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Relation sur mon séjour en exil et l'exode des religieux jusqu'en Russie, par un novice de la Valsainte, de 1797 à 1800

De
290 pages
La Révolution française supprima les monastères. En 1791, une vingtaine de moines de la Grande Trappe trouvèrent refuge dans une chartreuse suisse désaffectée, la Valsainte. En 1798, moines, moniales et ceux qui s'y étaient agrégés gagnèrent la Russie devant l'avance des armées françaises. L'auteur, un jeune aristocrate, quitta l'armée de Condé pour la Valsainte en 1797. Il décrit ici son expérience dans un récit plein d'humour et de spiritualité.
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Ferdinand de Hédouville
(en religion frère Jérôme)

Relation sur mon séjour en exil et l'exode des religieux jusqu'en Russie, par un novice de la Valsainte, de1797 à 1800
Texte établi et notes par un moine de l'abbaye de Tamié

Préface de Richard Moreau

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4085-5

Préface
En 1791, tandis que la Révolution française battait son plein, des moines de la Trappe de Soligny se réfugiaient en Suisse dans une chartreuse désaffectée des montagnes fri bourgeoises, la Valsainte, avec le soutien de l'archevêque de Besançon. Ils étaient sous la direction de l'ancien maître des novices, dom Augustin de Lestrange (1754-1827), qui fut élu abbé1. De vieille noblesse vivaroise, ce religieux était un homme complexe, meneur d'hommes autoritaire, peu ouvert au dialogue. Plein de charme cependant, il séduisit au meilleur sens du terme des disciples qui le suivirent pour des raisons variées où la foi retrouva la politique, car tous étaient des émigrés qui acceptaient de vivre dans des conditions souvent effroyables. En 1798, devant l'avance des armées révolutionnaires, moines, moniales et ceux qui s'y étaient agrégés, soit deux à trois cents adultes et enfants, se lancèrent dans un tour d'Europe, tandis que dom Augustin, véritable cavalier de l'orage, pour reprendre une image de Jean Giono dont il aurait pu être un héros, caracolait devant eux pour chercher des refuges et des moyens de subsistance2. Ce grand déplacement les mena jusqu'en Russie. Le tsar Paul 1er les chassa en 1800. L'émigration fut l'occasion pour dom de Lestrange de tenter de réaliser un projet ambitieux dont il avait eu l'idée à la Trappe: réformer la réforme de l'abbé de Rancé3 et créer des monastères sur le modèle de la Valsainte, liés à elle de manière d'ailleurs assez peu
1. Sur la Valsainte, cf. chap. I, p. 17 et la suite. Sur dom de Lestrange, id. note 25, p. 29. - En 1797, une maison fut ouverte en Valais, à Sembrancher, pour des moniales. 2. Cf. principalement Jean de la Croix Bouton (1959) Histoire de l'Ordre de Cîteaux. Fiches historiques, Westmalle ; M. T. Kervingant (1989) Des moniales face à la Révolution française. Aux origines des Cisterciennes-Trappistines. Beauchesne, Paris; pour la Suisse, les synthèses de Jean de la Croix Bouton, Les trappistes et l'Ordre des Cisterciens réformés, Helvetia sacra, 3, 1982, pp. 1053-1058, et avec Patrick Braun, Les trappistes et les trappistines en Suisse, pp. 1059-1085 ; les articles de Jérôme du Halgouët (bibliographie) et le livre de H. Laffay (1998) Dom Augustin de Lestrange et l'avenir du monachisme (1754-1827). Cerf, Paris. 3. Rétablir les anciennes pratiques de nos premiers pères, saint Robert, saint Etienne,
saint Albéric et saint Bernard (in Petit exposé du genre de vie que l'on mène au monas

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tère de la Maison-Dieu de la Valsainte : cf. Rancé ne s'y opposait pas, puisqu'il donnait Qteaux si des circonstances en laissaient la d'évaluation de celles-ci et de l'opportunité: Valsainte. - Sur l'abbé de Rancé, cf. note 28,

Annexe 1, pp. 255-262). Le Règlement de la latitude de reprendre les Us primitifs de possibilité. Tout dépendait des conditions c'est le problème réel du Règlement de la p. 30.

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conforme à la Charte de Charité4. Sa tentative a été résumée ainsi en 1847 par dom Stanislas Lapierre, abbé de Sept-Fons: Lors de la Révolution française et de l'expulsion des religieux, il y avait à la Trappe un maître des novices d'un zèle et d'une ferveur exemplaires s'ils avaient toujours été selon la science et la discrétion. C'était dom Augustin dont vous avez tous entendu parler. Nous lui sommes rede vables après Dieu, il faut le dire, de la conservation de notre saint Ordre. Nous lui devons de la reconnaissance. Obligé de quitter la Trappe, il se retira avec vingt-cinq jeunes profès à la Valsainte, en Suisse. Là, dans les commencements, on manquait de tout, on dut s'astreindre nécessairement à un régime plus sévère (que celui de la réforme de Rancé). Cette nécessité, jointe à la ferveur qu'inspiraient les circonstances, fit faire de nouveaux règlements. On voulut faire mieux que M. de Rancé, mieux que nos saints Fondateurs. Le supé rieur et ses frères croyaient ne pouvoir rien offrir de plus agréable à Dieu pour expier tant de profanations qui souillèrent ces jours mau vais et reconnaître dignement le bienfait ineffable qui les avait arra chés au naufrage où tous les autres religieux avaient péri, que de se dévouer comme des victimes à la pénitence la plus effrayante et de mourir s'il le fallait dans leur simplicité: Moriamur in simplicitate nostra. C'est de là qu'est venue la Réforme dite de dom Augustin5. L'époque était totalitaire, sanglante, intolérante et antireligieuse : Réelle, très certainement, l'influence des Lumières sur la Révolution. Mais l'irréligion affirmée, offensive, militante, à la fin du XVIIIe siècle, est le fait, presque exclusivement, des hautes classes, grands bourgeois, avec les Cambon, ou des aristocrates éclairés comme Mirabeau, Condorcet, Sade6. En effet, le dix-huitième siècle fut marqué par une libération de l'ordre surnaturel et chrétien, qui avait été longtemps l'alibi des rois de France pour justifier leur pouvoir. La royauté absolue ayant fait perdre son utilité au droit divin, le pouvoir fort fut d'autant plus enclin à se libérer des sacralités traditionnelles que de nombreux prêtres et religieux proches du peuple contestaient
4. Dom Augustin envoyait des moines fonder des maisons mais sans rendre celles-ci autonomes. Ainsi, pouvait-il considérer les religieux comme faisant tous partie de la Valsainte, les déplacer, conserver la main sur les finances, etc. Cette pratique, peut-être justifiable dans la période révolutionnaire, ne l'était plus ensuite et fut responsable de la rupture du monastère de Darfeld (Westphalie) avec la Valsainte en 1806-1808. 5. J. Lemaire et R. Moreau (1998) Le prieuré cistercien du Val-Sainte-Marie et l'évolution de l'ordre au dix-neuvième siècle. Bull. Soc. Emul. Doubs, N.S., 40, pp. 89-139. 6. H. Guillemin (1989) Silence aux pauvres. Libelle. Arlea, Paris, pp. 22-23. L'auteur mentionne plus loin (p. 108) que Mirabeau se disait athée avec délices et le marquis de Sade, athée avec fanatisme.

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les droits anciens qui avaient perdu leur signification, cependant que le pouvoir et les notables en profitaient de plus en plus? De ce fait, beaucoup des premiers devenaient dangereux aux yeux des hautes classes irréligieuses et les ordres monastiques réformés, des témoins gênants de vie chrétienne véritable tandis que leurs biens étaient des proies intéressantes pour les nantis en raison du développement capitalistique de l'agriculture8. En revanche, le dieu-gendarme et une Eglise d'Etat contiendraient ceux (les pauvres) que Voltaire appelait des boeufs à qui il fallait donner de la paille et du foin, face aux hon nêtes gens, aux gens de bien, ceux qui avaient des biens (La Fayette9). La Constitution civile du clergé, préparée sous Louis XVI par son ministre Loménie de Brienne, cardinal-archevêque de Toulouse, et la classe dirigeante éclairée, serait l'instrument du maintien de l'ordre civil, et la Commission des Réguliers, créée dès le règne de Louis XV, celui de la nationalisation des biens monastiques 10. La Révolution étant venue, la propagande intéressée des révolutionnaires bourgeois fit désigner les non-jureurs comme ennemis du peuple bons à tuer, et les fidèles aussi, comme le montrèrent en 1793, des guillotines dressées devant des fermes du Haut-Doubs à l'effet de couper en deux vivants, pour reprendre la formule terrible de Robert Badinter, des paysans fidèles à leur foi, sans compter les fusillades contre les fuyards en Suissell. Dies irae, dies ilia, solvet soeclum in favilla... : beaucoup crurent à la fin du monde. C'était la fin d'un monde. Il est dur de résister seul: même si la vie à la Valsainte était difficHe, les moines étaient assurés d'y bénéficier de la charité fraternelle de tous. Cela explique bien des ralliements, notamment ceux de Nicolas-Claude Dargnies et de Ferdinand de Hédouville : Je n'avais
7. A. Dupront (1996) Qu'est-ce que les Lumières? Folio, Gallimard, Paris, pp. 11-60. 8. Ce n'était pas d'aujourd'hui que l'on pensait à saisir les biens monastiques: les premières ventes de biens d'Eglise, nommés plus tard biens nationaux, furent « télécom mandées» de Paris entre 1563 et 1586 au profit de notables protestants du Languedoc (E. Le Roy Ladurie, Huguenots contre papistes, pp. 323-324, in Ph. Wolff, Histoire du Languedoc. Privat, Toulouse, 2000). Sur le rôle des Physiocrates, cf. J. Boulaine, R. Moreau, Olivier de Serres et ['évolution de l'agriculture. L'Harmattan, Paris, 2002. 9. H. Guillemin, Silence aux pauvres... , p. 9. 10. Sur le rôle de Loménie de Brienne dans la Constitution civile du clergé, cf. Procèsverbal du Consistoire secret tenu par notre saint Père le pape Pie VI, le 26 septembre 1791, relativement à l'abdication du cardinalat, faite par Etienne-Charles Loménie de Brienne, etc... Texte latin et texte français, Rome, 1791. Loménie de Brienne (17271794), cardinal-archevêque de Toulouse, succéda à Calonne en 1787 comme ministre des Finances de Louis XVI. Il fut remplacé par Necker en 1788. 11. 1. Thiébaud (1999) Témoins de l'Evangile. L'Harmattan, Paris. Nos bonnes gens: Ultime lettre d'un condamné à mort (4 novembre 1793), p. 360. Pour les fusillades: cf. Joseph-Pierre Rousselot, témoin et défenseur de la Salette (1785-1865), pp. 169-176.

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plus

de père et un arrêt de proscription

semblait m'avoir séparé pour

toujours de ma mère et de mes proches. D'ailleurs cinq années d'exil avaient émoussé ce que les sentiments naturels ont de trop tendre12. Leur espoir résidait en Dieu dont ils espéraient qu'à force de mépris de la vie terrestre, Il leur donnerait la vie éternelle. Refuser la mort à court terme (Moriamur in simplicitate nostra) revenait, pensaient-ils, à risquer la damnation éternelle, d'où leur soumission à des pénitences excessives. Proches des moines colombaniens et des Pères du désert décrits par Eusèbe13, ils mettaient en pratique la parole du Christ: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même et qu'il porte sa croix. Ces âmes privilégiées, ces hommes célestes, disait Hédouville (les Règlements de la Trappe parlaient avec Bossuet d'anges visibles plutôt que d'hommes sujets aux mesmes misères que nous 14),ont laissé de superbes leçons de courage et de foi. En ces temps, on s'inquiétait peu de mourir jeune et, de plus, les femmes, qui avaient souvent été empêchées par la Révolution de fon der un foyer montraient une soif indéniable pour la vie religieuse. La spiritualité était victimale15. Fortement influencée par le jansénisme et imprégnée de la spiritualité de la mort et du martyre, elle était mar quée par le mépris du corps, par l'idée de la pénitence à tout prix, des flagellations rédemptrices, en oubliant peut-être dans cette pers pective la Personne de l'unique Rédempteur16. Dans ce contexte, dom de Lestrange, trop peu conscient de ce que l'objectif du moine n'est pas de souffrir, ni devenir des carcasses chétives, mais de (se) dépouiller de ce qui n'est pas indispensable, et de ce que la fin de la vie monastique ne réside pas dans les observances17, mais dans l'accroissement de la charité, fit adopter un Règlement d'une minutie extrême, prévoyant les moindres détails et même l'épaisseur des semelles, quand essuyer la sueur du front ou nettoyer les pots de
12. Hédouville, ce volume, p. 53. 13. Ceux qui ont embrassé cet état sont comme morts à la vie des mortels. Leur corps seul habite la terre,. leur âme et leur pensée sont dans le ciel. Comme les êtres célestes, ils méprisent l'existence qui est celle de la plupart des hommes, in J. Thiébaud (2000) Saint Colomban: Instructions, Lettres et Poèmes, suivies d'une notice sur le bienheureux Bernon, fondateur de Cluny. L'Harmattan, Paris, pp. 25-27. 14. Règlemens de l'abbaye de Notre-Dame de la Trappe en forme de constitutions,
Borentin et Pierre Delailne, Paris, 1698, p. aiiij. L'abbé Receveur parlait d'anges revê

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tus d'une chair mortelle (Arch. Soeurs de la Retraite Chrétienne, les Fontenelles, lettre 45 du 3 novembre 1791 à Soeur Isabelle des Anges, carmélite). 15. M. T. Kervingant (1989) Des moniales face à la Révolution française, Beauchesne, Paris: Pourquoi ces excès... , p. 376. 16. M. T. Kervingant, Des moniales... , p. 67. 17. Dom Marie-Gérard Dubois (1995) Le bonheur en Dieu. Laffont, Paris, p. 85.

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chambre18. Dom Marie-Gérard Dubois note à ce propos: L'idée de base était que, pour rester dans la volonté de Dieu, il ne fallait rien faire de son propre gré. Tout devait donc être codifié ou soumis à autorisation préalable (...). Au XIXème siècle, tout est dans une question d'observance à respecter à la lettre (...). Il ne peut y avoir
place pour la libre détermination, car la volonté propre est nécessai

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rement mauvaise19. L'abbé alourdit les pénitences, multiplia les exercices de piété débordant sur la liturgie et instaura une severior refor mario, comprenant une abstinence extrêmes2o, l'indifférence à la propreté et aux soins médicaux avec, comme conséquence, des dizaines de morts dans un contexte sanitaire très dégradé. On pourrait penser à l'insensibilité de l'abbé de la Valsainte, dont tout découlait. En réalité, outre la volonté d'ascèse extrême exprimée dans le Petit exposé du genre de vie (I.e.), le mode familial d'existence de ce petit hobereau dans sa jeunesse suffit à expliquer en partie sa conduite. On est éclairé par Olivier de Serres21, autre Vivarois célèbre, de fort tempérament religieux (réformé, mais cela ne change rien), qui a dépeint avec exactitude la vie du bourgeois campagnard à la fin du seizième siècle. A la Valsainte, le régime des moines était celui des paysans pauvres qui, durant le Moyen-Age et bien au-delà, se nourrissaient de bouillies de céréales et de pain de basse qualité: on trempait la soupe pour ramollir ce pain sec conservé longtemps dans un but d'économie. Olivier de Serres explique que le pain blanc, frais, délicat et sain, tendre et molet, était réservé au maître du domaine, tandis qu'aux gens de moyenne étoffe et a fortiori aux pauvres, on donnait un pain rousset, fait de froment et seigle mélangés (méteil),
18. Notons à ce sujet que le Règlement de la Valsainte fait explicitement référence aux Instructions aux novices (Rglt, fi, p. 4), données à la Trappe par dom de Lestrange et que celles-ci traçaient r orientation spirituelle attachée aux pratiques très détaillées: Ce qui rend nos actions méritoires devant Dieu, n'est pas précisément la grandeur de ce que nousfaisons... (chapitre 1, Avis 5, 3°, des Instructions). 19. Dom Marie-Gérard Dubois (1998) Quel renouveau cistercien au XIXe siècle? ln La place du monachisme et particulièrement du monachisme cistercien dans la construction de l'Europe. Hier, aujourd'hui et demain. L'Europe peut-elle se faire sans dimension spirituelle? Actes du Colloque organisé par Cîteaux 98 (Commémoration des 900 ans de Cîteaux), Dijon, 15-16 octobre 1998, pp. 52-68. 20. Cela ne voulait pas dire insuffisance de nourriture, mais elle était diététiquement déséquilibrée et donnée en quantité excessive à ceux qui n'avaient pas faim. Certes, le Règlement (fi, p. 140) laissait la possibilité de n'en consommer qu'une portion, mais entre la lettre et l'esprit, il y a une marge: en contre-indication formelle, Dargnies vit l'abbé obliger des malades à tout ingurgiter par soumission à la volonté de Dieu (Dargnies, Mémoires enforme de lettres, Huitième lettre, pp. 70-71 et Mémorial). 21. O. de Serres (éd. 1605, rééd. 1991) Théâtre d'Agriculture et Mesnage des champs. Slatkine, Genève. Pour ci-après: Lieu huitième: De l'usage des alimens, pp. 822-823.

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voire d'un mélange de grains (annone), de criblures et de glands. Les Cisterciens ne consommaient pas le pain des maîtres22. Celui des hôtes et des infirmes de la Valsainte était de méteil, pas de froment pur, le pain régulier d'orge et de seigle, le pain de surplus ou pain d'indulgence (si on avait trop faim), d'annone. La pomme de terre, à peine importée en France au seizième siècle, remplaçait les glands23. On était loin du pain des moines ou de chapitre24 destiné aux moines, chanoines et personnes d'étude qui devaient manger un pain de facile digestion, blanc, bien levé. Pour l'anecdote, le pain béni était le pain mal levé et mal cuit. On mangeait des herbes: laitues, choux, épinards sauvages, pissenlits, oseille, dont on consommait la partie épigée, et des racines: carottes, betteraves, navets, pommes de terre25. On comprend ainsi la méprise de La Bruyère évoquant les victimes des disettes de la fin du dix-septième siècle, qui se sustentaient d'herbes et de racines, la nourriture des pauvres. On en parla jusqu'à nous: une erreur tombée dans le domaine public finit par faire I'Histoire, disait Rémy de Gourmont. Les légumes étaient les haricots, lentilles, pois et fèves (graines de Légumineuses). Enfin, les moines mangeaient rarement des laitages et du fromage, jamais de viande, poisson, oeufs, beurre, sucre, miel. C'était le régime aggravé des basses classes, car celles-ci consommaient peu, mais consommaient tout de même un minimum de protéines d'origine animale. Il en résultait chez les moines l'apparition rapide de carences graves. L'insensibilité de dom Augustin à la vermine26 peut avoir la même origine. Olivier de Serres exigeait des paysans qu'ils manipulent la nourriture proprement27 : ils n'étaient donc pas naturellement propres. Des travaux archéologiques récents sur la magne mortis, la peste des années 1350, ont montré l'omniprésence des puces dans le monde moyenâgeux. On en a trouvé par centaines, mortes, dans les habits du roi Henri VIII d'Angleterre! Or, les puces peuvent véhiculer la peste.
22. On doit éviter de servir le pain cuit le mesme jour. On n'en servira jamais à la communauté. ln Règlemens de l'abbaye de Notre-Dame de la Trappe... , p. 41. 23. Rglt, I, p. 61. - De plus, on ne trouvait plus de glands à l'altitude de la Valsainte. 24. Ch. Estienne et J. Liébault (1699) L'Agriculture et Maison rustique de Maistres Charles-Estienne et Jean Liebault. A Lyon, chez Claude Carteron, rue M.ercière à la Cour des Anges et Charles Lamy, rue Confort à la Biche couronnée. La première édition était parue en 1554 sous le titre de Praedium rusticum. 25. Règlemens de l'abbaye de Notre-Dame de la Trappe... , p. 39. Les racines étaient la partie hypogée des plantes, à une exception près: les citrouilles! 26. Le RP. abbé était peu délicat sur l'article de la vermine dont il était ordinairement toujours couvert, in Dargnies, Treizième lettre, note 3, p. 109. 27. Cf. par exemple O. de Serres, Théâtre... , Lieu quatrième: Du bestail à quatre pieds... , chap. 8 : Des vaches, veaux, laitages, beurres et fourmages, p. 287.

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On coexistait avec ses parasites au risque des pires maladies; dom Augustin aussi. Il ne devait pas y penser ou il considérait cela comme une ascèse28, mais tous n'étaient pas de cet avis et tentaient de se débarrasser d'ectoparasites gênants au prix de traitements dangereux. On peut faire un rapprochement du même ordre à propos de brutalités que dom Augustin de Lestrange aurait exercées sur des moines (d'après Nicolas-Claude Dargnies29) ou sur des enfants (in Emmanuel Bonjean30). Le Théâtre d'Agriculture montre qu'Olivier de Serres, qui se dépeint sous le nom de « père de famille », considérait les paysans comme la lie du peuple, n'ayans comme boeufs, autre valeur qu'en la force, sans esprit, ny entendement31. Voici encore trois aphorismes de cet acteur de la mise en oeuvre de la paupérisation salaria

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le et de l'austérité calvinienne (Le Roy Ladurie, I.e.) : Des hommes de nul prix, Dont les corps sont de fer, et de plomb les esprits; Oignés vilain, il vous poindra, Poignés vilain, il vous oindra, et Dieu accroit et bénit la maison, Qui a pitié du pauvre misérable. La discipline, la trique, la charité, indispensable au salut de l'agronome, étaient ses bases de gestion. Dans Gaspard des Montagnes, d'Henri Pourrat, présentation romancée de faits réels sous la Révolution et l'Empire, comme dans l'aventure de la Valsainte, en Auvergne voisine du Vivarais, on observe des clivages forts entre hobereaux ou bourgeois riches et paysans, qui s'ignoraient ou se combattaient, ce qui, en revanche, fut peu le cas dans une province comme la FrancheComté. Issu d'un pays contrasté et arriéré face à la plaine, dom Augustin agissait certainement en toute charité à l'encontre de moines mal équarris, à la façon rude dont il avait vu les maîtres se comporter à l'égard de petites gens. A l'opposé, Emmanuel Bonjean relate que, dans son monde, il était homme de bon ton, aimable, plein d'aménité, mélange inconcevable de fermeté et de souplesse et courtisan adroit si les intérêts de son ordre l' appe laient à la cour des rois.
28. On en trouve des exemples chez des moniales de Sembrancher : Mère Stanislas Michel, née d'une famille très distinguée, croyait être toujours trop délicate; elle était si mortifiée qu'elle ne se faisait les ongles que quand on le lui commandait et elle m'a avoué plusieurs fois que c'était pour elle une grande pénitence d'avoir les ongles et les mains malpropres (Récit de Catherine Bussard, Arch. de la Grande Trappe, cote 217, pièce 13, p. 5, cité par M. T. Kervingant, l. c. , p. 257). 29. Dargnies, Mémoires en forme de lettres, Troisième lettre, note 16, p. 35. 30. E. Bonjean, Souvenirs de jeunesse (1795-1822), publiés par Anne-Brigitte Donnet. Annales Valaisannes, Bull. Hist. Valais Romand, 1986, pp. 43-136. Il fit partie du TiersOrdre à la Valsainte entre 1805 et 1811 (entre 10 et 16 ans). 31. O. de Serres, Théâtre... , éd. de 1605, rééd. 1991, Premier lieu, chapitre VI : De l'office du père-de-famille envers ses domestiques et voisins, p. 25. - Cf. J. Boulaine, R. Moreau (2003) Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture. L'Harmattan, Paris.

Il

Homme extraordinaire, Protée religieux (E. Bonjean), homme contrasté, discuté, dom de Lestrange fut aussi un homme providentiel, même si son action fut impulsi ve et certainement brouillonne. En effet, la réimplantation de l'Ordre de Cîteaux en France après 1815 lui est due pour l'essentiel. Après la mort en 1827 de celui qui était devenu l'abbé de La Trappe, un rapport au Vatican comptait dix-huit maisons issues de la Valsainte, avec 979 religieux et religieuses. Parti avec une vingtaine de moines en 1791, dom Augustin en ramena plus de deux cents en France à la Restauration, malgré une mortalité
incroyable qui, chez les moniales entre autres, consommait les effec

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tifs avec une rapidité qui n'avait d'égale que l'affluence accrue de nouvelles arrivantes32. ln fine, la discipline absolue et la stratégie de fuite33 eurent de bons fruits, mais cela n'excuse pas le manque de discernement de l'abbé qui crut incarner seul l'Ordre de Cîteaux34. Certes, il fut l' homme de Dieu, mais il concentra trop sur Iui une autorité qui s'exerça avec dévouement, mais aussi avec un certain arbitraire, sans autorité supérieure à laquelle recourir ou se référer35. Cependant, malgré sa volonté de puissance et ses erreurs, on peut souscrire au jugement de Nicolas-Claude Dargnies, habituellement critique36 : C'est une justice que l'on doit rendre, il a pu se tromper dans les moyens qu'il a pris pour y parvenir, mais son but a toujours été pur et désintéressé. L'expérience lestrangienne a été racontée par deux témoins principaux37. L'un fut ce Claude-Nicolas Dargnies (1761-1824), prêtre émigré issu du Tiers-Etat, moine à la Valsainte pendant une quinzaine d'années, l'autre un ancien novice, Ferdinand-Jérôme de Hédouville (1774-1856)38, jeune aristocrate né le 30 juin 1774 au château de
32. M. T. Kervingant, Des moniales... , p. 376. 33. Fr. E. Vuillemin, in L'Abbaye Notre-Dame d'Acey (ouvrage collectif), 3ème partie, La période contemporaine, p. 154. Cêtre, Besançon, et Abbaye d'Acey, 1986. 34. Fr. Michel Niaussat (2000) Sur les chemins de Cîteaux. Moines cisterciens en terre (Pierres de France. Ouest-France éditions, Rennes, pp. 82-83. - Jérôme du Halgouët d'attente pour une histoire de l'Ordre dans la première moitié du XIXe siècle. IV : Histoire d'une mitre. Cîteaux comm. cist., XIX, 1-2, 1968, pp. 74-93, citation, p. 80) n'hésite pas à écrire de dom Augustin qu'il nourrissait le sentiment, exact au fond (même s'il est légèrement paranofaque, sic), d'incarner en sa personne l'Ordre de Cîteaux et sa fortune, et même tout le monachisme en général. 35. M. T. Kervingant, Des moniales... , p. 376. 36. Dargnies, Mémoires, Quinzième lettre, pp. 129-130 et note Il. 37. Cf. G. Andrey (1972) Les émigrés français dans le canton de Fribourg (17891815). Effectifs, activités, portraits. La Baconnière, Neuchâtel, pp. 71-73. 38. Sur Ferdinand de Hédouville, cf. : Abbé Gobaille (1865) Quelques détails sur M. de Hédouville, chanoine honoraire de Soissons. Imp. Em. Fossé Darcosse, Soissons.

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Pargny-Filain dans l'Aisne. Il avait un frère aîné, Nicolas-JeanCharles, de deux ans plus âgé que lui, une soeur, née en 1776, et un frère, né en 1779. A la fin de 1792, alors qu'il poursuivait ses études à Laon, son père le rappela avec l'aîné, qui était à l'Ecole de Brienne, et les emmena s'engager avec lui dans l'Armée des Princes. M. de Hédouville mourut en janvier 1796. Ayant appris l'existence des Trappistes au canton de Fribourg, ses deux fils quittèrent l'armée et se firent admettre comme novices à la Valsainte le 18 janvier 1797. Devenu frère Jérôme, Ferdinand fut envoyé à Sembrancher, en Valais, où un groupe de moines s'était occupé de l'implantation des premières moniales trappistines venues se mettre sous la conduite de dom de Lestrange, avec parmi elles Louise-Adélaïde, princesse de Condé, fille du chef de l'Armée des Princes. L'invasion de la Suisse par les révolutionnaires contraignit tout le monde à la fuite. A l'automne 1799, la plupart étaient en Russie. Passé au Tiers-Ordre chargé d'enseigner à de jeunes enfants, Ferdinand quitta finalement le groupe sans prendre d'engagements définitifs. Persistant à tenter de devenir religieux, il fit un essai chez les Frères prêcheurs de Lucko, en Russie, mais le Tsar ayant obligé les Trappistes à quitter ses Etats, le jeune homme revint à l'Armée des Princes. Libéré en 1801, il rentra clandestinement en France et fut amnistié en 1802. L'année suivante, il épousa Thérèse-Françoise, fille de M. l'Eleu de la Bretonne, qu'il avait connu en exil. Le couple eut trois filles: Joséphine (18051875), Charlotte (1810-1837), dite Caroline, et Pauline (1812-1891). Un fils mourut à l'âge de 15 jours. Ferdinand reprit du service en 1814 pour Louis XVIII, mais, aux Cent-Jours, sa santé lui interdit de suivre le roi en exil et il se retira à Reims. Veuf en 1828, il fut ordonné prêtre deux ans après, à plus de 56 ans, et nommé chanoine honoraire sans charge pastorale. Ses filles Joséphine et Pauline entrèrent au monastère de la Visitation de Reims. En 1835, Caroline tenta de ressusciter à Soissons les religieuses Minimesses de saint François de Paule, mais elle mourut vite et ses trois compagnes entrèrent à la Visitation. De santé précaire, Ferdinand de Hédouville se retira au village de Montbavin, où il rédigea ses mémoires, puis à Missy-surAisne. Ses dernières années furent marquées par des soucis de santé et un redoublement de piété. Il mourut le 24 juin 1856, à 82 ans39.
39. Son frère aîné Nicolas-Jean-Charles, qui avait quitté également le Tiers-Ordre, se maria en 1803 avec sa cousine, Louise-Nicole de Hédouville. En 1814, il revint au service comme Garde du Corps, mais il prit sa retraite l'année suivante comme capitaine de cavalerie. En 1830, il émigra à Fribourg, en Suisse, et mourut le 23 avril 1836.

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Dargnies écrivit ses Mémoires en 1813, Hédouville en 1838, soit quarante ans après l'aventure de la Valsainte. Les deux mémorialistes étaient éloignés d'âge, de culture et de caractère. De plus ou à cause de cela, leurs relations avec le cloître furent très différentes. Le premier se montre conscient de ses droits, plus que de ses devoirs. D'intelligence moyenne, mais sûr de lui, ce qui va souvent de pair d'ailleurs, il voulut être le mémorialiste de l'abbaye et prétendit vouloir mettre dans son oeuvre le meilleur et le pire de sa personnalité afin que le récit de ses fautes serve de leçon pour l'avenir. Il décrivit en détail la vie de son monastère fixe ou ambulant jusqu'en 1808 avec, semble-t-il, le désir de justifier sa sortie. De temps à autre, son récit prend une coloration polémique: l'auteur y égratigne l'abbé, sa bête noire, tout en se montrant parfois assez clairvoyant à son égard. Au contraire, Hédouville, devenu prêtre, raconta à ses filles religieuses son expérience de novice indécis, puis de membre du TiersOrdre, un peu comme Victor Hugo dans ses Choses vues, avec un humour décalé et souvent à la manière d'un naturaliste. Le reste narre la manière dont il suivit le grand déplacement monastique en Europe, les péripéties de son retour à la vie militaire et son licenciement de l'armée. Fragile physiquement et psychologiquement, Ferdinand de Hédouville paraît avoir eu avec dom Augustin les relations filiales de l'orphelin qui retrouve un père. Compréhensif, l'abbé adapta son comportement avec patience et de manière paternelle à un jeune homme dont le comportement se montrait de plus en plus imprévisible à mesure de la progression des moines en Russie40. Signalons un point particulier. Dargnies, compétent en médecine, fut infirmier de l'abbaye et décrivit les pathologies qu'il observait. Ses témoignages, assimilables parfois à des rapports d'autopsie, voulaient stigmatiser le prétendu dogmatisme du RP. abbé dans l'application du Règlement de la Valsainte. Tout à son ressentiment contre des souffrances que, selon lui, dom Augustin aurait pu éviter à ses frères s'il avait agi avec plus de sagesse, il ne se soucia pas des conséquences de ses descri ptions auprès d'éventuels ennemis de la religion, comme on disait. Hédouville, qui fut sous-infirmier et qui vit les mêmes choses, mais sans expérience médicale, pensait le contraire. Néanmoins, leurs témoignages convergent dans le faits, sinon dans l'interprétation41.
40. Cf. par ex. chap. 8, Sur le Danube, pp. 127-128 ; chap. 10, Pologne, pp. 155-157 ; chap. 13, Sortir, p. 183 et la suite. 41. Sur ce sujet, cf. in Dargnies, Mémoires, Note récapitulative sur les aspects médicaux dans l'oeuvre de Nicolas-Claude Dargnies, par R. Moreau et R. Teyssou, pp. 425429.

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Tels qu'ils sont, les textes de Dargnies et de Hédouville nous donnent des renseignements d'un intérêt majeur sur la vie monastique aux temps révolutionnaires, quand les moines fuyaient dans une Europe secouée par les guerres devant l'invasion des barbares car magnols, pour reprendre l'expression abrupte de l'abbé Receveur42. Les mémoires du premier et à un moindre degré le récit de Hédouville ont été publiés pour partie43 ou ont été la source d'oeuvres d' édification et de consensus44, d'érudition45 ou d'un condensé dominé par le spectaculaire46. Il était donc nécessaire de les faire connaître in exten so. Cette édition est complétée par des Annexes, ici, notamment, une longue lettre de dom Urbain Guillet, ancien supérieur de Ferdinand de Hédouville à Sembrancher. Adressée à l'évêque de Québec, au Canada, elle résume le parcours de ce moine heureux de l'être et donne surtout une vision complémentaire très vivante de l'aventure de la Valsainte. La plupart des illustrations sont des dessins de G. Fraipont47 et de A. Lançon48 ou viennent de l'Odyssée monastique. Les cartes ont été dessinées à Tamié. Certaines notes, principalement celles médicales, et des figures sont communes aux deux ouvrages. En terminant, je tiens à dire combien ce fut un privilège pour moi de travailler avec les moines de Tamié. Ils savent combien leur amitié fraternelle m'est précieuse. Richard Moreau

42. Lettre adressée au Père Charles Bretenières, de Wiesent, le 6 (?) de 1797, Fête de la Foi (Fête-Dieu?). Arch. Soeurs de la Retraite Chrétienne, Les Fontenelles, Doubs. 43. Pour Hédouville : A. Donnet (1982) La vie quotidienne d'un jeune trappiste (Ferdinand d'Hédouville) à son arrivée à Sembrancher en 1797. 13 Etoiles. Reflets du Valais, 32 ème année, n° 4, avril 1982, pp. 51-54. 44. L'Odyssée monastique. Dom A. de Lestrange et les Trappistes pendant la Révolution, ouvrage rédigé en partie d'après une copie du manuscrit de Dargnies conservé à la Trappe. Imprimerie de la Grande Trappe, 1898. 45. H. Laffay, Dom Augustin de Lestrange... , i.e. 46. J. Ferrari-Clément (1998) Fous de Dieu. Récit d'une odyssée trappiste, 1793-1815. Slatkine, Genève, et Cerf, Paris. 47. G. Fraipont (1890) Le Jura et le pays franc-comtois. H. Laurens, Paris. 48. A. Lançon (1883) Les Trappistes. 10 dessins gravés à l'eau-forte. A. Quantin, Paris. Sigles employés: RB = Règle de saint Benoît; Rglt = Règlement de la Valsainte. Note: en quelques occasions, de courtes explications sont insérées dans des citations, entre parenthèses et en plus petits caractères que le texte principal. Les citations et les textes des conversations sont en italique sans guillemets. On a respecté l'orthographe des auteurs cités. Les titres des chapitres sont de l'édition. Dans les notes, Dargnies, Mémoires, correspond aux Mémoires en forme de lettres de cet auteur, L'Harmattant, Paris, 2003 ( cf. Bibliographie). Une chronologie est en annexe.

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CARTE DE LA SUISSE

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1

Vers la Valsainte
Etant pressé depuis longtemps de consigner dans un petit mémorial la faveur que Dieu m'a faite de me souffrir trois ans et quelques mois parmi ses fidèles serviteurs, les Révérends Pères de la Trappe, je mets enfin la main à l'oeuvre, espérant que le Seigneur daignera m'assister dans une entreprise qui surpasse de beaucoup les forces d'un pauvre ignorant. Puissiez-vous, mes enfantsl, en tirer quelque édification et concevoir une haute idée de la bonté de Dieu qui traite avec tant de douceur ceux qui embrassent avec ferveur la croix de son adorable Fils, en changeant en un séjour de bonheur et de paix un lieu qui, aux yeux de la nature, ne semble devoir produire que les plus âpres épines! o terre des élus, ô maison de paix, heureux ceux qui sont admis à vivre dans votre enceinte et qui ne franchissent vos saintes limites que pour s'envoler sur les montagnes de la céleste Sion! Dépouillé d'un si grand bien, je m'efforce de chercher des consolations dans ces paroles pleines d'amour de notre charitable Sauveur: ln domo Patris mei, mansiones multae sunt. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père (ln 14, 2). Je n'ai pas besoin de vous observer, mes- chères enfantsl, que n'ayant jamais écrit, j'ai besoin, dans la lecture de cette petite relation, de toute l'indulgence que j'ai le droit d'attendre de vous. Je n'ai d'ailleurs d'autre vue que de vous édifier, en rendant, dans la mesure de mes moyens, un très faible témoignage de ma juste
1. L'auteur s'adresse à deux de ses filles, professes au monastère de la Visitation de Reims, pour qui il avait rédigé son texte. Son manuscrit fut déposé dans cette maison. En 1927, dom Alexis Presse, abbé de Tamié, se procura auprès de Mme de Buttet, de Chambéry, la copie publiée ici d'un document qui dut être détruit lors du bombardement américain du 26 mai 1944. L'autre manuscrit connu, un peu plus court et remanié en partie, était à la Visitation de Mouveaux (Nord) avant de passer aux archives des Soeurs de la Visitation de Boulogne. Les deux textes eurent comme source une copie faite avant 1889 par une religieuse, lors d'un supériorat de Mère Sainte-ThérèseJéronyme, fille de l'auteur. Un double du premier tiers de celui de Tamié a été déposé par Léo Biollaz aux Archives d'Etat du Valais, avec ses notes et documents.

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reconnaissance à la sainte réforme de la Trappe. Je prendrai, dans le cours de cette petite narration, le nom de frère Jérôme, nom cher à mon coeur par bien des titres puisqu'il est un de ceux que j'ai reçus au saint baptême, et que c'est sous ce nom que j'ai passé les trois plus précieuses années de ma vie. Je ne ferai pas de description de l'abbaye de la Valsainte. Cette maison qui avait passé des enfants de saint Bruno à ceux de saint Bernard est maintenant détruite ou employée à des usages profanes2. Je n'exposerai pas non plus les motifs qui ont donné lieu à la nouvelle réforme établie par le révérend Père dom Augustin de Lestrange3. Divers imprimés répandus dans le public peuvent vous en instruire. Je ne peux cependant pas me dispenser de vous dire
2. La situation de ce bâtiment est des plus romantiques. Placé au fond du val de Charmey, entouré de tous côtés de montagnes fertiles en pâturages, tout y invite à la méditation et au recueillement. En hiver, rien n'interrompt le silence de cette solitude ,. en été, l'air retentit sans cesse des chants joyeux des bergers et du bruit confus que font les troupeaux qui paissent en grand nombre sur les Alpes voisines. Le monastère est bâti sur un plan incliné, un mur très élevé trace son enceinte et renferme d'immenses jardins qui fournissent aux besoins du monastère,. deux torrents joignent leurs eaux au fond de la vallée et ajoutent, par leur murmure, aux charmes de ces lieux écartés. Les biens-fonds de ce monastère étaient assez étendus et consistaient en prés, bois, montagnes et quelques champs de pommes de terre et d'avoine, la seule plante céréale qui pût prospérer à cette élévation. Cependant l'abbé n'aurait jamais pu fournir à l'entretien de cette nombreuse colonie s'il n'eût reçu fréquemment des aumônes abondantes de divers pays de l'Europe (Souvenirs de jeunesse, 1795-1822, publiés par Anne-Brigitte Donnet, Annales Valaisannes, Bulletin d'Histoire du Valais Romand, 1986, p. 58). 3. La Valsainte fut érigée en abbaye par un bref du pape Pie VI du 27 janvier 1792 (Rglt, I, p. XI), mais diverses difficultés politiques en retardèrent la publication. Un nouveau Bref (30 septembre 1794) ordonna l'érection du monastère de la Valsainte de Notre-Dame de la Trappe en abbaye de l'Ordre de Cîteaux. Le décret d'érection du nonce de Lucerne, Mgr Pietro Gravina, date du 8 décembre. Interprétant la pensée du Bref pontifical, il reconnaissait à dom Augustin le droit de fonder in quacumque Orbis partem (partout à travers le monde) et d'exercer la Paternité immédiate sur les fondations (1. du Halgouët, 1977, Pierres d'attente pour une histoire de l'Ordre dans la première moitié du dix-neuvième siècle. 3ème série. Esquisses pour des portraits. FrançoisThomas-Alexandre Bodé, jeune homme de quelque talent, Cîteaux comm. cist., XXVll, p. 59). En se réclamant de la Trappe, les religieux se voulaient continuateurs de l'abbé de Rancé sans dépendre de la maison-mère, puisqu'ils demandaient de transformer la Valsainte en abbaye. Ils eurent longtemps le nom de trappistes, qu'ils suivent ou non le Règlement de la Valsainte. En 1892, ils furent détachés de l'Ordre de Oteaux pour former l'Ordre Cistercien Réformé de Notre-Dame de la Trappe. En juillet 1899, l'abbé général, dom Sébastien Wyart, demanda au pape de simplifier la dénomination en : Ordo Cisterciensium Reformatorum. Ainsi, le nom de trappiste disparut de l'appellation officielle, mais resta par habitude. Cependant, les seuls « trappistes» sont les moines de l'abbaye de la Trappe, dans l'Orne. - Dans l'Ordre de Cîteaux, le Père-immédiat d'une communauté est l'abbé du monastère qui l'a fondée. Il n'a pas d'autorité sur elle, mais une sollicitude pastorale pour l'aider à demeurer fidèle à l'idéal monastique.

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5. Son frère aîné Nicolas-lean-Charles de Hédouville (1772-1865). 6. Personnage du Livre de Daniel, dans la Bible, qui ressortit vivant du brasier où Nabuchodonosor, roi de Babylone, l'avait fait jeter. 7. A Huningue (rive gauche du Rhin, proche de Bâle), l'armée du général Moreau se heurta au général autrichien Wurmser lors de son repli après l'expédition manquée contre Vienne, en relation avec la campagne d'Italie (1796-1797).

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mon ami. Nous y passâmes quelques temps, n'attendant que la fin de l'année pour demander des congés qui nous furent accordés par nos chefs, loin de se douter de l'usage que nous en voulions faire. Enfin se montra l'aurore qui annonçait le jour de notre délivrance. Il était arri vé ce jour fortuné où nous devions nous diriger sur cette sainte vallée où nos ardents désirs devançaient nos pas. Remplis d'une douce joie, nous quittâmes le cantonnement sans prendre congé de personne, portant sur nos épaules ce que la Providence nous avait laissé, pouvant dire avec David: Dirupisti vincula mea, tibi sacrificabo hostiam laudis. Seigneur vous avez brisé mes liens, c'est maintenant que je pourrai vous offrir un sacrifice de louange (Ps 116, 16-17). Nous étions alors dans le Brisgau. Nous nous acheminâmes vers la Suisse en passant par la Forêt Noire, ainsi nommée à cause de l'obscurité qui règne dans ces tortueuses vallées hérissées de montagnes couronnées de sapins. On trouve encore dans ce pays des traces de la plus touchante simplicité du premier âge du monde, ainsi qu'une partie des premiers chrétiens dans les lieux que l'hérésie de Luther n'a pas infectés. Nous traversâmes ce pays dans un profond silence, souvent nécessité par le brui t des torrents qui s'échappent des rochers les pl us escarpés, retombent en écume dans des gouffres profonds, en imprimant à l'âme un sentiment difficile à décrire. L'esprit tout occupé du terme de mon voyage, je ne considérais que faiblement tant de belles horreurs8 dont il a plu à Dieu de varier ses ouvrages. D'ailleurs, ces sites ne m'étaient pas inconnus. Nous marchâmes en grande hâte, ne nous arrêtant que le saint jour du dimanche pour reprendre de nouvelles forces. Après plusieurs jours de marche, nous arrivâmes au premier village suisse du canton de Schaffouse. Nous nous sentîmes repris d'une nouvelle vigueur en entrant dans un pays que nous nous proposions d'adopter pour notre patrie. Nous partîmes le lendemain de bonne heure pour nous rendre à Schaffouse9, ville célèbre par la chute du Rhin. Nous allâmes voir cette belle cascade dont on entend le bruit à plus d'une lieue de distance. Cette vue ne répondit pas toutefois
8. Expression romantique pour désigner les sites sauvages. 9. J'arrivai à Scha.ffhouse (...). Je ne quittai pas cette ville sans aller voir la cataracte du Rhin à Laufen. J'en ai trouvé le coup d'oeil réellement imposant mais cependant au dessous de mon attente, effet de l'idée extraordinaire que m'en avaient donnée les rela tions (E. Bonjean, Souvenirs de jeunesse, p. 96).

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à l'idée que nous nous en étions formée. Le mieux eût été, dans la circonstance où nous nous trouvions, de faire à Dieu le sacrifice de cette innocente curiosité. C'était l'avis de mon compagnon de voyage, mais j'étais trop novice dans la pratique de la mortification pour goûter cette morale. Nous passâmes ensuite par Berne, qui était la capitale de toute la Suisse, l'étant du plus puissant canton. De là, par plusieurs petites villes de la république, nous nous rendîmes à Fribourg, capitale du canton où se trouve située la Valsainte. Nous séjournâmes à Fribourg pour réparer nos forces spirituelles et corporelles, quelque peu altérées par un assez long voyage, les miennes surtout, n'ayant jamais été doué de l'esprit intérieur, ni d'une constitution fort robuste. Nous n'étions plus qu'à six lieues du terme vers lequel nous tendions. Il était utile, d'ailleurs, de prendre des renseignements pour franchir les montagnes couvertes de neige très épaisse à cette époque. Avant d'avancer davantage dans les chemins qui nous séparent de la Valsainte, ainsi appelée parce qu'elle est dominée par de hautes montagnes, faisons en passant, mes chers enfants, une courte réflexion sur la bonté infinie de Dieu qui voulut me préserver de la contagion de ce monde pervers dans un âge où il est si facile d'en être frappé, et qui me mit sous les yeux le spectacle des plus rares vertus. Cette vue devait faire sur mon coeur une impression d'autant plus profonde qu'elle contrastait avec la licence des camps dont je venais d'être affranchi. Mon ami parla le premier de se remettre en route. Il avait le plus ardent désir d'embrasser la vie monastique. Alors que nous touchions au moment décisif, la nature me livra un terrible combat par les pensées qu'elle me suggéra et dont mon âme se trouva profondément touchée. Je songeai que je n'avais que vingt-deux ans, qu'il me restait d'abondants moyens de subsistance, d'ailleurs les portes de la France paraissaient s'ouvrir aux émigrés1o. J'avais une bonne mère à consoler de toutes les pertes qu'elle avait éprouvéesll, un jeune frère que j'aimais beaucoup, enfin que j'allais renoncer aux jouissances les plus permises et les plus innocentes, pour m'enterrer vivant dans l'Ordre le plus austère! Mon coeur était dans un grand abatte10. C'était après la loi du 21 février 1795, qui proclama la liberté du culte. Mais le coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1797) remit tout en question et fut à l'origine de la seconde Terreur. Il. La mort de M. de Hédouville père à l'armée de Condé.

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ment, mais bientôt une autre voix se fit entendre qui imposant silence à celle de la nature, rétablit mes premières résolutions. Je compris alors le prix de la grâce dont me prévenait la bonté divine en m'appelant à son saint service à la fleur de l'âge. De plus ma démarche n'était pas un engagement irrévocablel2. Fortifié de ces pensées, je me remis en route. La journée laborieuse, par les mauvais chemins que nous avions à suivrel3, se passa plus en silence. Nous arrivâmes le soir dans un pauvre village peu éloigné de la Valsaintel4. Comme nous ne voulions pas y arriver la nuit, nous la passâmes dans une petite chaumière. Nous fîmes à notre hôte bien des questions touchant les pieux solitaires auxquelles le bonhomme satisfit de son mieux. Malgré son langage peu intelligible, nous l'écoutions avec beaucoup d'intérêt. Je n'oublierai jamais que, parlant de la vie pénitente de ces bons religieux, il termina son récit par ces mots: Aussi il en meurt bel et bien souventl5. Il
12. RB 58, 1 à 15 : Le candidat à la vie monastique accomplit une année entière de noviciat pendant laquelle il peut se retirer sans difficulté. 13. L'âpreté de nos montagnes et les difficultés que l'on éprouve à pénétrer jusqu'ici, sont plus que capables d'étouffer dans bien des âmes, les premiers désirs de pénitence qui ne sont quelques fois pas assez forts pour faire entreprendre une route si longue et si pénible, dans l'incertitude du genre de vie que nous menons et sans savoir s'il conviendra (Rglt, I, Avertissement, p. IV). 14. Cemiat ou un hameau de cette commune. 15. La mortalité à la Valsainte était considérable. Dans son Mémorial (pp. 377-396), Nicolas-Claude Dargnies donne les notices de 31 religieux et cite trois enfants morts entre 1792 et janvier 1798 : Pendant les cinq premières années de la Réforme il est mort à la Valsainte au moins 30 personnes qui ont évidemment été les victimes du pain corrompu et d'une nourriture plus que grossière, mal préparée et prise en trop grande quantité (...) Aujourd'hui (1813), le pain quifait la base de la nourriture des religieux est bon, les aliments sont plus choisis et mieux préparés,. aussi les morts ne sont pas, à beaucoup près, aussi fréquentes. Outre l'insuffisante qualité des aliments, le régime était excédentaire en féculents, carencé en protéines animales. Il en résultait une diminution de l'albumine du sang, une baisse corrélative de la pression osmotique (oncotique) du sérum sanguin et l'apparition d'oedème de famine, l'hydrops famelicus des Anciens, que Dargnies mentionne y compris pour lui. Il en résultait un marasme (maigreur extrême) grave, avec les signes du Kwashiorkor de l'adulte. Un effondrement de la résistance aux infections accompagne alors l'appauvrissement du sang en protéines. Un syndrome d'immuno-déficience d'origine nutritionnelle, qui n'est pas sans rappeler le SIDA, non par ses causes, mais par ses résultats, se met en place. Comme le SIDA, il entraîne une vulnérabilité considérable à la tuberculose et aux infections opportunistes. Celles-ci sont imputables à des espèces microbiennes résidentes de chaque individu, susceptibles de devenir pathogènes pour le sujet qui les héberge transitoirement, du fait de leurs potentialités, mais aussi de facteurs qui tiennent à I'hôte, comme les modifications de ses réactions immunitaires. C'était le cas ici. La tuberculose fut une des causes majeures de la mortalité dans les établissements religieux de l'époque, en particulier à la Valsainte (in Dargnies, Mémoires, pp. 425-429 : R. Moreau, R. Teyssou, Note récapitulative sur les aspects médicaux dans l'oeuvre de Nicolas-Claude Dargnies.

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était déjà tard, nous allâmes nous étendre sur notre triste et mince grabat. Les sérieuses réflexions auxquelles nous étions livrés ne nous permirent pas de dormir, tant elles nous avaient agités. Le lendemain, après déjeuner, nous reprîmes notre route. Il nous restait encore une lieue et demie pour arriver aux portes de la maison du Seigneur, laquelle allait s'ouvrir pour nous. Nous marchions dans un profond silence, interrompu seulement par les quelques mots d'encouragement que mon ami me disait, lorsque nous aperçûmes quelques maisons isolées. Ce n'était pas encore le lieu de notre repos ou plutôt de nos combats. Après avoir pris quelques nouveaux renseignements nous sûmes qu'avant 500 pas nous apercevrions l'abbaye, mais que nous en étions encore à une demi-lieue. Nous continuâmes à pas précipités et ce ne fut pas sans une grande émotion que nous découvrîmes le terme de notre voyage. Nous rencontrâmes successivement trois grandes croix de bois sans Christ, sur lesquelles étaient gravées diverses devises, faites pour porter à l'amour de cet arbre de vie. J'ai remarqué particulièrement la dernière où on lisait les paroles toutes de feu, rapportées dans I'histoire du martyre de saint André16. Nous nous trouvâmes enfin à la porte de la maison des serviteurs de Dieu, à cette heureuse barrière qui, en nous séparant du siècle, devait nous ensevelir pour toujours en Jésus Christ. Considérons un instant les pieux ornements de cet humble portique. Au centre du fronton se voyait une petite statue de la sainte Vierge. La droite et la gauche étaient couvertes des sentences les plus propres à porter au mépris de ce monde et à encourager à entrer dans la voie étroite: Quam augusta est via quae ducit ad vitam (Mt 7, 14) 17. 0 mes enfants, pour l' édificati on desquel s j'écris cette petite relation, avant de pénétrer dans ce sanctuaire, je crois vous engager à ne pas considérer avec des yeux mondains les pieuses pratiques des serviteurs de Dieu. Gardez-vous surtout de traiter de mômeries ce qui a été établi par des saints et qui a sanc16. La légende relatant le martyre de saint André lui fait dire en voyant l'instrument de son supplice: Salut Croix, qui longtemps fatiguée, te reposes en m'attendant. Je suis bien sûr que tu te réjouis de recevoir le disciple de Celui qui fut suspendu à toi. Aussi je suis joyeux en marchant vers toi car je connais ton secret et pourquoi tu es plantée. Reçois celui que tu désires. Enfin, moi qui désirais ta beauté, je t'ai trouvée. Je vois en toi ce que mon Seigneur m'a promis. Croix choisie, reçois cet humble pour Dieu et transporte-le au Seigneur Jésus. 17. Combien est resserré le chemin qui mène à la vie.

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la décoration de ce réduit consistait en sentences écrites en gros caractères sur les murailles19. On y voyait aussi un petit tableau cartonné, écrit à la main, indiquant aux voyageurs comment ils devaient se conduire au monastère pour n'en point troubler le bon ordre20. Le frère portier qui ne nous dit aucune parole, détacha le tableau, nous le mit entre les mains, puis se retira après nous avoir fait une profonde inclination. Livrés à nos réflexions, après un assez long espace de temps, nous promenions les yeux sur les sentences des murs lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain un bruit assez sourd, telle que produit une marche pesante avec de gros sabots. Nous reconnûmes que ce même bruit se rapprochait de nous et nous attendions avec anxiété la venue de nouveaux personnages. En effet nous vîmes apparaître de jeunes religieux dont la maigreur et la pâleur nous frappèrent, lesquels, après s'être prosternés à nos pieds, nous firent signe de les suivre. Cette scène inattendue m'avait fortement ému. Nous fîmes quelques trajets dans de sombres corridors et nous montâmes dans une tribune où l'on domine sur le choeur. Nous restâmes environ un demi quart d'heure devant le saint Sacrement, ensuite, y étant invités par nos deux anges tutélaires, nous revînmes au petit parloir où nous avions fait notre première visite. Là, nos deux religieux nous ayant fait signe de nous asseoir, en firent de même, et nous ayant lu un chapitre de l'Imitation de Jésus Christ, ils se retirèrent en silence après nous avoir fait une profonde inclination. Rendus encore une fois à nous-mêmes, je rompis un silence qu'il m'eût été trop pénible de garder plus longtemps. Où sommes-nous, mon ami, disje à mon compagnon. Que tout ce que je vois ici m'étonne. Quel sera le dénouement de cette étrange pièce? Nous ne sommes encore que dans le portique de la maison du Seigneur, et déjà mon courage semble m'abandonner. - Voyons jusqu'au bout, répondit mon fervent ami. Pour ménager notre faiblesse, figurons-nous que nous ne venons ici que comme tant d'autres dont le seul but est de s'édifier, mais ne doutons pas que si Dieu nous appelle à vivre et à
19. On distingue des inscriptions de ce type autour du grand crucifix représenté au fond du réfectoire sur la gravure p. 35. Elles avaient trait à la spiritualité de la mort, au mépris du corps et à l'idée de pénitence à tout prix. 20. Cf. Rglt, I, pp. 245-248 : Avertissement pour MM. les hôtes.

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mourir (en ce lieu), il soit assez puissant pour nous aplanir toute difficulté. Il voulait poursuivre lorsque nous entendîmes marcher dans le vestibule. Nous nous disposâmes à recevoir une nouvelle visite. En effet nous vîmes apparaître un jeune religieux d'une maigreur extrême, cependant sa physionomie douce annonçait la paix et le contentement. Ce jeune religieux, qui faisait les fonctions d'hôtelier, ne se prosterna point, mais, après nous avoir fait une inclination aussi gracieuse que modeste, il nous témoigna le regret qu'il avait que nous ayons attendu si longtemps dans un lieu aussi froid et aussi incommode, puis il nous introduisit dans la salle d'hôtes où nous trouvâmes un bon feu. Notre jeune religieux21, après nous avoir entretenus d'une manière aussi agréable qu'édifiante, pendant quelques instants, nous quitta en nous disant qu'il allait s'occuper de nous faire préparer à dîner. La charité qui l'embrasait lui donnait des ailes, sans toutefois lui faire rien perdre de la gravité religieuse. Il nous mit une table près du feu. Tout était propre22, mais sans préjudice à la vertu de pauvreté. Les assiettes étaient de faïence commune, les cuillers et les fourchettes en bois, mais très bien travaillées. Pendant les petites absences que faisait 1'hôtelier pour disposer notre repas, mon ami et moi nous nous communiquions nos réflexions. Il me dit entre autres choses qu'il croyait suffisant que je passasse quelques jours dans cette maison pour m'édifier, que ma santé était trop faible pour penser à
21. Rglt, I, p. 225, chap. 18 : De l'hôtelier. - Le jeune frère hôtelier était Jean-Marie dit Pierre Joachim de Sachy, clerc de la paroisse d' Harbonières, en Picardie, entré le 20 avril 1795 âgé de 26 ans, mort en 1797. Ce jeune homme qui, par sa grande piété, don nait les plus grandes espérances à l'état ecclésiastique, Jut obligé de sortir de chez lui à cause de la révolution. Il vint à la Valsainte, non pour y faire pénitence des excès d'une première jeunesse, car il avait toujours vécu en saint dans le monde, commu niant presque tous les jours et donnant la plus grande partie de son temps à l'oraison, mais pour y favoriser dans la retraite son attrait pour les choses de Dieu. Il Jut pendant tout le temps de son noviciat un modèle de ferveur et d'obéissance. (...) Il remplit l'emploi d'hôtelier et y persévéra jusqu'à ce que, vaincu par la faiblesse, ne pouvant plus remplir ses obligations, il fut remis à l'infirmerie où il se disposa à la mort (Dargnies, Mémoires, in Mémorial, p. 393). 22. Cette impression de propreté contraste avec la malpropreté apparente (et probablement réelle) de dom Augustin, dont on aura des exemples surtout dans les Mémoires en forme de Lettres de Nicolas-Claude Dargnies. Ferdinand de Hédouville devait embellir les choses, car l'absence d'hygiène fut, avec la nourriture déséquilibrée, une des causes principales de la mortalité constatée à la Valsainte et au delà, car elle était source d'infections multiples. A la décharge de dom Augustin et des moines, les agents et les mécanismes de ces infections allaient mettre encore des décennies à être connus. Néanmoins, des règles de bon sens existaient.

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autre chose. Je l'écoutais attentivement, mais je me sentais peu disposé alors à suivre cet avis. Les petits entretiens que nous venions d'avoir avec le jeune religieux, quoique interrompus, m'avaient rendu le calme23. Je me sentais porté à ne point quitter le monastère sans avoir éprouvé ma vocation. Heureuse solitude à laquelle je me sentais porté dès mes premières années, pouvais-je vous quitter sans jouir de vous après avoir entrepris un pénible voyage pour vous trouver? Je répondis donc à mon ami que je voulais partager son sort. Nous avions certainement besoin de prendre de la nourriture, mais nous étions tellement occupés de ce que nous voyions que nous ne nous apercevions pas que la faim nous dévorait. Enfin le dîner arriva. Il était composé, autant que je puis m'en rappeler, de trois portions de légumes dont nous mangeâmes avec appétit. Les deux premières étaient passablement apprêtées, mais il y en avait une troisième, servie dans un petit vase de bois, qui n'avait pas grande saveur. C'était une portion de la communauté, dont tout l'assaisonnement n'était qu'un peu de sel. Après ce frugal repas, nous nous empressâmes de demander à I'hôtelier s'il ne serait pas possible d'avoir un entretien du RP. Abbé. Il nous le fit espérer et nous dit en nous quittant qu'il allait lui faire part de notre arrivée. Nous ne tardâmes pas à jouir des démarches de notre jeune père, car le Père Abbé ne se fit pas attendre24. Mes bonnes enfants, je ne saurais vous exprimer les sentiments de respect et de confiance dont je me sentis pénétré à la vue de ce nouveau saint Bernard, si digne de reproduire l'esprit de ce grand saint dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, au milieu duquel les plus épaisses ténèbres sont réputées lumières. Que ne puis-je ici faire le portrait de ce respectable personnage, que ne m'est-il possi ble de faire connaître ici ses moindres vertus. Garderais-je sur ce vénérable père un silence absolu? Non, la reconnaissance
23. Rglt, I, p. 251, et Rglt, fi, p. 352 - Chapitre 1 : Des postulants et des novices. 24. Au contraire de Dargnies : Chaque jour, je dirais presque à chaque instent, je demandais après le RP. abbé que je voyais de tems en tems aller et venir par la cour avec son bâton, mais c'était inutillement. Ce délais faillit à me faire décamper car je me disais à moi-même: Qu'as-tu besoin de venir dans une maison où le premier supérieur à si peu de zèle pour le salut des âmes. Je cornmuniquai même mes inquiétudes sur ce point au père hôtellier qui s'empressa d'en faire part au RP. qui ne tarda plus alors à venir me visiter (...) En m'instruisant des cérémonies que j'avais à observer, (l'hôtelier) m'avaitfait valloir cette entrevue comme une grandefaveur.

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me force à le rompre. Cependant, pour ne pas quitter le sentier étroit où me retient ma faiblesse, je me contenterai de parler de son extérieur, en attendant que mon récit me conduise naturellement à parler en peu de mots de son rare mérite. Le révérend Père dom Augustin de Lestrange, né d'une ancienne famille de France, après avoir fait sa licence avec succès, ne s'est retiré à la Trappe près de Mortagne, que pour éviter le poids des dignités ecclésiastiques que sa profonde humilité seule pouvait lui faire redouter. Il était d'une belle taille, avait un air noble et gracieux, il pouvait avoir trente-six ans25 lorsque j'eus le bonheur de le voir pour le première fois. Sa physionomie était des plus heureuses, en lui, la gravité se tempérait par une bonté engageante, commandant la confiance. Aussi le point de la règle qui prescrit à chaque religieux de découvrir le fond de son coeur à son supérieur26 est-il d'une observance facile à l'égard d'un tel père. Un mot de lui suffisait à rendre la paix et le courage à une âme abattue. Il possédait le grand art de diriger les âmes et de les porter à servir Jésus Christ avec générosité. Tel était le réformateur de la Valsainte. Il nous accueillit avec une extrême bonté. Après nous avoir fait diverses questions touchant notre état et le motif du voyage que nous venions de faire, il nous demanda quelles étaient les raisons qui nous avaient portés à venir visiter son désert dans une saison aussi rigoureuse. Nous lui répondîmes que notre démarche n'avait pour objet que de venir nous jeter dans ses bras et de le prier instamment de vouloir bien nous admettre au nombre de ses enfants spirituels. Ce vénérable père reçut notre demande de la manière la plus favorable et après nous avoir portés à une grande reconnais25. Il avait en réalité quarante-trois ans. Louis-Henri de Lestrange était né le 19 janvier 1754 au château de Colombier-le-Vieux en Ardèche, douzième enfant sur dix-neuf, d'une famille noble. Ordonné prêtre en mai 1778, grand-vicaire de Vienne en Dauphiné en 1780, il entra à la Trappe et prit l'habit en octobre 1780 sous le nom de fro Augustin. Il était maître des novices à la Révolution. Il mourut le 16 juillet 1827 chez les moniales de Vaise, près de Lyon. C'est un homme extraordinaire que M. l'abbé de Lestrange,. je ne saurais mieux le définir qu'en l'appelant un Protée religieux. Moine austère lorsqu'il paraissait à la tête de ses disciples, courtisan adroit quand les intérêts de son Ordre l'appelaient à la cour des rois, homme du bon ton, aimable, plein d'amé nité, son caractère était un mélange inconcevable de fermeté et de souplesse. Actif comme un César, adroit comme un Alcibiade, il sut, à une époque où la religion était la plus menacée, planter l'étendard de saint Benoît aux portes de Paris, sur le sommet des Alpes, et dans l'espace de quinze à vingt (ans) la Valsainte, grâce à ses soins, compta douze à treize maisons de sa filiation (E. Bonjean, Souvenirs de jeunesse, p. 58). 26. Rglt, I, p. 51 - Rglt, ll, p. 314.

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sance envers Dieu, auteur de telle résolution, il nous interrogea sur les origines et les progrès de notre vocation, ce à quoi nous répandîmes avec simplicité. Le Père abbé, après avoir loué et encouragé notre bon dessein, nous dit que nous ne pouvions arriver dans un moment plus opportun, que la retraite annuelle était sur le point de commencer pour se terminer la veille de la Purification, époque de la rénovation des voeux27. Il a ajouté que, quoique l'usage de l'Ordre fût que les postulants demeurassent trois jours à l'hôtellerie avant d'être admis à suivre les exercices de la communauté, on y dérogerait en notre faveur. Après nous avoir fait une petite exhortation touchante, dom Augustin nous quitta en nous laissant vivement pénétrés de tout ce que nous avions vu et entendu. Nous jouissions encore une fois, dans la salle d'hôtes, de toute notre liberté, mais le moment approchait où il fallait commencer à prendre quelque part au joug de notre divin Maître. La grande franchise avec laquelle nous avions épanché nos coeurs dans le sein du supérieur général, en avait devancé le moment. Nous nous entretenions de ce qui nous avait le plus touché dans sa personne, lorsque le père hôtelier entra. Après nous avoir abordé avec un air de satisfaction, il nous parla à peu près en ces termes: Messieurs, ou plutôt mes chers frères, puisque je viens d'apprendre par notre digne supérieur que vous n'êtes pas venus ici comme tant d'autres pour le seul motif de vous édifier, bien moins encore pour satisfai re une stérile curiosité, mais dans l'intention de vous donner à Dieu sans réserve, je viens me réjouir avec vous et vous féliciter de la faveur signalée que le Seigneur vous accorde. Armez-vous d'un grand courage et surtout apportez une parfaite fidélité dans la pratique des règlement établis dans cette sainte maison. Je viens vous instruire de ce qui vous concerne pour le moment pré sent. Vous devez, maintenant, mes frères, garder un silence absolu entre vous, ce soir, vous vous coucherez habillés, ne retirant que vos souliers. Cette nuit, à une heure et demie, je viendrai vous éveiller pour vous conduire à la tribune pour matines, vous assis terez de même aux offices du jour. Le jeune religieux nous remit ensuite un exemplaire des Devoirs de la vie monastique de l'abbé de Rancé28, réformateur de la Trappe. Cet ouvrage, écrit avec cha27. Rglt, ll, p. 314. - Rglt, ll, chap. 4 : De la fête de la Purification, pp. 322-333. 28. Armand Jean Le Bouthillier de Rancé (Paris, 1626-La Trappe, 1700), de famille ancienne, fit des études de philosophie et de théologie à Paris et reçut (page suivante)

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leur et onction, est l'esprit de la Règle de saint Benoît. Il nous laissa aussi un petit imprimé abrégé, ou plutôt un précis des austérités qui se pratiquent dans la réforme29, avec une courte instruction des dispositions dans lesquelles doivent entrer ceux qui se présentent pour l'embrasser. Après une courte absence, le père hôtelier revint nous annoncer qu'on allait faire la lecture dite de la collation à laquelle les hôtes peuvent assister. Cette lecture précède immédiatement les Complies. Nous suivîmes notre guide qui nous éclairait avec une petite lanterne de papier et nous arrivâmes dans de vastes cloîtres où il faisait grand froid30 et qui n'étaient éclairés que par deux petites lampes de verre dont la faible lueur nous permit à peine d'entrevoir toute la communauté assise sur de petits bancs sans dossier le long des murs. Notre jeune religieux, après nous avoir placés de telle manière que nous puissions entendre sans être trop en vue, alla prendre son rang parmi ses frères. La lecture, qui était toujours fort courte, étant terminée, les religieux entrèrent au choeur pour Complies, et nous fûmes reconduits par le père hôtelier à la tribune des étrangers. Cet office se psalmodie très lentement31 et le choeur, pendant ce temps, n'est éclairé que par la lampe qui brûle devant le Saint Sacrement. Les Complies de l'office de la sainte Vierge se disent immédiatement après. Vers la fin, les frères convers, les frères donnés, les enfants élevés dans le monastère et leurs instituteurs entrent dans le choeur des religieux et s'y placent dans le plus grand ordre pour le Salve Regina, antienne très solen(fin de la note) la prêtrise et plusieurs abbayes en commende. Cependant, il menait une vie dissipée. En 1657, il se convertit et se défit de ses bénéfices à l'exclusion de la Trappe, accomplit son noviciat à l'abbaye de l'Etroite Observance de Perseigne en 1663, fit profession monastique le 26 juin 1664, reçut la bénédiction abbatiale le 13 juillet et prit possession de son abbaye comme abbé régulier le 14. Il établit une réforme sévère avec travail manuel, silence rigoureux, abstinence absolue de vin, d'oeufs, de poisson, absence d'assaisonnement pour les légumes. Son abbaye eut un grand rayonnement et attira de nombreuses vocations. Malade, le Père de Rancé démissionna de la charge abbatiale en 1695. 29. C'était le Petit Exposé du genre de vie, publié en annexe, pp. 255-262. 30. La seule pièce chauffée de la maison était le chauffoir où les moines pouvaient se rendre.pour un quart d'heure au maximum chaque fois. Son usage était une très ancienne pratique dont on trouve la trace au seizième siècle par exemple, chez Olivier de Serres qui en donne une description: cf. éd. de 1605, rééd. 1991, Théâtre d'Agriculture et Mesnage des champs. Slatkine, Genève, Premier lieu: Du devoir du Mesnager, chapitre VI : Dessein du bastiment champestre, p. 23. 31. Rglt, fi, pp. 168-169 et 203.

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