Républicanisme, patriotisme et Révolution française

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Les signes actuels d'éclatement du lien social invitent à s'interroger sur le moment fondateur de la tradition républicaine nationale. Que recouvrent en France, au moment où elles passent au creuset de la révolution, les notions classiques de patrie et de république ? Sur quelles traditions civiques, éthiques et esthétiques s'est fondé le projet d'émancipation des Lumières ? Ce livre replace les pratiques culturelles de la Révolution française dans la trace séculaire des théories républicaines de la liberté.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296425781
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Républicanisme, patriotisme et Révolution française

DU MEME AUTEUR

Dans la collection Etudes révolutionnaires de la SER Le Faubourg Saint-Antoine Robespierristes, 1981, 367 p. (1789-1815), Paris, Société des Etudes

Aux Publications de la Sorbonne Répertoire du personnel sectionnaire parisien en l'an IL Paris, 1985, 564 p., avec Albert SOBOUL.
Un bourgeois sans-culotte. Paris, 1989, 148p. Le général Santerre, suivi de L'Art du brasseur,

Aux Editions du CNRS
Archives Parlementaires, tomes XCVI, XCVIIT, XCIX (1990-1995).

Aux Editions Kimé L'espace public démocratique. Essai sur l'opinion à Paris de la Révolution au Directoire, Paris, 1994, 287 p.

Raymonde MONNIER

Républicanisme, patriotisme et Révolution française

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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www.librairieharmattan.com Harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9874-8 EAN: 9782747598743

Mais un vent sort des cieux sans bornes, Grondant comme de grandes eaux ... Et ce vent c'est la liberté! Victor Hugo

INTRODUCTION

Patriotisme et républicanisme, pourquoi relier ces deux notions concepts de base à l'histoire de la période révolutionnaire? Si le patriotisme est généralement associé à l'histoire de la Révolution française, et plus généralement à I'histoire des révolutions de la fin du ISe siècle, républicanisme et révolution en revanche sont deux concepts qui peuvent paraître à première vue contradictoires. Ceux-ci sont habituellement attachés pour l'un à la notion de violence, et pour l'autre à celle d'équilibre des forces politiques et d'accord des volontés dans la recherche du bien commun. Je dois donc expliquer d'abord pourquoi la problématique de ce livre et son cadre chronologique se sont imposés à moi, car les préciser c'est aussi prendre parti sur le fond et dire comment j'ai compris la question du rapport entre ces concepts, notamment entre patriotisme et révolution, entre républicanisme et révolution, enfin entre républicanisme et patriotisme. On peut être tenté en effet d'étudier l'évolution de ces concepts dans le long terme, en considérant que le patriotisme a été un trait récurrent de l'ancienne France monarchique et le républicanisme l'expression d'un mouvement radical de réforme de l'Etat dans la deuxième moitié du ISe siècle1. C'est ainsi que Keith Baker présente l'évolution du langage du républicanisme classique2. Le problème central de sa transformation sous la révolution française est pour l'historien celui de la projection fantasmatique du langage des Lumières dans la crise révolutionnaire en discours de la volonté unifiée, sur le mode de la volonté générale et selon un processus discursif qui s'abîme dans la terreur. La révolution, on le sait, est fille des Lumières, au demeurant composites, mais Rousseau est passé par là. Une version nouvelle de «la faute à Rousseau» aiderait-elle à comprendre la dérive terroriste du langage de la révolution? Les travaux sur la période se sont multipliés au moment du bicentenaire, sans réellement percer l'énigme de la terreur. S'ils ont
1

Edmond Dziembowski,Un nouveaupatriotismefrançais, 1750-1779: la Franceface à la

puissance anglaise à l'époque de la guerre de Sept ans, Studies on Voltaire and the eighteenth century, Oxford, Voltaire foundation, 1998, 566 p. 2 Keith Michael Baker, « Transformations of Classical Republicanism in Eighteenth-Century France », The Journal of Modern History, 73, 2001, p. 32-53.

heureusement mis l'accent sur la radicalité de 1789, on peut toutefois s'interroger sur le sens du regain d'intérêt porté à la violence politique3. Le jugement sur la terreur, il est vrai, peut être sévère... s'il ne s'agit que de juger, en mettant le processus sur le compte des champions des droits de l'homme et de la fraternité. Encore ne faut-il pas juger les grands ancêtres à l'aune de nos modernes certitudes constitutionnelles. On ne naît pas révolutionnaire, on le devient: ce qu'ont montré les travaux sur les Constituants4 peut se vérifier pour la même période à d'autres niveaux de l'engagement révolutionnaire. Un processus révolutionnaire dynamique traverse les assemblées, de la commune aux administrations départementales et nationales, des sociétés patriotiques aux tribunes publiques où la parole vive des citoyens inspire et fait écho aux récits des écrivains patriotes. Mais sans l'acteur essentiel qui envahit la scène et presse la cadence la révolution n'existe pas. Le Ça ira du peuple, qui a inspiré à Michelet une de ses plus belles pages, en accélère singulièrement la marche dès le début de la révolution, sur le refrain connu des aristocrates à la lanterne. Ce « chant national entre tous », qui marque le pas des fédérés, suit l'allure de la révolution et presse la mesure quand elle se concentre dans « une ronde de fureur et de vertige »5. «Le tocsin de la liberté doit sonner la dernière heure des tyrans », tel segment d'un discours patriotique de 1793, ne se conçoit pas sans la présence terrible, aux côtés de ses magistrats, de la masse du peuple qui sait au besoin faire exploser son droit à la colère, pour signifier à ses dirigeants qu'il ne faut pas annoncer que tout change pour que rien ne change. Le temps de la révolution est celui de la fureur, c'est aussi le temps des lois et de la constitution. L'extrémisme révolutionnaire est à la mesure de la radicalité de la révolution et des résistances qu'elle entraîne; il ne peut guère se comprendre s'il est détaché d'un contexte où les événements et la dynamique politique pèsent de tout leur poids. Mais à l'heure où l'idée de révolution ne fait plus recette, l'incrimination de terrorisme vient à point. Le grief de la violence terroriste, qu'elle s'apparente à la terreur populaire ou à la terreur d'Etat, fournit des raisons supplémentaires pour renverser l'image encombrante des fondateurs les plus ardents de la république. Par ailleurs, la dichotomie qui oppose avec insistance la modernité à des traits prétendument archaïques de la pratique politique révolutionnaire fait peu de cas de la richesse du passé. Dans tous les domaines la révolution hérite et innove. D'une manière plus
3 Voir notamment, The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture, vol. 4, The Terror, K.M. Baker ed., Oxford, Pergamon- Elsevier Science, 1994. Sophie Wahnich, La liberté ou la mort. Essai sur la terreur et le terrorisme, Paris, La Fabrique Editions, 2003. 4 Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires (Princeton V.P., 1996), Paris, Albin Michel, 1997. 5 Michelet, Histoire de la Révolution française, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1952, p. 418. Constant Pierre, Les hymnes et chansons de la Révolution, Paris, 1904, n° 315. 8

générale, ne considérer comme valable que ce qui est reconnu comme moderne peut relever d'un préjugé et fait courir le risque de toujours privilégier la parole des gagnants de l'histoire. Le prétexte du retard culturel a de tous temps servi la volonté de domination. Avec la révolution française naît une conscience historique qui rompt avec l'ancien régime et repose sur une nouvelle conception de l'action politique, où la constitution devient un projet de transformation rationnelle de la société. L'explosion de la citoyenneté - le mot est neuf - entre en résonance avec ce qui était au cœur de la cité, avec l'invention de la démocratie à Athènes au Ve siècle, une conscience unique du «pouvoir faire », qui est pour Christian Meier, l'équivalent antique de la pensée du progrès, avec l'extension sans précédent de l'univers du possible. L'essence du politique est là, qui faisait d'Athènes « l'étrangeté la plus proche », avec la naissance d'un nouveau « temps politique », où les citoyens échappaient à la domination, pour décider entre eux de l'avenir de la société6. On sait depuis les travaux pionniers de J.G.A. Pocock tout ce que le langage du républicanisme des 17e et ISe siècles doit à la tradition de l'humanisme civique?, et comment il est un élément important des révolutions anglaise et américaine. Quentin Skinner et Philip Pettit ont depuis réévalué le républicanisme anglais et son impact dans les révolutions libérales à partir de l'analyse de la tradition néo-romaine des états libres et de la conception de la liberté comme non-domination. Le modèle anglais, dont l'influence est attestée dans les textes et les travaux littéraires, n'a pas été jusqu'ici durablement retenu par les historiens français, dans la mesure où il se prête pendant la période révolutionnaire à des lectures concurrentes, démocratique et aristocratique. Mais on peut en dire autant des écrits des philosophes, à commencer par l'Esprit des Lois de Montesquieu, et des théories sociales à l'œuvre dans l'Encyclopédie. Il y a aussi sous la révolution deux lectures des auteurs républicains classiques; ce livre est centré sur la séquence de la liberté conquérante qui interprète le républicanisme dans ses expressions les plus radicales et retient les figures emblématiques de la lutte contre la domination et la tyrannie. Le Directoire en propose une autre lecture, au service de la stabilisation et des valeurs culturelles qui sous-tendent le rêve d'une république apaisée. Avec le glissement significatif de la notion de patrie, le contexte politique se prête à une réévaluation de l'œuvre de Machiavel; c'est le moment de l'édition française en 1799 des Œuvres complètes du penseur florentin8.
6 Christian Meier, La naissance du politique, Paris, Gallimard, 1995 (1980 pour l'édition allemande). 7 J.G.A. Pocock, Le moment machiavélien. La pensée politique florentine et la tradition républicaine atlantique (Princeton V.P., 1975), trad. Luc Borot, Paris PVF, 1997, 587 p. 8 Œuvres complètes de Machiavel, traduction nouvelle de T. Guiraudet, Paris, an VII, 9 vol. 9

L'histoire de la révolution a constitué longtemps en France un enjeu de justification et de mémoire pour les républicains et pour les institutions qui en revendiquent l'héritage. Ce qui ne s'est pas fait sans luttes où se sont opposées depuis le 1ge siècle des traditions historiographiques concurrentes. À l'heure où la République et la démocratie ne sont plus guère contestées, il importe moins d'incriminer ou de légitimer l'action des révolutionnaires que de chercher à la comprendre. Ce qui demande de saisir le processus révolutionnaire dans sa durée, en prenant en compte l'impact et les résonances des événements qui se succèdent à un rythme accéléré et la complexité des rapports de forces et des références culturelles qui entraînent les prises de position politique. L'idée de la propagation de la théorie républicaine dans les révolutions démocratiques invite à étudier les différents aspects du républicanisme et le rôle du langage de l'humanisme civique dans le contexte révolutionnaire français. Cela suppose de revenir sur l'événement et sur le sens radicalement politique de la révolution, quelque peu gommé par les études d'histoire économique et sociale, au demeurant nécessaires. Pourquoi, après Varennes, la royauté devient-elle impossible? Que se passe-t-il quand la guerre rallume le feu sacré du patriotisme? Apprécier les avancées démocratiques de la Première république, c'est d'abord comprendre la nature du républicanisme à la fin du ISe siècle et son évolution rapide dans l'événement, y compris dans ses dimensions symboliques. Cela demande de filtrer la lecture qui en a été faite depuis par les historiens, en revenant aux sources et autant que faire se peut, à la perception des acteurs dans le moment révolutionnaire. C'est ainsi que j'ai tenté de lire la république à la lumière des expressions culturelles et des théories politiques du premier moment républicain, par un retour attentif aux définitions et aux textes strictement contemporains et une analyse au plus près des mots et des choses. L'approche historique de la révolution en terme de culture politique peut s'avérer riche d'enseignements à condition de considérer l'acculturation comme un système de communication orale et écrite qui fonctionne à divers niveaux d'expression et d'action du champ politique et social. Si la révolution a été réellement un moment de prise de conscience sociale, d'où émerge la figure du citoyen, la culture politique de la révolution ne peut être circonscrite à l'histoire des institutions, encore moins à l'analyse exclusive d'écrits émanant d'une élite sociale, de textes plus ou moins officiels ou de propagande. C'est pourquoi j'adhère volontiers à la perspective de Rolf Reichardt9, qui considère la culture comme un système sémiotique et la définit, dans un rapport récent, en terme de « processus socio-politique où se
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Rolf Reichardt, « Histoire de la culture et des opinions », La Révolution française au carrefour des recherches, dir. Martine Lapied, Christine Peyrard, Publications de l'Université de Provence, Aix-en-Provence, 2003, p. 205-234 (206). 10

croisent et s'associent des pratiques collectives différentes pour former un tout qui représente davantage que la somme de ses parties ». Autres catégories clés de l'historiographie, celles d'espace public et d'opinion. En mettant en avant le principe de publicité comme principe de contrôle opposé par le public à la pratique du secret de l'état absolu, Habermas a montré par quelles voies ce principe a contribué à créer une véritable sphère publique de discussion où l'autorité politique est exposée au tribunal d'une critique rationnellelo. En France dans la seconde moitié du ISe siècle le public de la presse et des salons initialement occupé de littérature en vient à débattre des problèmes d'intérêt général et des questions politiques auparavant circonscrites aux cercles du pouvoir. Au sein de cet espace politique nouveau s'effectue une tentative de médiation entre gouvernants et gouvernés, sous la forme d'une opinion publique qui affirme sa capacité critique dans la recherche de la vérité et s'élargit à différents groupes de la société. Encore convient-il de ne pas généraliser le phénomène à l'ensemble de la révolution; l'espace public possède une dynamique d'unité qui ne peut être transformée en sujet collectifll. Mieux vaut parler d'une sphère publique d'opinions (au pluriel) où théories et projets s'affrontent dans une recherche permanente d'arguments qui visent à la rationalité pour rallier l'opinion générale, mais où le contexte politico-culturel induit des comportements plus ou moins passionnels et où le symbolique joue un rôle important dans le processus de consentement collectif. D'où l'intérêt que j'ai accordé aux cultes civiques et au patriotisme révolutionnaire. Aborder l'histoire de la révolution par la rhétorique et le changement conceptuel, c'est retrouver l'histoire politique à la lumière du symbolique et de l'histoire culturelle. C'est aussi prendre en compte le trajet des notions sur le moyen terme, d'un domaine à l'autre, d'un champ conceptuel à l'autre, et les transferts qui s'opèrent dans la réception des œuvres et des auteurs, selon la situation politique, le milieu culturel et les traditions nationales. Les notions sur lesquelles se construisent les théories politiques dans la deuxième moitié du ISe siècle ont traversé la philosophie et la théologie, les sciences physiques ou mathématiques, acceptant déplacements et valeurs nouvelles. En quittant la sphère du sacré pour se laïciser dans la vie politique de la cité, le concept de volonté générale a conservé chez Rousseau quelque chose de l'intensité effective de son origine chrétiennel2. Béatrice Guion vient de faire une analyse remarquable du cheminement, du 17eau ISe siècle,
10 Jürgen Habermas, L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (Hermann Luchterhand Verlag, 1962), trad. Marc B. de Launay, Paris, Payot, 1993, 327 p. Il Harold Mah, « Phantasies of the Public Sphere: Rethinking the Habermas of Historians », Journal of Modern History, 72, 2000/2, p. 153-182.
12

Patrick Riley, The general will before Rousseau. The transformationof the divine into the
University Press, 1986, 275 p.

civic, Princeton

Il

des notions voisines d'amour de soi et d'amour-propre, associées aux thèmes des besoins, de l'utilité sociale et du commerce des hommes. En suivant les déplacements de notions, ancrées à l'origine par les penseurs de Port-Royal dans la philosophie morale sur le thème de la Providence, les transferts croisés de ces notions dans les théories sociales des Lumières, montrent comment à partir d'une même idée, une notion peut conduire à des figures et à des positions contrastées 13. Sous la révolution l'usage des notions concepts dans le discours politique s'inscrit dans des réseaux sémantiques qui modifient leur valeur et leur donnent sens dans des moments qui peuvent être clairement identifiés. On verra comment en 1789 la liberté de la presse explose dans la révolution du journal et puise sa vigueur symbolique à un écrit de Milton. Le cosmopolitisme des écrivains engagés du premier moment républicain se ressource au républicanisme des états libres. Attentes et frustrations, raison et passion informent les émotions révolutionnaires dans une période d'intense politisation. Quand la république démocratique affronte ses problèmes, doit surmonter la guerre civile, faire face à l'Europe et défendre ses frontières, la recherche d'unité et de cohésion nationale n'est pas une tâche insensée, et le principe d'unité et d'indivisibilité de la république mérite d'être pris au sérieux. L'amour de la liberté confronté à la trahison se retourne en haine de la tyrannie. La régénération contrariée induit la suspicion et l'accusation de corruption. Affrontée à la guerre et à la défaite, l'espérance d'émancipation se mue en désir de vengeance. La liberté comme la violence est une arme à double tranchant. C'est aussi le temps où l'élan collectif, le courage et l'audace écrivent les pages héroïques sur lesquelles s'édifie la mémoire de la république. De l'ancien régime à la révolution, les échanges et les pratiques culturelles plurielles qui caractérisent le contexte dans lequel se construisent l'identité des individus et la conscience nationale sont inséparables de la philosophie politique et de l'espace public où le langage structure de nouvelles conceptions du monde14. Il ne peut être question d'aborder l'ensemble des débats théoriques qui ont précédé la révolution; plusieurs ont été étudiés dans le contexte de la crise de l'ancien régime. Il s'agit de dégager l'influence des traductions, adaptations et réemplois des textes du républicanisme, de la révolution anglaise à la révolution française, non pour en dresser un catalogue mais pour étudier les principaux vecteurs, individuels ou collectifs, les supports et le contexte de leur émergence dans la révolution française. Les transferts dans l'espace franco-allemand ont été bien documentés grâce aux enquêtes collectives dirigées par Michel Espagne
13Béatrice Guion, « L'amour-propre bien ménagé: des ruses de la providence à la morale de l'intérêt », Un siècle de deux cents ans? dir. Jean Dagen et Ph. Roger, Desjonquères, 2004. 14Jürgen Habermas, Vérité etjustification, trade R. Rochlitz, Paris, Gallimard, 2001, 351 p. 12

et Michael Werner et, pour la période 1770-1815, par Hans-Jürgen Lüsebrink et Rolf Reichardt. Il n'en est pas de même des échanges culturels franco-britanniques, en dehors des travaux d' 0 livier Lutaud sur l'édition et l'écho de quelques textes canoniques de la première révolution d'Angleterre à la révolution française15. La tradition républicaine libérale s'est construite sur des courants qui sont à la fois concurrents et complémentaires. À la fin du 18e siècle, la référence aux principes du droit naturel se mêle aux thèmes de la tradition républicaine, une présence qui est attestée dans les théories de l'économie politique et l'énoncé des principes du droit politique, dont Rousseau est le plus éminent témoin. Les chapitres qui suivent traiteront des théories du républicanisme et de l'usage des notions et des catégories politiques qui lui sont associées dans le contexte de la révolution, notamment les notions de démocratie (chap. 2 et 3), de citoyen (chap. 4 et 5) et de patriotisme (chap. 9 à Il). Le premier chapitre de chacune des deux parties étudie les notions de républicanisme et de patriotisme sur le moyen terme, la deuxième moitié du 18e siècle. Les chapitres 6 et 7 traitent du changement conceptuel et de l'évolution du langage républicain en acte dans l'événement révolutionnaire. Une évolution où se lit dans la langue l'importance du traumatisme de Varennes dans le processus révolutionnaire qui mène à la chute de la royauté16. La deuxième partie suit la résonance politique et symbolique des grands mythes héroïques néo-romains et la trace des catégories classiques dans le discours patriotique. L'analyse repose sur les publications
contemporaines de la révolution - presse, discours patriotiques, pièces et pamphlets républicains - et suit la réédition et l'usage rhétorique des textes

répub licains redécouverts dans l'événement. Le républicanisme, qui est un concept clé de la théorie libérale, traverse les révolutions en étant confronté à des stratégies discursives qui déterminent l'usage des thèmes et des notions qui lui sont associées. On verra comment les patriotes se réapproprient les notions concepts de la tradition républicaine
- corruption, tyrannie, tyrannicide

- en

suivant la radicalisation

du discours

révolutionnaire dans le contexte politique qui mène à la guerre et à la mort
15 Transferts. Les relations interculturelles dans l'espace franco-allemand. XVllle-XIXe siècles, dir. M. Espagne et M. Werner, Editions Recherche sur les civilisations, 1988, 476 p. Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, PUF, 1999. Kulturtransfer im Epochenumbruch: Frankreich-Deutschland 1770 bis 1815, dir. H.-J. Lüsebrink et R. Reichardt, Leipzig, Universitatsverlag, 1997, 2 vol., VIII-I00l p. Olivier Lutaud, « Emprunts de la révolution française à la première révolution anglaise », Revue d 'histoire moderne et contemporaine (ci-après R.HMC.), 37, 1990, p. 589-607. 16 L'importance historique de la fuite du roi le 21 juin 1791, est confirmée par l'historiographie la plus récente, et notamment par l'annonce du livre de Mona Ozouf sur Varennes dans la collection chez Gallimard des« journées qui ont fait la France ». 13

roi. Deux moments sont caractéristiques de la plasticité de la notion de patrie, de son aptitude à rallier les cœurs aux valeurs et aux figures de la république: autour de celles des martyrs de la Liberté dans la crise de l'été 1793 (chap. 9), par le jeu mémoriel et l'embaumement des héros dans le moment de Marengo (chap. Il). Sans minimiser la spécificité de l'histoire nationale, le lien établi avec les textes de la tradition radicale anglaise replace les théories démocratiques de la révolution française dans le champ des révolutions de la fin du ISe siècle et dans la trace séculaire des théories républicaines modernes de la liberté17. Dans un article de référence sur les catégories historiques de champ d'expérience et horizon d'attente, Reinhart Koselleck remarquait que le républicanisn1e a acquis de longue date un autre caractère que l'ancien concept classique de res publica: saturé d'expérience, il est devenu au moment de la révolution française un concept d'attente qui anticipe dans la théorie la constitution future de la république. Il permet d'actualiser les promesses de la liberté dans le champ de l'action politique, afin de substituer le règne des lois à la domination de l'homme sur l'homme. La république est une fin, et pour désigner la voie qui y mène Kant emploie le mot républicanisme. Le terme implique le principe du mouvement historique «dont la progression constitue un véritable impératif moral de l'action politique» 18.

17 Sur les principes républicains du commonwealth, voir Jonathan Scott, Commonwealth Principles. Republican Writing of the English Revolution, Cambridge University Press, 2004. 18 Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, (1979), trad. 1. et M.-C. Hoock, Paris, EHESS, 1990, 334 p. (III, chap. 5). 14

PREMIERE PARTIE

LE REPUBLICANISME AVANT LA REPUBLIQUE

Un peu d'agitation donne du ressort aux âmes, et ce qui fait vraiment prospérer l'espèce est moins la paix que la liberté. Rousseau, Contrat social.

1 Républicanisme et histoire

Elles porteront sur leur poitrine ces mots gravés: Le peuple français, et au-dessous: Liberté Egalité Fraternité. Robespierre 1

Quand la république est mise en acte en France avec la révolution, la notion a déjà derrière elle une longue tradition classique, dont l'écho s'est prolongé des expériences italiennes à la révolution anglaise et aux révolutions atlantiques. D'un point de vue de l'histoire du changement conceptuel et de l'analyse du discours, les études historiques sur la république en France laissent assez perplexe. L'idée républicaine telle qu'ont pu l'analyser Claude Nicolet ou Maurice Agulhon prend racine dans la révolution2 ; ce qui fait problème est que le « modèle français» n'est pas réductible au libéralisme, mais se pense sans relation historique concrète avec la tradition républicaine classique et son héritage, le républicanisme. Il semble qu'en France, les idéologies du 1ge siècle aient fait écran à la compréhension des catégories politiques à l'œuvre sous la révolution. Les usages de concepts de base tels que état, gouvernement, société civile, république ont été pris dans des processus de variation de sens dans le temps long en relation avec des concepts voisins et entre eux; sous la révolution ils participent d'un réseau conceptuel historiquement significatif d'une perspective de changement, et où leur sens majeur se trouve contesté3. Les interprétations qui ont opposé au 20e siècle les historiens pro et antijacobins depuis la controverse Furet/ Soboul se sont construites sur l'idée du caractère universaliste et radical de la révolution pour finalement se rencontrer involontairement sur l'idée de 1'« exception française »4. Il n'est
1Discours sur l'organisation des gardes nationales, Paris, Buisson, 1790. 2 Maurice Agulhon, Marianne au combat. L'imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, Paris, Flammarion, 1979. Claude Nicolet, L'idée républicaine en France. Essai d 'histoire critique, Paris, nrt: 1982. 3 Reinhart Koselleck, Le Futur passé, op. cit. Quentin Skinner, Les fondements de la pensée politique moderne, Paris, Albin Michel, 2001. 4 Catherine Larrère, «Libéralisme et républicanisme: y a-t-il une exception française?» Libéralisme et Républicanisme, Cahiers de Philosophie de l'Université de Caen, n° 34, 2000,

pas question de minimiser ce que l'affirmation d'une identité culturelle marquée peut avoir de positif en termes de respect de la diversité et de reconnaissance de la spécificité de l'histoire nationale contre la puissance unificatrice et réductrice du paradigme libéral. Mais on peut se demander pourquoi l'idée de république, toute enracinée qu'elle soit dans l'histoire des rois, est restée depuis le 1ge siècle I'héritage quasi exclusif de I'histoire de France et de la révolution: pour François Furet5, elle aurait reçu de son baptême, le 21 septembre 1792, qui marque le début de l'ère républicaine, « une valeur quasi religieuse, inséparable de la rupture qu'elle opère dans la chaîne du temps ». Le problème ne renverrait-il finalement en France qu'à la date de la fondation et à la recherche des Pères fondateurs? L'idée républicaine ou démocratique vue de l'étranger dans une perspective comparatiste se réfère généralement à la révolution française; c'est ce qui ressort du moins des grands colloques internationaux du bicentenaire sur la culture politique de la révolution et sur son image, organisés respectivement en Amérique par Keith Baker et Colin Lucas et en France par Michel Vovelle6. Quant au républicanisme on peut se demander pourquoi il est pratiquement assimilé au jacobinisme, ainsi chez Patrice Higonnet, dans l'analyse de ses effets politiques contrastés de part et d'autre de l'Atlantique7. L'interprétation d'Eric Gojosso, au terme d'une étude très documentée sur le concept de république en France sur trois siècles, aboutit à la conclusion que la république de 1792 serait négatrice de toute tradition y compris étrangère. Même l'indépendance américaine n'aurait pas entamé la «spécificité de la pensée républicaine nationale presque tout entière dominée par l'influence de Rousseau» 8. La réponse du juriste n'hésite pas à faire table rase des multiples transferts culturels, politiques, philosophiques et religieux qui ont traversé l'Europe des Lumières. Si la révolution marque bien une rupture profonde avec l'ancien régime monarchique, elle est aussi passage vers l'état démocratique moderne; en quelque sorte un laboratoire, où se croisent toutes les incertitudes et les ambiguïtés du siècle des Lumières, pour lequel l'absence de code a inspiré
p. 127-146. Révolution et République. L'exception française, dire Michel Vovelle, Paris, Kimé, 1994. Le siècle de l'avènement républicain, dire François Furet et Mona Ozouf, Paris, Gallimard, 1993. 5 « L'idée de république et l'histoire de France au XIXe siècle », Le siècle..., op. cit., p. 287312. 6 The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture, 3 vol., Oxford, Pergamon Press, 1987-1989. L'Image de la Révolution française, 4 vol., Pergamon Press, 1990. 7 Patrice Higonnet, Sister republics: the origins of French and American republicanism, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1988. - Goodness beyond virtue: Jacobins during the French Revolution, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1998. 8 Eric Gojosso, Le Concept de république en France (XVIe-XVIIIe siècles), Presses Universitaires Aix-Marseille, 1998. 18

aux historiens du droit la catégorie de droit intermédiaire. C'est un laboratoire d'idées où le droit et la culture politique ont une forte dimension temporelle: le rapport passé présent s'inscrit au cœur de l'innovation en termes de projet et d'expériences qui prolongent les théories réformatrices du siècle et renvoient à la genèse de la science politique moderne. Les travaux d'histoire et de philosophie politique en langue anglaise autour de l'école de Cambridge (Pocock, Skinner, pettit9) et les débats qu'ils suscitent montrent qu'on ne peut ignorer la tradition du républicanisme classique, jusqu'ici peu prise en compte par les historiens français. Ce qui m'intéresse est le problème du transfert et de la réappropriation révolutionnaire des théories républicaines, présentes dans les révolutions atlantiques et la pensée dissidente anglaise, et dont l'écho en France mériterait d'être étudié sur une période longue, puisque les textes d'auteurs républicains comme Desmoulins et Lavicomterie sont à nouveau publiés au 1ge siècle, notamment en 18481°. La collection Aux origines de la république Il reproduit un certain nombre de textes, mais laisse de côté plusieurs écrits théoriques et non des moindres. Retrouver les théories exposées dans le moment républicain et suivre leur influence suppose d'élargir de façon significative le corpus de textes déjà publiés, notamment du côté de la presse et des pamphlets, pour les mettre en perspective avec des acteurs ou des théoriciens moins connus. Il s'agit de les confronter aux discours et aux textes militants, pour s'interroger sur leur vocabulaire, la circulation des arguments, l'originalité plus ou moins grande des auteurs et des prises de position, sur le problème théorique et pratique de la liberté. Au plan de l'expérience révolutionnaire, les recherches récentes sur l'histoire politique du Directoire posent bien le problème de la transformation démocratique à l' œuvre et du processus engagé dans l'organisation de la vie publique12. A contre courant d'une histoire nationale qui s'est construite sur l'opposition des passions politiques et la valorisation du libéralisme triomphant, l'histoire du républicanisme sous la révolution demande qu'on prenne en compte le discours militant, pour voir comment un concept clé de
9 John G. A. Pocock, Le moment machiavélien, op. cit. Quentin Skinner, La liberté avant le libéralisme (Cambridge University Press, 1998), trade Muriel Zagha, Paris, Seuil, 2000. Philip Pettit, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement (Oxford University Press, New-York, 1997), trade Patrick Savidan et Jean-Fabien Spitz, Paris, Gallimard, 2004. 10 Pour l'écho de quelques textes anglais, Olivier Lutaud, « Emprunts de la révolution française », art. cit. l'emploie le terme république au sens classique qu'il a gardé à l'époque d'état, de gouvernement républicain (indépendamment de la forme, monarchie, aristocratie ou démocratie ). Il Aux origines de la république 1789-1792, 6 vol., EDHIS, Paris, 1991. et la Restauration: penser la république dans la monarchie », Annales historiques de la Révolution française (ci-après A.HR.F.), 2001/3, p. 53-76. Bernard Gainot, 1799, un nouveau jacobinisme? Paris, CTHS, 2001. 19

12Pierre Sema, Antonelle, aristocraterévolutionnaire,Paris, Felin, 1997. - « RigomerBazin

la culture politique s'est concrètement actualisé dans un premier temps, puis transformé dans le mouvement révolutionnaire qu'il contribue à orienter, avant de s'effacer derrière les connotations dévalorisantes, liées à une perception négative du jacobinisme historique. Le jeu des définitions Encore faut-il s'entendre sur les mots: il n'y a pas d'analogie entre la République au sens où on l'entend au 1ge siècle, par exemple en 1848, et le gouvernement républicain (au sens de gouvernement civil). Par ailleurs le républicanisme n'est pas analogue au jacobinisme. Le républicanisme est un concept clé du vocabulaire politique qui évolue sur des siècles et subit des transformations en relation avec des situations historiques spécifiques en Europe et en Amérique: il est confronté dans les circonstances à des conditions langagières et à des stratégies discursives qui déterminent l'usage des notions juridiques et des thèmes de l'humanisme civique qui lui sont associés. Le jacobinisme est une catégorie politique de la révolution française qui a pris dans l'historiographie la dimension d'un concept. Son histoire est liée à la structuration de l'opinion à travers un réseau national de sociétés politiques, dont le développement et le déclin sont mêlés au processus complexe de transformation révolutionnaire de la société. Si ce mouvement d'opinion a une tendance indéniable à l'hégémonie, il n'est pas uniforme et est travaillé par de multiples composantes qui témoignent de la réalité vivante des clubs; s'il lui est arrivé de se brouiller dans l'idéologie, ses acteurs ont eu le courage de ne pas se laisser entraîner dans une fuite en avant qui les détachait du réel; son rôle historique est d'avoir contribué plus que tout autre à la diffusion de l'esprit de liberté et au développement de la culture démocratique13. Le jeu subtil des définitions de la famille de mots république dans les dictionnaires de langue rend compte du changement dû à la révolution sans l'enregistrer absolument comme une rupture de sens entre ancien et nouveau. Alors que le mot républicanisme est attesté en français dans son sens classique depuis le milieu du 18e siècle, il apparaît seulement en 1835 dans le Dictionnaire de l'Académie, qui situe le sens du côté des opinions: Républicanisme, « Affectation d'opinions républicaines ». Le substantif est toujours pris dans son sens classique et renvoie à la nature du gouvernement: «Etat gouverné par plusieurs ». « Il se prend quelques fois pour, Toute sorte d'Etat, de Gouvernement ». L'adjectif est orienté du côté
13 Pour une synthèse nationale sur les clubs, et une approche nuancée de la dynamique jacobine, fondée sur une enquête collective, Atlas de la Révolution française, 6, Les sociétés politiques, dir. Jean Boutier, Philippe Boutry, Serge Bonin, Paris, EHESS, 1992. Sur l'histoire politique et les pratiques culturelles à Paris, ibid., 10, Paris, dir. Emile Ducoudray, Raymonde Monnier, Daniel Roche, Alexandra Laclau, Paris, EHESS, 2000. 20

des affects, de l'esprit politique: «Qui affectionne, qui favorise le gouvernement républicain. Âme républicaine. Esprit républicain. Maximes républicaines» 14.On notera cette citation du dictionnaire de Boiste en 1823, qui assimile la république à l'amour de la patrie: Il y a république partout où se trouve un amour de la patrie vif et non abstrait, métaphysique. Dans son livre sur la démocratie en France de 1789 à nos jours, Pierre Rosanvallon remarque avec raison qu'au 1ge siècle, les deux catégories anciennes grecque (démocratie) et romaine (république) se trouvent alternativement au sommet des valeurs constitutionnelles, au prix de l'ambiguïté de leur significationl5. Or il apparaît que sous la révolution, les deux mots sont devenus synonymes. Les définitions et les théories qui s'expriment dans la crise constitutionnelle de Varennes (juin-juillet 1791), qui est le premier moment républicain de la révolution, montrent que le sens du mot république reste ambigu et né s'oppose pas absolument à monarchie. S'il fallait s'en convaincre, ne voit-on pas dans ce concours d'opinions sur la république, les révolutionnaires s'inquiéter de l'éducation du prince? leur grand souci semble être de choisir un gouverneur au dauphin! Les journalistes patriotes donnent plusieurs définitions dans la presse pour traduire ce qu'ils entendent par républiquel6. Toutes renvoient au gouvernement libre, et certaines aux principes de l'Etat libre ou du commonwealth. Desmoulins déclare dans les Révolutions de France et de Brabant: «par république j'entends un état libre, avec un roi ou un stathouder ou un gouverneur général, ou un empereur, le nom n'y fait rien »17. De gouvernement à gouverneur, le sens est un entre-deux subtil entre la gouvernance de l'Etat et celle de la cité, où le genre masculin féminin garde la trace d'un partage symbolique tout en nuances entre public et privé, entre le gouvernement de l'Etat et celui de la maison. L'imprécision est d'autant mieux entretenue que les définitions se veulent rassurantes, dans un contexte où le mot république est devenu tabou: il est censuré à l'Assemblée et au club des Jacobins. La définition de Robespierre dans son discours aux Jacobins le 13 juillet renvoie à la notion de patrie: « Le mot république ne signifie aucune forme particulière de gouvernement, il appartient à tout gouvernement d'hommes libres qui ont une patrie ».
14En 1878 le républicanisme est défini comme « Profession d'opinions républicaines ». 15La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, nrf, 2000. 16Voir plus loin chap. 3, La liberté républicaine en débat. 17 N° 78, 23 mai 1791. Dès 1789, Desmoulins faisait dans La France libre (chap. 6) une profession de foi républicaine: « Il est pourtant chez les peuples les plus asservis, des âmes républicaines. Il reste encore des hommes en qui l'amour de la liberté triomphe de toutes les institutions politiques [...] malgré les préjugés de l'éducation, les mensonges des orateurs et des poètes, les éloges éternels de la monarchie dans la bouche des prêtres, des publicistes, et dans tous nos livres, ils ne m'ont jamais appris qu'à les détester [...] Je me déclare donc hautement pour la démocratie». 21

C'est Robert qui a repris fin 1790 le terme de républicanisme dans le titre de sa brochure Le républicanisme adapté à la France, qui est à nouveau publiée au moment de la fuite du roi18. Paine donne sa conception de la république l'année suivante dans les Droits de I 'homme, en précisant le sens attribué aux nouvelles notions socio-politiques, constitution, convention, république...19 Sa définition de cette dernière notion condense l'idée du bon gouvernement, qui allie les connaissances à la sagesse dans la recherche de l'intérêt public: Ce qu'on appelle république n'est pas une forme particulière de gouvernement, c'est seulement le caractère du but ou de l'objet pour lequel le gouvernement doit être établi, et auquel il doit être employé. REs PUBLICA,les affaires publiques, ou le bien public, ou, selon la traduction littérale, la chose publique [...]. Tout gouvernement qui n'agit pas selon le principe d'une république, ou, pour parler en d'autres termes, qui ne fait pas de la chose publique son seul et unique objet, n'est pas un bon gouvernement. Un gouvernement républicain n'est rien autre chose qu'un gouvernement établi et dirigé pour l'intérêt public, individuellement et collectivement20 ; [...] quelle est la meilleure forme de gouvernement pour conduire la REs PUBLICA[...] En remontant donc à la simple démocratie originaire, elle nous fournira la vraie base sur laquelle on peut asseoir un gouvernement d'une vaste étendue. [...] C'est la représentation greffée sur la démocratie. [...] ce que doit être le gouvernement, n'est autre chose qu'un centre commun, où aboutissent toutes les parties de la société. [...] Une nation n'est pas un corps, dont la figure peut être représentée par le corps humain; mais c'est un corps renfermé dans un cercle, qui a un centre commun, où aboutissent tous les rayons; et ce centre est formé par la représentation2l . Le livre de Paine eut un retentissement considérable en France. La traduction de la première partie des Droits de I 'homme paraît à Paris un mois avant la fuite à Varennes. On ne peut sous-estimer l'influence des auteurs anglais et la résonance de leurs écrits qui sont immédiatement traduits en
18Aux origines de la république, II. Robert rédige une nouvelle version du texte fin juin-début juillet 1791 : Avantages de la fuite de Louis XVI et nécessité d'un nouveau gouvernement, Paris, Lyon, 1791, 95 p. 19 Thomas Paine, Les droits de I 'homme, Paris, Belin, 1987. La traduction de la première partie par Soulès est publiée à Paris chez Buisson en mai 1791 (Moniteur, VIII, p. 332), celle de la seconde partie en mars 1792 ; l'imprimerie du Cercle Social publie le mois suivant une autre traduction due à Lanthenas. Bernard Vincent, Thomas Paine ou la religion de la liberté, Paris, Aubier, 1987. 20Dans la traduction de Lanthenas : « pour l'intérêt du tout et de chacune des parties ». 21Les droits de I 'homme, op. cit., p. 206-210. Paine rejette le gouvernement mixte (p. 168). 22

français. Ainsi Mary Wollstonecraft, qui publie une des premières Lettres en réponse à Burke en novembre 1790, et dont la Vindication of the Rights of Woman est traduite en France l'année de sa parution22. Priestley défend contre Burke le patriotisme du Dr Price et soutient les principes du droit naturel et le droit de résistance à l'oppression. Dans un sage contrat de société, les hommes « se garderont bien de s'exclure entièrement de toute participation dans l'administration de leur gouvernement, ou de se priver de tout pouvoir de la contrôler »23.Une traduction de la réponse de l'Ecossais Jacques Mackintosh, Vindiciae Gallicae, parue à Londres en 1791, est éditée chez Buisson en 1792, sous le titre Apologie de la révolution française, et de ses admirateurs anglais, en réponse aux attaques d'Edmund Burke24. Dans les Droits de l'homme, Paine oppose à Burke l'argument juridique qui justifie la révolution sur la base légitime du contrat réciproque entre les individus: le droit de la nation à choisir son gouvernement, « les droits des vivants» contre « l'autorité usurpée des morts». Les progrès des gouvernements libres et de la civilisation s'accompagnent d'une véritable révolution sémantique dans l'acception des termes du vocabulaire politique; ils ne prennent tout leur sens et n'acquièrent leur efficacité explosive que dans le contexte favorable créé par les révolutions d'Amérique et de France25. L'exemple américain éclaire le moment de la fondation par la
constitution exemplaire de l'état fédéral - un état conforme au but de son institution, le bien général dans l'intérêt du tout et de chacune des parties - à

travers le processus démocratique des conventions et des discussions soumises à la règle de la majorité des états. La république - le commonwealth - lie le tout et les parties en combinant bonheur individuel et prospérité de la nation. Souveraineté et citoyenneté sont intimement liées: « Chaque citoyen est une portion de la souveraineté, et, comme tel, ne peut reconnaître aucune sujétion personnelle, et ne doit obéir qu'aux lois »26. L'argumentation n'oppose pas l'ancien au nouveau; Paine loue la démocratie d'Athènes: « La simple démocratie n'était autre chose que la
22 Le livre connaît 5 éditions ou traductions en 1792. Voir XVII-XVIII, Bulletin de la société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles, n° 49, novembre 1999. Alain Morvan, «La Spectatrice engagée: Mary Wollstonecraft dans la Révolution française », Mary Wollstonecraft, Revue de Littérature comparée, 4, 1989, p. 525-545. Steven Blakemore, Crisis in Representation: Thomas Paine, Mary Wollstonecraft, Helen Mary Williams, and the Rewriting of the French Revolution, London, Associated University Press, 1997. 23Lettres au très-honorable Edmund Burke, au sujet de ses « Réflexions sur la Révolution de France », par Joseph Priestley, trad., Paris, Garnéry, 1791, p. 32. 24 L'ouvrage est analysé dans le Moniteur du 13 avril 1792 (XII, p. 111). Signalons encore l'ouvrage d'un autre Ecossais: Thomas Christie, Letters on the revolution of France... with a chart of the new Constitution, London, 1. Johnson, 1791. 25 Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Hautes Etudes, Gallimard, Le Seuil, 1988, p. 37. 26Les droits de I 'homme, op. cit., p. 171. 23

maison commune des anciens; elle signifie la forme ainsi que le principe public du gouvernement ». La représentation greffée sur la démocratie est la forme moderne du bon gouvernement: «L'Amérique est en grand ce qu'était Athènes en miniature: l'une était la merveille de l'ancien monde; l'autre devient l'admiration et le modèle du monde présent »27. L'efficacité du texte de Paine est d'énoncer clairement le sens de la révolution accomplie en France de manière irréversible dans le moment de la Déclaration des droits de 1789 : les principes du droit exprimés dans les trois premiers articles et l'inauguration d'un nouvel ordre de choses dans le préambule, qui dévoile littéralement les droits. Une fois le voile déchiré, « il n'est plus possible de le raccommoder» : « quoiqu'on puisse tenir l'homme dans l'ignorance, on ne saurait lefaire redevenir ignorant »28.Paine construit sa théorie politique dans l'histoire des révolutions, avec la conscience de l'écart irréductible entre bien public et bien général, dans une philosophie de la vie bonne. Son discours met dans le jeu des notions concepts et dans l'analogie du mot à l'idée et aux choses tout ce que Rousseau avait voulu dire sur la liberté de l'homme et du citoyen avec le concept de volonté générale29. Entre ancien et nouveau, entre principes du droit public et du droit privé, leur philosophie de la liberté lie le principe de la vie bonne aux institutions de la république, avec l'idée que l'ordre d'une société bien réglée renvoie à un ordre pratique des choses qui lie la liberté à la loi, et le principe de la vie bonne à la liberté politique et à la conscience morale de l' individu30. La liberté politique et I 'histoire En 1995 le livre de Jean-Fabien Spitz La Liberté politique faisait le lien, à travers Rousseau, entre le domaine français et le républicanisme anglophone31. L'auteur analyse les conceptions concurrentes de la liberté politique depuis l'Antiquité pour conclure, après une critique très serrée du paradigme libéral, de la thèse de Skinner et de la liberté républicaine chez
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28

Ibid., p. 205, 209.

Ibid., p. 147-148.Il serait intéressantde comparerla réceptiontrès positive du libéralisme

radical de Paine en France, à celle que l'auteur a connue dans le public en Amérique et en Angleterre, où son mannequin fut même brûlé en effigie. 29 Sur la contribution de Paine à la philosophie morale et politique de son époque par le recours à la notion de sens commun, Louise Marcil-Lacoste, « Sens commun et révolution: Thomas Paine », Langages de la Révolution (1770-1815), Paris, Klincksieck, 1995, p. 535546. 30 Sur la philosophie politique et le républicanisme de Rousseau, Roger D. Masters, La philosophie politique de Rousseau, Lyon, ENS Editions, 2002 (1968 pour l'édition américaine). Luc Vincenti, Jean-Jacques Rousseau, l'individu et la république, Paris, Kimé, 2001. Voir ci-après chap. 4, Etre citoyen sous la révolution. 31La Liberté politique. Essai de généalogie conceptuelle, Paris, PUF, 1995. 24

Rousseau, que la problématique républicaine de la liberté qui lie la liberté à la soumission à la loi illustre la voie médiane, avec la notion de bien commun et de valeurs partagées. La satisfaction des désirs individuels est garantie seulement quand la forme politique défend l'appétit de domination. Elle n'est pas celle du bien vivre, par la participation, chacun selon son rang, à la recherche et à la mise en œuvre de la vie bonne, qui renvoie à la philosophie et à la cité grecques. Le débat philosophique suscité par Isaiah Berlin en 1958 sur le dilemme de la liberté positive et de la liberté négative renverrait de l'analyse à l'histoire. Revenons donc à l'histoire de la révolution. Je m'intéresserai en particulier au problème du transfert des théories du républicanisme, et à la reprise des thèmes de l'humanisme civique dans le processus révolutionnaire qui mène à la chute de la royauté, pour voir comment les patriotes se réapproprient ce langage pour défendre leur option républicaine. Cette histoire s'intègre dans la généalogie de la souveraineté démocratique et des théories sociales. Elle témoigne aussi de la résonance particulière du républicanisme en période de crise du pouvoir. Le concept, auquel la révolution donne une forte valeur d'orientation et d'attente, en même temps qu'il est publiquement contesté dans la crise de Varennes, acquiert une charge sémantique nouvelle, qui lui donne une fonction rhétorique créatrice et une place stratégique dans le discours public radical. L'épisode de la fuite du roi est un tournant majeur en ce qu'il met en évidence la trahison de Louis XVI et ruine, à Paris comme en province, le crédit dont celui-ci pouvait encore jouir dans l'opinion. Ce faisant, et compte tenu de la réponse apportée à la crise par la Constituante et la municipalité parisienne, il relance sur le moyen terme le mouvement démocratique et républicain, une orientation qui se fait sur d'autres prémisses que l'obsession du complot et le discours terroriste32. Le massacre du Champ de Mars contre une manifestation républicaine pacifique, n'était d'ailleurs pas le premier acte explicite de répression violente qui ait alerté l'opinion et mobilisé les journalistes patriotes33. Contrairement à ce qu'affirment certains auteurs, la république n'a pas été proclamée le 21 septembre 1792, comme ce fut le cas en 1848. L'abolition en France de la royauté, «ce talisman magique dont la force serait propre à stupéfier encore bien des hommes », était alors un acte beaucoup plus significatif: après s'être levée tout entière pour décréter par acclamation la proposition de l'abbé Grégoire, l'Assemblée dut aller aux
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À l'inverse d'une thématique axée sur la dynamique démocratique, le livre de Timothy Tackett, Le roi s'enfuit. Varennes et l'origine de la Terreur (trad. Alain Spiess, Paris, La Découverte, 2004), replace l'événement dans le champ, très présent dans I'historiographie actuelle, de « l'origine de la terreur». 33Voir ci-après chap. 6, la réaction de la presse patriote à l'affaire de Nancy. 25

voix. La scansion du récit du Moniteur qui note un « profond silence» après la fermeture de la discussion et décrit l'explosion de joie qui suit l'adoption du décret, dit assez l'importance attachée à cette « loi solennelle »34. La république n'est encore qu'un projet chargé d'un tel espoir de changement qu'il donne à la séance inaugurale de la Convention une tonalité surréaliste; l'enchaînement des énoncés suggère que les représentants du peuple se sentaient engagés par la force des choses et comme entraînés dans la voie incertaine d'un horizon difficile à définir. Keith Baker a analysé le langage du républicanisme au ISe siècle en terme de discours de la volonté pour conclure qu'il aurait subi dans la crise révolutionnaire une transformation pathologique qu'incarnent trois figures de la terreur, Marat, Robespierre et Saint-Just35. La distinction rapide établie en début d'article à propos de la crise de Varennes sauve, face au «républicanisme des anciens» (du Journal du club des Cordeliers), le « républicanisme des modernes », celui du Républicain (Paine, Condorcet), qui parle « le langage des droits, de la raison et de la représentation [...] le discours individualiste de la société civile ». Peut-on appliquer aux théories qui émergent dans le moment républicain de 1791, la distinction des deux libertés formulée par Constant en IS19 dans le contexte de la Restauration? Bien des événements se sont passés entre temps et, comme bien d'autres républicains de son temps, Constant a dû changer d'opinion tout au long de la révolution; cela ne diminue en rien l'écrivain, mais lui vaut de figurer en bonne place dans un malicieux dictionnaire36. Cela nous permet-il de comprendre l'évolution de la rhétorique républicaine dans le processus révolutionnaire de transformation de la société? En s'appuyant sur ses propres travaux sur la crise de l'ancien régime, Keith Baker fait une lecture des auteurs « républicains », notamment Mably et Saige, à la lumière du modèle d'idéal civique dégagé par Pocock dans le Moment machiavélien. Bien qu'il fasse référence aux commonwealthmen, il ne semble pas s'être intéressé à la méthode contextualiste de Skinner, qu'il ne cite pas, mais seulement au paradigme langagier de l'humanisme civique37. La présence en France du langage du républicanisme classique est attestée dans la culture politique du ISe siècle; elle devient dans les années 1770 un discours d'opposition à la monarchie absolue et au despotisme du pouvoir, en appui sur le courant radical de la théorie des droits naturels. Ce langage du républicanisme classique, analysé dans la crise de l'ancien
34Moniteur, XIV, p. 8. Hélène Dupuy, « L'épiphanie républicaine dans les actes de la séance inaugurale de la Convention », Révolution et République. op. cit., p. 159-171. 35Keith M. Baker, « Transformations of Classical Republicanism », art. cit. 36 Alan B. Spitzer, «Malicious Memories: Restoration Politics and a Prosopography of Turncoats », French Historical Studies, 24/1, 2001, p. 37-61. Pierre Serna, La République des girouettes, 1789-1815 et au-delà..., Seysell, Champ Vallon, 2005. 37Inventing the French revolution, Cambridge, 1990. 26

régime comme un discours de la volonté politique plus que comme un modèle de gouvernement, se serait radicalisé sous la révolution pour s'abîmer dans une philosophie de la terreur. L'effet de la conjonction explosive de la notion de révolution comme processus dynamique de transformation de la société - celle des Lumières - avec la métaphore, spécifique du discours républicain, de la crise comme état morbide du corps politique, aurait produit une évolution pathologique: en l'occurrence les métastases discursives de la suspicion généralisée, de la vertu moralisante et de la révolution messianique qu'incarnent, selon Baker, les trois figures républicaines emblématiques de la terreur. Cette typologie des discours brillamment exposée rend-elle compte vraiment de la transformation du langage du républicanisme dans la dynamique de la révolution? Ne convient-il pas aussi de voir comment, dans un contexte donné, un certain nombre de concepts clés du langage républicain classique sont mis en arguments? La révolution est sans doute une crise du corps politique et la terreur un phénomène complexe où le discours est lié à des représentations collectives dont l'émergence tient à de multiples facteurs. Bronislaw Baczko a montré comment l'imaginaire de la terreur se construit sur un discours et un contre-imaginaire intense dans la période trouble du moment thermidorien, pour liquider les séquelles culturelles et psychologiques de la tension dramatique de l'an 1138. La violence est un effet des contradictions qui traversent la société en révolution, à commencer par les effets du conflit religieux39 et de l'opposition dialectique entre contre-révolution et révolution. L'étude fine de Timothy Tackett sur ses manifestations dans le discours des élites révolutionnaires montre à quel point le processus révolutionnaire et certains événements ont pu être déstabilisants au niveau de l'identité collective chez des individus pris sans cesse entre l'espérance et la peur: c'est le cas dans la crise de Varennes. La perception de la trahison du roi, l'évidence de la collusion de la cour avec l'étranger et les émigrés depuis des mois, a été un facteur déterminant dans la suspicion envers le pouvoir exécutif et dans l'inflation du discours de conspiration qui mène à la guerre. La crainte du péril extérieur a aussi joué son rôle autour de l'événement4o. Ce que je voudrais montrer, dans les analyses qui suivent, c'est que dans le contexte de la crise constitutionnelle de 1791, tous les républicains parlent le langage de la liberté, des droits et de la justice: ce qui est au centre des théories, celles des cordeliers comme celles des auteurs du Républicain, au
38 Comment sortir de la terreur. Thermidor et la révolution, Paris, nr£: 1989. 39 Bernard Cousin, Monique Cubells, René Moulinas, La pique et la croix. Histoire religieuse de la Révolution française, Paris, Centurion, 1989. Atlas, op. cit., 9, dir. Claude Langlois, Timothy Tackett, Michel V ovelle, Serge et Madeleine Bonin, 1996.
40

Timothy Tackett, « Conspiracy Obsession in a Time of Revolution: French Elites and the Origin of the Terror, 1789-1792 », The American Historical Review, 105/3, 2000, p. 691-713. 27

nombre desquels figure Bonneville, ce n'est ni le problème de la forme (monarchie ou république), ni le problème de la représentation dont tout le monde reconnaît la nécessité, mais celui de la constitution et des droits, celui de la loi comme expression de la volonté générale41. Ce qui pose le problème de la raison pratique, du rapport de la souveraineté à la volonté, un problème complexe où se mêlent les catégories constitutives de la pensée sociale, qui ont été retravaillées tout au long du siècle, et qui sont liées à la liberté morale et politique des individus, celles des besoins, des intérêts, de la raison et des sentiments: non pas u~e théorie mais un faisceau de théories républicaines dans un espace de discussion critique encore très ouvert. Les républicains de 1791, y compris les cordeliers, défendent la liberté civile des individus. De même que le mouvement jacobin, celui des cordeliers connaît une évolution notable de 1791 à 1793, époque où les stratégies des deux clubs sont relativement proches, et où les cordeliers se rallient à la politique jacobine de salut public. Les individus eux-mêmes se rattachent successivement à différents courants politiques selon les circonstances, au sein d'un système de communication et d'action complexe qui fonctionne à plusieurs niveaux. Chacun peut appliquer à l'histoire des concepts les méthodes qui lui conviennent, I'histoire langagière, I'histoire culturelle et I'histoire des représentations inspirent des travaux qui étendent notre connaissance de l'histoire. Ayant pratiqué avec des historiens et des linguistes la méthode d'analyse des textes qui s'est développée au laboratoire de l'Ecole normale supérieure de Fontenay/ Saint-Cloud, j'applique à l'histoire des notions concepts au 18e siècle une analyse en contexte au plus près du vocabulaire, pour comprendre comment certains événements déterminent de nouvelles stratégies discursives, et repérer les signes du changement conceptuel au fil de l'usage des mots et... de l'abus des mots, pour en approcher plus sûrement le sens et tenter de rendre l'histoire intelligible. Ce n'est qu'une méthode parmi d'autres qui garde la part de subjectivité de toute analyse
sémantique 42.

La grande scène de l'éloquence publique est-elle la plus sûre tribune pour reconnaître la qualité du langage et la vérité d'un discours chez des républicains qui s'entendent assurément mieux sur le plan des principes que sur le choix des stratégies politiques? Le journalisme d'auteur me semble un objet intéressant dans la mesure où au lieu d'asséner des arguments dans de
41L'argument de la forme rapporté à la taille des Etats était dépassé depuis la constitution des Etats-Unis d'Amérique. 42 Pour quelques exemples d'analyse des concepts, Des notions concepts en révolution. Autour de la liberté politique à la fin du Ise siècle, dire 1. Guilhaumou et R. Monnier, Paris, Société des études robespierristes, 2003. «Histoire des concepts et abus des mots », DixHuitième siècle, n° 34, 2002 (articles de Martin 1. Burke, Raymonde Monnier, Melvin Richter), p. 371-433. Pour un débat méthodologique récent, Contributions to the History of Concepts, vol. 1/1, mars 2005. 28

grandes joutes oratoires, il développe un art élaboré et des stratégies de discours qui jouent sur plusieurs niveaux, comme celles des écrivains des Lumières. Bonneville est moins ésotérique qu'il n'y paraît si on admet que son style et son art d'utiliser les signes peut être aussi un masque pour s'adresser à qui sait l'entendre43. Son activité de traducteur et de passeur des Lumières en Europe, son engagement d'écrivain aux côtés de Bode et des illuminés de Bavière lui avaient appris l'art de manier les signes. Le style de la Bouche de fer, institution symbolique analogue à celles de Venise, n'est plus celui des Lettres du Tribun du Peuple de 1789. Quand il met en tête de la Bouche de fer, le jour de l'Apothéose de Voltaire, un vers d'un poème de Diderot qui a mobilisé depuis de savantes recherches, en le présentant comme «paroles familières» du philosophe, ce serait faire injure à l'éclectisme de l'écrivain des Lumières de penser que le journaliste ne connaissait pas les Eleuthéromanes et le trajet de la citation44. L'auteur de l'Esprit des religions attribue au mot parole un sens quasi divin; reste que l'énoncé tyrannicide du célèbre dithyrambe dut faire un certain effet dans le contexte de la crise de Varennes et était de nature à réveiller chez les initiés l'enthousiasme de la liberté. Le lendemain le Moniteur avance une autre manière, héritée des compilateurs humanistes, avec la publication anonyme d'un long extrait des Discorsi de Machiavel intitulé «Un peuple est plus sage et plus constant qu'un prince ». Il accompagne ce fragment, tiré d'une
traduction courante, d'une glose qui s'adresse à des lecteurs critiques - « ce morceau pourra tirer des circonstances un nouveau degré d'intérêt» - et de la

citation de Rousseau dans le Contrat Social (édition de 1782) : « ce profond politique [Machiavel] n'a eu jusqu'ici que des lecteurs superficiels ou corrompus »45.L'extrait des Discorsi pouvait être une manière détournée de participer au débat de circonstance, ouvert le 6 juillet par Sieyès dans les colonnes du journal. En 1793, l'art jubilatoire du Desmoulins de 1789 est devenu plus austère à mesure que son républicanisme s'est épuré, avec la conscience du drame qui fige la révolution. Le Vieux Cordelier récuse le « visage de caméléon de l'antichambre» et dénonce de front la corruption en chargeant Hébert de barbariser la langue; il veut briser le cercle de la perversion des signes dans
43 Sur l'engagement de Bonneville comme écrivain révolutionnaire, R. Monnier, L'espace public, op. cit., chap. 1. - « Le Vieux Tribun de Nicolas de Bonneville », La République directoriale, Paris, Société des études robespierristes, 1998, p. 311-330. 44 Voir chap. 7, Rhétorique anti-tyrannique et tyrannicide. La citation empruntée par Diderot au Testament de Meslier, qu'avait popularisé Voltaire, est ainsi donnée en 1791 : « Quand le dernier roi sera pendu avec les boyaux du dernier prêtre (célibataire), le genre humain pourra espérer être heureux». 45 Moniteur, IX, p. 94-95. Il s'agit du chap. 58 du livre 1 : « la foule est plus sage et plus constante qu'un prince». Rousseau, Œuvres complètes (ci-après O.C.), III, p. 409, note. Laurent Jaffro, Ethique de la communication et art d'écrire, Paris, PUF, 1998. 29

le langage révolutionnaire: « La politique de la république, c'est la vérité », la politique concrète de la cité dans l'écart du réel à l'idéal athénien. Son texte polyphonique résonne comme un avertissement dans une écriture de l'urgence à qui peut encore l'entendre46. Indépendance réaffirmée de l'auteur dans une guerre terrible des mots ou liberté du journaliste écrivain dans un espace politique tyrannique? Le machiavélisme revendiqué servirait-il seulement à défendre la liberté de la presse, « l'alphabet de l'enfance des républiques» ? L'exercice frise l'équilibrisme, quand il en vient à la vertu, mais qui peut dire qu'il n'avait pas l'énergie des «âmes fortes» pour apostropher en public son ancien camarade de collège? Le dialogue fraternel de l'écriture garde l'accent de l'amitié qui peut ménager un espace de communication oblique et reporter en pensée aux idéaux partagés de la jeunesse (<< Nous étions tous des républicains de collège »). La rhétorique de l'écrivain emprunte le masque latitudinaire contre le rigorisme de la vertu : elle rappelle au déiste militant que l'engagement éthique et la rigueur morale ne sont pas les qualités les mieux partagées. Pour Camille, le style est affaire de tempérament et l'écriture une manière de vivre. Sa situation d'écrivain révolutionnaire rappelle la difficulté d'être dans la langue de la liberté contre le langage public de l'universel des droits. Dans le moment thermidorien, le combat de Babeuf est d'une autre trempe avec le retour éphémère de la liberté illimitée de la presse. Son Tribun du Peuple se pose en continuateur des prophètes des débuts de la révolution. S'armant comme Marat du « foudre de la vérité », il adopte un style où les figures comme l'avis, le serment, rappellent les manifestes cordeliers du premier moment républicain: «c'est le sénat qu'il faut constament surveiller ». Son discours civique développe dans un délire d'inventions stylistiques, à côté de l'usage débridé des néologismes, une critique de ce qu'il désignera l'année suivante comme la «réaction thermidorienne »47.L'apostrophe des advérsaires et la répétition incantatoire du vocabulaire de la corruption sont caractéristiques de la deuxième campagne de Babeuf, qui veut régénérer la langue en agissant sur l'empire usurpé des mots. L'accumulation des oppositions, des termes du renversement et des néologismes à partir de l'élément rétro-, pour définir le retournement complet du cours politique et des principes démocratiques, et dénoncer une «conspiration manifeste contre la révolution entière », soutient l'argument de la résistance légitime. Reste que dans le Paris de l'an
46Georges Benrekassa, « Camille Desmoulins écrivain révolutionnaire: Le Vieux Cordelier », La Carmagnole des Muses, dir. Jean-Claude Bonnet, Paris, Armand Colin, 1989, p. 223-242. Sur la guerre des mots, Jules Clarétie, Camille Desmoulins, Paris, Hachette, 1908. 47 Pour la rhétorique de Babeuf, Eric Walter: « Babeuf écrivain: l'invention rhétorique d'un prophète », Présence de Babeuf Lumières, Révolution, Communisme, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994. Voir aussi mon étude sur la notion de réaction, Dictionnaire des usages socio-politiques 1770-1815 (ci-après DUSP), 6,1999, p. 127-156. 30

III, le prophétisme se retourne déjà en énergie du désespoir, en rhétorique de la rédemption et du sacrifice héroïque du martyr de la liberté: « J'écris. [...] j'oublie tout pour la patrie [...] je n'appartiens plus qu'à la défense des droits du peuple ». Cette mise en scène de soi par identification à la voix du peuple donne à son discours une sincérité et une énergie crépusculaires. Babeuf et Desmoulins n'ont pas eu, comme Bonneville, le bonheur d'être ou de paraître assez fous pour ne pas perdre la tête. Reste que s'ils ne sont pas de grands politiques, ces trois athlètes de la liberté de penser et d'écrire peuvent tracer de leur plume indépendante, de part et d'autre de Thermidor, la devise de la république Liberté Egalité Fraternité.
REpUBLICANISME, REVOLUTIONS ET PATRIOTISME ATLANTIQUES

Après que deux grands historiens aient disputé en France de l'authentique qualité républicaine de deux figures majeures de la révolution, Danton et Robespierre, c'est d'Amérique qu'est venue avec le livre de Robert Palmer, Twelve who ruled, une appréciation mesurée du gouvernement de l'an II, et un portrait collectif des membres du grand Comité de salut public qui ne manquait pas de dignité48. Traitant des clivages politiques avec nuance, il suggère les incertitudes inhérentes à toute distinction a posteriori en décrivant leur action au plus près des faits, et retient surtout le patriotisme ardent qui les rassemble. Il n'hésite pas à clore le récit de l'exécution des trois « éminents hors-la-loi» de Thermidor par cette réflexion: « Cet instant - personne ne pouvait s'en douter - mit fin à tous les lumineux espoirs d'une république démocratique ». Cherchant à mesurer l'efficacité de la politique des Douze à son application en province, il montre comment le gouvernement révolutionnaire est lié à l'action conjuguée et aux compromis réalisés entre les envoyés de Paris et les pouvoirs locaux, et dépend aussi de la personnalité des représentants en mission. Les résultats de l'enquête réalisée à l'Institut d'histoire de la révolution sur ces «missionnaires de la république », les travaux innombrables d'histoire locale ou les biographies réalisés depuis le livre de Robert Palmer n'infirment pas ce constat sur la politique révolutionnaire de l'an II. La synthèse de Michel Biard restitue dans sa durée, son ampleur et son rythme l'extraordinaire mouvement des représentants envoyés dans l'espace national, dans les départements, les régions frontalières et aux armées: 426 députés dont 49 % ont été Montagnards. Cette vaste enquête fait suite aux travaux poursuivis depuis
48 Le gouvernement de la Terreur. L'année du Comité de salut public (Princeton University Press, 1969), trad. M.-H. Dumas, G. Desgranges, Paris, Armand Colin, 1989. 31

longtemps sur les Conventionnels par Françoise BruneI, Jacqueline Chaumié et Alison Patrick, dont l'auteur reprend les classements politiques49. Ces missionnaires, envoyés par le Comité de salut public, ont parcouru et marqué la république de leur empreinte, de mars 1793 à octobre 1795, au fil des enjeux et des conflits qui traversent l'histoire de la révolution. L'observation du rythme des missions, de leur objet et de leur durée, rapportée à l'argumentaire des décisions et au choix des représentants, éclaire toute la complexité de l'activité des députés, confrontés dans les départements à l'extrême variété des champs d'action, à l'accumulation des questions à résoudre et des tâches à accomplir. Du portrait de groupe - les cas les plus connus ne sont pas les plus représentatifs - se dégage la figure d'intermédiaires efficaces entre pouvoir central et pouvoirs locaux, appréciés de manière durable pour leur action dans les départements et aux armées: le temps et l'importance des missions de quelques-uns en témoigne. Chargés d'assurer la défense du pays et la prompte exécution des lois, ils s'avèrent être sur le terrain des éléments clefs du gouvernement révolutionnaire. L'irruption du politique dans un pays déchiré par la guerre civile et étrangère ne se fait pas sans violences, qui motivent rappels et changements d'équipes, bientôt mises en accusation, et procès retentissant pour certains, à l'origine d'une légende noire tenace. Au delà de ses apports érudits, ce livre qui repose sur les sources classiques, les archives locales, et sur de nombreux travaux inédits, aide à comprendre, au plus près des acteurs qui l'ont façonnée dans l'espace national, l'inventivité politique de cette période clef de l'histoire de la révolution. La terreur ne saurait être interprétée comme un système de gouvernement. La politique nationale est largement tributaire des rapports complexes d'autorité et de pouvoir entre le centre et la périphérie, où l'efficacité se mesure à la politique et aux groupes de pression locaux. Alors que se dessine avec le républicanisme une géographie et une évolution longue du langage de l'humanisme civique, mise en lumière par le livre de John Pocock voici déjà trente ans, des Cités états de la Renaissance aux révolutions atlantiques, la forme historique prise par la république en France à la fin du ISe siècle, demeurerait à l'écart de la reconnaissance de l'évolution historique positive de la république et des origines de l'Etat moderne? Le républicanisme renvoie indirectement aux discussions autour de la notion de « révolution atlantique» dans le contexte de la guerre froide et à la vive controverse suscitée par le rapport de Jacques Godechot et de Robert Palmer au Congrès International des Sciences historiques de Rome en 1955 à propos de la notion, et du livre du même Palmer, The Age of the Democratie Revolution (1959, 1964). Du rapport contesté de Godechot et
49 Michel Biard, Missionnaires de la République. Les représentants du peuple en mission (1793-1795), préface de Jean-Clément Martin, Paris, CTHS, 2002, 624 p. 32

Palmer, et de leur conclusion que jamais les liens entre les pays bordant l'Atlantique Nord n'avaient été aussi étroits que pendant la période révolutionnaire (1770-1800), à une vue plus sereine des choses, il se dessina finalement un accord sur les désignants socio-politiques des acteurs de ces révolutions: les propagateurs du mouvement révolutionnaire dans tous les
pays furent qualifiés de patriotes de 1770 à 1792, puis de jacobins
50.

L'idée de la propagation de la théorie républicaine dans les révolutions démocratiques surgit heureusement dans un tout autre contexte que celui de la notion de révolution atlantique en 1955. Les travaux sur la spécificité des révolutions dans chacun des pays concernés, ceux sur les transferts culturels,
sur les supports des principaux vecteurs de cette propagation

- je

pense

notamment aux travaux des historiens italiens qui mettent l'accent sur le sens politique de la révolution51 - invitent à étudier les différents aspects du républicanisme et la transformation du langage de I'humanisme civique avec un peu plus de sérénité. Cela implique de revenir sur l'événement et sur la signification politique de la révolution. À propos de l'Italie, le double héros de la victoire de Marengo symbolise toute l'ambiguïté du patriotisme révolutionnaire: l'armée de Bonaparte, en franchissant les sommets emblématiques du passage des Alpes s'est-elle levée pour la liberté de l'Italie ou pour l'idée de la Grande nation ?52 S'il m'a fallu passer par la terreur pour aborder le républicanisme c'est sans doute que dans la juste balance de l'action et de la réaction des choses le révisionnisme va trop loin. Constant avait écrit là-dessus en 1797 un texte de circonstance à propos des réactions politiques de la période révolutionnaire53. Depuis que le bicentenaire a amené les historiens à entendre 1789 comme la seule date importante à retenir pour l'histoire de la révolution française, on a presque oublié que Jacques Godechot, cohérent dans sa thèse sur les révolutions atlantiques, faisait commencer son récit de la révolution
française en 1787

- date

de la constitution

des Etats-Unis, et de la défaite des

patriotes du Brabant - qui est aussi celle de résistances politiques, d'agitations et de troubles multiformes54. Ne voit-on pas des patriotes
50 Voir à ce propos la préface de Jacques Godechot à la deuxième édition de La Grande Nation, Paris, Aubier Montaigne, 1983. 51 A.H.R.F., 1998/3. L'Italie du triennio révolutionnaire. 1796-1799. Numéro spécial coordonné par Anna-Maria Rao. A.H.R.F., 2003/4. L 'historiographie italienne et la Révolution française. Dossier présenté par Jean-Clément Martin. Articles de Haim Burstin, Anna-Maria Rao, Antonino de Francesco, Eugenio Di Rienzo, Marina Caffiero. 52A.H.R.F., 2001/2. Louis Charles Antoine Desaix officier du roi, général de la République. Numéro spécial présenté par Jean Ehrard. 53Des Réactions politiques, an V, VIII-Il 0 p. ; 2e édition augmentée Des Effets de la Terreur, an V, XLVIII-Il 0 p. Les deux textes ont été réédités par Philippe Raynaud (Benjamin Constant, De la force du gouvernement actuel. .., Paris, Flammarion, 1988). 54 Histoire Universelle, dire R. Grousset et E. G. Léonard, Paris nr£: Encyclopédie de la Pléiade, III, Les Révolutions, p. 343-425. 33

comme Desmoulins, Carra, Tournon et les époux Robert annoncer clairement cette filiation en 1789 par le titre de leurs journaux, des Révolutions de France et de Brabant aux Révolutions de l'Europe, avec le nouveau lieu de la politique: les Révolutions de Paris. La révolution du journal est faite par les sociétés « d'écrivains patriotes» et les journalistes qui portaient déjà en eux la vie politique de la cité, la vita activa de la république, pour s'être engagés dans la réflexion politique qui précède la révolution55. Récusant les dénominations de parti du Directoire, Bonneville ouvre encore son Vieux Tribun par cette profession de foi en 1795 : « Oui, je suis patriote, et un patriote de 84, de 89 et toujours le même en 95. Quelque soin que j'aie pris d'exterminer ma face »56.Trêve de dates incertaines, la révolution de la souveraineté, du serment du Jeu de Paume à la prise de la Bastille, a bien eu lieu en 1789. Celle-ci s'effectue à Paris sur le mot d'ordre des patriotes qui court de l'assemblée du Musée aux jardins du Palais Royal: Aux armes citoyens! Le registre de l'action donne naissance à d'autres formes politiques, dans une conjugaison permanente d'assemblées et de journaux. L'analyse de la langue reconstruit le trajet qui, de la formule d'engagement des députés de Versailles - signe d'une longue pratique de juristes et d'humanistes habitués à scruter les problèmes en transformant les énoncés - à l'effet d'objectivité des récits des porte-parole, conduit au processus symbolique complexe qui structure l'événement fondateur de l'identité nationale57. D'un règne à l'autre, le trajet d'un mot oublié Républicanisme: l'Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot qui recense pour la période révolutionnaire, à côté des mots dictames ou des mots tabous, jusqu'aux néologismes de parti les plus fantaisistes et les plus éphémères (républichiens, républicole), ignore le vocable58. En revanche, dans le tome VI consacré au 18esiècle, le mot est signalé comme néologisme parmi les substantifs en isme de formation savante, dérivé de républicain,
55 Sur le rôle des Lycées à Paris, comme lieu de pédagogie et de sociabilité, Hervé Guénot, « Musées et Lycées parisiens (1780-1830) », Dix-Huitième Siècle, 1986, p. 249-266. 56 Le Vieux Tribun, p. 12-13. Au début du Directoire le désignant s'appliquait aux républicains du Journal des patriotes de 89, Réal et Méhée, avant que Babeuf dans le Tribun du Peuple, n'oppose les patriotes de 89, qui préconisent le ralliement au Directoire et « qui sont des enfans en liberté », aux patriotes de 92 et de 93, « hommes plus sensés et plus mûrs en révolution» (Le Tribun du Peuple, n° 39, 10 pluviôse an IV). 57 Renée Balibar, L'Institution du français. Essai sur le colinguisme des Carolingiens à la République, Paris, PUF, 1985, p. 112-128. Hans-Jürgen Lüsebrink, Rolf Reichardt, Die Bastille, Frankfurt, Fischer, 1989. Claude Labrosse, Pierre Rétat, Naissance du journal révolutionnaire. 1789, Lyon, PUL, 1989. 58 Histoire de la langue française des origines à 1900, Paris, Armand Colin, 1. IX, La Révolution et l'Empire, 1967, 2 vol. 34

qui renvoie à l'étymologie latine: res publica, la chose publique59. C'est dans ce sens qu'il est réactualisé sous la révolution en 1790-1791, faisant écho à la tradition du républicanisme classique et à la théorie des états libres, dont un des textes les plus significatifs est publié en traduction française à la fin de 1790. L'ouvrage de Nedham, The Excellency ofafree state est édité par Théophile Mandar60, largement annoté et complété par des extraits de textes philosophiques ou militants français du ISe siècle, sous le titre De la souveraineté du peuple et de l'excellence d'un état libre61. Il s'agit de l'ouvrage dans lequel Nedham profite de la convocation d'un nouveau parlement par Cromwell pour réviser et réunir, en 1656, ses éditoriaux publiés dans l'officieux Mercurius Politicus en 1651-1652, et plaider pour une solution authentiquement républicaine. Quentin Skinner a analysé les principaux traits de la conception néo-romaine de la liberté civile, telle qu'on la trouve notamment en 1656 chez Nedham et dans The Commonwealth of Oceana de Harrington62. Dans les dictionnaires du Ige siècle, on l'a vu, le sens accepté du mot république n'est pas encore le sens juridique moderne. Quant à républicanisme, au moment de son apparition dans le dictionnaire de l'Académie, après la révolution, le sens est situé du côté de l'opinion, alors que le concept avait déjà une longue histoire, et est attesté en France dans son sens classique depuis le milieu du ISe siècle. En 1750, le marquis d'Argenson notait dans son Journal63 : «Le républicanisme gagne chaque jour les esprits philosophiques. On prend en horreur le monarchisme par démonstration. En effet des esclaves seuls, des eunuques, aident de leur fausse sagesse le monarchisme. Mais quelle sagesse chez les républiques qui gouvernent économiquement au dedans, et n'intimident jamais leurs voisins, qui les considèrent cependant! Heureuses les monarchies gouvernées comme des républiques! Mais où sont-elles? Je ne vois guère que le règne d'Henri IV, et le ministère de M. de Sully». Retenons le terme de sagesse du côté de la république, de l'autre celui d'esclave associé aux sérails d'Orient.
59

60 Théophile

Ibid., 1.VI, Le XVIIIe siècle, 1932,I, p. 1321.

Mandar (1759-1823) est un homme de lettres, auteur de différents ouvrages (Des insurrections, 1793 ; Le Génie des siècles, 1794), rédacteur du Bulletin des Amis de la Vérité (voir ci-après chap. 3). Électeur de la section du Temple en 1792, c'est un militant jacobin engagé dans l'action révolutionnaire, commissaire du pouvoir exécutif à Porrentruy (MontTerrible/ Haut-Rhin) en 1793, actif dans la théophilanthropie sous le Directoire, aux côtés de Chemin-Dupontès et Valentin Hauy. 61 De la souveraineté du peuple et de l'excellence d'un état libre, par Marchamont Nedham. Traduit de l'anglais et enrichi de notes [...] par Théophile Mandar, Paris, Lavillette, 1790, 2 tomes en 1 vol. Sur la traduction de Mandar, ci-après chap. 4 et 6. 62 Quentin Skinner, La liberté avant le libéralisme, op. ci!. 63 Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson, Paris, 1857, III, p. 313 (30-01-1750). Le marquis d'Argenson a été secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de 1744 à 1747.

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