RELIGION GRECQUE ET POLITIQUE FRANÇAISE AU Xixe SIÈCLE

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Dans la seconde moitié du XIXème siècle, alors que se constituaient les règles de base de la science historique contemporaine, la France connaissait une évolution intellectuelle et politique qui débouchera sur la fondation et la consolidation d'un régime républicain. La représentation que les hommes de cette époque se faisaient de l'antiquité et de la religion ne sortira pas indemne : barbarisation de l'Orient, occidentalisation de la Grèce, autonomie définitive du panthéon grec par rapport aux divinités romaines, plusieurs nouveautés indiquent la naissance d'un Olympe "républicain".
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296366947
Nombre de pages : 104
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RELIGION ET POLITIQUE

GRECQUE FRANÇAISE

AU XIXeSIÈCLE Dionysos et Marianne

Collection Histoire Ancienne et Anthropologie dirigée par Monique et Pierre Lévêque

Cette collection cherche à tirer parti des considérables possibilités de recherches croisées dans les secteurs des sociétés de l'Antiquité et des sociétés traditionnelles. Elle envisage de publier des études analytiques de cas, comme des réflexions plus théoriques dans un domaine où s'ouvrent de vastes perspectives de renouvellement des problématiques.

Déjà parus
Dames et cavaliers dans la cité ibérique, Cannen ARANEGUI GASCa, 1997. La légitimité du prince, 1Iè-XII7 siècle. La justice du fleuve, Jean-Luc DESNIER, 1997.

@ L' Harmattan, 1998 ISBN 2-7384-6790-3

José Antonio Dabdab Trabulsi

RELIGION GRECQUE ET POLITIQUE FRANÇAISE

AU XIXe SIÈCLE

Dionysos et Marianne

Edité par Evelyne Geny

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

À Ida, qui a l'esprit rempli de dieux, et à tous ceux qui, en France comme en Yougoslavie, au Brésil comme au Liban, et partout ailleurs, rêvent d'un monde plus libre de l'intolérance religieuse.

INTRODUCTION

"Né le premier jour du mois d'Jar 5616 et rattaché à l'Alliance juive huit jours plus tard, c'est dans une urne grecque que ses cendres reposent dans le cimetière de Golder's Green à Londres Sur ce cratère, d'un côté Dionysos assis tient le thyrse et le canthare, une colonne le séparant d'une femme debout qui porte un plateau d'offrandes et un miroir. De l'autre côté conversent deux jeunes gens vêtus de toges "1

C'est de Sigmund Freud qu'il s'agit, et les circonstances de son enterrement ne sont pas fortuites. Toute sa vie, il a manifesté le goût des œuvres d'art antiques, il a réalisé des voyages importants à Rome et Athènes, il a eu des rapports profonds avec l'archéologie et les archéologues. Cela ne manque pas d'influer sur son œuvre, où la métaphore archéologique est souvent présente: "fouiller", "creuser" pour trouver la vérité enfouie. De plus, son intérêt pour la libido devait naturellement le porter vers le monde ancien, à l'hédonisme si épanoui. Son esprit laïque et athée devait le porter à regarder souvent vers le polythéisme classique, jusqu'à y trouver la référence fondamentale de sa pensée: le mythe d'Oedipe. Le freudisme est un exemple très intéressant de la réaction des faits intellectuels du moment sur l'interprétation du passé. Au XXe siècle, le mythe d'Oedipe est, de loin, le mythe classique le plus connu du grand public, et cela grâce à Freud. Nous verrons qu'au XIXe siècle il était loin d'occuper cette place. Ces rapports entre le monde classique et !a pensée contemporaine concernent bien d'autres penseurs, et son intensité peut nous déconcerter lors d'une première approche. Cela va du jeune K. Marx écrivant sa thèse sur "La différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et chez Épicure"2 moment -jusqu'au poème grec (!) écrit par F. Engels3, qui montre un attachement autrement plus sentimental au monde antique. Chez F. Nietzsche4, !es rapports au monde ancien, à sa philosophie, à sa religion, sont encore bien plus importants et déterminent la formulation de sa pensée. Du fait de la structure de l'enseignement, mais aussi de l'intérêt suscité par la culture antique au XIXe siècle, beaucoup de vrais fondateurs de disciplines scientifiques sont issus du cercle des antiquisants, comme Vida! de la Blache ou encore Durkheim. Ce dialogue créateur avec le passé classique est un fait constant dans la cu!ture européenneS, mais il m'a toujours semblé que la seconde moitié du XIXe siècle était un moment spécialement important dans cette longue tradition. Lorsque je rédigeais, il y a dix ans, ma thèse sur le dionysisme grec, et que, selon les règles du métier, je me référais aux grands auteurs du XIXe siècle, j'ai été très frappé par la façon dont ils ont marqué la recherche dionysiaque et comment, jusque très tard dans le

- ce qui, à la limite, pourrait s'expliquer par les traditions universitaires du

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XXe siècle, on ne réussissait pas vraiment à innover dans ce domaine. Depuis lors, j'ai toujours eu envie de me pencher sur ce problème, et de voir quelles étaient les conditions sociales et intellectuelles qui avaient présidé à cette élaboration si marquante sur la religion grecque, et le dionysisme en particulier. L'examen de cette question m'a semblé d'autant plus utile qu'il est encore rare en France. En effet, les études d'historiographie et de culture classique sont développées depuis longtemps dans d'autres pays. En Italie, l'œuvre immense et pionnière d'A. Momigliano - surtout ses Contributi6 - a ouvert la voie et les revues spécialisées comme les Annali de Pise ou les Quaderni di Storia témoignent d'un intérêt continu, qui se matérialise aujourd'hui dans les travaux de L. Canfora ou R. Di Donato. En Angleterre, depuis J. Sandys? il y a un siècle, les problèmes de la tradition classique et de ses "bénéficiaires"8 ont toujours occupé l'attention. Les Anglais se sont interrogés sur la question générale, mais aussi, de façon plus spécifique, sur la période qui nous concerne dans cet ouvrage, la fin du XIXe siècle9. Les Américains, aussi, ont examiné les influences classiques dans la mentalité coloniale et chez les fondateurs de leur démocratie1o ; ils ont encore porté leur regard ailleurs, que ce soit sur l'Amérique Latine11 ou même la France; il suffit de rappeler le livre fondateur de H. Parker12 sur le culte de l'Antiquité parmi les hommes de la Révolution. En France, ce genre de recherche a commencé à se développer dans des thèses des années 198013, qui portaient le plus souvent sur le XVIIIe siècle. Plus récemment, C. Mossé!4 a donné un livre de synthèse sur l'époque révolutionnaire et F. Hartog!5 un livre exemplaire sur le cas Fustel de Coulanges. L'intérêt de cette approche moderne de l'historiographie est de toujours essayer de joindre les deux ordres de faits qui ont été longtemps séparés: d'un côté, la façon d'écrire l'histoire de l'Antiquité ou de sa religion, par exemple, en examinant sa valeur scientifique intrinsèque; d'un autre côté, essayer de percevoir les conditions générales de l'époque et les marques qu'elles ont laissées dans ces constructions intellectuelles, l"'usage" qui était fait du passé!6. La nécessité de joindre ces deux préoccupations est, à mes yeux, fondamentale. Les théories anciennes de l'analyse historiographique privilégiaient l'examen de la contribution scientifique des divers auteurs, dans la croyance que la science suivait une marche cumulative et que l'essentiel était la contribution de chacun à la découverte de la vérité sur le passé. Dans les dernières décennies, il y a eu un déplacement de perspective et l'histoire a, de plus en plus, été étudiée comme un genre littéraire. Cette relativisation de la valeur scientifique de l'histoire a été théorisée il y a vingt ans par H. White!?, pour qui il n'y avait pas de distinction de fond entre l'histoire et la fiction. Dans son sillage, on a insisté sur l'étude des procédés narratifs des historiens. Or, le débat qui s'est produit suite à la traduction récente (et tardive) du livre de White en France a montré le caractère dangereux de cette

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approche. Si l'histoire n'est qu'une fiction, alors le discours qui nie l'existence des chambres à gaz nazies peut être affirmé sur un pied d'égalité avec le discours historique qui l'affirme! Roger Chartier a très bien montré, au cours de ce débat, que l'histoire est certes un discours, mais un discours contrôlé par les archives, ce qui en fait un discours scientifiquement contrôlé ou contrôlable, ce qui n'est pas du tout le cas de la fiction. D'où, à mon sens, cette double exigence qui se pose à l'historiographie, à l'heure actueJJe : examiner les conditionnements divers qui influent sur l'élaboration des modèles d'interprétation de l'histoire et, en même temps, étudier la dynamique scientifique, qui a une dynamique propre, et qui peut faire durer certains modèles bien au-delà et en dehors des environnements sociaux et intellectuels qui ont été à leur origine. Un autre grand débat autour de ce thème est celui du fonctionnement global de la tradition classique. Les antiquisants aiment, en général, montrer la face lumineuse de l'objet de leur passion. On insiste beaucoup sur les moments où la tradition classique a fonctionné dans le sens d'une libération, à la Renaissance ou pendant le siècle des Lumières, dans les révolutions américaine ou française. Mais, comme tout "héritage", la tradition classique peut être utilisée de façons très diversesI8. La tradition classique a joué son rôle de "méchant" lorsque les Portugais ont réinventé l'esclavage sur les modèles du droit romain, ou lorsque le nazisme en a fait une référence intelJectuelJe et esthétiquel9. Dans l'époque qui va nous occuper, le fonctionnement de l'Antiquité est plutôt libérateur, mais très complexe. Alors que la culture classique est vigoureusement attaquée et qu'elle commence à perdre son hégémonie, l'intérêt pour l'histoire de l'Antiquité atteint un sommet. Certaines ambigüités forgées à ce moment-là ne sont toujours pas résolues. Le comparatisme philologique et mythologique, par exemple, a été un merveiUeux instrument de recherche, mais il a contribué à perpétuer les valeurs de parenté ou de race qu'il porte en lui et qui sont toujours discutées. Il n'y a qu'à voir la permanence de la querelle autour de l'œuvre de G. Dumézil2o. Le problème ainsi posé, il nous fallait faire des choix, puisque, à l'évidence, il n'était pas possible d'examiner toute la production sur l'Antiquité dans ce demi-siècle si prolifique. Comme dans tout choix, il est entré une grande part d'arbitraire. J'ai essayé de garder un équilibre entre les auteurs importants dans la formulation des grandes lignes d'analyse, tels Renan et Fustel, des grands représentants de l'érudition universitaire, comme Lenormant ou Foucart, mais aussi des vulgarisateurs, des polémistes, et des auteurs de manuels scolaires. Ainsi, l'étude ne reste pas limitée au dionysisme ou à la religion, mais déborde parfois sur les autres domaines de l'étude de l'Antiquité. J'ai également essayé de ne jamais séparer l'examen du dionysisme chez les divers auteurs de l'étude des problèmes théoriques et méthodologiques posés par leurs récits et analyses.

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Dans le développement de cette recherche, l'obstacle principal a été l'éloignement de toute bonne bibliothèque. Elle n'aurait pas été possible sans l'aide de M. E. Klein, libraire de la rue St André des Arts, à Paris, auprès de qui j'ai pu me procurer un bon nombre de vieux livres et, encore une fois, l'appui du Centre de Recherches d'Histoire Ancienne de Besançon, où j'ai obtenu l'essentiel de la documentation indispensable, lors de séjours hivernaux successifs où la chaleur de l'accueil amical compensait largement les rigueurs du climat franc-comtois. Pierre Lévêque, Marie-Monique Bernard et Ida m'ont aidé dans la correction du manuscrit; pour eux, un grand merci.
Notes
1. L FLEM (1986), P 167 2. K. MARX (1946) 3. B. BALDWIN (1989) 4. A SABATINI (1982) , M A SIMONELLI (1982) 5. H TAYLOR (1957), R WEISS (1969) 6. A MOMIGLIANO (195587) 7. J SANDYS (1903-08) 8. R BOLGAR (1954). 9. M CLARKE (1959) , R JENKYNS (1980), F TURNER (1981) 10. R GUMMERE (1963) ; s LARRABEE (1957) , Ch MULLETT (1939) 11. J DEMETRIUS (1965) 12. H PARKER (1937) 13. Ch GRELL (1984) ; M RASKOLNIKOFF (1986) 14. C MOSSE (1989) 15. F HARTOG (1988) 16. K DOWDEN (1992) , M FINLEY (1981) 17. H WHITE (1973) 18.0 TAPLIN (1990); R -P DROIT (1991) , M FINLEY, C BAILEY (1992) , B CASSIN (1992), R CHEVALLIER (1977) 19. H DIETZ (1985); H DIETZ (1984) 20. M V GARCIA QUINTELA (1994)

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