Réécritures anglaises au XVIII e siècle de l'égalité des deux sexes (1673) de François Poulain de la Barre

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Dans son traité L'égalité des deux sexes, Poulain de la Barre présente l'infériorité des femmes comme le préjugé exemplaire et s'élève contre le pouvoir des hommes sur les femmes (inégalité des sexes), celui des hommes sur d'autres hommes (inégalité des rangs) et celui du monarque de droit divin sur ses sujets. Considéré comme trop radical en France, il fut traduit en Angleterre dès 1677 et y inspira plusieurs brochures préféministes. Par le truchement de la traduction de l'une d'elles, les idées de Poulain de la Barre revinrent incognito en France au milieu du XVIIIeme siècle et développèrent une dynamique propre.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296249837
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Réécritures

anglaises au XVIIIe siècle

de l'Égalité des deux sexes (1673)

de François Poulain de la Barre

Du même auteur

Morale et religiondans les essais et dans les Mélanges de Henry Fielding. 2 vols. Paris: Didier Érudition, 1990. XIII + 931 pp. L'Éducation des Anglaises au XVIIf L'Harmattan, 1999. 416 pp. siècle:La Conception de Henry Fielding. Paris:

Dir. L'Éducation desfemmes en Europe et enAmérique du Nord, de la Renais-sanceà 1848: Réalités et représentations. aris: L'Harmattan, 1997. 525 pp. P Traduit en italien: L'educa::jone delle donne en Europa e in America del Nord dal Rinascimentoal 1848: Realtà e rappresenta::joni. Collana " Logiche Sociali " Torino: L'Harmattan Italia, 2001. 511 pp.
Dir. Nouvelles Sourœs et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur les femmes. Préface de Michelle Perrot. Paris: L'Harmattan, 2004. 355 pp.

Dir. Travestissementjéminin et liberté(s).Préface de Christine Bard. Paris: L'Harmattan, 2006. 439 pp. Dir. Réalité et représentations des Amazones. Préface de Sylvie Steinberg. Paris: L'Harmattan, 2008. 486 pp. O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn (16401689): !denti!},Alteri!}, Ambigui!}. Paris: L'Harmattan, 2000. XX + 310 pp.

~ L'Harmattan, 2010 5-7, rue de l'École-polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN. 978-2-296-11263-6 EAN : 9782296112636

Guyonne Leduc

Réécritures anglaises au XVIIIe siècle de l'Égalité des deux sexes (1673) de François Poulain de la Barre
Du politique au polémique

L' IICmattan

Collection

Des idées et des femmes

dirigée par Guyonne Leduc
Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres) Professeur à l'université Charles de Gaulle - Lille III

Des idées et desfemmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, à l'époque moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.
Ouvrages parus Barrière, Jean-Paul et Philippe Guignet, dir. Les femmes au travail dans les villes en France et en Belgique du XVIIf au XY" siècle. 2009. 318 pp. Boulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre au XVllf siècle: "Conversations à l'heure du thé." 2000. 537 pp. Dor, Juliette, Danielle Bajomée et Marie-Élisabeth Henneau. Femmes et livres. 2007. 329 pp. Enderlein, Évelyne. Les Femmes en Russie soviétique 1945-1975. Perspectives 1975-1999. 1999. 213 pp. Genevray, Françoise. George Sand et ses contemporains russes: Audience, échos, réécriture. 2000.410 pp. Gheeraert-Graffeuille, Claire. La Cuisine et le forum: Images et paroles de femmes pendant la révolution anglaise (1640-1660). 2005. 467 pp. Jaminon, Martine et Émilie Faes, éds. Femmes de sciences belges: Onze vies d'enthousiasme. 2003.97 pp. Kerhervé, Alain. Une Épistolière anglaise du XVIIf siècle: Mary Delany (1700-1788).2004.611 pp. Leduc, Guyonne, dir. L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord, de la Renaissance à 1848: Réalités et représentations. 1997.525 pp. Leduc, Guyonne. L'Éducation des Anglaises au XVIIf siècle: La Conception de Henry Fielding. 1999.416 pp. Leduc, Guyonne, dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les études sur lesfemmes. Préface de Michelle Perrot. 2004. 355 pp. Leduc, Guyonne, dir. Travestissement féminin et liberté(s). Préface de Christine Bard. 2006. 439 pp. Leduc, Guyonne, dir. Réalité et représentations des Amazones. Préface de Sylvie Steinberg. 2008. 486 pp. Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps: Contribution à l'histoire de la Russie et de l'Europe. 2004. 452 pp. O'Donnell, Mary Ann, Bernard Dhuicq et Guyonne Leduc, eds. Aphra Behn (1640-1689): Identity, Alterity, Ambiguity. 2000. XX + 310 pp. Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones, viragos et guerrières dans la littérature italienne des XV" et XVf siècles. 2004. 256 pp.

À mes parents

[J]e dis que les masles et femelles sont jettez en mesme moule: sauf l'institution et l'usage, la difference n'y est pas grande.
Montaigne, Essais 3.5.

" Le Geai paré des plumes du Paon" Un Paon muait; un Geai prit son plumage; Puis après se l'accommoda; Puis parmi d'autres Paons tout fier se panada, Croyant être un beau personnage. Quelqu'un le reconnut: il se vit bafoué, Berné, sifflé, moqué, joué, Et par Messieurs les Paons plumé d'étrange sorte; Même vers ses pareils s'étant réfugié, Il fut par eux mis à la porte. Il est assez de geais à deux pieds comme lui, Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui, Et que l'on nomme plagiaires. La Fontaine, Livre 4, Fable 9

SOMMAIRE Rem ercie men ts Note de l' auteur In trod ucti 0n PREMIÈRE PARTIE 17 19 21

TEXTES ET CONTEXTES
CHAPITRE 1
POULAIN PRÉSENTATION DE LA BARRE ET [SOPHIA] : DES AUTEURS ET DU CORPUS

I. Présentation biographique de Poulain de la Barre 1. Sources ... 2. Orthographe et composition de son nom 3. Faits biographiques II. Présentation des trois traités 1. De l'égalité des deux sexes (1673) 2. De l'éducation des dames (1674) 3. De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes (1675)

29 29 30 30 35 35 38 40

III. Diffusion, réception et influence en France: indifférence ou incompréhension? 46 1. De l'égalité des deux sexes 46 2. De l'éducation des dames 48 3. De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes 48 4. Explications idéologiques 49 IV. Traduction anglaise de l'Égalité des deux sexes 1. Existence ... ... 2. Identité du traducteur 3. Place du traducteur: " The Translator to the Unprejudiced Reader" 4. Principales caractéristiques de la traduction 5. Réception en Angleterre 6. Traduction pirate 50 50 50 51 52 53 58

v. Les" [Sophia] Pamphlets" 1. Trois brochures qui se répondent 2. Identité de [Sophia] 3. Identité et sexe du contradicteur de [Sophia], voire de [Sophia] 4. La première brochure de [Sophia] en France; le retour de l'Égalité VI. Éditions anglaises utilisées 1. The Woman as Good as the Man 2. Les" [Sophia] pamphlets" VII. Présentation comparative des brochures 1. Nature 2. Longueur 3. Destinateur 4. Destinataires 5. Les brochures de William Walsh et de Judith Drake
CHAPITRE 2
CONTEXTUALISA DES IDÉES DE POULAIN TION INTELLECTUELLE ET DU PRÉ FÉMINISME DE LA BARRE

59 59 62 63 64 66 66 67 67 67 68 68 68 69

I. L'influence de Descartes sur Poulain de la Barre 1. Sa découverte des œuvres de Descartes 2. Sa dette envers Descartes 3. Comment Descartes amène Poulain de la Barre à la question des femmes.. II. Le préféminisme en France et en Angleterre: évolution et interactions 1. Héritage commun 2. Le préféminisme en France 3. Le préféminisme en Angleterre 4. Influence de la France sur Angleterre III. La situation en Angleterre en 1677 et en 1739 : des éléments de paraII élisme? 1. 1677 2. 1739 3. La nouveauté apparente des brochures de [Sophia]

73 74 76 83 89 89 91 99 103 105 105 106 107

12

DEUXIÈME

PARTIE

ANALYSES COMPARATIVES
CHAPITRE 1 L'INFLUENCE DE THE WOMAN AS GOOD AS THE MAN SUR WOMAN NOT INFERIOR TO MAN

I. " CHAP. I. The INTRODUCTION"

111

II. " CHAP. II. In what Esteem the Women are held by the Men, and how justly " 126 CHAP. III. Whether Women are Inferiour to Men in their IntellectIII. " ual Capacity, or not" 140 IV. " CHAP. IV. Whether the Men are Better Qualified to Power than Women, or not" 159 V. " CHAP. V. Whether the Women Are Fit for Public Offices, or not" ... 162 VI. " CHAP. VI. Whether the Women Are Naturally Capable of Teaching Sciences, or not" 171 VII. " CHAP. VII. Whether Women are Naturally Qualified for Military Offices, 0r not" 189 VIII. " CHAP. VIII. CONCLUSION"
CHAPITRE 2 L'INFLUENCE DE THE WOMAN AS GOOD AS THE MAN SUR WOMAN'S SUPERIOR EXCELLENCE OVER MAN

208

I. " Section I. Whether the Superiority of the Men over the Women is not founded on something more solid than Custom and Prejudice" 219 II. " Section II. In what Esteem the Women are held by the Men, and how
justly II 236

III. " Section III. Whether Women are equal to Men in their Intellectual Capacity, or not II 240 IV. " Section IV. Whether the Women are equally qualified with Men, for Government, and publick Offices" 247

V. " Section V. What Capacitythe Women havefor Sciences"

264

VI. " Section VI. Whether Women are naturally qualifiedfor cies, or not" VII. " Conclusion " TROISIÈME CARACTÉRISATION DES PRÉFÉMINISMES PARTIE DIFFÉRENTIELLE

Military Offi334 344

DE POULAIN DE LA BARRE

ET DE [SOPHIA]

CHAPITRE 1 DESCARTES, POULAIN DE LA BARRE, [SOPHIA]

I. Essence différente de la motivation, de la démarche et du dessein 1. Objectif commun 2. Plan 3. Méthode 4. Bilan II. [Sophia], cartésienne par hasard, via Poulain de la Barre? 1. Définition de la raison 2. Utilisation de la raison 3. Identité de l'union de l'âme et du corps dans les deux sexes 4. " L'Esprit n'a point de sexe" 5. Opposition au compartimentage de la science

365 365 366 367 368 370 370 371 371 371 372

III. Reprise d'idées de Poulain de la Barre dérivées de la démarche cartésienn e 372 1. " conjecture historique" 372 2. Morale individuelle: connaissance de la vérité, vertu et bonheur 373 IV. [Sophia] non cartésienne 1. Ne pas penser par soi-même 2. Utiliser sa propre voix V. Les silences de [Sophia] 1. Le corps 2. Le corps et l'âme 3. Point de théologie 374 374 376 377 377 381 382

14

CHAPITRE 2
DE POULAIN Du "DISCOURS DE LA BARRE À [SOPHIA] AU PRÉFÉMINISME : POLÉMIQUE POLITIQUE"

I. Attitude de [Sophia] vis-à-vis des hommes 1. Initiative critique de Poulain de la Barre 2. Initiative critique de [Sophia] II. Attitude de [Sophia] vis-à-vis des femmes 1. Quand Poulain de la Barre met les femmes en valeur 2. Reconnaissance par [Sophia] de l'existence de défauts féminins 3. Stratégie de retrait apparent

383 383 387 396 396 398 401

III. [Sophia], préféministe plus affirmée? 401 1. Inversion de clichés répandus dans la trattistique 401 2. Absence de rappel de la faiblesse des femmes par un changement de point de vue 404 3. Mise en relief par inversion 405 4. Point de vue en termes de supériorité et d'infériorité plutôt que d'égalité 407 IV. Audaces et innovations respectives 1. [Sophia] plus ou moins audacieuse que Poulain de la Barre? 2. Innovationde Poulain de la Barre: du préféminismeau " discours politique" 3. Du XVIr au XVIIIe siècle 410 410 411 421

Concl usio n ... 425 Annexes 429 1. Structure des traités 431 2. Comparaison des deux éditions de Woman Not Inferior to Man 435 3. L'Influence de Poulain de la Barre sur Walsh et de Walsh sur le contradicteur

.

455

4. L'Influence de Poulain de la Barre sur le contradicteur 5. L'Influence de Poulain de la Barre sur Judith Drake 6. Tableaux récapitulatifs des emprunts de [Sophia] Bibliographie sélective Index nominum
Index rerum

461 467 469 471 489
499

15

REMERCIEMENTS

Jean-Jacques Lecercle pour sa lecture très attentive du tapuscrit et pour ses conseils toujours avisés. Françoise Barret-Ducrocq, Suzy Halirni, Christine Huguet, Michelle Perrot, Françoise Thébaud, Éliane Viennot, Martin C. Battestin, Jean-François Gournay, Alain Morvan et Claude Rawson pour leur soutien intellectuel et amical.

NOTE DE L'AUTEUR
Éditions utilisées (classement chronologique) :

Poulain de la Barre, François. De l'égalité des deux sexes, discours physique et moral où l'on voit l'importance de se défaire des préjugez. 1673. Paris: Fayard, " Corpus des œuvres de philosophie en langue française", 1984. 111 pp. De l'éducation des dames pour la conduite de l'esprit dans les sciences et dans les mœurs. Entretiens. 1674. Éd. Bernard Magné. Toulouse: U de Toulouse le Mirail, 1984. X + 359 pp. _n. De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes. Paris, 1675.329 pp. The Woman as Good as the Man; or, The Equallity of Both Sexes. Written Originally in French, and Translated into English by A. L. London, 1677. XVIII + 185 pp. Walsh, William. Dialogue Concerning Women, Being a Defence of the Sex. Written to Eugenia. London, 1691. 134 pp. Drake, Judith. An Essay in Defence of the Female Sex in a Letter to a Lady. Written by a Lady. London: Printed for S. Butler, 1696. 136 pp. [Sophia]. Woman Not Inferior to Man; or, A Short and Modest Vindication of the Natural Rights of the FAIR-SEX to a Perfect Equality of Power, Dignity, and Esteem, with the Men. London: Printed for John Hawkins, 1739. London: Brentham P, 1975.62 pp. [Anon.]. Man Superior to Woman, or, A Vindication of Man's Natural Right of Sovereign Authority over the Woman. Containing a Plain Confutation of the Fallacious Arguments of [Sophia], in Her Late Treatise Intitled, Woman Not Inferior to Man. Interspersed with a Variety of Characters, of Different Kinds of Women, Drawn from the Life. To Which Is Prefix'd, a Dedication to the Ladies. Bya Gentleman. London: Printed for T. Cooper, 1739. VIII + 81 pp. Le traité figure aux pages 67-166 dans Beauty's Triumph, édition utilisée ici. [Sophia]. Woman's Superior Excellence over Man, or, A Reply to the Author of a Late Treatise, Entitled Man Superior to Woman. In Which, the Excessive Weakness of That Gentleman's Answer to Woman Not Inferior to Man Is Exposed; with a Plain Demonstration ofWoman's Natural Right Even to Supe-

riority over the Man in Head and Heart ,. Proving Their Minds as Much More Beautiful than the Men's as Their Bodies Are, me Advantages of Education, They Would Excel They Do in Virtue. The Whole Interspersed with racters, Which Some of the Most Noted Heroes and That, Had They the SaThem as Much in Sense as a Variety of Mannish Chaof the Present Age Had the

Goodness to Fit for. By Sophia, a Person ofQuality. Author ofWoman Not

Inferior to Man. London: Printed for John Hawkins, 1740. 111 pp. Le traité figure aux pages 169-306 dans Beauty's Triumph, édition utilisée ici. [Anon.]. Beauty's Triumph, or, The Superiority of the Fair Sex Invincibly Proved. London: Printed for Jacob Robinson, 1751. 306 pp. [Anon.]. Female Rights Vindicated; or, The Equality of the Sexes Morally and Physically Proved. By a Lady. London: Printed for G. Burnet, 1758. 120 pp.

Les titres des traités de Poulain de la Barre figureront sous la forme concise suivante dans le texte: Égalité pour De l'égalité des deux sexes, discours physique et moral où l'on voit l'importance de se défaire des préjugez (1673), Éducation pour De l'éducation des dames pour la conduite de l'esprit dans les sciences et dans les mœurs. Entretiens (1674), Excellence pour De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes (1675).

Abréviations

utilisées pour les références de pages:

Px renvoie à la page x de la traduction anglaise, Woman as Good as the Man, Sx à la première brochure de [Sophia], Woman Not Inferior to Man, dans l'éditionde 1739,reproduiteen 1975, Cx fait référence à la brochure du contradicteur, Man Superior to Woman, republiée dans Beauty's Triumph, S2 x à la seconde brochure de [Sophia], Woman's Superior Excellence over Man, republiée dans Beauty's Triumph, Wx à la brochure de Walsh, Dialogue Concerning Women, Dx à la brochure de Judith Drake, An Essay in Defence of the Female Sex, BTx au recueil Beauty's Triumph.

20

INTRODUCTION

Au cours de recherches menées sur l'éducation des femmes en Angleterre au xvnr siècle, le nom de deux préféministes apparut de façon récurrente: celui de Mary Astell, auteur, notamment, d'un projet sur l'éducation des femmes et de réflexions sur le mariage!, et celui de [Sophiaf, longtemps considérée comme la première préféministe britannique car elle signa deux brochures dont la première, par ses rééditions successives, apparaît comme le résumé-type des principales idées de l'époque dans ce domaine. Tant chez l'une que chez l'autre, l'influence du philosophe français François Poulain de la Barre (1647-1723) se trouve soulignée dans quelques sources secondaires3. Au début de la période moderne, les préféministes4 défendent l'égalité des âmes et de la raison chez les deux sexes: ils sont égaux en dignité et en responsabilité morale mais différents dans leurs rôles respectifs. Par préféministe, on entend quiconque (homme ou femme) s'élève contre toute discrimination envers les femmes et prône une égalité intellectuelle et morale, mais non encore politique ou économiqueS La préféministe se définit selon deux critères: elle s'identifie à toutes les personnes de son sexe et s'engage personnellement au service du progrès des femmes. Elsa Dorlin distingue les gynophiles, qui revendiquent
1

Mary Astell, A Serious Proposal to the Ladies, 1694, 1697, éd. Patricia Springborg(Lon-

don: Pickering, 1997) et Some Reflections upon Marriage. Occasion'd by the Duke & Dutchess of Mazarine's Case. Whichls Also Consider'd, 1700, Astell. Political Writings, éd. Springborg, Cambridge Texts in the History ofPolitical Thought (Cambridge: Cambridge UP, 1996) 1-80. 2 Son identité étant inconnue, son nom figure le plus souvent ou entre crochets carrés ou entre guillemets. 3 Son nom est orthographié Poulain et non Poullain dans son traité de 1673; c'est l'orthographe désormais utilisée par les spécialistes. Pour le détail relatif à ces sources, vide infra 30. 4 Comme les termes féminisme et féministe n'apparaissent respectivement qu'en 1837 et en 1872 en France, avant d'être employés en Angleterre, on utilisera ici préféminisme et préféministe par souci de rigueur même si cela conduit, dans le fil du texte et des citations, à une juxtaposition qui semble dépourvue de cohérence. 5 Voir les définitions de Joan K. Kinnaird, "Mary Astell and the Conservative Contribution to English Feminism ", Journal of British Studies 19 (1979) : 74 et de Hilda L. Smith, "Feminism and the Methodology of Women's History ", Liberating Women's History.- Theoretical and Critical Essays, éd. Berenice A. Carroll (Urbana: U of Illinois P, 1976) 370. Voir aussi Ian Maclean, Woman Triumphant Feminism in French Literature 1610-1652 (Oxford: Oxford UP, 1977) VIII : " a reassessment in women's favour of the relative capacities of the sexes. This definition allows not only for texts which propose the equality of the sexes, but also those which attempt to establish the superiority of woman over man" Maclean définit Ie féminisme comme" Ie refus des règles patriarcales" (" Marie de Gournay et la préhistoire du discours féminin ", Femmes et pouvoirs sous l'ancien régime, éd. Danielle Haase Dubosc et Éliane Viennot [Paris: Éditions Rivages, "Rivages/Histoire ", 1991] 120).

,,6,et les préféministes, qui" préf[è" la supériorité des femmes sur les hommes ,,7. rent] le traitement démonstratif de l'égalité Acquis à la philosophie cartésienne, Poulain présenta une thèse divergeant des idées de son époque qui affirment une inégalité naturelle entre hommes et femmes. À la différence aussi des auteurs philogynes masculins, qui rivalisaient de bel esprit plutôt que d'argumentations convaincantes, Poulain appliqua, le premier, le cartésianisme à la question des femmes8 ; sa spécificité est d'avoir organisé des idées éparses en un système d'essence philosophique. Descartes démontre la séparation de l'âme et du corps et la pleine autonomie de la pensée par rapport au corps. Dès lors, se trouve proclamée l'indépendance de la pensée visà-vis des conditions physiques de la sexualité, idée que Poulain résume par " L'Esprit n'a point de Sexe" (Égalité 59), formule souvent exploitée. En France, l'accueil de ses trois traités préféministes ne fut guère enthousiaste, en dépit de maintes éditions en une quinzaine d'années9 Néanmoins, jusqu'en 1704, le premier de ses trois ouvrages, De l'égalité des deux sexes, fut lu et souvent repris sans mention de source. Sa démarche y a pour objet les préjugés (et leur fausseté) et, pour illustration, celui de l'infériorité des femmes. L'auteur lui-même anticipa les raisons de ce relatif échec moins de ses idées, qui furent empruntées de façon décousue, que de leur élaboration en système. Si de telles idées furent considérées comme trop radicales en France, en Angleterre, en revanche, A[rchibald] L[oveU] estima intéressant, en 1677, de traduire l'Égalité par The Woman as Good as the Man, or, The Equallity of Both Sexes. Les œuvres de Poulain demeurent peu étudiées, y compris par des francisants. L'influence de son premier ouvrage en Angleterre est attestée sur quatre traités préféministes: run de William Walsh (Dialogue Concerning Women [1691]), un autre de Judith Drake (An Essay in Defence of the Female Sex [1696]), et

deux autres signés de [Sophia] : WomanNot Inferior to Man (1739), à laquelle
répliqua une brochure anonyme (Man Superior to Woman [1739]) de la plume d'un contradicteur qui s'affiche comme un homme, puis Woman's Superior Excellence over Man (1740), réaction de [Sophia] à cette réponse. Ces trois brochures furent republiées en 1751 sous un titre commun, Beauty's Triumph, or, The Superiority of the Fair Sex Invincibly Proved, ensemble couramment désigné par

l'expression" the [Sophia]pamphlets ",
6 Elsa Dorlin, Deuxième partie: La Logique ou le péril du savoir", L'Évidence de l'égalité " des sexes. Une Philosophie oubliée du XVI! siècle (Paris: L'Harmattan, " Bibliothèque du féminisme ", 2000) 89.
7

8 Voir Ruth Perry, Chapter Three. The Self-Respect of a Reasoning Creature ", The Cele" brated Mary Astell An Early English Feminist (Chicago' U of Chicago P, 1986) 71. 9 Voir Madeleine Alcover, Chapitre Il. Bibliographie, diffusion et réception des œuvres fé" ministes de Poullain de la Barre ", Poullain de la Barre Une Aventure philosophique (Paris. Biblio 17, Papers on French Seventeenth-Century Literature, 1981) 30. 22

Dorlin

86.

La portée des idées de Poulain n'a jamais été démontrée avec précision et, de ce fait, son ampleur n'a jamais pu être évaluée avec exactitude. Deux articles puis deux ouvrages font allusion à l'importance du philosophe français pour le préféminisme anglais, en générallO. En outre, nul ne s'est interrogé, semble-t-il, sur une éventuelle influence, outre-Manche, de ses deux autres traités préféministes, à savoir De l'éducation des dames pour la conduite de l'esprit dans les sciences et dans les mœurs. Entretiens (1674) et, selon un jeu rhétorique répandu à l'époque, la réfutation par lui-même de sa propre réfutation, De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes (1675). Dans le droit fil de la méthode cartésienne, qui exige de n'en pas rester au " pré-jugé" mais requiert d'aller au-delà des apparences, en quête de preuves, une lecture comparative minutieuse et des microanalyses stylistiques s'imposent en vue de mesurer l'influence exacte de Poulain sur quelques brochures préféministes anglaises. Dans cette optique, il importe de travailler sur la traduction de son premier traité et d'en apprécier la fiabilité. Une formation d'angliciste permet de juger de la fidélité de la traduction, dans la langue-cible, à la lettre et à l'esprit de ce premier ouvrage ainsi que de déceler les échos, emprunts, nuances ou distorsions opérés!! Si ce travail de recherche, au plan de la transmission des idées pouliniennes et de leur formulation, n'a pas encore été entrepris, le motif n'en est pas son manque d'intérêt. En effet, dès que l'on s'y attelle, on prend conscience du caractère réellement fondateur de la pensée du philosophe français pour le préféminisme outre-Manche. Mais cette tâche est longue et ardue. Cette étude relève du domaine de la filiation des idées et de la question des transferts culturels!2 Elle concerne l'influence directe et indirecte du préféminisme français sur le préféminisme anglais, c'est-à-dire la manière dont ce dernier a assimilé et s'est approprié les idées continentales pour les adapter à l'héritage anglais à la fin du XVII" siècle et au XVIIIe siècle. Il s'agit ici de mettre en lumière le rôle historique d'un homme dans l'émancipation intellectuelle des femmes sur le chemin de l'égalité entre les sexes. L'une des problématiques abordées concerne la propriété intellectuelle, en l'occurrence l'emprunt des idées, des formulations et des textes, de même que la théorie et la pratique de la traduction, dont le statut évolue au XVII" et au XVIIIe siècles, ainsi que le rôle des traducteurs et des éditeurs dans la diffusion des ouvrages.
10Voir Michael Seidel, Poullain de la Barre's The Woman as Good as the Man ", Journal of " the History of Ideas 35 (1974) : 499-508, Kinnaird 53-75, Perry, " Chapter One. The Rediscovery ofa Woman's Voice ", 16 et" Chapter Three ", 72 ainsi que Siep Stuurman, "Conclusion: Inventing Enlightenment ", François Poulain de la Barre and the Invention of Modern Equality (Harvard : Harvard UP, 2004) 282. Il Voir la classification de la traduction énoncée par John Dryden (" The Preface ", Ovid's Epistles [London, 1680] A8'). 12Voir l'approche théorique de Michel Espagne dans Les Transferts culturels franco-allemands (Paris: PUF, " Perspectives germaniques ", 1999). 23

La méthode de travail consiste en une lecture comparative systématique très précise de la traduction du premier traité de Poulain et des brochures de [Sophia] et, aussi, du contradicteur; l'influence du Français, bien moindre, sur les brochures de Walsh et de Judith Drake n'en sera pas pour autant négligée. Tenter de reconstituer la manière dont elles se nourrissent du traité de Poulain, d'identifier les modalités des emprunts, d'analyser les modifications de la pensée, conduit à examiner la progression du raisonnement de [Sophia] et de son contradicteur, leurs emprunts successifs qui indiquent comment ils prélèvent chez Poulain (ou chez d'autres, on le verra) ce qui leur convient, comment ils conçoivent un canevas et l'étoffent avec la pensée d'autrui, voire avec ses propres termes, comment ils réécrivent, en quelque sorte, le traité-source13 Cette démarche permet de cerner les collages, les transformations, les remaniements de l'écriture et des idées. Telle étude démontre que [Sophia] aussi bien que son contradicteur rédigèrent les trois brochures en ayant sous les yeux la traduction de l'Égalité, The Woman as Good as the Man, considérée ici comme" hypotexte ", selon la terminologie de Genette14. Cette comparaison très minutieuse suppose une connaissance approfondie du traité de Poulain en vue d'y détecter des échos, des expressions, des bribes de phrases ou bien des emprunts non suivis, mais caractérisés quoique dépourvus de guillemets et de source. La microanalyse des textes s'attache, au-delà des divisions en chapitres ou en sections, aux unités que sont les paragraphes, les phrases et les propositions. On aura recours à de larges citations des textes pour les besoins d'une comparaison fine et en raison de la difficulté d'accès aux sources primaires utilisées. Le plan choisi pour livrer le résultat de l'investigation conjugue l'analyse chronologique des textes et la synthèse thématique, facettes complémentaires. Après une partie consacrée à la présentation des auteurs et du corpus ainsi qu'à une contextualisation des idées de Poulain et du préféminisme des deux côtés de la Manche, une démarche chronologique est adoptée dans la deuxième partie. Elle consiste à suivre le déroulement des brochures, en voyant comment elles se nourrissent des idées, voire de la lettre du texte de la traduction de Poulain afin d'exposer et d'étayer les leurs. Une présentation matérielle en deux colonnes avec un passage de la brochure d'arrivée et, en regard, le passage-source (la traduction de l'Égalité) avec mise en valeur typographique (caractères soulignés, gras, ombrés ou surlignés mais non en italiques, afin d'éviter toute ambiguïté car
13Sur la différence entre" récriture" et "réécriture ", voir Jean-Yves Doumon, "Récrire ", Dictionnaire d'orthographe et des difficultés du français (Paris: Librairie générale française, 1987) ; " récrire" signifie" écrire à nouveau" et " réécrire", " écrire une nouvelle fois" 14Voir Gérard Genette, Palimpsestes. La Littérature au second degré (Paris: Éditions du Seuil, "Poétique ", 1982) 11. En complément du" Tableau général des pratiques intertextuelles " de Genette (37), voir ceux établis par Hélène Maurel-Indart à partir des catégories du critique (" 7. Une Typologie de l'emprunt ", Duplagiat [Paris: PUF, " Perspectives critiques ", 1999] 193, 195). 24

cette police figure dans les sources primaires), permet de faire apparaître les éléments conservés (emprunt littéral) et ceux ayant subi une altération plus ou moins légère. Cette comparaison visuelle s'accompagne d'un commentaire circonstancié du fond et de la forme, notamment par la désignation des techniques d'emprunt (transposition, étoffement, économie, équivalence...) grâce au lexique de la traductologie. Cette analyse chronologique indispensable est suivie, en troisième partie, d'une caractérisation différentielle des préféminismes de Poulain et de [Sophia], fondée sur les traits mis en évidence dans cette comparaison; elle vise à définir les audaces et les innovations respectives des deux auteurs. Au fil de l'examen, des questions se posent quant au cheminement intellectuel et technique suivi par [Sophia]. La structure globale, l'architecture de base de l'argumentation de Poulain est-elle ou non conservée 7 Les emprunts sont-ils ponctuels (question corrollaire: sont-ils suivis ou sélectifs 7) ou bien s'agit-il d'un grapillage, figure d'un plus grand opportunisme de la part de [Sophia] 7 Si les emprunts sont sélectifs, à quel principe obéissent-ils 7 À une simple association d'idées, qui permet de rassembler, de fusionner des passages où Poulain aborde un même thème, ou bien à des élaborations plus complexes 7 Pour une réelle compréhension du mécanisme intellectuel de [Sophia], il fut nécessaire d'identifier les citations anglaises ajoutées mais dépourvues de source (cas le plus fréquent) et parfois même de nom d'auteur; la base de données Literature on Line (LION) fut précieuse; une vérification de l'exactitude des citations (sans guillemets ni source, le plus souvent, mais distinguées par des italiques) ne fut pas inutile, qu'il s'agisse de littérature ou de corpus biblique. Pour les références, sans source précise, à des auteurs grecs (Caton, Aristote, Plutarque...) et latins (Tacite, Sénèque, Cicéron...) ainsi qu'à des Pères de l'Église (Augustin, Ambroise, Jérôme...), des investigations furent menées notamment dans BTL-2 (Bibliotheca Teubneriana Latina) et dans CLCLT (Cetedoc Library of Christian Latin Texts). D'autres questions sont abordées en toile de fond. D'un côté, l'identité de [Sophia]. Cet auteur au nom féminin est-il vraiment une femme, son contradicteur masculin, un homme et la seconde [Sophia], la même que la première 7 Enfin, les deux (ou trois) auteurs ne font-ils qu'un 7 L'hypothèse de Moira Ferguson suggère l'exercice rhétorique - il était alors courant d'écrire un traité et sa réfutation15 Dans ce cas, il est difficile de répondre à la question de l'identité. De l'autre, la question de la propriété intellectuelle (emprunt des idées, des formulations et des textes), outre le rôle des traducteurs et des éditeurs dans la diffusion des idées. Théorie et pratique de la traduction évoluent au XVIr et au XVIIIe
15Voir Moira Ferguson, éd., "Sophiafl. 1739-1741 tO,First Feminists. ers 1578-1799 (Bloomington: Indiana UP, 1985) 266. British Women Writ-

25

siècles; le statut de traducteur se définit, outre-Manche, avec la loi de 1710, qui étend le concept de paternité des œuvres originales aux traductionsl6 La notion de propriété intellectuelle et de droit d'auteur voit alors à peine le jour au plan juridiquel? , la question est de nature morale et esthétique, et non encore légalel8, ce pourquoi la notion de plagiat, au sens actuel, ne peut ici être pertinente, à la différence de celle d'intertextualitë9. C'est dans ce contexte de mutation que [Sophia] revendique ses brochures comme originales et personnelles, sans songer à évoquer la moindre dette. Le présent ouvrage est aussi conçu comme un outil de travail qui pourra servir dans le cadre d'études ultérieures menées par des anglicistes, par des francisants, par des historiens des idées ou par des traductologues.

rature in English Translation, éd. Peter France (Oxford: Oxford UP, 2000) 58 et John Feather, " From Rights in Copies to Copyright: The Recognition of Authors' Rights in English Law and Practice in the Sixteenth and Seventeenth Centuries It, The Construction of Authorship. Textual Appropriation in Law and Literature, éd. Martha Woodmansee et Peter Jaszi (Durham: Duke UP, et Jaszi, 213. 17Voir Linda Zionkowski, "Aesthetics, Copyright, and 'the Goods of the Min d' It, British Journalfor Eighteenth-Century Studies 15.2 (1992): 163 (" in eighteenth-century England [...]

16Voir LawrenceVenuti, 3. Neoclassicismand EnlightenmentIt, The Oxford Guide to Lite"

1994) 191 ainsi que Mark Rose, "The Author in Court:Pope v. CurU(1741) It, éd. Woodmansee

the idea of the author as the origin and proprietorof discourse became institutionalizedIt) et 172 (n. 4) ; en 1766, dans Commentarieson the Laws of England (2 vols. [Oxford, 1766] 2 : 26.8),
William Blackstone applique, au résultat du travail intellectuel, les idées de Locke sur la propriété et Ie travail (The Second Treatise ofGovernment, Two Treatises ofGovernment, 1689, éd. Peter Laslett [1960; Cambridge: Cambridge UP, 2004] 4.27.287-88). La première loi votée par la Chambre des lords date de 1774. thorship, Profit, and Power (Toronto: U of Toronto P, 2001) 14. ]9 Voir, en 1755, une quinzaine d'années après la période concernée ici, la définition de " plagiarism ", dans Ie Dictionary of the English Language de Samuel Johnson: " Theft; literary adoption of the thoughts or works of another" 26

18Voir Marilyn Randall, Introduction: What Is Plagiarism? It, Pragmatic Plagiarism. Au"

PREMIÈRE

PARTIE

TEXTES ET CONTEXTES

CHAPITRE

1

POULAIN DE LA BARRE ET [SOPHIA]: PRÉSENTATION DES AUTEURS ET DU CORPUS

I. Présentation biographique de Poulain de la Barre 1. Sources Pour établir sa courte biographie de Poulain, Madeleine Alcover rappelle les deux sources accessiblesl D'une part, la mention qu'en fait Pierre Bayle dans

l'entrée consacrée à la Vénitienne
historique
II

II

Lucrèce Marinella

II

dans son Dictionnaire
des

et critique

(1685), révélant

le nom de l'auteur de l'Éducation

dames: Disons en passant que c'était un ecclésiastique lorrain, qui a embrassé dans Genève la communion protestante 112. D'autre part, la notice IIPoulain de la II qui se trouve dans le Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri, Barre publié à Bâle en 17333 Madeleine Alcover s'appuie également sur les travaux de Marie Louise Stock qui, elle-même, a travaillé sur ces sources et sur des archives4 C'est dans leurs études que puisent les auteurs des éditions et des traductions contemporaines des œuvres5, à l'exception de Desmond M. Clarke qui, dans l'introduction de sa traduction de 1990, ne mentionne ni Marie Louise Stock ni Madeleine Alcover, mais d'autres sources6 que sont des articles de G. Lefèvre et d'Henri Grappin7. Stuurman, à son tour, élabore une biographie du philosophe en se fondant sur Marie Louise Stock et sur Madeleine Alcover8
1 Voir Madeleine Alcover, "Chapitre 1. Biographie: Une Existence peu ordinaire ", Il. 2 Pierre Bayle, Marinella, ou Marinelli (Lucrèce) ", Dictionnaire historique et critique, 1685, " 16 vols. (Genève: Slatkine Reprints, 1969) 10 : 308. 3 Louis Moréri, Supplément au dernier volume, "Barre (François Poulain de la) ", Grand Dictionnaire historique ou Le Mélange curieux de l'Histoire sacrée et profane [le tout enrichi de remarques [...] tirées [...] du Dictionnaire critique de M Bayle] commencé en 1674 par Me Louis Moréri et continué par le même et par plusieurs Auteurs de différens partis, 6 vols. (BasIe, 1740-1745) 6 : 1101. Reproduit dans Alcover, Poullain de la Barre, " Appendice l ", III-12. 4 Voir Alcover, Chapitre l ", 9 ; elle mentionne Marie Louise Stock, "Poullain de la Barre: " A Seventeenth-Century Feminist ", Ph. D. Dissertation (Columbia U, 1961) 1-90. S The Equality of the Two Sexes by François Poullain de la Barre, trad. et éd. A. Daniel Frankfort et Paul 1. Morman, Studies in the History ofPhilosophy, vol. 11 (Lewiston: The Edwin Mellen P, 1989) VII (n. 1). The Woman as Good as the Man; or, The Equality of Both Sexes, 1677, trad. " A. L. ", éd. et intr. Gerald MacLean (Detroit: Wayne State UP, 1988) 11,45 (n. 2). 6 Elles sont citées dans Alcover, Bibliographie", 119. 7 Voir The Equality of the Sexes, " 1673, trad., intr. et notes Desmond M. Clarke (Manchester: Manchester UP, 1990) 2, 32 (n. 3), G. Lefèvre, " Poulain de la Barre et le féminisme au XVII" siè-

2. Orthographe et composition de son nom L'orthographe de son nom et sa composition même varient, comme le rappelle Madeleine Alcover dès l'ouverture du premier chapitre de l'ouvrage qu'elle consacre au philosophe et où elle souhaite compléter les renseignements fournis par Marie Louise Stock9 La confrontation de la dédicace de l'Éducation (1674) - où figure" Poulain" -, avec sa signature dans ses fonctions ecclésiastiques à La Flamengrie (diocèse de Laon) puis à Saint-Jean Baptiste de Versigny (diocèse de Senlis) - à savoir François Poullain [avec deux" l "] -, puis avec celle inscrite dans le Registre du Conseil d'État de Genève - "François Poulain ou Poullain de la Barre" - la conduit à conclure: " il semble évident que l'adjonction de de la Barre s'est faite au moment où il s'est défroqué [...] "JO.En 1685, Bayle le nomme" Poulain" : "C'est en effet son vrai nom, quoiqu'il ait pris celui de la Barre, à la tête de la troisième édition, l'an 1691, et à la tête de la ,,!! troisième partie de son ouvrage, publié l'an 1692 Le philosophe est enregistré, le 14 décembre 1689, sous le nom de " François Delabarre " dans le Livre des habitants de Genève!2 Frankforter et Morman indiquent en note, dans l'introduction de leur réédition (1989): "Poulain did not add 'de la Barre' to his name until he left France in 1688, and his reason for assuming the new name is unknown ", et renvoient à la thèse de Marie Louise Stock13. Pour l'orthographe, MacLean se réfère à Madeleine Alcover: "There is some uncertainty regarding the spelling of our author's name stemming, in part, from his own willingness to spell it both Poulain and Poul/ain ; see Alcover (pp. 9-10) ,,!4. Est adoptée, dans la présente étude, l'orthographe retenue dans le " Corpus des œuvres de philosophie en langue française" chez Fayard, collection dirigée par Michel Serres, qui reproduit l'Égalité. Les spécialistes utilisent l'une ou l'autre orthographe.

3. Faits biographiques Poulain de la Barre est né à Paris, en juillet 1647,trois ans avant la mort de Descartes (1596-1650). Titulaire d'un baccalauréat en théologie en 1666, PoucIe ", Revue Pédagogique 64 (1914) : 101-13et Henri Grappin, "Notes sur un féministe oublié:
Le Cartésien Poulain de la Barre ", Revue d'Histoire Littéraire de la France 20 (1913) : 852-67 et " À propos du féministe Poullain de la Barre ", Revue d'Histoire Littéraire de la France 21 (1914) : 387-89. 8 Voir Stuurman, 1. The Making ofa Philosopher ", 24-51. "
9

10Alcover, Chapitre l ", 10. Il Bayle 10 " 308. : 12Voir Livre des habitants de Genève, 1684-1792 Stuurman 242, 243, 341 (n. 117).

Voir Alcover, "Chapitre l ", 9-10 et Stock 1-90.

(Geneva;

Droz, 1985) 46 (n0376), cité par

venteenth-Century Feminist', Ph.D. Dissertation, Columbia U, 1961. 1-2 " 14 Voir MacLean, " Introduction ",45 (n. 2).

13Frankforter et Morman, éds., VII ; See Marie Louise Stock, 'Poulain de la Barre: A Se"

30

Iain aurait, selon Moréri, abandonné la scolastique l'année suivante, au profit de la philosophie de Descartes (dont les œuvres philosophiques furent mises à l'index dès 1663)!5, et quitté la Sorbonne avant 167116, " Sa conversion!? se situerait donc en 1667 ", écrit Madeleine Alcover qui s'appuie, notamment, sur une déclaration de Stasimaque dans l'Éducation (1674), sous réserve de prêter à Stasimaque, présenté comme l'auteur de l'Égalité (Éducation 3-4), les paroles et les pensées personnelles de Poulain18 : " il Y a déjà sept ou huit ans que je ne l'ay luë [philosophie de l'Ecole] " (Éducation 326)19,La brutalité de ce changement aurait été provoquée par la découverte du cartésianisme à l'occasion d'une conférence, épisode narré dans l'Éducation, à condition d'assimiler, à nouveau, Poulain à Stasimaque, alors que ce dernier vient de constater l'inanité de ses études antérieures2o, Suit un descriptif élogieux de la philosophie cartésienne (334-38) où la raison et le bon sens s'opposent à l'opinion et à la coutume; il est à placer en relation avec un passage antérieur de même nature (323_24)21 Or, se voulant à l'abri des préjugés, Poulain préconise une adhésion raisonnée aux idées de Descartes et recommande, par la voix de Stasimaque, de ne pas se départir de l'esprit critique (325-26i2
15Voir Clarke, éd., 34 (n. 13) et Elsa Dorlin, Première partie: Le Siècle de l'égalité ", L'Évi" dence de l'égalité des sexes. Une Philosophie oubliée du XVIr siècle (Paris: L'Harmattan, "Bibliothèque du féminisme ",2000) 41 : un arrêt de 1524" prescrÎvait l'enseignement exclusif d'Aristote" Stasimaque-Poulain réfère à l'arrêt interdisant l'enseignement de Descartes (Éducation 331). 16Voir Moréri 6: 1101. Voir aussi les propos de Stasimaque-Poulain (Éducation 334). 17Au sens de conversion" à la philosophie de Descartes, le substantif est employé par Eula" lie s'adressant à Stasimaque (Poulain, Éducation 332). 18Voir Alcover, Chapitre l ", 15. Dans le "Quatrième Entretien ", Timandre rapproche Sta" simaque des cartésiens: " les Cartésiens qui suivent une méthode approchante de celle de Stasimaque [...] " (Éducation 267). Pour les besoins de la phrase, la logique d'imitation est inversée (Stasimaque adoptant la démarche des cartésiens). L'année 1667 est mentionnée dans Frankforter et Morman, éds., XIII. 19Voir Alcover, "Chapitre l ", 15. 20Poulain, Éducation 334 : "Un jour que j'estois dans un extreme dégoust pour toutes les sciences de l'Ecole, il m'arriva par le plus grand bonheur du monde, que je me laissois conduire par un de mes amis à une compagnie ou un Cartésien nous parla de quelque chose qui concerne le corps humain" Voir aussi Frankfort et Morman, éds., XIII. Quant à son constat, consulter l'Éducation 333 : " voir qu'apres avoir étudié depuis neuf ans jusques à vingt avec beaucoup d'application & de succez pour un écolier, je n'estois gueres plus avancé que si je n'eusse jamais rien fait [...] " 21Poulain, Éducation 323-24 : "D'où il faut conclure que la meilleure Philosophie est celle dont la Methode & les Principes sont les plus conformes à ces maximes. Je n'en sçay point qui le soit plus que celle de Des-Cartes. Il n'yen a aucune qui ait mieux parlé des préjugez ny qui les ait plus fortement combattus. Elle suppose du bon sens & assez de raison dans la plupart des hommes pour se conduire; elle donne des idées claires & distinctes de la vérité, de la raison, de l'esprit & du corps [...] " 22Poulain, Éducation 325-26 : Mais prenez garde, je vous prie que je ne pretends point icy " que Des-Cartes soit infaillible; que tout ce qu'il a avancé soit vray & sans difficulté; qu'il le faille suivre aveuglément [...] Je vous dis seulement que je croy que c'est un des plus raisonnables 31

Pendant une dizaine d'années, Poulain aurait enseigné le latin dans un collège parisien23, période durant laquelle il publia Les Rapports de la langue latine à la françoise, pour traduire élégamment et sans peine. Avec un recueil etymologique et methodique de cinq mille mots françois tirez immediatement du latin (1672). Son intérêt pour la langue se manifesta de nouveau, quelque vingt ans plus tard, dans Essai des remarques particulières sur la langue française pour la ville de Genève (1691). Le cartésianisme, explique Stasimaque-Poulain à Eulalie dans l'Éducation, le fit changer d'opinion sur l'infériorité des femmes: "pendant que j'ay été scholastique, je les ay considerées scholastiquement, c'est-à-dire comme des monstres, & comme estant bien inferieures aux hommes, parce que Aristote & quelques Theologiens que j'avois lus, les concideroient de la sorte" (334). Dès l'Égalité, il remet en question les préjugés et prend, comme exemple, celui de l'infériorité des femmes. Ce sujet justifie la rédaction de trois traités préféministes en trois ans: De l'égalite des deux sexes en 1673, De L'éducation des dames, l'année suivante, et De l'excellence des hommes, un an après24 " De 1675 à 1679 on perd sa trace souligne Madeleine Alcover; pour des raisons sans doute économiques25, il entra dans les ordres; " [à] la fin de 1680 If, écrit-elle, " il est curé de La Flamengrie " en Picardie où résidaient des protestants26 De 1685 à 1688, il exerce à Saint-Jean Baptiste de Versigny, toujours en Picardie. Pour expliquer ce passage à un bénéfice plus petit, Madeleine Alcover émet l'hypothèse suivante: " Vu que les mesures disciplinaires contre les prêtres favorables aux idées nouvelles, notamment le cartésianisme et le jansénisme, étaient alors monnaie courante, il est bien possible que Poullain ait été victime ,,27 de l'intolérance de son temps Elle reprend ici l'affirmation de Magné: "ce changement ressemble fort à une disgrâce [...] Que Poullain ait été l'objet d'une ,,28 mesure disciplinaire, voilà qui nous paraît quasi certain [...] Il étaye son propos par un renvoi à Bayle qui mentionne, dans les Nouvelles de la République des Lettres Ganvier 1687), trois cas de relégation" à cause du cartésianisme
If,

Philosophes que nous ayons, & dont la methode est la plus universelles, la plus naturelle, & la plus conforme au bon sens & à la nature de l'esprit humain, & la plus propre à discerner le vray d'avec le faux, mesme dans les ouvrages de celuy qui en est l'Autheur " 23Voir Alcover, "Chapitre l ", 15. 24Alcover, Chapitre II ", 30 : les seules éditions qui puissent faire autorité restent celles de " " Paris: 1673 et 1676 pour l'Égalité, et 1675 pour l'Excellence" 25Voir Alcover, "Chapitre l ", 16 et Stuurman, 7. The Road to Geneva ",237-39. " 26Alcover, Chapitre l ", 16. 27Alcover, " Chapitre l ", 17. 28Magné, " " Chapitre III. Le Cartésianisme de Poullain de la Barre ", " Le Féminisme de PoulIain de la Barre. Origine et signification ", thèse de doctorat de 3e cycle (U de Toulouse, 1964) 153, 153-54. Je remercie le professeur Georges Lamoine (Toulouse 2) d'avoir facilité le prêtinterbibliothèque de cette thèse. 32

et du Jansénisme ,,29. Clarke reprend ce point et Stuurman y revient plus en détaie . ,,31 Par ailleurs, le lieu, donc le moment, de sa " conversion au protestantisme n'est pas connu avec certitude. Bayle indique Genève32. Pour Magné comme pour Madeleine Alcover, se fondant sur Marie Louise Stock, ce pourrait être Paris en 1688, donc trois ans après la révocation de l'Édit de Nantes33 Grappin juge que" le rationalisme cartésien portait naturellement" Poulain au protestantisme34. Frankforter et Morman creusent ce lien: " In these treatises [Discourse on Method et Principles of Philosophy] he [Descartes] did for science what Luther had done for religion. Where Luther had made the individual's conscience supreme in the realm of faith, Descartes proclaimed the sovereignty of the individual's mind in the search for information about the world ,,35.Le parallélisme se poursuit: " Just as the Protestant Reformation had challenged the power of the Church by insisting that the individual could arrive at divine truth directly by reading the Scriptures, so also Descartes broke the intellectual monopoly claimed by the schools ,,36 Cartésianisme et protestantisme ont en commun le principe du libre examen37,l'esprit critique qu'utilise précisément aussi Poulain pour démontrer l'égalité des sexes. Le rationalisme le conduit dans le même temps au protestantisme et au féminisme, ce qu'analyse Magné: " méfiance à l'égard des préjugés de toute sor1e, refus de l'obéissance aveugle à l'autorité, examen systématique des vé,,38 rités proposées, croyance fondée sur la raison, la clarté et l'évidence caractérisent ses trois traités préféministes et son examen du dogme chrétien dans La Doctrine des protestants (1720). Sa conversion au protestantisme a pu influer sur le succès, en 1690, de la diffusion de l'Égalité en Angleterre par le huguenot Pierre Antoine Motteux, mais elle ne peut justifier la traduction de ce traité par un anglican dès 1677.

" 30Voir Clarke, éd., 31 : "In the period immediately following 1673, Cartesians were being censored and deprived of teaching posts in France, especially those who were thought to adopt dissident theological views" et Stuurman, " Chapter 7. The Road to Geneva ",240-42. 31AIcover, "Chapitre l ", 15, 18. Vide supra n. 17. 32Bayle 10 : 308 (" c'était un ecclésiastique lorrain, qui a embrassé dans Genève la communion protestante "). 33Voir Magné, "Éducation des femmes et féminisme chez Poullain de la Barre (16471723) ", Marseille (1972) : 126, Alcover, " Chapitre l ", 18 et Stock 61. 34Grappin, "Notes sur un féministe oublié ", 855. 35Frankforter et Morman, éds., XIV. 36Frankforter et Morman, éds., XXII. 37Voir Michel Delon, "Cartésianisme(s) et féminisme(s) ", Europe 594 (1978) : 80 (" Le principe du libre examen devait amener Poullain au protestantisme et le conduire à Genève "). 38Magné, Chapitre V. Les Prolongements du féminisme de Poullain de la Barre ", 304. "
33

29

Bayle cité dans Magné, ChapitreIII. Le Cartésianismede Poullain de la Barre ", 154.

En 1688, Poulain s'exila dans la république calviniste de Genève, où il obtint le statut de réfugié religieux en 168939. L'année suivante, il y épousa Marie Ravier, liée à l'aristocratie genevoise. Ils eurent deux enfants: Jeanne Charlotte, en 1690, et Jean Jacques, en 1696, qui devint pasteur en 1720; défenseur d'un christianisme rationnel, celui-ci soutint successivement Cogitationes Philosophicae, en 1714, afin d'obtenir le grade de docteur en philosophie, puis Cogitaliones Theologicae, en 1717, pour son doctorat de théologie. Les premières furent traduites et publiées à Genève, en 1715, sous le titre Pensées ou Thèses phi. 40 losop h lques . Madeleine Alcover insiste sur un point qui fait l'objet d'une simple mention chez Marie Louise Stock et se trouve omis par Magné, alors qu'il lui semble im,,41 portant: en janvier 1696, " Poullain avait été accusé de socinianisme Elle reproduit le texte inédit de l'accusation42 et en dégage une hypothèse pour expliquer qu'il ne fut pas" élu régent de seconde au Collège de Genève" avant 170843.Comme son fils, il obtint, en mai 1716, le titre de " bourgeois de Genève ", ce qui lui octroya" des droits politiques limités ,,44. En 1720, il écrivit La Doctrine des protestants, ouvrage destiné à rapprocher catholiques et protestants: il y " fait preuve ", écrit Alcolver, " d'une grande to,,45 lérance et d'un rationalisme total en matière de religion Il tend à justifier les quatre points fondamentaux du protestantisme, désignés dans le titre intégral46 Il développe, en particulier, la question controversée de la transsubstantiation et met en pratique une méthode de critique biblique47, fondée sur l'histoire et la philologie48 ; sa position se situe, selon Madeleine Alcover et Stuurman49, entre christianisme rationnel et déisme, entre Locke et Toland, selon Stuurman50 Moréri fait mention" d'autres ouvrages non imprimés" : " Ses amis voudroient bien
39Voir Frankforter et Morman, éds., XVII. 40Voir Stuurman, 8. Rational Christianity ", 245-46, 256-63. " 41Alcover, Chapitre l ", 18. Sur ce point voir Stuurman, 8. Rational Christianity ", 268. " 42Alcover, " Chapitre l ", 19. " 43Alcover, Chapitre l'', 19. Elle revient sur cette accusation dans le Chapitre V, "Révéla" tion et rationalisme: La Religion de Poullain ", 89. 44Alcover, Chapitre l ", 19 et Stuurman, 8. Rational Christianity", 254 : " " " A bourgeois enjoyed full economic rights and limited political rights; to obtain this status was especially important forthe future career ofJean-Jacques [son fils] " 45Alcover, "Chapitre 1",20. 46La Doctrine des protestans sur la liberté de lire l'Ecriture Sainte, le Service Divin en langue entendue, l'Invocation des Saints, le Sacrement de l'Eucharistie. Justifiée par le MISSEL ROMAIN et par des Réflexions sur chaque Point. Avec un commentaire philosophique sur ces Paroles de JESUS-CHRIST, Ceci est mon Corps; Ceci est mon sang, Matth. Chap. XXVI, v.26. 47Voir Alcover, Chapitre V. Révélation et rationalisme: La Religion de Poullain ", 90-92 et " Stuurman, "8. Rational Christianity ", 263-71. 48Voir Alcover, Chapitre V", 91. 49Voir Alcover, " "Chapitre V", 92 et Stuurman, 8. Rational Christianity ", 271. so Stuurman, 8. Rational Christianity ", 269. " " 34

qu'on fit imprimer d'autres ouvrages, qu'ils ont vu [sic] en manuscrit ,,51.Poulain mourut à Genève le 4 mai 1723. Pour reprendre les termes de son testament, il fut" Philosophe chrétien: c'est-à-dire un homme, qui, content d'une fortune honnête, et tranquille, préfère à toutes les Grandeurs du monde la tranquilité [sic] de ,,52 l'âme et le repos de la Conscience, la Verité, la Religion, et la Paix II. Présentation de ses trois traités 1. De l'égalité des deux sexes (1673) Poulain fut" probablement ", d'après Ruth Perry, " le premier à appliquer le doute systématique de Descartes" au débat social du statut des femmes53. Dans l'Éducation (334), précise Madeleine Alcover, " Poulain souligne [...] que c'est son cartésianisme qui l'a conduit à mettre en question le préjugé, alors quasi universel, de l'infériorité des femmes ,,54. Les" préjugés fondés sur la tradition et l'au,,55 torité des savants doivent faire place à une observation individuelle des faits et à un examen critique qui conduira à une opinion personnelle, ainsi que l'affirme la " Préface" de l'Égalité: " la necessité qu'il y a de juger les choses par soimême, après les avoir bien examinées, et de ne s'en point rapporter à l'opinion ni à la bonne foy des autres hommes, si l'on veut éviter d'être trompé" (9-10i6 Selon Madeleine Alcover, " Pour illustrer cette méthode, Poulain a choisi le préjugé des sexes car il est 'éclatant' ,,57; on peut se référer de nouveau à la " Préface " : " De tous les Préjugez, on n'en a point remarqué de plus propre à ce dessein que ce1uy qu'on a communément sur L'Inégalité des deux Sexes" (10)58 Dans la réédition de 1984, le traité se compose de quatre éléments: un court " Avertissement" (7), une" Préface" (9-12) et deux parties (13-110). Décrivant l'édition de 1673, Grappin note que l''' Avertissement" fait suite au texte59 Madeleine Alcover consacre un article à la place de cet élément dans l'édition
51

52Cité par Stock 231-32, par Magné en annexe, Appendice 2 ", "Le Féminisme de Poullain " de la Barre ", 407-13 et par Alcover, " Chapitre 1",20. 53Ruth Perry, "Chapter Three. The Self-Respect of a Reasoning Creature ", 71 : "Poulain de la Barre was probably the first thinker to apply Cartesian skepticism to the question of women, and to discount custom and received wisdom in examining the question afresh" 54Alcover, Chapitre l'', 16. 55Alcover, " Chapitre III. L'Œuvre féministe de Poullain de la Barre ", 37. " 56Point développé par Clarke, éd., Introduction ", 22 ainsi que par Frankforter et Morman, " éds., XVI, XXII. 57Alcover, Chapitre III", 37. Voir, quelques lignes plus haut: [Égalitel s'ouvre par une " " préface résolument cartésienne, écho du Discours de la méthode et préfiguration de l'attitude de Bayle dans Pensées diverses sur la comète (1682) " 58 Woman as Good as the Man A4r : Of all prejudices, there is not any to be observed, more " proper for this designe, than that which men commonly conceive of the inequality of the two Sexes" 59Voir Grappin, "Notes sur un féministe oublié ", 856. 35

Moréri

6 : 1101.

originelle puis dans la réédition de 19846°, qui" a l'inconvénient de corriger, sans en avertir le lecteur, une anomalie qui se trouve dans les deux premières éditions de l'Egalité. Elle concerne l'avertissement, qui figurait alors à la fin du volume ,,61.La critique y cherche une explication:
Il ne peut s'agir d'une inadvertance des relieurs, car l'avertissement commence au verso de la dernière page du texte proprement dit, numérotée 243. Comme les pièces liminaires (titre, épître, préface, etc.) étaient imprimées en dernier (ce qui permettait à Poullain de mettre cet avertissement en son lieu normal), on doit lire ce déplacement comme un signe. Son contenu, étonnamment bref si l'on en mesure la portée, résume et surtout fonde le point de vue où s'est placé l'auteur pour proférer son propos. Je rappelle que dans l'édition originale, ce préambule était 'postambulé' [...] L'avertissement [...] concerne les objections éventuelles qu'on pourrait faire à l'auteur62

Poulain souhaitait que 1'"Avertissement" fût lu en dernier et non en premier; en conséquence, il en infléchit l'interprétation. Le premier paragraphe se termine par" on ne reconnoist point icy d'autre Authorité, que celle de la raison et du bon Sens" (7). De plus, l'auteur y précise son attitude envers l'interprétation de l'Écriture sainte: "Pour ce qui regarde l'Ecriture, elle n'est en aucune façon contraire, au dessein de cét [sic] Ouvrage [...] Et l'Ecriture ne dit pas un mot d'Inégalité, et comme eUe n'est que pour servir de regIe aux hommes dans leur conduite, selon les idées qu'elle donne de la justice, elle laisse à chacun la liberté de juger comme il peut de l'état naturel et veritable des choses" (7), position développée dans son ouvrage de 1720. La " Préface contenant le plan et le but de ce Discours" indique l'idée générale, la prévalence des préjugés (dont Poulain fournit la définition) et, comme illustration, celui, répandu, de l'inégalité des sexes dont il veut détecter la cause. Il propose, comme critère, de suivre" la regIe de verité " (10) et envisage de réfuter deux catégories d'adversaires - "le Vulgaire, et presque tous les Sçavans" (10). y est exposé le but des deux parties de son traité: démontrer, d'une part, l'égalité des hommes et des femmes, d'autre part, la vanité des arguments des lettrés. Poulain explique ensuite sa méthode, s'adressant à son lectorat masculin qui n'a rien à redouter de cette" entreprise" (12). Dans la première partie, " où l'on montre que l'opinion vulgaire est un préjugé, et qu'en comparant sans interest ce que l'on peut remarquer dans la conduite des hommes et des femmes, on est obligé de reconnoître entre les deux Sexes
60Stuurman note aussi cette anomalie" The 'Avertissement', which was at the end of the original edition, precedes the preface in the facsimile" (" Notes ", 305). 61Alcover, Poullain de la Barre et le monopole du discours vrai ", Ordre et contestation au " temps des classiques, éd. Roger Duchêne et Pierre Ronzeaud, 2 vols. (Paris Papers on French Seventeenth-Century Literature, Biblio 17, 1992) 1 173. 62Alcover, Poullain de la Barre et le monopole du discours vrai ", 174. " 36

une égalité entiere" (13-45), "il s'attaque à l'opinion vulgaire [. ..], selon la,,63 quelle les femmes ne sont faites que pour servir les hommes et leurs fonctions, centrées sur la maisonnée; il démontre que les femmes sont" égales aux

hommes par leur capacités intellectuelles" et "par leurs qualités morales ,,64.
Dans la seconde," où l'on fait voir pourquoy les témoignages qu'on peut apporter contre le sentiment de l'égalité des deux Sexes, tirez des Poëtes, des Orateurs, des Historiens, des Jurisconsultes, et des Philosophes, sont tous vains et inutiles" (45-110), il conteste l'autorité des savants (poètes, orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes mais pas les théologiens). Le rejet de la prétendue sagesse des Anciens s'accompagne de celui de l'autorité de la Bible, à la fin de 1'"Avertissement" qui termine l'Égalité (7). Ce traité parut en août 1673. Deux contrefaçons lyonnaises datent de 1673 et de 1676, la seconde étant issue de la première65 (une émission en fut publiée en 1679). L'édition de 1676, rappelle Madeleine Alcover, " n'offre pas un nouveau texte de l'auteur: certaines fautes évidentes ont été corrigées, bien que d'autres non, quelques-unes ont été ajoutées et enfin le texte ne présente que deux variantes, la seconde offrant une leçon moins satisfaisante que celle de l'édition ,,66; aucune précision n'est donnée quant à ces deux variantes. Issue de originale la contrefaçon lyonnaise de 1676 et éditée avec De l'excellence des hommes, une contrefaçon genevoise fut publiée en 1690 ; une émission en parut deux ans plus tard, où apparaît le nom de " Sr. DF. P de la Barre ,,67.Madeleine Alcover conclut que" les seules éditions qui puissent faire autorité restent celles de Pa,,68 ris: 1673 et 1676 pour l'Egalité, 1675 pour l'Excellence L'édition française ici utilisée est celle publiée en 1984, chez Fayard, dans la collection" Corpus des œuvres de philosophie en langue française" Elle est fondée sur l'édition de 1673. Avant 1'"Avertissement ", placé ici avant et non après le corps du texte, est indiqué: "Le traité De l'égalité des deux sexes est paru en 1673. Les rééditions postérieures n'ajoutant rien à la première, nous publions le texte de celle-ci. Nous avons conservé la langue en son état, et moder63AIcover, "Chapitre III", 38. 64AIcover, Chapitre III ", 38. Poulain la réfute en distinguant le droit du fait où la force a " " toujours prévalu" Pour le démontrer il imagine une" conjecture historique" du développement de l'humanité. 65Voir Alcover, "Chapitre n. Bibliographie, diffusion et réception ", 23. 66AIcover, "Chapitre n ", 23. 67Voir AIcover, Chapitre n ", 24. Pour l'édition de 1690, voir aussi 27-30. Seule Ellen Mc " Niven Hine, précise-t-elle (21), avait noté avant elle que" les prétendues éditions de 1679 et de 1692 ne sont que des émissions" (Ellen McNiven Hine, "The Woman Question in Early Eighteenth-Century French Literature: The Influence of François Poulain de La Barre", Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 116 [1973] : 65-79). 68Alcover, Chapitre n ", 30. " 37

nisé seulement la typographie" (6). Or, comme le note MacLean, la traduction de 1677 s'appuie sur le texte de 1676 et non sur celui de celle de 167369 L'attention se concentrera sur le premier traité de Poulain, dans la mesure où son incidence sur les autres œuvres étudiées est capitale. 2. De l'éducation des dames (1674) Dédicacé à Mademoiselle de Montpensier, ce traité est la " conséquence di,,70 recte de la thèse développée dans l'Egalité des deux sexes où, aux termes de Magné, Poulain" affirme l'origine culturelle de l'inégalité des sexes et voit dans ,,71 Magné poursuit: l'éducation la principale cause de l'infériorité des femmes
Dès lors dans une stratégie égalitariste, la modification du système éducatif devient un objectif prioritaire dont L'Éducation des dames constitue la première étape. En ce domaine, Poullain est d'abord un précurseur, puisqu'il publie son livre avant que Fleury, dans son Traité du choix et de la méthode des études, que Fénelon, dans L'Education des filles, et que Madame de Maintenon, dans ses Lettres et entretiens sur l'éducation des filles ne s'aperçoivent qu'il y a des filles et qu'elles pensent72 Mais son propos est aussi plus fondamental que celui de ses successeurs, puisque d'emblée, selon un ordre typiquement cartésien, c'est de la formation des maîtres qu'il s'agie3

L'Éducation annonce deux ouvrages, l'un théorique, l'autre pratique (42). Le second, " pédagogique, ne sera jamais écrit ,,74. Selon Magné, l'Éducation" se présente comme une très cartésienne propédeutique à la recherche de la vérité, version un peu 'molle' et mondaine [...] du ,,75 Discours de la méthode Il souligne la différence avec les traités de Fleury et ,,76 de Fénelon chez qui" il Y a affirmation tranquille d'une inégalité naturelle
Le dessein est énoncé dans 1'" Avertissement"
:

on a jugé à propos de commencer par ce qui peut servir à former des Maistresses, avant que de dire ce que l'on pense sur la methode de former l'esprit des disciples suivant les maximes que nous proposons [...] il faut établir dans les hommes, au69 MacLean, éd., "Textual Notes ", 153 (n. 1). 70 Magné, Introduction ", Le Féminisme de Poullain de la Barre ", 1. 71 Magné, " Introduction ", " 1. " 72 Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, Lettres sur l'éducation des filles (Paris, 1854) est citée dans Magné, "Éducation des femmes et féminisme ", 127 (n. 3-8). 73 Magné, Introduction", 3. 74 Magné, " Introduction ", 4. Voir Moréri (" L'auteur promettait dans sa préface de donner " une seconde partie de cet ouvrage où il devait descendre dans le détail de l'éducation des enfants, mais on ne croit pas que cette seconde partie ait paru, si même elle a été faite ") cité dans Grappin, "Notes sur un féministe oublié ", 857. 75 Magné, Introduction", 4. 76 Magné, " Introduction ", 3. "

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tant qu'on le peut, une raison souveraine qui les rende capables de juger de toutes choses sainement & sans prévention. (n.p.)

Il est donc nécessaire de rédiger un ouvrage qui" servist à former des Maistresses" et un autre qui" leur apprist la methode" (42). " De panégyriste Poulain se fait éducateur", écrit Madeleine Alcover77. L'Éducation (359 pages) se compose de cinq entretiens entre quatre personnages introduits à la dernière page de 1'"Avertissement ", à savoir Sophie (" une Dame si accomplie & si sage qu'on la peut nommer la sagesse mesme "), Eulalie (" une Dame qui parle bien, avec facilité & avec grace "), Timandre (" un honneste homme, qui se rend à la raison & au bon sens ") et Stasimaque (" le pacifique, ou bien l'ennemy des divisions, de la chicane, de la pedanterie, ce dernier mot estant pris pour un vice d'esprit plutost que de profession" [n.p.]). La forme d'écriture choisie diffère donc de celle de l'Égalité et n'est plus, pour reprendre les termes de Delon, " un traité rationaliste, déroulant son argumentation, des hypothèses aux conclusions" mais" des dialogues [...] Au discours abstrait succède la pluralité de discours sexués où une vérité se cherche dans l'échange" avec" le schéma de l'homme comme maître et de la femme ,,78 ' ' comme e leve [ ... ] . Le " Premier entretien" (1-46) introduit Stasimaque, auteur de l'Égalité (4), évoque la situation des femmes dans le mariage et démontre l'utilité, pour elles, des connaissances. Le " Deuxième entretien" (47-103) traite des préjugés et de la nécessité de l'esprit critique face à la tradition et à l'autorité79, en particulier chez les femmes" élevées d'une maniere qui les rend plus soumises & plus timides que les hommes, s'attachent plus fortement à l'opinion & à la coutume, & ont ainsi plus de peine à l'abandonner" (75). En conséquence, le "Troisième entretien" (104-85) distingue" deux sortes de doute" (" les uns [...] de physique & de pure speculation" [111], " [l]es autres sont de pratique & de morale " [112]) et se concentre sur la recherche de la vérité, ainsi définie par Stasimaque: " la conformité de nos pensées avec leurs objets, & c'est celle que l'on recherche dans les sciences" (151)80, dont les" qualitez" sont" la distinction [clarté]81 & et l'évidence" (151)82 IlIa précise ensuite comme étant de deux sortes: "l'une physique & interieure ou de nature, l'autre exterieure & morale ou de societé " (158). Un alinéa placé dans la marge (" Toutes les sciences sont
77 Alcover, "Chapitre III ", 40. 78 Delon 82. 79 Voir Alcover, " Chapitre III ", 40. 80 Stasimaque complète cette définition

dans l'entretien suivant: " la verité est la maniere la plus courte, la plus sure & la plus naturelle de considerer les choses [...] " (Éducation 260-61). 81 Voir Alcover, "Chapitre III ", 40. 82 À rapprocher de la définition indiquée dans la " Préface" de l'Égalité: " le Caractere essentiel de la verité, c'est la clarté et l'évidence" (12).

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comprises dans celle de nous-mesmes " [216] résume la teneur du long" Quatrième entretien" (186-305), Timandre rappelant le " connoissez vous vous-mesme" (220) qui traite du corps et de l'esprit ainsi que de ce qui est valable en philosophie, en théologie (268), en logique (279), en métaphysique (279-80), en médecine (280), tout comme dans les" sciences de societé " (grammaire, morale, jurisprudence, politique [281])83.Suscité par une question sur la " methode [selon laquelle] on les [sciences] devroit enseigner" (306), le " Cinquième entretien" (306-53) loue la philosophie de Descartes et dresse une liste de seize ouvrages dont le but est, selon Madeleine Alcover, de " former des femmes capables de fréquenter des académies plus que des salons ,,84. L'Éducation fut publié en 1674, à Paris. En paraissent, en 1679, une émission et, la même année, une contrefaçon hollandaise dont la conclusion" est l'objet d'une variante importante ,,85.L'édition utilisée ici est celle établie par Magné en 1984. Le compte rendu du Journal des Sçavants, le 8 avril 167586,souligne, d'après Magné, " la nouveauté de la méthode conseillée" et se montre" sensi,,87 ble " à " l'originalité des idées exprimées
3. De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes (1675) Madeleine Alcover note qu'" [a]ucune réfutation publiée n'a fait suite à l'Egaiité. La seule connue jusqu'à 1980 était celle manuscrite, qu'Ascoli avait mentionnée dans son étude :88elle se trouve à l'Arsenal (ms.3656) et est intitulée 'Supé,,89 riorité de l'homme sur lafemme Ou l'inégalité des deux sexes. Bocquel1740' Quand elle mentionne l'article de Moureau9o, elle précise que le manuscrit qu'il cite (Supériorité de l'homme sur la femme ou l'inégalité des deux sexes dédiée à Jésus-Christ) est identique, d'après la table des matières qu'illivre91, à celui de l'Arsenal. Elle en déduit: "Il semblerait donc que le manuscrit de l'Arsenal ne serait qu'une copie du manuscrit découvert par M. Moureau et que Bocquel ne

83Voir Alcover, Chapitre III ",41 : [l'entretien] reprend la démarche du Cogito pour éta" " blir l'existence et l'essence de l'esprit. Comme Descartes, et contrairement à Pascal, il pense que l'homme est capable d'atteindre la vérité, sinon totalement, du moins partiellement, c'est dire que l'homme n'est pas irrémédiablement la proie des puissances trompeuses" 84Alcover, "Chapitre III ", 42. 85Alcover, Chapitre II ", 26. 86Cité dans "Magné, Chapitre VI. Accueil et destinée des traités féministes ", 350-51. 87Magné, Chapitre "VI ",351-52. " 88Voir Georges Ascoli, Essai sur l'histoire des idées féministes en France du XVIe siècle à " la Révolution", Revue de synthèse historique 13 (1906) : 167 et Alcover, " Chapitre II ", 134 (n. 30). 89Alcover, Chapitre II ", 32. " 90Voir François Moureau, Autour du mythe de la femme: Une Réfutation inconnue de " Poullain de la Barre ", Cahiers de Littérature du XVIIème siècle 2 (1980) : 89-94.
91 Moureau 91.

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serait pas le nom de l'auteur, mais celui d'un copiste, comme le mot scriptor pourrait le suggérer ,,92. Revenant au contenu de sa thèse, en 196493,Magné relève, dans son introduction de l'Éducation, parue en 1984, trois ans après l'ouvrage de Madeleine AIcover: "Il existe bien une réfutation de L'Egalité, intitulée Supériorité de l'homme sur lafemme ou l'inégalité des deux sexes dédiée à Jésus-Christ. Mais ,,94 ce texte anonyme n'a jamais été publié avant de renvoyer, sans commentaire, à l'article de Moureau ; il n'a pas, semble-t-il, lu la remarque de Madeleine AIcover, publiée en 1981. L'Excellence (199 pages) se présente" comme une réfutation" de l'Égalité et fut, selon Moureau, rédigé entre 1673 et 167595; il le caractérise en ces termes: " À l'argumentation cartésienne de Poullain de la Barre, à sa quête universelle des préjugés, l'anonyme oppose le 'bon sens' et la 'raison' - qui nourrissent l'Écri,,96 ture sainte En effet, l'auteur (peut-être janséniste, avance Moureau) puise ses sources dans les Proverbes, l'Ecclésiaste et les épîtres de saint Paul97 Il ne s'agit pas de la contradiction que Poulain attendait. En dépit de son titre, l'Excellence est une défense supplémentaire de la thèse originelle de Poulain sur l'égalité des sexes. Selon Magné, " il écrit lui-même la ,,98 réfutation qu'il a attendue en vain [...] Dès le début de sa très longue" Préface" (3-102), Poulain ne laisse planer aucune ambiguïté sur l'intention qui a animé la rédaction de cet ouvrage:
je m'estonne qu'aprés tant de menaces d'écrire contre l'Egalité des sexes, aucun ne l'ait fait encore, au moins pour répondre à l'attente que ces menaces avoient donnée. C'est ce qui m'a porté à reprendre la plume pour faire ce Traité de l'Excellence des hommes, non pour prouver qu'ils sont plus excellens que les femmes, estant persuadé du contraire plus que jamais, mais seulement pour donner moyen de comparer les deux sentimens opposez, & de mieux juger lequel est le plus vrai, en voyant séparément dans tout leur jour les raisons sur lesquelles ils sont fondez. (" Préface ", Excellence 4-5)

y est inséré" l'abrégé d'une réponse considerable aux authoritez de l'Ecriture sainte, que l'on rapporte dans la seconde partie de ce traités; cette addition ayant esté jugée necessaire pour ne point multiplier les livres [...] " (5). Y font
92 Alcover, "Chapitre II ", 33. 93 Magné, "Chapitre VI ", 348 : "personne en tout cas ne fit paraître d'ouvrage contradictoire, et c'est précisément ce silence qui explique, de l'aveu même de PoulJain, le traité de l'Excellence des Hommes" Voir" Préface ", Excellence 4. 94 Magné, éd., Introduction ", Éducation IX (n. 12). " 95 Moureau 89. 96 Moureau 90-91. 97 Voir Moureau 89-90. 98 Magné, " Introduction ", 8.

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écho, en parallèle, quelques lignes à la fin de la " Préface ", qui rappellent ce dessein initial: "VOILA les reflexions necessaires pour l'éclaircissement des Passages que l'on croit estre contraires à l'opinion de l'Egalité des sexes, & pour faire utilement la comparaison dont on a parlé d'abord" CI02). Après avoir commenté la méthode, Albistur et Armogathe établissent le lien entre cette" critique" et l'ultime ouvrage de Poulain, La Doctrine des protestants99. La continuité de son propos, par le chemin détourné de ce traité, est à nouveau mise en lumière dans l'ultime paragraphe du traité:
Je ne vois guéres de plus grande marque de la prévention des hommes que la persuasion où ils sont du merite & de la noblesse de leur sexe. Cela n'a été que pour mieux connoistre leurs erreurs & leurs préjugez que je me suis appliqué à celuy-cy qui les renferme presque tous. Et comme je n'ay point eu d'autre dessein avec cela que de m'en divertir, en essayant ma plume. Je fmis par ce second ouvrage un sujet qui m'auroit pû fournir assez de matiere pour vingt volumes, si je l'avois voulu traiter dans toute son etenduë. (" Remarques necessaires pour l'éclaircissement de quelques difficultez sur l'égalité des Sexes, & sur l'excellence de l'un à l'égard de l'autre ", 328-29)

Toute ambiguïté est ainsi évitée. Poulain ne réfute pas ses écrits antérieurs, en dépit du titre qui n'avait pas trompé Pierre Bayle dans son article 100,comme le

te

If,

99Maïté Albistur et Daniel Armogathe, 7. - Poullain de la Barre et le féminisme rationalis"

Histoire du féminisme français, 2 vols. (Paris: Éditions des Femmes, 1977) 2: 159 (" C'est

d'ailleurs dans ce dernier ouvrage que la méthode cartésienne est utilisée avec le plus d'ampleur, puisqu'il consacre plus de cent pages à faire une critique serrée des textes sacrés hostiles aux femmes, anticipant d'une douzaine d'années sur son exégèse protestante If). 100 Voir Bayle, "Marinella, ou Marinelli (Lucrèce) If, 10: 307 (" on decouvre qu'il n'a pas dessein de réfuter son premier ouvrage et qu'il a plutôt envie de le confirmer indirectement
If).

Cité aussi

Le court compte rendu paru, le 16 mars 1676, dans le Journal des Sçavants mentionne la " Préface" mais non les" Remarques" ; cette omission conduit à un contresens (" cet ouvrage joint à celui de l'Égalité des Sexes, dont il n'est à proprement parler qu'une suite, fournit agréablement le pour et le contre sur la même matière If, reproduit par les critiques postérieurs, y compris dans l'Histoire des ouvrages des savans de Henri Basnage, en septembre 1691 (voir aussi Alcover, " Chapitre II ", 32).

dans Christine Fauré, " Poullain de la Barre, sociologueet libre penseur If, Corpus 1 (1985) : 47.

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soulignent, en 1985, Geneviève FraisselOI et Linda TimmermanslO2, avant Elsa Dorlinl03. Geneviève Fraisse développe une thèse intéressante: elle se fonde sur la stratégie d'écriture comme jeu rhétorique (ou non) en vue d'apprécier la structure tripartite de l'Excellence. La macrostucture du traité n'est pas un jeu rhétorique, selon elle: " il [Poulain] écrit sa propre réfutation, solidement encadrée par une introduction et une postface aussi claires et déterminées que son premier livre. Comment est-ce possible d'y voir un simple jeu de rhétorique, un 'paradoxe galant', un exercice de style? Il est certain que ces techniques de discours occupent une place réelle dans l'expression écrite I...] jusqu'à l'avènement des Lu,,104 en revanche, la partie centrale, qui doit être lue comme émanant ; mières d'un adversaire, en est un. Poulain expérimente une démarche différente de celle mise en œuvre dans ses traités précédents. Geneviève Fraisse poursuit:
il faut considérer les arguments des adversaires, les analyser, en percer l'originel05 C'est pourquoi, contrairement à Descartes qui fait 'table rase' de tout ce qui lui fut appris, Poullain de la Barre juge nécessaire de reprendre les thèses de la Scolastique fondées sur l'Écriture sainte et les philosophies de l'Antiquité, de les exposer et de les discuter [...] c'est ce qu'il fait dans l'introduction et dans la postface du traité De l'Excellence des hommes. Quant au traité lui-même, c'est un exercice de style bien précis: retournant comme un gant la méthode cartésienne, il use et abuse du sens commun, de l'opinion, de l'autorité des savants, de l'argument de nature comme preuve évidente, etc., et pousse ainsi jusqu'au ridicule les éventuels fondements rationnels du préjugé contre les femmesl06

101Geneviève Fraisse, Poullain delaBarre, ou Le Procès des préjugés ", Corpus I (1985) . 37 " (" Certains commentateurs ont cru qu'il s'y était réfuté lui-même, Bayle pourtant (article 'Marinella') avait déjà bien vu qu'il se faisait l"avocat du diable' et que cet ouvrage n'était qu'une 'confirmation indirecte du premier' "), article repris dans" Un 'Précurseur'. Poullain de la Barre, ou Le Procès des préjugés", La Raison des femmes, préface Jacques Rancière (Paris: Plon, 1992) 2945. 102 Linda Timmermans, " Deuxième partie ", " Chapitre 8. La Théologie au féminin: Concessions, revendications féministes, pratiques réelles", L'Accès des femmes à la culture sous l'Ancien Régime, 1985 (Paris: Honoré Champion, " Champion classiques ", 2005) 776 : " sous mine de se rétracter, Poullain réfute les arguments traditionnels tirés de l'Écriture [...] " 103 Dorlin, " Première partie: Le Siècle de l'égalité ", 39-40 : " Ce dernier titre est trompeur : le philosophe, loin d'avoir changé de camp, inventorie au contraire tous les arguments en faveur de l'inégalité des sexes, exhibant par là-même toutes les contradictions qu'ils renferment et les préjugés sur lesquels ils se fondent" 104 Fraisse, " Poullain de la Barre", 41. 105 Alcover l'avait noté: " contrairement aux deux œuvres précédentes, [De {'excellence] accorde une large part à l'examen et à la réfutation des arguments traditionnels. Dans sa très longue préface l'auteur soutien que les Ecritures, lues sans prévention, sont favorables à la thèse de l'égalité des sexes [voir" Préface ", 5-6] [...] Alors que dans l'Egalité il s'était refusé à argumenter contre la tradition, ici il joue le jeu de ses adversaires" (" Chapitre III ", 42-43). 106 Fraisse, " Poullain de la Barre", 42. 43

Selon elle, si la démarche diffère, le dessein, lui, demeure: " quand il prétend se réfuter lui-même, il se place dans l'envers de la philosophie cartésienne mais c'est hors du cadre rhétorique de ce discours volontairement contradictoire qu'il dénonce la tradition théologique et philosophique, son véritable ennemi ,,107. En dépit de l'expression" C'est ce qui m'a porté à reprendre la plume" (4), l'auteur de l'Excellence ne s'identifie pas ici à celui de l'Égalité et s'en dissocie même quand il l'évoque, à la troisième personne du singulier: " Je finirois icy ce discours, si l'Auteur de l'Egalité des Sexes ne s'estoit avisé sur la fin de son livre de vouloir tourner en ridicule les plus illustres d'entre les Anciens qui ne sont pas de son sentiment" (239-240). La distance de Poulain vis-à-vis de sa production apparaît dès la première partie, quand il évoque la réception dudit traité qu'il ne revendique pas comme sien: "Je me souviens encore fort bien que lors que le livre de l'égalité commença à paroistre il n'y eût que les Pretieuses qui le reçeurent avec applaudissement disant qu'on leur faisoit quelques justice [...]" (118). En revanche, dans la troisième partie (" Remarques "), l'auteur renvoie, en marge, avec référence de page, au traité de l'Égalité (272,274,279) ; à une reprise il se présente comme l'auteur de l'Égalité: "Nous avons assez parlé ailleurs du temperament des femmes" (279). De même, dans le dernier paragraphe du traité, l'expression" Je finis par ce second ouvrage [...] " (329) est claire. Son autre traité, l'Éducation, est l'objet d'une mention (suivie de la précision " 4. Entretien ") qui figure dans la marge en regard d'un passage qui y renvoie de façon implicite: " les femmes n'estant pas moins capables que les hommes de se connoistre elles mesmes, comme on l'a fait voir ailleurs, en traitant de la connoissance de soy mesme [. ..] " (" Preface", Excellence 80). Le dernier paragraphe de la préface constitue un guide de lecture où Poulain est censé se retirer pour laisser la parole à un adversaire: " POUR ce qui est du traité de l'Excellence des hommes, il le faut lire comme s'il venoit d'une main inconnuë & zelée pour la gloire de nôtre sexe, afin de mieux reconnoistre si l'Autheur ne s'est point flatté luy-mesme en affoiblissant les preuves de ses Adversaires ; & s'il a dit contre les femmes tout le mal que l'on en peut dire publiquement " (Excellence 102). La phrase suivante, et ultime, est une manière indirecte de dénoncer la stratégie habituelle des attaques contre les femmes:
Car les invectives sont la voye ordinaire de les attaquer, en exagerant leurs defauts, rejettant sur tout le sexe ce qui se voit en quelques unes, & leur est commun avec les hommes, & attribuant à l'inclination ce qui n'est qu'un effet de la

107Fraisse, " PouIlain de la Barre ", 37-38.

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coûtume, de l'éducation, & de la maniere dont elles sont considerées, & se considerent elles mesmes. (102)

Généralisation abusive et confusion entre nature et coutume, entre inné et acquis, qui aboutit à intérioriser ladite infériorité, sont les cibles bien connues de ses dénonciations. La première partie (103-67) de l'Excellence - " Que l'opinion commune, que les femmes ne sont point égales aux hommes ne doit point passer pour une erreur de prejugé, & qu'estant aussi ancienne & aussi étenduë que le monde, & conforme aux principes de la saine Philosophie, elle doit demeurer comme une verité constante" (103) -, incluant une sous-partie introduite par l'intertitre " Raisons Physiques de l'Excellence des hommes" (129-67), réfute le propos de l'Égalité (l'infériorité des femmes comme préjugé, la nature des conséquences de la différence de tempérament, la grossesse comme obstacle ou non aux charges des femmes dans la société)108.

Sont ensuite envisagées, dans la " Seconde partie", les Écritures (169-266) :
"Que selon l'Ecriture Sainte, les femmes ne sont point égales aux hommes" (169). Elle comprend deux sous-parties: " Qu'il paroist par la conduite de Dieu qu'il a toujours plus estimé les hommes que les femmes, & qu'il a ordonné que celles-cy fussent soumises aux autres comme leur estant inferieures " (197). Le second intertitre (" Iustification des Anciens qui ont parlé contre les femmes" [239]) indique un changement d'orientation: le prétendu auteur (adversaire de Poulain) de ces deux parties centrales de l'Excellence entend répondre à l'attaque portée, à la fin de l'Égalité, contre les philosophes misogynes de l'Antiquité. Ces deux parties, qui constituent un ensemble, sont suivies d'une troisiè,,109 : "Remarques neme (267-329) que Geneviève Praisse nomme" postface cessaires pour l'éclaircissement de quelques difficultez sur l'égalité des Sexes, & sur l'excellence de l'un à l'égard de l'autre" (267). Le titre est explicité par le premier paragraphe: " Quoy que ce qu'il y a dans le livre de l'Egalité des Sexes, & dans la Préface de celuy-cy, puisse suffire pour satisfaire à toutes les difficultez considerables que l'on peut avoir sur ce sujet, il ne sera pas neanmoins inutile d'y ajouter quelques remarques" (267). Ces" Remarques" se subdivisent en trois parties numérotées. La démarche habituelle de Poulain se discerne avec netteté dans le II : "je prétends que l'opinion commune est un préjugé & une erreur [...] " (273). Dans le III, l'auteur cède, presque jusqu'à la fin (286-328), la parole à une jeune fille sur les" avantages qui accompagnent l'amour" (287-88). Ses derniers mots - " leur [homme] Excellence prétenduë " (328) - sont d'une clarté absolue. Ainsi que le souligne Madeleine Alcover, " Il démonte une dernière fois les arguments de ses adversaires" : " son argument principal est tou108 III ", 43-44. Voir Alcover, " Chapitre 109 Fraisse, "Poullain de la Barre It, 37.

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jours de distinguer la coutume de la nature et de réduire les prétendues différences immuables à de pures contingences historiques ,,110. L'ouvrage fut publié à Paris en 1675, suivi, la même année, d'une contrefaçon sans doute lyonnaise, puis, en 1679, d'une émission de l'édition parisiennelll. Une contrefaçon genevoise parut en 1690, reprise par une émission en 1692112L'édition ici utilisée est celle de 1675, consultable à la BNpll3. III. Diffusion, réception et influence en France: indifférence ou incompréhension? précise Magné, La diffusion des trois traités ne fut pas un " échec total ,,114, comme l'attestent leurs éditions successives et, pour le premier, sa traduction anglaise de 1677. Madeleine Alcover indique: "un seul des trois ouvrages, le plus édité, c'est-à-dire l'Egalité, a eu quelque influence. Deuxièmement, celle-ci ,,115 n'a pas été continue [...] 1. De l'égalité des deux sexes Magné note l''' indifférence à peu près générale" qui accueillit l'Égalitél16 En dépit d'" éditions multiples" en une quinzaine d'annéesl17, note Madeleine Alcover, le " Succès immédiat, celui des années 70, [fut] dans l'ensemble méPourtant, comme le démontrent Ascoli, Marie Louise Stock, Magné diocre ,,118. et Madeleine Alcover, ce traité fut" lu " et, le plus souvent, pillé" sans [en] ,,119 souffler mot jusqu'en 1704, notamment par Gabrielle Suchon (1693), par Madame de Pringy (1694), par Guyonnet de Vertron (1698), par Noël (1698), par l'abbé Morvan de Bellegarde (1702) et par Buffier (1704). En effet, constate Madeleine Alcover, c'est avec vingt ans de retard, lors de l'édition de 1690120,que

lID

" III Voir Alcover, Chapitre II ", 26, 27. 112Voir A1cover, " "Chapitre II ", 7-28. 113Cote: R 24076. 114Magné, Chapitre VI. Accueil et destinée des traités féministes ", 355. ilS Alcover, " "Chapitre II ", 21. 116Magné, " Chapitre VI ",349. 117 Pour le détail des éditions, voir A1cover, " Chapitre II ", 30 : " cinq éditions de l'Egalité, deux de l'Education et trois de l'Excellence en une quinzaine d'années, issues de Paris, Lyon, Amsterdam (?) et Genève, témoignent de l'accueil réservé à ces œuvres et d'une diffusion géographique assez large" 118Alcover, "Chapitre II ",30. Voir aussi Magné, "Chapitre VI ", 349. 119 A1cover, " Chapitre II " 33 : " le pillent plus ou moins, sans souffler mot de leur source " 120 Alcover, " Chapitre II ", 33 : " Cette flambée de succès pour le livre, sinon pour l'auteur, a été attribuée un peu vivement à l'édition de 1690-1692" et 34 : " Comme la conjoncture en cette fin de siècle n'était plus celle des années 70, le public a réagi à l'œuvre de Poullain avec vingt ans de retard"

A1cover,

Chapitre

III.", 44.

46

le public a réagi à l'œuvre de Poulain1Z1," puis ce fut l'oubli total" jusque vers 1910, " avec une brève résurrection autour de 1750,,122.Poulain lui-même anticipa les raisons de cet échec relatifZ3 moins de ses idées, qui furent reprises de façon décousue, que de leur élaboration en système. Conscient de la nouveauté de sa démarche, Poulain fait référence, dans la " Préface" même de l'Égalité, à l'incompréhension que pourrait rencontrer son traité. Il envisage le contresens rapide qui l'assimilerait à l'un des panégyriques habituels, dès le paragraphe d'ouverture (" par galanterie ou par amour" [9]) repris, en écho, cinq paragraphes avant la fin (" de peur que la pensée que ce seroit un ouvrage de galanterie ne le fasse passer legerement, ou rejetter par les personnes scrupuleuses" [Il]). Dans la suite, Poulain anticipe, pour en montrer l'infondé, d'une part, le mécontentement des hommes (" ne manqueront pas de crier contre. Pour donner moyen de répondre à leurs plaintes, l'on avertit [...] " [11]), d'autre part, leur" terreur Panique" des conséquences que pourrait engendrer, chez les femmes, son entreprise audacieuse (" les mauvais effets qu'une terreur Panique leur feroit apprehender de cette entreprise, n'arriveront peut-estre pas à l'égard d'une seule femme [...]" [12]). La réception de son traité est de nouveau évoquée à deux reprises, de façon rétrospective cette fois. L'année suivante, Stasimaque dit à Eulalie dans l'Éducation : " je ne doute point que si ceux qui vous gouvernent venoient à vous declarer que le livre de l'Egalité est mauvais & contraire à l'Ecriture, vous revoqueriez tout ce que vous en avez pensé d'avantageux, & en auriez autant d'éloignement, que vous en avez pû avoir d'estime" (55). Dans l'Excellence, en 1675, avec l'expérience, l'auteur inscrit la réaction des femmes dans le corps du texte: " Les femmes sont elles-mêmes si fortement convaincues de leur inégalité et de leur incapacité, qu'elles se font une vertu non seulement de supporter la dépendance où elles sont, mais encore de croire qu'elle est fondée sur la différence que la nature a mise entre elles et les hômes [sic] " (118) et dénonce l'intériorisation de cette infériorité acquise. Seules les précieuses lui réservèrent un accueil autre:
Je me souviens encore fort bien que lors que le livre de l'égalité commença à paroistre il n'y eût que les Pretieuses qui le reçeurent avec applaudissement disant
121 Alcover, " Chapitre II It, 33 . " On ignora longtemps le nom de l'auteur, malgré l'Education qui fournissait les informations nécessaires: preuve que ce deuxième ouvrage a été peu ou mal lu. Ce n'est qu'en 1685 que Bayle révéla officiellement le nom de l'auteur " 122 Alcover, "Chapitre II'', 34 qui cite Mlle Archambault (1750) et Dom Philippe Joseph Caffiaux (1753). Alcover aborde plus bas la question de l'influence de Poulain sur Montesquieu et sur Rousseau (34) ; en revanche, "Ni Diderot, ni Voltaire ne semblent l'avoir connu" (34) ; quant à Laclos, il ne cite pas Poulain: " M. Magné lui-même, s'il trouve les rapprochements indiscutables, aurait dû signaler qu'après un siècle de plagiat, l'influence, si influence il y a, peut-être de deuxième, voire de troisième main" (34).
123 Clarke, éd., 31.

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qu'on leur faisoit quelques justice; d'autres [femmes] le firent valoir seulement parce qu'il flattoit leur vanité: mais tout le reste en parla comme d'un paradoxe qui avoit plus de galanterie que de verité, n'osant pas le condamner, parce qu'il leur étoit favorable. (118-19) Cette réception précise est analysée par Elsa DorlinI24, Madeleine Alcover explique le silence relatif des journaux savants, lors de la publication de l'Égalité, par des raisons conjoncturelles: " Le Journal des Sçavans n'a pas été édité en 1673 et très peu de numéros ont été publiés en 1674 ", Y décelant (mais n'est-ce Eas un peu rapide ?) " la cause du silence qui a entouré 5 la parution de l'Egalité "I

2. De l'éducation des dames Cette carence conjoncturelle ne se reproduisit pas pour les deux autres traités. L'Éducation fut accueilli par un compte rendu dans le Journal des savants du 8 avril 1675, qualifié de" poli ", par Magné126,et de" succinct quoique complet et objectif ", par Madeleine A1cover : " On n'y trouve pas un mot de critique négative et le style de l'auteur y est loué. Il est cependant étonnant de n'y voir aucune allusion à l'Égalité ni le nom de Poullain, alors que celui-ci a signé son ,,127 épître et révélé qu'il était également l'auteur de l'Égalité Mais il s'agit d'un résumé plus que d'un jugement critique de l'œuvre; toutefois, note Magné dans sa thèse, " le critique a été frappé [...] par la nouveauté de la méthode conseil-

lée : s'il n'en mesure pas exactement la portée, il n'en est pas moins sensible à
l'originalité des idées exprimées ,,128, 3. De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes Quant à l'Excellence, il fut, le 16 mars 1676, dans le même périodique, " l'ob,,129 jet d'une brève annonce qui fut, précise Madeleine Alcover, " à la base du contre-sens qu'on a longtemps fait sur la dernière œuvre de Poullain ,,130. efEn fet, ajoute-t-elle plus loin,
[e]n omettant de tenir compte des remarques qui terminent l'ouvrage et qui réfutent la thèse de l'excellence des hommes, le Journal a faussé son sens. Même
124 Dorlin, " Première partie ", 39 : " Il faut dire que ses livres n'obtiennent d'écho que dans le milieu précieux"
125 " 126 Poulain de la Barre, Éducation, éd. Magné, VI : " Rien d'étonnant si l'ouvrage rencontre peu d'écho. Un compte-rendu [sic] poli dans le Journal des savants constitue le seul témoignage de cet accueil" (VI-VIII, reproduit dans Magné, " Éducation des femmes et féminisme fI, 127). Alcover, Chapitre II ", 31.

127Alcover, "Chapitre II'', 32. Magné reproduit ce compte rendu (" Chapitre VI fI, 350-51). 128Magné, "Chapitre VI ", 351-52. 129Magné le reproduit (" Chapitre VI fI, 352). 130Reproduite dans Alcover, fI, " Chapitre II 32. 48

erreur plus tard dans l'Histoire des ouvrages des savans de Basnage qui ira jusqu'à parler de réfutation de l'Egalité [...] Bayle, lui, ne s'y était pas trompé: 'Quand on examine bien tout ce qu'il dit, on découvre qu'il n'a pas dessein de réfuter son premier ouvrage, et qu'il a plutôt envie de le confirmer indirectement' (article 'Marinella,)131 Malheureusement c'est Basnage et non Bayle que Haag et Michaud ont suivi dans leurs dictionnaires132

4. Explications idéologiques Si cette justification matérielle est, certes, recevable, la véritable explication émane aussi de la nouveauté de la démarche que les lecteurs n'étaient pas prêts à recevoir, comme le soulignent tous les chercheurs. Grappin l'écrit en 1913 : " L'opinion n'était pas prête. Toute revendication, même purement théorique, ne pouvait paraître qu'un 'paradoxe'. Et c'est pourquoi il faut se garder de tirer argument du silence des contemporains. Ils ont pu connaître l'auteur, en parler, en discuter, mais personne n'était en état de le suivre sur le terrain nouveau où il pla,,133 çait une question d'avenir Madeleine A1cover le reprend: " ce succès inégal et médiocre s'explique essentiellement par le contenu du message de Poulain, message prématuré qui se heurtait à des formes de pensée qu'il a fallu des siè,,134 cles à remettre en question et qui ne sont pas encore détruites Linda Timmermans en développe le caractère novateur: "Le discours ouvertement subversif de Poullain de la Barre n'avait aucune prise sur les mentalités du temps" 135 ,,136 qu'elle relève une illustraC'est dans" la pratique féminine de la théologie tion de l'audace de Poulain: "il faut [...] permettre aux femmes d'accéder au grade de théologien et à l'enseignement doctrinal. Il va même jusqu'à revendi,,137 quer pour elles l'accès à la prêtrise Elle cite un paragraphe de l'Égalité (80) en regard de l'alinéa" Elles sont capables des dignitez Ecclesiastiques" : " Poulain la [position officielle de l'Église à l'égard des femmes] bouleverse de fond ,,138 en comble L'Excellence confirme cette proposition (66, 68-70). Poulain y démontre, de l'avis de Linda Timmermans, que" l'exclusion des femmes de la ,,139 prêtrise est un simple fruit des contingences historiques Les grandes lignes de ses idées novatrices seront analysées en relation avec les emprunts de [Sophia].

131Bayle JO : 308. 132Alcover, Chapitre II ", 32. 133Grappin, " "Notes sur un féministe oublié ", 866. 134Alcover, " Chapitre II ", 35. 135Timmermans, Chapitre 8 ", 778. 136Timmermans, " Chapitre 8 ", 774. " 137 138Timmermans, 139Timmermans,

Timmermans," Chapitre 8 ", 775.
" Chapitre 8 ", 776. " Chapitre 8 ", 776.

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IV. Traduction anglaise de l'Égalité des deux sexes 1. Existence Si l'accueil, en France, de l'Égalité fut peu enthousiaste, un certain" A.L. " jugea intéressant, en 1677, de le traduire sous le titre The Woman as Good as the Man,- or, The Equallity of Both Sexes. Written Originally in French, and Translated into English by A. 1., selon Ie principe de la métaphrase décrit dans la classification de Dryden140 Madeleine Alcover se borne à mentionner l'existence de la traduction anglaise de 1677 puisque là n'est pas son propos141 2. Identité du traducteur Dans l'introduction de leur réédition, Frankforter et Morman font une simple référence au traducteur: " in 1676 [sic] an anonymous translator (identified as A. L.) brought out an English version of De l'Egalité (entitled: The Woman as Good as the Man, or the Equality of Both Sexes) ,,142. même, Clarke, jugeant De utile une nouvelle traduction de ce traité, indique, en note, le titre comprenant les initiales du traducteur (" translated into English by A. L. ") mais sans faire de commentairel43. MacLean est le premier, en 1988, à s'intéresser à ce traducteur qu'il identifie non avec certitude mais" en toute vraisemblance": "ln aIl likelihood, the 'A.L.' who translated Poullain's De l'égalité was Archibald Lovell, a rather shadowy figure responsible for a number of translations, mostly from French writers, between 1677 and 1687,,144 De l'œuvre publiée en son nom par Love1l145, insi que des préfaces des œuvres qu'il a traduites, MacLean glane des a éléments sur sa personnalité intellectuelle: " we can also infer that Lovell was a man, like Poulain, of considerable personal courage and intellectual integrity who was committed to the rationalist method associated with the 'new' science ,,146 of empirical analysis MacLean envisage les huit autres ouvrages français dont les traductions peuvent être attribuées à Archibald Lovell; elles relèvent

140Dryden, "The Preface If, A8', reproduit dans Dryden's Dramatic Poesy and Other Essays, éd. Henry Hudson (London: Dent, 1912) 151. Sur la pratique de la traduction au XVII" siècle,

voir Bernard Dhuicq, "Aphra Behn: Théorie et pratique de la traduction au XVIIe siècle Franco-British Studies 10 (1990) : 75-98.
141 Alcover, "Chapitre II If, 30. 142 Frankforter et Morman, éds., XVI.

If,

143Clarke, éd., 1 (" Poulain's treatise on the equality of the sexes deserves a new English translation to replace that of 1677 If), 32 (n. 2). 144 If, 15. Mac Lean, éd., "Introduction 145 Cité dans Mac Lean, éd., " Introduction If, 15 : A Summary of Material Heads Which May Be Enlarged and Improved into a Compleat Answer to Dr. Burnet's Theory of the Earth (1696), attaque en réponse à l'ouvrage de 1684.
146 Mac Lean, éd., " Introduction If, 15.

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