Que reste-t-il du socialisme ?

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Cet ouvrage retrace l'histoire de l'utopie qui, au XIXe siècle, donne naissance au socialisme, et décrit les principales expériences qui ont été menées en son nom. Les expériences socialistes limitées comme celle des Acadiens ont disparu rapidement, les plus grandes ont engendré des dictatures qui se sont effondrées comme en URSS ou qui ont renoncé au socialisme comme en Chine. Il montre enfin comment le socialisme d'aujourd'hui s'adapte aux réalités et rejette les utopies qui l'ont fait naître.
Publié le : lundi 1 octobre 2012
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EAN13 : 9782296507531
Nombre de pages : 192
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Questions contemporaines
Jean-Claude TARONDEAUQUE RESTE-T-IL Q DU SOCIALISME ?
Questions contemporaines
QUE RESTE-T-IL
Le socialisme est né de l’utopie. De Thomas More à Karl QMarx, des sociétés idéales ont été imaginées qui prônent le rejet DU SOCIALISME ?
de la propriété privée, l’abandon de l’échange marchand et de la
monnaie, la suppression du salariat, la recherche de l’égalité et le
culte de la vertu. Cet ouvrage retrace l’histoire de l’utopie qui, au
e
xix siècle, donne naissance au socialisme.
Il décrit les principales expériences qui ont été menées en
son nom. Les expériences socialistes limitées comme celles des
Acadiens ont disparu rapidement, les plus grandes ont engendré
des dictatures brutales qui se sont effondrées comme en URSS ou
qui ont renoncé au socialisme comme en Chine.
Cet ouvrage montre comment le socialisme d’aujourd’hui
s’adapte aux réalités et rejette les utopies qui l’ont fait naître. En
Europe, tous les dirigeants qui ont gouverné au nom du socialisme
dans les dernières décennies l’ont amplement démontré, de
Mitterrand à Zapatero.
François Hollande ne devrait pas échapper à la règle.
Jean-Claude Tarondeau est agrégé des universités en sciences de gestion
et professeur honoraire en stratégie et management à l’Essec Business School.
Il fut rédacteur en chef de la Revue française de gestion de 2002 à 2008.
Il a publié une centaine d’articles et une quinzaine de livres dont récemment
Le management des opéras. Comparaisons internationales (en collaboration
avec Philippe Agid).
Questions contemporaines
En couverture : L’île d’Utopie, gravure sur bois
de Hans et Ambrosius Holbein, 1516.
ISBN : 978-2-336-00547-8
18,50 €
QUESTIONS-CONTEMPORAINES_TARONDEAU_RESTE-SOCIALISME.indd 1 04/10/12 15:45
Jean-Claude TARONDEAU
QUE RESTE-T-IL DU SOCIALISME ?




QUE RESTE-T-IL DU SOCIALISME ?








Du même auteur :

Recherche et Développement, Paris, Vuibert, 1994.
Stratégie industrielle, Paris, Vuibert, 1998.
Dictionnaire de stratégie d’entreprise, Paris, Vuibert, 2006, en
collaboration avec Christine Huttin.
L’Opéra de Paris. Gouverner une grande institution culturelle,
Paris, Vuibert, 2006, en collaboration avec Philippe Agid.
The Management of Opera, An International Comparative Study,
Palgrave Macmillan, 2010, en collaboration avec Philippe Agid.
Le management des opéras. Comparaisons internationales, Paris,
Descartes & Cie, 2011, en collaboration avec Philippe Agid.























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00547-8
EAN : 9782336005478
Jean-Claude TARONDEAU








QUE RESTE-T-IL DU SOCIALISME ?























Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi
complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions
Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat
à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser
autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles
pistes à la réflexion collective.

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Culture sans civilisation contre civilisation sans culture ?,
2012.
Mireille GIRAUD, Être et vivre seule : le harcèlement
quotidien, 2012.
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sénégalais de la mondialisation, 2012.
Kilien STENGEL, Une cantine peut-elle être pédagogique ? La
place de la transmission dans la restauration scolaire, 2012.
Introduction


Un tel titre sent le pamphlet, voire la provocation.
Pourquoi poser cette interrogation alors que le socialisme
est revendiqué par des partis de gouvernement, s’imprime
dans des programmes d’action et exerce parfois le pouvoir
au nom du peuple français ?
Pour répondre à cette question sans cesse posée et
toujours sans réponse claire et constante : qu’est-ce que le
socialisme, ici et maintenant, comme l’écrivit l’un de ses
leaders ?
Le socialisme, c’est la quête du bonheur sur terre. Le
concept de socialisme a été forgé au cours d’une longue
histoire qui a vu fleurir des idées généreuses et utopiques.
De nombreuses mises en pratique ont été menées à
l’échelle de communautés réduites, d’états ou d’empires.
La quête de l’harmonie sociale reposait sur une conception
idéalisée de l’homme, sage, généreux, respectueux des
autres et de la nature. Mais l’égoïsme, le goût du pouvoir,
la poursuite d’intérêts individuels ou de clans se sont
imposés comme des réalités indépassables. De
nombreuses utopies ont été délaissées, d’autres ne
conservent que des apparences sans contenu. L’utopie
faitelle encore rêver ?
Issu du mot grec « ou-topos », le mot utopie a un
double sens. Il peut se traduire par « nulle part » ou par
« lieu du bonheur ». Utopie serait donc un lieu mythique à
l’existence improbable. Pourtant le concept d’utopie a
généré une abondante littérature et de nombreuses
expérimentations. Avant Thomas More, inventeur du mot,
Platon décrit dans la République une cité idéale,
Callipolis, comme un moment privilégié dans l’histoire de
toute société humaine. Plus tard, Montaigne et ses
cannibales, Voltaire et son El Dorado célèbrent des
7 sociétés exemplaires pour mieux révéler les imperfections
de celles où ils vivent.
C’est dans une île fictive baptisée Utopie qu’est né le
socialisme en 1516. Thomas More, philosophe et homme
d’église anglais, sera reconnu quatre siècles plus tard par
l’église catholique qui le béatifie avant de le canoniser et
par le Kremlin qui lui érige un obélisque sur la Place
Rouge en tant que précurseur de la révolution d’Octobre.
Jean Paul II en fera le « patron » des responsables de
gouvernement et des hommes politiques. Le Vatican
rendait hommage à un homme qui fut décapité pour s’être
opposé à Henri VIII lorsque celui-ci rompit avec le Pape
qui faisait obstacle à son divorce. On ne saurait mieux
incarner l’universalisme.
La république de Thomas More est de son temps :
patriarcale, rurale et agricole, théocratique, mais elle
rompt de façon radicale avec des piliers de l’organisation
sociale en supprimant l’échange marchand et la monnaie,
la propriété individuelle et l’héritage et en instaurant la
liberté de culte et l’élection des dirigeants et des prêtres.
Bien que reprises par les Encyclopédistes, il fallut
eattendre l’éclosion du socialisme utopique au 19 siècle
pour que refleurissent les idées de Thomas More mais
dans un contexte radicalement nouveau et avec de
nombreuses variations. La révolution industrielle portait
en germes les grandes mutations de la société. Les paysans
quittaient la terre pour l’usine, la campagne pour la ville,
la liberté pour le salariat. L’église perdait ses biens et,
progressivement, son pouvoir au profit d’une société civile
qui affirmait sa souveraineté.
Dans la ligne tracée par More, Gracchus Babeuf prône
la collectivisation des terres et des moyens de production
pour obtenir la parfaite égalité et le bonheur commun.
Saint-Simon, qui ne croit pas aux progrès offerts par la
providence divine, affirme sa foi dans les mutations
8 sociales que permettent d’entrevoir la science et
l’industrie. L’âge d’or ne saurait ressembler au paradis
perdu. L’homme est en mesure de le construire grâce aux
fabuleux progrès de ses connaissances. L’industriel
anglais Robert Owen considère que la cause principale de
la misère du peuple est à rechercher dans les oppositions
entre le monde ouvrier et le système industriel. Il invente
la coopérative pour que les hommes s'unissent pour
contrôler l'outil de travail. Dans son Voyage en Icarie,
Etienne Cabet rejoint More en affirmant que : L'inégalité
de fortune, la propriété et la monnaie, enfantent les
privilèges et l'aristocratie, puis l'opulence et la misère,
puis la mauvaise éducation, puis la cupidité et l'ambition,
puis tous les vices et tous les crimes, puis tous les
désordres et le chaos, puis toutes les calamités et toutes
les catastrophes. Charles Fourier invente une société
idéale, égalitaire et harmonieuse dont la cellule de base est
inspirée de Thomas More : le phalanstère. Pierre Joseph
Proudhon, bisontin comme Fourrier, affirme que la
propriété, c’est le vol mais voit dans la recherche de
l’égalité des risques pour la liberté. Il ouvre, comme
Alexis de Tocqueville à la même époque, ce débat
toujours actuel sur l’opposition, voire la contradiction,
entre égalité et liberté. A ce titre il serait plus anarchiste
que socialiste. Louis Auguste Blanqui appelle à la
révolution sociale et passe l’essentiel de son existence en
prison d’où il inspire les communards.
Tous ces « socialistes » ont en commun d’hériter de
Thomas More et d’être qualifiés d’utopistes par Marx et
Engels. Plutôt que d’inventer une société idéale mais
improbable, ceux-ci fondent leur démarche sur une
observation critique et rigoureuse de la société de leur
temps. Auguste Comte, fondateur du positivisme
scientifique et disciple de Saint-Simon, leur fournit une
9 démarche pour éliminer les spéculations abstraites et
tenter de comprendre les lois de l’organisation sociale.
Les modèles d’organisation sociale hérités du
socialisme utopique ont été expérimentés. Le
« familistère » de Guise inspiré par Fourier est sans doute
la plus complète et la plus longue de ces expériences
puisqu’elle a duré près d’un siècle en édulcorant
progressivement ses principes fondateurs. De nombreux
petits groupes qui, comme les utopistes, rejettent le monde
structuré par la révolution industrielle expérimentent
encore aujourd’hui cette organisation communautaire
fondée sur le partage et l’autarcie.
Dans sa version scientifique, le socialisme utopique a
renversé les tsars et conquis la moitié de la planète avant
de régresser et peut-être de disparaître pour n’avoir ni
trouvé, ni inventé l’homme socialiste qui aurait assuré sa
pérennité. L’expérience fût longue, chaotique et
douloureuse mais l’âge d’or n’était pas au bout de la route.
Les idées, utopiques ou scientifiques, des socialistes
furent souvent séduisantes mais conduisirent à des
expériences généralement décevantes et parfois
catastrophiques. D’où la question : que reste-t-il des
utopies socialistes ? Parmi les grands thèmes comme le
rejet de la propriété et de l’héritage, l’abandon de
l’échange marchand et de la monnaie, la suppression du
salariat, la recherche de l’égalité et la suppression des
hiérarchies sociales, l’unification des valeurs et des mœurs
dans un espace protégé, quels sont ceux qui inspirent
encore les postulants au pouvoir ? Quels sont ceux qui, à
des degrés divers, ont déjà été adoptés, mis en œuvre et ne
font plus l’objet de débat. Quels sont ceux qui ont été
unanimement rejetés ? La France d’aujourd’hui est-elle ou
n’est-elle pas un pays socialiste ?

10 La fabrique de l’utopie socialiste


L’utopie, une entreprise qui honore le cœur et
disqualifie l’intellect disait Cioran, a séduit des auteurs
avant l’invention du mot. N’est-elle pas de toutes les
époques ? Il y a bien longtemps que l’homme, dans sa
quête d’éternité, a forgé le concept de paradis comme lieu
du bonheur à la localisation incertaine : une utopie en
somme. De Platon à Marx, l’utopie est socialiste mais elle
s’accommode de l’esclavage dans l’Athènes de Platon ou
dans l’Utopia de Thomas More. Elle est d’abord pastorale
chez More ou Cabet puis industrielle chez Saint-Simon et
Marx. Elle est théocratique chez More ou athée chez
Proudhon, puritaine en Icarie ou libertine à l’abbaye de
Thélème ou dans les phalanstères de Fourrier. Un bref
voyage en utopie, c’est un retour aux sources du
socialisme.

Petit voyage en utopie
Les philosophes sont rois dans la société idéale de
Platon : L'humanité sera heureuse un jour quand les
philosophes seront rois ou quand les rois seront
philosophes. La Callipolis de Platon n’est ni un lieu, ni un
aboutissement mais seulement une étape, un moment dans
un processus d’évolution des sociétés humaines. La
société idéale de Platon valorise la collectivité contre
l’individu. L’intérêt particulier résulte du droit de
propriété mais chaque individu ne reçoit que la part de
bonheur qui lui revient eu égard à l’harmonie de la
société toute entière. L‘harmonie au service du bien
commun pourrait être la devise de la République. Les
gouvernants conduisent la cité en édictant et en faisant
respecter les lois, les gardiens défendent l’ordre public et
les travailleurs, assistés il est vrai des esclaves, pourvoient
11 aux besoins de la collectivité. Cette société idéale repose
sur le respect strict de la hiérarchie et des règles.
Si la cité cesse d’être un tout harmonieux, c’est qu’une
des composantes de la société conteste la hiérarchie et
affirme sa suprématie. Lorsque les gardiens trahissent leur
mission, accaparent le pouvoir et les biens, s’instaure une
timocratie où triomphent les vertus guerrières de l’ordre et
de la discipline. C’est Sparte qui supplante Athènes. Mais
le goût de l’argent et du luxe ont tôt fait de remplacer la
sobriété et l’ascétisme : l’oligarchie succède à la
timocratie. C’est le gouvernement des avares qui divise la
société entre les riches, peu nombreux, et les pauvres qui
les jalousent. Vont apparaître ceux que Platon appelle les
frelons, membres de l’ancienne classe dirigeante, ruinés et
sans pouvoir, qui vont inspirer et prêcher la révolution des
pauvres. Ceux-ci accèdent au pouvoir et créent la
démocratie que Platon appelle le gouvernement des
pauvres ou l’égalité des inégaux. Le rejet de toute
contrainte conduit à un égalitarisme forcené. Ce ne sont
plus les capacités qui déterminent les fonctions mais le
hasard et la ruse. Le pouvoir démocratique se maintient
par la démagogie jusqu’à ce qu’un démagogue plus rusé
que les autres se propose de protéger le peuple, d’abolir
les dettes, de partager les terres, de condamner ou d’exiler
les riches. Il se construit une garde personnelle et fait un
coup d’état. La tyrannie succède à la démocratie. Le tyran
rassure tant que son pouvoir est mal assuré mais au fur et à
mesure qu’il se consolide, il devient de plus en plus
violent et absolu. Quand le peuple se révolte sous
l’impulsion de frelons, il fait instaurer une terreur
généralisée. A plus de deux millénaires de distance on
pourrait croire brosser les portraits de Kadhafi ou de
Bachar el Assad parmi d’autres tyrans modernes.
A ce stade, comme en Tunisie ou en Egypte
aujourd’hui, tout est possible. On peut même envisager
12 une conversion du tyran à la philosophie et à l’harmonie
au service du bien pour réinstaurer la cité idéale. C’est ce
qu’a tenté Platon en devenant conseiller de Denys
l’Ancien à Syracuse : sans succès. Des exemples proches
jalonnent l’histoire politique sans plus de succès :
Machiavel et Borgia, Voltaire et Frédéric de Prusse,
Diderot et Catherine de Russie. Et sûrement bien d’autres !


Thomas More par Hans Holbein, 1527
1En 1516, Thomas More donne un nom à la république
de Platon : Utopia, fondée par un personnage mythique et
un homme providentiel et sage du nom d’Utopus.
Il brosse le portrait d’une société qui peut être qualifiée
de socialiste bien que le mot n’existe pas encore. C’est à
Louvain, en Flandres, qu’est publié ce petit livre dont le
titre complet en latin est « De optimo rei publicae statu,
deque nova insula Utopia ». Le succès est immédiat et le

1 Thomas More (1516), L’Utopie, version numérique éditée par
JeanMarie Tremblay, Cégep de Chicoutimi.
13 texte diffusé dans toute l’Europe sauf en Angleterre, patrie
de l’auteur, où la première édition paraît en 1551, seize
ans après la mort de son auteur. En France, ce livre fut
l’un des plus lus pendant le siècle des Lumières.
C’est un pamphlet qui critique sévèrement la société
anglaise de l’époque en lui opposant la société idéale créée
par Utopus. Thomas More s’est réfugié en Hollande pour
écrire ce texte qui condamne le mouvement des
enclosures, privatisation de vastes espaces de culture et de
pâturage au profit des nouveaux industriels de la laine. Les
petits paysans qui bénéficiaient des tenures ou droit
d’exploitation des espaces collectifs, sont privés de travail,
de ressources et condamnés à la misère.
Utopia se présente comme un dialogue entre l’auteur et
_ _ un vieil explorateur portugais Raphaël Hythloday qui a
parcouru le monde, résidé cinq années sur l’île d’Utopia
avant de visiter la France et l’Angleterre.
Dans ce dernier pays, il observe les errements de la
justice. Sur tous les points du royaume, où l'on recueille la
laine la plus fine et la plus précieuse, accourent pour se
disputer le terrain, les nobles, les riches et même de très
saints abbés… Ils enlèvent de vastes terrains à la culture,
les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les
villages et n'y laissent que le temple pour servir d'étable à
leurs moutons… Ainsi un avare affamé enferme des
milliers d'arpents dans un même enclos et d'honnêtes
cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la
fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une
suite de vexations et de tracasseries qui les forcent à
vendre leurs propriétés. Et ces familles plus nombreuses
que riches émigrent à travers les campagnes, maris et
femmes, veuves et orphelins, pères et mères avec de petits
enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a
vus naître, le sol qui les a nourris et ils ne trouvent pas où
se réfugier. Alors ils vendent à vil prix ce qu'ils ont pu
14 emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est
déjà bien peu de chose. Cette faible ressource épuisée, que
leur reste-t-il? Le vol, et puis la pendaison dans les
formes. La sanction est telle que le voleur en vient à
assassiner sa victime pour éviter d’être pris. Au contraire,
chez les Polylèrites, peuple visité au cours des
pérégrinations d’Hythloday, le voleur doit restituer le
produit du vol à ses propriétaires et sera condamné à
travailler pour le profit de la communauté, libre, sans
entraves et disposant de toutes les nécessités de la vie. Si
la loi frappe, c'est pour tuer le crime en conservant
l'homme.
La seconde partie du texte, la plus abondante, est
consacrée à l’île d’Utopia.
Utopia n’a pas toujours été une île. Avant la conquête
par Utopus, ce lieu appelé Abraxa, peuplé de sauvages,
était lié au continent par un isthme. Utopus humanisa ce
peuple et fit couper cet isthme. Il donna à cette île son
nom : Abraxa devint Utopia.
Le thème de l’île ou celui de l’espace protégé par des
barrières naturelles revient dans la plupart des écrits sur
l’utopie. Les Cannibales de Montaigne sont protégés par la
mer d’un côté et de hautes montagnes de l’autre. Ce sont
des montagnes escarpées et des rapides meurtriers qui
protègent l’El Dorado de Voltaire. Les barrières peuvent
être virtuelles plus que naturelles lorsque l’espace est
protégé par des règlements sévères et de puissantes forces
de renseignement et de police comme ce fût prescrit dans
« Le Prince » de Machiavel ou pratiqué dans les
démocraties populaires pendant des décennies.
L’unification des mœurs et des lois paraît subordonnée à
l’homogénéité du peuplement qui devrait, elle-même, être
protégée des apports extérieurs. On rejoint les thèmes très
actuels de l’ouverture et de la diversité.

15
L’île d’Utopie

L’homogénéité y est aussi bien légale que
géographique et architecturale. L'île d'Utopie contient
cinquante-quatre villes spacieuses et magnifiques. Le
langage, les mœurs, les institutions, les lois y sont
parfaitement identiques. Les cinquante-quatre villes sont
bâties sur le même plan et possèdent les mêmes
établissements, les mêmes édifices publics, modifiés suivant les
exigences des localités.
L’île d’Utopia connaît l’abondance. La durée
quotidienne du travail est réduite à six heures, chiffre
suffisant pour produire en abondance tout ce dont les
Utopiens ont besoin. Pour cela, on élimine ou fait
travailler au profit de la communauté tous les oisifs ou
16 improductifs : les femmes, les prêtres et religieux
fainéants, les riches propriétaires ainsi que leurs valetailles
et ces mendiants robustes et valides qui cachent leur
paresse sous de feintes infirmités. On utilise aussi des
esclaves qui travaillent continûment au service de la
communauté. Il s’agit de travaux forcés pour ceux qui se
sont exclus de la société pour n’en avoir pas respecté les
valeurs ou les lois ou pour les étrangers fait prisonniers ou
acquis à vil prix. L’abondance n’assure le bonheur que
pour les citoyens d’Utopia. Elle repose sur
l’asservissement ou l’exploitation d’étrangers : esclaves
ou journaliers provenant de territoires voisins ou de
condamnés. Les droits de l’homme et la compassion ne
sont pas de cet univers utopique !
L’île est autosuffisante. Elle n’exporte que ses surplus
pour acquérir, en échange, des esclaves ou des ressources
qui sont exploitées en cas de guerre. L’économie est
fermée comme la société elle-même. Ouverture, libre
échange et mondialisation devront attendre près de quatre
siècles !
Pour distribuer équitablement cette richesse dans le
corps social, la propriété individuelle est abolie. Elle
s’oppose à la justice et au bonheur du peuple. Elle est
source de jalousie et de bisbilles entre citoyens et doit être
protégée par de multiples lois et règlements qui suscitent
de nombreux conflits et procès. Elle fait l’objet
d’accumulation par les plus riches et de dépossession des
plus humbles. Tant que le droit de propriété sera le
fondement de l'édifice social, la classe la plus nombreuse
et la plus estimable n'aura en partage que disette,
tourments et désespoir. Pour anéantir l’aspiration à la
propriété individuelle ou familiale, les Utopiens changent
de maison tous les dix ans en tirant au sort celle qui leur
sera attribuée.
17 Il serait illusoire de penser qu’on peut soigner les maux
causés par la propriété individuelle par de simples
remèdes et sans en faire disparaître la cause elle-même.
Limiter les patrimoines, lutter contre le despotisme,
l’ambition et l’intrigue, condamner le faste et la
représentation, ne pas vendre les magistratures publiques
ne sont pour More que des masques cachant les maux
profonds causés par la propriété individuelle. A noter que
ces recommandations ne portent pas que sur la propriété
du sol mais aussi sur l’appropriation de fonctions par des
fonctionnaires et sur la concession de services publics à
des personnes privées. Aujourd’hui, on penserait aux
professions règlementées comme celles d’huissier ou de
notaire mais également à la quasi-propriété de leurs
emplois telle qu’assurée aux fonctionnaires. On ne doit
pas donner aux plus riches les charges que l'on devrait
donner aux plus capables.
Dans cette corne d’abondance, chaque père de famille
va chercher au marché ce dont il a besoin pour lui et les
siens. On ne lui refuse jamais rien et on ne lui demande
rien en échange. Il n’y a pas de risque que l’un d’entre eux
s’approprie plus de biens que nécessaire au détriment de
ses congénères puisqu’il dispose de tout ce qu’il souhaite.
Les ressources étant équitablement distribuées sans
contrepartie, l’argent et la monnaie sont inutiles.
En Utopia, la monnaie n’assure pas le règlement des
transactions ordinaires. L’or et l’argent n’y ont aucune
valeur. Le fer est beaucoup plus utile à l’humanité que ces
métaux que la nature, cette excellente mère, a enfouis à de
grandes profondeurs comme des productions inutiles et
vaines tandis qu'elle expose à découvert l'air, l'eau, la
terre et tout ce qu'il y a de bon et de réellement utile. Pour
les stigmatiser, on les destine aux usages les plus vils. On
en fait même des pots de chambres et des chaînes pour les
esclaves.
18

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