Regards sur les Juifs d'Algérie

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296313200
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REGARDS SUR LES JUIFS D'ALGÉRIE

Robert ATT AL

REGARDS , SUR LES JUIFS D'ALGERIE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Alain Forest et Jean-Paul Chagnollaud Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:
y vette Katan, Oujda, une vi lle.frontiè

Chrétiens en milieu colonial.

.

re du Maroc.

Musulmans,

Juifs et

Alain Quella Villeger, La politique m.éditéranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. Paul Sebag, Histoire des Ju{fs de Tunisie, des origines à nos jours. Jean-Claude Zeltner, Tripoli carre.four de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques n1llUX,autopsie d'une anonÛe. Samya Elmechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (1945. 1956)
Abderrahim Lamchichi, L'islan1isme en Algérie Jacques Canteau, Le .feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une .famille de colons .français Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence. Marc Baroli, L'Algérie terre d'espérances, colons et Ùnrnigrants (18301914). Andrée Ghillet, Dieu aim.e celui qui aim.e les dattes, dialogue judéoislal11o-chrétien. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine, de Ferry à Bourguiba (1881-1956). Serge Pauthe, Lettres aux parents, correspondance d'un appelé en

Algérie.
Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à la .fin du XVIIesiècle. Joseph Katz, L'honneur d'un général, Oran 1962. Khader Bichara (ed.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique de la proxÙnité. Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant. Maurice Faivre, Un village de harkis. Bertrand Benoît, Le syndro111e algérien. L'il1wginaire de la politique algérienne de la France. Mohamed Cherif, Ceuta aux époques abnohade et ,nérénide

@ L' Harmattan 1996 ISBN: 2-7384-3917-9

Tabula gratulatoria

Liliane et Dr. Paul Atlan, Paris. Joseph et Jacqueline Attali, Paris. Simy et Colette Birnbaum, Paris. Dr. Clément Bouccara, Paris. Dr. Lucien Bouccara, Paris. Rose Chemack, Toulouse. Haïm Cherki, Jérusalem. Sauveur Chouraqui, Jérusalem. Richard Guedj, Saint Denis. Robert et Julie Guedj, Paris.

Introduction
En 1979 nous avons publié en collaboration avec Claude Sitbon un recueil de textes choisis sur les Juifs de Tunisie. Selon un programme initial ce recueil devait être suivi par un ouvrage identique sur les Juifs d'Algérie et ultérieurement un troisième analogue sur les Juifs du Maroc. Trois ans plus tard le livre sur l'Algérie était à pied d'oeuvre. Cependant la lenteur administrative et certaines réticences de la part des responsables de l'édition précédente firent que le projet demeura en suspend à ce jour malgré l'accueil rencontré et le succès obtenu par l'anthologie tunisienne. Quelques personnes de bonne volonté et ayant à coeur la parution de l'ouvrage sur l'Algérie ont consenti de plein gré à contribuer à une souscription collective afin qu'il soit publié dans des délais convenables. Leurs noms figurent dans no.tre Tabula gratulatoria, nous leur devons ici nos remerciements. Notre présente anthologie suit dans ses grandes lignes celles consacrée à la Tunisie, soit: présentation d'un ensemble de textes choisis et annotés, glanés dans une fresque d'écrits ou de témoignages sur les Juifs d'Algérie, leur passé, leur histoire, leur coutumes etc. Ces textes peu connus ou méconnus révèleront à ceux dont la mémoire est encore vivace un passé riche en souvenirs et plein de nostalgie et permettront aux générations futures une transmissions par l'écrit de leur patrimoine spirituel et culturel à jamais révolu. Notre ouvrage n'aspire pas dépasser les limites de cette modeste ambition; cependant nous croyons que le choix et l'éventail des textes présentés ici 1 répondent au besoin intérieur de ceux pour qui le judaïsme algérien tient encoure à coeur. Robert Attal.

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Dont nous avons respecté fidèlement le texte sans y apporter aucune annotation ou correction personnelle. 7

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LE JUDAÏSME ALGÉRIEN DE L'ANTIQUITÉ AU DÉCRET CRÉMIEUX

Depuis l'époque préromaine, en passant par les époques romaine, byzantine, arabe, turque et française, l'Algérie a connu des populations, des régimes, des religions d'une grande diversité. En fait, il n'est d'Algérie proprement dite - c'est-à-dire dans des frontières proches de celle de l'actuelle République algérienne que depuis l'établissement de la régence turque d'Alger en 1587. Auparavant le pays partagea les destinées des autres contrées maghrébines. Le mot Algérie lui-même ne fut employé que par les Français à partir de 1831. L'historien en quête d'un dénominateur commun dans les chapitres disparates de l'évolution du Maghreb central et oriental est parfois bien en peine. Certes, il n'aura garde d'oublier la turbulence et les soulèvements des Berbères et le maintien de leur particularisme. Il négligera par contre à tort la longue histoire et la civilisation juives du pays. Pourtant, des inscriptions lapidaires aux épîtres et aux traités des Pères de l'Eglise en passant par les relations de voyage médiévales ou modernes, les témoignages abondent sur la présence et l'activité des juifs algériens depuis le littoral jusqu'au Sahara. Les juifs d'Algérie constituent ainsi durant quelque deux millénaires une entité ethnique et politique que la conquête française confirme en nommant par arrêté du 21 juin 1831 un «chef de la Nation hébraïque ». Par la suite le décret Crémieux (24 octobre 1870) sur l'attribution collective de la citoyenneté française aux israélites d'Algérie devait mettre un terme à l'aspect politique de leur histoire. Faute de retracer dans le cadre restreint d'un article les événements survenus durant une si longue période et de décrire tous les aspects d'une civilisation deux fois millénaire, nous nous bornerons à situer les grandes heures, les communautés marquantes, les personnages en renom d'un judaïsme algérien aujourd'hui séparé de son terroir ancestral.

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De l'antiquité

à la conquête arabe

Des traditions rapportées par la littérature talmudique placent en Afrique et probablement à Carthage des exilés des Dix Tribus d'Israël déportés en - 722 par l'Assyrien Sennachérib (Sanhédrin 94a). Mais des traditions locales recueillies par les Pères de l'Eglise font remonter encore plus haut la présence juive en Afrique de Nord. Procope explique au VIe siècle que des Cananéens, les Girgaschites étaient arrivés jusqu'en Numidie poursuivis par Josué et qu'une inscription gravée sur deux stèles comportait la phrase: «Nous sommes ceux qui ont fui devant Josué, fils de Navé ». En fait les anciens habitants du Maghreb central, les Berbères, furent très tôt rejoints par des Phéniciens fondateurs de Carthage qui introduisirent dans la contrée la langue punique proche de l'hébreu. Les historiens considèrent comme plausible l'existence d'une colonie juive dans la Carthage préromaine, mais aucune évidence archéologique n'est venue confirmer leur hypothèse. Une autre hypothèse concerne la région qui est maintenant l'Algérie: celle dite des Judéo-Berbères. Les juifs de la contrée seraient issus non d'une immigration en masse depuis la Palestine, mais d'une conversion au judaïsme de tribus berbères. Dans cette optique, on considérerait le judaïsme algérien comme l'élément humain le plus ancien du pays. Disons tout de suite que cette thèse est fort critiquée. Elle s'appuie essentiellement

sur deux faits: 10) le rôle joué par des Berbères dans la lutte contre

l'envahisseur arabe à la fin du VIle siècle; 2°) la présence de noyaux juifs ou conservant des pratiques juives constatée depuis la conquête française dans la zone des oasis. Si nous quittons le domaine des hypothèses, nous ne trouvons des attestations documentaires sur la présence juive qu'à l'époque romaine, encore concernent-elles plus la Libye et Carthage que l'Algérie. On remarque ainsi des pèlerins venus d'Afrique à Jérusalem lors de la Pentecôte 28 (Actes des Apôtres, II, 10), mais il s'agit de la Libye très probablement. On peut admettre que depuis l'importante population juive de Cyrène au 1er siècle, une émigration ait pu se produire en direction de l'Afrique du No~9 occidentale. D'où les connaissances que les maîtres palestiniens avaient de la région. Les commentaires comprenaient de la sorte le terme barburim (volailles grasses) de I Roi V, 3 : « les oiseaux dits barburim sont nommés d'après leur origine en Berbérie ». Ainsi comprendra-t-on peut-être le mariage de Glaphyra, veuve d'un fils d'Hérode-le-Grand, avec Juba II, roi de Mauritanie, en 18, rapporté par Flavius Josèphe. Cette union dynastique constitue la première attestation sûre des relations existant alors entre la Palestine juive et l'Algérie. Lorsque la princesse juive et sa suite parvinrent dans 10

le pays, sans doute trouva-t-elle des communautés juives antérieurement établies. Mais l'immigration juive de masse, s'il y en eut jamais, se produisit sans doute dans la deuxième moitié du lIe siècle: elle comprenait des fugitifs de la répression qui frappa les juifs de Cyrénaïque et d'Egypte soulevés contre Rome. Les vestiges architecturaux les plus éloquents se trouvent en Tunisie, ce sont les restes de la synagogue de Hammam-Lif avec diverses inscriptions juives en latin. En Algérie même, on possède des inscriptions juives trouvées à Cirta (Constantine), à Kalfoun (dép. de Sétif), à Auzia (Aumale), à Sétif. Par des documents chrétiens, on sait la construction au IVe siècle d'une synagogue à Tipaza. A Caesarea (Cherchell) une organisation communautaire juive présidée par un archisynagogus nommé Budarius apparaît dans l'histoire d'une martyre chrétienne. Pratiquement au Ille siècle et au commencement du IVe il y avait des communautés juives à travers toute l'Afrique du Nord. Saint Jérôme, mort en 420, parle d'une chaîne continue de colonies juives depuis la Mauritanie jusqu'en Orient. Quelles étaient les occupations des juifs algériens de l'antiquité? Les documents nous apprennent peu dans ce domajne. De ce silence peut-on déduire qu'il n'y avait pas de spécialisition économique des juifs mais qu'ils se livraient aux mêmes professions que leur entourage berbère, punique ou romain? Saint Augustin qui fut évêque d'Hippone (Bône) s'en prend aux juifs dans une de ses homélies leur reprochant d'observer le sabbat signe de leur paresse - alors qu'ils feraient mieux d'œuvrer utilement dans leurs champs tandis que leurs femmes feraient mieux de se livrer ce jour-là au travail de la laine. Les travaux des champs pour les hommes, le filage de la laine et la confection des vêtements pour les femmes, telles sont donc les occupations habituelles des juifs. Certains d'entre eux sont marins: le même saint Augustin parle de la liberté de leur navigation et un autre auteur chrétien, Synéclius, raconte s'être embarqué sur un vaisseau dont le capitaine Amarantus était juif ainsi que sept membres de son équipage. Nous ne possédons pas d'œuvres littéraires juives nées dans l'Algérie romaine et, pour pénétrer la vie religieuse et culturelle de nos communautés, il nous faut utiliser les rares inscriptions juives subsistantes ou les écrits chrétiens. Une pierre trouvée à Henchir Fuara à la frontière tunisienne porte la formule (Deus Abr) aham Deus [sac. Saint Augustin écrivait: « Les juifs, bien que vaincus par les Romains, n'ont pas disparu, tous les peuples soumis aux Romains ont accepté les lois romaines; cette nation a été vaincue et pourtant a conservé sa loi propre, a gardé la religion ancestrale et ses pratiques en tout ce qui touche le culte de Dieu». Il se réfère certainement aux juifs vivant dans la région de Bône, son évêché.
Il

A la vérité, tous les juifs ne pratiquaient pas avec la même rigueur, Augustin en effet reproche à certains d'entre eux d'aller au théâtre le sabbat tandis que leurs femmes vont danser. Au contraire, dans une homélie, il cite en exemple les juifs de Chemtou, petite localité proche de Bône, qui s'abstiennent de fréquenter les théâtres. On a trouvé sur place des ruines d'époque romaine ou byzantine que la tradition locale appelle sella al yahud, la synagogue des juifs. Outre les juifs de naissance, il existait des prosélytes ou des craignant Dieu. Contre ceux-ci part en guerre Commodien, un évêque d'origine africaine, auteur de nombreuses poésies. Pour détourner les sympathisants du judaïsme, on racontait des histoires tendant à prouver une collusion entre les persécuteurs des chrétiens et les juifs. C'est ainsi qu'à Caesarea (Cherchell), la vierge chrétienne Marciana, enfermée dans une école de gladiateurs pour avoir brisé une statue de Diane, aurait été l'objet d'insultes de la part de Budarius, chef de la synagogue et des juifs du lieu. Aussi, le jour de son martyre, le feu du ciel aurait-il consumé la maison de Budarius avec tous ses occupants. Comme le reste de l'Afrique du Nord, l'Algérie fut en 429 envahie par les Vandales. En 533, Byzance la reconquiert et des lois restrictives sont édictées contre les juifs et les hérétiques. Sur le plan économique, l'interdiction faite aux juifs de posséder des esclaves ruine des propriétaires fonciers et contraint sans doute des familles à gagner les régions du sud hors d'atteinte pour les lois byzantines. Des synagogues sont transformées en églises comme il advient à celle de Tipaza qui s'élevait au centre de la ville. Cependant les Byzantins ne paraissent pas avoir vraiment persécuté les juifs. On constate en effet une immigration juive en provenance de l'Espagne au commencement du VIle siècle à la suite des décrets antijuifs édictés par les rois wisigoths d'Espagne. Les Byzantins n'avaient reconquis que la partie orientale de l'Algérie actuelle. Partout ailleurs des tribus berbères contrôlaient les axes de circulation. En 665 les Arabes lancent leur première attaque sur le Maghreb. Cet assaut est sans lendemain. C'est en 683 que Sidi Oqba entreprend la conquête. Si la résistance des Byzantins les arrête peu, il en va différemment de celle des Berbères. De 688 à 708, les Berbères tiennent les Arabes en échec, surtout dans les Aurès. A leur tête est une princesse, juive aux dires d'Ibn Khaldun, Kahinah Dahiyah bin Thabitah ibn Tifan, appelée la Kahéna. L'Algérie comptait alors, explique Ibn Khaldun, plusieurs tribus berbères converties au judaïsme: les Nafouça, les Fendelaoua, les Médiouna, les Behloula, les Ghiatha, les Fazaz et surtout les Djeraoua auxquels appartenait la Kahéna. En 688, Hassan ben Numan envoyé par le calife de Bagdad attaque la Kahéna après avoir défait les Byzantins en Tunisie. La Kahéna lui inflige une 12

défaite qui le contraint à se replier durant cinq ans. Cependant la Kahéna avait pratiqué sur le littoral la politique de la terre brûlée, pensant détourner ainsi les Arabes de conquérir une terre appauvrie. Vers 697, Hassan reprit l'offensive après avoir rallié à ses troupes nombre de chrétiens chassés par les déprédations de la Kahéna. Il battit les Berbères; la Kahéna mourut au combat et ses fils se convertirent à l'islam. Ainsi s'achevait l'ultime sursaut de la résistance algérienne face à l'expansion arabe. Le nom de la Kahéna, que d'aucuns dérivent de la racine hébraïque KHN d'où est issu le vocable Cohen, prêtre, est resté le symbole de cette résistance. Mais l'unanimité n'est pas faite sur son judaïsme. Certains historiens considèrent toute l' histoire comme pure légende, d'autres estiment qu'elle contient un noyau historique, d'autres enfin suivent entièrement Ibn Khaldun. Parmi les critiques les plus résolus de la « tradition judéo-berbère », il faut placer le grand historien du judaïsme nord-africain, M. H. Z. Hirschberg. Sa position repose sur les principes suivants: l'histoire juive montre que les processus de conversion passive au judaïsme sont pratiquement inexistants, que de toutes manières les conversions survenues en Arabie méridionale ou en Khazarie ont laissé peu de traces, que la relation d'Ibn Khaldun sur la Kahéna ne laisse apparaître aucun facteur religieux. Elle n'aurait eu qu'un unique motif: entraîner la conversion des Berbères à l'islam. M. Hirschberg étudie à ce propos une élégie hébraïque conservée par la tradition juive à Constantine qui déplore les cruautés d'une Khahiya : « ... Cette maudite, féroce plus que tout autre, qui livra nos vierges à ses soldats et trempa ses pieds dans le sang de nos enfants... ». M. Hirschberg explique que le nom véritable de l'héroïne berbère était Khahiya ; par suite de l'absence de signes diacritiques dans les manuscrits arabes, ce nom serait devenu Dahiyah puis Kahéna. Certaines des critiques de M. Hirschberg sont judicieuses. L'élégie peut s'appliquer à la Kahéna. Dans ce cas, il n'est pas impossible qu'une tradition hostile à la princesse vaincue se soit développée chez les juifs prudents des cités, ce qui n'enlève rien au judaïsme de la Kahéna. Pensons aux traditions talmudiques hostiles à Bar Kokhba ! Il reste qu'il ne nous paraît pas possible de rejeter la relation du plus grand historien arabe du Moyen Age, Ibn Khaldun, pour la seule raison qu'elle serait peu vraisemblable. Est-il besoin de rappeler ici que l'histoire n'est pas la science du vraisemblable mais du vrai. D'ailleurs la prise de position des Berbères juifs s'inscrit dans un cadre plus vaste: celui de la résistance des habitants de l'Algérie byzantine. Les Byzantins, on le sait, s'étaient alliés aux Berbères; l'un des chefs de la guerre contre les Arabes fut le Berbère chrétien Kosayla, l'autre fut la

Berbère juive la Kahéna. En 708, avec la défaite des Berbères, les
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Arabes restent les maîtres de l'Algérie. La période pré-islamique se termine. Les destinées des deux peuplements monothéistes de l'Algérie divergent désormais: tandis que l'élément chrétien s'islamise, tandis que la langue latine disparaît, l'élément juif - en dépit de la défaite militaire de son aile extrémiste berbère - se maintient et retrouve bientôt un second souffle.

De la conquête arabe à l'immigration

espagnole de 1391

Du début du VIlle siècle à la fin du XIVe siècle, l'Algérie fut sans cesse envahie et partagée par des sectes et dynasties musulmanes multiples: les Kharijites, Berbères islamisés fondateurs du royaume de Tahert (près de Tiaret), les Fatimides, puis les Zirides. Par la suite, les Hammadides, les Hillaliens, les Almoravides, les Almohades se succèdent sans parvenir à fonder un empire durable. Du XIIIe siècle au XVIe siècle, les Beni Abd al Wad établirent sur une partie du territoire algérien le royaume de Tlemcen. On connaît assez malle devenir des communautés juives durant ces périodes. Cependant, deux phénomènes semblent s'imposer aux historiens: d'une part une immigration juive en provenance de l'Irak et de la Syrie, à l'intérieur du vaste courant migratoire qui drainait alors les masses musulmanes d'Orient en Occident, des pays du Croissant autrefois fertiles et maintenant déserts vers le Maghreb et l'Espagne, d'autre part une certaine fusion des Judéo-Berbères avec les communautés juives existantes. Il est probable que, comme en Tunisie et en Espagne, soucieux d'édifier rapidement des cités nouvelles, les potentats musulmans attirèrent dans leurs possessions des juifs, leur attribuant quartiers et protection moyennant le versement de la capitation que l'Islam impose aux Infidèles tolérés. Dans les textes arabes les juifs sont souvent nommés dhimmis. Le terme désigne habituellement aussi bien les juifs que les chrétiens qui paient la capitation. En fait, à cette époque, il est synonyme de juifs. Ainsi est-il dit dans une

chanson sur Tiaret où l'hiver est rude: « Nous nous réjouissons du
soleil quand il luit, comme le dhimmi du sabbat ». Par là savonsnous qu'il y avait sans doute une communauté juive à Tiaret. Une autre communauté apparaît dans la correspondance des juifs d'Afrique du Nord avec les grandes académies babyloniennes. Une consultation rapporte ainsi « qu'un certain Ruben avait un terrain à Tlemcen d'où il fut exilé vers Achir et la terre resta à l'abandon ». En effet vers 971, le Berbère Bologin-Yussuf, fils de Ziri, transféra à Achir nombre de gens de la contrée et particulièrement les habitants de Tlemcen qui s'étaient révoltés: les juifs furent 14

compris dans le voyage. Par la suite tous revinrent à Tlemcen et récupérèrent leur patrimoine. Les documents ne disent rien des juifs lors de la conquête almoravide. M. Hirschberg estime que l'argument a silentio signifierait ici que les juifs ne furent pas inquiétés. Par contre on sait que lajezzia, l'impôt de protection sur les juifs, fut d'un bon rapport et qu'une taxe levée sur eux en"1071 rapporta 100.000 dinars. Et pourtant au XIe siècle - le siècle d'or du judaïsme dans l'Espagne islamique - nombre de juifs africains gagnèrent alors la péninsule, vite remplacés par des immigrants orientaux. Les Almohades, Berbères également, maîtres de l'Afrique maghrébine comme de l'Espagne, poussés par la doctrine de leur Mahdi Ibn Tumartet résolurent d'islamiser de force tous les dhimmis. Une élégie d'Abraham Ibn Erza narre les souffrances de maintes communautés placées devant l'alternative: l'apostasie ou la mort. Le poète cite, parmi ces communautés, celle de Tlemcen. La tempête almohade contraignit effectivement bien des juifs à une conversion formelle - généralement temporaire. Une épître de Salomon Cohen, écrite en judéo-arabe vers 1148, conte ces événements d'après les récits des réfugiés qui atteignaient l'Egypte. Abd al Mumin avait ainsi conquis Tlemcen et massacré tout ce qui s'y trouvait, juifs compris; partout, de Bougie jusqu'au Maroc, dominaient les Almohades; les juifs étaient mis à mort ou convertis à l'Islam et nul ne pouvait se comporter en juif publiquement. Le jour même où la lettre fut écrite parvint la nouvelle de la prise de Bougie par les Almohades. Grâce à l'historien arabe Ibn Bidak, nous pouvons dater les grandes crises: Oran 1145, Tlemcen 1146, Bougie 1147. Comment se rétablit le judaïsme algérien après la grande tourmente? On ne sait au juste. Il est probable que les effectifs des communautés restèrent réduits jusqu'à l'arrivée des Espagnols en 1391. Où vivaient les juifs durant ces périodes? En rassemblant les sources juives et arabes, en comptant celles postérieures à l'arrivée des juifs d'Espagne aussi, on trouve des groupements et communautés disséminés sur tout le pays, ce sont: Bougie, Alger, Mejzar (île en face d'Alger), Oran, Ouargla, Majjana, Kal'at, Hammad, Achir, Mesilla, Tiaret, Tlemcen, Tabla (?). Il faut ajouter Mostaganem, Honein, Tozar, Biskra, Touqqourt, le Mzab et le Touat et remarquer que des juifs vivaient aussi parmi les Berbères à l'écart des grands axes de circulation, dans les montagnes, sur les plateaux, dans les oasis du désert... Ce qui ne les empêchait pas de rester en contact avec la Terre sainte: vers 1041 un Elisée le Castillan apporta de Jérusalem un important registre à Ouargla avec une lettre d'un ancien de Ouargla, Moïse le Sefardi, monté à Jérusalem. Cependant, à en croire la littérature rabbinique, ces centres algériens étaient, au sein du monde juif nord-africain, 15

secondaires par rapport à Kairouan et à Fez, à l'exception de la prestigieuse communauté de Tlemcen. A Ouargla vivait une importante communauté karaïte dont parlent l'historien Abraham ibn Daud et l'exégète Abraham ibn Ezra. Par l'intermédiaire de musulmans, elle était en relation avec les karaïtes d'Egypte et de la Terre sainte. Ces communautés, surtout au nord-est, avaient eu fort à faire pour se remettre des destructions opérées par la Kahéna lors de la guerre de la fin du VIle siècle. Il semble que l'activité économique s'était d.'abord réfugiée dans les terres du sud. Les juifs se livraient, comme dans l'antiquité, à l'agriculture et à l'élevage. Dans le sud, les maçons juifs étaient réputés: on attribue à ceux du Touat la construction des réseaux d'irrigation aux canaux maçonnés multiples. Du fait de l'interdiction faite aux musulmans de travailler l'or et l'argent les juifs étaient souvent bijoutiers et orfèvres. La teinturerie des étoffes était aussi leur spécialité. D'une manière générale, ils exerçaient tous les états que les musulmans leur abandonnaient. Par les consultations rabbiniques revivent les échoppes juives de la petite ville de Majjana où par ailleurs des juifs possédaient des terres au soleil. Peu éloignée de Kairouan, cette localité en était devenue comme la succursale et les échanges étaient actifs entre les communautés juives de l'une et de l'autre. On pratiquait aussi le négoce au long cours et plus d'un juif s'en allait au loin vendre et acheter des marchandises. Les documents de la Geniza du Caire campent ainsi ces personnages: «Nos frères, les disciples des Sages de la Cité de Tlemcen au pays du Soleil Couchant (= l'Algérie), nous ont interrogés (il s'agit d'un père et de ses deux fils)... lorsque le cadet se disposa à partir pour la « cité de la mer» (c'est-à-dire au loin) pour commercer, son frère lui remit l'argent qu'il avait et il s'en fut pour commercer ». Les marchands allaient en Egypte et de là ils poussaient jusqu'aux Indes en quête de denrées rares et surtout de pierres précieuses. Ils soumettaient leurs différends aux juges des tribunaux rabbiniques locaux, kaïrouanais ou cairotes. Parfois les communautés algériennes soumettaient des questions difficiles aux académies de la lointaine Mésopotamie. L'une d'entre elles venait des juifs de Tlemcen. Les juifs ne pouvaient avoir dans leurs maisons des servantes musulmanes. Par contre, ils pouvaient acquérir des esclaves chrétiennes qui vaquaient aux travaux du ménage et de la cuisine. Mais la loi religieuse voulait que ces esclaves fussent converties au judaïsme. Certaines acceptaient mais d'autres faisaient des difficultés. Ces dernières posaient un problème religieux: si elles recevaient le bain rituel, il n'était pas sûr que ce fût volontaire et leur conversion était douteuse. Pouvait-on alors boire leur vin et manger de leur cuisine et de leur pain? D'autre part, se priver de servante était une grande misère, .c'était 16

contraindre ses fils ou sa femme à porter de l'eau de la source, à laver le linge, à aller au four en compagnie des servantes dévergondées. La science talmudique des centres algériens était l'unique source de l'autorité rabbinique et on a pu se demander qui avait façonné cette vie spirituelle. Il est établi que les maîtres qui animèrent les écoles locales étaient originaires tant de la Palestine que de Babylone. Nous le savons grâce aux consultations des Gaonim. Encore faut-il considérer comme perdu le « Grand Livre des consultations des rabbins d'Afrique ayant consulté les Gaonim de Babylone et en ayant -reçu réponse» cité par le grand maître du XIIIe siècle européen Rabbi Méir de Rothembourg. De ces hakhamin d'Afrique, peu de noms appartenant à l'Algérie nous sont parvenus. Mais un d~,ces rabbins occupe une place de premier plan dans la littérature hébraïque. Il s'agit de Rabbi Juda Ibn Quraïsh qui créa une science nouvelle, la linguistique comparative, et l'appliqua à l'hébreu. Il vécut à Tiaret au IXe ou au Xe siècle exerçant, semble-t-il, la profession de médecin. Il écrivit aux juifs de Fez une épître afin de les détourner de supprimer de l'office synagogalla lecture de la loi en traduction araméenne. Vers cette époque en effet, un mouvement intense de retour à l'usage de l'hébreu s'était produit en Afrique du Nord comme en Espagne et il paraissait superflu de traduire verset par verset le texte hébreu de la Tora en araméen. Dans son épître, Juda ibn Quraïsh compare le vocabulaire hébreu au vocabulaire araméen en s'appuyant sur une liste alphabétique. Il démontre ensuite la parenté existant entre la langue de la Bible et celle de la Mishna et des Talmuds, expliquant que l'araméen enrichit et approfondit la connaissance et la compréhension de l'Ecriture. Enfin il compare l' hébreu et l'arabe, insistant sur la parenté existant entre l'araméen, l'hébreu et l'arabe... On attribue à Juda ibn Quraish d'autres ouvrages perdus: grammaire, dictionnaire, commentaire des Chroniques, Livre des Commandements. Il composa également des poésies pour les fêtes, certaines ont été identifiées dans les documents de la Geniza du Caire. La petite ville de Kal'at Beni Hammad donna naissance au grand maître, à qui l'on doit l'entrée du Talmud en Espagne, Rabbi Isaac AI-Fassi et à son disciple R. Ephraïm. Mais le lieu par excellence de l'enseignement de ces deux hommes ne fut pas Kal' at Beni Hammad, mais Fez pour le premier et Lucéna pour le second. Les deux foyers rabbiniques de l'Algérie médiévale restent Tiaret et Tlemcen. Certes pour Tiaret, seul nous est parvenu le nom de Juda Ibn Quraïsh. Mais il est certain que ce maître eut lui-même des maîtres, des condisciples et des amis, des disciples aussi. Parmi ceux-ci se détache un Samuel bar Abraham ibn al-Tiareti. C'était 17

un docte personnage auquel fut adressé un recueil de consultations et qui porta de l'argent destiné aux académies de Babylonie. On avait à Tiaret des curiosités techniques curieuses: un jour des gens de cette communauté voulurent savoir ce qu'était exactement l'instrument appelé Shefoferet dans le traité talmudique Erubin (43 b). La réponse expliqua qu'il s'agissait d'un instrument d'optique servant aux mesures cadastrales et mentionna l'astrolabe avec lequel on calculait la hauteur des astres. Par cette question est attestée, s'il en était besoin, l'érudition talmudique des cercles d'études tiarétois du Moyen Age. Il semblerait que si Tiaret s'occupait de la science pour ellemême, Tlemcen s'intéressait davantage aux questions pratiques. C'est de Tlemcen que partirent les questions concernant les esclaves et les servantes dont les juifs fortunés utilisaient les services. Le fait que ces consultations étaient rédigées et envoyées au loin doit souvent s'interpréter comme le désir des autorités rabbiniques locales de voir confirmer par celles de Mésopotamie leurs décisions propres: la question est donc par elle-même l'indice certain de l'existence d'une école talmudique et de maîtres habilités à rendre des arrêts. De toutes manières, ces communautés étaient en relations intellectuelles aussi bien qu'économiques avec celles de l'Orient musulman mais aussi avec celles de l'Occident chrétien. Rappelons à ce sujet qu'en 1291, le roi Jaime II d'Aragon envoya en ambassade auprès du roi de Tlemcen le juif Abraham Aben Gilel qui s'embarqua pour l'Algérie avec tous les siens. Ces déplacements que rapportent les chroniques ne furent certainement qu'un exemple de ce qui se pratiquait couramment. Si l'on en croit les immigrés de 1391, la vie communautaire avait subi l'influence des cours musulmanes, elle était dominée par un riche notable, le cheikh, qui agissait comme bon lui semblait, soutenu par l'autorité extérieure. Les rabbins, chargés de la justice, de l'enseignement et de mille besognes, avaient la portion congrue, ne touchant aucun salaire fixe. Pauvres, ils étaient méprisés et leur misère rejaillissait sur leurs études.

De la venue des Espagnols à la veille de la conquête française Si nous traitions ici de l'histoire générale de l'Algérie, nous ne ferions aucune hal~e en 1391. En effet les Beni Abd al Wad, malgré des vicissitudes diverses, tiennent toujours le royaume de Tlemcen. Le cadre extérieur de l'existence juive ne se modifie donc pas. A l'intérieur de la communauté, par contre, s'accomplit une véritable mutation. Du 6 juin au 13 août 1391, la Castille et l'Aragon sont le 18

théâtre d'assauts contre les quartiers juifs. Tout commence à Séville avec la prédication enflammée de l'archidiacre Ferran Martinez contre les juifs. Très vite, l'autorité locale est submergée: artisans, paysans, marins, bourgeois et chevaliers aussi participent aux violences et au pillage contre les juifs. Les nouvelles se répandent à travers la péninsule, déterminant en maintes localités de nouveaux tumultes et de nouveaux massacres. Un travail récent a montré les composantes sociales et économiques des troubles: outre un antisémitisme virulent, on remarque l'impact de l'hostilité générale des artisans et des petites gens contre la bourgeoisie en place. Celle-ci dut céder du terrain, abaisser les taxes, admettre des artisans dans le corps de ville avant de procéder - avec l'appui du roi - à une atroce répression. Dans l'intervalle, les masses juives avaient perdu maisons, biens, sécurité et souvent la vie. Ailleurs, sous couleur de les protéger on les avait baptisées. Un grand nombre de rescapés - quelque cinquante mille juifs peut-être avaient trouvé la mort - tirant la leçon de l'événement, quittèrent la péninsule et gagnèrent l'Afrique du Nord. On ne peut chiffrer cette immigration en Algérie d'autant qu'elle allait être renforcée un siècle plus tard lors de l'expulsion d'Espagne en 1492. Il semble pourtant que le plus fort contingent arriva après 1391 et avant 1492. C'est au XVe siècle en effet que se produit la grande mutation du judaïsme algérien. Non seulement les masses espagnoles repeuplent les cités algériennes, mais encore leurs élites, c'est -à-dire leurs rabbins, sont en passe d'imposer leur autorité et leurs réformes aux communautés existantes. Ces rabbins sont, à Alger, Isaac B. Chéchet Barfat, né à Barcelone, et Simon b. Merrovs Ephrati ; à Constantine, Joseph b. Menir et Maimun b. Saadia Najar; à Tlemcen, Abraham b. Rakin et Ephraïm Ancaoua et d'autres venus aussi d'Espagne. Une nouvelle vague d'immigrants débarquait en Algérie après l'expulsion d'Espagne en 1492, suivie au XVIe et au XVIIe siècle par un courant régulier de marranes portugais revenus au judaïsme et de juifs originaires de France, d'Italie (de Li vourne particulièrement) et de Constantinople. Ecrivant au début du XVIIe siècle, l'archevêque de Palerme Diégo de Raedo distingue les juifs d'Alger selon leurs diverses origines et les vêtements caractéristiques de ces origines. Bientôt les immigrés d'Espagne se mêlèrent aux juifs anciennement établis en Algérie. Six familles pourtant prétendirent toujours que leur ascendance était purement espagnole: les Stora, les Duran, les Seror, les Benhaïm, les Oualid, les Ayache. C'est à ces courants d'immigration qu'Alger doit de devenir une grande communauté vivant dans deux quartiers occupant cent cinquante maison, groupant quelque dix mille âmes. On leur doit surtout une structuration nouvelle. Désormais, l'autorité au sein de la communauté ne pourra 19

plus appartenir à un seul mais sera dévolue à un conseil d'Anciens. Désormais, la fonction rabbinique ne pourra plus être conférée par le pouvoir extérieur. Sur ce point, Simon b. Sémah Duran reproche à son collègue, le fameux Isaac ben Chéchet Barfat, d'avoir été nommé par le sultan de Tlemcen. Les délégués des nouvelles communautés entreprennent de faire voter des ordonnances matrimoniales inspirées de la coutume espagnole. Ces ordonnances, rédigées par Simon ben Sémah Duran, prendront le nom de Taqqanot d'Alger; c'est sous leur régime que désormais seront conclus les mariages dans la plupart des communautés. Le texte adopté dépasse de loin son objet explicite: établir une législation matrimoniale; il confirme l'autorité de la chose votée et « proclamée en la synagogue le jour du sabbat, avant la sortie du Séfer Tora ». On connaît les moyens d'existence des juifs d'Algérie durant la période turque, grâce aux relations des voyageurs européens et les archives des consulats, la grande masse des juifs d'Alger subsistant de colportage et criant leurs marchandises par les rues. D'autres tiennent boutique de « mercerie» c'est-à-dire qu'ils vendent toutes sortes d'articles. Les artisans sont nombreux, beaucoup travaillent l'or et l'argent ou battent monnaie pour le compte du dey. Lorsque les corsaires donnent à Alger sa plus grande activité, les juifs achètent et revendent le produit des prises. Ils participent aussi au rachat des esclaves chrétiens. Des confréries charitables chrétiennes règlent les rançons à leurs correspondants à Livourne, tandis que les juifs d'Alger rachètent sur place les chrétiens en utilisant les fonds recueillis pour les yéchivot palestiniennes par les émissaires de la Terre sainte. Ces fonds sont compensés à Livourne avec les sommes reçues et envoyées à Jérusalem, Hébron, Safed ou Tibériade. Un grand commerce maritime s'effectue en effet entre Livourne et Alger. On connaît, grâce aux contrats passés à Livourne, les noms des armateurs, des propriétaires de cargaisons, les marchandises transportées: blé, huiles, corail. Des familles entières quittent Livourne afin d'être à pied d'œuvre à Alger. Des spécialités juives leur assurent un grand renom: « Il y a aussi, écrit Marmol, de grands vignobles sur les côtes, et les juifs font le meilleur vin de toute la Mauritanie». L'autorité rabbinique intervient en matière économique, par exemple pour interdire l'importation des vins étrangers susceptibles de porter préjudice à ceux du cru. Cette activité n'est jamais assez grande pour le pouvoir intérieur qui réclame des impôts et taxes écrasants. L'impôt est acquitté globalement au dey, à la charge du chef de la nation ou cacyz d'en faire la répartition parmi les juifs, selon leurs moyens. Haedo montre que les taxes sont multiples et que les redevances 20

réellement réclamées dépassent largement les 600 écus d'or dus chaque année. En fait les juifs paient très cher et de toutes les manières leur existence tolérée en terre d'Islam. Ils doivent porter des vêtements sombres différents de ceux des musulmans et circuler sans armes. Ils SOl}t ontraints d'habiter dans les quartiers les plus insalubres de c la ville. Ils sont soumis à toutes sortes de corvées, parfois inattendues: on les voit ainsi en 1815 occupés à protéger les jardins du dey contre les sauterelles. Mais surtout tout musulman peut les insulter et les frapper sans qu'ils puissent esquisser un geste de défense. « Un petit gamin maure rencontrant un juif, si distingué qu'il soit, lui fait céder le chemin ou lui donne un coup de tête ou lui prend ses babouches et l'en frappe au visage de mille soufflets, et le juif n'osera bouger ni se défendre, il n'a d'autre remède que la fuite », écrit Diégo de Haedo. Ces avanies n'étaient rien en face des descentes des janissaires - tolérées parfois par le dey - dans les quartiers juifs. Ils pouvaient mettre à sac les maisons, tuer, violer comme bon leur semblait. Une élégie en judéo-arabe conte ainsi les tragiques événements survenus en 1805 à Alger et n'en finit pas de relater la mort des Salomon Aboucaya, Isaac Lévy, Ezer Hini, Mardochée ben Stora.... Pourtant un tel régime paraissait bien préférable à une éventuelle conquête espagnole. Or, par deux fois, les Espagnols mirent le siège devant Alger, en 1541 et en 1775. Le péril conjuréune conquête espagnole aurait signifié à terme la fin de toute vie juive - la communauté d'Alger institua pour commémorer cette délivrance deux Pourim supplémentaires, en octobre et en juillet. Oran n'eut pas la même chance: les juifs subirent l'occupation espagnole et furent expulsés en 1679. Ils ne revinrent un siècle plus tard qu'après l'éviction des Espagnols. En dépit de ce que racontent les Européens mal intentionnés, les juifs d'Algérie n'étaient pas plongés dans l'ignorance: « Il n'en est aucun qui soit lettré, expert et habile à écrire », prétend Haedo. En fait, et lui-même le reconnaît, « il en est qui enseignent les gamins à écrire en hébreu ». L'immigration en provenance de la péninsule ibérique fut à l'origine d'un renouveau d'études talmudiques, comme en font foi les recueils de consultation que nous possédons. Outre les arrêts et décisions, les rabbins transcrivaient des poésies synagogales en hébreu ou en judéo-arabe. Les inscriptions tumulaires des cimetières d'Alger témoignent, par leur formulation littéraire, de leur talent poétique. Ces rabbins léguaient souvent à leurs héritiers des œuvres manuscrites que leurs enfants et disciples s'occupaient à faire imprimer à Livourne ou à Amsterdam, s'ils n'avaient pu le faire eux-mêmes de leur vivant. C'est ainsi qu'au XVIIIe siècle, nous rencontrons à Bordeaux, à Bayonne, à Amsterdam, un Méir ben Nathanaël Crescas, rabbin d'Alger, 21

recueillant des souscriptions pour éditer un manuscrit vénérable de Simon ben Sémah Duran. Comme type du maître rabbinique auteur d'une abondante littérature, retenons ici Juda Ayyache (1690-1760). Il publia à Livourne en 1745 un commentaire sur Maïmonide intitulé Lehem Yehuda (Le Pain de Juda). L'année suivante encore à Livourne, il fait paraître un recueil de consultations intitulé Bet Yehuda (La Maison de Juda) dans lequel il insère les coutumes d'Alger. Parmi ses autres ouvrages citons We zot lihuda (Ceci de Juda), Livourne, 1776, Bené Yehuda ((Fils de Juda), Livourne, 1758... Encore faut-il remarquer que bien des ouvrages restèrent manuscrits, faute de moyens pour les imprimer. La poésie était particulièrement goûtée à Tlemcen où l'on trouvait de nombreux paytanim dont Abraham Gabison, auteur d'un ouvrage intitulé Omer ha sikha, (La Gerbe de l'oublie), un commentaire sur les Proverbes qui comprend un appendice de poèmes. Ses descendants firent imprimer son livre à Livourne en 1748 en y joignant des morceaux de leur composition. Est-ce un de ces descendants qui mourut de la peste à Alger en 1698 et dont l'épitaphe gravée est une touchante élégie? Nombre de rabbins algériens firent aussi dans des communautés européennes une brillante carrière. La famille oranaise des Sasportas, originaire d'Espagne, donna deux rabbins à la communauté portugaise d'Amsterdam, Jacob ben Aaron Sasportas et Isaac ben Jacob Sasportas. Né à Oran, le premier avait été rabbin à Tlemcen avant de passer à Fez et à Safi, au Maroc, et de gagner Amsterdam, d'où le roi du Maroc le rappela pour accomplir une mission diplomatique en Espagne. Par la suite, il exerça le rabbinat à Londres, à Hambourg et enfin à Amsterdam. Il fut un des rares rabbins à oser combattre Sabbatai Zvi. On lui doit plusieurs ouvrages dont ses consultations rabbiniques Ohel Ya' aqov (La Tente de Jacob) et surtout Zizat Novel Zvi (Fleur fanée de Zvi), recueil polémique contre Sabbatai Zvi. C'est à un juif d'Alger, Judah Monis, que l'on doit le premier livre hébreu imprimé en Amérique du Nord. Judah Monis avait terminé ses études en Italie et avait émigré à Boston au début du XVIIIe siècle. En 1722 il fut baptisé au College Hall à Cambridge, Massachussets, ce qui ne l'empêcha pas d'observer le sabbat, toute sa vie durant. En 1735, il publia A Grammar of the Hebrew Tongue, being an Essay to bring the Hebrew Grammar into English. La liturgie algérienne constituée durant cette période est particulièrement riche. En fait, il y eut plusieurs liturgies dont certaines se cristallisèrent en mahzorim : les mahzorim de Tlemcen, d'Oran et d'Alger. L'importance de la liturgie locale fut

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si grande que l'office synagogal fut parfois troublé par des conflits relatifs à la liturgie usitée. A côté de l'aspect livresque de la civilisation juive de l'ancienne Algérie, il existait une culture populaire riche et bigarrée. Elle s'exprimait dans les musiques et chants rapportés d'Andalousie et jalousement conservés, que l'on entendait lors des mariages et des festivités familiales. Elle s'exprimait aussi dans des traditions légendaires auréolant le souvenir des rabbins d'antan. On racontait ainsi comment étaient venus en 1391 soixante notables de Séville. Ces hommes étaient emprisonnés avec leur rabbin, Simon ben Smia, sur l'ordre du roi. Le rabbin prit alors un morceau de charbon et dessina un vaisseau sur la muraille de la pfison : « Que tous ceux qui croient en Dieu et qui veulent sortir d'ici à l'instant même mettent avec moi leur doigt sur ce bâtiment », dit-il. Tous lui obéirent. Le vaisseau de charbon devint un véritable vaisseau qui fendit la muraille et traversa Séville au grand émoi des chrétiens avant de prendre la mer et gagner Alger où les juifs furent admis grâce à l'appui d'un marabout. Une autre légende relatait que des rouleaux de la Tora que les juifs d'Espagne avaient jetés à la mer pour les préserver des chrétiens parvinrent un jour en vue de Bône. Les Musulmans envoyèrent des barques pour les repêcher. Peine perdue: les barques chaviraient avant de les joindre. Les juifs du lieu purent s'en saisir sans peine et les porter en grande pompe dans une de leurs synagogues. Rabbi Ephraïm Ancaoua, le Rab de Tlemcen, fut le héros d'une longue et touchante histoire. D'Espagne il était venu à Marrakech puis à Honein. De là, chevauchant un lion ayant comme licou un serpent, il s'en vint à Tlemcen. Il s'arrêta 'près de la ville dans un village où, respecté de tous, il exerça la médecine. Or la fille du sultan de Tlemcen tomba gravement malade et aucun médecin ne trouva de cure lui convenant. Sur le conseil de son entourage, le roi fit mander le Rab qui guérit la princesse en quelques jours. « Messager divin, dit le sultan, quelle récompense doit donner un père à celui qui a sauvé sa fille? » Le Rab demanda la permission d'établir à Tlemcen des juifs d'Agadir et d'autres lieux; ce qui lui fut accordé. Ainsi serait née la synagogue dite du Rab. Depuis, Tlemcen resta un centre de pèlerinage actif pour les juifs de toute l'Algérie. On y venait de très loin pour la fête de Lag ba Orner et ce n'étaient que réjouissances et ripailles près du tombeau du Rab sans oublier de se désaltérer dans la grotte dite source du Rab d'où jaillit une eau délicieuse quand on y mêle de l'anisette. Cette culture populaire habite une double demeure: le pays luimême avec ses lieux saints révérés de tous et la Terre sainte que chacun connaît, et par la prière et par le contact direct avec les émissaires des académies de Jérusalem, d'Hébron, de Safed et de Tibériade. Chaque année, ces émissaires - érudits rabbins 23

parcourent les communautés petites et grandes d'Alger, d'Oran et de Tlemcen jusqu'aux bourgades du Sahara. S'ils recueillent des offrandes, ils diffusent aussi l'am.our de la Terre sainte, distribuent des images des Lieux saints, des sachets de terre de Jérusalem, font des homélies à la synagogue pour attiser les libéralités, s'entretiennent avec chacun des beautés et des souvenirs de la Terre sainte. Ils jouent un grand rôle dans la divulgation de la Kabbale, prisée"et connue en Afrique du Nord où l'étude du Zohar reste l'occupation par excellence des lettrés et aussi des petites gens. Très tôt, en effet, les enseignements de l'Ecole de Safed sont transmis à Alger par le ministère de Rabbi Yehiel Luria Askenazi et Salomon Abensour, émissaires de Safed en 1604. Et les visites des émissaires se poursuivent, toujours couronnées de succès, ces rabbins étant porteurs de lettres de créance des chefs de leurs académies pour les notables et les rabbins des localités visitées. Au XIXe siècle, les lettres envoyées par l'administration consistoriale au Consistoire central regrettent même l'abondance des aumônes destinées à Jérusalem tandis que la misère règne dans les quartiers juifs de l'Algérie. Cette culture avait pour véhicules l'hébreu, le judéo-arabe, l'espagnol. La conquête française devait la mettre en grand péril.

La première génération de la conquête française Dès la fin du XVIIIe siècle, une fraction privilégiée de la population juive de l'Algérie était entrée en contact avec les représentants consulaires des puissances européennes, particulièrement la France, l'Angleterre et l'Espagne. Les relations s'étaient développées aussi entre les Européens vivant ou séjournant dans le pays et les juifs car les auberges juives étaient seules à pouvoir recevoir les chrétiens. Les opérations liées au rachat des esclaves chrétiens et aux importations de vivres et denrées diverses avaient entraîné des contacts fréquents entre juifs et Européens. Sur un plan officiel même, les rapports diplomatiques entre l'Algérie et les pays européens s'effectuaient par l'entremise de juifs portugais établis en Alger. C'est ainsi qu'un Jacob de Paz avait, en 1774, conduit une négociation au nom

d'Alger avec les Provinces Unies. Un traité fut conclu en juillet
1779, parmi les signataires figurait Jacob de Paz. Parfois, ces fonctions diplomatiques étaient périlleuses pour leurs titulaires. Le 4 février, le dey d'Alger fit couper la tête de David Bacri « que Napoléon aurait nommé... son consul général à Alger ». C'est grâce aux relations entretenues avec les agents des pays européens 24

que des juifs fortunés ou non pouvaient, un jour de massacre, s'échapper sur un navire français ou espagnol mouillé dans le port d'Alger. Les familles riches, enfin, envoyaient leurs fils en Europe étudier les langues et sciences modernes. Indirectement, la firme Bacri Busnach fut à l'origine de la conquête française: c'est elle qui, avec la garantie du dey, avait livré à la France du Directoire d'importantes quantités de blé. Pas plus que Napoléon, Louis XVIII ni Charles X ne voulurent honorer cette dette, d'où le fameux coup d'éventail que le dey donna au consul de France en 1827. Les plans français de conquête d'Alger considéraient les juifs comme des auxiliaires précieux. Certains réfugiés à Marseille, lors d'un massacre, furent engagés comme interprètes. L'armée française fut convaincue qu'il était de première importance d'avoir dans le pays une fraction de la population qui serait de son côté. En fait, les juifs reçurent les Français en libérateurs. Bourmont nomma un Seror chef des interprètes (qui comptèrent surtout Léon Ayas et Abraham Daninos) et prit parmi ses conseillers Jacob Bacri. Dès la capitulation d'Alger, le 5 juillet 1830, les droits de tous étaient garantis par l'article 5 de la convention signée par

Bourmont et le Dey Hussein Pacha: « La liberté des habitants de
toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte ». C'était là une protection qui déjà mettait les juifs sur le même plan que les musulmans, innovation sensible. En fait, le corps expéditionnaire français alla plus loin, reconnaissant l'existence de la « nation hébraïque» en Algérie. Par arrêté du 16 novembre 1830, Jacob Bacri était nommé chef de la nation hébraïque. Aaron Moati devait lui succéder. Par la suite son pouvoir fut dévolu à l'adjoint israélite au maire d'Alger: le premier fut Ange Saül Cohen-SolaI. L'arrêté du 21 juin 1831 avait défini les pouvoirs du chef de la nation et de son conseil. L'autonomie politique, fiscale, judiciaire n'était pas chose nouvelle. Mais auparavant, elle était liée à l'oppression extérieure, à l'arbitraire, à l'insécurité de rigueur. Désormais elle se trouvait institutionnalisée par l'autorité française. L'ensemble des pouvoirs du chef de la nation et de son conseil maintiennent donc l'existence d'un corps politique juif constituant l'aboutissement et l'achèvement de l'histoire médiévale du judaïsme algérien. Le système devait durer en principe jusqu'en 1870. En réalité, le passage rapide de la population juive du Moyen Age à la société française moderne le mina progressivement jusqu'à sa complète disparition. La création des consistoires algériens, sur le modèle des consistoires français par l'ordonnance de LouisPhilippe du 9 novembre 1845, marque le passage de l'organisme politique qu'était le conseil hébraïque à une institution religieuse. L'ordonnance crée un consistoire algérien siégeant à Alger et deux 25

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