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Résistances non-violentes

De
168 pages
Trente volontaires ont mené une campagne contre les camps d'internements administratifs des "suspects" algériens puis, avec l'Action civique non-violente, développé une solidarité active aux réfractaires à la guerre d'Algérie volontaires pour un service civil. Leur action s'est inspirée de Gandhi, de la lutte des Noirs américains avec Martin Luther King et de l'action des professeurs norvégiens contre le nazisme. Encadré par les textes de Lanza del Vasto et de ces réfractaires, ce livre de Joseph Pyronnet décrit particulièrement une action qui parle encore 40 ans après.
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JOSEPH PYRONNET

RESISTANCES NON-VIOLENTES

Face à Hitler, des professeurs norvégiens (1942) Des Noirs américains avec Martin Luther King (1954-1956)

De l'Action Civique Non-Violente pendant la guerre d'Algérie (1957-1962)
Au Larzac (1971-1981) Au Proche-Orient aujourd'hui

Avec des textes de Lanza dei Vasto Martin Luther King (prix Nobel de la Paix 1964) Jean-Marie MuDer

« La non-violence, une manière de faire qui résulte d'une manière d'être. » Aldo Capitini (La Rivoluzione Aperta)

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cg L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00597-7 EAN : 9782296005976

Joseph Pyronnet

Résistances

non-violentes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Préface

Joseph Pyronnet a publié, en 1965, un livre "une nouvelle force de frappe L'ACTION NON-VIOLENTE" dont la vigueur et l'actualité maintenue ont frappé certains de ses lecteurs. .. quarante ans après! Il a donc été envisagé de le rééditer.

Travaillant en équipe à cette réédition, avec Joseph Pyronnet, dit "Jo", voire "le capitaine", il nous est finalement apparu qu'il ne convenait pas de le rééditer tel quel, au jour d'aujourd'hui, mais plutôt de développer l'un de ses chapitres relatif à l'Action Civique Non-Violente (A.C.N.Y.), "deux ans d'action non- violente en France (avril 1960-mai 1962)". Cette action et son impact ont été, en effet, importants en leur temps, temps de guerre d'Algérie et risquaient de tomber injustement dans les oubliettes de l'Histoire. Or, au regard de l'ampleur de cette action et sans doute par souci de modestie et de discrétion au regard des autres épisodes de 1'Histoire qu'il relatait, Jo, qui y jouait un rôle essentiel, n'y avait consacré qu'un chapitre un peu trop bref à notre goût. Nous avons alors choisi de centrer notre travail sur ce développement à l'aide d'une chronologie reconstituée des actions non-violentes alors menées, du récit d'évènements marquants et pourtant trop brièvement exposés tel le procès de Carpentras alors relaté par Lanza del Vasto.
Nous avons ensuite élu dans l'ouvrage de Jo deux autres chapitres, l'un relatif à la résistance des professeurs norvégiens face à Hitler et l'autre à l'action de Martin Luther King et des Noirs américains. Selon le propos de Jo, en effet, ces actions non-violentes ont directement inspiré l'A. C.N. Y..En outre, la résistance des professeurs norvégiens démontre que l'action non-violente peut se révéler efficace même face à la violence la plus monstrueuse et la plus barbare. Quant à l'action des Noirs américains, il nous est apparu que le récit qui en était fait concernant la ségrégation raciale dans les autobus était vivant et précis et méritait d'être restitué une nouvelle fois, quand

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bien même l'action de Martin Luther King est, elle, bien connue. Tels étaient quelques-uns des "tenants" de l'A.C.N.Y.. Mais la vie ne s'est pas arrêtée avec la fin de l'A.C.N.V. et il y a eu aussi des "aboutissants". Dans la ligne directe de l'action qu'ils avaient menée dans ce cadre, certains des réfractaires à la guerre d'Algérie ont mené ultérieurement d'autres actions non-violentes et nous avons choisi d'en relater deux d'entre elles. La lutte du Larzac, d'abord, lutte exemplaire menée dans sa fonne non-violente par deux anciens de l'A.C.N.V qui ont amené Lanza deI Vasto et la communauté de l'Arche à s'y investir. Ils en ont fait le récit.

Le conflit du Proche-Orient, ensuite, interpelle beaucoup les anciens de l'A.C.N.V. à un double titre: par son caractère colonial, il n'est pas sans leur rappeler le conflit qu'ils ont eux-mêmes vécu dans leur jeunesse; ils se sentent aussi pleinement solidaires des refus des refuzniks israéliens de servir en territoire occupé et lors de retrouvailles, leur ont d'ailleurs écrit un texte de soutien. Certains d'entre eux sont donc engagés dans une lutte pour une paix juste dans cette région. Nous avons voulu alors faire brièvement le point sur les luttes non-violentes qui se développent tant en Palestine qu'en IsraëL
Enfin, Jean-Marie Muller, philosophe français, écrivain, Directeur des Etudes à l'Institut de Recherche sur la Résolution Non-Violente des Conflits, membre fondateur du Mouvement d'Action NonViolente (M.A.N.) et auteur de plusieurs ouvrages sur la nonviolence, à la demande de celui qu'il appelle l'un de ses "maîtres", Joseph Pyronnet, a participé à la conception de ce nouvel ouvrage, établi une chronologie de l'action de l'A.C.N.Y. et accepté d'écrire une postface. Un point encore: quand Joseph Pyronnet a publié cet ouvrage, en 1965, il était préfacé par Louis Rétif qui était curé de la paroisse du Petit Colombe, quand;. en 1960, Jo et vingt autres volontaires ont décidé de s'installer dans le bidonville de Nanterre. Louis Rétif les a alors hébergés, durant un mois, dans un local proche de son presbytère. Sa préface, conçue dans la perspective du Concile Vatican 2, était intéressante, mais historiquement datée. Elle n'a

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plus le même intérêt aujourd'hui, sinon pour des spécialistes. Par exemple, elle peut être précieuse comme élément de recherche sur la place de la non-violence dans l'Eglise catholique. Aussi nous avons décidé de n'en rappeler que les grandes lignes (mais nous en proposons l'intégralité sur le site internet).
Geneviève COUDRAIS, Jean LAGRAVE, Christian FIQUET

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La préface de Louis Rétif commençaitpar le récit d'une manifestation en ces termes: UC'était le 28 Mai 1960. Pour protester contre les camps d'internement et hâter la paix en Algérie, plus d'un millier de manifestants s'étaient rassemblés en silence aux Champs-Elysées, malgré l'interdiction gouvernementale. D'importantes forces de police avaient été mobilisées pour empêcher la manifestation. Dès les premières tentatives de dispersion, les manifestants s'assoient par terre et toujours en silence déploient banderoles et placards. Refusant le heurt avec la police, mais aussi la fuite, ils ont choisi une troisième voie: poser et imposer, par une présence obstinée et sans défense, le problème méconnu qui leur tient à coeur. Traînés ou portés l'un après l'autre par les policiers, ils sont jetés dans les cars. Conduits à l'ancien hôpital Beaujon, ils y seront entassés, les uns par groupes de quarante dans des boxes, quelques centaines d'autres dans la cour, et, après une nuit enrichie de multiples échanges et dialogues fructueux, seront libérés au petit matin en divers points de la banlieue parisienne. " Parmi les manifestants, Jean Cassou, ancien commissaire de la République, Louis Massignon du Collège de France, des professeurs d'Université comme Paul Ricœur, des dirigeants syndicalistes, des journalistes, des prêtres, des étudiants, des ouvriers... Dans le box où je me trouvais, aux côtés de Louis Massignon, Maître Stibbe et Claude Bourdet, se tenaient huit professeurs, quatre instituteurs, deux prêtres, un ouvrier, un ingénieur, quinze étudiants, un
correspondant d'un journal suédois. La plupart de ces manifestants n'étaient pas non-violents, mais tous convenaient, cette nuit-là, que cette forme d'action directe correspondait à la situation présente comme l'une des seules possibles. Louis Massignon, le plus écouté, tout en évoquant cinquante années de rencontres, de discussions, de jeûnes au service de la paix, à travers tous les pays d'Afrique et d'Asie, ne cachait pas sa joie de constater ce ralliement à une forme d'action qu'il avait prêchée toute sa vie. C'était la deuxième grande manifestation, à Paris, sous le signe de la non-violence. Désormais I 'opinionfrançaise était alertée sur une technique qu'avait mise au point en Inde Gandhi et son mouvement de non-coopération et qui avait assuré leur victoire sur les autorités impériales britanniques.

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Elle présentait ensuite Joseph PYRONNET, auteur de ce livre: UDes hommes comme Joseph Pyronnet font honneur à un pays. Père de quatre enfants, ce professeur de philosophie au lycée de Montpellier, détaché en 1959 au Vigan, ne s'est plus reconnu le droit d'enseigner le jour où il a découvert la honte nationale que constituait le camp d'internement du Larzac tout proche du Vigan. Après avoir sollicité un congé, il s'est mobilisé complètement au service de la paix avec le même courage qui le poussait, quand il avait 20 ans, à devenir parachutiste. Et l'on ne sait qui le plus admirer de cet enseignant lancé, au nom de sa conscience, dans une aventure qui le mènera souvent en prison, aux prises avec des tracasseries de toutes sortes, ou de sa femme qui consentait pleinement à ces séparations, à ces risques, comme à l'incertitude
du lendemain, au nom d'une cause - hier inconnue commun pour la défense des opprimés.

- épousée en

Depuis cette époque, Joseph Pyronnet a mené campagnes et pétitions, démarches et action directe en faveur de la paix en Algérie. Il s'est rompu aux disciplines de la non-violence de Gandhi et familiarisé avec les initiatives de non-violence à travers le monde. C'est ce qui lui permet aujourd'hui de présenter au public français, en même temps que deux années d'action directe en France, des expériences d'une étonnante parenté, en particulier celles de Grande Bretagne et d'Amérique qui ont souvent occupé l'actualité durant ces dernières années. "

Louis RETIF tentait alors une présentation du message des non-violents. Il mettait en exergue l'objection de conscience, considérant les objecteurs comme des précurseurs ayant une vocation de rupture en faveur d'un service de la paix.
Relevant que les non-violents affirment la priorité de l'esprit, les droits de la conscience, il citait Joseph PYRONNET : "avec tous ceux qui protestent au nom de la conscience, du droit et de lajustice, quelle que soit leur orientation politique, nous affirmons que les impératifs de la conscience sont au-dessus de toute contrainte, fûtce celle de la loi et du devoir. " Après avoir constaté que la non-violence est d'abord une réponse

Il

à la violence, Louis RETIF analysait le côté politique de l'action directe des non-violents, "inspirée par une mystique de la vérité ", en opposition à l'ordre établi, fût-ce par la désobéissance civile
{par obéissance à la loi suprême de l'être: la voix de la conscience" (Gandhi). Il énonçait que l'action directe non-violente constitue une véritable pédagogie de la désobéissance, indispensable à une époque où la règle de la soumission à l'autorité se révèle insuffisante à tous les niveaux et sur tous les plans. L'action non-violente répond à un besoin profond. Elle propose une forme de désobéissance efficace, constructive et exigeante car il s'agit ((non de détruire la loi mais de l'accomplir. "

Louis RETIF posait enfin la non-violence au regard du christianisme et de l'Eglise catholique, rappelant l'encyclique ((Pacem in terris" et un réveil de conscience sur le problème de la paix parmi les chrétiens.

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A propos de la relation entre non-violence et Eglise catholique, Joseph Pyronnet a vécu, depuis l'édition de son ouvrage en 1965, un parcours inhabituel. Ordonné prêtre du diocèse de Grenoble en juin 1981, trois ans après le décès de sa femme, il a aujourd'hui six enfants, onze petits-enfants et huit arrière petits-enfants. Il se présente comme prêtre gandhien, comme d'autres, dit-il, sont prêtres dominicains ou franciscains. Et il précise:
Etre prêtre gandhien c'est pour moi, proclamer que Gandhi, tout en restant fidèle à sa religion hindouiste, a su vivre l'Evangile d'une manière exemplaire. C'est dire que le Christ et l'Evangile ne sont pas la propriété exclusive des chrétiens, pas plus que la non-violence n'est la propriété des non-violents. La foi en la résurrection peut, elle aussi, revêtir des fonnes non religieuses. Ce qui ne meurt pas, ce qui est porteur de résurrection, n'est-ce pas avant tout, la foi dans l'être humain, même le plus pauvre ou le plus petit? L'Amour et l'engagement pour le respect de ses droits, spécialement des plus faibles? En tant que prêtre catholique, je vois dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, l'Action Non-Violente Fondamentale de Dieu face à la violence des hommes. Pour le cinquantenaire de la mort de Gandhi, j'ai publié, en collaboration avec Charles Legland, aux éditions nouvelle cité, "Prier 15 jours avec Gandhi". Dans les 20 dernières pages de ce petit livre, je présente ce thème de "l'Acte Non-Violent Fondamental". Je considère que le génie de Gandhi a été de joindre dans une même démarche expérimentale, la mystique et la politique entendue non comme la compétition pour la prise du pouvoir mais comme la prise en charge du bien commun du peuple et de la cité, d'abord avec les plus pauvres. Je note qu'on a pu désigner Gandhi "comme un saint parmi les hommes politiques" et "aussi" comme un homme politique parmi les saints". Je me réfère encore à Einstein qui déclarait: "Non je ne suis pas un grand savant. il n'y a qu'un grand savant à notre époque, c'est Gandhi !" Joseph Pyronnet

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I

Face à Hitler
La résistance des professeurs norvégiens

QUAND la guerre s'abattit sur la paisible Norvège, le 9 avri11940, les pacifistes, appelés "pacifistes du temps de paix", rejoignirent docilement leur régiment. D'autres s'engagèrent volontairement pour cette nouvelle guerre à la guerre. Mais, le 4 juin, l'invasion était terminée, et le roi et son gouvernement s'envolèrent pour Londres. La résistance clandestine commença, armée ou non, qui ne fut pas de grande envergure; et la trahison aussi s'installa sous la forme de la Hird ou Gestapo norvégienne et du Gouvernement Quisling (nom qui est entré aujourd'hui dans la langue anglaise et signifie: tyran de son propre pays au service de I' occupant). A dire vrai, l'occupation fut assez douce à ses débuts. Les Allemands flattèrent les Scandinaves, exaltèrent leur "pureté de race" et s'efforcèrent de les intégrer. Ils parvinrent au moins à former un parti nazi auquel se rattachèrent quelques groupements de jeunesse estudiantine. Dès l'automne, Quisling exigea de tous les fonctionnaires un serment de fidélité au régime. Bon nombre s'y refusèrent. La Hird se fit agressive. La résistance naturellement s'accrut à mesure. Les premières feuilles clandestines circulèrent. Tout le monde sentait qu'il fallait faire quelque chose, mais on ne savait ni quoi faire, ni comment. De la lutte non-violente on n'avait que des idées confuses. Ceux qui devaient s'y distinguer dans la suite n'avaient en elle qu'une foi hésitante et n'en savaient quelque chose que par des lectures anciennes. Ils y furent conduits moins par un appel intérieur que par la force des choses. La résistance dans les écoles commença sur le mode plaisant. Les élèves se mirent à porter à la boutonnière, en manière d'insigne, une agrafe à papier, qui voulait dire "restons unis", et bientôt des chaînes d'agrafes.

On se serait vite lassé de cet enfantillage si la Police ne lui avait donné du poids en l'interdisant.

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Alors ils se mirent à porter une petite pomme de terre piquée sur un cure-dents, mais l'Ordre de la Patate fut lourdement interdit.

Enfin on s'orna d'une pièce d'un sou portant l'effigie du Roi Haakon. Mais aussitôt l'Ordre du Sou fut dissout.
Les professeurs à leur tour firent les imbéciles. Chaque fois qu'ils recevaient des circulaires ministérielles, ils feignaient de n'y rien comprendre ou de s'y tromper, ou demandaient des explications à l'infini. On apprit qu'un Comité de résistance s'était constitué à Oslo, dont on exécutait les ordres, mais dont on ne connaissait ni ne voulait connaître les chefs, de peur d'en arriver à livrer leurs noms sous les tortures auxquelles il fallait s'attendre si l'on se faisait arrêter.

Quisling avait projeté de copier l'Etat corporatif de Mussolini. Entre autres, l'ancien syndicat des professeurs avait été dissout et une nouvelle "corporation" instituée avec le chef de la Hird à sa tête. Le décret annonçait que tous les enseignants y étaient inscrits d'office. Pendant ce temps, un "Nasjonal Sameling" copié sur les Jeunesses Hitlériennes enrôlait tous les jeunes de 10 à 18 ans.
Haakon Holmboe, professeur dans la petite ville de Hamer, reçut d'un ami un coup de téléphone pour lui donner rendez-vous. Là, une boîte d'allumettes lui fut remise par un inconnu qui sauta dans un train et disparut. La boîte d'allumettes contenait la fonnule de démission à transmettre à tous les hommes sûrs de la région. Chaque professeur devait écrire cette démission lui-même, la signer et l'envoyer au ministère. Toutes les lettres furent mises à la poste le même jour, le 20 février 1942.

Sur douze mille professeurs, huit ou dix mille prirent le risque de répondre à l'appel, sans même savoir de qui venait l'appel. En ce temps-là, quiconque avait l'idée d'une action et trouvait moyen de la communiquer se voyait suivi et, partant, promu chef.

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