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RÉFUGIES KURDES D'IRAK EN TURQUIE

De
320 pages
Cet ouvrage, issu d'une recherche universitaire, a été écrit au terme d'une enquête menée sur place dans les camps en Turquie. Il examine la convergence des intérêts turcs et irakiens sur le partage du territoire du Kurdistan. On y trouve des témoignages et réflexions des autorités turques, des Kurdes de Turquie, des instances internationales sur la situation des réfugiés dans les camps. On y découvre le mode de vie des réfugiés, leur traitement par les autorités turques et le combat mené par les réfugiés pour préserver leur culture et leur dignité.
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Les réfugiés kurdes d'Irak en Turquie
Gaz, exodes, campsCollection Comprendre le Moyen-Orient
dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions
AL QASIMI, Les relations entre Oman et la France, 1995.
DAGHER c., Proche-Orient: Ces hommes qui font la paix, 1995.
LONGUENESSE E., Santé, médecine et société dans le monde arabe,
(coed HarmattanlMaison de l'Orient), 1995.
TRIBOU G., L'entrepreneur musulman, 1995.
KHOSROKHAVAR E, L'islamisme et la mort. Le martyre révolution-
naire en Iran, 1995.
ARBOIT G., Le Saint-Siège et le nouvel ordre au Moyen-Orient. De la
guerre du Golfe à la reconnaissance diplomatique d'Israël, 1995.
ABDULKARIM A., La diaspora libanaise en France. Processus
migratoire et économie ethnique, 1996.
SABOURI R., Les révolutions iraniennes. Histoire et sociologie, 1996.
GUINGAMP Pierre, Halez el Assad et le parti Baath en Syrie, 1996.
KHOSROKHVAR Farhad, Anthropologie de la révolution iranienne.
Le rêve impossible, 1997.
BILLION Didier, La politique extérieure de la Turquie. Une longue
quête d'identité, 1997.
DEGEORGE Gérard, Damas des origines aux mamluks, 1997.
DAVIS TAÏEB Hannah, BEKKAR Rabia, DAVID Jean-Claude (dir.)"
Espaces publics, paroles publiques au Maghreb et au Machrek, (coed
HarmattanlMaison de l'orient), 1997.
BSERENI Alice, Irak, le complot du silence, 1997.
DE HAAN Jacob Israël, Palestine 1921, présentation, traduction du néer-
landais et annotations de Nathan Weinstock, 1997.
GAMBLIN Sandrine, Contours et détours du politique en Egypte, 1997.
LUTHI Jean-Jacques, L'Egypte des rois 1922-1953, 1997.
CHIFFOLEAU Sylvia, Médecines et médecins en Egypte. Construc-
tion d'une identité professionnelle et projet médical, (coed.Harmattan/
Maison de l'Orient), 1997.
ANCIAUX R., Vers un nouvel ordre régional au Moyen-Orient, 1997.
RIVIERE-TENCER Valérie, ATTAL Armand, Jérusalem. Destin d'une
métropole, 1997.
YAVARI-D'HELLENCOURT Nouchine, Lesfemmes en Iran. Pressions
sociales et stratégies identitaires, 1998.
Philippe BOULANGER, Le destin des Kurdes, 1998.
Christophe LECLERC, Avec T.E. Lawrence en Arabie, 1998.
(Ç)L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-7009-2Sabri Cigerli
Les réfugiés kurdes d'Irak en Turquie
Gaz, exodes, camps
Préface de Jean-Marie Demaldent
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
55, rue Saint Jacques5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9REMERCIEMENTS
Cet ouvrage est le fruit d'une thèse de science politi-
que qui a été dirigée par le Professeur Jean-Marie De-
maldent et soutenue à l'université de Paris X - Nanterre.
J.-M Demaldent trouve ici le témoignage de ma re-
connaissance, car ses conseils et ses remarques ont con-
tribué à nourrir ma réflexion tout au long de mes recher-
ches.
Je suis également redevable au Professeur Maurice
Robin qui m'a fait confiance et m'a encouragé avant et
après la soutenance de ce travail. Je remercie également
Raymond Riquier dont les remarques m'ont été d'une
aide précieuse.
Je tiens enfin à exprimer ma plus grande gratitude à
ma femme pour sa patience, son soutien sans faille et
pour le soin quelle a apporté à la relecture de ce travail.SOMMAIRE
REMERCIEMENTS 7
SOMMAIRE 9
PRÉFACEDE JEAN-MARIE DEMALDENT 13
AVANT-PROPOS 17
INTRODUCTION 19
PREMIERE PARTIE 31
CHAPITRE 1 -MOUNTAINPEOPLE 31
Les Anfal. 34
L'utilisation de l'arme chimique 38
Aperçu de l'utilisation des gaz chimiques 38
Les gaz utilisés contre les Kurdes 40
Halabja : un génocide? 42
Les réactions chez les Kurdes 47
Les dans le monde 48
CHAPITRE 2 - LE TRAJET DE LEUR EXODE 59
Les passages clandestins des réfugiés 60
Le refoulement des réfugiés 62
Le passage en masse des réfugiés 66
Les raisons de leur accueil par la Turquie 67
Le nombre de réfugiés 69
Les amnisties 73
La situation à la frontière :le 30 août 1988 77
CHAPITRE3 -LES CAMPS 83
Le transfertdans les campsprovisoires 83
Les camps provisoires: 10 septembre -20 octobre 88
Le transfert dans les camps stables 91
Le choix des sites 93
Les raisons politiques, économiques, sécuritaires 94
Le contexte historique et économique 98
9DEUXIEME PARTIE 103
CHAPITRE 4 -L'AIDE AUXRÉFUGIÉS 103
Les démarches des réfugiés 104
Une double politique envers les réfugiés 111
La réglementation et l'organisation de l'aide 113
L'aide kurde 115
CHAPITRE 5 - LE CONTEXTE NATIONAL TURC ET LES RÉFUGIÉS .123
Les acteurs politiques 123
Anavatan Partisi (Parti de la Mère-Patrie) 124
Les partis d'opposition 128
La réaction des intellectuels turcs 133
L'aide humanitaire turque 136
Le Croissant-Rouge turc 136
L'Association des Droits de l'Homme 140
La réaction des milieux religieux turcs 144
Les médias 147
La presse nationale turque 147
La presse pro-Kurde 161
CHAPITRE6 - UN SOUTIENINTERNATIONAL LIMITÉ 165
Les Etats et l'exode 165
Le HCR : une organisation intergouvernementale 171
Les Organisations non gouvernementales 178
L'intervention des ONG 179
Fondation France-Libertés 183
Le traitement médiatique en France 188
Mars 1988: du gazage des Kurdes 189
Septembre 1988 : de l'exode kurde 195
Analyse de ces trois exemples 200
TR 0 ISIEME PARTIE 205
CHAPITRE 7 -LES RÉFUGIÉSET LESAUTORITÉSDESCAMPs 205
« Dehors» et « dedans» 205
Les habitations 205
Les opportunités de sortie 217
Les visites de délégations dans les camps 235
CHAPITRE8 -LES TENSIONS 239
Le mépris 239
Les afITontements 246
10CHAPITRE9 -LA VIEQUOTIDIENNE DANSLES CAMPS 255
Les conditions matérielles 255
L'alimentation 255
La santé 260
La scolarisation 267
CHAPITRE 10 -LES RELATIONSENTRERÉFUGIÉS .277
L'organisationde la vie familiale 277
Les animations 294
CON CLUSION ..303
CHR 0 NO LOGIE 307
BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE 313
INDEX.. .317PREFACE
La condamnation des bombardements à l'arme chimique sur des
Kurdes d'Irak par l'armée irakienne en 1988, à la fin de la guerre entre
l'Irak et l'Iran, a été orchestrée et médiatisée avec des moyens consi-
dérables, en 1991, après l'annexion du Koweït, pendant la Guerre du
Golfe et lors des soulèvements qui l'ont suivie, kurde au Nord et
chiite au Sud. Il s'agissait de diaboliser le plus possible le régime de
Saddam Hussein aux yeux des populations occidentales pour qu'elles
ne s'opposent pas à la guerre, pour justifier les sanctions et leur
maintien et essayer de se débarrasser de ce régime. Mais cette con-
damnation a été infiniment plus discrète en 1988.
A cette époque, la Ligue Arabe protestait contre les accusations
dont l'Irak était l'objet auprès du Secrétaire Général de l'ONU.
L'URSS et la Turquie démentaient l'existence des bombardements
chimiques, alors même que des personnalités irakiennes les confes-
saient et que la presse turque se plaignait de leurs effets sur la pro-
duction apicole des villages frontaliers. Jean-Pierre Chevènement,
notre ministre de la Défense, faisait partie de ceux qui niaient la réa-
lité des gazages. François Mitterrand signifiait à l'Irak son «inquié-
tude», «... sans vouloir s'immiscer dans les problèmes qui relèvent de
la souveraineté irakienne», mais en s'autorisant «de dire son sentiment
sur des événements qui mettent en cause les droits de l'Homme», en
raison «des liens d'amitié qui unissent l'Irak et la France». La con-
damnation américaine a été beaucoup plus nette; mais on était très
loin, en 1988, des futures campagnes de 1991 dénonçant les crimes
contre l'humanité de Saddam Hussein, pour les mêmes faits.
La cause des Kurdes a toujours été instrumentalisée : par les An-
glais au Traité de Sèvres, par les deux camps de la guerre froide (Ré-
publique de Mahabad, après la guerre; soulèvement de Barzani, en
1974), contre Saddam Hussein, contre la candidature de la Turquie à
l'Union Européenne, etc. Cette instrumentalisation a souvent pour
effet de susciter l'illusion, de précipiter les leaders kurdes dans des
aventures d'autant plus dangereuses que le «martyr» a toujours été
considéré comme une arme politique au cours de la «question
d'Orient», depuis les massacres de Chios ; et qu'il constitue l'un des
ingrédients principaux du kurdisme. Aucune Grande Puissance n'en-
visage pourtant de faire exploser la poudrière de la région en déman-
telant un ou plusieurs Etats pour créer un Kurdistan ; encore moins,
13évidemment, les Etats de la région. Eux aussi utilisent la question
kurde de leurs voisins pour tenter d'atteindre leurs propres objectifs
extérieurs ou intérieurs. Cela a souvent pour effet d'opposer entre eux
des mouvements kurdes de différents Etats, comme pendant la guerre
entre l'Irak et l'Iran; ou, comme aujourd'hui, le PKK de Turquie et le
PDK d'Irak; alors même que, malgré les discours, leur stratégie de
lutte contre leur Etat reste circonscrite dans son horizon, y compris
quand elle est menée à l'extérieur des frontières ou soutenue par
l'étranger; et, à l'intérieur de chaque Etat, à la lutte pour le monopole
de la représentativité kurde, volontiers violente.
L'ouvrage de Sabri Cigerli ne fait pas seulement le point sur les
gazages de Halabja et les Anfal de 1988, sur l'exode et la vie des «ré-
fugiés» (auxquels le statut de réfugiés a été refusé) dans les camps de
Turquie. Il-analyse aussi l'extrême embarras du régime turc, à une
époque où la guérilla kurde du PKK montait en puissance dans l'Est
anatolien et pendant laquelle l'idéologie kemaliste fondatrice avait été
maintenue et aggravée pour fonder la répression, après le coup d'Etat
militaire du général Evren de 1980. Il était interdit de prononcer ou
d'écrire le mot «kurde». Les Kurdes étaient sensés ne pas exister; on
prétendait qu'il s'agissait de Turcs (<<turcsde l'Est» ou «turcs de la
Montagne») arrivés en Anatolie bien avant les Seldjoukides et les
Ottomans, qui auraient oublié leur langue au cours d'une période
d'isolement et auxquels il fallait apprendre le slogan «heureux d'être
Turc» (1y. A cette époque, pourtant, plus personne ne croyait, en
Turquie, à la fable du peuplement Turc précoce de l'Anatolie et de la
turcité des civilisations hittite ou sumérienne.
Sous l'impulsion de Turgut Ozal, à l'occasion de la Guerre du
Golfe et du nouvel exode bien plus considérable des Kurdes d'Irak qui
s'ensuivra, par peur de nouveau gazages qui n'auront pas lieu, le ré-
gime turc a opéré un virage qu'on pouvait espérer prometteur. L'ac-
cueil des Kurdes d'Irak a été considérablement médiatisé; des mil-
liers de prisonniers kurdes de Turquie ont été libérés; l'interdiction
de prononcer le mot de Kurde a été levée et même celle de parler
publiquement ou de publier en kurde. Ce virage s'était accompagné
ensuite de l'élection d'un groupe de députés kurdes sous l'étiquette du
SHP (Parti Populiste Social-Démocrate) qui soutenait le gouverne-
ment de coalition dirigé par M. Demirel; il devenait même de bon ton
pour les politiciens de se qualifier d' «à demi-Kurdes». Le sort des
«réfugiés» de 1988 s'est d'ailleurs beaucoup amélioré à ce moment-là,
même si les effets de ce nouvel exode ont été très différents, en raison
de l'opération «provide Confort», puis de la «zone de protection»
imposées par les alliés de la Guerre du Golfe au Nord de l'Irak. Cet
espoir a tourné court. Il ne suffit évidemment pas de reconnaître
l'existence des Kurdes pour régler la question alors que l'Irak, par
14exemple, reconnaît depuis longtemps l'existence d'une «nation
Kurde». La guerre et ses horreurs, des deux côtés, se sont aggravées
après le bain de sang des fêtes du Newroz (Printemps kurde) de 1992,
l'occasion de la trêve unilatérale décidée par le PKK en mars 1993 n'a
pas été saisie; Turgut Ozal est mort le 17 avril; la guerre a repris
avec plus de férocité de part et d'autre, après une attaque du PKK sur
une base militaire à Bingol en juin; le HEP Kurde représenté à l'As-
semblée a été dissout en juillet (en mars 1994, cinq députés kurdes,
puis deux seront arrêtés; et six autres qui se trouvaient à Bruxelles
ont refusé de retourner en Turquie). L'arsenal répressif contre le «sé-
paratisme» n'a été corrigé que superficiellement.
L'optimisme n'est pas de mise aujourd'hui. En Irak, les affronte-
ments entre le PDK de Barzani et l'UPK de Talabani, et leurs allian-
ces avec Saddam Hussein et la Turquie pour l'un, l'Iran pour l'autre,
ont enterré la Fédération autoproclamée, sans doute illusoire, dans la
«zone de protection» (devenue terrain d'interventions répétées pour
l'armée turque) et la perspective de l'union des opposants au régime
en Irak. Il apparaît de plus en plus clairement que l'establishment
politique turc et l'appareil d'Etat sont sérieusement gangrenés par les
liens établis, à la faveur de la guerre, entre mafieux, appareils répres-
sifs, extrême-droite nationaliste et certains politiciens. L'armée turque
qui faisait déjà ce qu'elle voulait dans l'Est anatolien réussit à nou-
veau, par l'intermédiaire du Conseil National de Sécurité, à imposer
sa tutelle, qu'elle a toujours revendiquée, sur la vie politique civile,
sans coup d'Etat et sans doute mieux qu'avec un coup d'Etat, sous
prétexte de défense de la laïcité. Elle avait pourtant soutenu, après le
coup d'Etat du général Evren en 1980, l'idéologie de la «synthèse
turco-islamique», favorisé le développement de l'enseignement reli-
gieux et fermait les yeux sur les règlements de compte du Hezbollah
dans la région kurde. Pourtant, le débat s'est enfin ouvert en Turquie,
remettant en cause la conception dogmatique de l'Etat unitaire à cul-
ture unique, y compris de la part de gens se réclamant de l'ataturkisme
et de la laïcité. Et il aurait été parfaitement possible aux partis politi-
ques classiques, s'ils n'étaient pas si divisés entre eux, tant à droit qu'à
gauche, et surtout si dévitalisés par le clientélisme et la gangrène déjà
signalée, de renverser par des moyens parlementaires le gouverne-
ment de coalition dirigé par l'islamiste modéré Erbakan, après qu'il ait
fait la preuve de son incapacité et banalisé l'alternativè qu'il préten-
dait représenter.
Jean-Marie Demaldent
Professeur de Science Politique
Université Paris X -NanterreAVANT-PROPOS
Nous avons désiré étudier l'exode des Kurdes irakiens chassés
d'Irak en 1988 du fait de leur massacre par gazage et sur la situation
d'enfermement qui a résulté de leur arrivée en Turquie. Cet épisode,
même s'il a été ignoré par l'opinion internationale, a fait l'objet d'une
couverture par les médias, fait sans précédent. Et nous avons voulu le
mettre en lumière plus complètement. Nous avons entrepris notre
travail avec notre histoire personnelle, nous sommes d'origine kurde,
citoyen turc et puis citoyen français, nous avons connu les affres
d'exils massifs, nous avons été témoins d'horreurs et nous avons nous-
mêmes vécu plusieurs déportations collectives dans notre enfance.
Pour rappeler Kant dans L'introduction à ['idée d'une histoire uni-
verselle, l'homme écrit des pages plus noires que les pages les plus
noires des poètes:
« On ne peut se défendre d'une certaine humeur quand on voit leurs faits
et gestes occuper la grande scène du monde, et, à côté de la sagesse qui
apparaît ça et là en quelques individus, on trouve bien, en fin de compte, que
tout, dans l'ensemble, découle de la folie, de la vanité puérile, souvent aussi
d'une méchanceté et d'une soif de destruction puériles. »
Cet ouvrage est le fruit d'observations, d'entretiens et de contacts,
et aussi la source de références d'ouvrages, d'articles et autres docu-
ments sur cet épisode et son contexte.
Notre connaissance personnelle du terrain et des populations n'est
pas négligeable, tout comme celle des traditions et pratiques des
Turcs et des Kurdes. Par notre pratique des langues turque et kurde,
nous avons pu communiquer directement avec les différents protago-
nistes et n'être ainsi dépendants de personne pour mener les enquêtes
et effectuer les traductions nécessaires.
Ceux qui nous liront verront parfois affleurer nos sentiments, mais
nous avons d'abord voulu comprendre des faits sur lesquels nous
avons pu rassembler des preuves et des témoignages: nous aurions
fait de même pour d'autres peuples réfugiés, maltraités, opprimés.
En recherchant la vérité sur le peuple kurde qui vit souvent une
condition injuste, inégalitaire, nous avons à l'esprit des idéaux de
tolérance mutuelle, de justice et d'égalité entre les nations. Nous espé-
rons que nos amis turcs - nombreux - nous comprendront et ne nous
tiendront pas rigueur d'avoir été francs dans nos démarches sur un
sujet pour lequel nous avons apporté le plus grand nombre possible
de sources indépendantes y compris turques, mais qui est au cœur
d'un conflit fait de passions, d'horreurs et de souffrances.
17INTRODUCTION
La question kurde, surtout depuis la Première Guerre mondiale,
demeure l'un des principaux enjeux au Moyen-Orient. Vivant sur un
territoire éclaté ayant suscité tour à tour la convoitise des anciennes
puissances coloniales (mondiales et régionales) en raison principale-
ment des richesses pétrolières, bon nombre d'acteurs kurdes revendi-
quent depuis des années l'idée de représenter un peuple qui doit dis-
poser d'une reconnaissance politique et culturelle. Ce problème a pris
une tournure particulière depuis la Première Guerre mondiale. Des
affrontements ont opposé régulièrement les populations kurdes vivant
en Iran, en Irak, en Turquie et en Syriel, aux autorités politiques de
ces pays. Des conflits entre ces différents Etats on pu conférer une
dimension régionale au problème kurde, les populations kurdes de
part et d'autre des frontières se trouvant directement impliquées. La
guerre Iran-Irak qui a duré neuf ans (1979-1988) est un bon exemple
d'un conflit qui a été lourd de conséquences pour ces populations,
mais qui dans le même temps soulagea temporairement la pression
que l'armée irakienne exerçait sur les maquisards et la population
civile kurde.
Notre travail partira de la situation dans laquelle se sont trouvées
les populations kurdes qui ont dû suivre un exil depuis la fin de la
guerre entre l'Iran et l'Irak. Alors que les Kurdes d'Irak avaient connu,
surtout depuis 1946, une histoire très mouvementée, la population
civile ayant été maintes fois déportée et contrainte à s'exiler, cette
guerre constitue un nouveau tournant. Profitant de cette situation,
jugée «exceptionnellement favorable» dans le Nord de l'Irak, les
«peshmergas»2 kurdes irakiens reprennent de nouveau le contrôle
d'une partie des régions kurdes, qu'ils avaient perdues en 1974 après
l'accord d'Alger conclu entre l'Iran et l'Irak. Un accord de cessez-Ie-
feu est conclu entre l'Iran et l'Irak le 20 août 1988. Sitôt après, l'armée
irakienne quitte la frontière iranienne, se dirige vers la partie de la
région administrée de manière autonome par les combattants kurdes.
Les populations civiles sont touchées par l'emploi des armes lourdes
et des armes chimiques. Ayant déjà vécu l'expérience de la guerre
chimique à Halabja, qui a coûté la vie d'environ 5000 personnes en
mars 1988, la panique submerge la population des régions protégées
1 lei, nous parlons de minorité au regard du nombre: les Kurdes qui ont une lan-
gue des traditions et une culture différentes des Turcs et des Arabes, sont moins
nombreux que les Turcs, les Irakiens, les Iraniens et les Syriens.
2 Littéralement en kurde «celui qui va vers la mort».
19par les peshmergas. La frontière syrienne étant trop éloignée et celle
de l'Iran trop difficile à atteindre et étroitement surveillée, la popula-
tion se dirige vers la frontière turque et se réfugie en Turquie. Cela
est d'autant plus remarquable que la Turquie, lors des précédents exo-
des, avait toujours refoulé les Kurdes qui fuyaient face à l'armée ira-
kienne, mis à part quelques groupes qui étaient entrés clandestine-
ment et avaient été cachés par leurs proches. Depuis la création de
l'Etat turc c'est la première fois que des réfugiés kurdes irakiens sont
acceptés aussi nombreux en Turquie. Ils sont 120000 en août 1988,
puis seront plus d'un million en mars 1991.
Les Kurdes, qui se réfugient en Iran sont, pour leur part, peu nom-
breux. Cet exode de 1988, depuis l'Irak vers la Turquie, sera cepen-
dant moindre que celui de 1975 d'Irak vers l'Iran, tant en nombre,
qu'en pertes de vies humaines. Cet exode de 1975 a été complètement
passé sous silence. Celui qui fait l'objet de notre étude a suscité un
léger intérêt des médias. Cet intérêt se renforcera encore lors de
l'exode de mars 1991 qui fera suite à la Guerre du Golfe. Et la ques-
tion kurde sera au centre des débats politiques, tout particulièrement
après la résolution 688 du Conseil de sécurité des Nations Unies le 5
avril 199}1.
C'est donc le phénomène d'exode sur le plan sociologique et celui
de la mise en place de camps qui nous intéresse tout particulièrement.
Et précisément en ce que le camp, en tant que lieu fermé, constitue
par les liens qui unissent les personnes d'un peuple confronté à une
autorité centrale différente, un endroit propice à la production de
références identitaires nationales. Il n'y a eu aucun travail de recher-
che ni d'étude approfondie sur cet exode, il nous a donc paru intéres-
sant d'éclaircir les réalités de ce phénomène.
Sur ce plan, il nous faut prendre en compte une situation où des
Etats doivent gérer la présence de ce qu'on qualifiera une «minorité
ethnique)). Il est intéressant de noter que, pour protéger leurs frontiè-
res, ces pays ont développé des stratégies communes en signant par
exemple plusieurs traités dans le but de contenir les actions d'acteurs
kurdes revendiquant la prise en compte de leur particularisme2. Ces
I Bien que l'article 2, paragraphe 7, de la Charte des Nations Unies stipule que les
Nations Unies ne sont pas autorisées à intervenir dans les affaires qui relèvent de la
compétence nationale des Etats, les Nations Unies sont intervenues directement dans
les affaires irakiennes pour protéger la population civile et en particulier les Kurdes.
2Le premier traité (Saadabad) a été signé le 8 juillet 1937 entre la Turquie, l'Iran,
l'Irak et l'Afghanistan. L'article 7 stipule:
«Chacune des Hautes Parties contractantes s'engage à prévenir, dans ses li-
mites respectives, la formation ou l'action de bandes armées, associations ou
organisatIOns pour le renversement des institutions établies, en vue de porter
atteinte à l'ordre ou à la sécurité de toute partie frontalière ou autre, du terri-
toire de l'autre partie ou en vue de porter atteinte au régime de gouvernement
de cette autre partie (...)>>.
20stratégies peuvent néanmoins révéler certains jeux entre Etats, cer-
tains pays pouvant aider les Kurdes d'un pays adverse lors de désac-
cords ou de guerres les opposant et a chacun des grands conflits op-
posant ces pays, les populations kurdes ont connu des exodes alors
que certaines frontières leur étaient fermées. Si l'on parle donc de
minorités ethniques, on prendra en compte les populations partageant
une langue, quels que soient les dialectes régionaux pouvant les dis-
tinguer, partageant des traditions et des références historiques.
Nous utiliserons le terme «réfugié» pour nommer ces populations,
comme le font les instances internationales (HCR, Parlement Euro-
péen, Conseil de l'Europe, ONG.) bien qu'elles ne soient pas considé-
rés comme réfugiés par les autorités turques. Le terme «réfugié» est
utilisé dans le sens juridique que lui donnent les organismes interna-
tionaux. Il désigne «toute personne qui se trouve hors du pays dont
elle a la nationalité ou, si elle n'a pas de nationalité, hors du pays où
elle avait sa résidence habituelle, parce qu'elle craint, ou a craint,
avec raison, d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa
nationalité ou de ses opinions politiques, et qui ne peut pas ou qui, du
fait de cette crainte, ne veut pas se réclamer de la protection du gou-
vernement du pays dont elle a la nationalité ou, si elle n'a pas de na-
tionalité, ne veut pas retourner dans le pays où elle avait sa résidence
habituelle»1. Nous estimons d'ailleurs qu'au-delà des considérations
juridiques, ces personnes ont besoin de protection et doivent être
considérées comme des «réfugiés de facto». C'est donc dans ce sens
que nous utilisons le terme de «réfugiés», même si les autorités tur-
ques ne l'ont jamais reconnu.
Cependant, si on a pu mettre en valeur des traits communs propres
à ces populations kurdes, d'autres éléments tendent à nous interroger
sur l'idée d'un particularisme en tant que tel. Ainsi, alors qu'elles vi-
vent depuis de nombreuses années sur des territoires différents en
Turquie, en Iran, Irak, en Syrie, on est en droit de se demander si ces
cadres nationaux n'ont pas forgé des pratiques différentes chez les
Kurdes de chacune de ces régions. Cette interrogation est d'autant
plus fondée à notre avis, que les populations se distinguent comme
nous le verrons par leurs pratiques religieuses. On se trouve donc
placé face à un problème où les considérations historiques sont indis-
pensables pour comprendre la spécificité nationale kurde, alors même
qu'elles nous montrent des cheminements divers de populations con-
traintes à vivre dans des Etats totalement différents.
Cependant notre position de recherche nous a conduit à reconnaî-
tre l'idée d'un particularisme kurde et la question de la nation et du
nationalisme impose des définitions de concept. Ces réflexions cô-
toient d'ailleurs d'autres interrogations quant à la définition de l'Etat.
Ce dernier est souvent conçu suivant les travaux de Max Weber au
1 Statut du HCR. chapitre Il, article 6 B.
21regard de la domination et des relations de subordination. «Nous en-
tendons par Etat, nous dit Max Weber, une entreprise politique de
caractère institutionnel lorsque, et tant que sa direction administrative
revendique avec succès dans l'application des règlements, le mono-
pole de la contrainte physique légitime»l. Pour Weber, la violence
légitime et l'administration sont les deux instruments essentiels de
l'Etaf. Charles Tilly insiste sur la contrainte et la concentration du
capital pour expliquer la formation des Etats3.
La nation ne saurait alors être comprise comme un synonyme
d'Etat. Jean Leca nous dit en effet: «comme il y a des nations sans
Etats, il peut y avoir des nationalismes sans nations, tel le nationa-
lisme arabe»4. Mais alors même, que les Kurdes ne dispoc;::;;ltpas
d'Etat, les acteurs kurdes évoquent la nation kurde du «Kurdistan»5.
Eric Hobsbawm soutient l'idée que c'est l'Etat qui fait la nation, et que
l'identification de l'Etat avec une nation crée un contre nationalisme.
De son côté Ernest Gellner nous dit que «le problème du nationalisme
ne se pose pas quand il n'y a pas d'Etat»6 et que «c'est le
qui crée les nations et non pas le contraire»7. En l'occurrence, nous
pensons que c'est l'apparition d'Etats nationaux turc puis irakien, et
syrien qui cristalliseront une opposition «nationale» kurde. L'idée
fondamentale que l'Etat est au centre de la production d'une identité
nationale est ici essentielle. En transposant les thèses de Gellner pour
qui l'Etat crée le nationalisme, nous dirons que le nationalisme kurde
est aussi, pour une part, une réaction à l'établissement d'Etats dans des
zones où vivent les Kurdes.
L'idée de la construction d'une nation kurde en réaction à l'édifi-
cation d'Etats qui ont laissé de côté les Kurdes s'appuie sur l'exis-
tence, pour reprendre l'expression de Chris Kutschera8, d'un antago-
nisme avec «l'étranger», à savoir de traits caractéristiques qui distin-
guent les Kurdes des autres. A cet égard les Kurdes disposent d'une
1 Cf. Max Weber, Economie et société, Paris, Plon, 1971, p. 57.
2 Cf. BertrandBadie,PierreBirnbaum,Sociologiede l'Etat,Paris, Hachette(ColI.
Pluriel), 1982, p. 42.
3 Cf. Charles Tilly, Contrainte et capital dans laformation de l'Europe 990-1990,
Paris, Aubier, 1992.
4 Cf. Jean Leca, De quoi parle t-on ? in Collectif, Nations et nationalismes. Paris,
La Découverte, 1995, p. 21.
5La construction du nom d'une nation donné par les nationalistes se retrouve par
exemple chez les Basques qui nomment leur pays «Euskadh>. Cf. sur ce point Eric
Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Editions Gallimard, 1992,
p.138.
6 Cf.ErnestGellner,Nationset nationalisme,Paris,Payot, 1989,p. 17.
7 Cf. op. cit, p. 86.
8 Cf. Chris Kutschera, Le défi kurde ou le rève de l'indépendance, Paris, Bayard
Editions, 1997, p. 10.
22langue qui leur est propre. La langue est en effet un des traits les plus
marquants de la spécificité kurde. Sur ce point les linguistes ont bien
montré que la langue kurde indo-européenne est totalement différente
de la langue turque uralo-altaïque et de la langue arabe sémitique.
Alors même qu'elle est issue de la même famille que l'iranien, la lan-
gue kurde s'en distinguel. De plus, l'existence de différents dialectes
n'a pas affecté l'unité fondamentale de la langue kurde. Les thèses
développées par certains linguistes turcs, arabes qui ont tenté de
prouver que la langue kurde n'existait pas en tant que telle, mais était
un assemblage d'éléments provenant de langues différentes, ne parais-
saient reposer sur aucun fondement, d'ailleurs, bien que la langue
kurde ait été interdite pendant des décennies, on constate sa résur-
gence, via la presse écrite, la télévision, l'ouverture d'écoles qui tend à
montrer son ancrage profond dans une société. Les Kurdes disposent
également d'une culture qui leur est propre. Comme, on le voit avec
Gellner, la culture est un élément important qui participe à la forma-
tion du nationalisme.
Sans affirmer que «la terre est la nation» comme le fait Antoun
Saada2, on ne peut nier qu'une grande partie des Kurdes vit dans des
territoires dont la configuration et le climat rude nous permettent de
les considérer comme des lieux de refuge. On constate depuis plu-
sieurs siècles, avant l'arrivée des Turcs et des Arabes, que beaucoup
de Kurdes vivaient dans cette région de haute montagne au cœur
même du Moyen-Orient.
Mais comme l'a montré Eric Hobsbawm, citant un article de La
Revue des deux mondes, «les vraies limites naturelles ne sont pas
déterminées par les montagnes et les rivières, mais plutôt par la lan-
gue, les mœurs, les souvenirs, par tout ce qui distingue un nation
d'une autre nation»3. D'un autre côté, comme le remarque Jean-Pierre
Viennot, il n'y a pas de définition objective de la nation et du peuple,
mais des définitions subjectives4. Pour lui (<unpeuple existe lorsqu'il
se sent un peuple, c'est-à-dire lorsque les différents membres d'une
communauté humaine se sentent unis par une volonté commune de
vivre ensemble, une même vision du monde et la conscience de par-
tager un même destin historique et que les liens qui les unissent entre
eux, quelle que soit leur nature, sont plus forts que ceux qui pour-
raient les rattacher à d'autres communautés sociales»s. Ceci se rap-
1 Voir la distinction de Martinet dans le chapitre 2 «Un peuple sans Etat ni na-
tion» (B. Le statut de la langue kurde) et le tableau reproduit.
2 Nous reprenons ici la mise en garde de Chris Kutscheraqui critique ce type de
position. Cf. Ibid.
3
Cf Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme, op. cit., p. 127.
4 Cf. Jean-Pierre Viennot, «Le mouvementnational kurde», Revue orient, n032-
.
33, 1965, p. 34.
S Ibid., p. 34-35.
23proche de la thèse de Chris Kutschera qui s'appuie sur les conceptions
développées par Mancini, auteur italien du XIXème siècle, qui estime
qu'une nation est <<unesociété naturelle d'hommes amenés par l'unité
du territoire, d'origine et de coutume et de langue à une communauté
de vie et de conscience sociale»1. C'est cette même importance de ces
liens sociaux ou de ces attachements comme le dit Eric Hobsbawm
qui a fait dire à Mancini que «les hommes et les femmes ne choisis-
saient pas leur identification collective comme ils choisissaient des
chaussures, en sachant qu'on ne peut en porter qu'une paire à la fois»2.
Les nationalistes cherchent donc à rassembler des gens «qui ont en
commun une ethnie, une langue, une culture, un passé historique»3.
On est loin de la constitution d'une nation à la française fondée
d'abord sur l'attachement à des valeurs politiques.
Mais si cette conscience sociale produit une conscience nationale,
on ne saurait réduire l'importance de l'Etat dans la construction de
l'idée de nation. On ne peut alors qu'approuver la remarque d'Yves
Deloye qui estime que «(...) l'Etat-nation, tel qu'il apparaît définitive-
ment au XIXème siècle en Europe occidentale, peut être entendu
comme une entreprise politique à caractère institutionnel qui revendi-
que avec succès non seulement le monopole de la violence légitime
mais également celui de la formation de l'identité nationale»4. De ce
point de vue, la négation du problème kurde, voire des Kurdes, depuis
plusieurs années par les Etats turc, irakien, iranien et syrien ne saurait
en aucun cas être la preuve de l'absence d'un nationalisme kurde.
Même s'il faut observer que l'évolution du mouvement national kurde
se différencie d'un pays à l'autre où vivent les Kurdes et selon les
périodes, et que de surcroît la conscience nationale kurde n'empêche
pas des rivalités inter-kurdes, c'est bien l'objectif de la formation de
l'identité nationale kurde par un Etat que serait le «Kurdistan» qui est
en Jeu.
Nous traiterons de ce qu'on qualifiera de «représentations natio-
nales» kurdes. Si les revendications particularistes mobilisées par des
acteurs s'appuient sur des éléments historiques, il ne faut pas moins
prendre en compte «l'imaginaire» kurde comme étant composé de
représentations symboliques suivant la définition de Béné-
dicte Anderson, qu'elle qualifie elle-même d'anthropologique, pour
qui la nation est «une communauté politique imaginaire, et imaginée
1 Cette définition de Mancini est reprise dans: Chris Kutschera, Le défi kurde...,
op. cit., p. 10.
2 Cf. Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme..., op. cit., p. 158.
3Ibid., p. 222.
4
Cf. Yves Deloye, Etat, nation et identité nationale: pour une clarification con-
ceptuelle, in Noëlle Burgi (dir.), Fractures de l'Etat-nation, Paris, Editions Kimé,
1994, p. 155.
24comme intrinsèquement limitée et souveraine»l. Les éléments de no-
tre étude portant sur l'histoire des Kurdes et notre enquête réalisée
lors de notre visite dans les camps et dans d'autres lieux à différents
moments, nous permettront d'examiner les référents symboliques.
Nous tenterons de montrer de quoi est fait cet imaginaire kurde. Les
visites de trois camps aménagés par les autorités turques et situés
dans l'Est de la Turquie nous ont permis d'interroger les réfugiés, la
population turque, la population kurde locale et les autorités turques.
On se demandera dans quelle mesure l'accueil de ces réfugiés a influé
sur l'idéologie de l'unité nationale turque au profit des Kurdes pour
laquelle depuis soixante-dix ans il n'y avait pas de Kurdes, mais seu-
lement des «Turcs de la montagne». Nous avons donc pensé utile
d'étudier aussi ce point.
Nous avons rencontré trois grands problèmes:
- Premier problème: pour mener à bien ce travail, le manque de
documents a rendu notre tâche plus difficile. Nous nous sommes réfé-
rés à la presse turque de l'époque, les quotidiens et quelques revues
plus ou moins indépendants du pouvoir gouvernemental. Le premier
obstacle a été la censure qui s'exerce sur la presse turque en ce qui
concerne le problème kurde et l'autocensure que s'appliquent classi-
quement les journaux. Les informations données par les quotidiens
turcs sont très limitées et parfois erronées. Nous avons pour cette
raison pris de grandes précautions lorsque nous avons mentionné les
quotidiens turcs. Les chiffres et les statistiques relatifs aux Kurdes
sont des indicateurs qui restent très relatifs. Nous avons utilisé essen-
tiellement les quatre plus grands quotidiens turcs. Hürriyet (Liberté),
est un grand journal populaire. Son logo représente le drapeau turc et
Atatürk et sa devise est «La Turquie appartient aux turcs». Milliyet
(National) est un quotidien de tendance sociale démocrate. Tercüman
(L'interprète), est un journal de droite, voire d'extrême droite. Enfin,
Cumhuriyet (La République), est un journal de gauche. Nous avons
utilisé tour à tour les éditions turques et européennes de ces grands
quotidiens. Les journaux imprimés en Europe fournissent les mêmes
informations que ceux en Turquie, mais avec un jour de
retard. Nous avons aussi consulté 2 DOD'edogru2 (Vers l'an 2 000),
l'unique l'hebdomadaire turc traitant assez régulièrement de la ques-
tion kurde. Il a été créé par Dogu Perincek, turc communiste maoïste,
dirigeant du Parti des Travailleurs (Isçi Partisi-IP). Mais il faut savoir
I Cf Benedicte Anderson, L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'es-
sor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996, p. 19.
2 Nous avons cité cet hebdomadaire plusieurs fois. Si ce journal ne saurait être
considéré comme plus objectif qu'un autre, il faut reconnaître qu'il est estimé par bon
nombre d'acteurs politiques. Les Ambassadeurs étrangers en Turquie, y compris
français, prenaient cette revue comme source d'informations en ce qui concerne la
question kurde et la traduisaient pour l'envoyer dans leur pays.
25que malgré ses discours contre le régime turc, Dogu Perincek a sou-
vent été soupçonné par les autres partis d'extrême gauche de travailler
au service de l'Etat turc. En 1993, cette revue s'est transformée en
quotidien et a pris pour nom Aydinlik (Clarté).
En 1988 aucune presse kurde n'était autorisée en Turquie, l'ex-
pression publique en langue kurde étant interdite et pénalement ré-
primée. Il existait seulement une revue mensuelle Medya Günesi (Le
soleil de la presse) de tendance pro kurde, mais en langue turque, qui
publiait quelques articles et reportages sur les réfugiés.
Nous avons aussi étudié la presse française en particulier les quo-
tidiens Le Monde, Libération et Le Figaro. Nous avons utilisé des
revues spécialisées sur le problème des réfugiés et en particulier la
revue Réfugiés publiée par le HCR et les revues d'autres organisations
humanitaires. Mais les informations fournies n'étaient pas suffisantes
dans la mesure où le HCR n'avait pas à cette époque le droit de péné-
trer dans les camps, car ces Kurdes irakiens n'avaient pas le statut de
réfugiés.
Nous n'avons pu par ailleurs nous appuyer que sur un nombre très
restreint d'ouvrages traitant de l'exode kurde de 1988. Seulement
quelques ouvrages sur cet exode ont été écrits par des auteurs étran-
gers qui se sont rendus sur place. Aucun livre français ne traite exclu-
sivement de cet exode.
En langue turque, il n'existe que trois livres consacrés à ces réfu-
giés kurdes. Ils s'arrêtent aux premiers mois de leur installation. Au-
cun livre n'a été publié concernant les quatre années d'existence de
ces camps.
- Deuxième problème: notre origine kurde a été pendant nos re-
cherches la source de nombreux problèmes avec les autorités turques.
Pendant plus d'un an nos démarches pour pouvoir accéder aux camps
ont été vaines. Devant le manque de coopération dont a fait preuve le
Consulat turc, nous avons décidé de nous rendre sur place, afin d'ob-
tenir directement du Super-Gouverneur chargé du maintien de l'ordre
dans les régions kurdes, l'autorisation dont nous avions besoin. En
1992, nous avons finalement obtenu l'autorisation de visiter deux de
ces trois camps. .
- Le troisième type de problème concerne précisément l'accès aux
camps. Entrer dans les camps était en effet difficile voir impossible
avant la guerre du Golfe pour les journalistes et les membres des
ONG en raison de la publication de quelques articles, rédigés sur les
conditions de vie dans les camps, par des journalistes occidentaux,
qui avaient été jugés diffamatoires par les autorités turques. Après la
guerre du Golfe, l'accès à ces camps a été toléré pour certaines orga-
nisations qui n'avaient pas eu de problèmes particuliers avec les auto-
rités turques. C'est pourquoi, nous nous sommes mis en contact avec
des organisations humanitaires dans le but de nous rendre dans les
camps avec leurs représentants. Médecins du Monde, Médecins sans
26Frontière, Handicap International, la Croix-Rouge Internationale et le
HCR nous ont répondu qu'il était déjà difficile pour eux-mêmes
d'obtenir des autorisations. Ces organismes n'ont pas la possibilité de
se rendre facilement dans les camps.
Après avoir visité le camp de Diyarbakir nous avons ensuite visité
le camp de Mardin, surnommé «la ville de tentes». A la Préfecture de
Mardin, on nous a dirigé vers le bureau de l'adjoint du Préfet de Mar-
din. Nous lui avons exposé les raisons de notre présence qu'il sem-
blait déjà connaître.
Concernant l~ camp de Mus, après plusieurs jours d'attente nous
avons reçu un œfus de le visiter. Les informations que nous avons
collectées sur ce camp proviennent à la fois des réfugiés de ce camp
que nous avons rencontrés dans la ville de Mus et de la population
locale.
Avant notre visite dans les camps, nous avions consulté plusieurs
ouvrages au sujet des réfugiés, des camps, des exodes en général afin
de préparer des questions que nous voulions poser aux réfugiés, aux
autorités turques, à la population turque et kurde de Turquie, à certai-
nes personnalités, à des journalistes et à quelques associations. Les
entretiens avec les réfugiés nous ont posé problèmes métho-
dologiques. Bien que parlant kurde, ils ne nous faisaient pas con-
fiance. Certains d'entre eux pensaient que nous étions peut être mem-
bres des services secrets irakiens ou turcs, car ils doutaient de tout le
monde. Selon les dire des réfugiés, beaucoup d'événements visant à
créer des troubles avaient été provoqués dans les camps par les auto-
rités turques pour servir de prétexte à l'expulsion de réfugiés en Irak.
De plus, lors de notre voyage nous étions toujours accompagnés de la
police turque, parfois en civil, qui avait fait savoir qu'elle avait à nous
protéger des dangers qui pouvaient se présenter dans ces camps. Dans
ces conditions, il était très difficile à des réfugiés qui auraient voulu
nous parler sincèrement de le faire. Malgré toutes ces difficultés,
nous avons essayé de parler avec des réfugiés qui n'osaient pas s'ap-
procher de nous, car ceux qui venaient vers nous le faisaient souvent
darts le but de nous demander un service ou peut-être pour nous sur-
veiller, à la demande des policiers des camps. Nous nous trouvions
dans l'obligation de fait de passer une bonne partie de notre temps
avec ceux qui voulaient nous parler et avec les responsables kurdes
des camps. Choisir nous-mêmes les réfugiés avec lesquels nous vou-
lions parler était donc impossible.
Au cours de nos interviews nous n'avons pas utilisé de magnéto-
phone, aussi bien dans les camps que dans les villes, car cela aurait
limité encore davantage la confiance des réfugiés. Enregistrer leur
voix aurait pu être une preuve contre eux, utilisable par la police tur-
que; et cela les aurait empêchés de dire la vérité ou les aurait forcés à
parler en fonction de ces circonstances. Nous devions donc écrire
chaque soir, dans notre hôtel, les informations recueillies dans la
27journée. C'est pourquoi nous avons complété cette enquête sur le ter-
rain par des entretiens avec des réfugiés vivant actuellement en
France. Mais nous avons rencontré les mêmes problèmes avec ces
réfugiés dans les premiers moments de nos entretiens. Ils avaient peur
que leurs propos puissent avoir des conséquences sur leurs compa-
triotes restés dans les camps en Turquie.
Si dans les camps nous n'avons pas pu choisir de familles particu-
lières comme échantillon d'observation pour ne pas exposer une fa-
mille qui apparaîtrait trop coopérante à des menaces de la part des
autorités turques, nous avons comblé ce manque en interrogeant les
réfugiés du camp de Mardin qui sont maintenant en France, depuis
août 1989, suite à l'intervention de Madame Mitterrand.
En résumé, on peut dire que la méthode de recherche ne pouvait
pas reposer uniquement sur les entretiens. Nous avons obtenu des
réponses qui sont à la fois très riches et très insuffisantes. Tout
d'abord, nous devions prendre les réponses des intéressés avec une
extrême précaution. Ensuite, ils ne se souvenaient pas avec précision
des dates des événements qu'ils avaient vécu pendant leur exode ou
durant leur séjour dans les camps, par exemple les dates de leur dé-
placement d'un camp à l'autre. Parmi les personnes interviewées, la
grande majorité était des agriculteurs et des éleveurs qui n'avaient pas
le même rapport aux dates que des personnes éduquées. Ils ne pou-
vaient pas nous fournir de trace de leur exode non plus, tel qu'un récit
écrit de voyage par exemple. D'un autre côté, les réponses à une
même question posée simultanément à des réfugiés et à des autorités
turques étaient souvent insuffisantes et contradictoires. Nous avons
décidé d'utiliser quand même ce matériau.
Pendant notre séjour dans les camps nous avons observé les habi-
tations des réfugiés, leur vie quotidienne, les relations entre eux, avec
les dirigeants des camps et avec la population locale, leurs joies lors
de notre arrivée dans le camp et leurs peines lorsque, par exemple, ils
nous présentaient leur enfant malade qu'ils ne pouvaient pas soigner.
Nous avons préparé plus de deux cents questions, qui ont été con-
çues dans le but de recueillir un maximum de données concernant
l'itiniraire des réfugiés, leur mode de vie, leur santé, leurs relations
avec le monde extérieur, depuis leur départ jusqu'au jour de notre
visite. Les questions ont été complétées par des entretiens semi-
directifs (surtout en France avec d'anciens réfugiés du camp de Mar-
din). La plupart des entretiens réalisés en France se sont déroulés en
tête en tête. Ces entretiens ont été menés soit à leur domicile soit dans
un café. Ils se sont déroulés en langue kurde et en français.
Durant notre enquête nous avons constaté qu'il existait une grande
différence de niveau de vie d'un camp à l'autre sur le plan de la nour-
riture, de l'habillement, du travail, du traitement par les autorités. Le
camp de Diyarbakir faisait l'objet d'une plus grande attention. II était
28parfois visité par certaines délégations étrangères jugées incontourna-
bles (Amnesty International, la Délégation du Conseil de l'Europe, la
Fondation France-Libertés) en raison de leur image et de leur forte
capacité de lobbyl. Par contre dans le camp de Mus, les réfugiés sem-
blaient avoir des conditions de vie beaucoup plus difficiles. Nous
développerons les raisons de cette inégalité.
Lors de notre visite dans les camps nous avons observé minutieu-
sement les autorités turques, les ONG, les réfugiés, la population
kurde de Turquie. L'ensemble de ces observations nous a aidé à nous
faire une idée précise sur le sujet. Cependant les autorités turques ne
nous ont pas accordé d'entretiens qui soient centrés principalement
sur la question de ces réfugiés, ce qui ne nous a pas permis de croiser
leurs positions avec celles des réfugiés. Elles ont développé princi-
palement un discours concernant les traités internationaux relatifs aux
réfugiés et aux droits de l'homme signés par la Turquie.
Nous avons aussi discuté avec des spécialistes ou des acteurs de
cette région, ce qui nous a éclairci sur le contexte de cet exode. Nous
avons rencontré des journalistes, comme Marc Kravetz, et des per-
sonnalités comme Madame Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement,
l'écrivain et poète kurde Musa Anter qui a été assassiné le 20 septem-
bre 1992, vingt jours après notre interview, l'historien kurde Ismet
CherifWanly, Mohamed Sabir (représentant de l'UPK en France), le
représentant du PDK en France, le Président de Médecins du Monde,
des journalistes turcs et kurdes, les responsables et fonctionnaires du
HCR de la section de Diyarbakir et de Paris, certains hauts-
fonctionnaires auprès du Super préfet de la region kurde...
Nous n'avons pas pris le risque de nous rendre en Irak pour y inter-
roger les dirigeants kurdes irakiens. Malgré plusieurs tentatives, nous
n'avons pas pu non plus les interroger lorsqu'ils sont venus en
France2. Nous sommes restés en contact avec les anciens réfugiés
actuellement en France tout au long de notre travail.
Il nous faut encore préciser que nous avons écrit le nom des villa-
ges et des villes en turc et en kurde, mais certains noms connus sont
écrits comme on les transcrit généralement en français (peshmerga,
Halabja ...). Nous avons cité le nom exact de la plupart des interve-
nants. Pour certains réfugiés nous avons pour des raisons de sécurité
I Le HCR a été autorisé de visiter les camps pour la première fois en octobre
1989, soit plus d'un an après l'arrivé des réfugiés en Turquie. Cf. Rapport du Conseil
de l'Europe, 8janvier 1991, p. Il.
2 Marc Kravetz, grand reporter au journal Libération, nous a déclaré en juin
1996 :
«Avant la «libération» du Kurdistan qui a succédé à la guerre du Golfe, il était
très facile d'aller voir Masoud Barzani et Talabani, mais maintenant c'est plus difficile
que pour n'importe quel autre leader dans le monde, chacun d'eux est protégé par 500
à 600 peshmergas (...) »
29donné un faux nom. Dans d'autres cas, nos citations sont restées vo-
lontairement générales. Nous avons alors utilisé les formules suivan-
tes: «un réfugié disait...» ou encore «selon les réfugiés...» lorsque
leurs idées étaient partagées par plusieurs autres réfugiés.
Ce travail se divisera en trois parties:
Dans la première partie, après une présentation, nous évoquerons
le contexte dans lequel l'utilisation des armes chimiques contre les
Kurdes a été rendue possible en 1988 et qui a poussé plus de 100000
civils à prendre le chemin de l'exode vers la Turquie. Nous étudierons
l'accueil des réfugiés lors de leur première installation dans les camps
provisoires et leur transfert vers les camps stablesl.
Dans la deuxième partie, nous observerons l'impact de cet exode
sur la vie politique, sociale et économique de la Turquie, sur les Kur-
des en général et sur les Kurdes de Turquie en particulier. Cela nous
conduira à étudier le contexte local et international qui prévalait lors
du départ des Kurdes irakiens, leur accueil par le gouvernement turc
Nous examinerons l'aide apportée aux réfugiés, aide régionale, natio-
nale, internationale et l'aide apportée par les ONG. Nous prendrons
sur ce point comme exemple, le CICR et la Fondation France-Libertés
et analyserons l'attitude du gouvernement turc face à leur action.
Nous prendrons en compte l'aide apportée par les Kurdes de Turquie
et mettrons en évidence les obstacles auxquels ils ont été confrontés.
Nous expliquerons la thèse défendue par le gouvernement turc et les
raisons qui l'ont conduit à leur refuser le statut de réfugiés.
Dans la troisième partie, nous évoquerons la vie des réfugiés dans
les camps, leur vie quotidienne, leurs relations avec les autorités tur-
ques, avec la population kurde de la région et entre eux. Enfin, nous
étudierons la façon dont ils ont été traités par les autorités turques en
prenant aussi en considération les points de vue de la population lo-
cale. Nous utiliserons les différentes interviews que nous avons réali-
sées tout au long de notre recherche.
I
Les appellations «camps provisoires» et «camps stables» ont été créées par nous-
mêmes. Les réfugiés sont restés entre un mois et un mois et demi dans les camps
provisoires, alors que dans les camps stables de Diyarbakir, Mus et Mardin, ils sont
restés plus de quatre ans. Pour leur part, les autorités turques utilisent pour ces'deux
types de camps, l'expression «centre d'habitation provisoire».PREMIERE PARTIE
Chapitre 1 - Mountain people
Les régions kurdes qui sont situées au carrefour de l'ex-URSS, de
la Turquie, de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie (voir la carte) sont cons-
tituées de vastes plaines et de hautes chaînes de montagnes. Cepen-
dant, c'est d'abord aux montagnes que l'on pense lorsque l'on évoque
les Kurdes. Ceci s'explique notamment par l'importance du rôle que
jouent les montagnes dans les révoltes kurdes. Moustafa Barzani1
disait: «Les Kurdes n'ont pas d'amis», mais, lorsque l'on considère les
épreuves endurées par les Kurdes au cours des dernières années, on
est tenté de dire: «La montagne est la seule amie des Kurdes». Lors-
que leur existence est menacée dans ce «continent» des pauvres2, ils
se réfugient dans les montagnes pour être protégés. «S'il n'y avait pas
I Moustafa Barzani : - 1903-1905 : alors qu'il est encore bébé, il est emprisonné
avec sa mère à la prison de Diyarbakir. - 1934-1943 : il est en résidence surveillée en
Irak. - 1947-1958 : second exil en URSS. - 1975-1979 : troisième exil en Iran puis
aux Etats-Unis. Moustafa Barzani fait ses études dans des écoles traditionnelles kur-
des dans son village. Il grandit dans une région très mouvementée, où il y avait des
affTontements, aussi bien entre les clans que contre les Turcs, et avec les Perses et les
Arabes. Le jeune Barzani participe au soulèvement de 1914-1916 contre les Turcs. Il
s'est marié deux fois, la première fois par amour et la deuxième fois pour raisons
politiques. Sa seconde épouse appartenait au clan Zebari, à la fois ennemi du clan
Barzani et collaborateur avec l'Etat irakien. C'est de son deuxième mariage que naîtra
Masoud Barzani, actuellement président du PDK Irakien. C'est à partir de 1931 que
Moustafa Barzani devient connu. 11est capturé en 1932, et passe onze ans en dépor-
tation, d'abord au Sud de la Mésopotamie, puis à Sulemaniya.
C'est après son long exil en URSS qu'il se fera connaître à l'Occident par la
presse. Il parle kurde, arabe, persan et russe. En 1970, il signe un accord d'autonomie
avec le gouvernement irakien, c'est un événement important mais ce texte ne sera
jamais appliqué. Le projet politique de Moustafa Barzani était d'instaurer la démo-
cratie pour l'Irak et l'autonomie pour le Kurdistan.
2« En 1987 on constate que le revenu par tête qui était de 211 $ à Hakkari (com-
parable, donc, à celui de l'Afghanistan, de l'Ethopie ou du Bangladesh), passait à
3890 $ à Kocaeli ou à 2375 $ à Istanbul, niveaux comparables à ceux de la Grèce et
du Portugal )). Cité in Deniz Akagül. La Turquie en Mouvement. Bruxelles, Editions
Complexe, 1995, p. 76.
31de montagnes, les Kurdes n'existeraient plus aujourd'hui» disait
l'écrivain kurde Musa Anterl.
Un imam du village de Cifana, Kassim Aydin, disait:
« Dieu a créé la montagne de Cudi pour les Kurdes2. (...) Dieu savait que
les Kurdes seraient massacrés, torturés par d'autres êtres humains. S'il n'y
avait pas les montagnes de Cudi, les Kurdes auraient été exterminés dès les
premières attaques des Mongols en Anatolie. Au pied des montagnes de
Cudi, les massacres et les tortures ont été stoppés. C'est pourquoi Cudi est à
la fois les bras d'une mère et le foyer des militaires pour les Kurdes. Ces deux
3particularitésfont de Cudiun lieu sacré.»
C'est en raison de cette importance que nous avons désigné les
Kurdes en exode en tant que «mountain people», en prenant comme
modèle de comparaison les réfugiés d'Asie du Sud-Est: les «boat
people ».
Pour évaluer le rôle des montagnes des régions kurdes, on peut
comparer la lutte du PKK à celle de l'Organisation de Libération de la
Palestine l'OLP. L'OLP qui lutte depuis trente ans contre l'Etat israé-
lien, est soutenue, sur le plan économique et politique, par une grande
majorité de Palestiniens, par plus de vingt pays arabes, par quelques
pays islamiques et par d'autres pays dans le monde. L'OLP ne manque
donc pas d'armes.
Mais nous constatons qu'aujourd'hui ce mouvement ne parvient
même pas à contrôler une portion de son territoire par la lutte année,
à la différence du PKK qui s'est engagé dans la lutte année il y a à
peine une dizaine d'années qui doit affronter une année turque dotée
d'annements sophistiqués et qui parvient à contrôler quelques zones
de la région kurde de Turquie. La réussite du PKK est attribuable en
partie à la situation géographique des régions kurdes, à savoir ses
montagnes.
Le 20 août 1988, un accord de cessez-le-feu fut signé entre l'Irak
et l'Iran, à Genève4. Ceci représentait un soulagement certain pour
l'armée irakienne. Toute cette année, disposée le long de la frontière
iranienne, fut rassemblée pour se diriger vers les régions kurdes du
Nord de l'Irak pour affronter les combattants kurdes. Epuisée par cette
1 Musa Anterest l'écrivainkurde contemporainle plus connu. Il a passé plusieurs
années de sa vie dans les prisons turques pour avoir revendiqué son origine kurde et
écrit quelques poèmes dans sa langue natale. Il a été tué probablement par la police
turque, le 20 septembre 1992, alors qu'il était âgé de 78 ans.
2 Chaine de montagnes dans la région kurde de Turquie.
3 Günay AsIan, «Yas Tutan Tarih - 33 Kursun» (Deuil d'une histoire - 33 exécu-
tions), Istanbul, Pencere, 1989, p. 51.
4 La résolution 598 des Nations Unies, du 7 juillet 1988, fut acceptée par l'Iran le
18 août 1988. L'Irak avait accepté cette résolution juste après son annonce.
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