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Quatre stratèges dans la Seconde Guerre mondiale

De
192 pages
La seconde Guerre mondiale s'est déployée comme une partie d'échecs où chaque stratège a joué sa partie et défini son style et ses croyances. Pour saisir la stratégie d'Hitler, Churchill, Staline et Roosevelt, cet ouvrage analyse les raisonnements et décisions des douze moments décisifs - de 1936 à 1945. Ces études révèlent la nature de la stratégie -réaliste ou idéaliste, directe ou indirecte-et les qualités mises en œuvre, offrant une fresque souvent baroque et rarement heureuse.
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Bruno Jarrosson
Quatre stratèges dans la Seconde Guerre mondiale Essai
Quatre stratèges dans la Seconde Guerre mondiale
Bruno Jarrosson Quatre stratèges dans la Seconde Guerre mondiale Essai
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05271-7 EAN : 9782343052717
Introduction « Mozart et Bach, malgré leur talent, ont quand même pompé pas mal de trucs aux sonneries de portables. » Gracchus Cassar La Seconde Guerre mondiale est un événement immense, de quelque point de vue qu’on la regarde. C’est la guerre qui fit le plus de victimes dans toute l’histoire humaine, elle a structuré le monde dans lequel nous vivons. Elle a fait émerger des héros historiques de toute sorte. Elle a donné lieu à un génocide d’une ampleur telle que la philosophie humaniste en est ébranlée. Elle déploie des situations et des anecdotes toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Le sujet est écrasant dès qu’on veut en parler et de fait il écrase l’historien. Trois lectures en particulier captent le regard comme un grand écran au cinéma, empêchant presque de voir ailleurs ou autrement : LaShoaet l’horreur qui saisit à la pensée des millions victimes innocentes 1 (cf. par exemple le livreSi c’est un homme de Primo Levi ou le filmLe 2 Chagrin et la pitié), La destinée humaine particulière emportée comme un fétu par le courant tumultueux d’une histoire insensée (cf. par exemple le livreLe Pont de la 3 4 rivière Kwaïde Pierre Boule ou le filmIl faut sauver le soldat Ryan), La stratégie lors d’un des épisodes de la guerre (cf. par exempleL’étrange 5 Défaitede Marc Bloch ou le filmLe Jour le plus long). Tous ces regards lèvent un coin du voile sur cet Himalaya de l’histoire et montrent que le sujet est inépuisable pour le cinéma et la littérature. À fréquenter ces œuvres, on finit par se faire une idée sinon exacte du moins un peu fine de ce qui s’est passé et joué. Une idée qu’il faut caresser avec modestie et pudeur tant la souffrance des hommes reste leur bien propre, un peu mystérieux et sûrement inaccessible. e Surtout à nous Européens du début duXXI siècle qui vivons dans une époque de paix inédite pour notre continent tout en nous donnant le ridicule de « gémir, pleurer prier » avec cette égale lâcheté que stigmatisait Vigny, parce qu’on repousse l’âge de la retraite de quelques trimestres ou autre tragédie ouatée. Nous ne savons pas toujours regarder nos soucis de lilliputiens avec pudeur, comment pourrions comprendre ceux qui mouraient avec dignité ? 1 Primo Levi :Si c’est un homme, Pocket, 1990. 2 Marcel Ophüls :Le Chagrin et la pitié, 1971. 3 Pierre Boulle :Le Pont de la rivière Kwaï, Pocket, 1976. 4 Steven Spielberg :Il faut sauver le soldat Ryan, 1998. 5 Marc Bloch :L’étrange Défaite, Franc Tireur, 1946.
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Et comment pourrions-nous être dignes d’eux si nous ignorons ce qu’est la dignité ? Soit. Mais ce livre n’est qu’indirectement un livre d’histoire et précisément un livre de stratégie. La Seconde Guerre mondiale en est le décor, l’arrière-fond, le prétexte, le texte et le contexte. Si l’on traverse ces dimensions humaines, il reste que cette guerre est un jeu de stratégie globale où le niveau géopolitique et le niveau militaire s’entrecroisent. La guerre comporte toujours deux niveaux, celui de la politique et celui de l’action militaire, ce qui assure sa complexité. Dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, le jeu se déploie sur des terrains multiples, avec des acteurs multiples et des politiques multiples. L’enchevêtrement de ces niveaux et de ces multiplicités assure que l’on trouve toute l’histoire de la stratégie et du monde d’autant mieux rassemblée dans le temps qu’elle est déployée dans l’espace. Pour décrypter ce jeu stratégique, pour la première fois le jeu complet du monde, il faut distinguer les joueurs. Les joueurs furent assez nombreux mais finalement quatre joueurs seulement ont fait les choix qui ont déterminé l’issue finale : Churchill, Hitler, Roosevelt et Staline. D’autres acteurs ont fait des choix forts, mais ils n’avaient pas en main un tel levier de pouvoir que leurs choix aient pu changer l’issue finale de la guerre. Bien sûr, de Gaulle a fait un choix stratégique fort et différenciant le 18 juin 1940. Mais s’il ne l’avait pas fait, la guerre, dans son affrontement géopolitique et son déroulé stratégique, eut été à peu près la même. Certes, Eisenhower a fait des choix stratégiques importants. Il est responsable de la calamiteuse campagne d’Italie et il a commandé le débarquement avec succès. Mais une campagne d’Italie mieux conçue était-elle déterminante ? Non. Un débarquement raté aurait-il sauvé le nazisme ? C’est douteux. Si l’on regarde cette guerre à l’aune du talent stratégique, cette restriction à quatre joueurs est injuste. Ce ne sont pas les quatre plus talentueux qui figurent sur la photo. Rommel était plus talentueux qu’Hitler, Joukov que Staline, de Gaulle que Roosevelt, etc. Les quatre joueurs n’ont pas toujours bien joué. Il en va souvent ainsi et il est d’ailleurs assez facile de distribuer les bons et les mauvais points quand on connaît l’issue de la partie. Il n’est pas de connaissance contemporaine de l’histoire puisque celui qui fait l’histoire ne la connaît pas, alors que celui qui la raconte la connaît. Cette différence de connaissance, une différence épistémologique, dresse entre l’acteur et le commentateur un mur infranchissable. Constater que les joueurs ont pu jouer de mauvais coups sur l’échiquier, tout grands joueurs qu’ils étaient, a donc un intérêt finalement assez limité. Par contre, on peut repérer des styles de jeu et en contrepoint de ces styles quelques règles de stratégie. L’idée qu’il puisse y avoir des règles fixes en stratégie est à la fois pernicieuse et utopique. S’il y avait des règles, tout le monde les connaîtraient, les appliqueraient et on n’en tirerait nul avantage. Il n’est donc pas de recette à gagner les batailles comme il y a une recette des choux à la crème. La recette
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technique est déterministe – si on l’applique on obtient le résultat – la règle stratégique ne l’est pas. Pas de règles, pas de recette, donc. Tout l’art de la stratégie semble renvoyé du côté du stratège. C’est pourquoi ici nous décryptons la partie à partir des quatre joueurs qui ont compté et des douze moments cruciaux où la décision de l’un ou de l’autre a engagé cette partie dans une voie qui n’était pas écrite. Dans ces moments-là, il est possible de reconstituer le raisonnement de chacun des quatre joueurs, la façon dont il regarde la situation, ce qui lui semble déterminant dans cette réalité, comment il analyse et décide. L’échiquier déployé, on peut voir à l’œuvre les joueurs dans leur pleine dimension de joueurs qui s’affrontent. Mais il ne s’agit pas là de déterminer comme dans un tournoi de tennis le champion et le classement des joueurs. À la guerre, le talent du stratège joue avec les circonstances et les moyens. Un bon stratège dépourvu de moyens – comme de Gaulle – pèsera moins qu’un stratège médiocre doté de moyens importants. Si Roosevelt a progressivement pris la direction de la guerre dans le camp allié au détriment de Churchill, ce n’est pas parce qu’il était meilleur stratège que Churchill – et de fait il ne l’était pas – c’est simplement qu’il apportait les moyens de vaincre l’Allemagne alors que l’Angleterre ne disposait pas de ces moyens. En arrière-fond des douze situations retenues ici, quatre joueurs, quatre décodeurs, quatre stratèges. Comme les joueurs d’échecs, chaque joueur a son style de jeu où se marque sa personnalité, Churchill créatif, Hitler audacieux, Staline calculateur, Roosevelt direct. Ce style de jeu confronté au réel à grande échelle, aux conséquences soupesées par l’histoire, nous amène à définir des principes de stratégie. Ces principes ne sont certes pas des règles déterministes de succès comme souligné plus haut. Qui serait assez naïf pour croire à l’existence d’une pilule du succès ? Ce sont seulement – et c’est déjà beaucoup – des façons d’interroger le réel et d’élaborer ses propres stratégies. Il ne s’agit pas de dérouler ses plans – le terme de planification stratégique n’est jamais qu’une contradiction dans les termes – mais de penser et décider avec des outils plus larges et plus profonds. Après les douze premiers chapitres qui désossent douze situations cruciales, ce sera l’objet des trois derniers chapitres de tirer les marrons de la stratégie du feu de la guerre. En conclusion de l’introduction – charmant oxymore – une histoire qui se déroule en Afrique. Par les sentiers de la forêt, l'habitant d'un petit village africain se rend à la ville voisine avec son chien. En chemin, le chien commence à chasser un papillon et se perd dans la jungle. Il erre à la recherche de son maître lorsque, tout à coup, il voit un léopard qui s'approche rapidement de lui dans l'intention évidente d'en faire son petit-déjeuner. Le chien commence à paniquer puis il remarque quelques fragments d'os à ses pattes. Aussitôt, il s'assied dos au léopard, commence à sucer un petit os et attend l'arrivée du félin. Lorsque le léopard est à portée de voix, il s'exclame :
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