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Regards croisés dans la mondialisation

De
185 pages
A l'heure où la mondialisation abolit la distance physique et rend possible les échanges culturels comme jamais auparavant, la question de l'identité individuelle et collective est redéfinie et prend de nouvelles formes. Cet ouvrage propose des analyses politiques, historiques et esthétiques, portant sur les transferts culturels aux XIXè et XXè siècles et leurs répercussions sur le monde contemporain.
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SOMMAIRE

Michel NAUMANN et Cécile GIRARDIN
Introduction

Chapitre 1. Le regard impérial ou lavisée
FrançoiseBAILLET
In Memoriam(J.N. Paton) ou l’historiographie en marche
Fabien CHARTIER
Mysticisme ou tropisme indien chezWilliamButlerYeats
Odile BOUCHER-RIVALAIN
FrancesTrollope et savision de la France dans
Paris and the Parisians in 1835(1836)
Arkiya TOUADI
Regards sur une héroïne indienne
MadhuBENOIT
« Soeursmalgré la couleur? » – Lesféministesbritanniques
se penchent surlesortde leurs«sœurs» indiennes,
membresde l’empire
Ingrid SANKEY
L’image desprincesde l’Inde à l’époquevictorienne
et sonutilisation parle gouvernementcolonial
commestéréotype du« despote oriental »

Chapitre2. Visionscontradictoiresoul’antithèse
Ludmila VOLNA
Regardscroisés: l’Inde, la Grande-Bretagne etla Tchécoslovaquie
pendantla crise de Munich
Rachida YACINE
La perception britannique duprésidentGamal Abdel
Nasserpendantla crise de 1956

9

15

2

5

37

49

5

7

63

7

5

81

Chapitre 3.Regardsdiasporiquesou transversalités
Maxime SHELLEDY
Transversalitésà l’œuvre chezA.K. Ramanujan
SuhasiniVINCENT
Bovines rencontresdanshe Conversations of Cow
de Suniti Namjoshi
Denise COUSSY
Jasminede Bharati Mukerjee :unroman de latransversalité

Chapitre 4. RegardsdespaysduSudsurle Nord oula dialectique
Kolawole ELECHO
J. M. Coetzeeregarde lesAnglais
DhanaUNDERWOOD
Leregard duMauricien colonisé,redécouvrirl’Autre
Maria-Sabina DRAGA ALEXANDRU
Fictionsof History:
Subaltern Tracesin Dalrymple’she Last Mughal
Belkacem BELMEKKI
L’Angleterrevue parSirSayyid Ahmad Khan :
e
Un musulman « occidentaliste » duXIXsiècle
Erwan REBUFFÉ
Lescoloniasoule nouveaumelting potculturel américain ?

Chapitre 5. RegardsSud-Sud oulatransmutation
DeborahJENNER
L’artindien contemporain :une étude detransversalité
Michel OLINGA
« Biafrais» et« Frogs» :regard croisé entre Anglophones
etFrancophonesauCameroun
Michel NAUMANN
Lerituel interrompuchezAchebe, Soyinka etAnantha Murthy

89

101

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123

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143

149

157

165

179

Les auteurs tiennent à remercier MichelNaumann, présidentdu
SARI, etRené Lasserre, présidentduCICC,sansqui la publication de cet
ouvrage n’auraitpasété possible.

Introduction

« Ilsnousdécrivent[…] etnous succombonsà l’image
qu’ilsconstruisentde nous», avertissaitl’un desespersonnagesdesVersets sataniques,
transformé en monstre, cardécritcommeun monstre. En mettant sontexte
à l’épreuve dulittéral, Rushdie formulaiten 1988une critique du racisme
danslesgrandes villesoccidentaleset sa fiction proposait unestratégie de
rébellion etderésistance, certesimaginaire, maishautement signifiante au
plan des représentationspolitiques. Lavigilance à l’égard desdiscourset
desmots représenteune exigence partagée par touslesauteursdes textes
1
rassemblésdansle présentouvrage , qui proposentdesaisirla complexité
du regardsurl’Autre dans une époque marquée parautantd’influences
que le legsducolonialisme, le nationalisme, la mondialisation, l’exil.
Dans un premier tempsnousavonsabordé le conceptde «visée »,
emprunté auphilosophe Jean-Luc Marion, dansleregard impérial. L’Autre
n’estjamaiscomprisqu’à partirdestratégiespolitiques(Ingrid Sankeyle
montre au sujetde l’image desprincesindiensà l’époquevictorienne) qui
se logentjusque dansl’art(comme le découvre Françoise Bailleten étudiant
untableaude Joseph Noel Paton). L’Autre estégalementconstruitparl’effet
de projectionslourdesde préjugés, misesen évidence parOdile
BoucherRivalain lorsqu’elle décritleregard de FrancesTrollopesurla France, oupar
MadhuBenoit, qui dénonce lesidéespréconçuesdes suffragettesà l’égard
desIndiennes. Laréception de l’Autre lorsqu’il fascine nese faitjamais sans
jalousie : Fabien Chartiermontre ainsitoute l’ambiguïté des relationsentre
YeatsetTagore, l’admiration dupremierpourlesecond étantautant une
manière de faire connaître le poète bengali aumonde occidental que de
polir son propre mythe. Ilse peutmême que les tentativespostcolonialesde
réhabilitation de l’Autre ne puissentéchapperaumythe deson effacement

1
Issusde la conférence duSARI (Société d’Activitésetde Recherches surlesmondes
Indiens), organisée en association avec le CICC, axe Commonwealth (le Centre de
Recherches surlesIdentitésCulturellesde l’université de Cergy-Pontoise) en octobre2008
à Cergymême.

10

Naumann et Girardin

inscrit au cœur de la raison occidentale (ce que découvre Arkiya Touadi au
terme de son étude d’une héroïne indienne, la rani deJhansi, devenueun
personnage de Michel de Grèce). Lavisée,selon Marion, découpe et
remodèle l’Autre. Orle conceptlui-même découpe laréalité aulieude la laisser
advenir,untraitqu’il partageselon Marion avec l’idole, ce quisitue cette
impossibilité desaisirl’Autre au sein même de la culture occidentale.
Nouslesavonsd’abord parce qu’il estaisé de percevoirle caractère
antithétique des regards venusd’horizonsdivers, comme cela apparaîtdans
l’étude de Ludmila Volnasurles visionsopposéesexpriméesau sein du
Commonwealth etde l’Empire britannique au sujetde l’accord de Munich
qui démantela la Tchécoslovaquie. Rachida Yacinereprend cethème des
regardscontradictoiresau sujetduprésidentNasseraumomentde la crise
de Suez: aprèsavoirfaitéclater une République pour satisfaire le dictateur
nazi, l’Occident voulutfaire de Nasser un nouvel Hitleretmaîtriserl’avenir
de l’Egypte. L’antithèse conduitdonc àunsalutairescepticisme qui estle
premierpas versla connaissance.
Elle n’estpaslaseule car, pourlesmembresdesdiasporasquise
multiplientdansle monde, latransversalitérelève duquotidien. Denise Coussy
décritcommentl’héroïne de Barathi Mukerjee, Jasmine,seréinvente en
tantqu’Américaine enutilisant uneviolence créatrice qui pourrait relever
de l’énergie de laterrible déesse Kali. Latransversalité estaussi la poésie
même deR.K. Ramanujan pourMaxime Shelledy, qui dévoile la
complexité etl’ampleurde l’œuvre dupoète indien,
décritcommeuntrapéziste effectuant un numéro périlleuxentre deuxmondes. En mettantle conte
indien aucœurdudialogue entre l’Orientetl’Occident, laromancière
Suniti Namjoshi crée, quantà elle,un outil critique de lasociété indienne
etoccidentale,selon Suhasini Vincent.
Le centre, déstabilisé parces transversalitésetcesantithèses,sesent
regardé, jugé : le « nouveauCommonwealth » (Inde, Afrique, Antilles,
Océanie)regarde l’« ancien » (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) et
l’Angleterre. Dansle mêmetempsla périphérie estconduite àse poseren
s’opposantBelmekki no. Belkacemusprésente lavision de l’Angleterre de
Sayyid Ahmed Khan,un admirateurde l’Occidentquitente de mettre les
qualitésqu’il admire le pluschezl’Autre au service de l’éducation
desélitesmusulmanesetindiennes. Danscertains romansqui
décriventlesexpériencesetimpressionsd’unvisiteuroriginaire d’un payscolonisé, l’exil
conduitàuneredécouverte deson identité ainsi que le montrentDhana
Underwood pourl’île Maurice etKolawolé Elecho àtraversleregard porté
parle Sud-Africain CoetzeesurlesAnglais. La contradictionrégénératrice

Introduction

11

accompagne l’itinéraire identitaire des nouvelles nations mais il est possible
de s’interroger sur son efficacité.Nereste-t-elle pas toujoursprisonnierd’un
rapportbinaire entre centre etpériphérie qui produit une connaissance
notoirementimprécise ? Dans untel cadre, l’Autresubalterne ne peutparler
qu’à condition d’être libéré dudiscoursdominant. Maria-Sabina
Alexandruanalyse leroman de Dalrymplehe Last Mughalcommeuntexte qui
permet, à la manière desétudes subalternes, d’entendre d’autresdiscourset
témoignages surlesévénementsde 1857grâce aupointdevue d’un
personnage décentré et secondaire. À l’époque contemporaine, au sud
desÉtatsUnis, Erwan Rebuffé envisage lescoloniascommeun exemple
detransversalités, detransfertsetd’échanges, avec l’émergence de nouvellesidentités
hispano-américainesqui permettentderevisiterle conceptdemelting-pot.
Si lerapportNord-Sudresteteinté pardespolaritésnéocoloniales, le
regard Sud-Sud, esquissé parDalrymple, pourrait serévélerprometteur. Il
n’estcertespas toujourslibéré desinfluencesoccidentalescomme le montre
Michel Olinga dans son étude des regardscroisésentre
Camerounaisfrancophonesetanglophones. Enrevanche, ilseraitpossible devoirdansl’art
contemporain indienune créativitévéritablement transversale, assumant ses
influencesoccidentalesetorientales. Peut-on avancerle conceptde
«transmutation » d’unesignificationtraditionnelle pourl’adapterauxdéfisde
l’histoire contemporaine ? C’estentoutcasce quiréunitChinua Achebe,
Wole Soyinka etU.R. Anantha Murthydanslethème du rituel interrompu
étudié parMichel Naumann:tous suggèrent unetransmutation du rituel
condamné parletempsenunrituel qui inaugureune communauté élargie,
affirmeun continuum, l’ajuste à la nouvelle dispensation etinjecte du sens
etde lasolidarité dansla mondialisation.
Les textesproposéscontribuerontainsi, nousl’espérons, à éclairerde
nombreusesproblématiquesaucœurdumonde contemporain, à l’heure
oùlespolarisationsimposéesparla mondialisation
appellentàuneréaffirmation d’universelsetàunregain d’imagination pourfigurerl’individuet
le groupe. En disparaissant, lesfrontières spatialesontaccrula nécessaire
créativité dansla capacité de chacun à définirpour soisa propre identité :
ainsi il apparaîtnécessaire, nous rappelle Rushdie, « de
franchirlesfrontièresmétaphoriquesautantque lesfrontières réelles[…] de ne pas se laisser
confineroudéfinirparquelqu’un d’autre qui aurait une idée précise de
l’endroitoùil faut tracerleslignes».

Michel NAUMANN (Université de Cergy-Pontoise)
etCécile GIRARDIN (Université d’Orléans)

Chapitre 1

LE REGARD IMPÉRIAL OU LA VISÉE

JosephNoel Paton,In Memoriam(1858)
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Paton_Sir_Joseph_Noel_In_Memoriam.jpg

In Memoriam(J. N. Paton)
ou l’historiographie en marche

Exposé pourla première foisen mai 1858,In Memoriams’inspire de
larévolte desCipayes, eten particulierde l’un desesépisodeslesplus
tragiques, le massacre de Kanpur. Dans une facture d’inspiration
préraphaélite,son auteur, JosephNoel Paton (1821-1901),ydépeint un groupe de
femmesetd’enfantsbritanniquesayant trouvérefuge dans un bâtimenten
ruinesetqu’une garnison écossaisevientfinalementdélivrer. L’équilibre de
cette composition – avec, aupremierplan,sesdeuxgroupesde
personnagesauxquels répondentles silhouettesdes soldatsaperçusde partetd’autre
à l’arrière-plan – permet une dynamique circulaire, invitantainsi leregard
du spectateurà glisserdupersonnage central àsescompagnesd’infortune
puisà leurslibérateurs. L’isolementdesprotagonistes, que matérialisentles
épaismursde pierre qui lesentourentdetoutesparts,renvoie précisément
à celui dulieuoù, aprèsl’embuscade ayantcoûté lavie à presquetousles
hommesbritanniquesde Kanpur, environ deuxcentsfemmesetenfants
furentgardésen otage pendantplusieurs semaines. C’esten effetdansce
palaisd’été, connu sousle nom de Bibighar, qu’à l’issue d’une captivité
éprouvante aucoursde laquelle nombre d’entre euxmoururentde
maladie oud’épuisement, lesprisonniersfurent taillésen piècesparles rebelles
puisjetés– quelquefoisencorevivants,selon certains récits– aufond d’un
puits,tandisqu’approchaientles troupesdugénéral Campbell. Et si Paton,
une annéeseulementaprèslesfaits, nesauraitévoquercetteviolence par
un autre biaisque lasuggestion, celle-ci estbien là, discrète maisefficace.
Danscet universclos, presque étouffant, où seuleune minuscule fenêtre
permetd’entrevoir un coin de ciel, l’espacesemble commesaturé
d’allusionsà la cruauté de lascène qui, n’eutété la providentielle arrivée des
soldats,seseraitimmanquablementproduite. Telsdesmembresépars, les
accessoiresqui jonchentlesol – ballerines,voilette, chapeauetgants– ces
derniersen particulier, avec leurcouleurlégèrement rosée etleursdoigts
comme encore animés– agissentainsi comme autantderéférencesà
latra

16

Baillet

gédie de Kanpur tandis que les taches de rouge présentes ça et là rappellent
le sang versé.

In Memoriam: a tale of two paintings…
Sur cette image-texte oùchaque élémentdevientlisible, lesystème
d’échosqui, d’un groupe à l’autre, permetderéaffirmerle proposde
l’artiste, insistesurlavulnérabilité de ces victimespotentielles. Aupremier
quatuor– cette majestueuse pietà accompagnée de deuxjeunesfilleset
d’un bébé endormi –répond doncunsecond oùautourd’une mère etde
son nouveau-né endormise blottissent une jeuneservante indigène et une
petite fille. Mêmerésignation maternelle, même crainte filiale, même
innocencesacrifiée : lespersonnages sereflètentles unslesautres tandisque
leurs tenuesbrodéesouourléesde dentelle, leurscheveluresondoyantesou
leursbijouxdélicatsaccusent un contrastesaisissantavec larudesse d’un
décoroùpierre brute etboisgrossièrement taillé dominent.
Prêtesaumartyre, cesfemmes voientenréalité arriverleurs sauveurs. Maisles
voientelles vraiment?Ouplutôt,sont-ce bien les soldatsécossaisqui pénètrent
dansl’endroitoùellesont trouvérefuge ? Surce point, la critique
estéclairante : « Là, dansce misérabletrou»remarque l’Illustrated London News,
«setassentlesinnocentes victimesde Kanpur, femmesetenfants. Terreur,
angoisse etdésespoir se lisent sur tousles visages[…]. A l’arrière-plan, dans
l’embrasure de la porte etde la fenêtre,surgissentlescruelsCipayes, prêts
1
à bondir surleurs victimes» .
Dèslors, pour reprendre les termesde Daniel Arasse, letableau«se
lève ». Tel qu’il apparaîtaujourd’huisousnos yeux,In Memoriamesten
réalité lasecondeversion dumêmesujet, hâtivement retouché parPaton
enréponse à laréaction passionnée de la pressespécialisée (Cowling,2000,
63). Carles termesemployésparla critique aumomentde l’exposition ne
laissentguère place à l’ambiguïté : à la « bestialité desCipayes» de
l’Illus2
trated London Newsrépond,selon leTimes,« la folie etlasoif desang »
de ceshommesquehe Athenaeumn’hésite pasà décrire comme « des
3
ogres».Le choixinitial faitparPaton de montrerlesderniersinstants
d’un groupe de captifs résignésà leur terrible destins’avère donc
problé

1
Lescitations sont traduitesparl’auteur.he Illustrated London Newsvol.32(Jan.- June
1858): 498.
2
he Times1 May1858: 5.
3
he Athenaeum, Journal of English and Foreign Literature, Science and the Fine
Arts(JanJune 1858): 597.

In Memoriam(J. N. Paton) ou l’historiographie en marche

17

matique –voire ingérable, nousditMaryCowling – pour une Angleterre
alimentée depuisdesmoisparles rumeurslesplusdiversesetquelquefois
lesplusfantaisistesconcernantlesévénementsde Kanpur. Ensubstituant
à l’inquiétante altérité des rebelleslarassurante familiarité des soldatsde
Campbell, laversion connue deIn Memoriam– palimpseste picturals’il en
est– a pour vocation de calmer une opinion publique devenue
incontrôlable. Œuvre plurielle proposantdiversniveauxde lecture, elle inviteson
spectateuràune constante oscillation entre délivrance et tragédie, entre
subjectivité etinvention.
Lesdeux versions, laseconde comme la première, lavisible comme
l’invisible, présententnéanmoinsdespointsde convergence. Politiques,
sociauxet religieux, lesenjeuxquisous-tendentla conception de cette
œuvre comme la plupartde cellesexposéesaumême moment sontnombreux.
Carà l’heure oùprévautencore ce queBourdieunommera la
«subordinationstructurale »
desproducteursculturelsaupouvoirdominant(Bourdieu 78), l’interdépendance entre éthique etesthétique – celle que prône
alors un critiquetel que Ruskin – favoriseune iconographie largement
prescriptive. Comme celle desescontemporains, l’image de Paton classe,
ordonne etédifie. PourlesBritanniques,remarque heodore Hoppen dans
son ouvrage consacré à l’époque mid-victorienne, larévolte de Cipayes
apparaîtcommeune béance infernale dontle butn’estautre que la
destruction pure et simple à la foisducolonialisme maisaussi de la chrétienté
dans son ensemble (Hoppen 191). « La possession de l’Inde »,rappelle
Grace Moore dansDickens and Empire,« demeuraità l’époque étroitement
liée à la définition même de l’identité britannique. Perdre l’Inde, c’était
toutperdre : à la foisl’estime desoi etlerespectdumonde » (Moore 135).
L’un desniveauxde lecture des toilesconsacréesauxévénementsde 1857
concerne parconséquentcetteréaffirmation dupouvoirbritannique qu’à
traversleuridiome pictural certainsartistes suggèrent. C’estle casde
Paton qui, dansIn Memoriam, introduit une dimension à la fois religieuse,
héroïque et sociale dontla portée ne pouvaitéchapperàun publicrompu
à la peinture narrative.

Religion, héroïsme et société…
« Dupointdevue des rebelles»,rappelle RudrangshuMukherjee dans
son article parudanslarevuePast and Present, « larévolte de 1857 sevoit
commeune guerre dereligion,un combatdestiné à préserverla pureté des
castesetduculte de la contamination britannique » (Mukherjee 116). Il est
intéressantde noterque, dans une certaine mesure, l’inverse est vrai
égale

18

Baillet

ment. Lors de son exposition puis de sa diffusion sous forme de gravures
(Beck61), In Memoriamétaitaccompagné d’un extraitdupsaume XXIII :
« Dussé-jetraverserlavallée de la mort, je ne craindraisaucun mal car tu
esavec moi ». Volontairementancrée dans un certainréalisme – celui des
tenues vestimentaires, anglaisesouindiennes– cettetoile à la forte portée
symbolique,suggère ainsiune gestion possible de la dimensionspirituelle
duconflit. Commenten effetne pas songer, devantcette mère implorante
etprotectrice àune pietà de la Renaissance ? Sansdoute en partie inspirée
desfemmesduMassacre des Innocentsde Guido Reni – eten particulierde
celle dupremier-plan, dontelle copie la posturesuppliante –, cette
Madones’inscrit sansconteste danslatradition picturalereligieuse baroque.
Agenouillée,unrubanrouge en guise d’auréole, elletrouve également sa
place dans une lignée devierges,tellesque les représentaientlesgrands
maîtresnéoclassiques. Le premiergroupe de femmes, parexemple, doit
beaucoup auxSaintesFamillesde NicolasPoussin, eten particulierau
tableauditde la Madone à l’escalier. Même composition équilibrée avec, en
sonsommet, levisage de la Vierge, même personnage de femme auxcôtés
de celle-ci etmême angelotà leurspieds. Mais, à l’heure oùlesmembresde
la défunte Confrérie Préraphaélite – à laquelle Paton n’a d’ailleursjamais
appartenu–setournent versd’autres thématiques, c’est surtoutavec l’art
de Raphaël que la parenté estla plusfrappante. Avecsesfiguresde Marie
etde Sainte Elisabeth assisesde partetd’autre d’un Joseph protecteur, la
Sainte Famille de 1507constitue certainementl’une desinfluenceslesplus
éloquentesde Paton. La compositiontriangulaire dupeintre d’Urbin avec,
enson centre, le Christ(etSaintJean-Baptiste),seretrouve ici fidèlement
reproduite, comme l’estégalementl’ajoutd’une Bible ouverte, quetientla
Vierge desa main gauche.
Enrattachantainsi l’héroïsme desespersonnagesà la
grandetradition picturalereligieuse, Joseph Noel Patonréaffirme la primauté de la
civilisation chrétienne. Cesfemmes, dontla persécutiontelle que dépeinte
ici évoque égalementcellesdespremierschrétiens– on notera latenue
« ambiguë » de la jeune fillesituée à gauche, avecsatoge blanche et ses
piedsnus–semblentà elles seulesincarnerlavictoire de la civilisationsur
la barbarie. Transfiguréesparla foi – en particulierle personnage
principal dontlevisage éclairé etleregard ardent se détachentavec force de
l’arrière-plan – ellescombattentl’obscurantisme que les rebelles, même
effacés, continuentà incarner. C’estlà entoutcasla lecture que,
majoritairement, faitla critiquevictorienne du tableaude Paton. Et si leTimes,
à plusieurs reprises, parle de «résignation » ouencore de « bravoure »