas Koechlin de Mulhouse,
l’autre par Stehelin et Hueber de Bitschwiller‐lès‐Thann.
e
Au 19 siècle, parmi les industriels de Thann, il faut mentionner
les Kestner et les Scheurer (voir l’annexe de l’introduction). Les
Kestner sont issus du mariage en 1773 entre Jean Christian
Kestner, conseiller à la cour de Hanovre, et Charlotte Buff,
inspiratrice du Werther de Goethe. De ce mariage est né Philippe
Charles Kestner, fondateur de la fabrique de produits chimiques
de Thann, dont le fils Charles, chimiste, est le père d’Eugénie et
Céline Kestner :
-
Eugénie Kestner a épousé en 1848 l’industriel Camille
Ferdinand Risler ; fille des époux Risler‐Kestner, Eugénie
(Mathilde Eugénie) Risler a épousé à Paris en 1875 le vosgien
Jules Ferry, député des Vosges de 1871 à 1889, président du
conseil général des Vosges de 1880 à 1892, dans les années
1880 ministre de l’instruction publique, ministre des affaires
étrangères, président du conseil des ministres (1880‐1881 et
1883‐1885), président du Sénat en 1893 ;
-
Céline Kestner a épousé à Thann en 1856 Auguste Scheurer
dit Scheurer‐Kestner (voir ci‐dessous).
Originaires de Colmar, Auguste Scheurer (fabricant d’indiennes,
créateur à Thann d’une entreprise d’impression sur tissus) et sa
femme Antoinette Sophie Rott ont eu plusieurs enfants, dont :
-
Auguste Daniel Nicolas Scheurer (dit Scheurer‐Kestner), qui
s’est marié à Thann en 1856 avec Céline Kestner ; dirigeant

24

de la fabrique de produits chimiques de Thann, député puis
sénateur, ami de Gambetta et de Clémenceau, il est connu
notamment pour le rôle qu’il a joué en faveur du capitaine
Dreyfus ; son nom a été donné au lycée de Thann ;
-
Jules Scheurer (Thann 1862‐Arles 1942), présenté ci‐après.

Les annexions par l’Allemagne
La guerre de 1870‐1871 entraîne l’occupation puis l’annexion
allemande de l’Alsace. Le 10 novembre 1870, les Prussiens sont à
Thann qui subit les réquisitions, la loi martiale, la censure. Jules
Scheurer, quant à lui, s’est engagé le 19 septembre 1870 dans le
bataillon de francs‐tireurs levé par son beau‐frère, Auguste Lauth,
et il a été décoré de la médaille militaire le 3 mars 1871. Après la
guerre, il a passé deux ans dans le département des Vosges avec
son frère, Auguste Scheurer‐Kestner, puis il est entré dans la
fabrique familiale d’impression sur tissus. Francophile, il a été de
ceux qui se sont attachés à défendre les droits de la population et
l’influence française en Alsace annexée. Il s’est marié au Thillot
dans les Vosges en 1882. Son fils Daniel s’est marié en 1910 dans
la même commune proche du col de Bussang. Les Scheurer et
leurs parents par alliance ont participé à la direction d’entreprises
textiles vosgiennes, y compris à La Bresse (voir l’annexe de
l’introduction).
Jules Scheurer a subi durement la guerre de 1914. Ses fils, qui se
sont engagés dans l’armée française, ont été tués tous deux en
1915 (voir ci‐dessous). Vice‐président de l’entreprise DMC de
Mulhouse de 1921 à 1930, il a été sénateur du Haut‐Rhin de 1920
à 1927. Il s’est retiré à Bitschwiller près de Thann, d’où il a été
expulsé par les Allemands, malgré son grand âge, en 1940.
De son mariage avec Marie Anne Dollfus sont nés à Thann :

‐Daniel Scheurer, chimiste à la manufacture Scheurer, sergent
e
au 170 régiment d’infanterie, tué à l’ennemi, mort pour la
France au Mesnil‐lès‐Hurlus le 14 mars 1915 ;


25

e

‐Pierre Scheurer, attaché de direction, sous‐lieutenant au 152
régiment d’infanterie, blessé au Hartmannswillerkopf près de
Thann, mort pour la France à Moosch le 28 avril 1915 ;

‐Antoinette Scheurer, devenue, du fait du décès de ses frères,
l’héritière des intérêts industriels des familles Scheurer et
Kestner, et partiellement de la famille Dollfus ; son mari
Gustave Prévot a été président de la Fabrique de produits
chimiques de Thann et Mulhouse jusqu’en 1940.
Comme le reste de l’Alsace, la ville de Thann a été disputée à
plusieurs reprises entre l’Allemagne et la France : française à
partir de 1648 ; allemande de 1871 à 1914 ; française de fait en
1914, et de droit après la guerre de 1914‐1918, où Thann,
Masevaux et Dannemarie ont été les seules reconquêtes
territoriales françaises avant la victoire finale.















Thann en janvier 1916. Eau‐forte de Robert Kammerer.

Les artistes Robert Kammerer (1882‐1965) et Charles Walch
(Thann 1896‐Paris 1948), issus du vivier des dessinateurs

26

industriels qui élaboraient les modèles pour l’impression sur
étoffes, ont laissé des témoignages sur Thann pendant la guerre.
En littérature, Roger Martin du Gard termine la partie intitulée
L’Eté 1914 de son roman Les Thibault par la mort de Jacques
Thibault, au commencement des hostilités, dans la région de
Thann‐Altkirch où s’est écrasé l’avion du haut duquel il voulait
jeter des tracts pacifistes. Après l’accident, le blessé a entendu
une discussion entre militaires français : « On devait atteindre
Thann, faire un mouvement de conversion, comme ça, un
redressement le long du Rhin, pour aller couper les ponts. Mais
on s’est trop pressé. On était mal engagé, tu comprends ? On
avait voulu aller trop vite. Les canassons renâclaient, les biffins
étaient fourbus… Il a bien fallu battre en retraite… » (L’Eté 1914,
LXXXV). Finalement, Jacques Thibault, laissé en arrière dans la
retraite précipitée des troupes françaises, est abattu par le
gendarme qui le gardait et qui voulait fuir sans s’embarrasser de
cet homme mal en point tenu pour un espion.
En 1914‐1918, de nombreuses personnalités sont venues à Thann
que la France a réussi à conserver à partir du 14 août 1914, parmi
lesquelles Henry Bordeaux (élu à l’Académie française en 1919),
qui a publié en 1920 aux éditions Plon La Résurrection de la chair,
un roman qui évoque Thann et les combats du « Vieil Armand »
(Hartmannswillerkopf en allemand), zone montagneuse à
quelques kilomètres de Thann, surplombant la plaine d’Alsace et
où sont morts un très grand nombre de combattants. Henry
Bordeaux a aussi écrit Vie et mort du général Serret (Plon, 1927),
tué le 29 décembre 1915 sur ce champ de bataille.
La Résurrection de la chair est une œuvre dédiée « aux morts de
l’Hartmann et aux trois vallées d’Alsace », celles de la Thur
(Thann), de la Doller (Masevaux) et de la Largue (Dannemarie). Le
récit commence après la mort d’André Bermance, jeune officier
mortellement blessé le jour de Noël 1915 et enterré au cimetière
militaire de Moosch près de Thann.


27

La mère d’André Bermance, propriétaire de fermes à Chapareillan
près de Grenoble, a été invitée à Thann par la fiancée alsacienne
de son fils, Maria Ritzen, fille d’un ancien contremaître devenu
ingénieur chez M. Helding, l’un des plus riches industriels de la
vallée de Thann habitant une « spacieuse villa aux tuiles
coloriées » au‐dessus de Thann et de Bitschwiller sur les
premières pentes du Rossberg. Les Helding ont perdu leurs deux
fils à la guerre. Le second, tué à « l’Hartmann », appartenait au
e
152 régiment d’infanterie. D’après ces indications, les Helding ne
sont autres que Jules Scheurer et Marie Anne Dollfus dont les
deux fils Daniel et Pierre sont morts pour la France en 1915. Voici
comment Henry Bordeaux (p. 81) a vu la ville de Thann, enjolivée
par le regard de Mme Bermance : « Elle connut Thann, si jolie au
débouché de la vallée, à l’entrée de la plaine, au bord de la Thur,
effilant, entre les derniers contreforts arrondis des Vosges, la
flèche ajourée de Saint‐Thiébaut qui se dresse en l’air si aiguë, si
mince, si délicatement ouvragée qu’elle semble appeler les
rayons du soleil pour les sertir dans ses pierres comme des
diamants. Elle aima ses rues propres et étroites, quelques‐unes
douloureuses aux maisons éventrées, qui aboutissaient aux riants
vignobles du Rangen, ses quais minuscules baignés par le torrent,
son aspect ouvert et aimable jusque dans les ruines, ses vieilles
maisons aux toits pointus… » Maria Ritzen est enceinte et le fait
comprendre à Mme Bermance, mais elle ne veut pas l’avouer à
ses parents.
Elle redoute d’autant plus cet aveu que son père a l’ambition de
s’intégrer au milieu des industriels de la région, en la mariant à
l’un de leurs fils, Anselme Siegel, amoureux d’elle.
Mme Bermance obtient d’emmener Maria Ritzen à Chapareillan,
d’où l’on voit jusqu’au Mont‐Blanc par temps clair. Pour la jeune
femme, malgré la beauté du paysage, « le contraste avait été
rude entre les habitudes alsaciennes plus confortables, plus

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